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Gaza, juger les complices

Tel-Aviv n'est pas seul coupable des crimes commis depuis trois ans. Il appartient aux peuples de se saisir de la question, en examinant les implications de leurs gouvernements. Au Royaume-Uni, un tribunal citoyen donne l'exemple. L'écrivaine Sally Rooney s'y est associée. Elle signe cette postface du livre « The Gaza Tribunal : Britain's Complicity in Genocide », issu des audiences.

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Saher Nassar. – « Chronicles no. 7 », 2025
© Saher Nassar - Zawyeh Gallery, Dubaï

Le génocide à Gaza constitue un nouveau chapitre dévastateur dans l'histoire sans fin de la violence infligée au peuple palestinien. Depuis 2023, nous sommes nombreux, en Europe et ailleurs, à nous sentir impuissants face à une telle horreur. Nos propres États, nos propres élus ont totalement failli à leur devoir de prévenir le génocide. Mais nous n'avons pas toujours clairement saisi en quoi consistait, dans le détail, cette faillite. Après tout, le conflit se déroule loin de nos frontières. Il ne semble pas y avoir de levier facile à actionner pour faire cesser cette violence effroyable. Certains de nos dirigeants ont fait des déclarations qui pouvaient sembler empathiques sur les droits humains et le droit international. Dans l'ensemble, les médias dominants n'aident pas à comprendre ce que nos gouvernements devraient ou même pourraient réellement faire d'autre. Pourtant, nous suspectons que nos dirigeants politiques se sont, d'une manière ou d'une autre, montrés incapables d'agir.

Le Royaume-Uni a fourni des armes utilisées pour massacrer des civils

Sur ce point, nous nous trompons. Ce que le tribunal britannique pour Gaza établit indubitablement, c'est que le Royaume-Uni n'a pas été incapable d'agir. Au contraire, le gouvernement britannique a œuvré de manière décisive, en mobilisant d'importants moyens militaires, politiques, diplomatiques et économiques pour faciliter le génocide à Gaza. Comme ce livre (1) le démontre, le Royaume-Uni a fourni des armes utilisées pour massacrer en masse des civils ; opéré des vols de surveillance dans le ciel de Gaza et partagé les renseignements issus de ces missions avec l'armée israélienne ; contribué à entraîner des officiers israéliens ; garanti à des personnalités militaires israéliennes une immunité spéciale lors de visites ; défendu publiquement la famine imposée à des millions de civils ; travaillé activement à bloquer et à saper le système juridique international afin qu'Israël n'ait pas à rendre des comptes, etc.

Si le gouvernement britannique s'est ainsi rendu complice, ce n'est pas à la demande de son électorat, mais, au contraire, en dépit de l'opposition continue de l'opinion publique. Les sondages montrent que près de deux tiers des Britanniques sont favorables à un embargo complet sur les ventes d'armes à Israël. Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, donnant corps à ce que The Guardian a qualifié de « plus grand mouvement de protestation dans l'histoire récente du Royaume-Uni ». Comme ce fut le cas lors du mouvement antiguerre de 2003, certains ont même estimé qu'ils devaient passer à l'action directe et ont tenté de perturber la chaîne d'approvisionnement militaire en sabotant des usines d'armement, des avions et des armes. En réaction, le gouvernement du Royaume-Uni n'a pas pris ses distances avec l'État israélien mais avec le peuple britannique, adoptant des mesures d'exception pour criminaliser la protestation pacifique, restreindre la liberté d'expression et traiter la désobéissance civile comme du terrorisme.

L'implication du Royaume-Uni dans le génocide a commencé sous un gouvernement conservateur et s'est poursuivie, sans interruption, jusqu'à aujourd'hui, sous l'actuelle majorité travailliste. Face à une opposition massive, les deux partis se sont entendus pour priver l'électorat britannique de toute influence sur les relations entre Londres et Tel-Aviv. Les élections ont été arrangées de manière à n'offrir aucune alternative. Les manifestations pacifiques ont été ignorées. Les protestations plus perturbatrices ont été rudement criminalisées. Même aujourd'hui, la complicité perdure. Le génocide à Gaza a tout à la fois révélé et accéléré la détérioration de la vie démocratique au Royaume-Uni. Et, si ce déclin n'est pas stoppé — si les partis dirigeants, qui se sont entendus pour aller contre la volonté du peuple et ont mis toute critique hors la loi, ne subissent pas les conséquences de leurs actes —, alors tous les aspects de la vie civique s'en trouveront affectés. C'est la démocratie elle-même qui est en jeu.

