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Le soutien intéressé de Londres à Kiev

Depuis le début du conflit, le Royaume-Uni compte parmi les principaux contributeurs à l'effort de guerre ukrainien. Ce choix intangible, justifié par de nobles principes, a des motivations économiques moins chevaleresques.

C'est un labyrinthe de tuyaux métalliques et de citernes géantes. Le site industriel de l'île de Grain, dans le sud-est de l'Angleterre, s'étend sur une plaine marécageuse de plus de 240 hectares. La laideur de son architecture n'a d'égale que son importance géopolitique : il s'agit du plus grand terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) d'Europe et du huitième au monde. Avant la guerre en Ukraine, l'Europe n'en avait guère besoin. Le gaz russe acheminé par pipeline lui suffisait amplement. Mais, quand le conflit a débuté, la diminution drastique de l'approvisionnement russe a rendu cette infrastructure indispensable.

Pour éviter une grave crise énergétique, il a en effet fallu trouver du gaz ailleurs. Le GNL représentait la solution la plus évidente. Transporté par tanker du Qatar et des États-Unis, le combustible fossile doit ensuite être regazéifié par un terminal spécialisé. Lequel terminal a lui-même besoin d'être raccordé à un réseau de pipelines acheminant le combustible jusqu'aux consommateurs. Au début de la guerre, le continent ne possédait pas suffisamment d'infrastructures de ce type. L'Espagne disposait de sept terminaux méthaniers mais était mal raccordée au reste de l'Europe. L'Allemagne avait tellement confiance dans le gaz russe qu'elle n'en avait aucun. Le Royaume-Uni en possédait trois, reliés à la Belgique et aux Pays-Bas par deux pipelines sous-marins.

Ces pipelines fonctionnent désormais à plein régime, et l'île de Grain est devenue l'un des principaux points d'entrée du GNL sur les marchés énergétiques du continent. Son revenu net annuel a doublé depuis le début de la guerre. Cela attire les investisseurs : l'année dernière, épaulé par un fonds d'investissement américain, le géant britannique de l'énergie Centrica a racheté le terminal gazier dont la valeur est estimée à 1,5 milliard de livres sterling (1,8 milliard d'euros). Son ancien propriétaire, National Grid, n'est pas le seul groupe à s'être rempli les poches grâce au conflit. Dès l'été 2022, les profits de Shell avaient doublé, et ceux de BP, triplé (1). Les dirigeants de ces entreprises se sont félicités de leur bonne fortune. Mais la chance n'a rien à voir là-dedans.

À la fin du mois de juin 2021, un informateur anonyme a transmis à la BBC une liasse de documents trouvés à un arrêt de bus, à proximité du terminal de Grain (2). Ils contenaient la retranscription d'une discussion entre de hauts responsables britanniques. Ces derniers s'interrogeaient sur le trajet que devait emprunter une frégate de la marine, le HMS Defender, pour rejoindre Batoumi, en Géorgie, depuis Odessa. Fallait-il qu'il prenne l'itinéraire le plus sûr, en restant à bonne distance de la Crimée ? Une autre route, l'amenant à seulement dix-neuf kilomètres de ses côtes, pourrait-elle susciter une réaction de la part des Russes ? Ce ne serait « ni prudent ni professionnel », pouvait-on lire. C'est pourtant cette solution qui fut choisie.

Pour qu'un éventuel affrontement obtienne le plus d'écho possible, on prit soin d'embarquer deux journalistes britanniques sur le navire. Le 23 juin, alors que le HMS Defender se trouvait au large de la Crimée, la Russie montra les muscles : ses garde-côtes se sont approchés à cent mètres du navire pendant que ses avions de chasse le survolaient. Six mois plus tard, à la mi-janvier 2022, le Royaume-Uni fut l'un des premiers États européens à livrer des armes de défense à l'Ukraine : deux mille missiles portatifs, qui contribuèrent, quelques semaines plus tard, à stopper les colonnes de chars russes avançant sur Kiev.

