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Au Yémen du sud, Saoudiens et Émiratis à couteaux tirés

Alors qu'ils étaient censés repousser de concert les rebelles houthistes du Yémen, Arabie saoudite et Émirats arabes unis se sont livrés pendant près de six ans à une bataille d'influence dans l'est du pays. À la fin de l'année 2025, ce conflit larvé a accouché d'une tentative de sécession soutenue par Abou Dhabi, provoquant la colère de Riyad. Profitant de ces divisions, les rebelles ont envahi, en septembre, la côte ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, avant d'être partiellement repoussés. « Le Monde diplomatique » s'était rendu dans l'est du Yémen pour documenter les ingérences émiraties, qui avaient grandement perturbé l'unité du camp loyaliste.

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Il faut plusieurs heures depuis Ghayl Ben Yamin pour atteindre le Wadi de Khnt Ali. Très accidentée et isolée du monde, cette petite gorge est peuplée de surums, un peuple bédouin vivant sous les rares arbres. Ces populations sont les gardiennes des décombres du château de la famille Ben Habrish. Elles ont égorgé deux chevreaux pour la venue des hommes du cheikh.
© Quentin Müller

Le cheikh Khalid Al-Aamri et son escorte sont arrivés au petit matin à l'hôtel Royal Plaza de Sayoun, dans l'Hadramaout, région orientale du Yémen. Un jeune garçon, kalachnikov dans le dos, attend à la réception, droit comme un piquet. Il nous accompagne jusqu'à un véhicule tout-terrain, dont les sièges sont recouverts de peaux de mouton laineuses. Le chef de tribu nous salue et fait signe à son groupe de démarrer. Lui et ses hommes ont pu exceptionnellement entrer dans la capitale nord de l'Hadramaout munis de leurs armes grâce à leur entente de circonstance avec la 1re division de l'armée nationale, responsable de la sécurité de tout le wadi (oued).

Passé Tarim et Al-Ghouraf, le cheikh signale une petite tente agrémentée d'un drapeau blanc. Deux jambiyas, le célèbre poignard recourbé, se croisent sous une poignée de main. « Bienvenue sur le territoire de l'Alliance tribale hadramie ! » L'ATH a été fondée en 2013 par Sa'd Ben Hamad Ben Habrich Al-Aliy (qui a été assassiné depuis), pour représenter au mieux les intérêts des tribus de l'Hadramaout face à un État central plus intéressé par les ressources pétrolières de la région que par son développement.

C'est son neveu Amr Ben Habrich qui a repris le flambeau. Durant l'année 2025, le taiseux et charismatique chef de la fameuse tribu Hamoum n'a cessé de faire pression sur l'État yéménite pour qu'il paie les fonctionnaires, construise des centrales électriques et règle les problèmes d'accès à l'eau potable. Vice-gouverneur de la région, M. Ben Habrich a également fustigé les velléités séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS), supplétif des Émirats arabes unis. Depuis 2019, ce groupe a envahi Aden, Abyan, Socotra, Shabwa, et menace de faire de même dans l'Hadramaout et à Mahra. L'entité a déjà pris le contrôle de la bande côtière, où ses forces sont soutenues par d'autres groupes militaires liés à Abou Dhabi, telles les Brigades de soutien à la sécurité (BSS) ou les Troupes d'élites hadramies. En intervenant au Yémen pour repousser les houthistes, les Émirats n'ont pas seulement voulu épauler leur allié saoudie ; il ont poursuivi leurs propres objectifs. Depuis 2015, ils ont, via les groupes qu'ils arment et financent, colonisé toute la côte donnant sur la mer d'Arabie et le détroit de Bab Al-Mandeb. Une stratégie impérialiste cohérente avec leurs actions en Érythrée, au Somaliland, en Somalie et au Soudan.

Influence saoudienne dans l'Hadramaout

Pour faire face à cette menace, M. Ben Habrich et l'ATH ont constitué une force militaire composée de plusieurs centaines d'hommes. En ce mois d'octobre, une réunion de chefs tribaux est organisée dans leur fief, au cœur du district de Ghyal Ben Yamin, dans le centre de l'Hadramaout. À mesure que les véhicules approchent des hauts plateaux de la tribu Hamoum, la végétation s'appauvrit, jusqu'à disparaître. Brûlée par le soleil, la terre semble plus hostile encore.

