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Les soutiers camerounais de l'IA

À Yaoundé, une petite armée de « microtravailleurs » annote des données pour des plates-formes internationales d'intelligence artificielle comme Appen, Isahit ou Scale AI (à travers Remotasks). Une activité de l'ombre qui s'accomplit sans contrat ni protection sociale. L'État, lui, s'active pour taxer les maigres revenus de cette main-d'œuvre interchangeable.

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Jean David Nkot. – « www.hybris du point zéro.com », 2024-2025
© ADAGP, Paris, 2026 - Galerie Afikaris, Paris

Il est tard à Ngoa Ékélé. Dans la pénombre d'un cybercafé exigu qui fleure bon la poussière, le visage de Boris L. est inondé par la lumière bleutée d'un écran de seconde main. Dehors, le quartier universitaire de Yaoundé plonge dans l'obscurité en raison de l'un de ces délestages chroniques dont la Société camerounaise d'électricité (Socadel) a le secret. Mais ici, grâce à un vieux groupe électrogène qui gronde dans l'arrière-boutique, la connexion Internet tient bon. Depuis plusieurs mois, une grande partie des soirées de cet étudiant se déroulent ici. Boris est ce qu'on appelle un « microtravailleur », l'un des milliers d'opérateurs invisibles qui, au Cameroun comme ailleurs en Afrique, polissent le miroir de l'intelligence artificielle (IA) mondiale pour un salaire de misère.

Sur Remotasks, une plate-forme de Scale AI, entreprise américaine basée à San Francisco et valorisée à 29 milliards de dollars en 2025 (1), il enchaîne ainsi des microtâches. Elles consistent à repérer des éléments dans des images, à les délimiter et à les identifier afin d'entraîner des systèmes d'IA à les reconnaître. Sur l'écran défilent des scènes du quotidien américain ou européen. Il faut identifier des piétons, des voitures, des panneaux de signalisation. Pour chaque tâche, quelques centimes. « Au bout de quatre heures de travail, j'ai peut-être l'équivalent de 500 francs CFA », confie-t-il. Soit moins de 1 euro. Comme tous les microtravailleurs interrogés pour ce reportage, notre interlocuteur a demandé que l'on change son nom, non par honte d'accomplir une besogne indigne de son niveau d'instruction, mais par peur. Celle de perdre cette source de revenus dérisoires, pourtant précieuse dans un pays où 65 % de la population active vit une forme de sous-emploi, selon l'Institut national de la statistique du Cameroun (2). À des milliers de kilomètres de là, ces données annotées viendront nourrir les algorithmes de voitures autonomes ou les modèles de vision par ordinateur des pays du Nord.

Le discours officiel, lui, semble ignorer ces conditions précaires. Le 7 juillet 2025, la ministre des postes et télécommunications camerounaise, Mme Minette Libom Li Likeng, lançait officiellement la « stratégie nationale d'intelligence artificielle ». L'ambition affichée est de faire du Cameroun « le hub de référence en intelligence artificielle en Afrique » à l'horizon 2040 (3). La stratégie prévoit notamment de créer douze mille emplois directs et de concevoir un modèle de langage local, le « GPT Cameroun », qui valoriserait les quelque trois cents langues nationales. Des discours ont résonné dans les amphithéâtres universitaires, et tous les médias ont relayé la nouvelle avec enthousiasme. L'Afrique allait enfin prendre sa place dans la révolution numérique, non plus comme consommatrice, mais comme productrice. Pourtant, le microtravail de l'IA proposé aux opérateurs camerounais repose sur un principe : fragmenter des travaux en milliers d'opérations élémentaires (cocher une case, identifier un objet, évaluer une phrase) et les distribuer via des plates-formes numériques à des travailleurs dispersés à travers le monde, rémunérés à la tâche. Le terme consacré est ghost work, le « travail fantôme », popularisé par les chercheurs Mary L. Gray et Siddharth Suri, de Microsoft Research dans un ouvrage paru en 2019 (4).

Un vivier de jeunes diplômés

Cette main-d'œuvre indispensable au développement de l'IA n'existe pas pour le droit du travail camerounais. Pas de contrat, pas de protection sociale et encore moins de congés payés. L'illusion d'une collaboration technologique de pointe « gagnant-gagnant » s'effrite dès l'examen des « conditions générales d'utilisation » (CGU) que Boris a dû valider d'un clic. « L'utilisateur reconnaît qu'il agit en tant que prestataire indépendant et qu'aucune relation d'emploi ou de joint-venture n'est établie avec la plate-forme », stipule en anglais le contrat type de Remotasks. Cette ligne de texte minuscule, presque illisible, suffit à reporter toute la responsabilité sociale sur l'individu.