Dons aux conservateurs

Les Britanniques exhortaient les Européens à les imiter. Et cette attitude n'a pas varié depuis le début de la guerre. Un député conservateur se rengorgeait auprès de NBC News (4 juin 2023) sur le fait que son pays ait « sans le moindre doute été à la pointe s'agissant de pousser et d'encourager les autres à faire preuve de plus de courage politique ». Lorsque les autres capitales hésitaient, Londres livrait des armes à leur place.

En mai 2022, le Royaume-Uni aida à acheminer vers l'Ukraine des missiles antinavires danois. En juin, il y envoya des missiles à longue portée. En mars 2023, il fut aussi le premier pays à livrer des chars à l'Ukraine. Une quantité modeste qui suffit à convaincre l'Allemagne et les États-Unis de faire de même.

Au début du conflit, le pays était dirigé par M. Boris Johnson, conservateur qui aime à se présenter comme la réincarnation de son héros politique, Winston Churchill. En mai 2022, il déclara que l'Ukraine vivait son « heure de gloire » lors d'un discours prononcé devant le Parlement ukrainien. Il affichait alors sa complicité avec le président Volodymyr Zelensky, s'entretenait avec lui une fois par semaine. Le Royaume-Uni était, à la fin de son mandat, le pays qui avait, juste derrière les États-Unis, fourni l'aide militaire la plus importante à l'Ukraine, pour un montant de 2,3 milliards de dollars (2 milliards d'euros) (3).

Les Ukrainiens lui en furent grandement reconnaissants : un café de Kiev servait même un « Boris Johnsonyuk », une pâtisserie couronnée de meringue et d'une boule de glace à la vanille, hommage à la tignasse blonde du premier ministre (The New York Times, 13 juin 2022). Mais la générosité de M. Johnson n'était peut-être pas désintéressée.

En effet, selon un article publié fin 2021 par le Mirror, le Parti conservateur entretenait des liens étroits avec le secteur de l'énergie britannique, dont il avait reçu 1,5 million de livres sterling (1,8 million d'euros) depuis 2019. Un rapport publié deux ans plus tard faisait état de dons d'un montant de 3,5 millions de livres sterling (4,2 millions d'euros). Un chiffre sous-estimé, d'après des calculs effectués en 2024 : c'était à 8,4 millions de livres sterling (10 millions d'euros) que s'élevaient les dons faits au parti par le secteur fossile depuis décembre 2019 (4). Un nom revient sans cesse, celui de M. Christopher Harborne, un milliardaire propriétaire d'entreprises faisant commerce de jets privés, carburants aéronautiques, robots de déminage et drones militaires. En mars 2023, le Guardian révélait que M. Harborne avait ainsi fait don de 1,5 million de livres sterling au Parti conservateur — comme il le fit, en novembre 2022, d'un million de livres sterling (1,2 million d'euros) à une entreprise dirigée par M. Boris Johnson. Ce dernier lui permit de rencontrer M. Zelensky en septembre 2023, lors d'un voyage à Kiev (5).

Le système politique britannique traverse une période d'instabilité. Quatre premiers ministres — deux conservateurs et deux travaillistes — se sont succédé depuis le départ de M. Johnson, en septembre 2022 (lire « De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde »). Néanmoins, le Royaume-Uni, à la différence des États-Unis, n'a jamais fléchi dans son soutien à l'Ukraine. Cette énigme s'explique aisément.

Depuis le début de la guerre, Londres a accordé à Kiev une aide totale de 25 milliards de livres sterling (29,8 milliards d'euros), dont 16 milliards sous forme d'aide militaire. Un soutien en grande partie conditionnel : l'Ukraine ne peut s'en servir que pour acheter de l'armement britannique. Il s'agit, en d'autres termes, d'un stimulus pour le secteur de la défense, qui emploie quelque 200 000 personnes.