L'absence de toute volonté politique de s'opposer aux États-Unis

Ce livre établit le rôle particulier qu'a joué Londres dans la facilitation des crimes de guerre commis à Gaza. Mais le tribunal traite aussi, plus largement, de l'intégration de l'État israélien au sein d'un vaste réseau de soutien international. Au moment où ces lignes sont écrites, par exemple, chaque nation européenne viole certains de ses devoirs internationaux définis par la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide — y compris les alliés supposés de la Palestine comme l'Irlande. De telles enquêtes sont essentielles pour établir la nature de la complicité des États et faire connaître au public ces faits capitaux. Le tribunal britannique pour Gaza doit servir de déclencheur et susciter une prise de conscience nationale au Royaume-Uni, mais aussi des investigations publiques ailleurs, débouchant sur la mise en cause de responsables.

Le calcul qui a conduit tant de nations prospères, tout autour du globe, à faciliter le génocide est, en dernière instance, politique. En ce qui concerne la fourniture illégale de composants militaires pour les avions de combat israéliens, ce livre l'affirme clairement : la « véritable raison » pour laquelle l'approvisionnement a continué est l'« absence de toute volonté politique de s'opposer aux États-Unis ». Israël, en soi, n'est en définitive qu'une petite nation, agressive et diplomatiquement toxique, du Proche-Orient ; ce n'est qu'en tant que prolongement de la puissance américaine qu'il jouit d'un soutien international si extraordinaire. L'absence, en Europe et ailleurs, de volonté politique d'affronter les États-Unis est, bien sûr, une forme de lâcheté, mais il s'agit d'une lâcheté calculée. Guigner les faveurs d'une superpuissance mondiale a certes quelque chose d'humiliant, mais on en attend des rétributions. Et c'est parce qu'ils espéraient ces rétributions que des États ont, aux quatre coins du monde, choisi non seulement de détourner les yeux d'un génocide, mais aussi, bien souvent, d'y prendre part.

Des États comme le Royaume-Uni ont trahi leur propre peuple et bafoué le droit international. Et pour quel résultat ? Le régime israélien, enhardi par les complicités internationales dont il bénéficiait, a envahi le Liban, tuant des milliers de personnes et provoquant le déplacement forcé de plus d'un million d'habitants. Dans le même temps, le tandem américano-israélien a déclenché une guerre illégale contre l'Iran, conduisant à la fermeture du détroit d'Ormuz et à une crise de l'énergie catastrophique à l'échelle de la planète. Des pays comme le Royaume-Uni — qui ont docilement permis la perpétration de crimes atroces pour s'attirer les bonnes grâces des États-Unis — sont maintenant confrontés au chaos économique à l'intérieur de leurs frontières et à une dynamique de violence incontrôlable au Proche-Orient. Le pari incroyablement cruel des Européens s'est révélé perdant. Et nous n'avons même pas commencé à en mesurer les conséquences.

Entrer dans un rapport différent à notre avenir

La Palestine représente peut-être le point de contradiction le plus aigu du système géopolitique mondial. La violence inhérente aux rapports impériaux — qui, ailleurs, est souvent disséminée et exercée par l'intermédiaire d'organisations et d'agences non étatiques — se trouve ici mise à nu et étalée aux yeux du monde entier. Et, de même que la question palestinienne révèle, mieux qu'aucune autre, le gouffre qui sépare, dans le « Nord global », l'opinion publique et l'action de l'État, elle fait apparaître l'écart abyssal entre les institutions du droit international et une réalité géopolitique faite d'apartheid, de tortures, de déplacements forcés, d'assassinats et de génocide. Ces contradictions, qui atteignent en Palestine leur niveau le plus suffocant, s'avivent désormais partout. La fragilité du système alimentaire mondial, la domination politique accablante des industries militaires et pétrolières, les inégalités galopantes qui ont sapé la vie de la collectivité, l'écroulement des organisations syndicales dignes de ce nom et l'imminence d'un effondrement climatique total : ce sont là quelques-unes des réalités qui ont permis et intensifié un génocide retransmis en direct. Gaza nous oblige à les regarder en face, non pas comme une lointaine image de l'avenir, mais ici et maintenant.