Selon un enseignant-chercheur en économie à l'université de Yaoundé-II, « nous sommes dans une économie de l'extraction pure. On ne mine plus du cobalt ou du pétrole, mais de la cognition humaine. Le Cameroun fournit la matière grise nécessaire à la validation des systèmes d'intelligence artificielle du Nord, sans aucune contrepartie en termes de transfert de technologie ou de protection sociale ». Le modèle n'est pas propre à Remotasks. Appen, Clickworker, UHRS (de Microsoft) : toutes ces plates-formes recrutent massivement en Afrique subsaharienne, attirées par un vivier de jeunes diplômés disposant d'une connexion Internet et subissant un chômage structurel qui les rend disponibles à n'importe quel tarif. Les « travailleurs du clic » qui annotent les données destinées à l'IA ne font l'objet d'aucun décompte continental fiable à ce jour.

Si les autorités camerounaises ne s'intéressent guère à la zone de non-droit dans laquelle baignent ces travailleurs, elles ne renoncent pas pour autant à taxer leurs maigres rémunérations. Ainsi, selon les dispositions réglementaires, « les sociétés locales de téléphonie opérant au Cameroun sont tenues de configurer leurs systèmes de manière à éviter toute connexion au réseau par des appareils de communication non répertoriés (5) ». En d'autres termes, l'opérateur mobile devient le gendarme d'un État qui traque la moindre recette. Pour un jeune dont le revenu mensuel dépasse rarement les 50 000 francs CFA (76,50 euros), la taxe douanière de 33 % sur son terminal représente un lourd fardeau. Selon un spécialiste du droit du travail au barreau de Yaoundé, cette asymétrie est révoltante : « Le gouvernement déploie une ingénierie complexe pour identifier un numéro IMEI [International Mobile Equipment Identity, soit l'identifiant du téléphone] et prélever une taxe douanière, mais il se déclare incapable d'identifier ces plates-formes étrangères qui emploient des milliers de nos jeunes sans verser la moindre cotisation à la Caisse nationale de prévoyance sociale. On protège la recette budgétaire, mais on abandonne le travailleur. » La conséquence directe pourrait être un basculement vers une clandestinité numérique accrue, avec le développement de réseaux de falsification d'IMEI pour échapper au blocage prévu par la réglementation.

L'Afrique anglophone (Kenya, Nigeria, Afrique du Sud) est depuis longtemps dans le viseur des grandes plates-formes (6). Mais l'Afrique francophone constitue désormais un nouveau terrain d'investissement. Une société française, Isahit, se positionne explicitement sur ce créneau. Elle se présente comme une plate-forme « socialement responsable » qui « met en relation des travailleurs défavorisés d'Afrique francophone avec des entreprises françaises » pour des tâches d'annotation de données, de modération de contenus et d'analyse d'images destinées à l'entraînement de systèmes d'IA. Parmi celles qu'elle cite figurent Airbus et L'Oréal, des groupes du CAC 40. Le vernis éthique est soigné. Sur son site officiel, Isahit présente son modèle comme de l'« impact sourcing », qui consiste à confier des tâches rémunérées à des jeunes issus de milieux modestes. Ses communications mettent en avant des témoignages de travailleurs « épanouis », des chiffres d'« impact social ». Mais les conditions concrètes demeurent largement opaques. Les travailleurs, appelés « HITers », pour « Human Intelligence Tasks », sont rémunérés à la microtâche, sans contrat de travail au sens classique. Joint par messagerie WhatsApp, un HITer de 27 ans basé à Douala, Hermann, titulaire d'une licence en droit, décrit ainsi son quotidien : « On reçoit des lots de tâches sans préavis. Parfois il y en a, parfois il n'y en a pas pendant des jours entiers. Il n'y a aucun contrat, aucune garantie. On ne sait jamais à l'avance combien on va gagner dans le mois. »

La question de savoir à qui s'adresser en cas de problème reste sans réponse claire. La plate-forme se présente comme un simple intermédiaire, et les entreprises clientes se réfugient derrière les CGU. Contacté sur LinkedIn, Isahit nous a répondu par la voix de son cofondateur et directeur des opérations, M. Philippe Coup-Jambet. L'entreprise compte dix-huit contributeurs actifs au Cameroun, qui travaillent sous le statut d'indépendant et non de salarié. Elle reconnaît que leur activité dépend des commandes : « Les volumes d'activité varient naturellement en fonction des projets confiés par nos clients. » Cette subordination éclaire l'irrégularité des tâches évoquée par Hermann. Côté rémunération, Isahit avance un montant mensuel « de l'ordre de 220 euros pour un mi-temps », soit environ 144 400 francs CFA, tout en précisant que les revenus fluctuent selon les missions réalisées et le temps consacré. L'entreprise indique enfin plafonner l'activité à cent heures par mois, afin de permettre aux contributeurs de la combiner avec d'autres.

