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Coups de feu à la frontière
Le 9 février 2026, des soldats algériens ont tiré en l'air autour du ksar d'Ich, près de la grande oasis de Figuig, à quatre cents kilomètres au sud d'Oujda. Ils venaient d'installer de nouvelles bornes frontières, grignotant quelques hectares de terrains cultivés jusqu'alors par les habitants de ce village fortifié marocain situé en plein désert, sur la ligne de séparation entre les deux pays. En mars 2021, des militaires étaient intervenus au lieu-dit El-Arja, en bordure de Figuig, privant du jour au lendemain les Figuiguis de l'accès à une partie de leurs palmiers. « Cela fait cinquante ans que les Algériens nous prennent nos palmeraies, morceau par morceau », se lamente M. Tijini Jilali, un vieil homme dont les premiers « jardins », comme il les appelle, ont été « volés » en 1975, lorsque le Maroc a mis la main sur le Sahara occidental. « Et pourtant, je me suis battu à leurs côtés contre l'armée française pour les aider à libérer leur pays ! » Sur le continent africain, les colonisateurs européens ont dessiné la plupart des frontières. Or « la région du Sahara possède sa logique propre, avec des populations dont le sentiment d'appartenance n'a rien à voir avec le tracé colonial », rappelle le géographe franco-algérien Ali Bensaâd, qui souligne que « le tracé était très avantageux pour l'Algérie ». Conscient de cet avantage, le gouvernement provisoire algérien avait promis qu'une fois son pays libéré de l'occupation française il accepterait de rediscuter du tracé. Une promesse non tenue, qui provoque la « guerre des sables » en octobre 1963. Celle-ci prend fin rapidement grâce à la médiation de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), qui impose sa doctrine : l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. La convention signée par les deux gouvernements en 1972 reconnaît cette inviolabilité. S'agissant d'Ich et de Figuig, les autorités algériennes tolèrent, dans un premier temps, que les habitants continuent de cultiver leurs palmeraies situées en territoire algérien. « Mais, à chaque fois que les tensions se ravivent entre nos gouvernements, les Algériens ressortent la convention de 1972 et nous prennent des terres, poursuit M. Jilali. Le gouvernement marocain nous promet des compensations, mais ne tient pas ses promesses. »
C'est là que le conflit des frontières rencontre une résistance tenace menée par les Figuiguis contre leurs autorités. Depuis octobre 2023, un important rassemblement est organisé tous les vendredis contre la privatisation de l'eau, gérée jusqu'à présent de façon très démocratique par les habitants eux-mêmes. Dans ce combat, les femmes figurent aux avant-postes. « À travers l'eau, c'est notre vie qu'ils essaient de nous prendre, dénonce Nadja, drapée de son asemmired (1), un grand drap blanc qui couvre corps et visage. Sous prétexte que les soldats algériens pourraient nous tirer dessus, nos militaires nous interdisent l'accès à l'oued Zouzfana. Or c'est là qu'on vient chercher le sable pour construire nos maisons ! » Malgré pressions et harcèlements — en 2024, le principal leader du mouvement, M. Mohamed Brahimi, dit « Movo », a passé huit mois derrière les barreaux —, le hirak de Figuig ne fléchit pas, et les femmes continuent chaque vendredi de défier les autorités. Dès sa sortie de prison, Movo a repris sa place à leurs côtés : « Ici, à Figuig, l'État se sent plus faible par rapport aux manifestants parce qu'il sait que nous sommes soudés, et qu'il a peur que nous prenions le parti des Algériens. Pour nous, Figuig et Béni Ounif [la ville algérienne située juste de l'autre côté de la frontière], c'est la même chose, ce sont les mêmes familles, nous parlons la même langue [le zénète], nous mangeons les mêmes plats. Soit c'est eux qui sont marocains, soit c'est nous qui sommes algériens ! »
(1) Mot zénète, déclinaison locale du tamazight (berbère), traduit par haïk en arabe maghrébin.
La dislocation de l'Occident
Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l'alliance des démocraties libérales. Qu'y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L'historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s'interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l'autoritarisme dans les pays ciblés par l'Occident.
Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l'homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l'approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d'usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l'affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d'un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l'Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n'a pas de précédent historique.
On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l'Italie sortit en 1915 de l'alliance qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l'entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l'associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».
Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l'effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d'idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l'allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l'Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l'attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».
Lorsque l'on dit M. Trump capable de s'allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d'une guerre mondiale ? Le nombre de morts n'apparaît suffisant qu'en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l'action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique
Aujourd'hui, les chevaliers européens de l'Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d'antan.
Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l'affrontement va bouleverser l'équilibre du monde. La défaite en cours de l'Occident découle d'une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d'une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l'Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d'armes, et de loin. Nous retrouvons ici l'équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l'affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d'apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?
Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L'alliance de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l'un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu'est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?
Dans le cas de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d'États, et même, fondamentalement, d'États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.
On leur trouve d'ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d'hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l'organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s'y opposent.
Une hypothèse politique terrifiante
Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L'athéisme chinois, l'orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d'un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L'intensité du contrôle de l'État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d'une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s'équilibrer les unes les autres sous l'autorité d'un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s'épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l'avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l'Iran et le camp conservateur du pays. L'agression remet sans cesse le sentiment national au service de l'autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l'attaque américano-israélienne.
C'est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l'Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n'est pas aussi puissant qu'on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c'est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s'explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n'est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.
Une idée me vient. Et si le renforcement de l'autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L'État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu'au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d'hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.
Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d'États-nations souverains serait tout à fait ridicule.
D'abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l'Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l'État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu'il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l'Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l'Allemagne), n'a plus de souveraineté économique. L'élection présidentielle qui approche ne sera qu'une comédie si l'appartenance à l'Union interdit d'avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d'un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l'arme nucléaire.
Considérons schématiquement mais dans son ensemble l'Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d'adhésion à l'Europe et à l'atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l'Iran.
Le bloc occidental, c'est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l'OTAN — l'espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l'idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d'extrême droite ou d'extrême gauche.
Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s'y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d'orientation, dans le domaine géopolitique notamment.
Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l'échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l'élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu'avec l'engagement industriel de l'Allemagne une guerre d'usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l'ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d'aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s'intensifient. L'espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu'à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l'opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L'épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l'industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d'urgence (phase 3). Le détroit d'Ormuz est bloqué, l'économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l'année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d'échecs, les Russes acceptent à nouveau d'aider le président américain dans son tour d'illusionniste.
Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l'affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l'Europe : là est la blague.
Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l'innovation, représentent l'état ancien du système. L'actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l'innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n'ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l'Europe. Ils sont le parti américain d'autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C'est donc au nom de l'Amérique d'autrefois que les peuples d'Europe continuent la guerre.
De Santiago à Port-au-Prince
Dessinateur hors pair, Ernest Pignon-Ernest pratique, depuis plus d'un demi-siècle le collage in situ — pour troubler les lieux, raviver les mémoires, interroger les consciences. Si son art, qui allie héritage classique et vocation contestataire, a ses racines dans la vieille Europe, entre France et Italie, il s'est aussi déployé en Amérique latine, dans un dialogue fraternel avec les cultures du sous-continent.
Malgré mon admiration pour Cézanne, il m'arrive de dire que je ne suis pas là pour peindre des pommes. La référence, pour moi, c'est Guernica, depuis que j'ai 12 ans. Un art d'intervention.
Lorsque j'ai tenté de me consacrer à la peinture, au milieu des années 1960, j'ai quitté Nice pour le Vaucluse, un Vaucluse rêvé — Pétrarque, René Char, Pierre Seghers, le Ventoux, une espèce de Toscane. À peine installé, je découvre un cri de révolte artistique : le poème-tract « La Provence point oméga » de Char et un dessin de Picasso dénoncent l'implantation de la force de frappe dans la région. Des silos nucléaires doivent être coulés sur le plateau d'Albion, entre Luberon et Ventoux. D'un côté, la Provence, terre magnifique ; de l'autre, la violence qu'on lui inflige en enkystant cette puissance de mort sous les lavandes.
Dans un premier temps, je pense en faire un thème de peinture. Puis je me rends compte que je ne peux pas, que ce qui se passe là est plus ample. Avec le nucléaire, c'est d'un tournant dans l'histoire de l'humanité qu'il est question : l'homme peut annihiler la vie. Cela appelle un Guernica… Picasso pourrait peut-être, mais pas moi. Je ne peux aborder ce thème au moyen d'un tableau, d'une image autonome, de l'œuvre fermée — celle qu'on met dans une galerie, et qui ne tient pas compte du contexte.
Pour mieux appréhender le danger atomique, cette menace irreprésentable, j'ai beaucoup lu, cherché des documents sur les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. Et j'ai trouvé cette emblématique photographie d'Eiichi Matsumoto qui montre l'ombre, la silhouette d'un passant, littéralement photogravée sur un mur par l'explosion. Persuadé qu'il fallait non plus représenter mais intervenir directement sur le territoire, j'ai, à partir de cette ombre fantôme, élaboré un pochoir que je suis allé imprimer sur les quelques murs, les rochers, les routes qui menaient au plateau d'Albion.
C'est là que se définit, sans que je le sache, ce qui sera désormais mon écriture : me saisir d'un lieu et le travailler en y glissant des images, de la fiction, un élément qui vient en changer l'appréhension, en troubler la lecture. Et révéler la réalité enfouie. Je ne cherche pas à « faire descendre l'art dans la rue », mettre mes œuvres sur les murs pour que tout le monde les voie, comme on l'a parfois dit, et comme l'ont fait certains artistes de ma génération. L'œuvre — si tant est qu'on puisse parler d'œuvre pour ce genre d'intervention — n'est pas mon dessin : c'est le lieu travaillé par l'image que je viens y inscrire. Perturber et modifier un espace en y insérant de la poésie, de l'histoire, de la politique : voilà ce que je tente de faire depuis près de soixante ans. En France, en Italie, en Afrique du Sud, en Palestine. Et aussi, à trois reprises, en Amérique latine.
Le Chili d'Allende, après l'horreur de Prague, ce fut un grand espoir, puis un choc. Peu après le coup d'État de 1973, j'ai lu dans Le Monde que José Balmes, peintre et doyen des beaux-arts à l'université de Santiago, était accueilli par les communistes d'Ivry. Comme beaucoup de réfugiés chiliens, lui et son épouse, Gracia Barrios, étaient arrivés en France sans rien. Il y avait à ce moment-là, à La Ruche, la cité d'artistes où je travaillais à Paris, un atelier vide, qui avait été celui de Chagall. J'ai convaincu les résidents de les recevoir. Et ils sont restés plusieurs années.
On se voyait tout le temps. Un jour, au début des années 1980, Balmes me dit : « Tu sais, les camarades, les artistes qui sont restés au Chili se sentent coupés de tout. On avait un atelier collectif de gravure, à Bella Vista, mais tout s'est arrêté. Peut-être que si tu y allais, ça contribuerait à le relancer… Tu irais ? »
J'ai dit oui et suis parti là-bas, à Santiago, pour aider à réactiver le collectif. Cela a suscité des réunions, des rencontres, créé une petite dynamique. Selon les jours, nous étions trente, quarante ou cinquante. On discutait beaucoup, on dessinait. J'étais invité par les uns et les autres — militants du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) ou du Mouvement d'action populaire unitaire (MAPU), communistes, socialistes…
Finalement, nous avons cherché à réaliser une image commune. Et la figure de Pablo Neruda s'est imposée. Naturellement. La poétesse est-allemande Eva Strittmatter a écrit : « Les poètes font leur pays. / Et la Grèce, c'est Rítsos qui l'a faite / Et Neruda a fait le Chili » (1). C'est profondément vrai : les grands poètes incarnent leur pays, leur époque, leur peuple. Pasolini concentre et exprime toutes les contradictions de l'Italie du XXe siècle. Maïakovski, toute l'Union soviétique, son génie et son drame. Pour dire le Chili, et en même temps la résistance, je dessine donc Neruda. C'était mon dessin, mais tout le monde a participé à sa conception, à l'impression dans l'atelier. Quand on a tiré les affiches, ce qui sortait était un produit collectif, qui répondait à un besoin partagé. Mon Neruda — notre Neruda — est revêtu d'un grand poncho, il n'est pas en costume. Pour des raisons symboliques, bien sûr, parce qu'il est du côté du peuple d'Amérique. Parce que cela traduit mieux le côté tellurique de cet homme « sorti du roc et de la boue », comme il le dit lui-même. Mais aussi parce qu'on n'était pas certains, alors, de pouvoir coller nos affiches à l'extérieur. On se disait qu'à défaut de placarder le dessin dans les rues on pourrait toujours le distribuer autour de nous, parmi les camarades, dans les associations, et qu'alors les gens s'approprieraient l'image et peindraient dans la grande surface blanche du poncho. C'est ce qui est arrivé : certains ont peint des paysages du Chili, d'autres ont écrit des poèmes…
Nous avons malgré tout réussi à coller. Dans les entreprises, grâce à des syndicalistes amis. Et même parfois dans la rue, près de chez Neruda — sans nous faire attraper. Les camarades connaissaient bien les lieux, on faisait très vite. L'un d'entre nous a eu l'idée de plastifier les dessins et leur a fait traverser la ville par le Río Mapocho. L'image de don Pablo a ainsi parcouru la ville en flottant sur l'eau. D'autres sont allés déposer le dessin dans des champs labourés. Avec nos maigres moyens, nous avons essayé de le rendre à nouveau présent. Lui, et la résistance qu'il incarnait.
Un jour, les amis de l'atelier m'ont dit : « Ernest, on ne peut pas faire ça sans le montrer à Matilde. » « Pancho » Brugnoli, le chef, m'emmène alors chez Matilde Urrutia, la veuve du poète. Il sonne, elle ouvre. Brugnoli dit : « Matilde, c'est notre camarade français. » Il disparaît aussitôt et me laisse seul avec elle. Je me retrouve dans la maison, dans une grande pièce, où je déroule mon dessin. Matilde Neruda est au bout, elle regarde attentivement, et pendant longtemps ne dit rien. Je suis impressionné, mal à l'aise. Puis elle laisse tomber : « Pablo n'était jamais comme ça. » En français. « Vous savez, il riait toujours. Même quand on nous a expulsés de France, il a gardé le sourire, il a dit : “Champagne pour tout le monde !” Et là, vous l'avez fait si grave… » Puis elle se reprend : « Grave et résolu ». Elle m'embrasse. « Bien sûr. Maintenant, il y a le fascisme. »
Un matin d'avril 1980, les services diplomatiques cubains à Paris m'appellent. On m'invite. Je ne comprends pas immédiatement ce qu'ils veulent. Est-ce à l'ambassade que je dois me rendre ? Non, non, à Cuba même. Alejo Carpentier, l'écrivain cubain, attaché culturel à l'ambassade, vient de mourir. Son corps va être rapatrié ; je suis convié à ses funérailles ; on tient à ce que je fasse le voyage. Surprise. Je n'avais aucun lien personnel avec Cuba ni avec Carpentier. Même si je l'avais lu et admirais ses livres, je n'aurais jamais osé l'approcher. J'accepte. Me voici dans l'avion avec Régis Debray (aujourd'hui un ami proche, mais que je rencontre alors pour la première fois), les poètes René Depestre et Max-Pol Fouchet, le traducteur Claude Couffon, les journalistes Ignacio Ramonet et Ramón Chao, d'autres encore… La veuve de Carpentier, Lilia Esteban Hierro, demande : « Qui est Ernest ? » Son mari, m'explique-t-elle, avait tellement aimé mon exposition au Musée d'art moderne en 1979 qu'elle a tenu à ce que je sois présent à la cérémonie.
Je me suis souvent demandé ce qui, dans mon travail, avait pu retenir l'attention de ce grand écrivain. Je suppose que c'est cette sorte d'intertextualité que je tente de pratiquer avec mes images. Chez moi, comme chez lui, le temps et la distance n'existent pas, en tout cas ne séparent pas ; le passé rencontre le présent ; des images et des citations anciennes sont réemployées pour en fabriquer de nouvelles ; une culture se glisse dans une autre… C'est le principe même de Concert baroque (1974), ce court récit de Carpentier, saturé de références, où un seigneur mexicain du XVIIIe siècle et son serviteur noir traversent l'Atlantique, rejoignent Venise, prennent part au carnaval, rencontrent Vivaldi, Haendel et Scarlatti, leur font connaître l'histoire de l'empereur aztèque Moctezuma. Au petit matin, après une nuit de bamboche, le groupe va prendre son petit déjeuner près de la tombe de Stravinsky. Et, à la fin du livre, le serviteur, Filomeno, assiste à un concert de Louis Armstrong, où résonnent les échos de l'Ancien Testament. Les barrières temporelles sont abolies, les cultures se mêlent, la frontière entre le réel et l'imaginaire se brouille. Le livre de Carpentier est habité par les œuvres antérieures, truffé d'intertextualité et d'anachronismes. Comme le sont mes dessins.
J'assiste donc aux obsèques. Je monte même symboliquement la garde autour du cercueil, au pied du mémorial José-Martí. Un immense cortège, à la fois solennel et désordonné, accompagne la dépouille de la place de la Révolution au cimetière. À la fin de la cérémonie, le ministre de la culture nous dit : « Dans quelques jours, c'est le 1er mai. Fidel vous invite à rester. » Je profite de l'occasion. Dans l'intervalle, je découvre La Havane avec le poète Nicolás Guillén. Quotidiennement, je retrouve Claude Couffon pour le petit déjeuner. Un matin, je le vois causer avec un autre type et me glisse dans la conversation. Au fil de la discussion, je comprends qu'il s'agit de Gabriel García Márquez. Stupeur. Pour moi, c'est comme si je me trouvais à côté de Victor Hugo.
Le 1er mai arrive. Foule énorme, air de fête, portrait géant du Che. Je crois me souvenir que la délégation chinoise se lève et s'en va pendant le discours de Fidel Castro. À un certain moment, Fidel descend, vient chercher Guillén, qui est près de moi, lui demande de lire ses poèmes devant la foule. Guillén se lève, monte à la tribune. Était-ce prémédité ? Peut-être. Sur le moment, en tout cas, cela paraissait spontané. J'ai vu un grand poète réciter ses vers devant un auditoire de plusieurs centaines de milliers de personnes.
À mon retour à Paris, je rencontre le musicien Bernard Lubat, qui me propose d'intervenir au festival d'Uzeste. Je décide de m'inspirer de Concert baroque pour ma contribution. Sur les murs du village, je colle des médaillons, comme des fenêtres, où apparaissent des musiciens. Ceux du livre, et bien d'autres, de Berlioz à Jimi Hendrix, en passant par Ravel ou Billie Holiday…
Les années passent, mais Cuba continue de compter, de nous préoccuper. Donald Trump arrive à la Maison Blanche, on sent bien que quelque chose pourrait finir. Avec un groupe d'amis, nous imaginons une création collective — images, musique, conférences — à destination de l'île. Pour ma part, je propose au Musée national des beaux-arts de La Havane une exposition d'estampes, qui ne nécessite pas de gros moyens. La valise diplomatique assure le transport. L'exposition a lieu. Le directeur de la Biennale de La Havane me dit : « Pourquoi venir, exposer au musée et ne rien faire dans la rue ? » Comment répondre à l'invite ? Je travaille dans le temps long, j'aurais besoin de mois, d'années peut-être, pour m'inscrire vraiment dans ces lieux et dans cette histoire. Dans le délai imparti, impossible d'oser envisager une image qui « dirait Cuba ». En outre, je veux éviter l'héroïsation politique. Je ne veux pas faire d'images plus grandes que nature — qui pour moi évoquent toujours la publicité, ou la propagande. Je ne veux pas d'images éternelles, indestructibles, mais des images vulnérables.
La solution qui s'offrait à moi, qui pour moi avait du sens, c'était de suivre et d'approfondir la piste Carpentier, ouverte des années plus tôt. J'avais relu Concert baroque, je pensais l'avoir mieux compris. Je l'avais dans mon magasin mental.