Le rôle essentiel de la City

Les tories soutiennent la guerre parce qu'ils frayent avec les magnats de l'énergie et les entreprises d'armement, dont ils reçoivent des dons. Quant aux travaillistes, ils savent que le soutien à l'Ukraine permet de créer des milliers d'emplois dans les régions de Sheffield et de Belfast, où le Labour souhaite conserver les faveurs de syndicats dont les adhérents travaillent dans ces usines. Lorsque les armes arrivent en Ukraine, elles sont mises à l'épreuve de la technologie russe. L'Ukraine est donc, pour l'armée et l'industrie de défense britanniques, un laboratoire et un moyen de perfectionner leurs armes comme de les rendre compétitives sur le marché mondial.

La City londonienne joue elle aussi un rôle essentiel. Avec d'autres banques européennes, elle aide à lever les fonds nécessaires à l'effort de guerre ukrainien. Londres a lourdement insisté pour que les banques russes soient déconnectées du système Swift, et Moscou, exclu des marchés monétaires internationaux. Le Royaume-Uni utilise les profits rapportés par les actifs russes gelés pour acheminer l'aide à Kiev. Le marché de l'assurance Lloyd's de Londres couvre les risques du commerce maritime de l'Ukraine. Un jour, lorsque la guerre aura pris fin, la City sera l'un des principaux acteurs de sa reconstruction.

À cela s'ajoute l'enjeu de la sécurité alimentaire. Au contraire du continent, les Britanniques sont des importateurs de denrées. Leurs agriculteurs ne disposent pas des fortes protections dont bénéficient leurs homologues allemands ou français. L'achat de produits ukrainiens bon marché représente donc une aubaine pour les deux pays : l'Ukraine a doublé ses exportations vers le Royaume-Uni depuis le commencement de la guerre.

En août 2022, Londres avait annoncé un programme d'un montant de 10 millions de livres pour réparer les voies de chemin de fer ukrainiennes permettant de transporter les récoltes vers les ports (6). Grâce aux armes fournies pour protéger ses navires commerciaux, l'Ukraine a ainsi pu exporter ses récoltes en 2023 et 2024.

Ces multiples retombées économiques expliquent que Londres ait continué de soutenir l'Ukraine après le départ de M. Johnson, malgré quatre changements de premier ministre, et sans pression de Washington. L'île de Grain est essentielle à ce dispositif. En acquérant 50 % de son terminal gazier, Centrica a fait le pari que le gaz russe ne reviendrait pas en Europe (7). L'entreprise aurait donc beaucoup à perdre avec le retour de la paix et la réouverture des pipelines. La rapacité britannique n'est pas une faveur faite aux suzerains américains, mais un moyen de préserver les investissements nationaux.

(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)

Voir en ligne : /2026/11/LARON/70178

(1) Thomas Kingsley, « Anger as BP profits triple to $8.5bn amid soaring household energy bills », The Independent, 2 août 2022.

(2) Paul Adams, « Classified Ministry of Defence documents found at bus top », BBC, 27 juin 2021.

(5) Helena Horton, « £3.5 m of Tory donations linked to pollution and climate denial, says report », et Tom Burgis, « The £1 m man : why did Boris Johnson take his donor to Ukraine ? », The Guardian, Londres, respectivement 30 mars 2023 et 10 octobre 2025.

(6) « New UK-Ukraine transport partnership to rebuild war-torn infrastructure », gouvernement du Royaume-Uni, 25 août 2022.

(7) « Investment in Grain LNG », 14 août 2025.

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De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde

En succédant à M. Starmer en juillet dernier, M. Burnham a fustigé les « mauvaises directions » prises par le Royaume-Uni depuis les années 1980. Il est toutefois peu probable que le nouveau premier ministre — moins guindé et plus habile que son prédécesseur, mais issu comme lui de la droite du Labour — parvienne à fixer un nouveau cap gouvernemental et à infléchir significativement la trajectoire du pays.