Dans une lettre-essai écrite au cours de son interminable emprisonnement, le romancier Walid Daqqa (2) avançait la notion de « temps parallèle » pour décrire l'expérience des prisonniers palestiniens : « Nous, dans le temps parallèle, nous vous voyons, tandis que vous ne nous voyez pas… Nous sommes un passé continu et sans fin. C'est de là que nous nous adressons à vous aujourd'hui, afin que cela ne devienne pas votre avenir. » Gaza est aujourd'hui peut-être le « temps parallèle » de toute civilisation, voyant sans être vu, passé et sans fin. Voir Gaza — non comme un événement tragique, non comme une liste de faits et de statistiques, mais comme un lieu réellement existant, en ce moment même —, c'est entrer dans un rapport différent à notre avenir.

« J'avoue que mon cœur s'emballe à la vue d'une fleur à la télévision, devant le spectacle de la nature, devant la mer, écrivait Walid Daqqa après presque vingt années passées en prison. J'avoue que je suis joyeux malgré tout… » Oui, Gaza est depuis longtemps une prison à ciel ouvert, et elle est maintenant devenue un vaste charnier. Mais c'est aussi l'endroit où demeurent des millions de Palestiniens vivants, et aimés. En regardant Gaza telle qu'elle est aujourd'hui, nous devons prendre conscience que la vie est une chose indiciblement précieuse : que même un seul moment de vie, un simple instant de conscience vivante, est d'une beauté infinie et irremplaçable. Et nous devons être prêts à nous battre pour cela : pour la vie des vivants, pour notre avenir et pour une Palestine libre.

(Traduit de l'anglais par Antony Burlaud.)

Voir en ligne : /2026/11/ROONEY/70152

(1) Jeremy Corbyn, Neve Gordon et Shahd Hammouri, The Gaza Tribunal. Britain's Complicity in Genocide, Pluto Press, Londres, 2026.

(2) Mort en prison à 62 ans, le 7 avril 2024, ce Palestinien de 1948 est resté détenu pendant trente-huit ans.

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« Notre ami » Thaçi, criminel de guerre

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« La liberté a un nom : UÇK ». Slogan de l'Armée de libération du Kosovo au centre-ville de Pristina, devant la cathédrale orthodoxe à l'abandon, février 2023.
© Philippe Descamps

Les chambres spécialisées pour le Kosovo ont condamné le 16 septembre dernier l'ancien président de la République Hashim Thaçi et son principal comparse, M. Jakup Krasniqi, à 25 ans d'emprisonnement pour « crimes de guerre ». Elles ont également condamné deux autres anciens hauts responsables de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK en albanais), MM. Kadri Veseli et Rexhep Selimi, à des peines un peu plus courtes (18 et 13 ans de prison). Tous plaidaient non coupables et peuvent faire appel.

Des magistrats internationaux composent ce tribunal de droit kosovar, délocalisé à La Haye. L'acte d'accusation visait la période du conflit armé qui a opposé l'UÇK aux forces de la République de Yougoslavie, entre avril 1998 et août 1999. À l'issue d'une très longue enquête, après l'audition de 156 victimes et 30 000 pages de procédure, les juges ont conclu que les quatre accusés « sont pénalement responsables, en raison de leur contribution significative à une entreprise criminelle commune, de crimes de guerre pour détention arbitraire à l'encontre [d'au moins] 385 personnes, traitements cruels à l'encontre de 49 personnes, torture à l'encontre de 303 personnes et meurtre à l'encontre de 96 personnes. »

Reprenant la formule de l'historien Howard Zinn, « aucun drapeau n'est assez grand pour couvrir la honte de tuer des innocents », les magistrats ont souligné qu'une cause ou un contexte de guerre ne saurait justifier de s'en prendre à des civils, en l'occurrence essentiellement de supposés opposants d'autres partis albanais et des membres de minorités (Serbes et Roms pour l'essentiel). Les chambres relèvent aussi que « ce procès s'est déroulé dans un climat permanent d'intimidation des témoins ».