Ce qui frappe dans ce système, c'est son architecture d'invisibilité. Entre Meta ou OpenAI et le travailleur de Nairobi, de Yaoundé ou de Dakar, une multitude de sous-traitants (Sama, Scale AI, Appen, Isahit) opèrent dans un vide juridique transnational soigneusement entretenu. Chaque maillon peut se décharger sur le suivant. Le travailleur n'a pas d'employeur clairement identifiable, pas de convention collective applicable, pas d'inspection du travail compétente pour instruire une plainte. Les plates-formes se défendent d'exploiter leurs prestataires. Elles brandissent les chiffres : les salaires versés seraient supérieurs aux salaires minimums locaux. Ce qui est, dans de nombreux cas, factuellement exact et révélateur à la fois. Comparer un salaire de misère à un plancher légal lui-même souvent insuffisant ne dit rien de la valeur réelle produite par ce travail. Selon une étude de l'entreprise de conseil Grand View Research, le marché mondial de l'annotation pour l'IA est estimé à 1,9 milliard de dollars (1,7 milliard d'euros) en 2025 et devrait atteindre 13,1 milliards de dollars (11,7 milliards d'euros) en 2033 (7). La part qui revient aux travailleurs africains qui en constituent une partie de la main-d'œuvre demeure infime et non traçable. Le chercheur Antonio Casilli, spécialiste du travail numérique à l'Institut polytechnique de Paris, décrit un mécanisme structurel délibéré. Les entreprises attirent intentionnellement plus de travailleurs que nécessaire sur leurs plates-formes, maintenant une concurrence permanente entre eux, ce qui tire de fait les rémunérations vers le bas. Il en résulte une alternance de périodes de surcharge et d'absence d'activité que les travailleurs ne peuvent ni prévoir ni négocier. Ce n'est pas un dysfonctionnement du système. C'en est précisément le moteur. Lauriane N., étudiante en master de communication à Yaoundé, affirme avoir travaillé pendant plusieurs mois sur UHRS, la plate-forme de Microsoft, accessible via des sous-traitants. Elle décrit la logique épuisante du système : « Pour accéder aux tâches mieux rémunérées, il faut passer des examens de qualification. Mais ces examens ne sont pas toujours disponibles. Et, quand on a enfin accès à une catégorie, les tâches peuvent disparaître du jour au lendemain sans la moindre explication. »

La contradiction est là, béante, entre les discours et la réalité du terrain. Le Cameroun — comme le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Maroc — investit politiquement dans une rhétorique de souveraineté numérique. Il s'agit de produire une IA « africaine », ancrée dans les valeurs culturelles du continent, capable de répondre aux besoins spécifiques de ses populations. La volonté est réelle. Mais, pendant ce temps, la véritable intégration des Africains dans l'économie mondiale de l'IA se fait par le bas : comme main-d'œuvre jetable, interchangeable, non protégée, opérant hors de tout cadre juridique national. Le paradoxe est d'autant plus cruel que cette main-d'œuvre est souvent hautement qualifiée. Les microtravailleurs africains ne sont pas, dans leur grande majorité, des personnes sans formation. Ce sont des titulaires de licence, de master, de diplôme d'ingénierie qui ne trouvent pas de débouché dans une économie formelle structurellement défaillante et se tournent vers ces plates-formes faute de mieux. Au Cameroun, la prise de conscience collective n'en est qu'à ses balbutiements. Ces soutiers sont dispersés, isolés derrière leurs écrans, souvent tenus par des clauses de confidentialité qui les dissuadent de témoigner.

Il est minuit passé à Yaoundé. Boris vient de terminer son lot de tâches. Son téléphone affiche le total de la soirée. Il pose l'appareil, soupire et dit simplement : « Si on avait le choix, on ne serait pas là. Mais, avec un diplôme et pas d'emploi, tu fais quoi ? » Sans une action coordonnée pour imposer des normes sociales aux plates-formes et une fiscalité plus juste qui ne frappe pas que le maillon faible, Boris et ses compagnons d'infortune resteront les forçats d'une modernité qui se construit sur leur dos.

Voir en ligne : /2026/11/NGA/70151

(1) Cf. Reuters, « Meta investit plusieurs milliards de dollars dans Scale AI et recrute son DG », Les Echos, 13 juin 2025.

(2) « Enquête camerounaise auprès des ménages (ECAM 5). Situation des conditions de vie des ménages en 2021-2022 » (PDF), Institut national de la statistique du Cameroun, Yaoundé, mai 2024.

(3) Ludovic Amara, « Le Cameroun lance sa stratégie d'intelligence artificielle pour générer 12 000 emplois d'ici 2040 », Investir au Cameroun, 10 juillet 2025.

(4) Mary L. Gray et Siddharth Suri, Ghost Work : How to Stop Silicon Valley from Building a New Global Underclass, Houghton Mifflin Harcourt, Boston, 2019.

(5) Article 7 de la « Décision conjointe n° 00000145/Minfi/Minpostel du 25 mars 2026 », signée par les ministres des finances et des postes et télécommunications, scribd.com.