Je choisis le lieu, un mur de la bibliothèque Rubén-Martínez-Villena — un écrivain et militant communiste emprisonné dans les années 1920, en même temps que Carpentier. La grande façade est percée de fenêtres occultées. J'y représente, réunis au balcon, les musiciens de Concert baroque et, tout près d'eux, le romancier lui-même. Poussant plus loin l'interculturalité pratiquée par Carpentier, j'ajoute d'autres figures. Parmi elles : Nicolás Guillén, mon guide cubain ; Desnos, qui m'est si cher, et dont on ignore souvent qu'il a permis à Carpentier, menacé par le régime de Gerardo Machado en 1928, de quitter Cuba pour Paris en lui prêtant ses papiers d'identité ; Joseíto Fernández, le compositeur de Guantanamera ; Bob Marley, autre Caribéen universel.
Je me disais que, sur ce vaste mur, l'image pourrait être prolongée par des artistes cubains de street art. Que peut-être, même, ils mettraient un coup de couleur sur mes bonshommes noir et blanc. Force est de constater que ça n'a pas eu lieu. Si l'œuvre comporte une interrogation, c'est celle-là.
Dans Concert baroque, Carpentier fait dire à l'un de ses personnages : « Il est nécessaire parfois de prendre ses distances, de mettre entre les choses et soi un océan. » Au début des années 2010, après avoir beaucoup travaillé en France et en Italie, j'ai passé l'océan, pour participer au festival Étonnants Voyageurs, qui se déroulait à Port-au-Prince. Des relations se sont nouées. Lyonel Trouillot m'a fait connaître l'île. C'est lui qui m'a fait découvrir le destin et l'œuvre de Jacques Stephen Alexis.
Fils d'un diplomate, formé comme neurologue à Paris, auteur d'un magnifique roman, Compère général soleil (Gallimard, 1955) — qui fut immédiatement salué et pressenti pour le Goncourt —, ami des grands écrivains de son temps, Alexis aurait pu se contenter de mener une confortable carrière de médecin et d'homme de lettres. Mais — comme avant lui Jacques Roumain, auteur de Gouverneurs de la rosée et fondateur du Parti communiste haïtien — il s'investit dans le mouvement communiste international, crée un parti en Haïti, défie François Duvalier, rencontre Ho Chi Minh, Mao et Che Guevara. Et, pour finir, échafaude un projet de guérilla visant à renverser « Papa Doc » (Duvalier). Inspiré par l'exemple cubain, il débarque une nuit d'avril 1961 sur une plage du nord-ouest de l'île, près de Bombardopolis, avec quelques camarades. Des tueurs l'attendaient. On ne sait pas exactement quel a été son sort. Son corps a disparu. Duvalier n'a jamais revendiqué son exécution. Le tyran n'était pas prêt à affronter le « fracas que fait un poète qu'on tue »…
J'admire l'écriture d'Alexis, j'admire son parcours. J'aime ses vœux, publiés début 1957 dans Les Lettres françaises. « Latino-américain et haïtien jusqu'à la moelle des os », « fils de l'Afrique », « héritier de la Caraïbe et de l'Indien- Américain à cause d'un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures », et en même temps héritier « de la vieille Europe, de l'Espagne, et de la France », il célèbre la « merveille humaine ». « L'humanisme, écrit Alexis, ne se développe pas tout seul, c'est nous qui le faisons avancer. »
Jacques Stephen Alexis est la première figure haïtienne sur laquelle je travaille, la première que je fais réapparaître sur les murs de Port-au-Prince, en 2019. Parce qu'il représente la résistance toujours relancée d'un pays toujours opprimé, terrorisé, tyrannisé. Je dessine aussi d'autres martyrs. Comme Anacaona, « fleur d'or », princesse taïno, poétesse et musicienne, pendue par les envahisseurs espagnols au début du XVIe siècle. Ou Charlemagne Péralte, meneur du mouvement Cacos, qui luttait contre l'occupation américaine et fut assassiné par les marines en 1919. Son cadavre, revêtu d'un simple pagne, fut attaché à une porte et photographié. Le cliché a largement circulé. Devant cette image, on pense immanquablement à la dépouille de Guevara, au Christ de Mantegna, à la crucifixion.
Je m'intéresse aussi au vaudou, sur lequel les envahisseurs se sont longtemps cassé les dents. Jacques Stephen Alexis ne méprisait pas le vaudou. « C'est une grande et belle chose pour un peuple que de conserver vivantes ses légendes », disait-il. Il savait que le merveilleux est l'« imagerie dont le peuple enveloppe son expérience », qu'il y « reflète son espérance ». Je mélange croix catholiques et croix issues de rituels vaudous. La cathédrale de Port-au-Prince est là, immense, ravagée par le tremblement de terre, désertée. C'est une métaphore extraordinaire. J'y installe mes collages, aidé par deux Haïtiens : l'un chrétien, l'autre adepte du vaudou.
Vient un jour où Lyonel Trouillot me met en garde. Il est devenu trop dangereux de coller dans les rues. Je quitte Haïti. En compensation, en attendant, je dessine sur des photographies prises là-bas, pour préparer de futures interventions. Le projet est interrompu. Jusqu'à quand ?
Deux expositions
Le Musée Ziem de Martigues propose une ample rétrospective couvrant l'ensemble de l'œuvre d'Ernest Pignon-Ernest, depuis ses peintures réalisées dans l'Algérie en guerre (1962) jusqu'à ses collages à Haïti (2019). Un large choix de photographies, de sérigraphies et de dessins originaux permet de (re)découvrir ses grandes séries et ses principales interventions, et témoigne de son compagnonnage ininterrompu avec les poètes.
Une seconde exposition, à l'Inguimbertine de Carpentras, présente le travail au long cours effectué par Pignon-Ernest à Naples entre 1988 et 2015.
Les deux expositions, qui ont connu un fort succès public, sont prolongées jusqu'au 31 décembre 2026.
(1) Eva Strittmatter, Du silence je fais une chanson, Cheyne, Le Chambon-sur-Lignon, 2011.
Une révolte lycéenne, et bien plus
Comme celles de Belgique ou d'Albanie, d'Italie ou d'Espagne, la jeunesse de France se rebelle, entraînant dans son sillage d'autres secteurs d'une société excédée et exténuée par des années de maltraitance néolibérale. Face à cette flambée qu'il n'a pas su prévoir, l'exécutif applique la stratégie habituelle : répression policière, diffamation médiatique, diversion technologique (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « “Civic tech”, l'art de laisser causer »), concessions minimales. À quoi s'ajoute une tentative de division — entre bons et mauvais protestataires — qui pour l'instant semble vaine (lire « Soudain, la solidarité »). Le mouvement ne faiblit pas, et oblige à regarder en face des problèmes structurels : la persistance des inégalités face à l'éducation (lire « L'héritage des “Héritiers” »), l'inanité du discours méritocratique et la brutalité du tri social (lire « Les raisons du soulèvement »).
Entre l'Algérie et le Maroc, un rideau de fer
Relations diplomatiques rompues depuis 2021, différend à propos de l'ex-Sahara espagnol et course aux armements : les rapports exécrables entre Alger et Rabat ont de quoi décourager les partisans d'une union du Maghreb jadis espérée par les mouvements anticoloniaux. Aux confins orientaux du royaume chérifien, la population, longtemps tributaire de la contrebande entre les deux pays, oscille entre colère et fatalisme.
La ligne de chemin de fer existe encore ! À moitié recouverte de terre, souvent masquée par des épineux. Aucun train ne l'emprunte depuis trente ans. Un sentier cabossé la longe : notre moto tout-terrain permet de s'y engager. La plaine est vide, nous avons dépassé la dernière ferme, plus aucun berger ne fait paître ses moutons. À une centaine de mètres, un épais grillage surmonté de barbelés barre l'horizon. C'est la frontière ! El-Djazaïr, l'Algérie, juste en face. De l'autre côté, une large tranchée renforce l'aspect menaçant du dispositif. Soudain, un homme en uniforme surgit de derrière un talus. « Que faites-vous ici ? C'est interdit ! » Avec notre combinaison de motard, nous jouons au touriste égaré, avant de faire demi-tour, laissant les rails poursuivre en direction de Maghnia — une ville algérienne, dix kilomètres plus loin —, puis vers Oran.
À peine sommes-nous sorti du sentier qu'une camionnette de la gendarmerie royale nous force à remettre pied à terre. Un capitaine en descend, moustache sévère, escorté de deux adjudants. Contrôle des papiers, appels téléphoniques à la direction générale de la sûreté nationale, les vérifications s'éternisent. Nous engageons la conversation avec le plus jeune adjudant : « Les Algériens, ce sont vos ennemis ? — Ah non, ce sont nos frères ! Mais eux, ils ne nous aiment pas… Lors de la finale de la CAN [Coupe d'Afrique des nations, qui s'est tenue en janvier 2026 à Rabat], au lieu d'être avec nous, ils ont soutenu le Sénégal. C'est pas correct… (1) » Puis l'officier nous rend nos papiers. « Bienvenue au Maroc ! », lance-t-il avant de regagner son véhicule. Dès lors, la police marocaine nous surveillera pendant toute la durée de ce reportage.
Tranchées, grillages et barbelés
Cette scène s'est déroulée à quelques kilomètres au nord d'Oujda, capitale de la région de l'Oriental, dans le nord-est du Maroc. Mise en service à la fin du XIXe siècle pour préparer la pénétration française dans l'ancien sultanat — la France y prendra pied en 1912 sous la forme d'un protectorat —, la ligne de chemin de fer a permis, bien après les indépendances, une circulation facile entre les deux pays. D'autant que des familles ont toujours vécu de part et d'autre de la frontière. Une fluidité brusquement interrompue à l'été 1994, lorsque l'Algérie a décidé de fermer tous les points de passage terrestres avec son voisin occidental.
« Évidemment, on a alors arrêté de prendre le train », se rappelle Mme Fatima Baadid, une Algérienne de 103 ans que nous rencontrons à Berkane, près d'Oujda, entourée de sa descendance. Née en Algérie, elle a épousé un Marocain et s'est installée dans le pays de sa belle-famille. « Par la suite, mon mari nous conduisait avec les enfants au poste-frontière de Zouj Beghal, on donnait 200 dirhams au douanier [environ 18 euros], on traversait à pied, et de l'autre côté mon frère nous attendait avec sa voiture. » La combine a fonctionné une vingtaine d'années, avant que les tensions bilatérales ne s'accroissent encore.
En 2013, l'Algérie commence à creuser des tranchées de sept mètres de profondeur le long de la frontière entre Marsa Ben M'Hidi au nord (face à la ville marocaine de Saïdia) et Béni Ounif au sud (face à Figuig). Le Maroc réplique en dressant grillages et barbelés. « Le trafic de marchandises est devenu totalement impossible à partir de 2016 », affirme M. Abdellatif B. dans sa petite ferme située aux environs d'Oujda, au bout d'un chemin de terre qui mène à la frontière. Il sait de quoi il parle : lui-même est un ancien contrebandier. Aujourd'hui grand-père, il s'agit là du seul « métier » qu'il ait jamais exercé. Il nous reçoit avec beaucoup de gentillesse autour d'un tajine préparé par sa femme, mais ne nous parle qu'à la condition expresse de ne divulguer ni son nom ni la localisation de sa ferme. « Juste le fait de vous recevoir chez moi, ça me fait peur ! Au Maroc, il y a des informateurs partout, ils signalent tout à la police. » Il poursuit cependant : « Moi, c'était surtout l'essence. Un peu de semoule, un peu de farine, quelques médicaments, parce qu'en Algérie le gouvernement subventionne ces produits. Mais le gros de mon commerce, c'était bien l'essence. On travaillait toujours la nuit. Je m'approchais avec la voiture le plus près possible de l'Algérie, on chargeait les bidons vides sur une charrette, on marchait quatre cents mètres en traversant la frontière jusqu'à la ferme de mon cousin, qui est algérien. Là, on les échangeait contre des bidons pleins, puis chemin inverse et on rentrait chez nous, où nous attendaient les revendeurs au détail. Je payais à mon cousin 80 dirhams [7,30 euros] le bidon de trente litres, que je revendais 90 dirhams. En une nuit, avec trois voyages, je pouvais passer deux cents bidons. Vous pouvez calculer le bénéfice ! C'était la belle vie… »
Pendant plusieurs décennies, dans la région de l'Oriental, tout le monde roulait avec de l'essence algérienne. Au détail, le bidon coûtait 120 dirhams, soit 4 dirhams le litre, contre 9 dirhams à la pompe dans le reste du pays. Sur les routes entre Nador, Berkane, Saïdia, Oujda, El-Aïoun, Tendrara, Bouarfa et Figuig, les stations-service étaient quasi inexistantes — elles ont depuis poussé comme des champignons. « La population de cette région vivait de la contrebande, précise l'économiste marocain Najib Akesbi. Sur les souks d'Ahfir et de Béni Drar [petites villes situées entre Saïdia et Oujda], on ne vendait que des produits algériens. » Et de rappeler que « le trafic se faisait dans les deux sens, avec une exportation non déclarée de fruits et légumes marocains vendus en Algérie : oignons, pommes de terre, tomates, olives, mandarines… ».
Le Maroc moderne s'est toujours développé sur sa côte atlantique, et la région de l'Oriental — 2,3 millions d'habitants, soit environ 6 % de la population — donne aux quelques visiteurs une impression de triste abandon. « Après le verrouillage accru de la frontière, l'État nous a donné quelques subventions, une vache, des poulets, mais tous les projets ont capoté », se lamente M. Abdelmajid C., le gérant de l'unique snack d'un petit village perdu le long de la frontière, au sud d'Oujda. Comme la plupart de nos interlocuteurs, cet habitant de Touissite a retenu 2016 comme la date de fermeture réelle de la frontière — celle, officielle, de 1994 n'ayant pas changé grand-chose à son quotidien.
Une frontière conflictuelle
Bien plus au sud encore, la grosse ville de Bouarfa (trente mille habitants en 2024). M. Brahim D. y tient un minuscule salon de coiffure, à 20 dirhams la coupe. Combien de clients reçoit-il par jour ? « Entre deux et quatre… » Son ami Mohamed, le boucher du quartier, lui tient compagnie : « Ici, comme de l'autre côté de la frontière, nous avons une très belle race de moutons, les beni guil. Avant, on allait en chercher en Algérie, on les avait à 2 000 dirhams, on passait la frontière la nuit, et on les revendait ici le double ! Mais, depuis dix ans, c'est la misère… » La municipalité emploie quelques jeunes à balayer les rues, d'autres travaillent à la construction de maisons destinées aux « MRE », les « Marocains résidant à l'étranger », désignation qui englobe autant les immigrés qui ont quitté le pays que les jeunes générations de binationaux nées à l'étranger. En décembre, quelques princes émiratis prennent leurs quartiers d'hiver dans des ksour (villages fortifiés du désert) luxueusement aménagés afin d'y chasser l'outarde avec leurs faucons dressés à cet effet. Pour le personnel de maison, recruté à Bouarfa, le travail est saisonnier mais bien rémunéré : 150 dirhams la journée, contre 70 le reste de l'année. À part ça, que faire à Bouarfa ? « Rien, répond M. Saddik Kabbouri, enseignant d'arabe et de philosophie à la retraite. Lorsque la frontière était encore poreuse, les gens arrivaient à survivre grâce au trafic. Maintenant, ils ne vivent plus que de l'argent des MRE. »
Parmi les douze régions du Maroc, l'Oriental capte le quart de ces remises (2), loin devant toutes les autres. Damane Cash, Western Union, Cash Plus, MoneyGram, Chaabi Cash…, chaque village possède son lot d'agences — et on en compte vingt-trois juste à Bouarfa ! « En 2005, nous avons lancé un mouvement contre la vie chère, poursuit M. Kabbouri, avec un boycott des factures d'eau qui a duré pendant six ans. En 2011, nos manifestations pouvaient rassembler jusqu'à dix mille personnes, soit le tiers des habitants de Bouarfa. » Des tentatives — très symboliques — d'émigration collective vers l'Algérie ont même été organisées. Exaspéré, le pouvoir a frappé fort, emprisonnant la dizaine de leaders, dont M. Kabbouri. Le mouvement s'est alors essoufflé.
L'histoire de Bouarfa aurait pu suivre une trajectoire totalement différente. À l'époque coloniale, la ville connaît une expansion considérable avec l'exploitation de son sous-sol, riche en manganèse. Après le départ des Français en 1956, la région hérite d'une ligne de chemin de fer qui relie Bouarfa à Oujda (pour un accès du minerai à la mer Méditerranée), mais aussi à Colomb-Béchar (aujourd'hui Béchar), en Algérie. À vol d'oiseau, les deux villes ne sont distantes que de cent kilomètres.
Un système de prédation économique
En 1972, alors que les relations entre les deux voisins sont au beau fixe, Houari Boumediène et Hassan II lancent un projet d'exploitation commune de la mine de Gara Djebilet (à neuf cents kilomètres au sud-est de Béchar) (3), dont le gisement de fer serait l'un des plus importants du monde. Les habitants de Bouarfa, dont la mine de manganèse a peu à peu périclité, auraient pu y trouver de nouvelles activités. Las ! Trois ans plus tard, le conflit à propos du Sahara occidental enterre le projet. Ce dernier ressurgit au bout de cinquante ans : le 1er février 2026, comme un pied de nez à son voisin, le président algérien Abdelmadjid Tebboune inaugure une nouvelle ligne ferroviaire 100 % algérienne destinée à acheminer le minerai de fer de Gara Djebilet vers le port d'Oran.
Le rideau qui s'abat sur cette frontière étrangle un autre projet de coopération industrielle d'envergure : le gazoduc Maghreb-Europe (GME), destiné à transporter du gaz algérien vers l'Espagne, en passant par le Maroc et le détroit de Gibraltar. Lancé en 1993, soit un an avant la fermeture de la frontière, le projet se poursuit, et pendant vingt-cinq ans l'Algérie livre à l'Espagne du gaz extrait de Hassi R'Mel (le plus grand gisement de gaz naturel du continent africain, à 550 kilomètres au sud d'Alger), en franchissant la frontière marocaine au niveau d'Aïn Béni Mathar, à 90 kilomètres au sud d'Oujda. Pour ce droit de passage, le Maroc perçoit chaque année 60 millions de dollars, plus un milliard de mètres cubes de gaz permettant de produire 10 % de son électricité.
Après la rupture des relations diplomatiques en 2021, l'Algérie refuse de renouveler le contrat. Les tuyaux ne sont pas démantelés et sont en passe d'être utilisés dans un projet 100 % marocain : un gisement de gaz découvert à Tendrara (110 kilomètres au sud d'Aïn Béni Mathar) devrait bientôt être exploité par un consortium dominé par Mana Energy et l'Office national marocain des hydrocarbures et des mines (Onhym). Mais, pour les habitants de la région, les retombées économiques risquent d'être à peu près nulles. « Ce projet illustre le système de prédation qui mine l'économie marocaine », dénonce M. Abdelaziz Aftati, ancien député d'Oujda et membre du conseil national du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste, à la tête du gouvernement de 2011 à 2021). « Le chef du gouvernement, M. Aziz Akhannouch, possède des parts dans Sound Energy [qui détenait 20% du champ gazier]. Et Mana Energy est une holding royale. Vu l'état de pauvreté de la région, c'est un vrai scandale ! » Très proche de Mohammed VI, M. Akhannouch est par ailleurs propriétaire d'Afriquia, le premier réseau de distribution d'essence du Maroc, dont les stations-service couvrent maintenant toute la région.
