M. François Chabé-Ferret a souhaité prolonger l'analyse menée par Anne Alombert dans « Dire “tu” à une machine » (octobre) :
Dans mes propres échanges avec des robots conversationnels, et malgré tout ce qu'ils peuvent m'apporter, quelque chose sonne faux. Compliments, encouragements, relances : leur caractère systématique finit par m'irriter. La plupart du temps, j'éprouve la machine comme machine, et cela se joue dans le corps avant d'être pensé. Or, si l'attachement à ces machines devient un phénomène de société, c'est que cette friction peut cesser d'être perçue. Dans quelles conditions ? En psychanalyste, et pour l'avoir moi-même vécu, je fais une hypothèse : elle s'efface d'autant plus facilement que l'on se sent vulnérable, démuni, confronté à sa solitude existentielle. Savoir qu'on parle à une machine n'y change alors pas grand-chose. (…) Le succès de l'« économie de l'attachement » serait ainsi moins la cause de l'effritement de nos liens que le symptôme d'une détresse relationnelle déjà là, que cette économie vient ensuite creuser. S'attacher à un objet bien au-delà de son utilité objective n'a d'ailleurs rien de nouveau ni de délirant ; les ethnologues le savent bien. Les colliers de la kula, aux îles Trobriand, n'ont d'autre usage que de circuler. Et nos sociétés ne font pas exception : on meurt pour un drapeau, on garde précieusement le médaillon d'une aïeule défunte, on a le cœur serré le jour où sa vieille voiture part à la casse. Cette charge symbolique prolonge des liens : avec une communauté, avec un disparu, avec une part de sa propre histoire. Les robots conversationnels n'y échappent pas : ce qu'on nomme « anthropomorphisme » pourrait bien relever de ce même investissement. Mais quels liens prolonge-t-il, quand il se dépose sur une machine avec laquelle on converse ? Peut-être, justement, ceux qui manquent. Anne Alombert propose de désanthropomorphiser ces robots et de soutenir des technologies d'entraide. Mais si ce qu'ils révèlent est d'abord ce manque, la question n'est pas seulement technique ou économique. Elle nous invite à interroger ce que nos sociétés font de nos liens, et les chemins qu'elles ont privilégiés jusqu'ici pour leur donner forme et sens. Peut-être ont-ils laissé trop peu de place à la rencontre, avec ce qu'elle engage de corps et d'imprévu. Et si dire « tu » à une machine, c'était d'abord chercher ce qu'on peine à trouver ailleurs ?