(6) Lire Sabine Cessou, « Fièvre numérique au Kenya », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

(7) « AI annotation market (2025-2033) », Grand View Research, San Francisco, octobre 2025, actualisé en mai 2026.

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Géopolitique, le domaine confisqué

Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l'air du temps : notre « Manuel d'autodéfense intellectuelle » consacré à la géopolitique.

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Pages du Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique, disponible chez les marchands de journaux, sur notre boutique en ligne et en version électronique dans notre application mobile. Le sommaire est consultable ici.

Le 30 avril 1998, George Kennan, inspirateur de la doctrine de l'endiguement de l'Union soviétique au début de la guerre froide, pousse un soupir de colère mêlée de désespoir. Le Sénat américain vient de ratifier l'extension de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) à trois anciens pays du bloc de l'Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. L'année précédente, Kennan avait pourtant prévenu qu'une telle décision serait « la plus funeste erreur de la politique américaine de toute l'ère post-guerre froide (1) ». À présent, il fulmine : « Les Russes vont progressivement réagir de manière franchement négative, et cela aura des conséquences sur leurs politiques. » Premier directeur des affaires politiques du département d'État, auteur d'un article fameux dans la revue Foreign Affairs recommandant d'« opposer aux Russes une force de résistance inaltérable partout où ils commencent à empiéter sur les intérêts » des États-Unis (2), Kennan estime désormais que l'Occident, victorieux de la guerre froide, dilapide la possibilité d'une paix durable par son agressivité réflexe. « J'ai été particulièrement gêné par les références à la Russie comme un pays mourant d'envie d'attaquer l'Europe occidentale. Les gens ne comprennent-ils pas ? Pendant la guerre froide, nos différends concernaient le régime communiste soviétique. Et aujourd'hui nous tournons le dos à ceux-là mêmes qui ont mené la plus grande révolution sans effusion de sang de l'histoire pour renverser ce régime (3). »

L'avertissement est resté lettre morte. Comme l'avait suggéré Kennan, les Russes ont réagi de manière « franchement négative » et envahi l'Ukraine pour, disent-ils, empêcher l'intégration de Kiev à l'OTAN. En réinscrivant ce sujet à l'ordre du jour en 2008, puis plus directement encore en 2020-2021, les membres de l'Alliance atlantique savaient qu'il s'agissait pour Moscou d'un casus belli, comme l'a d'ailleurs reconnu l'ex-chancelière allemande Angela Merkel dans ses Mémoires (4). Après quatre ans et demi d'un conflit sanglant, la Russie a vraisemblablement réussi à écarter cette possibilité d'une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, mais au prix d'un triple échec, militaire (son offensive initiale s'est enlisée), stratégique (la Finlande et la Suède ont rejoint l'Alliance en 2023 et 2024), géopolitique (Moscou a accru sa dépendance à Pékin). Placé sous perfusion économique et militaire occidentale, Kiev a, de son côté, perdu malgré une résistance acharnée 20 % de son territoire, des centaines de milliers de jeunes tués ou blessés au combat, une part significative de sa population exilée ou restée sur les territoires conquis, et nombre de ses infrastructures. Si les conflits au Proche-Orient ont profité à la Russie en détournant l'attention internationale et les munitions sol-air, aucune évolution décisive n'a bouleversé la ligne de front.

À mesure que l'impasse inspire aux acteurs la nécessité d'un arrêt des hostilités, l'Union européenne et ses États membres les plus engagés aux côtés de Kiev voient s'approcher des jours sombres. Le président américain Donald Trump, désireux d'imposer une paix qui refléterait le rapport de forces militaire sur le terrain et d'en faire payer le coût à ses « alliés », qu'il traite avec mépris, laisse Bruxelles face à un choix épineux. Prendre la place de Washington dans la confrontation avec Moscou, accentuer le soutien militaire et financier à Kiev et risquer alors une guerre ouverte. Ou accepter de négocier la paix et se dédire des serments imprudemment claironnés face aux médias sur la nécessité de gagner « une guerre existentielle pour notre Europe et pour la France », de « mettre le régime russe en échec », selon les termes de M. Emmanuel Macron (France 2, 14 mars 2024). Comme sur nombre de sujets cruciaux, Bruxelles bombe le torse en se préparant à la bérézina.