Un rideau hermétique, vraiment ? Pour les petits contrebandiers comme notre hôte près d'Oujda, très certainement. Mais pas pour les gros. Malgré les grillages et les tranchées, deux trafics restent florissants : la drogue et les êtres humains. Ce sont aussi les plus difficiles à documenter. Dans les deux pays, aucun journaliste n'ose entreprendre la moindre enquête, et les médias se contentent de publier les communiqués de leurs gouvernements. Accuser le Maroc de propager le fléau de la drogue est une constante du pouvoir algérien. Le 28 février 2026, Tout sur l'Algérie (TSA), un média en ligne algérien, informe ses lecteurs que « deux narcotrafiquants marocains ont été abattus par l'Armée nationale populaire à Béni Ounif, à la frontière entre l'Algérie et le Maroc ». Le 15 mars, Algérie Presse Service (APS, l'agence de presse nationale) renchérissait : « Les réseaux de drogue provenant du Maroc menacent la sécurité et la stabilité régionales. » Aucune enquête ni aucun questionnement pour savoir comment un tel trafic est possible à travers une frontière aussi étanche. Et d'ailleurs, s'agit-il vraiment de narcotrafiquants ? Près de Bouarfa, nous avons retrouvé le frère d'un des deux hommes récemment tués par les gardes-frontières algériens. « Mon frère ne transportait aucune drogue ! », affirme M. Jiloul Azza, dont la famille appartient à la grande tribu Béni Guil, des semi-nomades installés de part et d'autre de la frontière depuis la nuit des temps. « Il rêvait juste de rejoindre l'Europe, en passant par Oran. Mais les Algériens haïssent les Marocains, et leurs soldats tirent sur nous dès qu'ils le peuvent ! »
Une chose est certaine : l'implication dans ces trafics de stupéfiants de hauts dirigeants des deux pays. Côté marocain, l'ancien président de la région de l'Oriental, M. Abdenbi Bioui, est accusé depuis 2023 d'avoir dirigé pendant vingt ans un vaste réseau ayant acheminé plus de deux cents tonnes de cannabis du Maroc vers l'Algérie. La première phase du procès a levé le voile sur la façon de procéder : à chaque point de transit, rapporte le portail marocain Médias24, le garde-frontière marocain s'organise pour détourner la caméra de surveillance, percevant 36 000 dirhams (environ 3 300 euros) par passage. Les transporteurs, souvent de simples agriculteurs, touchent 10 000 dirhams. Selon Omar Brouksy, auteur d'enquêtes courageuses sur la situation de son pays et sur les intérêts de la monarchie (4), M. Bioui, condamné à douze ans de prison en première instance et qui clame son innocence, « compte parmi les notables les plus influents du Parti authenticité et modernité », dont le fondateur n'est autre que M. Fouad Ali El Himma, un ami proche du roi et son conseiller le plus influent. Côté algérien, alors qu'aucune enquête n'a été menée officiellement, on peut soupçonner des complicités dans l'acheminement et la distribution de cette drogue. En 2018, la saisie de 701 kilos de cocaïne dans le port d'Oran a ainsi provoqué le limogeage du général-major Abdelghani Hamel, directeur général de la sûreté nationale, et d'une quinzaine d'autres généraux.
Le trafic d'êtres humains est beaucoup plus visible. On voit ces exilés, originaires pour la plupart d'Afrique subsaharienne, marcher par grappes sur la route entre Figuig et Bouarfa (cent dix kilomètres), sans aucun bagage, pas même une bouteille d'eau. Ils viennent de Béchar, ont franchi la frontière de nuit en escaladant les montagnes, chaussés de sandales, la peur au ventre. « Au moment de grimper sur les rochers, nous étions trente », raconte d'une voix épuisée M. Ahmoud Lamine, 20 ans, originaire de Guinée-Conakry, que nous rencontrons en train d'errer autour de la gare routière de Bouarfa en attendant le car de nuit qui le mènera à Oujda — le chauffeur fermera les yeux grâce à une enveloppe remise par un intermédiaire marocain. « Maintenant, nous ne sommes plus que six. Lorsque les soldats marocains nous attrapent, ils nous frappent, nous prennent notre argent et notre téléphone portable, et nous renvoient en Algérie. C'est très dur. » Quelques jours plus tôt, à Oujda, nous avions discuté avec M. Assade K., un Nigérian de 22 ans, bloqué dans la ville en attendant le bon moment pour tenter sa chance vers l'Espagne. « Autour d'Oujda, il y a plusieurs points de passage. Les tranchées sont très dangereuses, car elles sont profondes et remplies de boue glacée. Beaucoup meurent de froid, bloqués au fond. Mais si tu paies un passeur, des paysans algériens viennent remplir la tranchée avec des bottes de paille, alors c'est plus facile. Et ensuite, pour franchir le grillage marocain, le guide a creusé un petit passage en dessous. » M. Assade K. est d'autant mieux renseigné qu'il lui arrive de faire le guide. « Je suis payé 3 000 dinars algériens par personne [20 euros], avoue-t-il en riant. C'est mieux que les 100 dirhams que je gagne en travaillant huit heures sur un chantier marocain, non ? »
Une fois le grillage franchi, les exilés suivent l'ancienne ligne de chemin de fer — celle-là même que nous avons empruntée dans l'autre sens à moto — afin de s'orienter dans la nuit sans se faire repérer à cause de la lumière de leur téléphone. Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), 3 600 personnes auraient ainsi franchi la frontière en 2025. « Mais il comptabilise uniquement ceux qui déposent une demande d'asile, rectifie M. Hassane Ammari, infatigable militant pour l'aide aux migrants, à la tête d'une association établie à Oujda. En réalité, ils sont beaucoup plus nombreux. »
À l'image des lignes de chemin de fer, les postes-frontières semblent aujourd'hui figés dans le temps. Un panneau rouge indique en arabe « Passage interdit - Zone militaire », avec le dessin d'un appareil photo barré d'un trait. Mais attention ! Malgré cette impression d'image sépia, la frontière reste sous tension. Une tension sourde, difficile à décrire. Aux quelques endroits que nous réussissons à approcher, on repère un réseau de nouveaux postes de surveillance, complété par des caméras, des radars et des drones. Doit-on y voir les prémices d'une possible guerre ? La course aux armements est manifeste : selon les données de la Banque mondiale, le gouvernement algérien a consacré 21,5 % de ses dépenses à sa défense en 2024 (7,7 % en 2008), et le Maroc 11 % (10,4 % en 2008) — contre une moyenne de 3,4 % pour les pays de l'Union européenne (5). À l'été 2023, deux vacanciers franco-marocains ont été tués par les gardes-côtes algériens. Venus passer leurs vacances dans la ville balnéaire de Saïdia, ils s'étaient éloignés du rivage sans se rendre compte qu'ils avaient pénétré dans les eaux algériennes. Encore récemment, des coups de feu ont été tirés autour des oasis de Figuig et d'Ich (lire « Coups de feu à la frontière »).
Bin Lajraf, à la sortie sud de Saïdia, constitue un poste d'observation intéressant. Sur ce tronçon de frontière, le seul aisément accessible en voiture depuis le Maroc et l'Algérie, des parkings ont été aménagés de part et d'autre de l'oued Aghbal, à une centaine de mètres de distance. Les familles séparées depuis trente ans viennent se saluer, tout en se parlant au téléphone via WhatsApp. Drapeaux algériens d'un côté, marocains de l'autre, les selfies pris à Bin Lajraf sont un classique des réseaux sociaux. « Ça nous fait plaisir de voir nos frères algériens, confie un touriste venu de Fez. La frontière est fermée depuis tellement longtemps… »
Tout cela paraît très bon enfant. Mais, lorsqu'on mentionne, de l'autre côté de l'oued, la présence de drapeaux palestiniens et de slogans critiquant le rapprochement entre Rabat et Tel-Aviv, le ton se crispe : « Nous, on soutient vraiment le peuple palestinien, on leur envoie de l'aide humanitaire. Alors que les Algériens, ils brandissent des drapeaux, mais ils ne font rien. Ils n'ont même pas le droit de manifester, ils vivent dans une dictature. Nous, on a la liberté ! » Depuis la normalisation des relations entre le Maroc et Israël fin 2020, la question palestinienne est devenue, avec celle plus ancienne du Sahara occidental, le point d'achoppement le plus sensible entre les deux pays.
Une presse de caniveau alimente l'hostilité
En janvier 2026, une touriste de nationalité israélienne est venue à Bin Lajraf brandir le drapeau de son pays, provoquant un embrasement de la Toile. « Nous, on ne baisse pas notre froc face aux sionistes ! », écrivent certains internautes algériens. « Vous êtes un peuple d'assistés incapables de travailler. Sans le pétrole, vous êtes des sous-développés ! », répondent des facebookers marocains en postant des photographies de leur train à grande vitesse et de leurs autoroutes. « En Algérie, les attaques frontales contre le Maroc reçoivent le soutien direct des autorités, précise l'économiste Fouad Abdelmoumni, par ailleurs grande figure du militantisme pour les droits humains au Maroc — menacé de prison, il est actuellement réfugié en Suisse. Au Maroc, les tâches sont distribuées. Le roi insiste sur la fraternité et la main tendue, tandis qu'une presse de caniveau, financée par les services secrets, s'occupe d'alimenter l'hostilité antialgérienne. »
Finalement, qui empêche la réouverture de la frontière ? Officiellement, il semble que ce soit surtout Alger. « Si demain la frontière est ouverte, en plus de la reprise de la contrebande, des centaines de milliers de touristes algériens vont se précipiter au Maroc, affirme M. Akesbi. L'Algérie produisant très peu de biens de consommation, nos produits vont aussi se déverser sur leur marché. Économiquement, l'Algérie sera perdante. » Mais l'économie ne suffit pas à expliquer ce blocage contre nature entre deux voisins si proches sur les plans religieux, culturel et linguistique. « Chacun a besoin de l'autre pour construire une image d'unité nationale mise à mal par la réalité », explique la politiste franco-tunisienne Khadija Mohsen-Finan. Dans la situation de restriction des libertés démocratiques qui caractérise les deux pays, la frontière n'est pas près de rouvrir. Ni le train Oujda-Oran de redémarrer.
(1) Nous aurions aimé recueillir l'opinion des Algériens, mais les autorités de leur pays nous refusent tout visa.
(2) « Renforcer le lien intergénérationnel entre les Marocain(e)s du monde et le Maroc », avis du Conseil économique, social et environnemental, 9 novembre 2022. Au niveau national, ces envois de fonds représentent 8 % du produit intérieur brut (PIB).
(3) Lire Akram Belkaïd, « “Une paix permanente pour les siècles à venir” », dans Manière de voir, n° 181, « Le Maghreb en danger… », février-mars 2022.
(4) Omar Brouksy, Maroc, fin de règne, Nouveau Monde, Paris, 2026.
(5) Lire aussi Lakhdar Benchiba et Omar-Lotfi Lahlou, « Bras de fer entre le Maroc et l'Algérie », Le Monde diplomatique, janvier 2022.
Politiques du polar
Cette étude va à l'encontre des idées communément admises sur le polar contemporain, — ici, le roman noir et le policier français de ces vingt dernières années. L'aura de Jean-Patrick Manchette a longtemps jeté un voile politiquement progressiste sur une production qui en fait a pris ses distances avec cette filiation. Aurélien Masson, ancien directeur de la « Série noire », parle d'ailleurs d'une « génération de dégagés ». Le polar actuel n'assène plus des vérités politiques, il serait plutôt agnostique dans le domaine. Outre l'analyse de romans, il s'agit ici, et c'est une approche originale, d'évaluer l'interaction avec les politiques culturelles publiques et les manifestations accompagnant la promotion du genre. Sa dimension sociétale semble se retrouver dans les canaux de diffusion que sont les critiques, les festivals et les tables rondes en librairies et bibliothèques, tous concourant à faire de « l'objet polar » un instrument d'éducation à la démocratie. Le personnage du « flic » est également commenté de façon éclairante : policier, mais non représentatif de l'institution, et souvent dans un « rapport clandestin à l'enquête judiciaire ».
Éditions Amsterdam, Paris, 2025, 176 pages, 18 euros.
Tintin au pays des fascistes
Léon Degrelle (1906-1994), chef de file des collaborationnistes wallons durant la seconde guerre mondiale, soutient, dans son autobiographie posthume, interdite pour négation de crimes contre l'humanité, avoir inspiré à Hergé son héros. Sébastien Bourdon, journaliste spécialiste de l'extrême droite, revient sur les relations qui ont toujours uni les deux hommes, sur la carrière d'Hergé, mise sur orbite par la presse pronazie, ses dessins antisémites, effacés au fil des rééditions mais toujours à la demande de son éditeur, ses amis qu'il accueillera au Journal Tintin pendant ses premières années, véritable « pépinière à collaborateurs ». Lui-même, à défaut de s'excuser, reconnaîtra avoir cru que « l'avenir de l'Occident pouvait dépendre de l'Ordre nouveau ». Alors, Tintin est-il fondamentalement un « défenseur des opprimés » ou un « sauveur blanc » ? Pour l'extrême droite, le doute n'est pas permis : il est bien « uno di noi » (l'un des nôtres). Et pour Bourdon, si ses aventures ne relèvent d'aucune idéologie, elles offrent bien une vision du monde « résolument fascisto-compatible ».
Divergences, Quimperlé, 2026, 180 pages, 16 euros.
Manuel contre la mise en échec scolaire
Partant du postulat que « la pédagogie est l'ensemble des stratégies d'affection », Nicolas Kaczmarek propose de remettre la pratique enseignante au centre des enjeux scolaires. L'auteur est professeur d'histoire et géographie et exerce depuis près de vingt ans en réseau d'éducation prioritaire (REP). Il entend rappeler que « le cœur du métier est d'enseigner des savoirs et savoir-faire avant tout disciplinaires », et entreprend de définir une école qui puisse être le « lieu de la joie de comprendre ». La construction d'un cadre d'apprentissage centré sur la compréhension collective et l'entretien de la capacité critique de l'élève envers le travail enseignant pourrait y contribuer. C'est d'ailleurs en situant le système scolaire dans la société actuelle et les rapports de domination qui la traversent qu'il expose ses réflexions en faveur d'une pédagogie de l'exigence intellectuelle et examine l'évolution de ses pratiques, gardant en ligne de mire une école de l'émancipation.
La Dispute, Paris, 2026, 160 pages, 15 euros.
État
L'article « Pourquoi il faut réenchanter l'État » (octobre) a fait réagir M. Patrick Rion :
Je garde le souvenir de ma jeunesse, dans les années 1980, où un libéralisme montant discréditait l'État par l'argument des coûts exorbitants engendrés par une lourdeur administrative jugée inefficace, voire parasitaire. Discours d'ailleurs largement applaudi par une large majorité des populations de l'époque. Seul, donc, le libéralisme de marché serait en mesure de remédier à ce délabrement de la structure sociale. (…) Mais que fait au juste le secteur privé devenu largement tertiaire ? Il fait fonctionner des fonctionnaires qui, pour leur grande majorité, fonctionnent non plus au contact du public mais à celui des écrans qui leur ont été imposés. Et pour enrichir les actionnaires en appauvrissant les collectivités publiques. Il faudrait donc déplorer l'obsolescence du secteur public pendant que celle-ci est organisée par l'État, en mode partenariat public-privé. (…) Et gageons qu'avec le numérique institutionnalisé la tendance n'est pas près de s'inverser.
Beyrouth
« Beyrouth, les sens de la fête » (octobre) a inspiré quelques réflexions à Mme Aela Menguy :
L'idée de fête contraste avec le contexte de guerre permanente que connaît la capitale depuis des décennies. L'usage du pluriel fait sans doute référence à la pluralité des sentiments parmi les auteurs et autrices cités, entre ivresse, nostalgie, quête du passé, avec en toile de fond la guerre et l'histoire politique du Liban. Tous les exilés qui fuient une guerre ou une crise économique se nourrissent en partie des images du passé pour affronter la réalité à laquelle ils sont confrontés. Le Liban particulièrement se distinguerait-il tout de même en cela que le thème revient de façon récurrente dans les discussions ? Peut-être en raison du nombre important des membres de la diaspora rapporté à la population locale. Peut-être aussi parce que le phénomène est amplifié par l'idée d'un âge d'or du Liban vu comme un pont reliant jadis Orient et Occident, âge d'or qui repose en partie sur une vision occidentale. La fête, les cabarets, les déambulations nocturnes des Libanais entre Paris et Beyrouth renvoient à un imaginaire projeté depuis l'époque du mandat français sur la capitale libanaise et bien ancré dans la mémoire collective… C'est un peu l'Alexandrie de Lawrence Durrell. Au-delà de la ville comme cadre de déambulations et de nuits festives pour celles et ceux qui y reviennent, il faut aussi parler de ceux qui restent et pour qui la fête n'est plus d'actualité depuis longtemps, en particulier dans les quartiers pauvres de la ville et de ses alentours visés par les bombes israéliennes ; ceux qui restent parce qu'ils n'ont pas le choix ou pour résister face aux destructions infligées par l'ennemi. Beyrouth est une ville plurielle où plusieurs communautés coexistent et sont unies dans le même destin malgré les tentatives de division. Peut-être la nostalgie des nuits douces est-elle une arme nécessaire pour faire face aux malheurs de l'histoire et ne pas sombrer dans le désespoir, mais elle ne doit pas faire oublier un autre présent, celui de la nécessaire lutte politique pour la survie du pays face aux tentatives à répétition de conquête, de mise sous tutelle, voire d'annexion. C'est une autre facette de Beyrouth qu'il ne faut pas oublier.
Israël
M. Pierre Leyraud s'interroge sur la notion d'État théocratique, évoquée dans l'article d'Ilan Pappé « L'État de Judée contre Israël » (octobre) :
Depuis la loi du 19 juillet 2018 dite « Israël, État-nation du peuple juif », Israël est déjà un État ethno-théocratique. En effet, selon ce texte, seuls les Israéliens juifs ont le droit de se prononcer, c'est-à-dire de voter, sur les questions fondamentales concernant la nature et le devenir de l'État d'Israël. De plus, quand on sait que le fait d'être juif, peu importe que l'on soit croyant ou non, s'obtient, sauf exceptions, par la filiation avec une mère juive et que cette règle est directement issue des textes religieux juifs, la religion est donc déjà bien présente dans l'ethnicité du peuple juif. (…) Quand Ilan Pappé parle d'« un combat existentiel entre des projets antagonistes, d'une lutte à mort autour de la vocation même de cet État fondé en 1948 », il est important de situer ce combat, entre les Israéliens juifs religieux et les Israéliens juifs laïcs, à l'intérieur d'un consensus fort sur le fait qu'Israël doit être un État-nation uniquement pour les Israéliens juifs, les autres Israéliens (environ 20 %) étant des citoyens de seconde zone.
Le soutien intéressé de Londres à Kiev
Depuis le début du conflit, le Royaume-Uni compte parmi les principaux contributeurs à l'effort de guerre ukrainien. Ce choix intangible, justifié par de nobles principes, a des motivations économiques moins chevaleresques.
C'est un labyrinthe de tuyaux métalliques et de citernes géantes. Le site industriel de l'île de Grain, dans le sud-est de l'Angleterre, s'étend sur une plaine marécageuse de plus de 240 hectares. La laideur de son architecture n'a d'égale que son importance géopolitique : il s'agit du plus grand terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) d'Europe et du huitième au monde. Avant la guerre en Ukraine, l'Europe n'en avait guère besoin. Le gaz russe acheminé par pipeline lui suffisait amplement. Mais, quand le conflit a débuté, la diminution drastique de l'approvisionnement russe a rendu cette infrastructure indispensable.
Pour éviter une grave crise énergétique, il a en effet fallu trouver du gaz ailleurs. Le GNL représentait la solution la plus évidente. Transporté par tanker du Qatar et des États-Unis, le combustible fossile doit ensuite être regazéifié par un terminal spécialisé. Lequel terminal a lui-même besoin d'être raccordé à un réseau de pipelines acheminant le combustible jusqu'aux consommateurs. Au début de la guerre, le continent ne possédait pas suffisamment d'infrastructures de ce type. L'Espagne disposait de sept terminaux méthaniers mais était mal raccordée au reste de l'Europe. L'Allemagne avait tellement confiance dans le gaz russe qu'elle n'en avait aucun. Le Royaume-Uni en possédait trois, reliés à la Belgique et aux Pays-Bas par deux pipelines sous-marins.