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Ralph Steadman. – Série « Politique britannique »
© Ralph Steadman Archive, 2026 - Bridgeman Images

Monsieur Andrew (« Andy ») Burnham s'est installé au 10 Downing Street le 20 juillet 2026. Depuis la démission de M. David Cameron, consécutive au référendum sur le Brexit, en 2016, le Royaume-Uni a connu six premiers ministres. À titre de comparaison, les six précédents — James Callaghan, Margaret Thatcher, MM. John Major, Anthony Blair, Gordon Brown, David Cameron — avaient à eux tous gouverné le pays durant une quarantaine d'années. Le modèle parlementaire de Westminster repose sur un scrutin uninominal à un tour, où le premier arrivé l'emporte. Depuis la première guerre mondiale, il est dominé par le Parti travailliste et le Parti conservateur. Les défenseurs de ce régime avaient coutume de soutenir que, bien qu'il soit moins représentatif que les scrutins proportionnels en vigueur dans nombre de pays du continent européen, il présentait l'avantage de la stabilité. Contrairement aux Latins intempérants, aux Teutons et aux Slaves portés sur l'autocratie, les électeurs britanniques pouvaient compter sur des dirigeants expérimentés qui, tenant bon la barre, permettaient à leur pays de traverser les turbulences politiques et économiques. Mais, à l'évidence, quelque chose ne va plus.

Jeter quelques miettes à la gauche

Une certaine fébrilité, semble s'être insinuée dans le système bipartisan. Sur les six derniers premiers ministres, un seul a accédé à la fonction par la voie traditionnelle, c'est-à-dire en remportant une élection générale. Après la démission de M. Cameron, ce sont les tories qui désignèrent Mme Theresa May. Lorsqu'elle se retira à son tour, brisée par l'intransigeance de son camp durant les négociations du Brexit, le parti choisit M. Boris Johnson, en juillet 2019. Et quand celui-ci tomba en disgrâce auprès des médias, des sondages d'opinion et de son propre groupe parlementaire pour avoir fait la fête durant la pandémie de Covid, Mme Elizabeth (« Liz ») Truss fut choisie pour le remplacer par les conservateurs, en septembre 2022. De même pour M. Rishi Sunak en octobre 2022, sa prédécesseure ayant démissionné après une offensive des marchés obligataires et, une fois de plus, de son groupe parlementaire.

M. Keir Starmer jurait de rompre avec ce schéma. Il devint premier ministre en juillet 2024 à la suite d'un triomphe aux élections générales, qui permit au Labour de remporter 410 sièges sur les 650 que compte la Chambre des communes. Il promettait le « changement », le rétablissement de la stabilité, un gouvernement fondé sur la compétence et la mesure. Un an après le scrutin, son gouvernement « exemplaire » n'était déjà plus soutenu que par 23 % des sondés et faisait face à une rébellion des parlementaires travaillistes. Il y eut des scandales, des revirements et des excuses. Lors des élections locales de mai 2026, le Labour fit jeu égal avec les conservateurs et les Verts, en obtenant 17 % des voix, tandis que le parti d'extrême droite Reform UK remportait 26 % des suffrages. M. Starmer remit sa démission le 22 juin. Jamais, depuis Ramsay MacDonald en 1924, un premier ministre travailliste n'était resté si peu de temps en fonctions.

M. Burnham est un produit de l'aile droite du Labour. Il a commencé sa carrière politique en tant qu'assistant parlementaire d'une blairiste pure et dure. Devenu en 2001 député de Leigh, circonscription du Grand Manchester, il soutint ardemment la guerre en Irak. Il gravit les échelons du parti grâce à une série d'alliances au sein de sa droite, puis, sachant ne se fâcher avec personne, fut nommé ministre de la santé par le premier ministre Gordon Brown en 2009-2010. Il passa ensuite sept ans sur le premier banc de l'opposition avant de se faire élire maire du Grand Manchester. Durant son mandat, le centre-ville se remplit de gratte-ciel, les appartements de luxe se multiplièrent, les loyers explosèrent. Dans l'agglomération, Manchester et Salford connurent un mini-boom économique, Stockport et Oldham, la stagnation. À Trafford et Bury, la désindustrialisation et le déclin se poursuivirent. Réplique, à l'échelle régionale, des inégalités de développement qui grèvent le reste du pays. Son bilan de ministre de la santé est tout aussi étincelant. Il engagea notamment la privatisation de l'hôpital de Hinchingbrooke dans le Cambridgeshire, laissant aux contribuables le soin de régler une note de 10 millions de livres sterling. Dans le même temps, il fit pleuvoir les contrats sur une entreprise du bâtiment criblée de dettes, Carillion, qui fit faillite quelques années plus tard alors que la reconstruction du Royal Liverpool Hospital était loin d'être achevée.