Âgé de 58 ans, M. Thaçi a participé à la fondation de l'UÇK dont il fut commandant en chef. Après l'intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et le retrait des forces serbes, il a été premier ministre de la province à plusieurs reprises, puis président de la République du Kosovo de 2016 à 2020, un État non reconnu par les Nations unies.

Présenté comme son « ami » par Bernard Kouchner, alors ministre des affaires étrangères, M. Thaçi a été très longtemps soutenu par les Occidentaux, et particulièrement les Français, en dépit des graves accusations dont il faisait l'objet depuis longtemps. En mars 2018, il était à Paris pour remettre la « médaille présidentielle du jubilé » à l'ancien président Nicolas Sarkozy et « la médaille de l'Ordre de la liberté » à l'ancien premier ministre Alain Juppé. Il indiquait à l'époque sur son compte Facebook : « L'avenir du Kosovo est assuré grâce à des amis issus de tout l'échiquier politique français qui, au fil des décennies, ont soutenu et encouragé la consolidation et le renforcement de l'État kosovar. » Lors des cérémonies du centenaire de l'armistice de novembre 1918, à Paris, il fut placé tout près du président Emmanuel Macron, dans la tribune principale des personnalités, tandis que le président serbe — un pays allié de la France pendant la première guerre mondiale — était relégué à une tribune secondaire.

Dans nos archives

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La justice est-elle possible au Kosovo ?

L'ombre des crimes imputés à l'ancienne guérilla plane sur le Kosovo depuis deux décennies. L'arrestation, en novembre, du président Hashim Thaçi et de plusieurs de ses anciens compagnons de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) sonnerait-elle enfin le glas de l'impunité ? Jusqu'à présent, les Occidentaux avaient soutenu sans faille le nouveau pouvoir, au nom de la stabilité et au mépris des victimes.

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Albana Ejupi. — Sans titre, 2019
Lukas Feichtner Galerie, Vienne

Ce 5 novembre 2020, le président du Kosovo Hashim Thaçi s'est présenté devant les médias, le visage défait, pour annoncer sa démission et confirmer son inculpation par les chambres spécialisées pour le Kosovo, qui siègent à la Cour internationale de justice de La Haye. L'ancien porte-parole, puis chef politique, de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) doit être jugé pour des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis durant le conflit armé de 1998-1999 contre le régime serbe de Slobodan Milošević et dans les mois qui ont suivi. Quelques heures plus tôt, le chef du Parti démocratique du Kosovo (PDK), M. Kadri Veseli, député et ancien chef du Service d'information du Kosovo (SHIK, les services de renseignement de l'UÇK), a lui aussi confirmé son inculpation, tout comme le député Rexhep Selimi. La veille, M. Jakup Krasniqi, ancien porte-parole de la guérilla et ancien président du Parlement (2007-2014), avait été arrêté à Pristina. La publication de l'acte d'accusation, le 24 juin 2020, avait déjà contraint M. Thaçi à annuler une rencontre à Washington avec son homologue serbe Aleksandar Vučić. Les quatre responsables politiques arrêtés par le bureau du procureur spécial et transférés vers une prison des Pays-Bas doivent répondre de crimes en bande organisée : persécutions, arrestations arbitraires, châtiments cruels, tortures et meurtres.