Le long de la route, dans un terrain vague, une vingtaine de camions-citernes d'hydrocarbures sont stationnés. Le cheikh Al-Aamri, bras droit du seigneur de guerre Ben Habrich, explique : « Nous avons stoppé ces camions de pétrole qui sortaient des champs pétroliers et allaient vers des destinations inconnues. Encore de l'argent du peuple hadrami qui était en passe d'être détourné ! Heureusement, nous sommes intervenus. »

L'affaire a fait grand bruit : l'ATH a privé Aden, capitale partagée par le gouvernement reconnu à l'étranger et le CTS, de livraisons de pétrole. Un coup de force qui a accru les tensions. À l'entrée de la ville d'Al-Alib, des hommes équipés d'armes lourdes quadrillent les routes sous un soleil de plomb. La présence militaire est encore plus visible à l'entrée du quartier général de l'ATH. De jeunes garçons tiennent à bout de bras des mitrailleuses, certains juchés sur des collines rougeâtres et caillouteuses.

Derrière le mur d'enceinte, en rangs d'oignon, une forêt de 4×4 surmontés de tourelles mitrailleuses. Devant l'entrée, les chefs de tribu invités ont laissé une marée de sandalettes pour rejoindre le majliss, s'asseyant en tailleur sur des coussins gris de style Louis XV. Châle crème sur la tête, chemise grise à poche, regard perçant, le cheikh Ben Habrich se tient au milieu de l'assemblée. « Tous ceux qui s'opposent à nous sont des ennemis de l'Hadramaout. Qui sont-ils ? Je dirais que, du Nord au Sud, nous sommes en conflit avec tout le monde. Le sud de l'Hadramaout est aux mains des relais des Émirats arabes unis. Au nord, il y a Al-Islah [le parti des Frères musulmans], Moutamar [le parti présidentiel] et les houthistes. » Les propos du chef de l'ATH sont traduits par Mohammed F., étudiant en ingénierie à… Nancy. Le jeune homme a bénéficié d'une bourse attribuée par un consortium de fortunes saoudiennes d'origine hadramie.

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Amr Ben Habrish, chef de l'ATH. Récemment, l'homme est apparu sur une photo aux côtés de Khaled Ben Salman, petit frère du prince héritier Mohammed Ben Salman et ministre de la défense. Il fut l'une des premières et principales figures à s'ériger contre le CTS et le projet émirati de sécession du sud Yémen.
© Quentin Müller

Le royaume entretient en effet des relations très étroites avec le plus grand gouvernorat yéménite. Au nord, l'Hadramaout présente une longue frontière avec l'Arabie saoudite, et plusieurs tribus vivent des deux côtés. Après la découverte de ses réserves pétrolières, dès le début du XXe siècle, des milliers de familles hadramies avaient par ailleurs migré vers le royaume pour y trouver du travail. Certaines y ont fait fortune, comme les Ben Laden ou les Bugshan. Ce sont elles qui exercent un intense lobbying auprès de Riyad et du prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS ») pour que le royaume n'abandonne pas l'Hadramaout au CTS, et donc à l'influence émiratie.

Ainsi, M. Ben Habrich a reçu un appui saoudien formel à compter de 2020. Une photo le montrant au bras de M. Khaled Ben Salman, le ministre saoudien de la défense, chargé du dossier yéménite, a fait couler beaucoup d'encre. « C'est un soutien moral, pas vraiment un soutien financier, tempère-t-il. Les armes que vous voyez ici, ce sont celles de nos tribus. »

Avant de tenter d'envahir tout l'Hadramaout début décembre, le CTS avait testé les défenses de M. Ben Habrich et de sa confédération tribale. Le 3 septembre, des forces alliées aux séparatistes s'étaient dirigées vers Al-Akdah, dans l'est du district de Ghayl Ben Yamin, « sûrement pour éprouver nos forces militaires, explique à l'assemblée un chef militaire de l'ATH. Les tribus locales sont intervenues pour faire barrage à cette avancée, constitutive d'une grave provocation à notre encontre ».

