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Terre des fous et des rois

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Les icônes, comme les personnages de fiction, peuvent s'effacer de la mémoire, mais elles ne disparaissent jamais complètement. Le titre de ce roman étonnant est évidemment un clin d'œil à Graceland, le nom de la demeure d'Elvis Presley à Memphis (Tennessee), devenue un musée et même un lieu de pèlerinage pour les adorateurs du « King ». Les icônes sont éternelles ou presque… Quant à Will Somersby, lorsque s'ouvre l'histoire, il se contente d'avoir 456 ans, « à peu de chose près ». En tout cas, c'est ce qu'il dit. Quand il entre, les yeux bandés, dans le hall d'un hôpital psychiatrique à Grimsby (Ontario, Canada), c'est un squelette tremblant, mais il n'a pas faim — il prétend que la dernière fois qu'il a eu le ventre plein remonte au jour où il a mangé un steak avec Gandhi. Pas de doute pour le personnel : Somersby est vraiment à l'endroit qu'il lui faut. Mais, plutôt que de se laisser interroger par les psychiatres, il veut juste rester là, à errer dans les couloirs, sans trop causer. La directrice du lieu, adepte des restrictions budgétaires, ordonne de ne pas le garder plus de deux jours. Miranda Gosling, qui se charge de Somersby, sent immédiatement que, si son propos puise dans une psyché déchiquetée, il est venu jusqu'à Grimsby pour dire quelque chose qui compte… Elle se reconnaît dans l'architecture mentale compliquée mais solide de cet homme, dont l'esprit est bien mieux huilé que ses artères.

La narration alterne alors deux trames. La principale rembobine de quelques semaines. Somersby est en deuil amoureux depuis… quatre-vingt-trois ans. Il erre depuis des mois avec un autre gars en passant de wagon en wagon, façon hobo. Un jour qu'il s'est allongé sur une voie ferrée du Tennessee, attendant qu'un train lui roule dessus, une adolescente qui passait par là le sauve. Tuesday, 13 ans, a une dégaine grunge et la casquette rouge MAGA de son père, sans trop bien percevoir ce que signifie concrètement le slogan « Make America great again ». Celui qui reste grand, pour elle, c'est Elvis. Elle persuade Somersby d'aller avec elle à Graceland ; en route, le duo deviendra trio — trois individus qui ont chacun des comptes à régler et une solidité à trouver. Trois « soldats rockabilly » et « braves presleytariens ».

L'autre fil du récit, c'est le dévoilement progressif de la vie et de l'identité de Miranda, dont la vocation pour la psychiatrie doit beaucoup à des failles personnelles, celles-là mêmes qui l'éclaireront sur les fractures d'un vieux malingre aux yeux bandés…

Disgraceland est une épopée. Déployée dans le temps et sur le territoire des États-Unis, géographique, mais aussi mentale et politique, où le rayonnement du « King of rock'n'roll » montre assez ce qui distingue une icône d'un président qui voudrait tant le devenir. Jadis, on connut de beaux chocs, avec la magnifique Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole et le marquant Vol au-dessus d'un nid de coucou de Ken Kesey, qui donna lieu à un film célèbre. Ce roman (1) de Nick Tooke, né au Royaume-Uni et vivant au Canada depuis ses 12 ans, en est un autre.

Voir en ligne : /2026/11/ARTUS/70190

Traduit de l'anglais (Canada) par Jean-Marie Jot, Phébus, Paris, 2026, 288 pages, 23,50 euros.

(1) Du même auteur, lire aussi La Ballade de Samuel Hewitt, publié en version française par l'éditeur québécois Leméac en 2024.