Ces pipelines fonctionnent désormais à plein régime, et l'île de Grain est devenue l'un des principaux points d'entrée du GNL sur les marchés énergétiques du continent. Son revenu net annuel a doublé depuis le début de la guerre. Cela attire les investisseurs : l'année dernière, épaulé par un fonds d'investissement américain, le géant britannique de l'énergie Centrica a racheté le terminal gazier dont la valeur est estimée à 1,5 milliard de livres sterling (1,8 milliard d'euros). Son ancien propriétaire, National Grid, n'est pas le seul groupe à s'être rempli les poches grâce au conflit. Dès l'été 2022, les profits de Shell avaient doublé, et ceux de BP, triplé (1). Les dirigeants de ces entreprises se sont félicités de leur bonne fortune. Mais la chance n'a rien à voir là-dedans.
À la fin du mois de juin 2021, un informateur anonyme a transmis à la BBC une liasse de documents trouvés à un arrêt de bus, à proximité du terminal de Grain (2). Ils contenaient la retranscription d'une discussion entre de hauts responsables britanniques. Ces derniers s'interrogeaient sur le trajet que devait emprunter une frégate de la marine, le HMS Defender, pour rejoindre Batoumi, en Géorgie, depuis Odessa. Fallait-il qu'il prenne l'itinéraire le plus sûr, en restant à bonne distance de la Crimée ? Une autre route, l'amenant à seulement dix-neuf kilomètres de ses côtes, pourrait-elle susciter une réaction de la part des Russes ? Ce ne serait « ni prudent ni professionnel », pouvait-on lire. C'est pourtant cette solution qui fut choisie.
Pour qu'un éventuel affrontement obtienne le plus d'écho possible, on prit soin d'embarquer deux journalistes britanniques sur le navire. Le 23 juin, alors que le HMS Defender se trouvait au large de la Crimée, la Russie montra les muscles : ses garde-côtes se sont approchés à cent mètres du navire pendant que ses avions de chasse le survolaient. Six mois plus tard, à la mi-janvier 2022, le Royaume-Uni fut l'un des premiers États européens à livrer des armes de défense à l'Ukraine : deux mille missiles portatifs, qui contribuèrent, quelques semaines plus tard, à stopper les colonnes de chars russes avançant sur Kiev.
Dons aux conservateurs
Les Britanniques exhortaient les Européens à les imiter. Et cette attitude n'a pas varié depuis le début de la guerre. Un député conservateur se rengorgeait auprès de NBC News (4 juin 2023) sur le fait que son pays ait « sans le moindre doute été à la pointe s'agissant de pousser et d'encourager les autres à faire preuve de plus de courage politique ». Lorsque les autres capitales hésitaient, Londres livrait des armes à leur place.
En mai 2022, le Royaume-Uni aida à acheminer vers l'Ukraine des missiles antinavires danois. En juin, il y envoya des missiles à longue portée. En mars 2023, il fut aussi le premier pays à livrer des chars à l'Ukraine. Une quantité modeste qui suffit à convaincre l'Allemagne et les États-Unis de faire de même.
Au début du conflit, le pays était dirigé par M. Boris Johnson, conservateur qui aime à se présenter comme la réincarnation de son héros politique, Winston Churchill. En mai 2022, il déclara que l'Ukraine vivait son « heure de gloire » lors d'un discours prononcé devant le Parlement ukrainien. Il affichait alors sa complicité avec le président Volodymyr Zelensky, s'entretenait avec lui une fois par semaine. Le Royaume-Uni était, à la fin de son mandat, le pays qui avait, juste derrière les États-Unis, fourni l'aide militaire la plus importante à l'Ukraine, pour un montant de 2,3 milliards de dollars (2 milliards d'euros) (3).
Les Ukrainiens lui en furent grandement reconnaissants : un café de Kiev servait même un « Boris Johnsonyuk », une pâtisserie couronnée de meringue et d'une boule de glace à la vanille, hommage à la tignasse blonde du premier ministre (The New York Times, 13 juin 2022). Mais la générosité de M. Johnson n'était peut-être pas désintéressée.
En effet, selon un article publié fin 2021 par le Mirror, le Parti conservateur entretenait des liens étroits avec le secteur de l'énergie britannique, dont il avait reçu 1,5 million de livres sterling (1,8 million d'euros) depuis 2019. Un rapport publié deux ans plus tard faisait état de dons d'un montant de 3,5 millions de livres sterling (4,2 millions d'euros). Un chiffre sous-estimé, d'après des calculs effectués en 2024 : c'était à 8,4 millions de livres sterling (10 millions d'euros) que s'élevaient les dons faits au parti par le secteur fossile depuis décembre 2019 (4). Un nom revient sans cesse, celui de M. Christopher Harborne, un milliardaire propriétaire d'entreprises faisant commerce de jets privés, carburants aéronautiques, robots de déminage et drones militaires. En mars 2023, le Guardian révélait que M. Harborne avait ainsi fait don de 1,5 million de livres sterling au Parti conservateur — comme il le fit, en novembre 2022, d'un million de livres sterling (1,2 million d'euros) à une entreprise dirigée par M. Boris Johnson. Ce dernier lui permit de rencontrer M. Zelensky en septembre 2023, lors d'un voyage à Kiev (5).
Le système politique britannique traverse une période d'instabilité. Quatre premiers ministres — deux conservateurs et deux travaillistes — se sont succédé depuis le départ de M. Johnson, en septembre 2022 (lire « De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde »). Néanmoins, le Royaume-Uni, à la différence des États-Unis, n'a jamais fléchi dans son soutien à l'Ukraine. Cette énigme s'explique aisément.
Depuis le début de la guerre, Londres a accordé à Kiev une aide totale de 25 milliards de livres sterling (29,8 milliards d'euros), dont 16 milliards sous forme d'aide militaire. Un soutien en grande partie conditionnel : l'Ukraine ne peut s'en servir que pour acheter de l'armement britannique. Il s'agit, en d'autres termes, d'un stimulus pour le secteur de la défense, qui emploie quelque 200 000 personnes.
Le rôle essentiel de la City
Les tories soutiennent la guerre parce qu'ils frayent avec les magnats de l'énergie et les entreprises d'armement, dont ils reçoivent des dons. Quant aux travaillistes, ils savent que le soutien à l'Ukraine permet de créer des milliers d'emplois dans les régions de Sheffield et de Belfast, où le Labour souhaite conserver les faveurs de syndicats dont les adhérents travaillent dans ces usines. Lorsque les armes arrivent en Ukraine, elles sont mises à l'épreuve de la technologie russe. L'Ukraine est donc, pour l'armée et l'industrie de défense britanniques, un laboratoire et un moyen de perfectionner leurs armes comme de les rendre compétitives sur le marché mondial.
La City londonienne joue elle aussi un rôle essentiel. Avec d'autres banques européennes, elle aide à lever les fonds nécessaires à l'effort de guerre ukrainien. Londres a lourdement insisté pour que les banques russes soient déconnectées du système Swift, et Moscou, exclu des marchés monétaires internationaux. Le Royaume-Uni utilise les profits rapportés par les actifs russes gelés pour acheminer l'aide à Kiev. Le marché de l'assurance Lloyd's de Londres couvre les risques du commerce maritime de l'Ukraine. Un jour, lorsque la guerre aura pris fin, la City sera l'un des principaux acteurs de sa reconstruction.
À cela s'ajoute l'enjeu de la sécurité alimentaire. Au contraire du continent, les Britanniques sont des importateurs de denrées. Leurs agriculteurs ne disposent pas des fortes protections dont bénéficient leurs homologues allemands ou français. L'achat de produits ukrainiens bon marché représente donc une aubaine pour les deux pays : l'Ukraine a doublé ses exportations vers le Royaume-Uni depuis le commencement de la guerre.
En août 2022, Londres avait annoncé un programme d'un montant de 10 millions de livres pour réparer les voies de chemin de fer ukrainiennes permettant de transporter les récoltes vers les ports (6). Grâce aux armes fournies pour protéger ses navires commerciaux, l'Ukraine a ainsi pu exporter ses récoltes en 2023 et 2024.
Ces multiples retombées économiques expliquent que Londres ait continué de soutenir l'Ukraine après le départ de M. Johnson, malgré quatre changements de premier ministre, et sans pression de Washington. L'île de Grain est essentielle à ce dispositif. En acquérant 50 % de son terminal gazier, Centrica a fait le pari que le gaz russe ne reviendrait pas en Europe (7). L'entreprise aurait donc beaucoup à perdre avec le retour de la paix et la réouverture des pipelines. La rapacité britannique n'est pas une faveur faite aux suzerains américains, mais un moyen de préserver les investissements nationaux.
(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)
(1) Thomas Kingsley, « Anger as BP profits triple to $8.5bn amid soaring household energy bills », The Independent, 2 août 2022.
(2) Paul Adams, « Classified Ministry of Defence documents found at bus top », BBC, 27 juin 2021.
(3) « PM announces further £1 billion in military support to Ukraine », 30 juin 2022.
(4) Rachel Wearmouth, « Fresh sleaze claims as Tories take 1,5 million from oil and gas donors under Boris Johnson », Mirror, Londres, 12 novembre 2021 ; Sam Bright, « Tories have received £8.4 million from fossil fuel interests, polluters, and climate deniers since 2019 election », DeSmog, 23 mai 2024, www.desmog.com
(5) Helena Horton, « £3.5 m of Tory donations linked to pollution and climate denial, says report », et Tom Burgis, « The £1 m man : why did Boris Johnson take his donor to Ukraine ? », The Guardian, Londres, respectivement 30 mars 2023 et 10 octobre 2025.
(6) « New UK-Ukraine transport partnership to rebuild war-torn infrastructure », gouvernement du Royaume-Uni, 25 août 2022.
(7) « Investment in Grain LNG », 14 août 2025.
De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde
En succédant à M. Starmer en juillet dernier, M. Burnham a fustigé les « mauvaises directions » prises par le Royaume-Uni depuis les années 1980. Il est toutefois peu probable que le nouveau premier ministre — moins guindé et plus habile que son prédécesseur, mais issu comme lui de la droite du Labour — parvienne à fixer un nouveau cap gouvernemental et à infléchir significativement la trajectoire du pays.
Monsieur Andrew (« Andy ») Burnham s'est installé au 10 Downing Street le 20 juillet 2026. Depuis la démission de M. David Cameron, consécutive au référendum sur le Brexit, en 2016, le Royaume-Uni a connu six premiers ministres. À titre de comparaison, les six précédents — James Callaghan, Margaret Thatcher, MM. John Major, Anthony Blair, Gordon Brown, David Cameron — avaient à eux tous gouverné le pays durant une quarantaine d'années. Le modèle parlementaire de Westminster repose sur un scrutin uninominal à un tour, où le premier arrivé l'emporte. Depuis la première guerre mondiale, il est dominé par le Parti travailliste et le Parti conservateur. Les défenseurs de ce régime avaient coutume de soutenir que, bien qu'il soit moins représentatif que les scrutins proportionnels en vigueur dans nombre de pays du continent européen, il présentait l'avantage de la stabilité. Contrairement aux Latins intempérants, aux Teutons et aux Slaves portés sur l'autocratie, les électeurs britanniques pouvaient compter sur des dirigeants expérimentés qui, tenant bon la barre, permettaient à leur pays de traverser les turbulences politiques et économiques. Mais, à l'évidence, quelque chose ne va plus.
Jeter quelques miettes à la gauche
Une certaine fébrilité, semble s'être insinuée dans le système bipartisan. Sur les six derniers premiers ministres, un seul a accédé à la fonction par la voie traditionnelle, c'est-à-dire en remportant une élection générale. Après la démission de M. Cameron, ce sont les tories qui désignèrent Mme Theresa May. Lorsqu'elle se retira à son tour, brisée par l'intransigeance de son camp durant les négociations du Brexit, le parti choisit M. Boris Johnson, en juillet 2019. Et quand celui-ci tomba en disgrâce auprès des médias, des sondages d'opinion et de son propre groupe parlementaire pour avoir fait la fête durant la pandémie de Covid, Mme Elizabeth (« Liz ») Truss fut choisie pour le remplacer par les conservateurs, en septembre 2022. De même pour M. Rishi Sunak en octobre 2022, sa prédécesseure ayant démissionné après une offensive des marchés obligataires et, une fois de plus, de son groupe parlementaire.
M. Keir Starmer jurait de rompre avec ce schéma. Il devint premier ministre en juillet 2024 à la suite d'un triomphe aux élections générales, qui permit au Labour de remporter 410 sièges sur les 650 que compte la Chambre des communes. Il promettait le « changement », le rétablissement de la stabilité, un gouvernement fondé sur la compétence et la mesure. Un an après le scrutin, son gouvernement « exemplaire » n'était déjà plus soutenu que par 23 % des sondés et faisait face à une rébellion des parlementaires travaillistes. Il y eut des scandales, des revirements et des excuses. Lors des élections locales de mai 2026, le Labour fit jeu égal avec les conservateurs et les Verts, en obtenant 17 % des voix, tandis que le parti d'extrême droite Reform UK remportait 26 % des suffrages. M. Starmer remit sa démission le 22 juin. Jamais, depuis Ramsay MacDonald en 1924, un premier ministre travailliste n'était resté si peu de temps en fonctions.
M. Burnham est un produit de l'aile droite du Labour. Il a commencé sa carrière politique en tant qu'assistant parlementaire d'une blairiste pure et dure. Devenu en 2001 député de Leigh, circonscription du Grand Manchester, il soutint ardemment la guerre en Irak. Il gravit les échelons du parti grâce à une série d'alliances au sein de sa droite, puis, sachant ne se fâcher avec personne, fut nommé ministre de la santé par le premier ministre Gordon Brown en 2009-2010. Il passa ensuite sept ans sur le premier banc de l'opposition avant de se faire élire maire du Grand Manchester. Durant son mandat, le centre-ville se remplit de gratte-ciel, les appartements de luxe se multiplièrent, les loyers explosèrent. Dans l'agglomération, Manchester et Salford connurent un mini-boom économique, Stockport et Oldham, la stagnation. À Trafford et Bury, la désindustrialisation et le déclin se poursuivirent. Réplique, à l'échelle régionale, des inégalités de développement qui grèvent le reste du pays. Son bilan de ministre de la santé est tout aussi étincelant. Il engagea notamment la privatisation de l'hôpital de Hinchingbrooke dans le Cambridgeshire, laissant aux contribuables le soin de régler une note de 10 millions de livres sterling. Dans le même temps, il fit pleuvoir les contrats sur une entreprise du bâtiment criblée de dettes, Carillion, qui fit faillite quelques années plus tard alors que la reconstruction du Royal Liverpool Hospital était loin d'être achevée.
M. Burnham se caractérise par ses talents de démagogue. C'est tout naturellement qu'il distribue les accolades et les marques d'affection aux électeurs. Il a plus de difficultés à s'acquitter des tâches ingrates allant avec la fonction de premier ministre : fixer un cap pour le pays ou annoncer des mauvaises nouvelles. Mais, d'un tempérament plus œcuménique que Starmer, il a compris que le travaillisme consiste à jeter à la gauche modérée les quelques miettes dont elle a besoin pour garder la foi dans un parti dominé par sa droite depuis sa fondation au début du XXe siècle. Sous la direction de Ramsay MacDonald dans les années 1920 puis de Clement Attlee au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Labour entendait maintenir un empire déclinant, mais en assouplissant le joug colonial. Du temps de MM. Blair et Brown, il voulait faire du pays un auxiliaire — financièrement dérégulé — de l'hégémonie militaire de Washington. La direction du parti a aussi joué les sergents recruteurs pendant la Grande Guerre, supervisé la partition de l'Inde et rendu possible la Nakba en Palestine, réprimé dans le sang les luttes d'indépendance kényane et malaisienne, taillé dans les dépenses publiques de santé pour financer la bombe atomique et la guerre de Corée. Plus récemment, il a défendu avec ardeur l'élargissement de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) mais aussi les guerres contre la Yougoslavie, l'Afghanistan, l'Irak, la Libye, Gaza et, par procuration, la Russie.
Ces politiques ont très souvent suscité la révolte de son aile gauche et de sa base électorale, qui préfèrent la protection sociale à la guerre. Depuis toujours, celles-ci ont besoin de se consoler avec de petites victoires. D'où la rassurante vidéo publiée par M. Burnham début juillet : il y regrettait que, sous la direction de M. Starmer, le Labour n'ait pas « fait ce qu'il fallait » à propos de Gaza et promettait, sans plus de précisions, de « faire mieux » (1). Or, comme le disait une figure mancunienne du parti, sur cette question comme sur bien d'autres, M. Burnham « saute dans tous les sens comme un poisson échoué au bord d'un canal » (Financial Times, 12 juin 2026). Il a ainsi déclaré que le Royaume-Uni ne devait pas être soumis aux marchés mais a tenu à les rassurer quant à son sérieux budgétaire. Même s'il avait défendu le maintien de son pays dans l'Union européenne, il a expliqué, pendant sa campagne dans la circonscription de Makerfield — qui avait majoritairement voté « leave » —, qu'il serait préférable de ne pas rouvrir une question aussi polarisante. Avant de plaider en faveur d'une remise en cause du Brexit, qu'il attribue à des ingérences russes (2)… S'agissant de la Palestine, il n'a cessé de changer d'avis. En 2015, alors qu'il brigue la direction du Labour, il rejoint les Amis travaillistes d'Israël, qualifie de « malfaisante » la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), chante les louanges de la déclaration Balfour — « un exemple des valeurs britanniques en action » —, vante la « longue histoire [d'Israël] en matière de protection des minorités et de promotion des droits civils » et déclare que, s'il devenait chef du parti, ce serait le premier pays dans lequel il se rendrait (3). Mais, toujours attentif au sens du vent, il se montre à présent plus mesuré.
Malaise économique sans remède
La droite du Labour domine son gouvernement. Pour chef de cabinet, il a choisi un blairiste, M. James Purnell, et promu le faucon John Healey au poste de chancelier de l'Échiquier. Comme l'ensemble de ses prédécesseurs, celui-ci a fini par se ranger à la sagesse des mandarins du Trésor, après avoir démissionné du ministère de la défense en juin parce que le précédent locataire du 10 Downing Street refusait d'augmenter le budget militaire. M. Burnham a aussi conforté Mme Shabana Mahmood au poste de ministre de l'intérieur, où elle a les coudées franches pour continuer à persécuter les militants propalestiniens, à s'attaquer à l'immigration « irrégulière » ou à restreindre la protection offerte aux demandeurs d'asile et le droit au séjour permanent.
À la différence de celle de M. Starmer, la nouvelle équipe gouvernementale admet la crise du modèle représentatif. La réforme qu'elle envisage a pour pilier la décentralisation régionale. Elle a déjà créé un avant-poste de Downing Street à Manchester (« Number 10 North ») et doté M. Burnham d'un bureau à la Heron House, sise à Albert Square, qui possède déjà les dispositifs de sécurité requis puisqu'elle est le siège des services de renseignement. Presque tous les gouvernements britanniques, y compris conservateurs, promettent davantage de pouvoir et de richesse aux régions. On ignore encore si M. Burnham compte décentraliser les ressources, donc redistribuer les richesses vers les territoires les plus pauvres, ou bien l'autorité, donc affaiblir le gouvernement.