Faire passer la pilule

Car, depuis le retour de M. Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les exécutifs européens les plus bellicistes — États baltes, France, Allemagne, Pologne… —, épaulés par la Commission européenne, ont réorienté la politique de l'Union vers un unique objectif à court terme : infliger à Moscou une défaite sur le terrain ukrainien. Initialement promue comme l'enfant de la paix et du marché, l'Europe redéfinit désormais son identité autour du combat des démocraties libérales contre les régimes autoritaires. Son industrie, qui ambitionnait à la fin des années 1990 de rattraper la Silicon Valley dans la course à « l'économie de la connaissance », se reconvertit dans la production de missiles intercepteurs, de chars et de drones. Sa stratégie, naguère axée sur l'idée de puissance d'équilibre teintée d'un occidentalisme tempéré, se recentre sur l'exigence d'opposer un contrefort militaire et moral à la menace russe. Sans qu'aucun dirigeant ait reçu de mandat populaire en ce sens, les gouvernements européens ont agi face à M. Trump contre leurs propres intérêts nationaux afin de ménager temporairement les humeurs du président américain, peu sensible au sort de Kiev : acceptation du chantage sur les tarifs douaniers, absence de condamnation des violations américaines du droit international à Gaza (projet de Riviera), impassibilité face à l'enlèvement du président vénézuélien, soutien initial aux attaques israélo-américaines en Iran… Enfin, l'Union européenne et plusieurs de ses États membres ont adapté leurs politiques financières et budgétaires afin de soutenir le poids des dépenses guerrières et des aides à l'Ukraine — 220 milliards d'euros depuis 2022 (5).

Comment penser une paix et les concessions qu'elle implique lorsqu'on a gagé son avenir sur une victoire totale de Kiev ? Un cycle infernal s'enclenche : pour aiguillonner l'optimisme et la générosité de ses donateurs européens, l'Ukraine multiplie les audaces militaires, comme les bombardements d'infrastructures en profondeur sur le territoire russe, tout en sachant que son adversaire répliquera avec des moyens très supérieurs. Les médias occidentaux répercutent chacun de ces succès avec des râles de bonheur, en exagèrent la portée et alimentent l'idée que Kiev, s'il est suffisamment soutenu, pourrait gagner la guerre.

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Les extraits de cartes de cette double page proviennent du Manuel d'autodéfense intellectuelle - Géopolitique. Vous les y retrouverez entières.

Quand les dommages infligés par les projectiles russes asphyxient la capitale ukrainienne, le président Volodymyr Zelensky réclame une nouvelle tranche d'aide (27 milliards de dollars demandés le mois dernier) (6) et les commentateurs européens embrayent pour faire passer la pilule sur l'imminence et la gravité de la menace russe. De Varsovie à Rome, de Tallinn à Athènes, la vie de centaines de millions d'individus bat désormais au rythme des informations souvent alarmistes sur les sabotages russes, et des coupes concomitantes dans les services sociaux, sanitaires et éducatifs : la prodigalité martiale appelle l'austérité sociale. A contrario, sur la balance des préoccupations morales européennes, le sort des Palestiniens de Gaza pèse moins qu'une plume.

Un fait majeur tient à ce qu'aucune de ces transformations qui engagent la sécurité du continent et le destin de ses habitants n'a été soumise au suffrage universel ni même ouverte au débat public. La guerre et sa préparation, les relations internationales et la géopolitique : domaines réservés ! Ou plutôt : domaines confisqués — soustraits à l'examen démocratique par une coterie d'experts autoentrepreneurs, de généraux retraités réengagés sur les plateaux de télévision, d'ex-diplomates reconvertis en influenceurs de réseaux sociaux, de journalistes et d'éditorialistes qui rivalisent à qui présentera avec le plus d'emphase la guerre comme nécessaire. Tout en s'employant à marginaliser ou à bannir les infidèles à la nouvelle foi néoconservatrice européenne.

Dans les démocraties libérales, la mise au pas de l'information internationale prend plusieurs formes. Celle, d'abord, d'un combat paradoxal contre les fake news, entendues comme toute information qui contredit le discours occidental. Évoquant l'Ukraine un mois avant son invasion par Moscou, le New York Times jugeait ainsi que la désinformation ne se résumait pas seulement à l'énoncé d'assertions fausses, mais aussi à des affirmations « vraies mais sans lien direct avec le sujet » (25 janvier 2022). Ainsi, rappeler l'hostilité de Kennan à l'élargissement de l'OTAN, les ingérences occidentales en Ukraine pour installer au pouvoir des gouvernements « amis », l'influence d'éléments d'extrême droite ou néonazis dans l'armée ukrainienne, etc., relèverait désormais de la désinformation puisque ces trois faits, quoique vrais et démontrables, ne présentent pas de lien direct avec la propagande euroatlantique et semblent appuyer celle du Kremlin. Ironie du journalisme d'état-major : chacun d'entre eux avait fait l'objet d'articles détaillés dans… le New York Times.

Dès lors, le président ukrainien n'a pas tort d'estimer que « le meilleur moyen de convaincre les gouvernements occidentaux qu'ils font le bon choix [en livrant des armes à l'Ukraine] est de faire pression sur eux via les médias (7) ».