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Ma vie sans moi, suivi de Fragments

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« Ne pas être de mon temps, ne pas être de ma vie ! » Le poète Armand Robin (1912-1961), qui fut un temps « écouteur » au ministère de l'information, est mort un soir entre les mains de la police, d'une façon encore mystérieuse. Deux amis sauvent alors trois valises de papiers dans l'appartement qui doit être vidé. Ces textes, mêlés par d'ingénieuses constructions éditoriales aux poèmes d'un recueil intitulé Ma vie sans moi, ont servi à constituer la légende d'un poète maudit. C'est contre cette légende que s'élève Françoise Morvan, qui propose cette nouvelle édition d'une partie des œuvres de Robin. Le présent volume rétablit l'intégralité de Ma vie sans moi, dont ses traductions de Vladimir Maïakovski, Sergueï Essénine, Rainer Maria Rilke ou encore Julian Tuwin — car Robin, étonnant polyglotte, a beaucoup traduit : « Par le choix de mots / Reproduire une âme parallèle / Être avec elle jusqu'au bout de sa route. » La deuxième partie, consacrée aux fragments, donne à voir et à comprendre le travail d'un homme qui, après avoir cherché à s'affranchir et traverser toutes les frontières, notamment linguistiques, se sentit brisé, « objet sans sujet ».


Gallimard, Paris, 2026, 416 pages, 11,40 euros.

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Rio Confidential. Qui a tué Marielle Franco ?

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Quelques mois avant l'élection en 2018 de M. Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil, une jeune conseillère municipale de gauche, Marielle Franco, est assassinée à Rio de Janeiro, le fief de la famille du « capitaine » d'extrême droite. Ce crime politique est le sujet de cette enquête, où l'auteur interroge les principaux acteurs de l'affaire et examine chaque dossier judiciaire. Dans les méandres de la « ville merveilleuse », il retrace le parcours de cette femme née dans la favela du Complexo da Maré, mais également celui de ses meurtriers, liés aux milices. Ces groupes paramilitaires recrutent parmi les membres de la police et soumettent par la terreur des quartiers entiers. Plongé dans le monde interlope carioca, le lecteur découvre comment une militante a gêné des intérêts criminels en défendant les habitants rackettés quotidiennement. Et par quel cheminement, grâce à un accord passé avec les tueurs, la police a identifié les commanditaires de l'homicide. Objet des attaques de l'extrême droite avant sa mort, Franco est devenue le symbole de la résistance populaire contre cette mouvance.

Voir en ligne : /2026/11/VIGNA/70164

Éditions HarperCollins, Paris, 2026, 352 pages, 19,90 euros.

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Avec Piazzolla

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Journaliste et écrivain argentin, Alberto Speratti (1942-1991) a découvert la musique d'Astor Piazzolla (1921-1992) au début des années 1960. Ce dernier est alors controversé. Pour écrire ce livre paru initialement en 1969, Speratti rencontre le compositeur et bandonéoniste une dizaine de fois entre juillet et octobre 1968. Piazzolla a 47 ans et vient de créer avec succès son opéra María de Buenos Aires. Le livre mêle récit chronologique et extraits de conversations avec Piazzolla qui en précisent et complètent le propos. On découvre son milieu, son enfance d'émigré à New York ; les péripéties d'une carrière commencée très tôt ; l'importance de l'année passée à Paris à étudier auprès de Nadia Boulanger, qui a eu sur lui une influence majeure, comme le compositeur argentin Alberto Ginastera ; ses goûts littéraires (Roberto Arlt) et musicaux (le jazz, Igor Stravinsky), etc. Si le livre ne couvre pas la carrière ultérieure d'Astor Piazzolla, il n'en demeure pas moins nécessaire pour découvrir l'inventeur du tango nuevo : une fois la dernière page tournée, on peut penser que le lecteur ira tout naturellement écouter ses standards.

Voir en ligne : /2026/11/JACQUIER/70160

Allia, Paris, 2026, 176 pages, 14 euros.