Surtout, le Parti travailliste n'a pas de remède au malaise économique du pays, racine du mécontentement politique. Le problème est ancien. Après la guerre, une partie de l'Europe connut une longue période d'embellie économique : on parla de Wirtschaftswunder, de miracolo economico ou de « trente glorieuses ». La hausse de la natalité, l'intervention de l'État, les prix bas de l'énergie, le progrès technique et la paix durable favorisèrent la prospérité : la croissance moyenne atteignit 5 % par an en France, plus de 5 % en Allemagne et en Italie, sans parler des 9,3 % du Japon. Au Royaume-Uni, elle n'était que de 2,9 %. C'est au cours des années 1990 et 2000, grâce au développement du secteur financier, que le produit intérieur brut (PIB) britannique rattrape ceux de la France et de l'Allemagne, qui diminuent. Mais, depuis la crise de 2008, les performances économiques sont inférieures à celles de pays équivalents. Selon une étude conduite par un think tank et un laboratoire universitaire, la croissance annuelle de la productivité est deux fois moindre que la moyenne des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — 0,4 % contre 0,9 % —, et l'écart de productivité avec l'Allemagne, la France et les États-Unis a doublé depuis 2008. Les salaires ont stagné ou diminué. On estime qu'au cours des quinze dernières années la perte de salaire annuelle est en moyenne de 10 700 livres sterling (12 760 euros) par travailleur. Les revenus des ménages les plus défavorisés sont inférieurs d'un tiers à ceux des ménages équivalents en France. Dans le même temps, la dette publique est passée de 36 % à 100 % du PIB, les intérêts représentant chaque année 3,6 % de celui-ci — plus qu'en France (4).
Ce triste bilan s'explique par le ralentissement de la croissance et la hausse des inégalités. Les chocs en cascade de ces dernières années l'ont encore alourdi : la pandémie — dont l'État cherche désormais à faire endosser le coût aux bénéficiaires de l'aide sociale —, les poussées d'inflation causées par la montée des tensions géopolitiques, la hausse des prix de l'énergie, de l'alimentation et du logement, qui a entraîné une hausse du nombre de sans-abri. Le revenu des ménages britanniques n'a toujours pas retrouvé son niveau de 2019, d'après l'étude déjà citée. « Nous avons besoin d'une détermination nouvelle pour élever le niveau de vie », déclarait M. Burnham dans un discours le 29 juin. Mais il promettait aussi d'« assainir les finances publiques », en respectant les règles budgétaires fixées par l'ancienne chancelière de l'Échiquier Rachel Reeves, et d'aider l'Ukraine « aussi longtemps qu'il le faudra[it] ».
Un commentateur sarcastique disait naguère que le système politique britannique se composait d'un parti des méchants et d'un parti des idiots, une troisième option, les Libéraux-démocrates, s'offrant à ceux qui n'aimaient aucun des deux. Quand l'électorat masochiste est fatigué des méchants, il se rabat — brièvement — sur les idiots. John Stuart Mill écrivait toutefois en 1861 que le Parti conservateur était, « par la loi même de son existence, le parti le plus idiot », étant donné le « peu de compréhension que les dirigeants conservateurs [avaient] des principes conservateurs ». L'Angleterre serait bien mieux lotie « si les conservateurs votaient systématiquement les mesures conservatrices et les libéraux les mesures libérales » (5). En réalité, les tories ont su revoir leurs principes à chaque fois qu'ils étaient menacés par un concurrent. Ainsi le parti des intérêts agraires devint-il, au XIXe siècle, le parti du capital. Au siècle suivant, il admit la nécessité des réformes redistributives mises en place par les libéraux dans les années 1900, puis par le Labour après 1945. Dans les années 1970, les conservateurs se rallièrent au néolibéralisme.
Le problème tient aujourd'hui à l'évolution de concert des deux partis dominants, puisque le Labour a lui aussi troqué le keynésianisme pour le néolibéralisme. Ses partisans estiment que l'une des principales forces du système britannique réside dans la contrainte qu'il exerce sur les deux formations, les poussant à rechercher les voix du centre. Or c'est précisément cela qui est en train de changer. Face à la menace grandissante que représente Reform UK, les conservateurs évoluent vers la droite. Et les travaillistes leur emboîtent le pas (6). On en vient à se demander si le Labour n'est pas devenu le parti des idiots et des méchants. M. Andy Burnham tente verbalement de corriger cette trajectoire pour reprendre aux Verts l'électorat musulman et les voix de gauche. Mais il a aussi conforté Mme Mahmood à l'intérieur et, en matière de politique étrangère, opté pour une ligne très similaire à celle de M. Starmer.
Le Labour n'a jamais été fort dans le domaine des idées. En comparaison d'autres partis sociaux-démocrates européens, il est apparu tard : le Comité de représentation du travail (LRC) ne fut créé qu'en 1900. Il était fortement influencé par la Société fabienne, dont l'idéologie était un mélange incohérent de libéralisme, de réformisme social, d'eugénisme et de colonialisme. Alors que la plupart des partis socialistes du continent avaient intégré des éléments de marxisme, les dirigeants travaillistes s'inspiraient plutôt de figures assez réactionnaires, tels John Ruskin et Thomas Carlyle, mais aussi de la Bible. Le parti, aux affaires après le krach de 1929, se contenta de suivre un Trésor enclin au laisser-faire, dès lors que la crise était dite sans remède. Il existait évidemment des solutions, par exemple celles de John Maynard Keynes, qui proposait d'injecter des liquidités dans l'économie. Mais la direction du Labour les ignora, pour préserver sa réputation de bon gestionnaire (7).
M. Burnham est l'héritier de cette tradition. Comme son prédécesseur, il n'a que le mot « changement » à la bouche : un « changement radical de gouvernance », une « nouvelle direction », « les gens ne peuvent attendre éternellement le changement », « nous devons changer la politique et le faire dès à présent »… On pardonnera aux électeurs britanniques de se dire : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »
(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)
(1) James Gregory, « Burnham apologises for Labour's initial response to Gaza war », BBC, 9 juillet 2026, www.bbc.com
(2) Dans le podcast « The rest is politics », sur YouTube, 12 octobre 2026.
(3) Imran Mulla, « How Andy Burnham stood up to Starmer over Israel and could now reshape UK foreign policy », Middle East Eye, Londres, 19 juin 2026.
(4) « Ending stagnation : A new economic strategy for Britain », (PDF), Resolution Foundation et Centre for Economic Performance, décembre 2023 ; Thomas Mayer, « A tale of two debts in France and the UK », Official Monetary and Financial Institutions Forum (Omfif), 13 novembre 2025.
(5) John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif, Hermann, Paris, 2014.
(6) Lire Owen Jones, « Les trahisons de M. Starmer n'ont pas tué la gauche britannique », et Tristan de Bourbon-Parme, « Reform UK, une irrésistible ascension ? », Le Monde diplomatique, avril 2026.
(7) Robert Skidelsky, Politicians and the Slump : The Labour Government of 1929-1931, Macmillan, Londres, 1967.
Une jeunesse qui ne se tient plus sage
Au mouvement social actuel, le gouvernement oppose une répression policière et judiciaire particulièrement sévère. La confrontation dans la rue se double d'une bataille symbolique, faite d'images, de slogans et de récits, qui n'est pas moins rude.
« Est-ce que vous condamnez la violence ? » L'injonction pèse sur tout lycéen, étudiant, responsable syndical ou politique invité dans les médias pour commenter les mobilisations actuelles. Le gouvernement n'est pas en reste. Dès les premiers jours, le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray évoque « une bascule » des blocages des lycées vers des « violences urbaines » (Le Monde, 2 octobre 2026), quand son homologue de l'intérieur Laurent Nuñez annonce n'avoir donné « aucune consigne de retenue » (TF1, 2 octobre 2026). Une répression policière inédite s'est abattue sur les protestataires : des milliers de personnes, majoritairement des mineurs, ont été interpellées et placées en garde à vue. Plusieurs manifestants ont été mutilés par des grenades lacrymogènes ou assourdissantes, ainsi que par des tirs de lanceur de balles de défense (LBD). Les syndicats policiers tentent de justifier ces violences en invoquant des centaines de policiers et gendarmes qui auraient été blessés depuis le début du mouvement. Les voix de présidents de région s'élèvent pour dénoncer le coût des destructions, et le gouvernement a enclenché la procédure accélérée pour faire adopter un projet de loi, dite « casseur-payeur », visant à engager la responsabilité civile d'un participant à un rassemblement « dès lors qu'il a connaissance que la dispersion a été ordonnée en raison des violences ou dégradations en cours ».
Cette place centrale accordée à la violence ne fait pas consensus. Mme Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, fait remarquer avec humour sur le plateau de BFM TV : « Je sais que ça fait un beau fond, les flammes, là. Apparemment, c'est très esthétique parce que vous avez gardé ce fond-là à peu près toute la journée, qui nous fait croire qu'on est en guerre civile. Mais ce n'est pas ça qui se passe » (3 octobre 2026). Dans les cortèges, des pancartes, comme « Brûler des poubelles ne dérange que les ordures » ou « Quand les jeunes montrent leur avenir, les imbéciles regardent la poubelle qui brûle », viennent aussi contredire ce récit dominant.
Il suffit en effet de participer aux mobilisations ou de les observer pour se rendre compte qu'elles revêtent un tout autre visage. Elles sont déterminées, festives et inventives. Des déguisements de dinosaures, de requins, de super-héros, de personnages de mangas, de jeux vidéo ou de Pokémon émaillent les manifestations. Les battles d'aura, les danses et les chants rythment les blocages. Des milliers de pancartes de carton rivalisent de créativité, d'humour et d'irrévérence (« Macron, toi, tu manquais pas de prof de français », « Recyclez vos déchets, n'en faites pas des ministres »). Partout, des visages souriants, une joie communicative.
Le sens d'un événement est inséparable des controverses dont il fait l'objet pour en imposer la définition légitime. Et l'insistance sur la violence est une façon de détourner l'attention des raisons de la colère. Le procédé est ancien. En 1986, Louis Pauwels, alors directeur du Figaro Magazine, accusait la jeunesse soulevée contre le projet de loi Devaquet d'être atteinte d'un « sida mental » (Figaro Magazine, 6 décembre 1986), et Robert Pandraud, alors ministre délégué chargé de la sécurité, déclarait au sujet de Malik Oussekine, mort sous les coups des voltigeurs motocyclistes de la police : « Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais d'aller faire le con dans les manifestations. » La thèse de la manipulation a également la vie dure. Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur, ne voyait pas dans les manifestations une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche », comme le cabinet de l'actuel premier ministre, M. Sébastien Lecornu (France Info, 1er octobre 2026), mais celle de « professionnels de la déstabilisation, gauchistes et anarchistes de tout poil et de toutes nationalités » (Le Monde, 9 décembre 1986).
Toutefois, quelque chose a changé dans l'ampleur de la répression. La comparaison avec le mouvement contre le contrat première embauche (CPE) de 2006 en donne la mesure : 4 544 personnes avaient été interpellées entre le 7 mars et le 18 avril 2006, soit une moyenne de 106 interpellations quotidiennes (1). En 2026, les 6 547 interpellations recensées entre le 28 septembre et le 6 octobre représentent une moyenne de 727 par jour, près de sept fois plus. « Le but de la manœuvre était d'effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde », reconnaît un commissaire de police cité par Le Canard enchaîné (14 octobre 2026). L'écart est plus spectaculaire encore pour les gardes à vue. Leur nombre a été multiplié par neuf, passant de 46 par jour en 2006 à 418 en 2026 (chiffres au 13 octobre 2026). Le seul week-end des 17 et 18 octobre a, lui, donné lieu à près de 2700 gardes à vue, davantage que pendant les deux mois du mouvement contre le CPE. Les défèrements devant la justice connaissent une progression comparable. La garde à vue est ainsi largement détournée de sa fonction judiciaire pour intimider, dissuader ou entraver les protestataires, et les parquets usent de leurs prérogatives propres (avertissements pénaux probatoires, réparations pénales, interdictions de paraître, etc.) pour sanctionner des faits qu'ils auraient bien du mal à faire condamner par un juge.
Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact »
En 2006, au milieu de la tourmente du CPE, M. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, confiait aux responsables des forces de l'ordre : « Je sais qu'il est extrêmement difficile de faire le tri au sein d'une foule entre ceux qui manifestent pacifiquement et ceux qui veulent créer du désordre. Mais nous ne pouvons accepter que certains cherchent à instaurer le règne de la terreur. Face à l'évolution de la situation, je vous demande de mettre en place des dispositifs particulièrement adaptés à l'interpellation des fauteurs de troubles (2). » La « terreur » invoquée concerne en réalité les vitrines, les poubelles et le mobilier urbain, dont le maintien de l'ordre traditionnel s'accoutumait très bien de la dégradation, au nom d'une doctrine du « désordre acceptable » qui cherchait avant tout à éviter les blessés (3). Mais les images d'incendies et de destructions relayées avidement par les médias contrarient les postures de fermeté sécuritaire que M. Sarkozy et ses successeurs aiment présenter à leurs électeurs.
Les forces spécialisées comme les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) et les compagnies républicaines de sécurité (CRS) perdent ainsi leur position dominante, au profit d'unités issues des polices urbaines — compagnies d'intervention, brigades anticriminalité (BAC), BRAV-M à Paris —, dont la logique d'action diffère. Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact », de « percuter » afin d'interpeller le moindre « fauteur de troubles » au cœur même des cortèges. Cela élève considérablement le degré de violence en leur sein et enclenche des cycles d'escalade. Les charges sont brutales et provoquent une incompréhension et une colère qui se retournent facilement contre les fonctionnaires. Agissant en petits groupes, ils sont parfois pris à partie et recourent volontiers aux grenades de désencerclement et aux LBD pour se dégager, au prix de blessures parfois sérieuses chez les manifestants. « Une poubelle brûlée = un lycéen mutilé », résument des pancartes.
Cette stratégie est d'autant plus funeste que ces policiers sont coutumiers de la lutte contre la petite criminalité, les trafics ou les désordres urbains. Ils ne voient donc pas dans les lycéens et les étudiants des citoyens exerçant un légitime droit démocratique, mais des délinquants potentiels qu'on peut humilier, brimer et brutaliser. Les doctrines de maintien de l'ordre et celle de la lutte contre les « violences urbaines » en sont venues à se confondre en pratique, et ce n'est pas un hasard si les ministres de l'éducation nationale, de l'intérieur ou de la justice utilisent désormais cette expression à propos des mobilisations actuelles.
Par suite, la police occupe une place plus centrale que par le passé dans l'imaginaire de la contestation. « Je fais des cauchemars de Macron et de la police », affichent des manifestantes. Les cortèges chantent à pleins poumons les slogans « Tout le monde déteste la police » ou « ACAB » (pour « All cops are bastards », « Tous les flics sont des salauds »), quand les pancartes « La police nous protège, ça crève les yeux », « Liberté, égalité, LBD » ou « Système ACABlant » fleurissent dans les rassemblements.
La surexposition de cet antagonisme tend toutefois à gommer la violence structurelle qui a déclenché les mobilisations. À la différence d'expériences antérieures, lycéens et étudiants ne protestent pas pour le retrait d'une réforme en particulier, mais expriment une critique sociale plus générale. Ils dénoncent les situations parfois indignes dans lesquelles se déroulent les apprentissages, mais aussi les réformes qui en détournent l'attention. « 38 °C/38 élèves, mais le problème, c'est le téléphone », taclent des panonceaux. Plus profondément encore, le mouvement révèle aussi une contradiction entre un élargissement social de l'accès aux études (à peine un tiers d'une génération obtenait le baccalauréat en 1986, contre près de 80 % aujourd'hui) et les possibilités réelles de les poursuivre. Alors que les budgets de l'enseignement supérieur accompagnaient ce mouvement (ses effectifs ont quasi triplé, passant d'environ 1,1 million d'étudiants au milieu des années 1980 à plus de 3 millions aujourd'hui), un renversement s'opère à partir du milieu des années 2010. Les financements récurrents des universités publiques stagnent, limitant ainsi les capacités d'accueil. Et Parcoursup, mis en place en 2018, incarne le mécanisme qui filtre l'accès aux formations, pénalisant ceux dont les familles sont les moins armées pour cette compétition d'un nouveau type (lire « Les raisons du soulèvement »). « Jeunesse formidable, avenir fort minable », s'inquiètent les protestataires.
Ces mobilisations ont déjà contraint le gouvernement à « engager des chantiers » sur le remplacement des enseignants, l'état des bâtiments, l'organisation du temps scolaire ou Parcoursup. Des promesses qui, en l'absence de financements suffisants, n'engagent pas à grand-chose. « Pas besoin de plan cul, le gouvernement nous baise déjà », reprenait une manifestante, à l'évidence sceptique.
Quelles que soient les suites du mouvement, il est clair qu'il représente un moment fort de politisation pour une « Gen Z » que l'on décrivait comme lobotomisée par les réseaux sociaux. « Je leur parle de prise de conscience, ils me parlent de crise d'adolescence », pouvait-on lire dans les cortèges. Ceux-ci disent « Non au R-Haine » et chantent « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes »). Les militants de La France insoumise, du collectif révolutionnaire Le Poing levé ou de la « Jeunesse communiste » distribuent tracts, journaux et autocollants.
Mais la mobilisation emprunte aussi des formes moins balisées, semblant prendre acte de l'indifférence — ou du mépris — des élites politiques envers les contestations sociales et les revendications écologistes exprimées dans la rue. La force du nombre ne suffit plus à infléchir les décisions. Les canaux institutionnalisés de négociation (comme les syndicats) sont ignorés, délaissés au profit de la communication ou de dispositifs de « consultation » en trompe-l'œil (lire « “Civic tech”, l'art de laisser causer »). En réaction, lycéens et étudiants réinventent des formes modernes de carnaval.
« La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas »
Des anthropologues comme James C. Scott ont insisté sur l'importance de ce rituel de résistance dans des contextes où les rapports de domination semblent difficilement ébranlables. L'énergie, la joie et l'anonymat de la foule qui se rassemble dans l'espace public renversent pour un temps l'ordre social. Celle-ci exprime collectivement le « ressentiment accumulé contre les riches et les puissants » et met « l'injustice sociale en accusation » (4). Les déguisements, les masques moquent les dominants ou exaltent les protecteurs des faibles (Spider-Man par exemple). Les figures d'autorité sont dégradées. On brûle leurs effigies, on raille leur sérieux, leur importance en les ramenant à leur condition bassement corporelle (5). On parle d'eux de manière crue, obscène et scatologique. Des pancartes comme « Nuñez, grosse cuve à pisse » dépouillent leurs cibles de toute dignité officielle. Festif et mordant, le carnaval n'en reste pas moins agressif. Des slogans, tels « La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas » ou « Macron, on a guillotiné le roi pour moins que ça », convoquent la mémoire violente de la Révolution française. Les appels à prendre les « lieux de pouvoir », à l'instar de l'Élysée ou Matignon, l'actualisent. Au risque de sévères affrontements avec les forces de l'ordre et de lourds dégâts, comme on a pu le voir lors de la manifestation du 17 octobre.
Mais l'irrévérence et l'émeute ne s'opposent pas autant qu'aimeraient le faire croire ceux qui séparent les « bons manifestants » des « semeurs de chaos ». Elles constituent deux faces de la contestation d'un ordre institutionnel qui tend à fonctionner chaque jour plus visiblement au service des dominants. Comme l'a montré l'historien Edward P. Thompson, les violences populaires naissent le plus souvent du sentiment que les gouvernants ont trahi les obligations qui fondaient leur légitimité (6). La bataille que mène la jeunesse mobilisée dépasse largement ses conditions d'études. Elle porte sur la définition même de l'intérêt général, dont l'État est censé être le garant. Le démantèlement continu de ses fonctions de protection et l'essor corrélatif de celles de coercition nourrissent la défiance à son égard (7). Le renoncement aux idéaux de justice sociale sur lesquels reposait son autorité retourne ainsi la colère contre les élites politiques et administratives qui conduisent ces transformations et s'en font gloire. La pancarte « Les vrais casseurs sont en costard-matraque », brandie par une manifestante, montre qu'il n'y a plus d'ambiguïté sur l'origine du saccage.
