❌

Normal view

Received yesterday — 29 October 2026 ⏭ Le Monde Diplomatique - Français

L'héritage des « Héritiers »

Il y a une soixantaine d'années, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron étudiaient les mécanismes qui faisaient de l'école un lieu de reproduction sociale. Robustes, et toujours éclairantes, leurs analyses sont aujourd'hui simplifiées, négligées, voire évacuées au profit de théories franchement égarantes.

JPEG - 77.5 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #4 » (Lanceur), 2024
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Le vaste mouvement de protestation des lycéennes et des lycéens qui a débuté en septembre a mis au grand jour les conditions matérielles dégradées et les inégalités qui affectent les établissements d'enseignement secondaire. Ce soulèvement est parvenu à mobiliser toute une génération, des lycées professionnels aux filières générales, dans toute la France, notamment en outre-mer. Il replace la question des disparités scolaires au cœur des débats politiques et invite à relire le grand classique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, paru en 1970 aux Éditions de Minuit.

Dès le milieu des années 1960, les deux sociologues conduisent une série d'enquêtes dont les résultats montrent la force des inégalités face à l'éducation et les mécanismes qui contribuent à reproduire les rapports de classe, par les effets croissants des verdicts scolaires sur les trajectoires sociales (1). Ils assument ainsi de rompre avec l'idéologie méritocratique de l'« école libératrice », alors dominante à gauche et chez tous ceux qui entendaient réformer l'école pour la « démocratiser ». Un idéal d'« égalité des chances » justifiait alors les politiques scolaires, qui facilitaient l'accès à l'enseignement secondaire. Grâce à la levée des obstacles financiers, organisationnels ou liés aux simples habitudes qui barraient la route des lycées et des universités aux élèves d'origines modestes, les différences de réussite entre individus ne résulteraient plus que des différences de « dons ». Les recherches de Bourdieu et Passeron montrent plutôt que les rapports entre classes sociales traversent en réalité tout le fonctionnement du système d'enseignement et tendent ainsi à se reproduire d'une génération à l'autre.

La Reproduction connaît une large diffusion. Ses conclusions ont depuis été maintes fois confirmées. De multiples travaux scientifiques documentent aujourd'hui les inégalités socio-scolaires. Ils constatent, dès l'école maternelle, des écarts significatifs de réussite aux évaluations nationales en langage et en mathématiques en fonction de l'origine sociale des élèves, écarts qui ne font que s'accroître au fil des trajectoires scolaires. Si l'accès à l'enseignement secondaire s'est peu à peu ouvert aux enfants des différentes classes sociales, les parcours des uns et des autres divergent fortement. Par exemple, lors des choix de spécialités en classe de première, les catégories dites favorisées accèdent davantage aux spécialités scientifiques comme les mathématiques ou la physique-chimie, tandis que les élèves de milieux modestes optent pour les humanités ou pour l'éducation physique et les « cultures sportives » (2). Dans le supérieur, les inégalités d'accès aux filières d'élite, en particulier aux grandes écoles, n'ont cessé de s'accentuer, avivant le sentiment d'injustice de tous ceux qui avaient cru aux promesses de « démocratisation ».

Le constat est bien connu. Mais ce qui échappe souvent à l'analyse, c'est l'état des productions intellectuelles qui accompagnent cette situation et les politiques publiques que ces productions tendent à légitimer.

Tout d'abord, du côté des travaux qui se situent peu ou prou dans le sillage des recherches de Bourdieu et Passeron, on constate une forme de fragmentation des modèles d'analyse alors mis au point : à un pôle, des travaux qui entretiennent un certain fatalisme de la reproduction sous une forme statistique — dans l'orbite de services ministériels de plus en plus déconnectés de la recherche en sciences sociales — ou économétrique — en décomposant les facteurs sociaux et scolaires des inégalités sans y intégrer les mécanismes institutionnels et pédagogiques ; au pôle opposé — chez les essayistes qui allient le récit autobiographique des transfuges de classe à une théorie révolutionnaire aux accents anti-institutionnels —, l'héritage bourdieusien se trouve réinterprété dans une sorte de prophétisme qui a surtout pour vertu de valoriser les trajectoires singulières de leurs auteurs, loin de l'exigence scientifique d'administration de la preuve (3).

Mais, surtout, on voit ces dernières décennies prospérer d'autres approches, en rupture avec les acquis des travaux de sciences sociales. Les plus connues sont celles proposées par la psychologie cognitive et les neurosciences. Si l'appareil de preuve est ici omniprésent, c'est au prix d'une focalisation sur les mécanismes biologiques qui interviennent dans les processus d'apprentissage et d'une catégorisation de plus en plus expansive des « troubles » qui les affectent : dyslexie, dyscalculie, dyspraxie, dysorthographie, troubles de l'attention, etc. La montée en puissance de ces recherches depuis une trentaine d'années s'est accompagnée d'un développement, dans les universités, de formations cliniques à base de techniques comportementales et d'un processus de consécration institutionnelle par l'éducation nationale. Celui-ci a culminé sous le ministère de M. Jean-Michel Blanquer (2017-2022), avec la création d'un conseil scientifique presque exclusivement composé de psychologues cognitivistes et de neuroscientifiques. L'irruption des neurosciences dans l'univers éducatif doit également beaucoup à leur capacité à répondre à la demande croissante des familles, les techniques de remédiation proposées par les spécialistes des « dys », qui combinent la rééducation comportementale de l'enfant et des sortes de reprise en main des pratiques éducatives familiales, permettant souvent aux élèves concernés de reprendre pied dans les apprentissages (4).