L'information sur les conflits en cours souffre également de son confinement institutionnel : du ministère des affaires étrangères français — où les jeunes loups néoconservateurs ont depuis la présidence de M. Nicolas Sarkozy largement remplacé les derniers grognards gaullistes (8) — aux cercles de réflexion stratégiques et géopolitiques subventionnés par l'État, l'analyse de la guerre russo-ukrainienne et de celles au Proche-Orient converge vers une pensée unique qui rappelle celle des commentateurs libéraux des années 1990 béats face à la mondialisation. Les nouveaux acteurs de ce petit jeu ne risquent pas de tirer un coup de pistolet pendant la messe. Nouvelle coqueluche des médias centristes, Le Grand Continent, site et revue fondés en 2019 à l'École normale supérieure (ENS), professe un macronisme europhile et russophobe attentif à la menace populiste — une version élégante et polyphonique des chroniques géopolitiques de France Inter. De son côté, Sciences Po, remise au pas de l'oie par son directeur Luis Vassy, ancien chef de cabinet du ministre des affaires étrangères macroniste Stéphane Séjourné, ambitionne tout à la fois de lancer un institut de stratégie, le Centre for Global Security and Governance (ici, on parle la langue des maîtres), calqué sur les approches américaines, et d'installer un campus à Bruxelles où sera inculquée (toujours en anglais) une vision eurocentrée en rupture avec les approches critiques. Le pluralisme se déploie dans l'espace, aussi épais qu'une feuille de papier à cigarettes, qui sépare ces deux institutions.

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Olivier Donnars. – De la série « R.I.P. (Rest in Pieces) » (Repose en pièces), salon de l'armement du Bourget, 2025
© Olivier Donnars/Agence Le Pictorium

De ces pépinières percole un troisième élément du quadrillage de l'information internationale : les directions des médias traditionnels, leurs éditorialistes et leurs invités. Les premières façonnent une représentation mutilée des relations internationales, concentrée autour de thèmes obsessionnels comme actuellement la menace russe et les errements de M. Trump qui empêcheraient de la conjurer. Très suivie par les enseignants, l'émission de France 5 « C dans l'air » illustre bien cette vision du monde. Sur les cinquante-trois derniers épisodes diffusés du 29 juin au 14 septembre 2026, trente-quatre étaient consacrés à l'actualité internationale, dont quinze aux vilenies du président Vladimir Poutine ou à l'affrontement Russie-OTAN, et dix-neuf à celles de son homologue américain. M. Benyamin Netanyahou n'apparaît pas au sommaire, pas plus que Gaza, la Cisjordanie, l'Afrique, l'Amérique latine…

À cheval entre universités, chancelleries, groupes de réflexion et chaînes d'information, le milieu des experts en géopolitique fonctionne en vase clos. Une fois l'ancien chroniqueur géopolitique de France Inter devenu eurodéputé macroniste, son successeur, par ailleurs président de Reporters sans frontières et éditorialiste au Nouvel Obs, a admis avoir lui aussi « voté Macron au premier et au deuxième tour » (9). Le statut convoité d'intervenant permanent suppose de cocher trois cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Sitôt ces gages donnés, de préférence avec l'aplomb et la gravité d'un évêque, les clients se précipitent. L'essayiste pro-israélien Frédéric Encel intervient par exemple sur TF1, LCI, France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la Radio télévision suisse (RTS), mais aussi dans Libération, Marianne, Le Figaro, L'Express, Sud-Ouest, La Voix du Nord (10). En cas d'indisponibilité, les rédactions se rabattent sur un clone (Dominique Reynié, Nicolas Tenzer, etc.) ou sur les éditorialistes néoconservatrices Sylvie Kauffmann (Le Monde), Laure Mandeville et Isabelle Lasserre (Le Figaro). De temps à autre, de nouvelles têtes rajeunissent la troupe : Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, au pôle intello-macroniste ; Aurélien Duchêne au pôle néoconservateur radical.

À l'horizon, cet aréopage ne distingue qu'une issue : la guerre. Quand un invité politique de BFM TV comme M. Fabien Roussel suggère qu'il serait plus opportun de construire des hôpitaux et des écoles que des bombes, la présentatrice Apolline de Malherbe réplique aussitôt : « Et si les bombes tombent sur nos hôpitaux et nos écoles ? » (16 septembre 2026)… « Il n'y a d'autre option pour nous, et j'en suis navré, que la guerre », assène Pierre Servent, éditorialiste géopolitique de LCI (26 février 2026). Le déraillement d'un transport express régional (TER) entre les gares de Tourville et d'Elbeuf-Saint-Aubin (Seine-Maritime), un drone en panne ou un graffiti suspect suffit pour qu'une nuée d'« experts » se ruent sur X : « Il faut le dire avec gravité mais avec fermeté, nous sommes en guerre avec la Russie » (Cyprien Ronze-Spilliaert, 15 septembre 2026). Avec sa soudaine inclination pour la paix en Ukraine et sa passion pour Xenia Fedorova, CNews/Europe 1 ne propose pas une approche « non alignée », mais une autre modalité du même alignement : si les médias du milliardaire Vincent Bolloré admirent l'oligarchie conservatrice et religieuse sur laquelle le président russe assoit son pouvoir, la montée en puissance d'États du Sud, l'épuisement de l'Occident et l'affaiblissement de l'axe américano-israélien au Proche-Orient les révulsent.