(1) Selon le ministère de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, qui répondait à la question écrite n° 96093 du député Jean-Claude Abrioux, Journal officiel de l'Assemblée nationale, Paris, 15 août 2006.
(2) « Rencontre avec les services de police et de gendarmerie », ministère de l'intérieur, 24 mars 2006.
(3) Lire « Brutalisation de l'ordre manifestant », Le Monde diplomatique, mai 2023.
(4) James C. Scott, La Domination et les Arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Amsterdam, Paris, 2009 (1re éd. : 1990).
(5) Lire Pierre Rimbert, « Eloge du rire sardonique », Le Monde diplomatique, août 2010.
(6) Edward P. Thompson, « “Rough Music” : le charivari anglais », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 27e année, n° 2, Paris, mars-avril 1972.
(7) Lire Alexis Spire, « Pourquoi il faut réenchanter l'État », Le Monde diplomatique, octobre 2026.
L'héritage des « Héritiers »
Il y a une soixantaine d'années, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron étudiaient les mécanismes qui faisaient de l'école un lieu de reproduction sociale. Robustes, et toujours éclairantes, leurs analyses sont aujourd'hui simplifiées, négligées, voire évacuées au profit de théories franchement égarantes.
Le vaste mouvement de protestation des lycéennes et des lycéens qui a débuté en septembre a mis au grand jour les conditions matérielles dégradées et les inégalités qui affectent les établissements d'enseignement secondaire. Ce soulèvement est parvenu à mobiliser toute une génération, des lycées professionnels aux filières générales, dans toute la France, notamment en outre-mer. Il replace la question des disparités scolaires au cœur des débats politiques et invite à relire le grand classique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, paru en 1970 aux Éditions de Minuit.
Dès le milieu des années 1960, les deux sociologues conduisent une série d'enquêtes dont les résultats montrent la force des inégalités face à l'éducation et les mécanismes qui contribuent à reproduire les rapports de classe, par les effets croissants des verdicts scolaires sur les trajectoires sociales (1). Ils assument ainsi de rompre avec l'idéologie méritocratique de l'« école libératrice », alors dominante à gauche et chez tous ceux qui entendaient réformer l'école pour la « démocratiser ». Un idéal d'« égalité des chances » justifiait alors les politiques scolaires, qui facilitaient l'accès à l'enseignement secondaire. Grâce à la levée des obstacles financiers, organisationnels ou liés aux simples habitudes qui barraient la route des lycées et des universités aux élèves d'origines modestes, les différences de réussite entre individus ne résulteraient plus que des différences de « dons ». Les recherches de Bourdieu et Passeron montrent plutôt que les rapports entre classes sociales traversent en réalité tout le fonctionnement du système d'enseignement et tendent ainsi à se reproduire d'une génération à l'autre.
La Reproduction connaît une large diffusion. Ses conclusions ont depuis été maintes fois confirmées. De multiples travaux scientifiques documentent aujourd'hui les inégalités socio-scolaires. Ils constatent, dès l'école maternelle, des écarts significatifs de réussite aux évaluations nationales en langage et en mathématiques en fonction de l'origine sociale des élèves, écarts qui ne font que s'accroître au fil des trajectoires scolaires. Si l'accès à l'enseignement secondaire s'est peu à peu ouvert aux enfants des différentes classes sociales, les parcours des uns et des autres divergent fortement. Par exemple, lors des choix de spécialités en classe de première, les catégories dites favorisées accèdent davantage aux spécialités scientifiques comme les mathématiques ou la physique-chimie, tandis que les élèves de milieux modestes optent pour les humanités ou pour l'éducation physique et les « cultures sportives » (2). Dans le supérieur, les inégalités d'accès aux filières d'élite, en particulier aux grandes écoles, n'ont cessé de s'accentuer, avivant le sentiment d'injustice de tous ceux qui avaient cru aux promesses de « démocratisation ».
Le constat est bien connu. Mais ce qui échappe souvent à l'analyse, c'est l'état des productions intellectuelles qui accompagnent cette situation et les politiques publiques que ces productions tendent à légitimer.
Tout d'abord, du côté des travaux qui se situent peu ou prou dans le sillage des recherches de Bourdieu et Passeron, on constate une forme de fragmentation des modèles d'analyse alors mis au point : à un pôle, des travaux qui entretiennent un certain fatalisme de la reproduction sous une forme statistique — dans l'orbite de services ministériels de plus en plus déconnectés de la recherche en sciences sociales — ou économétrique — en décomposant les facteurs sociaux et scolaires des inégalités sans y intégrer les mécanismes institutionnels et pédagogiques ; au pôle opposé — chez les essayistes qui allient le récit autobiographique des transfuges de classe à une théorie révolutionnaire aux accents anti-institutionnels —, l'héritage bourdieusien se trouve réinterprété dans une sorte de prophétisme qui a surtout pour vertu de valoriser les trajectoires singulières de leurs auteurs, loin de l'exigence scientifique d'administration de la preuve (3).
Mais, surtout, on voit ces dernières décennies prospérer d'autres approches, en rupture avec les acquis des travaux de sciences sociales. Les plus connues sont celles proposées par la psychologie cognitive et les neurosciences. Si l'appareil de preuve est ici omniprésent, c'est au prix d'une focalisation sur les mécanismes biologiques qui interviennent dans les processus d'apprentissage et d'une catégorisation de plus en plus expansive des « troubles » qui les affectent : dyslexie, dyscalculie, dyspraxie, dysorthographie, troubles de l'attention, etc. La montée en puissance de ces recherches depuis une trentaine d'années s'est accompagnée d'un développement, dans les universités, de formations cliniques à base de techniques comportementales et d'un processus de consécration institutionnelle par l'éducation nationale. Celui-ci a culminé sous le ministère de M. Jean-Michel Blanquer (2017-2022), avec la création d'un conseil scientifique presque exclusivement composé de psychologues cognitivistes et de neuroscientifiques. L'irruption des neurosciences dans l'univers éducatif doit également beaucoup à leur capacité à répondre à la demande croissante des familles, les techniques de remédiation proposées par les spécialistes des « dys », qui combinent la rééducation comportementale de l'enfant et des sortes de reprise en main des pratiques éducatives familiales, permettant souvent aux élèves concernés de reprendre pied dans les apprentissages (4).
Plus récemment, on a vu émerger dans l'univers éducatif un autre pôle de disciplines et de pratiques proches de la psychologie : l'ensemble très composite et controversé des théories et des techniques dites de « développement personnel ». Croisant les influences de la psychologie positive, du management et de certaines formes d'ésotérisme, elles proposent à chaque personne de mieux se connaître, pour valoriser ses talents et se réaliser (5). Des officines privées en font la promotion. Elles cherchent en ce sens à profiter des nouvelles instructions du ministère de l'éducation nationale relatives au bien-être. Sous couvert de partenariats associatifs, des pratiques se revendiquant de la méditation de pleine conscience peuvent par exemple prendre place dans les horaires scolaires.
Ces approches d'inspirations très diverses ont en commun de promouvoir une représentation individualisante des questions éducatives, qui en dépolitise les aspects institutionnels. Elles offrent chacune à leur manière des issues techniques présumées adaptées à chaque type de difficulté ou de trajectoire personnelle, ignorant les rapports de forces et les logiques structurales. Elles légitiment la multiplication des stratégies de sauvegarde individuelle et accompagnent la montée en puissance de politiques scolaires qui engagent le système d'enseignement dans une crise de plus en plus profonde. L'individualisation des apprentissages devient ainsi l'un des principaux mots d'ordre du discours officiel, sans contenu, si ce n'est une vague incitation à ne donner à chacun que ce qu'il peut recevoir. La double question des savoirs à transmettre aux nouvelles générations et des manières de les transmettre collectivement se trouve remisée au rayon des vieilleries réformatrices. En lieu et place, la notion de « compétences », telle qu'elle est promue par le patronat, s'est installée dans les programmes officiels, depuis la loi dite « Fillon » de 2005.
Le ministère de l'éducation nationale, un lieu politique de seconde zone
Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que l'approche consumériste de l'institution scolaire ait connu de nouveaux développements. À chaque étape des parcours scolaires de leurs enfants, une proportion croissante des parents part en quête du bon établissement, de la bonne filière ou du bon parcours personnel, y compris au sein des petites classes moyennes et des classes populaires. L'enseignement privé, qui, depuis la loi dite « Carle » de 2009, bénéficie d'une quasi-parité de financement, sans les obligations d'accueil qui sont celles du service public, profite très largement de cette évolution, moins du point de vue des effectifs en augmentation (6) que de celui du tri social des élèves : au collège, par exemple, 42 % des élèves appartiennent aux milieux très favorisés, contre 20 % dans le public (7). Les établissements publics sont quant à eux confrontés à des difficultés de fonctionnement de plus en plus importantes.
Du côté du pouvoir politique, les ministres se succèdent, avec une durée moyenne de six mois et demi d'exercice au cours du second mandat de M. Emmanuel Macron. Souvent peu expérimentés en matière de questions éducatives, ils appliquent la feuille de route de réduction des coûts imposée par le ministère de l'économie et, dans la courte période de visibilité médiatique que leur procure leur passage rue de Grenelle, s'essaient à quelques mesures symboliques, au mieux de leurs intérêts politiques du moment. La palme revient ici à M. Gabriel Attal. Au cours des six mois qu'il a passés au ministère (2023-2024), le candidat Renaissance à la présidentielle est parvenu à imposer une série de mesures qui lui ont permis de se rapprocher des attentes de l'électorat de droite : interdiction de l'abaya et du qamis, expérimentation de l'uniforme, groupes de niveau au collège. Plus globalement, le ministère de l'éducation nationale devient un lieu politique de seconde zone. La logique gestionnaire et managériale devient le seul mode de régulation de l'institution, facilitée par la transformation du corps rectoral, de plus en plus issu des formations à l'encadrement administratif plutôt que de l'enseignement supérieur.
Face à une telle situation, les acquis de La Reproduction et leur actualisation constituent un véritable antidote, invitant à penser le système d'enseignement comme pris dans un ensemble de luttes qui visent à la perpétuation ou à la transformation des rapports entre classes sociales. Enrichis par l'expérience des premiers concernés — enseignants, jeunes, familles —, les travaux de sciences sociales peuvent servir d'appui pour proposer une transformation d'ensemble du système d'enseignement, visant l'égalité et misant sur le service public. À ce stade de la campagne présidentielle, il est plus que temps.
(1) Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Éditions de Minuit, Paris, 1964 ; La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement, Éditions de Minuit, Paris, 1970.
(2) Laurence Dauphin, « Choix des enseignements de spécialité et d'enseignements optionnels à la rentrée 2022 », note d'information de la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), n° 23.06, mars 2023.
(3) Cf. Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, Paris, 2014.
(4) Abigail Bourguignon, « Qu'est-ce qu'un “bon” père ? Quand les orthophonistes encadrent la parentalité », Revue française des affaires sociales, n° 253, Paris, 2025.
(5) Nicolas Marquis, Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel, PUF, Paris, 2014.
(6) Cour des comptes, « L'enseignement privé sous contrat », (PDF), rapport public thématique, Paris, juin 2023.
(7) Fabienne Rosenwald, « Évolution de la mixité sociale des collèges », (PDF), note d'information de la DEPP, n° 23.37, juillet 2023.
Giorgia Meloni doublée sur son extrême droite
Une nouvelle force de droite radicale est née en Italie. Le parti Futuro nazionale s'oppose, pour l'heure, à la présidente du conseil, qu'il accuse d'avoir recentré ses positions en matière de politiques économique, européenne, internationale et migratoire. Cette percée à droite assombrit les perspectives de la coalition au pouvoir et fait ressortir, par contraste, l'atonie du camp progressiste.
« Les femmes devraient s'occuper de la famille, ce n'est pas en travaillant qu'elles vont se sentir réalisées » ; « Chers homosexuels, résignez-vous, vous n'êtes pas normaux » ; « L'étranger qui n'assimile pas la culture du pays d'accueil n'est pas un immigré mais un envahisseur ». Ces propos figurent dans le premier livre de M. Roberto Vannacci, Il mondo al contrario (« Le monde à l'envers », non traduit), paru en 2023 (1).
Militaire de carrière jusque-là inconnu du grand public, M. Vannacci s'est soudainement imposé, grâce au succès de cet ouvrage (300 000 exemplaires vendus selon l'auteur) (2), comme une figure médiatique de premier plan en Italie.
Parachutiste, ex-général de division et chef de plusieurs missions des forces spéciales italiennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en Irak et en Afghanistan dans les années 2000 et 2010, le nouveau héraut de l'extrême droite transalpine est suspendu de l'armée jusqu'en juillet 2027. En effet, le ministère de la défense a sanctionné M. Vannacci à deux reprises, en février 2024 puis en juillet 2026, estimant le contenu de ses publications attentatoire au « principe de neutralité et d'impartialité de la force armée », ainsi qu'au « prestige et à la réputation » de l'institution (3).
M. Matteo Salvini, dirigeant de la Lega (extrême droite) et vice-président du conseil italien, en fait sa prise de guerre peu avant les élections européennes de 2024. Élu député, M. Vannacci quitte néanmoins sa « famille d'accueil » le 3 février 2026, après plusieurs mois de tensions internes, et annonce la création de son propre parti, Futuro nazionale, aujourd'hui crédité de 7 à 9 % des intentions de vote.
Le fondateur de la nouvelle formation juge trop timorée l'action du gouvernement de coalition des droites (4) dirigé par Mme Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia, extrême droite), notamment concernant l'immigration ou la défense de la famille traditionnelle. Mais il s'en démarque également sur la question du soutien militaire à l'Ukraine et des sanctions contre la Russie, auxquels il s'oppose.
Au Parlement européen, il quitte le groupe des Patriotes pour l'Europe, où siègent notamment les députés de la Lega, du Rassemblement national (RN) français, de Vox (Espagne) et de Chega (Portugal), pour rejoindre, le 24 février dernier, celui de L'Europe des nations souveraines, auquel prennent part les élus de Reconquête (France) ou d'Alternative für Deutschland (AfD).
Il est encore trop tôt pour savoir si la fulgurante ascension de M. Vannacci constitue un tournant de la politique italienne ou un simple feu de paille. Les prochaines élections législatives pourraient se tenir au printemps 2027, à la suite de l'adoption par la Chambre des députés, le 8 octobre dernier, d'une loi électorale réintroduisant la proportionnelle intégrale dans le scrutin, assortie d'une prime de majorité confortable pour toute coalition recueillant plus de 42 % des suffrages. Elles permettront de savoir si Futuro nazionale rejoindra l'alliance des droites ou se maintiendra, en cas de victoire de cette dernière, dans l'opposition.
Au-delà des incertitudes sur la stratégie à venir de cette jeune formation, sa percée aide à comprendre par quelles dynamiques une opposition située plus à droite qu'un gouvernement d'extrême droite peut naître et gagner en puissance.
Durant une décennie, l'extrémisme du centre
En 2022, le triomphe de Fratelli d'Italia aux législatives a permis à ce parti aux racines fascistes d'occuper une place centrale au sein du bloc des droites au pouvoir. Ce dernier rassemble aujourd'hui environ 40 % des intentions de vote. Parmi les raisons de ce succès, l'administration de l'Italie, pendant dix ans, par des coalitions s'inscrivant dans une logique favorable aux intérêts du bloc bourgeois (5) — à la seule exception des deux gouvernements formés entre 2018 et 2021 par M. Giuseppe Conte (Movimento 5 Stelle, M5S).
Trois orientations ont structuré le programme de ces exécutifs d'« extrême centre » : réformes destinées à parachever l'adaptation du capitalisme transalpin au modèle néolibéral ; fidélité aux engagements européens, traduite par des politiques austéritaires ; soutien sans faille à l'atlantisme.
Cette décennie s'ouvre en 2011 avec le gouvernement de l'ancien commissaire européen Mario Monti (2011-2013). À l'époque, la Péninsule, enlisée dans la crise de la dette souveraine, est sommée par l'Union européenne (UE) de mettre en œuvre un plan d'austérité drastique. Elle se clôt en 2022 avec la fin du cabinet d'« union nationale », dirigé M. Mario Draghi (2021-2022). L'ancien président de la Banque centrale européenne bénéficie alors du soutien de la quasi-totalité des forces politiques représentées au Parlement, à l'exception de Fratelli d'Italia.
Lors des législatives de septembre 2022, son statut d'unique mouvement d'opposition aux politiques impopulaires du bloc bourgeois permet à Fratelli d'Italia de recueillir près de six millions de voix supplémentaires. Durant la campagne, la formation dirigée par Mme Meloni veut se distinguer du gouvernement de M. Draghi en se concentrant sur le rejet de l'immigration clandestine, l'exigence d'une baisse massive des impôts, la promesse d'un « souverainisme » combatif face à l'Europe fédérale, ou encore la condamnation des dispositions prises pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Mais le parti d'extrême droite ne promeut pas de mesures susceptibles de répondre aux problèmes financiers, économiques et sociaux auxquels l'Italie est confrontée.
Sortie de la marginalité politique et propulsée au cœur du pouvoir, Mme Meloni s'inscrit ouvertement dans la continuité de M. Draghi, comme en témoigne sa décision de nommer au ministère de l'économie Giancarlo Giorgetti, qui occupait celui du développement économique dans le gouvernement précédent (6). La dirigeante affirme sa volonté de respecter les exigences de la Commission européenne en matière de réduction du déficit public et s'engage à poursuivre la mise en œuvre du plan national de relance et de résilience (PNRR), adopté en 2021 par son prédécesseur.
Mis en place à la suite de la crise sanitaire, ce plan, financé par le programme européen NextGenerationEU, prévoit pour l'Italie — principal État bénéficiaire de l'Union européenne — un soutien financier d'environ 195 milliards d'euros sous forme de prêts et de subventions, conditionné à la mise en œuvre de soixante-huit réformes structurelles. Néolibérales, ces dernières concernent l'administration publique, la concurrence, les marchés publics, le marché du travail, la fiscalité, la justice, l'école, l'université, le système de santé, etc.
La continuité des politiques budgétaires, économiques et sociales en Italie depuis les années 1990, plus marquée encore depuis la crise financière internationale de 2008, a nourri un sentiment croissant de résignation au sein de la population, ainsi qu'une forte érosion de la confiance dans les institutions représentatives.
Ainsi, selon un sondage récent, 55 % des Italiens considèrent que, d'ici à dix ans, l'État ne sera plus en mesure de financer les retraites, tandis que 50 % expriment la même inquiétude concernant le système de santé publique (7). Un autre indique que 73 % d'entre eux ne se sentent plus représentés par les partis politiques, une proportion qui atteint 85 % parmi les classes populaires. Enfin, 63 % estiment que leur vote n'a aucune incidence sur les choix politiques (8).
Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que des espaces politiques s'ouvrent régulièrement à de nouveaux acteurs promettant de changer de cap. Mais, pour l'heure, toujours du même côté de l'échiquier. Les législatives de 2022 ayant été remportées par le parti le plus à droite, on aurait difficilement pu imaginer l'émergence d'une opposition située encore plus à droite. Pourtant, le programme économique de Futuro nazionale radicalise encore la logique néolibérale à l'origine des souffrances sociales et du désenchantement politique. Il se limite à une série de mesures destinées à répondre à l'« urgence nationale » : baisse drastique des cotisations salariales et patronales ; instauration d'une flat tax qui effacerait toute progressivité de l'impôt sur le revenu ; relèvement à 10 000 euros du plafond légal des paiements en espèces ; abandon des initiatives en faveur de la transition écologique, jugées « punitives » ; enfin, suppression des allocations de chômage dès le premier refus d'une offre d'emploi, y compris temporaire, sans prise en compte de l'expérience professionnelle antérieure, ni du niveau de rémunération précédent, ni de la distance entre le domicile et le lieu de travail (9).