« Nos relations avec les Émirats sont bonnes, sauf quand ils soutiennent le CTS, martèle le chef de l'ATH. Nous rejetons toute ingérence extérieure. Leur projet d'intégrer l'Hadramaout à un Yémen du Sud indépendant n'est pas la volonté du peuple. C'est une tyrannie, tout comme la colonisation anglaise au XVIIIe siècle jusqu'en 1967, ou l'avènement du régime socialiste qui a forcé l'unification des territoires du Sud, ou encore la fusion entre Yémen du Nord et Yémen du Sud en 1990. »

Bombardements anglais et lune rouge

Le cheikh Ben Habrich est issu d'une lignée irrédentiste, cherchant depuis le début du XXe siècle à se libérer d'une tutelle vue comme étrangère ou à obtenir l'indépendance de l'Hadramaout. En 1919, la tribu Hamoum, dirigée par son arrière-grand-père, Salem Ben Habrich, était assujettie au sultanat de Qu'aiti, lui-même sous influence britannique.

« C'est la même histoire qui se reproduit, ou presque, relève M. Ben Habrich. À la place des Anglais qui finançaient le sultanat de Qu'aiti, ce sont les Émirats qui soutiennent le CTS. » Après avoir chuchoté quelques mots à l'oreille d'un de ses hommes de confiance, il nous propose de « visiter le château de [son] grand-père Ali, bombardé par les Anglais dans les années 1920 ».

Pour atteindre le château des Ben Habrich, il faut près de sept heures de route. Nos 4×4 s'enfoncent dans le très étroit wadi de Khnt Ali, où de grosses pierres blanches sont balayées par les torrents lors des moussons. Hormis les grottes creusées dans les parois des deux canyons par des siècles de pluie, seuls quelques arbres trapus, aux feuillages touffus, apportent un peu d'ombre. C'est en dessous que les Surums, des Bédouins surnommés « Ceux qui vivent sous les arbres », s'abritent.

Rencontrés après plusieurs heures de route au milieu de cet environnement hostile, ces hommes et ces femmes n'ont que de petites cages cadenassées pour sécuriser leurs effets personnels. Ne possédant pas de tentes, ils progressent avec leurs troupeaux de chèvres et de dromadaires en fonction des pluies. « Nous vivions ainsi il y a deux générations », fait savoir un membre de l'ATH.

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© Quentin Müller
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Dans le Wadi de Khnt Ali, les hommes de Amr Ben Habrish tiennent à nous montrer les ruines du château de son arrière-grand-père bombardé par les Britanniques au début du XXe siècle. Certains ont en main des éclats de bombes larguées par les Anglais.
© Quentin Müller

À la lisière d'une oasis, le convoi des hommes de M. Ben Habrich fait une halte. Des Surums ont égorgé deux chèvres en guise de karam (hospitalité). Pendant qu'ils dépècent les bêtes, certains apportent de vieux obus rouillés encore intacts, tandis que d'autres exhibent des éclats de bombes anglaises. « Le château d'Ali, grand-père d'Amr [Ben Habrich], se trouve plus haut. Il a été bombardé par les Anglais parce que nous n'acceptions pas la domination de leurs supplétifs, les Qu'aiti. Aujourd'hui, son petit-fils se bat contre le CTS, supplétif des Émiratis, qui ont remplacé les Anglais dans le sud du Yémen », lance un vieux Bédouin, reprenant en d'autres termes les propos de M. Ben Habrich.

Une fois la viande consommée avec un peu de riz mariné au concentré de tomates, l'escorte entreprend de remonter le canyon. À mesure que nous progressons, les pièces métalliques rouillées provenant de bombes anglaises s'amoncellent et tapissent le sol. Nous atteignons le point culminant, qui offre une vue imprenable sur la vallée. Quelques trous d'obus sont encore visibles. Des débris de terre cuite et de vieilles poutres sont entassés, ici et là. Les vestiges de la citadelle des Ben Habrich semblent dérisoires, mais ils sont la preuve matérielle d'un traumatisme historique qui tourmente encore les mémoires locales.