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Un chant magnétique

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« J'ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre. » En 1928, André Breton, chef de file du mouvement surréaliste, publie Nadja (1), un « récit autobiographique » mêlant souvenirs et réflexions avant l'entrée en scène de Nadja, « venant en sens inverse ». Du 4 au 13 octobre 1926, ils marchent, échangent. La liberté d'esprit de cette femme de 23 ans, qui affirmait : « On ne m'atteint pas », sa sensibilité, sa disponibilité face à l'irruption de l'insolite et du merveilleux incarnent pour Breton l'idéal d'un surréalisme affranchi des normes. « André ? André ?… Tu écriras un roman sur moi » : la liaison devient lésion, Nadja s'enfonce dans la folie. Le 21 mars 1927, elle est internée. Breton écrit entre août et décembre de la même année.

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« Que de mensonges André » ; « D'ailleurs vous ne ressentez plus et c'est dans les autres que vous continuez à récolter ». Réunis pour la première fois, ces 51 lettres et textes adressés par Nadja à Breton (2), du 22 octobre 1926 au 25 février 1927, font entendre, dans cette correspondance à sens unique, les lettres de Breton ayant disparu, ses mots à elle. « Comment encore ai-je pu lire ce compte rendu… entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer… »

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«  Nadja n'est pas un roman, c'est l'évocation authentique d'une destinée hors série », prévient la quatrième de couverture de l'édition revue, complétée et remaniée par Breton en 1963. Il y a près de vingt ans, Hester Albach, écrivaine néerlandaise, avait enquêté. Ses sources : archives, témoignages familiaux, correspondances accessibles (3). Nadja s'appelle Léona Delcourt. Née en 1902 près de Lille, elle a une fille, vit dans la précarité, se prostitue parfois, cherche à Paris son indépendance et rêve de théâtre. Elle entretient avec Breton une relation qui ne se limite pas aux neuf jours racontés dans Nadja, mais s'étend sur plusieurs mois. Le récit de Breton reconstruit, sélectionne, réorganise leur histoire. La réédition de 1963 supprime notamment l'épisode de la nuit passée à l'Hôtel Le Prince de Galles, à Saint-Germain-en‑Laye. Nadja n'en est que plus insaisissable.

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Ella Balaert veut, elle aussi, retrouver « la femme cachée dans le mythe » (4). Elle désigne Breton comme « celui qui s'est collé à ta bouche, telle une sangsue, pour en aspirer les images et les mots utiles à son texte, pour en avaler jusqu'à ton âme. Je ne sais pas ce que tu attendais, mais ce n'est pas là l'image que tu as de toi ; ce n'est pas l'image que tu croyais que Breton avait de toi ». Deux réalités se confrontent : celle de Breton, qui transforme Léona en figure poétique propre au surréalisme ; et celle de Léona, faite de besoins et de désirs, de peur et de souffrance. « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », écrit Breton. Mais, à mesure que la figure de Nadja se désincarne, le corps de Léona n'est plus que douleur. « Dans ton corps convulsif, tordu de souffrance, d'effroi et de faim, la beauté n'y sera plus jamais », répond Balaert.

En 1941, Léona meurt à l'asile de Bailleul, victime, comme tant d'autres patients, de la famine qui frappe les hôpitaux psychiatriques sous le régime de Vichy, tandis que Breton se réfugie aux États-Unis. Deux trajectoires désormais irréconciliables : l'exil et la poursuite d'une œuvre d'un côté ; l'enfermement psychiatrique puis la mort par cachexie de l'autre. Le mythe s'estompe. L'histoire de Nadja se réécrit. En filigrane, celle de Breton aussi. « J'ai confiance en l'avenir qui me fermera les yeux », écrivait-elle le 25 février 1927.


(1) André Breton, Nadja, Gallimard, Paris, 1928 ; édition revue en 1963, Folio.

(2) Olivier Wagner, Nadja. Lettres à André Breton, suivies d'autres textes et d'un choix de dessins, Gallimard, Paris, 2026, 176 pages, 22 euros.

(3) Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme, Actes Sud, Arles, 2009.

(4) Ella Balaert, Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja, Éditions des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 2026, 240 pages, 18 euros.

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