On a connu recettes plus innovantes. Ce programme économique s'accompagne d'un plan de « remigration ». Partout sur le Vieux Continent, la déportation de masse des populations immigrées s'impose comme la nouvelle panacée que les entrepreneurs de panique identitaire prétendent opposer à tous les maux de la société. En Italie, M. Vannacci se présente comme le champion de cette orientation radicale et raciale, qui lui permet de déborder ses concurrents d'extrême droite.
Comment expliquer, toutefois, que l'insatisfaction généralisée ne se traduise pas plutôt par l'émergence d'une gauche de rupture capable de peser sur les rapports de forces. Acteur central de ce que l'on désigne en Italie comme étant « la gauche », le Parti démocrate est né en 2007 de la fusion de deux mouvements, lointains héritiers du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne. Il est le produit d'une convergence rendue possible par leur commune adhésion à la stratégie de la « troisième voie » néolibérale d'Anthony Blair, le dirigeant du New Labour (1994-1997) et premier ministre britannique de 1997 à 2007.
Face à lui, les nombreuses tentatives de bâtir une gauche de transformation se sont heurtées au même chantage : soit l'alliance, en position forcément subordonnée, soit l'accusation de favoriser la victoire des droites, d'abord guidées par Silvio Berlusconi, puis par un mouvement néofasciste. Bien qu'il ait initialement suivi une direction « populiste » distincte, le M5S a fini, lui aussi, par s'inscrire dans cette logique d'alliance structurelle avec le Parti démocrate.
Au-delà des trajectoires partisanes, le cas italien illustre une forme possible d'évolution de la crise du néolibéralisme, qui ne se développe pas de manière simultanée ni selon les mêmes modalités sur les plans politique et idéologique. Sur le premier, cette crise est profonde : la succession des victoires des forces d'opposition aux législatives signale que les groupes sociaux qui soutiennent les « nécessaires réformes » sont minoritaires.
Le conflit de classe, un concept dépassé ?
Il n'en va pas de même sur le plan idéologique. Une majorité de la population italienne continue d'appréhender le réel à travers les principaux piliers du même paradigme : toute possibilité de progrès social dépendrait de la « bonne santé » des entreprises ; le conflit de classe serait un concept dépassé ; la concurrence, l'unique forme efficace d'organisation des marchés ; le rôle de l'État consisterait à l'organiser et à diffuser la logique marchande dans l'ensemble des activités sociales. Quant au revenu, il ne serait légitime que s'il rémunère l'effort, la prise de risques ou les qualités individuelles. À titre d'exemple, près de la moitié des Italiens estiment que l'incapacité des institutions étatiques à maintenir les systèmes de protection sociale s'explique par le « niveau de la dette publique, la mauvaise gestion et le gaspillage des ressources publiques (10) ».
Deux raisons essentielles permettent d'expliquer la persistance d'un modèle idéologique qui semble pourtant ne plus correspondre à la formation d'un bloc social dominant. D'une part, un paysage médiatique qui, depuis plus de trente ans, relaie quasi sans contradiction le discours néolibéral. D'autre part, les effets des réformes imposées depuis les années 1990 au nom de la « modernisation » du capitalisme italien. En transformant en profondeur les relations salariales, la protection sociale, l'éducation, les retraites, etc., elles ont largement contribué à affaiblir les anciennes solidarités, notamment de classe, faisant ainsi obstacle à l'émergence d'une autre vision du monde.
C'est dans le décalage entre la crise politique et la persistance de l'hégémonie néolibérale sur les plans culturel et idéologique que prospère une droite toujours plus extrême. L'un des enseignements que l'on peut tirer du cas Vannacci est que, dans une telle configuration, aucune limite clairement définie ne semble s'opposer à une dérive vers une radicalisation autoritaire et réactionnaire, ou — le mot prend ici tout son sens — fasciste.
(1) Roberto Vannacci, Il mondo al contrario, Il Cerchio Edizioni, Rimini, 2023.
(2) Valerio Valentini, « L'inizio della carriera politica di Vannacci è ancora un po'un mistero », Il post, Milan, 30 juin 2026.
(3) Alessandro Mantovani, « Esercito, Vannacci sospeso altri 12 mesi : ma è un buffetto », Il fatto quotidiano, Rome, 26 juillet 2026.
(4) Composée de Fratelli d'Italia, de Forza Italia, de la Lega et de Noi Moderati.
(5) Lire Bruno Amable, « La grande désillusion politique », Le Monde diplomatique, août 2024.
(6) Lire Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, juillet 2023.
(7) « Gli italiani e il welfare : un futuro incerto tra pensioni, natalità e assistenza », sondage réalisé par Ipsos Doxa pour l'assureur Unipol, 6 mai 2026, changes.unipol.it.
(8) « Astensionismo. FragilItalia 2026 », n° 120, Area Studi Legacoop - Ipsos Doxa, février 2026.
(9) « B.I.P. — Base ideologica e programmatica di Futuro nazionale per l'Italia del futuro (2027-2037) », sur le site de Futuro nazionale.
Les coulisses sordides de l'aquaculture
Les produits de la mer consommés en France, dont environ les trois quarts sont importés, proviennent d'élevages où ils sont nourris avec des farines de poisson. Partout, la fabrication de ces aliments est synonyme de pollution, de surpêche, d'insécurité alimentaire dans les régions pauvres et de maltraitance des travailleurs. Cachés ou transférés, ces coûts sociaux apparaissent rarement au bilan des producteurs.
À entendre M. Pascal Goumain, les cages à saumons de son entreprise, Saumon de France, installées en mer dans la rade de Cherbourg, sont un maillon essentiel de l'avenir alimentaire hexagonal. Interviewé en mars 2024 par The Fish Site, le patron français détaille ses projets d'adaptation au changement climatique, soulignant que les directives officielles vont dans son sens : « Le ministère français de l'agriculture a fixé un objectif de 20 000 tonnes de saumons d'élevage en France d'ici à 2030. » Fin 2025, il déplore : « On devrait être un grand pays d'aquaculture, on est minables » (1).
Du côté des industriels comme de celui des pouvoirs publics, l'argumentaire en faveur de l'aquaculture en France est on ne peut plus clair : elle permettrait de satisfaire la demande croissante de produits marins tout en épargnant les océans. En novembre 2023, le Haut-Commissariat au plan notait que, dans un contexte de dérèglement climatique et de surpêche, le développement « responsable » de l'aquaculture pouvait accroître l'offre « sans fragiliser la filière pêche » (2). La France est, en volume, le deuxième producteur de l'Union européenne (UE) de produits de la mer d'élevage, derrière l'Espagne.
Cette mise en avant de la protection des océans (« élever plus pour capturer moins ») explique en bonne part l'expansion mondiale — la plus rapide de toutes les industries alimentaires — de ce secteur qui pèse aujourd'hui 313 milliards de dollars (278 milliards d'euros). La moitié des poissons et crustacés consommés sur la planète sont désormais issus de l'élevage plutôt que pêchés.
Au-delà des belles déclarations se pose toutefois un problème de taille : deux tiers des exploitations aquacoles du monde recourent à la farine de poisson, une poudre riche en protéines fabriquée, précisément, à partir des espèces sauvages que l'aquaculture prétend protéger, contribuant donc à l'épuisement des océans. C'est ainsi que sont nourris les produits d'élevage les plus prisés des consommateurs français — saumons, crevettes, truites, bars et daurades.
« Pour évaluer l'impact véritable de l'aquaculture, il ne faut pas partir des fermes, mais des aliments que l'on donne aux poissons, explique M. Daniel Pauly, directeur du projet Sea Around Us à l'université de Colombie-Britannique. Un tableau bien différent de celui dépeint par l'industrie se dessine alors. »
La situation s'apparente de fait à une forme de colonialisme alimentaire. Environ 90 % des prises qui servent à fabriquer les farines de poisson sont comestibles pour les humains. Autrement dit, l'aquaculture mondiale prive des régions pauvres d'espèces dont elles dépendent pour leur apport en protéines afin d'offrir des produits haut de gamme aux consommateurs riches.
Le tribut payé par les océans est particulièrement lourd et largement invisible. La plupart des bateaux liés à la production de farines de poisson ne respectent pas pleinement les dix principes de la « Charte mondiale pour la transparence des pêches », un guide élaboré par une coalition d'organisations de la société civile afin de promouvoir des pratiques de pêche industrielle plus responsables (3). Ainsi, moins de 30 % d'entre eux rendent publiques leurs données de localisation, et moins de 25 % disposent d'un numéro d'identification unique (leur « plaque d'immatriculation »). Une telle opacité complique les opérations de contrôle. Par ailleurs, d'après les scientifiques mobilisés par notre enquête, au moins 50 % de leurs prises appartiennent à des espèces classées, a minima, comme « surexploitées ». Ces navires sont en majorité des senneurs et des chalutiers, à l'origine d'importants volumes de « captures accessoires » (des espèces non visées au départ). Au moins 165 des bateaux étudiés étaient des chalutiers de fond qui, avec leurs filets lestés, raclent le sol et détruisent tout ou presque sur leur passage.
Outre le sort des océans, cette industrie s'accompagne de quantité d'autres coûts cachés. En Gambie et en Mauritanie, elle contribue à une aggravation de l'insécurité alimentaire, les poissons dont se nourrissent les populations locales étant de plus en plus détournés vers l'export pour servir à la fabrication de farines. Dans l'Extrême-Orient russe, l'enquête a mis au jour de nombreux cas de travail forcé, avec des ouvriers captifs dans des îles isolées, des villes-usines coupées du monde, ou coincés sur des navires en pleine mer. Au moins quatre-vingts épisodes de troubles civils, parfois violents, ont ainsi été recensés en lien avec cette filière, notamment en Inde, au Pérou et au Sénégal. Ils prennent la forme de mouvements de grève, souvent en réaction à la fragilisation de la pêche artisanale, ou de manifestations populaires pour dénoncer la pollution des eaux ou encore l'épouvantable odeur qui flotte autour des usines de transformation, dans lesquelles mijotent des milliers de tonnes de poissons en décomposition.
La fabrication de ces aliments contribue enfin à aggraver les tensions géopolitiques. En août 2021, une douzaine de chalutiers de fond turcs qui pêchaient illégalement en mer Égée ont tenté de percuter un navire grec à bord duquel des chercheurs filmaient leurs agissements. En novembre 2020, un cessez-le-feu de vingt-neuf ans entre le Maroc et le Front Polisario a volé en éclats à la suite de violents affrontements entre l'armée marocaine et des manifestants sahraouis. Ces derniers tentaient de bloquer le passage de quelque deux cents camions transportant de la farine de poisson obtenue à partir de prises marocaines illicites dans les eaux du Sahara occidental — un territoire occupé par le Maroc depuis le milieu des années 1970 en violation du droit international.
L'historienne Kristin A. Wintersteen rappelle que la farine de poisson est devenue un ingrédient capital de la nourriture animale au lendemain de la seconde guerre mondiale et, à ce titre, un facteur décisif dans l'explosion de l'élevage industriel de poulets et de porcs, puis de l'aquaculture, notamment en Europe du Nord et aux États-Unis (4). Identifié comme une mine de protéines, le courant de Humboldt ‒— un courant de surface froid et riche en plancton qui longe la côte pacifique de l'Amérique du Sud — a transformé le Pérou en superpuissance de la farine de poisson, avec environ un quart de la production mondiale. Depuis lors, ce modèle s'est étendu à d'autres contrées, jusqu'en Afrique de l'Ouest et en Asie du Sud-Est.
Les bénéfices de l'aquaculture sont réels. En Inde, elle représente un vivier d'emplois, en particulier pour les femmes. Au Bangladesh, son développement a rendu les produits de la mer plus abordables pour les ménages pauvres. Et elle émet beaucoup moins de gaz carbonique que les élevages bovins ou porcins. De plus, toutes ses formes ne sont pas problématiques. Les mollusques bivalves tels que les palourdes, les huîtres, les coquilles Saint-Jacques et les moules sont des organismes filtreurs — au sens où ils filtrent l'eau pour y prélever leur nourriture (plancton, détritus organiques) — qui ne nécessitent pas d'alimentation artificielle, d'où une empreinte écologique minimale. En France, près de 80 % des fermes aquacoles les cultivent. Au niveau mondial, on estimait en 2022 qu'environ un tiers des exploitations d'aquaculture ne recouraient à aucune nourriture extérieure.
Selon les industriels de l'alimentation animale, la dépendance à l'égard de la farine de poisson tendrait à se réduire. Pourtant, la demande progresse au même rythme que l'aquaculture elle-même. Les scientifiques explorent d'autres sources de protéines : algues, déchets du manioc, larves de la mouche soldat noire et même protéines unicellulaires extraites de champignons ou de bactéries. Pour l'heure, leur exploitation à grande échelle demeure trop coûteuse, si bien que le modèle perdure : les entreprises capturent des poissons sauvages, les transforment en aliments et transfèrent ailleurs les coûts engendrés par cette activité.
En France, ces problèmes concernent moins le saumon élevé sur le territoire national que les produits de la mer importés (pour plus de 6 milliards d'euros chaque année). L'outil interactif Bait to Plate — conçu par The Outlaw Ocean Project pour cartographier les chaînes d'approvisionnement du secteur (5) — a par exemple révélé que les crevettes vendues par de grandes enseignes comme Leclerc ou Carrefour, cultivées dans des fermes équatoriennes, sont nourries avec des farines provenant d'usines latino-américaines où l'on déplore des décès d'ouvriers, des pratiques de pêche illégales et des nuisances olfactives faisant l'objet de dénonciations populaires. Le groupe Carrefour, qui possède également les magasins Cora, a déclaré ouvrir immédiatement une enquête et promis de prendre « toutes les mesures nécessaires dans le cas où ces manquements seraient confirmés ». Le groupe Leclerc, lui, n'a pas répondu à nos questions.
En 2025, la France a importé pour plus de 124 millions de dollars (110 millions d'euros) de poissons et crustacés de Chine, où les volumes élevés représentent désormais quatre fois ceux pêchés en mer. Le Tibet et le Xinjiang sont deux des régions où l'aquaculture connaît la plus forte croissance, à grand renfort de répression politique. Notre enquête a identifié plus de mille exploitations dont l'essentiel de la production, estimée à 0,5 milliard de dollars (0,4 milliard d'euros) par an, est exporté vers deux douzaines de pays.
Épuiser les écosystèmes
L'Union européenne interdit la vente sur son sol de produits issus du travail forcé, y compris lorsqu'il s'agit d'importations. Toutefois, avec la mondialisation du secteur et l'allongement des chaînes d'approvisionnement, il devient de plus en plus difficile de s'assurer du respect des règles éthiques et environnementales. Et cela vaut autant pour les consommateurs que pour les revendeurs au détail, qui s'approvisionnent chez des grossistes. Selon M. Robert K. Stumberg, professeur au Law Center de l'université Georgetown à Washington, il n'est pas rare non plus que les entreprises choisissent volontairement de rester dans l'ignorance pour ne pas subir l'opprobre public ni payer le prix des réparations.
Cette relative impunité vit peut-être pourtant ses derniers instants. Aux États-Unis, depuis 2020, au moins neuf procès pour publicité mensongère ont été intentés contre six producteurs dans six juridictions différentes. Les plaignants dénonçaient l'usage de termes comme « durable », « écologique », « 100 % naturel », « sauvage », ainsi que la mise en avant des conditions de sécurité exemplaires offertes aux travailleurs, alors même que l'examen des chaînes logistiques suggérait tout le contraire. Dans au moins quatre de ces affaires, l'utilisation de farines ou d'huiles de poisson et leur lien avec la pêche industrielle et l'épuisement des écosystèmes étaient en cause. Au cours de la même période, les producteurs de fruits de mer ont déboursé plus de 2 millions de dollars (1,8 million d'euros) en dommages et intérêts pour mettre fin à de telles poursuites.
L'enquête « Food for feed : The price paid beyond the plate » (« Nourriture destinée à l'alimentation animale : le prix à payer au-delà de l'assiette ») (6) , conduite pendant cinq années par l'équipe de The Outlaw Ocean Project, a mobilisé plusieurs dizaines de journalistes. Elle a porté sur plus de 1 400 usines de farine de poisson à travers 64 pays et sur plus de 2 400 bateaux liés à cette activité dans au moins 30 pays. En remontant les chaînes d'approvisionnement depuis les navires de pêche jusqu'aux sites de transformation, aux fermes d'aquaculture et aux enseignes de distribution, les reporters ont établi une cartographie détaillée de cette industrie mondiale.
(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Élise Roy.)
(1) Cité respectivement par Amélie Di Bella, « How France's flagship salmon farm plans to adapt to climate change », 6 mars 2024, et par Christophe Blondel, « Le seul saumon d'élevage français grandit à Chartres… dans un hangar ! », Le Parisien, 18 décembre 2025.
(2) « Le développement de l'aquaculture : un enjeu de souveraineté alimentaire », Stratégie, n° 16, Haut-Commissariat au plan, Paris, 30 novembre 2023.
(3) « Charte mondiale pour la transparence des pêches », (PDF), Coalition for Fisheries Transparency.
(4) Kristin A. Wintersteen, The Fishmeal Revolution : The Industrialization of the Humboldt Current Ecosystem, University of California Press, Berkeley, 2021.
(6) Voir le site Internet de l'enquête.
Des milices palestiniennes contre le Hamas
À Gaza, des organisations arabes supplétives de l'armée israélienne sont de plus en plus actives. Financées par Tel-Aviv, elles constituent un défi militaire et politique pour le mouvement islamiste. L'Autorité palestinienne voit en elles un moyen de reprendre le contrôle d'un territoire dont elle a été chassée en 2007.
Le 1er septembre 2026, un raid lancé dans l'ouest de la ville de Gaza par une milice locale hostile au Hamas, appuyée par les forces israéliennes, a conduit à la capture du chef de la sécurité intérieure de ce mouvement, M. Moueïn Al-Arabid, recherché de longue date par Tel-Aviv. Quelques jours plus tard, un combattant du Djihad islamique, allié du Hamas, est enlevé puis abattu à Khan Younès, dans le sud de l'enclave, par un autre groupe gazaoui opérant aux côtés des troupes d'Israël. Constituées ou remises en selle à Gaza dès 2024 avec l'aide de Tel-Aviv, dans le contexte du vide sécuritaire créé par la guerre, les milices anti-Hamas n'en sont pas à leurs premiers coups de main armés contre le mouvement et ses alliés. Depuis le « cessez-le-feu » qu'il a conclu avec Israël en octobre 2025, leurs attaques se sont même multipliées, faisant près d'une centaine de victimes (1).