M. Burnham se caractérise par ses talents de démagogue. C'est tout naturellement qu'il distribue les accolades et les marques d'affection aux électeurs. Il a plus de difficultés à s'acquitter des tâches ingrates allant avec la fonction de premier ministre : fixer un cap pour le pays ou annoncer des mauvaises nouvelles. Mais, d'un tempérament plus œcuménique que Starmer, il a compris que le travaillisme consiste à jeter à la gauche modérée les quelques miettes dont elle a besoin pour garder la foi dans un parti dominé par sa droite depuis sa fondation au début du XXe siècle. Sous la direction de Ramsay MacDonald dans les années 1920 puis de Clement Attlee au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Labour entendait maintenir un empire déclinant, mais en assouplissant le joug colonial. Du temps de MM. Blair et Brown, il voulait faire du pays un auxiliaire — financièrement dérégulé — de l'hégémonie militaire de Washington. La direction du parti a aussi joué les sergents recruteurs pendant la Grande Guerre, supervisé la partition de l'Inde et rendu possible la Nakba en Palestine, réprimé dans le sang les luttes d'indépendance kényane et malaisienne, taillé dans les dépenses publiques de santé pour financer la bombe atomique et la guerre de Corée. Plus récemment, il a défendu avec ardeur l'élargissement de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) mais aussi les guerres contre la Yougoslavie, l'Afghanistan, l'Irak, la Libye, Gaza et, par procuration, la Russie.

Ces politiques ont très souvent suscité la révolte de son aile gauche et de sa base électorale, qui préfèrent la protection sociale à la guerre. Depuis toujours, celles-ci ont besoin de se consoler avec de petites victoires. D'où la rassurante vidéo publiée par M. Burnham début juillet : il y regrettait que, sous la direction de M. Starmer, le Labour n'ait pas « fait ce qu'il fallait » à propos de Gaza et promettait, sans plus de précisions, de « faire mieux » (1). Or, comme le disait une figure mancunienne du parti, sur cette question comme sur bien d'autres, M. Burnham « saute dans tous les sens comme un poisson échoué au bord d'un canal » (Financial Times, 12 juin 2026). Il a ainsi déclaré que le Royaume-Uni ne devait pas être soumis aux marchés mais a tenu à les rassurer quant à son sérieux budgétaire. Même s'il avait défendu le maintien de son pays dans l'Union européenne, il a expliqué, pendant sa campagne dans la circonscription de Makerfield — qui avait majoritairement voté « leave » —, qu'il serait préférable de ne pas rouvrir une question aussi polarisante. Avant de plaider en faveur d'une remise en cause du Brexit, qu'il attribue à des ingérences russes (2)… S'agissant de la Palestine, il n'a cessé de changer d'avis. En 2015, alors qu'il brigue la direction du Labour, il rejoint les Amis travaillistes d'Israël, qualifie de « malfaisante » la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), chante les louanges de la déclaration Balfour — « un exemple des valeurs britanniques en action » —, vante la « longue histoire [d'Israël] en matière de protection des minorités et de promotion des droits civils » et déclare que, s'il devenait chef du parti, ce serait le premier pays dans lequel il se rendrait (3). Mais, toujours attentif au sens du vent, il se montre à présent plus mesuré.

Malaise économique sans remède

La droite du Labour domine son gouvernement. Pour chef de cabinet, il a choisi un blairiste, M. James Purnell, et promu le faucon John Healey au poste de chancelier de l'Échiquier. Comme l'ensemble de ses prédécesseurs, celui-ci a fini par se ranger à la sagesse des mandarins du Trésor, après avoir démissionné du ministère de la défense en juin parce que le précédent locataire du 10 Downing Street refusait d'augmenter le budget militaire. M. Burnham a aussi conforté Mme Shabana Mahmood au poste de ministre de l'intérieur, où elle a les coudées franches pour continuer à persécuter les militants propalestiniens, à s'attaquer à l'immigration « irrégulière » ou à restreindre la protection offerte aux demandeurs d'asile et le droit au séjour permanent.