Une pluie fine précipite la fin de la visite. Les soldats, munis de leurs kalachnikovs, pressent le pas. Seul M. Mozahem Bajaber, vêtu d'une chemisette jaune, ne porte pas d'arme. Ce journaliste de 25 ans a rejoint l'équipe de communication de M. Ben Habrich après avoir constaté la mainmise des Émirats et du CTS sur le sud du gouvernorat. Dans le district de Ghayl Ben Yamin, il est protégé et peut écrire librement sur la dérive autoritaire des séparatistes et d'Abou Dhabi au Yémen. En août dernier, alors que sa femme accouchait à Moukalla, capitale côtière tenue par le CTS, il a pris le risque de lui rendre visite à l'hôpital et a été arrêté à la demande du gouverneur Mabkhout Ben Mahdi, acquis à la cause des séparatistes. Les Brigades de soutien à la sécurité, pilotées par Abou Dhabi, se sont chargées de son arrestation. « Mon enlèvement et ma détention n'étaient pas le fruit d'une procédure judiciaire régulière, mais d'un plan coordonné pour me réduire au silence et détruire ma carrière journalistique », accuse M. Bajaber, assis à l'arrière du véhicule. Dans les zones contrôlées par le CTS, les arrestations de journalistes et d'opposants sont devenues banales, tout comme l'usage de la torture.

Des torrents thé au lait se déversent dans les canyons, formant des cascades éphémères. Le wadi devient vite impraticable. Fastidieux est le retour au village de M. Ben Habrich, qui se fait en pleine nuit. Ses hommes et lui prennent place à l'extérieur, assis en tailleur, s'accoudant sur des coussins durs comme de la pierre. Sous une lune rouge sang, certains mâchent du qat, une plante euphorisante consommée dans tout le pays. « La guerre est proche, mais nous ne savons pas quelle forme elle prendra. Le CTS n'osera jamais nous attaquer avec ses propres forces », prédit le chef de l'ATH.

Un Joulani yéménite

Le cheikh de la tribu Hamoum n'est pas le seul à s'opposer farouchement à la domination du CTS et des Émirats dans le Yémen du Sud. En mars 2025, Riyad Al-Nahdi, ancien cadre d'Al-Qaida dans la péninsule arabique, a créé son propre mouvement : Tayyar al-Taghyeer wal-Tahreer, le « Courant pour le changement et la libération ». Un parti sans milice — chose rare au Yémen —, centré sur le développement du service public, dépourvu d'idéologie extrémiste et militant pour un Yémen unifié fédéraliste. L'homme de 40 ans rêve d'une destinée à la Ahmed Al-Charaa, dont il dit connaître les conseillers, rencontrés en Irak lors de sa participation au « djihad contre les Américains en 2004 ».

M. Al-Nahdi est populaire dans les districts d'Al-Qatn et d'Al-Abr, situés dans l'extrême-nord de l'Hadramaout, non loin de l'Arabie saoudite. Les canyons y sont plus encaissés, et l'eau, moins abondante. Les belles aspérités rouges du wadi Hadramaout s'effacent à l'ouest, avalées par de gigantesques dunes et d'immenses plaines, ouvertes à tous les trafics et aux offensives de gangs multiples. Au bord de la route, de petits commerces miteux se mêlent à des garages où la graisse de vidange noircit le sol, jonché de pneus crevés et poussiéreux. Des enfants mendient aux vitres des automobilistes venus se restaurer. Personne ne sort sans arme. De jour comme de nuit, le qat se vend dans des fourgonnettes. Dans cette zone de non-droit, les rebelles houthistes disposent également de cellules dormantes, plusieurs fois ranimées pour éliminer des dignitaires militaires rejoignant Marib, dernière forteresse du gouvernement légitime.

Dans ce marasme, les coupures de courant sont quotidiennes. Éducation publique, justice, hôpitaux, routes, police, rien ne fonctionne. À Khashah, les écoles sont fermées depuis plus d'un an. Salem F., un autre ancien d'Al-Qaida, désormais actif au sein de Tayyar via son ONG Bina, doit garder son fils à la maison depuis deux années scolaires. En cause, le non-paiement des salaires des fonctionnaires, notamment des professeurs. « À un moment, dans le village, nous nous sommes cotisés pour payer nous-mêmes leurs salaires, mais on ne peut pas le faire indéfiniment, déplore-t-il. J'ai acheté à mon fils son premier cartable et des fournitures scolaires. Il était content, il pensait enfin faire sa rentrée. Il a déchanté. » Cela n'est pas sans conséquences. Selon plusieurs professeurs, 60 à 70 % des élèves arrivant au lycée ne savent ni lire ni écrire.

