❌

Reading view

Palestine, Texas

JPEG - 39.5 kio

« Pour nombre d'entre nous, remettre en question l'État juif, c'est remettre en question la judéité », déplore l'essayiste américain Peter Beinart, aujourd'hui militant pour un État binational en Israël-Palestine (1). Cette tension-là est en partie neutralisée par le renouveau de la pensée antisioniste dans la jeunesse juive américaine. Grâce à des groupes comme Jewish Voice for Peace (Voix juive pour la paix) ou des magazines comme Jewish Currents (Beinart participe à son comité de rédaction), une nouvelle voix critique progresse depuis plus d'une décennie outre-Atlantique, et connaît une accélération depuis les massacres du 7 octobre 2023 et la destruction de Gaza. Beinart, pratiquant, explique dans cet ouvrage pourquoi il croit que « la libération des Palestiniens passe aussi par celle des Juifs ».

JPEG - 31.8 kio

Et si desserrer ce lien entre judéité et soutien à l'État israélien permettait aussi de se réapproprier les origines mêmes du sionisme ? C'est tout l'enjeu de 22 Mapesbury Road de Rachel Cockerell, dont le titre en français reprend l'adresse londonienne où son père est né, d'une famille d'origine juive russe arrivée en Angleterre à la veille de la première guerre mondiale (2). En découvrant le parcours de son arrière-grand-père, un certain David Jochelman (1869-1941), Cockerell s'est trouvée confrontée à l'un des chapitres les plus riches et confus de l'histoire contemporaine : la modernité juive du début du XXe siècle. Jochelman fut l'une des chevilles ouvrières de l'Organisation juive territorialiste (ITO), mouvement fondé en 1905 par l'écrivain anglais Israël Zangwill (1864-1926) après une scission avec l'Organisation sioniste mondiale (OSM), laquelle constituait un soutien obstiné à la création d'un État juif en Palestine. Pour les partisans de Zangwill, il valait mieux faire le « sionisme sans Sion », peut-être dans des colonies britanniques comme l'Ouganda ou l'Australie.

Ce qui intéresse le plus Cockerell est une autre hypothèse alors envisagée, encore moins connue aujourd'hui : le « plan de Galveston ». Son arrière-grand-père a participé à l'installation de presque dix mille Juifs, notamment de l'Empire russe, au centre des États-Unis, en passant par le port de Galveston, non loin de Houston. « Qu'on ne nous parle donc plus de la Palestine comme champ de notre émigration », proclame Zangwill en décembre 1907, au début de l'entreprise. « À moins que vous ne parliez de “Palestine, USA”. Car le Texas possède un endroit qu'on appelle Palestine, tout près de Galveston, avec deux familles juives et une synagogue à elles deux. Vers cette Palestine-là, nous conduirons l'émigration avec joie. »

Zangwill, la « personnalité juive la plus célèbre du monde anglophone au début du siècle », porte à la scène, aux États-Unis, avec The Melting Pot (1908), une ode à la créolisation, qui aura un grand succès. Or cette parenthèse semble se refermer pour la famille de Cockerell. Jochelman, de retour en Europe, finira en compagnon de route de Vladimir Jabotinsky (1880-1940), à la tête de la tendance la plus nationaliste au sein du sionisme. Mais elle ne se clôt pas entièrement. Car dans les années 1950, bien après son décès, on apprend que Jochelman avait un fils d'un premier mariage, né dans l'Empire russe et abandonné aux États-Unis. Cockerell le retrouve sous le nom de plume d'Emjo Basshe (1898-1939), dramaturge de l'avant-garde new-yorkaise, proche du Parti communiste.

De façon marquante, le récit, excepté la brève préface et la conclusion, est entièrement construit à partir de documents d'archives : fragments de lettres et de journaux personnels, extraits de discours et d'articles de presse, entretiens. Cette polyphonie des sources est à l'image d'une histoire de l'identité juive faite de perspectives et d'utopies plurielles, qui s'entrechoquent et se contredisent.

Voir en ligne : /2026/11/STETLER/70154

(1) Peter Beinart, Being Jewish After the Destruction of Gaza. A Reckoning, Atlantic Books, Londres, 2025, 172 pages, 18 livres sterling. Lire aussi Peter Beinart, « Les hantises du colon », Le Monde diplomatique, octobre 2025.

(2) Rachel Cockerell, 22 Mapesbury Road, La Table ronde - Quai Voltaire, Paris, 2025, 448 pages, 24,50 euros.

  •  
❌