Chargées de juger les crimes commis sur le territoire de l'ancienne province serbe entre le 1er janvier 1998 et le 31 décembre 2000, financées principalement par l'Union européenne, les chambres spécialisées sont rattachées au système judiciaire du Kosovo. Délocalisées à La Haye, elles sont composées de magistrats étrangers et constituent donc une juridiction hybride, partiellement internationale, comme les tribunaux spéciaux pour le Liban, la Sierra Leone ou la Centrafrique. Depuis l'été 2019, plusieurs dizaines d'anciens guérilleros ont été entendus, parfois en qualité de suspects, parfois en qualité de témoins. Le 24 septembre 2020, un premier inculpé a été transféré devant ses juges. Ancien commandant de la région de Llap (nord-est du Kosovo), M. Sali Mustafa est accusé d'avoir commis ou ordonné des crimes contre des Serbes, des Roms et des Albanais (détention arbitraire, torture, traitement cruel et meurtre) (1).

Un roman national mis à mal

À l'origine de la création des chambres spécialisées, il y a le rapport du député suisse Dick Marty, approuvé en janvier 2011 par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (2). Déjà connu pour son travail sur les prisons spéciales de la Central Intelligence Agency (CIA), M. Marty a enquêté sur l'arrestation extrajudiciaire de plusieurs centaines de civils serbes ou roms, leur probable déportation en Albanie et leur disparition. Il a mis également au jour des détentions illégales, tortures et assassinats d'Albanais considérés par l'UÇK comme des adversaires politiques, le plus souvent des militants de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), la formation de la figure tutélaire de la résistance albanaise au Kosovo Ibrahim Rugova (mort en 2006). Ces crimes ont été commis durant le conflit armé, mais aussi par la suite, après l'instauration en 1999 du protectorat international des Nations unies sur le Kosovo, alors même que plus de quarante mille soldats de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) venaient de prendre position dans cette ancienne province méridionale de la Serbie (3).

Les traitements inhumains et dégradants ainsi que les disparitions dénoncés dans le rapport Marty avaient déjà été établis par la Mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (Minuk) et par l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) (4). Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) avait également enquêté sur les crimes imputés à l'UÇK, mais Mme Carla Del Ponte, sa procureure générale entre 1999 et 2007, explique dans ses Mémoires avoir été empêchée de pousser plus loin ses investigations (5). Pis, elle dénonce la destruction délibérée de certaines pièces à conviction. Les incriminations du rapport Marty ont été confirmées, en juillet 2014, par celui de M. John Clint Williamson, un diplomate américain appointé comme procureur indépendant par l'Union européenne. La création d'une juridiction ad hoc pour juger ces crimes valait constat d'échec du TPIY. Il a cependant fallu de fortes pressions de Bruxelles et de Washington pour que le Parlement du Kosovo valide, en 2015, la création des chambres spécialisées par un amendement constitutionnel.

Le rapport de M. Marty mettait également en évidence un possible trafic d'organes prélevés sur des prisonniers serbes pour des transplantations à l'étranger. L'énormité de cette allégation a immédiatement focalisé l'attention, provoquant une vague de démentis, comme s'il était impossible d'attribuer un tel crime à l'UÇK : Mme Florence Hartmann, ancienne porte-parole de Mme Del Ponte, alla jusqu'à qualifier cette dernière d'« irresponsable », tout en évoquant le spectre du « révisionnisme », qui consisterait à vouloir « relativiser » les crimes commis par les forces serbes en mettant en avant d'autres exactions (6). Ces soupçons de trafic d'organes pourraient bien être l'arbre cachant la forêt des crimes : ce n'est qu'un élément du rapport et, s'il est avéré, il n'aurait pas concerné un nombre important de prisonniers. Le rapport Marty met surtout en lumière la manière dont un petit groupe de militants, pour beaucoup originaires de la Drenica, une région du centre du Kosovo, a préempté le monopole de la lutte armée contre le régime serbe. Souvent unis par des liens familiaux, les membres de ce groupe n'ont pas hésité à éliminer leurs potentiels rivaux, avant d'accaparer le pouvoir et ses prébendes.