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« Abou Amr » Riyad al-Nahdi, autre homme fort du Hadramaout ayant affronté le CTS et les Émirats arabes unis après leur tentative de sécession en décembre 2025.
© Quentin Müller

M. Al-Nahdi fait son possible pour contrer cette fatalité. Dans le district d'Hawrah, il a organisé une manifestation de soutien aux professeurs. Une petite foule s'est rassemblée devant une estrade montée à la hâte, surmontée d'une grande banderole pastichant en arabe le mot d'ordre trumpien : « Teacher First ! » (Les profs d'abord !). Une flopée d'enfants déscolarisés brandissent des tracts appelant l'État à rouvrir les écoles et à payer de nouveau les enseignants. Chemise rentrée dans le pantalon, blazer marron, le leader de Tayyar monte sur scène. Sa voix résonne dans la vallée : « Chers frères, toutes les forteresses de notre Yémen se sont effondrées. Il n'en reste qu'une, à laquelle nous tenons : la forteresse du savoir. Ne la laissons pas s'effondrer ! » Il est chaudement applaudi par son public, dont les cheikhs de la grande tribu Al-Nahdi, qui soutient son parti. « Cette manifestation est un droit légitime. Enseignants, ne sous-estimez pas votre rôle ni votre capacité à arracher vos droits. C'est pourquoi j'appelle tous les districts, sur la côte comme dans les terres intérieures, à se rassembler pour manifester. »

Depuis la création de Tayyar, « Abou Amr » comme on l'appelait autrefois quand il combattait en Irak, a reçu des menaces du CTS, qui le perçoit comme un rival et un opposant à sa volonté hégémonique dans le Sud. « Le CTS n'est qu'un instrument au service des Émirats, analyse calmement M. Al-Nahdi. Ils n'ont aucun projet politique, hormis prendre le pouvoir. Les séparatistes sont des outils que la puissance régionale émiratie peut activer en pressant un bouton. Il existe toutefois des courants nationaux qui portent de réels projets, tournés vers la population. Tayyar en fait partie. » Ce parti a déjà offert des panneaux solaires à un centre médical régional, proposé de prendre en charge les salaires de plusieurs médecins pour maintenir leur activité et offert des formations à des dizaines de jeunes chômeurs.

Le lendemain, le groupe est attendu à une médiation tribale pour éviter la condamnation à mort d'un homme accusé de meurtre. Des centaines de Yéménites sont venus des quatre coins du pays pour demander grâce à la famille de la victime. Une tradition tribale à laquelle participe M. Al-Nahdi. Jugée trop lente et corrompue, la justice gouvernementale est inopérante en la matière.

Les débats, qui se tiennent sous une grande tente, sont animés. « La mère de la victime est venue nous menacer, disant que si on ne l'exécutait pas, cet homme récidiverait. » Le cheikh Saad Al-Jabri, représentant la tribu du défunt, annonce et dit à plusieurs reprises qu'il n'a pas réussi à persuader la famille d'accorder la grâce au condamné. « Il y a des gens qui sont venus de très loin. Vous devriez nous concéder quelque chose, ô cheikh ! », lance un participant. « Vous savez bien que je n'ai pas le contrôle sur ça. Ils n'accorderont pas la grâce. Peut-être le report de l'exécution d'un jour, tout au plus ! » Le leader de Tayyar suit la conversation avec attention. Dans cette zone, comme partout au Yémen, « le code tribal prend le relais quand l'État est défaillant », explique-t-il.

Échec du CTS

Les conflits entre CTS et gouvernement légitime ne risquent pas d'arranger la situation humanitaire dramatique dans laquelle le pays est plongé. Deux mois après notre départ du Yémen, les séparatistes envahissent militairement les zones tenues par l'ATH de M. Ben Habrich, ainsi que les territoires de Tayyar.