Issus, pour certains, de clans familiaux, comme les Forces de défense populaire (FDP) de M. Rami Hilles (originaire d'une grande famille de la ville de Gaza, mais désavoué par les siens), et le plus souvent proches du Fatah, le parti du président de l'Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas, ces groupes comprendraient au total plusieurs milliers d'hommes, contre près de vingt mille combattants et dix mille policiers du côté du Hamas. Outre les FDP, les plus importants sont les Forces populaires, fondées par l'ancien chef de gang Yasser Abou Shabab (tué fin 2025 et remplacé par M. Ghassan Al-Douhaini), l'Armée populaire - Forces du Nord de M. Ashraf Al-Mansi, la Force de frappe antiterroriste de M. Houssam Al-Astal et les Forces de la patrie libre du très redouté Shawki Abou Nassira (dit « le Crocodile »). Elles sont installées dans des camps fortifiés, à proximité de la quarantaine d'avant-postes militaires israéliens érigés le long du côté est de la « ligne jaune ». Tracée par Tel-Aviv lors du « cessez-le-feu » et déplacée plus à l'ouest au fil des mois, cette ligne de démarcation sépare désormais les deux tiers de l'enclave occupés par Israël (ou « zone verte ») de la portion territoriale encore administrée par le Hamas (« zone rouge »). D'après une enquête du journal Haaretz (2), les miliciens et leurs proches disposent notamment dans leurs camps de « modules préfabriqués dotés de climatiseurs », d'une « aire de jeux avec du gazon synthétique », mais aussi d'une « boutique de vêtements » et d'une « épicerie bien garnie » — un « luxe », alors que le reste de la bande de Gaza est frappé par les pénuries alimentaires, d'eau et d'électricité, en raison des restrictions israéliennes, et que la reconstruction reste bloquée…
Financées, équipées et entraînées par Israël, ces organisations supplétives sont devenues un instrument-clé de la stratégie suivie par Tel-Aviv à Gaza. Ainsi, selon le témoignage d'un officier recueilli par Haaretz, l'armée israélienne « envoie des miliciens dans des secteurs difficiles d'accès, situés au cœur du territoire contrôlé par le Hamas (3) », entre autres pour récupérer des drones ou accomplir des missions risquées que les soldats ne peuvent entreprendre eux-mêmes. Mais leurs activités ne se limitent pas aux actions contre le mouvement islamiste. Il les charge aussi d'agir contre leurs concitoyens en assurant le déplacement forcé de populations. En mai 2026, le groupe de M. Abou Nassira a ainsi violemment évacué des centaines de familles d'un quartier oriental de Deir Al-Balah (dans le centre de l'enclave) afin de faire place nette pour les troupes d'occupation (4). Un militaire israélien raconte avoir vu, lors d'une opération conjointe, des miliciens « tirer sur les gens » pour les déloger de chez eux, puis « incendier les maisons » après avoir « volé tout ce qu'ils pouvaient » (5). Les milices sont également accusées du pillage de convois d'aide humanitaire, de contrebande, d'extorsion, mais aussi d'assassinats de civils soupçonnés d'être proches du Hamas — d'après une commission d'enquête des Nations unies (6), celui-ci est l'auteur de nombreuses « exécutions sommaires et extrajudiciaires » de collaborateurs d'Israël et de militants du Fatah.
Reprendre pied à Gaza
En juin 2025, face aux critiques suscitées par les révélations sur le soutien apporté en secret par Tel-Aviv à ces milices, le chef du gouvernement, M. Benyamin Netanyahou, a reconnu avoir recours à des groupes supplétifs et à des clans locaux pour lutter contre le Hamas. « Où est le problème ?, a-t-il déclaré. C'est une bonne chose car cela permet d'épargner la vie de soldats (7). » De fait, la stratégie israélienne concernant ces groupes répond à un objectif précis poursuivi par M. Netanyahou : fragmenter la société gazaouie et empêcher l'émergence d'une entité politique unifiée dans la bande côtière (8). C'est pourquoi celui-ci martèle depuis le début de la guerre qu'Israël exclut toute possibilité de voir l'AP remplacer le Hamas dans l'enclave.
Ce faisant, M. Netanyahou passe sous silence le rôle joué par l'AP, sise à Ramallah (Cisjordanie), dans le « marigot milicien » de Gaza. Maintenue dans l'ombre, son implication auprès des groupes supplétifs, dont la plupart des chefs sont d'anciens employés des forces de sécurité de l'AP, est documentée par plusieurs médias — malgré les démentis officiels de Ramallah — et a été confirmée par Abou Shabab et M. Al-Astal eux-mêmes (9). Selon des sources sécuritaires palestiniennes, l'aide que leur fournit l'AP leur parvient sous l'égide de M. Bahaa Balousha, une figure du service de renseignement général de l'AP, natif de l'enclave et proche du président Abbas (10). Des membres de milices seraient ainsi rémunérés par l'AP, qui aurait même fait transférer — avec l'aval d'Israël — des combattants blessés dans des hôpitaux de Cisjordanie, où ils auraient été soignés sous une fausse identité (11).
En appuyant ces groupes armés, le régime de M. Abbas veut reprendre pied à Gaza, d'où le Hamas a chassé l'AP en 2007, et à affaiblir son rival islamiste. En outre, malgré l'opposition d'Israël, il entend s'imposer comme un interlocuteur incontournable de la « communauté internationale » dans le cadre de la reconstruction prévue par le « plan de paix » de M. Donald Trump.
(1) Cf. en particulier Nasser Khdour, « Who are the Israel-backed armed groups fighting Hamas in Gaza ? », Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled), 27 avril 2026.
(2) Yarden Michaeli, Yaniv Kubovich et Jack Khoury, « “Israel is sending armed militias in Gaza to commit war crimes — and I have to protect them” », Haaretz, Tel-Aviv, 27 août 2026.
(3) Ibid.
(4) Cf. Thaer Abu Aoun, Mahmoud Bashir et Omar Moussa, « Expanding evacuation zone, Israeli-backed militia forcibly displaces hundreds of families from Deir Al-Balah », Mada Masr, 20 mai 2026.
(5) Cité dans « “Israel is sending armed militias in Gaza to commit war crimes — and I have to protect them” », art. cit.
(6) « Report of the Commission of Inquiry on killings and acts causing bodily and mental harm by non-State actors in the Occupied Palestinian Territory and Israel », Organisation des Nations unies (ONU), Genève, 8 mai 2026.
(7) Sebastian Usher, « Netanyahu confirms Israel arming clans opposed to Hamas in Gaza », BBC News, Londres, 5 juin 2025.
(8) Giorgio Cafiero, « Gaza's armed fragmentation : clans, militias, and rival power centers », Stimson Center, Washington, DC, 27 octobre 2025.
(9) Cf. notamment Ben van der Merwe, Sam Doak et Celine Alkhaldi, « Revealed : the plan for a “New Gaza” — and the four militias Israel is backing to defeat Hamas », Sky News, 25 octobre 2025, et « Gaza militia leader denies involvement in aid killings, discusses PA, GHF collaboration », The Jerusalem Post, 11 juin 2025.
(10) Cf. Jonathan Sacerdoti, « Is Hamas's grip on Gaza weakening ? », The Spectator, Londres, 10 juin 2025, et Mohsen Mohammad Saleh, « Political analysis : armed collaborator groups in Gaza Strip : what are the prospects ? », Al-Zaytouna Centre for Studies and Consultations, Beyrouth, 9 décembre 2025.
(11) « Palestinian Authority providing medical treatment to Israel-backed militias — Report », The Palestine Chronicle, 11 juillet 2026.
La péninsule arabique à l'épreuve du feu
La déstabilisation du Proche-Orient provoquée par la guerre américano-israélienne contre l'Iran va-t-elle affecter une Arabie saoudite en quête de protecteur ? Alors que Téhéran ne fait aucune concession aux États-Unis et que les houthistes multiplient les attaques contre le royaume, le prince héritier Mohammed Ben Salman — qui cumule les échecs économiques — est placé devant des choix délicats.
Huit mois après le déclenchement de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février dernier, le contexte géopolitique dans le Golfe demeure marqué par l'aggravation des tensions et la persistance des risques d'embrasement régional (1). Malgré l'importance des pertes humaines et économiques subies par leur pays, les dirigeants de la République islamique font preuve d'intransigeance dans les négociations directes ou indirectes avec l'administration américaine. Leur fermeté rappelle le jusqu'au-boutisme de l'imam Rouhollah Khomeiny, auquel il fallut plusieurs années avant de se résoudre à accepter la paix proposée par l'Irak et, partant, à mettre fin à un conflit qui fit près d'un million de morts entre 1980 et 1988 (2). Face aux États-Unis, l'Iran réclame la fin du blocus de ses ports, la levée immédiate des sanctions, la restitution des avoirs financiers confisqués par les États occidentaux et la fin de toutes les hostilités au Proche-Orient, notamment dans le sud du Liban et à Gaza. En retour, il propose la réouverture totale du détroit d'Ormuz en moins de six jours. Malgré l'insistance de Washington, qui en fait un sujet prioritaire, Téhéran refuse que le dossier de ses projets de développement de l'énergie nucléaire soit abordé de concert, estimant que seul un retour à la normale permettra des discussions sérieuses.
Tandis que la presse conservatrice n'hésite pas à crier victoire, le régime islamique entend donc démontrer qu'il ne fera pas de concessions et que c'est bien lui qui dicte le tempo. Après avoir observé une certaine retenue durant l'été, il a décidé d'intensifier les attaques contre des pétroliers, des vraquiers et des porte-conteneurs dans le détroit d'Ormuz. Le signal est clair : la stratégie de la marine américaine consistant à escorter les bateaux le long de la côte sud du passage maritime où transite un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) n'est plus une garantie de sécurité en raison de l'augmentation du nombre de mines et de drones sous-marins actionnés par les gardiens de la révolution.
Cette escalade — qui provoque l'augmentation des cours du pétrole — traduit la lecture iranienne de la situation politique aux États-Unis. Pour le pouvoir du Guide suprême Mojtaba Khamenei, les deux séquences à venir ne peuvent qu'être favorables à ses intérêts. La première, qui se poursuit à l'heure où nous mettons sous presse, est la campagne pour les élections américaines de mi-mandat. Avec une popularité au plus bas, notamment en raison des hausses des prix à la pompe, le président Donald Trump hésite à ordonner une attaque d'envergure contre l'Iran. Certes, cette opération est régulièrement évoquée par le locataire de la Maison Blanche, mais, fustigé par une partie de sa base, prendra-t-il le risque d'affoler le marché pétrolier et d'aller à l'encontre de ses électeurs qui ne soutiennent pas cette guerre ?
Du jamais-vu dans le royaume saoudien
La seconde séquence doit commencer au lendemain du scrutin américain. Comme nombre d'observateurs, les Iraniens misent sur une défaite républicaine à la Chambre des représentants et peut-être même au Sénat. Un revers qui, à en croire certaines de ses déclarations martiales, ne serait pas accepté par M. Trump, fidèle en cela à son attitude de dénégation après l'élection présidentielle perdue de novembre 2020. La crise politique qui pourrait s'ensuivre offrirait un répit bienvenu pour l'Iran en lui donnant le temps de réorganiser sa défense et d'exercer de nouvelles pressions sur les monarchies du Golfe. Ces dernières, Arabie saoudite en tête, espèrent à l'inverse une évolution différente : à Riyad comme à Abou Dhabi ou à Manama, on veut croire qu'une fois les élections passées, et quel que soit leur résultat, les États-Unis reprendront leur casquette de première puissance protectrice de la région et qu'ils relanceront leur offensive contre l'Iran et ses relais. Pourtant, M. Trump n'a jamais donné l'impression de prendre à cœur les doléances des pétromonarchies, y compris lors de sa première présidence (2016-2020). En mai 2019, après l'attaque par les forces houthistes yéménites contre des installations pétrolières saoudiennes majeures, les États-Unis avaient déjà signifié qu'il appartenait aux monarchies d'apprendre à se défendre seules.
Alliés de l'Iran, sans en être les vassaux, les houthistes offrent aujourd'hui un atout supplémentaire à Téhéran, car c'est le blocage simultané de deux détroits vitaux pour l'économie mondiale — Ormuz et Bab Al-Mandeb — qui se dessine. Le regain d'activité des forces houthistes contribue à l'intransigeance de la diplomatie iranienne. Téhéran peut même clamer que l'« axe de la résistance » contre les États-Unis et Israël n'a pas été vaincu. En infligeant plusieurs défaites aux troupes gouvernementales yéménites et en prenant le contrôle du littoral ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, le mouvement d'Ansar Allah (« les partisans de Dieu », le nom officiel du parti houthiste) a fait évoluer le rapport de forces dans la péninsule arabique. Avec leurs missiles à moyenne portée et leurs drones, les maîtres du nord et de l'ouest du Yémen ont semé la panique en bombardant des aéroports saoudiens, des installations pétrolières, mais aussi des casernes et des projets d'infrastructures touristiques : du jamais-vu dans le royaume.
Ce moment houthiste, amplement commenté sur les réseaux sociaux dans le monde arabe, braque les projecteurs sur la situation malaisée dans laquelle se trouve désormais l'Arabie saoudite, et plus particulièrement son prince héritier. M. Mohammed Ben Salman (« MBS ») ne semble pas avoir médité la recommandation majeure que faisait le roi Abdelaziz Ibn Saoud à ses héritiers : toujours garder l'œil sur le Yémen et faire en sorte qu'il soit à la fois faible et stable (3). La guerre frontalière de 1934 — deux ans après la création du royaume — fondait la mise en garde du souverain. Certes, elle s'était terminée par l'annexion de trois provinces yéménites (Asir, Jizan et Najran), mais sa violence et l'irrédentisme des tribus du nord du Yémen avaient servi de leçon. Ibn Saoud avait aussi en tête l'aura immémoriale de ces mêmes tribus dont l'ardeur au combat et la franche adhésion à la religion musulmane — contrairement à certaines populations bédouines de la péninsule qui se distinguaient par leur versatilité — avaient fait dire au prophète de l'islam que « la foi est yéménite, la sagesse est yéménite ».
C'est en 2015 que M. Ben Salman commet la première erreur à l'origine de ses difficultés actuelles. Entraîné par le très belliciste émir d'Abou Dhabi, M. Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane (« MBZ »), il engage son pays dans une campagne de bombardements aériens contre les houthistes particulièrement meurtrière pour les populations civiles (près de 10 000 morts jusqu'à la trêve d'avril 2022). Il rompt ainsi avec une tradition d'ingérence permanente mais toujours retenue dans les affaires de son voisin. « Il avait la possibilité de faire affaire avec à la fois le gouvernement en place, les rebelles houthistes et le camp sudiste, confie avec amertume un ancien diplomate saoudien. Un dialogue national sous l'égide et le financement de Ben Salman aurait abouti à un équilibre yéménite certes instable mais profitable au royaume. » Pourquoi une telle erreur ? L'hubris d'un jeune prince désireux de faire ses preuves, de tenir son rang face à son rival « MBZ » et d'en imposer à une partie de la famille royale peu convaincue de sa capacité à succéder à son père, le roi Salman. On connaît la suite. La mise au pas, parfois brutale, de cette famille, notamment la purge de novembre 2017, quand plusieurs centaines de personnalités, princes, ministres et hommes d'affaires, furent séquestrées dans l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad et obligées de verser leur « dîme » au Trésor en guise de compensation de leurs actes présumés de corruption.
La guerre contre les houthistes a quant à elle été perdue puisque la rébellion tient la capitale Sanaa (4). La reprise des hostilités en juillet dernier est d'ailleurs un mystère à l'heure où le prince héritier accumule les déboires, notamment sur le plan économique, avec l'échec de nombreux projets au cœur de sa « Vision 2030 ». C'est le cas notamment des villes nouvelles — dont Neom (5) —, mais aussi des projets d'ouverture touristique et de diversification économique. Les bombardements des houthistes n'ont pas simplement déréglé l'extraction et le transport d'hydrocarbures, vitaux pour l'économie saoudienne. Ils perturbent aussi la omra, le pèlerinage dans les lieux saints, qui a lieu durant toute l'année en dehors de la période du hadj — ce qui, là encore, entraîne une baisse de revenus. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute du produit intérieur brut (PIB) de plus de 3 % (6).
Pas plus qu'en 2019 les États-Unis n'ont volé au secours de l'Arabie saoudite, malgré ses appels à l'aide. Si l'armée américaine fournit des renseignements concernant les cibles au sol visées par l'aviation saoudienne et contribue à son approvisionnement en vol, M. Ben Salman escomptait une opération militaire comparable à celle de mars 2025, lorsque des bombardements américains avaient décapité une partie de l'état-major houthiste (7). Mais, si les houthistes s'étaient alors directement attaqués à des intérêts américains et israéliens, Ansar Allah évite cette fois la confrontation directe avec Washington et insiste sur sa volonté de dialogue avec les États-Unis, tout en assurant ne pas vouloir détenir seul le pouvoir au Yémen. M. Trump a donc beau jeu de temporiser et d'éviter un nouvel engagement guerrier.
Dès lors, M. Ben Salman n'a que des choix peu satisfaisants, en dehors d'espérer que le président américain change d'avis ou que Londres et Paris acceptent d'aller au-delà de la défense du royaume en s'attaquant directement aux houthistes. Une issue consisterait à conclure un accord avec ces derniers, leur reconnaissant le statut d'acteur de plein droit au sein de l'arène politique yéménite. Cela contribuerait à faire cesser les attaques, mais obligerait Riyad à accepter de verser à Ansar Allah des compensations financières au titre de dommages de guerre. Il lui faudrait surtout rassurer les adversaires des houthistes, qu'il s'agisse des forces gouvernementales ou des séparatistes du Sud, très proches du rival émirati. M. Ben Salman devrait d'abord prendre langue avec l'Iran, au risque de s'aliéner M. Trump de manière définitive. L'argument de l'incompatibilité religieuse, fréquemment évoqué dans la presse occidentale, n'a guère de pertinence. Certes, les houthistes sont chiites tandis que l'Arabie saoudite est le cœur du monde sunnite. Mais le zaydisme, courant chiite minoritaire auquel adhèrent les houthistes, diffère du chiisme duodécimain en vigueur en Iran. Ses spécificités — les zaydites reconnaissent par exemple la légitimité des premiers califes de l'islam — font que le zaydisme est parfois qualifié de cinquième école juridique du sunnisme aux côtés du hanafisme, du malékisme, du chaféisme et du hanbalisme. Par le passé, les Saoudiens ont même soutenu le zaydisme yéménite quand, partisan d'un imamat au Yémen, il s'opposait aux républicains du sud. Au moment de la trêve de 2022, des imams saoudiens très actifs sur Internet ont opportunément rappelé le statut particulier du zaydisme, estimant qu'en certaines circonstances il ne fallait pas l'inclure dans les camps des rawafidh (« ceux qui refusent »), terme péjoratif qui désigne les chiites.
La deuxième option pour M. Ben Salman serait d'obtenir une autre aide que celle des États-Unis. Contrairement à la situation de 2015, où de nombreux pays avaient rejoint la coalition codirigée par le royaume et les Émirats arabes unis, les renforts ne se bousculent pas au portillon. La Turquie et le Pakistan, signataires du pacte de La Mecque, ont d'ores et déjà prévenu que leur soutien ne serait que défensif. Autrement dit, il n'est pas question pour eux d'envoyer des troupes au sol. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan n'ignore pas que l'Empire ottoman a le plus souvent évité de s'aventurer au Yémen, tandis que son homologue pakistanais, le premier ministre Shehbaz Sharif, sait le risque en matière de politique intérieure que constituerait pour lui la mort de soldats de son pays face aux houthistes. Quant aux autres pays musulmans, ils regardent ailleurs, à commencer par l'Égypte, pourtant dépendante des capitaux saoudiens. Là aussi, l'histoire pèse. Durant la première guerre civile du Yémen (1962-1970), l'armée égyptienne s'est enlisée, perdant plus de 25 000 hommes avant d'opter pour un retrait honteux en 1967.
Reste une dernière option, celle du recours à Israël. Pour M. Benyamin Netanyahou, ou son successeur à l'issue des élections législatives, ce serait un succès diplomatique de grande ampleur et la concrétisation d'une normalisation à laquelle s'est jusque-là refusé M. Ben Salman. Les houthistes se trouveraient à la merci d'une force aérienne dévastatrice. Mais, pour le prince héritier saoudien, une telle ingérence risquerait de l'empêcher d'accéder au trône ou de s'y maintenir.
(1) Lire Ziad Majed, « Recomposition stratégique majeure au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, septembre 2026.
(2) Lire Alain Gresh et Dominique Vidal, « Un conflit dévastateur », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.
(3) Cf. Caroline F. Tynan, Saudi Interventions in Yemen. A Historical Comparison of Ontological Insecurity, Routledge, New York, 2023.
(4) Lire Quentin Müller, « Quinze ans d'instabilité au Yémen », Le Monde diplomatique, janvier 2025.
(5) Lire Lise Triolet, « Des châteaux de sable high-tech dans le désert saoudien », Le Monde diplomatique, décembre 2025.
(6) « IMF forecasts 3.3 % contraction of Saudi economy amid regional conflict and Houthi attacks », Middle East Monitor, 14 octobre 2026.