Plus récemment, on a vu émerger dans l'univers éducatif un autre pôle de disciplines et de pratiques proches de la psychologie : l'ensemble très composite et controversé des théories et des techniques dites de « développement personnel ». Croisant les influences de la psychologie positive, du management et de certaines formes d'ésotérisme, elles proposent à chaque personne de mieux se connaître, pour valoriser ses talents et se réaliser (5). Des officines privées en font la promotion. Elles cherchent en ce sens à profiter des nouvelles instructions du ministère de l'éducation nationale relatives au bien-être. Sous couvert de partenariats associatifs, des pratiques se revendiquant de la méditation de pleine conscience peuvent par exemple prendre place dans les horaires scolaires.

Ces approches d'inspirations très diverses ont en commun de promouvoir une représentation individualisante des questions éducatives, qui en dépolitise les aspects institutionnels. Elles offrent chacune à leur manière des issues techniques présumées adaptées à chaque type de difficulté ou de trajectoire personnelle, ignorant les rapports de forces et les logiques structurales. Elles légitiment la multiplication des stratégies de sauvegarde individuelle et accompagnent la montée en puissance de politiques scolaires qui engagent le système d'enseignement dans une crise de plus en plus profonde. L'individualisation des apprentissages devient ainsi l'un des principaux mots d'ordre du discours officiel, sans contenu, si ce n'est une vague incitation à ne donner à chacun que ce qu'il peut recevoir. La double question des savoirs à transmettre aux nouvelles générations et des manières de les transmettre collectivement se trouve remisée au rayon des vieilleries réformatrices. En lieu et place, la notion de « compétences », telle qu'elle est promue par le patronat, s'est installée dans les programmes officiels, depuis la loi dite « Fillon » de 2005.

Le ministère de l'éducation nationale, un lieu politique de seconde zone

Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que l'approche consumériste de l'institution scolaire ait connu de nouveaux développements. À chaque étape des parcours scolaires de leurs enfants, une proportion croissante des parents part en quête du bon établissement, de la bonne filière ou du bon parcours personnel, y compris au sein des petites classes moyennes et des classes populaires. L'enseignement privé, qui, depuis la loi dite « Carle » de 2009, bénéficie d'une quasi-parité de financement, sans les obligations d'accueil qui sont celles du service public, profite très largement de cette évolution, moins du point de vue des effectifs en augmentation (6) que de celui du tri social des élèves : au collège, par exemple, 42 % des élèves appartiennent aux milieux très favorisés, contre 20 % dans le public (7). Les établissements publics sont quant à eux confrontés à des difficultés de fonctionnement de plus en plus importantes.

Du côté du pouvoir politique, les ministres se succèdent, avec une durée moyenne de six mois et demi d'exercice au cours du second mandat de M. Emmanuel Macron. Souvent peu expérimentés en matière de questions éducatives, ils appliquent la feuille de route de réduction des coûts imposée par le ministère de l'économie et, dans la courte période de visibilité médiatique que leur procure leur passage rue de Grenelle, s'essaient à quelques mesures symboliques, au mieux de leurs intérêts politiques du moment. La palme revient ici à M. Gabriel Attal. Au cours des six mois qu'il a passés au ministère (2023-2024), le candidat Renaissance à la présidentielle est parvenu à imposer une série de mesures qui lui ont permis de se rapprocher des attentes de l'électorat de droite : interdiction de l'abaya et du qamis, expérimentation de l'uniforme, groupes de niveau au collège. Plus globalement, le ministère de l'éducation nationale devient un lieu politique de seconde zone. La logique gestionnaire et managériale devient le seul mode de régulation de l'institution, facilitée par la transformation du corps rectoral, de plus en plus issu des formations à l'encadrement administratif plutôt que de l'enseignement supérieur.

Face à une telle situation, les acquis de La Reproduction et leur actualisation constituent un véritable antidote, invitant à penser le système d'enseignement comme pris dans un ensemble de luttes qui visent à la perpétuation ou à la transformation des rapports entre classes sociales. Enrichis par l'expérience des premiers concernés — enseignants, jeunes, familles —, les travaux de sciences sociales peuvent servir d'appui pour proposer une transformation d'ensemble du système d'enseignement, visant l'égalité et misant sur le service public. À ce stade de la campagne présidentielle, il est plus que temps.

Voir en ligne : /2026/11/HUMEAU/70182

(1) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Éditions de Minuit, Paris, 1964 ; La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement, Éditions de Minuit, Paris, 1970.

(2) Laurence Dauphin, « Choix des enseignements de spécialité et d'enseignements optionnels à la rentrée 2022 », note d'information de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), n° 23.06, mars 2023.

(3) Cf. Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, Paris, 2014.

(4) Abigail Bourguignon, « Qu'est-ce qu'un “bon” père ? Quand les orthophonistes encadrent la parentalité », Revue française des affaires sociales, n° 253, Paris, 2025.

(6) Cour des comptes, « L'enseignement privé sous contrat », (PDF), rapport public thématique, Paris, juin 2023.

(7) Fabienne Rosenwald, « Évolution de la mixité sociale des collèges », (PDF), note d'information de la DEPP, n° 23.37, juillet 2023.

❌