Cette offensive-éclair pousse la première à se retrancher dans les concessions pétrolières des blocs 14 et 53, et le second à prendre le maquis avec ses hommes, menacés d'arrestation. La 1re division de l'armée nationale, également présente dans le nord de l'Hadramaout, est défaite par les séparatistes après quelques heures de combat. Des soldats et des opposants sont arrêtés. Dans un premier temps, l'Arabie saoudite tarde à réagir. Les trois premières semaines du mois de décembre 2025, elle se contente de communiqués exigeant le retrait du CTS de l'Hadramaout et de Mahra, la région frontalière avec Oman, elle aussi envahie. Les séparatistes refusent d'obéir et défient le gouvernement yéménite, en passe de vaciller. Des partisans des séparatistes déferlent dans les rues pour réclamer que le leader du groupe, M. Aïdarous Al-Zoubaïdi, annonce unilatéralement l'indépendance de ce qu'ils appellent l'« Arabie du Sud ».

Face à cette menace de sécession, Riyad bombarde une livraison émiratie d'armes et de véhicules militaires dans le port de Moukalla, le 30 décembre. Puis, dans la foulée, publie un communiqué au ton inhabituellement grave. Le ministère des affaires étrangères accuse les Émirats d'avoir « poussé » les séparatistes à mener des opérations militaires à la frontière sud du royaume. Des mesures « prises par un État frère » jugées « extrêmement dangereuses » et constituant « une menace pour la sécurité » de l'Arabie saoudite et de la région. Le royaume ajoute qu'il « n'hésitera pas à prendre toutes les mesures pour (…) neutraliser » ce danger.

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L'Alliance Tribale Hadramie (ATH) contrôle le district de Ghayl Ben Yamin. Ses forces armées soutenues par l'Arabie saoudite se sont battues contre les proxies des Émirats et espèrent toujours glaner l'indépendance de la région pétrolière.
© Quentin Müller© Quentin Müller

Pour la première fois dans l'histoire récente de la péninsule, les relations entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis sont dégradées. Mais le CTS refuse toujours de se retirer. Ses hommes arrêtent des membres de l'ATH dans le district de Ghayl Ben Yamin. En réponse, celle-ci leur tend plusieurs embuscades. Les Saoudiens apportent leur soutien aux hommes M. Ben Habrich et bombardent les forces du CTS, faisant une soixantaine de victimes.

Le président yéménite, M. Rachad Al-Amini, soutenu par Riyad, annonce qu'il met fin au pacte de défense unissant son pays aux Émirats arabes unis et exige le départ de leurs troupes régulières sous vingt-quatre heures. Une annonce forte mais symbolique, les Émirats ne disposant plus que d'une centaine de conseillers militaires ou de troupes d'élites dans le pays, répartis dans des endroits-clés (Socotra, îles en mer Rouge, Balhaf, où se trouvent les installations de Total, et Aden). Abou Dhabi s'exécute.

Au sol, les Boucliers de la nation, groupe armé formé par l'Arabie saoudite, loyal au gouvernement légitime, reprennent rapidement les zones envahies par le CTS. M. Al-Nahdi et ses partisans participent au combat contre les séparatistes, appuyant les supplétifs saoudiens. La débandade dans les rangs des alliés des Émiratis est telle que les régions qu'ils dominaient militairement depuis 2019 tombent une à une. Après l'Hadramaout et Mahra, c'est au tour de Shabwa et d'Abyan de repasser sous le contrôle gouvernemental. Début janvier, les « Boucliers » arrivent à Aden, où les troupes du CTS ont déserté les bases militaires et les points de contrôle. Partout, les drapeaux séparatistes sont remplacés par celui du Yémen unifié.

L'Arabie saoudite convoque le chef séparatiste Al-Zoubaïdi pour qu'il s'explique. Une délégation séparatiste s'envole pour Aden le 6 janvier. Au tout dernier moment, M. Al-Zoubaïdi refuse d'embarquer et prend la fuite, vraisemblablement en bateau, pour le Somaliland (région alliée des Émirats), puis vers Abou Dhabi en avion. Le journal saoudien Arab News publie en « une » son visage avec la mention « Wanted ». Sous pression, la délégation du CTS arrivée à Riyad annonce qu'elle dissout du mouvement.

L'Arabie saoudite envisage d'organiser une conférence pour régler la question du Sud, mais sa concrétisation tarde à venir. Malgré la débâcle du CTS, le désir d'une sécession est encore populaire, sans faire l'unanimité. Depuis le début de 2026, les manifestations de ses partisans se sont multipliées dans le Sud, causant plusieurs morts. La dissolution du CTS imposée par Riyad ne dissipera pas la problématique sudiste.

Voir en ligne : /2026/11/MULLER/70130
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