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Trente-cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la première guerre du Golfe (1990-1991), le débat public sur la politique étrangère française connaît paradoxalement sa grande glaciation. Cette confiscation reflète la peur d'exécutifs contestés, tant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne qu'à Bruxelles, et qui cherchent dans la mobilisation contre un ennemi extérieur la source d'une cohésion que leur action politique contredit. Mais l'infantilisation des populations à qui l'État et les médias de cour prétendent dire quoi penser, qui écouter, qui censurer, a-t-elle la moindre chance de rétablir l'ordre quand quiconque peut accéder en ligne ou en librairies à des points de vue différents ?

En France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions d'Emmanuel Todd, de Pascal Boniface ou de John Mearsheimer suscite un vif intérêt. Seront-elles bientôt proscrites — ou sanctionnées, au nom de la « lutte » contre ceux qui « méprisent nos valeurs et veulent briser l'unité européenne » menée par Mme Ursula von der Leyen (11) ? Version actualisée de l'Inquisition, les campagnes de rectification idéologique lancées par l'Union européenne sous des appellations orwelliennes (« bouclier européen de la démocratie ») au prétexte de combattre la désinformation traduisent la décomposition du modèle libéral des Lumières. La démocratie représentative postulait que des citoyens instruits et informés forgeraient rationnellement leurs jugements et feraient leur miel de la liberté d'opinion. Deux siècles plus tard, les dirigeants se réinventent en directeurs de conscience, voire en inquisiteurs. Et, comme au temps des chaires à prêches, sermonnent des masses qu'ils jugent vulnérables, immatures, influençables, et toujours enclines à céder aux mauvaises pensées.

Pour préserver la paix

Afin de briser l'encerclement idéologique en matière de politique étrangère et le paternalisme, Le Monde diplomatique publie un Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique. Il ne s'agit pas de prendre le contre-pied du dogme, mais de permettre à chacun de s'équiper intellectuellement pour former sa propre opinion, loin des leçons de morale et des credo. Plus encore que l'économie, les questions de politique étrangère impressionnent et paraissent réservées à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » Si le catéchisme néolibéral des années 1980-1990 a nourri un puissant mouvement international de contestation, l'altermondialisme, l'évangile guerrier des néoconservateurs européens n'a pas encore heurté pareil obstacle. Or deux facteurs cruciaux concourent à faire de la paix et de la coopération internationale, plutôt que du réarmement et de la guerre, l'approche la plus réaliste de notre époque : l'échec des conflits armés pour ceux qui les provoquent, d'une part ; la menace d'un anéantissement de la planète par le réchauffement climatique, une escalade nucléaire ou l'intelligence artificielle (IA), d'autre part.

En Ukraine, à Gaza, en Iran ou au Liban, des États envahissent, bombardent, menacent, sous le regard d'un droit international et d'institutions créés pour préserver la paix mais incapables de les en empêcher. Les règles communes censées contenir la puissance des États cèdent les unes après les autres devant la logique du rapport de forces.

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Luigi Serafini. – Image extraite du « Codex seraphinianus », 1981
© Luigi Serafini

L'histoire a pourtant montré que la guerre paie rarement, et les États-Unis en savent quelque chose. À l'exception de la guerre du Golfe, leurs grandes interventions militaires ont presque toujours tourné au fiasco. Au Vietnam, où 58 000 soldats américains et entre 2 et 3 millions de Vietnamiens ont péri, les États-Unis ont fini par se retirer après huit années de conflit. Deux ans plus tard, en 1975, les communistes prenaient Saïgon, ce que Washington voulait précisément empêcher en intervenant. Vingt ans d'engagement armé et d'occupation n'auront pas non plus suffi à stabiliser l'Afghanistan. En 2021, les troupes américaines sont parties dans le chaos, et les talibans ont repris le pouvoir — facture : 2 300 milliards de dollars, en incluant les surcoûts de guerre, les soins aux vétérans et les intérêts de la dette (12). Et le bilan n'est guère plus reluisant en Irak. Lancée en 2003 sur la base d'affirmations mensongères concernant l'existence d'armes de destruction massive, l'invasion a contribué à la déstabilisation durable du Proche-Orient et à l'essor de l'Organisation de l'État islamique (OEI), que les Américains ont ensuite combattue en Syrie — coût des deux opérations : 2 900 milliards de dollars.