À la différence de celle de M. Starmer, la nouvelle équipe gouvernementale admet la crise du modèle représentatif. La réforme qu'elle envisage a pour pilier la décentralisation régionale. Elle a déjà créé un avant-poste de Downing Street à Manchester (« Number 10 North ») et doté M. Burnham d'un bureau à la Heron House, sise à Albert Square, qui possède déjà les dispositifs de sécurité requis puisqu'elle est le siège des services de renseignement. Presque tous les gouvernements britanniques, y compris conservateurs, promettent davantage de pouvoir et de richesse aux régions. On ignore encore si M. Burnham compte décentraliser les ressources, donc redistribuer les richesses vers les territoires les plus pauvres, ou bien l'autorité, donc affaiblir le gouvernement.

Surtout, le Parti travailliste n'a pas de remède au malaise économique du pays, racine du mécontentement politique. Le problème est ancien. Après la guerre, une partie de l'Europe connut une longue période d'embellie économique : on parla de Wirtschaftswunder, de miracolo economico ou de « trente glorieuses ». La hausse de la natalité, l'intervention de l'État, les prix bas de l'énergie, le progrès technique et la paix durable favorisèrent la prospérité : la croissance moyenne atteignit 5 % par an en France, plus de 5 % en Allemagne et en Italie, sans parler des 9,3 % du Japon. Au Royaume-Uni, elle n'était que de 2,9 %. C'est au cours des années 1990 et 2000, grâce au développement du secteur financier, que le produit intérieur brut (PIB) britannique rattrape ceux de la France et de l'Allemagne, qui diminuent. Mais, depuis la crise de 2008, les performances économiques sont inférieures à celles de pays équivalents. Selon une étude conduite par un think tank et un laboratoire universitaire, la croissance annuelle de la productivité est deux fois moindre que la moyenne des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — 0,4 % contre 0,9 % —, et l'écart de productivité avec l'Allemagne, la France et les États-Unis a doublé depuis 2008. Les salaires ont stagné ou diminué. On estime qu'au cours des quinze dernières années la perte de salaire annuelle est en moyenne de 10 700 livres sterling (12 760 euros) par travailleur. Les revenus des ménages les plus défavorisés sont inférieurs d'un tiers à ceux des ménages équivalents en France. Dans le même temps, la dette publique est passée de 36 % à 100 % du PIB, les intérêts représentant chaque année 3,6 % de celui-ci — plus qu'en France (4).

Ce triste bilan s'explique par le ralentissement de la croissance et la hausse des inégalités. Les chocs en cascade de ces dernières années l'ont encore alourdi : la pandémie — dont l'État cherche désormais à faire endosser le coût aux bénéficiaires de l'aide sociale —, les poussées d'inflation causées par la montée des tensions géopolitiques, la hausse des prix de l'énergie, de l'alimentation et du logement, qui a entraîné une hausse du nombre de sans-abri. Le revenu des ménages britanniques n'a toujours pas retrouvé son niveau de 2019, d'après l'étude déjà citée. « Nous avons besoin d'une détermination nouvelle pour élever le niveau de vie », déclarait M. Burnham dans un discours le 29 juin. Mais il promettait aussi d'« assainir les finances publiques », en respectant les règles budgétaires fixées par l'ancienne chancelière de l'Échiquier Rachel Reeves, et d'aider l'Ukraine « aussi longtemps qu'il le faudra[it] ».