L'UÇK a donné naissance au PDK, qui pouvait s'appuyer sur les réseaux de l'ombre du SHIK, dont les activités se sont poursuivies longtemps après la guerre, mais aussi sur les vétérans, dont le nombre a connu une augmentation exponentielle une fois la paix revenue. Devenu un instrument de clientélisme, le statut d'ancien combattant ouvre des droits à divers avantages sociaux, et il a été octroyé moins en fonction des mois passés dans le maquis que d'allégeances politiques. L'administration internationale a longtemps été tétanisée par la crainte d'entrer en conflit avec ce groupe de pression (7), mobilisé à chaque arrestation d'un ancien commandant de la guérilla. Les magistrats des chambres ont compris son importance : immédiatement après l'interpellation de M. Mustafa, ils ont ordonné celle des deux chefs de la puissante Organisation des vétérans de l'UÇK, MM. Hysni Gucati et Nasim Haradinaj, accusés d'offense envers la justice, d'intimidation de témoins et de divulgation des secrets de la procédure.

Depuis la fin du conflit, les références à la « guerre patriotique » sont omniprésentes au Kosovo. Dans le récit héroïque de cette « libération », les crimes de guerre sont l'apanage du régime serbe de Milošević (8). Les combattants de l'UÇK auraient été les « alliés de terrain » de l'OTAN, qui décida d'intervenir en mars 1999 (9), tandis que Rugova aurait veillé sur le pays, en dépit de son impuissance à agir à Pristina, contrôlée par l'armée serbe. Ce roman national se révèle toutefois de moins en moins mobilisateur. D'une part, la révélation des crimes commis contre les militants de la LDK de Rugova a mis à mal la fiction de l'unité politique des Albanais du Kosovo. D'autre part, les références à l'héroïsme du maquis ne suffisent plus à justifier la mise en coupe réglée du pays par les anciens guérilleros, souvent avec l'active complicité des fonctionnaires internationaux en mission sur place, tétanisés par le risque de violences (10).

Le TPIY a jugé plusieurs hauts responsables serbes, comme l'ancien vice-premier ministre Nikola Šainović ou l'ancien vice-ministre de l'intérieur Vlastimir Đorđević, tous deux condamnés à dix-huit ans de prison, respectivement en 2009 et 2014. En revanche, si le TPIY a inculpé plusieurs anciens commandants de l'UÇK, aucun n'a été inquiété définitivement, à l'exception de Haradin Bala, condamné à treize ans de prison en 2005 pour des crimes commis dans le camp de Llapushnik/Lapušnik durant l'été 1998. M. Fatmir Limaj, supérieur hiérarchique de Bala, a été arrêté en 2003, mais il a été acquitté deux ans plus tard. Rentré blanchi au Kosovo et auréolé d'une réputation de « martyr », il s'est aussitôt relancé en politique. La Mission européenne pour l'instauration de l'État de droit au Kosovo (Eulex) a certes ouvert une nouvelle procédure contre lui, pour le meurtre de sept prisonniers serbes et un albanais dans le village de Kleçkë/Klečka, mais il a de nouveau été acquitté en mai 2012.

Des familles de victimes sceptiques

La protection des témoins demeure un enjeu essentiel, comme le montre le cas de M. Ramush Haradinaj, charismatique commandant de la guérilla dans l'ouest du Kosovo. Inculpé en mars 2005, alors qu'il était premier ministre, il s'était immédiatement rendu à La Haye, mais avait été acquitté le 3 avril 2008. Ce verdict fut cassé le 21 juillet 2010 par la cour d'appel du TPIY, qui ordonna sa remise en détention en raison de soupçons de pressions sur des témoins. À quelques semaines de l'ouverture du premier procès, en février 2007, un témoin crucial, issu de la communauté rom du Kosovo, Kujtim Berisha, avait été fauché par une voiture dans une rue de Podgorica, au Monténégro. M. Haradinaj fut de nouveau acquitté en novembre 2012.