D'autres puissances ont subi pareilles déconvenues. En Libye, l'intervention occidentale de 2011 a bien fait tomber Mouammar Kadhafi, mais le pays plongeait quelques années plus tard dans la guerre civile. Au Mali, l'armée française s'est révélée incapable de stopper l'expansion djihadiste, malgré neuf ans (2013-2022) de déploiement dans la zone sahélo-saharienne. L'Union soviétique avait connu un destin similaire en Afghanistan. Après plus de neuf années de guerre, elle retirait ses troupes en 1989 sans avoir vaincu la rébellion. L'enlisement russe en Ukraine illustre encore aujourd'hui ce paradoxe. La guerre se retourne souvent contre ceux qui la déclenchent : elle coûte des fortunes et ternit durablement la réputation internationale de l'agresseur.

Aucun de ces constats ne freine le retour de la force. Partout, les États brandissent la puissance militaire pour défendre leurs intérêts. Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, soit une onzième année d'affilée de hausse et le niveau le plus élevé jamais enregistré. L'Europe a vu ses dépenses militaires bondir de 14 % en un an, à 864 milliards de dollars : + 24 % pour l'Allemagne, + 50 % pour l'Espagne. Trois pays — États-Unis, Chine, Russie — concentrent désormais plus de la moitié de cet effort planétaire.

Cette conflictualité croissante surprend car les grandes puissances ne sont plus engagées, comme au siècle dernier, dans un affrontement existentiel visant à imposer au monde un modèle plutôt qu'un autre. Ni la Chine ni la Russie ne proposent aujourd'hui de projet idéologique alternatif à l'ordre existant. Capitalistes, oligarchiques et extractivistes, elles s'intègrent pleinement à l'architecture économique mondiale héritée de l'après-guerre. Et, si l'extrême droite progresse dans de nombreux pays, son nationalisme ne s'accompagne pas, à ce jour, des ambitions expansionnistes qui caractérisaient les grandes puissances du XXe siècle. Le Rassemblement national (RN) ne revendique pas la Sarre, pas plus que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ne lorgne la Lorraine. « On est chez nous » : leur horizon est national, pas impérial.

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Plus fondamentalement, les grands défis du XXIe siècle exigent ce que la politique de puissance empêche : la coopération. Le réchauffement ne peut être maîtrisé que par des engagements réciproques, des mécanismes de contrôle, des normes communes, une coordination internationale et des transferts financiers, soit à peu près l'inverse de la logique de rivalité qui prévaut aujourd'hui. L'IA ouvre des perspectives analogues. L'automatisation des décisions militaires charrie des risques d'erreur, d'escalade et de perte de contrôle. À mesure qu'elle s'installe dans la vie économique et sociale, l'IA pose partout les mêmes questions : jusqu'où déléguer aux machines ? Comment protéger les individus ? Là encore, aucun pays ne peut, à lui seul, fixer les règles d'une technologie dont les effets débordent largement les frontières.

Après les deux guerres mondiales, les grandes puissances ont su s'entendre, malgré leurs divergences, pour bâtir un ordre international commun et créer des institutions destinées à préserver la paix. Elles avaient compris que leur sécurité passait aussi par des règles et des mécanismes partagés. Leurs dirigeants devraient aujourd'hui parler de diplomatie et de désescalade ; ils privilégient le réarmement et les déclarations martiales.

La géopolitique contemporaine sait fort bien décrire les nouvelles formes de conflictualité, et les revues spécialisées regorgent d'analyses raffinées sur les guerres hybrides, informationnelles ou économiques, sur les cyberconflits ou la compétition technologique. Mais où sont les travaux sur les conditions de la paix, la coexistence stable d'intérêts différents, les mécanismes de confiance ou les moyens d'empêcher qu'une crise locale ne dégénère en affrontement entre grandes puissances ?

Une autre géopolitique est possible.

Voir en ligne : /2026/10/BREVILLE/70106

(1) « A fateful error », The New York Times, 5 février 1997.

(2) X (George F. Kennan), « The sources of Soviet conduct », Foreign Affairs, New York, juillet 1947.

(3) Thomas L. Friedman, « Foreign Affairs ; Now a word from X », The New York Times, 2 mai 1998.

(4) Angela Merkel, Liberté. Mémoires, 1954-2021, Albin Michel, Paris, 2024.

(6) Jeanna Smialek et Siobhán O'Grady, « Ukraine says it needs $27 billion more. Europe wants to know why », The New York Times, 9 septembre 2026.

(7) « Donald Trump will “never” support Putin, says Volodymyr Zelensky », The Economist, Londres, 16 septembre 2023.

(8) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

(9) Pierre Haski cité par Paul Sugy, « Reporters sans frontières, un arbitre des élégances médiatiques aux partis pris embarrassants », Le Figaro, Paris, 18 décembre 2025.

(10) Cf. Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel », Blast, 28 juin 2025.

(11) Ursula von der Leyen, « Discours sur l'état de l'Union », Commission européenne, Bruxelles, 16 septembre 2006.

(12) Selon le projet Costs of War de l'université Brown.

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