Un commentateur sarcastique disait naguère que le système politique britannique se composait d'un parti des méchants et d'un parti des idiots, une troisième option, les Libéraux-démocrates, s'offrant à ceux qui n'aimaient aucun des deux. Quand l'électorat masochiste est fatigué des méchants, il se rabat — brièvement — sur les idiots. John Stuart Mill écrivait toutefois en 1861 que le Parti conservateur était, « par la loi même de son existence, le parti le plus idiot », étant donné le « peu de compréhension que les dirigeants conservateurs [avaient] des principes conservateurs ». L'Angleterre serait bien mieux lotie « si les conservateurs votaient systématiquement les mesures conservatrices et les libéraux les mesures libérales » (5). En réalité, les tories ont su revoir leurs principes à chaque fois qu'ils étaient menacés par un concurrent. Ainsi le parti des intérêts agraires devint-il, au XIXe siècle, le parti du capital. Au siècle suivant, il admit la nécessité des réformes redistributives mises en place par les libéraux dans les années 1900, puis par le Labour après 1945. Dans les années 1970, les conservateurs se rallièrent au néolibéralisme.

Le problème tient aujourd'hui à l'évolution de concert des deux partis dominants, puisque le Labour a lui aussi troqué le keynésianisme pour le néolibéralisme. Ses partisans estiment que l'une des principales forces du système britannique réside dans la contrainte qu'il exerce sur les deux formations, les poussant à rechercher les voix du centre. Or c'est précisément cela qui est en train de changer. Face à la menace grandissante que représente Reform UK, les conservateurs évoluent vers la droite. Et les travaillistes leur emboîtent le pas (6). On en vient à se demander si le Labour n'est pas devenu le parti des idiots et des méchants. M. Andy Burnham tente verbalement de corriger cette trajectoire pour reprendre aux Verts l'électorat musulman et les voix de gauche. Mais il a aussi conforté Mme Mahmood à l'intérieur et, en matière de politique étrangère, opté pour une ligne très similaire à celle de M. Starmer.

Le Labour n'a jamais été fort dans le domaine des idées. En comparaison d'autres partis sociaux-démocrates européens, il est apparu tard : le Comité de représentation du travail (LRC) ne fut créé qu'en 1900. Il était fortement influencé par la Société fabienne, dont l'idéologie était un mélange incohérent de libéralisme, de réformisme social, d'eugénisme et de colonialisme. Alors que la plupart des partis socialistes du continent avaient intégré des éléments de marxisme, les dirigeants travaillistes s'inspiraient plutôt de figures assez réactionnaires, tels John Ruskin et Thomas Carlyle, mais aussi de la Bible. Le parti, aux affaires après le krach de 1929, se contenta de suivre un Trésor enclin au laisser-faire, dès lors que la crise était dite sans remède. Il existait évidemment des solutions, par exemple celles de John Maynard Keynes, qui proposait d'injecter des liquidités dans l'économie. Mais la direction du Labour les ignora, pour préserver sa réputation de bon gestionnaire (7).

M. Burnham est l'héritier de cette tradition. Comme son prédécesseur, il n'a que le mot « changement » à la bouche : un « changement radical de gouvernance », une « nouvelle direction », « les gens ne peuvent attendre éternellement le changement », « nous devons changer la politique et le faire dès à présent »… On pardonnera aux électeurs britanniques de se dire : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »

(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)

Voir en ligne : /2026/11/SASSOON/70179

(1) James Gregory, « Burnham apologises for Labour's initial response to Gaza war », BBC, 9 juillet 2026, www.bbc.com

(2) Dans le podcast « The rest is politics », sur YouTube, 12 octobre 2026.

(3) Imran Mulla, « How Andy Burnham stood up to Starmer over Israel and could now reshape UK foreign policy », Middle East Eye, Londres, 19 juin 2026.

(4) « Ending stagnation : A new economic strategy for Britain », (PDF), Resolution Foundation et Centre for Economic Performance, décembre 2023 ; Thomas Mayer, « A tale of two debts in France and the UK », Official Monetary and Financial Institutions Forum (Omfif), 13 novembre 2025.

(5) John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif, Hermann, Paris, 2014.

(6) Lire Owen Jones, « Les trahisons de M. Starmer n'ont pas tué la gauche britannique », et Tristan de Bourbon-Parme, « Reform UK, une irrésistible ascension ? », Le Monde diplomatique, avril 2026.

(7) Robert Skidelsky, Politicians and the Slump : The Labour Government of 1929-1931, Macmillan, Londres, 1967.

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