Menaces, chantage ou violences physiques ne sont pas réservés aux témoins eux-mêmes, mais s'étendent à leurs proches. Résultat : de nombreuses personnes entendues par l'accusation refusent de se présenter à l'audience ou se rétractent à la barre. Agim Zogaj devait témoigner dans le procès mené contre M. Limaj par la mission Eulex. Ancien chef de la police militaire de la 121e brigade de l'UÇK, il fut le chef de la prison clandestine de Kleçkë/Klečka, où plusieurs civils albanais et serbes auraient été détenus, torturés et assassinés en 1998 et 1999, sous les ordres de M. Limaj. Il a été retrouvé pendu dans un parc de Duisbourg, en Allemagne, le 27 septembre 2011. Même si l'hypothèse du suicide n'a pas été officiellement écartée, sa famille a dénoncé les très vives pressions dont il faisait l'objet (11). Le témoignage écrit qu'il a laissé, accablant pour M. Limaj, n'a pas été retenu par les juges.

Quelques semaines après M. Marty, le député monégasque Jean-Charles Gardetto présentait un rapport devant l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe sur ce sujet brûlant de la protection des témoins (12). Il nous déclarait alors que celle-ci était « particulièrement difficile » dans un petit pays comme le Kosovo, où tout le monde se connaît. Il jugeait illusoire de se contenter de réinstaller ces témoins dans d'autres villes et régions que les leurs, tandis que leur accueil dans des pays tiers ne pouvait guère être envisagé à grande échelle (13).

L'entrée en fonction des chambres spécialisées s'est longtemps fait attendre, alimentant les doutes. Seraient-elles en mesure de juger des responsables de premier plan ou ne feraient-elles comparaître que des exécutants ? Les premières mises en accusation sont de nature à dissiper ces craintes. Pour autant, les chambres spécialisées réussiront-elles là où le TPIY a échoué, en faisant reconnaître l'impérieuse nécessité de la justice transitionnelle ? M. Negoman Marić, responsable de l'association des familles des disparus serbes de Rahovec/Orahovac, a perdu toute confiance en la justice et n'accepte qu'à contrecœur de répondre aux questions des journalistes. Pour lui, ces arrestations arrivent trop tard, plus de vingt ans après les faits, alors que beaucoup de témoins ont disparu. Les inculpés accepteront-ils enfin de parler ? Des « initiés » et des « repentis » auront-ils le courage de témoigner ? La société du Kosovo a certainement encore beaucoup de chemin à faire pour se réconcilier avec son passé et accepter de reconnaître les crimes commis par certains au nom de la lutte de libération.

Voir en ligne : /2020/12/DERENS/62566

(1) Audience de première comparution, chambres spécialisées pour le Kosovo, La Haye, 28 septembre 2020.

(2) Dick Marty, « Le traitement inhumain de personnes et le trafic illicite d'organes humains au Kosovo », rapport n° 12462, Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, Strasbourg, 7 janvier 2011.

(3) Lire Jean-Arnault Dérens, « Au Kosovo, la “sale guerre” de l'UÇK », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(4) « Human rights in Kosovo : As seen, as told », vol. II, 14 juin — 31 octobre 1999, OSCE, Vienne, 5 novembre 1999.

(5) Carla Del Ponte (avec Chuck Sudetic), La Traque, les criminels de guerre et moi, Éditions Héloïse d'Ormesson, Paris, 2009.

(6) Lire « Trafic d'organes au Kosovo : un rapport accablant », La valise diplomatique.

(7) Nathalie Duclos, Courtiers de la paix. Les vétérans au cœur du statebuilding international au Kosovo, CNRS Éditions, Paris, 2018.

(8) Sur le conflit, lire notre dossier en ligne « Vingt ans après, les plaies ouvertes du Kosovo », mars 2019.

(9) Cf. « Kosovo. Les fantômes d'une guerre de gauche », La Revue du crieur, n° 12, Paris, février 2019.

(10) Lire Ana Otašević, « Faillite de la mission européenne au Kosovo », Le Monde diplomatique, juin 2015.

(11) Jean Daville, « Crimes de guerre et protection des témoins au Kosovo : “Eulex m'a tuer” », Le Courrier des Balkans, 3 octobre 2011.

(12) « La protection des témoins : pierre angulaire de la justice et de la réconciliation dans les Balkans », résolution n° 1784 de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, 26 janvier 2011.

(13) Propos recueillis par Jean-Arnault Dérens, Le Courrier des Balkans, 26 janvier 2011.

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