Cette étude va à l'encontre des idées communément admises sur le polar contemporain, — ici, le roman noir et le policier français de ces vingt dernières années. L'aura de Jean-Patrick Manchette a longtemps jeté un voile politiquement progressiste sur une production qui en fait a pris ses distances avec cette filiation. Aurélien Masson, ancien directeur de la « Série noire », parle d'ailleurs d'une « génération de dégagés ». Le polar actuel n'assène plus des vérités politiques, il serait plutôt agnostique dans le domaine. Outre l'analyse de romans, il s'agit ici, et c'est une approche originale, d'évaluer l'interaction avec les politiques culturelles publiques et les manifestations accompagnant la promotion du genre. Sa dimension sociétale semble se retrouver dans les canaux de diffusion que sont les critiques, les festivals et les tables rondes en librairies et bibliothèques, tous concourant à faire de « l'objet polar » un instrument d'éducation à la démocratie. Le personnage du « flic » est également commenté de façon éclairante : policier, mais non représentatif de l'institution, et souvent dans un « rapport clandestin à l'enquête judiciaire ».
En succédant à M. Starmer en juillet dernier, M. Burnham a fustigé les « mauvaises directions » prises par le Royaume-Uni depuis les années 1980. Il est toutefois peu probable que le nouveau premier ministre — moins guindé et plus habile que son prédécesseur, mais issu comme lui de la droite du Labour — parvienne à fixer un nouveau cap gouvernemental et à infléchir significativement la trajectoire du pays.
Monsieur Andrew (« Andy ») Burnham s'est installé au 10 Downing Street le 20 juillet 2026. Depuis la démission de M. David Cameron, consécutive au référendum sur le Brexit, en 2016, le Royaume-Uni a connu six premiers ministres. À titre de comparaison, les six précédents — James Callaghan, Margaret Thatcher, MM. John Major, Anthony Blair, Gordon Brown, David Cameron — avaient à eux tous gouverné le pays durant une quarantaine d'années. Le modèle parlementaire de Westminster repose sur un scrutin uninominal à un tour, où le premier arrivé l'emporte. Depuis la première guerre mondiale, il est dominé par le Parti travailliste et le Parti conservateur. Les défenseurs de ce régime avaient coutume de soutenir que, bien qu'il soit moins représentatif que les scrutins proportionnels en vigueur dans nombre de pays du continent européen, il présentait l'avantage de la stabilité. Contrairement aux Latins intempérants, aux Teutons et aux Slaves portés sur l'autocratie, les électeurs britanniques pouvaient compter sur des dirigeants expérimentés qui, tenant bon la barre, permettaient à leur pays de traverser les turbulences politiques et économiques. Mais, à l'évidence, quelque chose ne va plus.
Jeter quelques miettes à la gauche
Une certaine fébrilité, semble s'être insinuée dans le système bipartisan. Sur les six derniers premiers ministres, un seul a accédé à la fonction par la voie traditionnelle, c'est-à-dire en remportant une élection générale. Après la démission de M. Cameron, ce sont les tories qui désignèrent Mme Theresa May. Lorsqu'elle se retira à son tour, brisée par l'intransigeance de son camp durant les négociations du Brexit, le parti choisit M. Boris Johnson, en juillet 2019. Et quand celui-ci tomba en disgrâce auprès des médias, des sondages d'opinion et de son propre groupe parlementaire pour avoir fait la fête durant la pandémie de Covid, Mme Elizabeth (« Liz ») Truss fut choisie pour le remplacer par les conservateurs, en septembre 2022. De même pour M. Rishi Sunak en octobre 2022, sa prédécesseure ayant démissionné après une offensive des marchés obligataires et, une fois de plus, de son groupe parlementaire.
M. Keir Starmer jurait de rompre avec ce schéma. Il devint premier ministre en juillet 2024 à la suite d'un triomphe aux élections générales, qui permit au Labour de remporter 410 sièges sur les 650 que compte la Chambre des communes. Il promettait le « changement », le rétablissement de la stabilité, un gouvernement fondé sur la compétence et la mesure. Un an après le scrutin, son gouvernement « exemplaire » n'était déjà plus soutenu que par 23 % des sondés et faisait face à une rébellion des parlementaires travaillistes. Il y eut des scandales, des revirements et des excuses. Lors des élections locales de mai 2026, le Labour fit jeu égal avec les conservateurs et les Verts, en obtenant 17 % des voix, tandis que le parti d'extrême droite Reform UK remportait 26 % des suffrages. M. Starmer remit sa démission le 22 juin. Jamais, depuis Ramsay MacDonald en 1924, un premier ministre travailliste n'était resté si peu de temps en fonctions.
M. Burnham est un produit de l'aile droite du Labour. Il a commencé sa carrière politique en tant qu'assistant parlementaire d'une blairiste pure et dure. Devenu en 2001 député de Leigh, circonscription du Grand Manchester, il soutint ardemment la guerre en Irak. Il gravit les échelons du parti grâce à une série d'alliances au sein de sa droite, puis, sachant ne se fâcher avec personne, fut nommé ministre de la santé par le premier ministre Gordon Brown en 2009-2010. Il passa ensuite sept ans sur le premier banc de l'opposition avant de se faire élire maire du Grand Manchester. Durant son mandat, le centre-ville se remplit de gratte-ciel, les appartements de luxe se multiplièrent, les loyers explosèrent. Dans l'agglomération, Manchester et Salford connurent un mini-boom économique, Stockport et Oldham, la stagnation. À Trafford et Bury, la désindustrialisation et le déclin se poursuivirent. Réplique, à l'échelle régionale, des inégalités de développement qui grèvent le reste du pays. Son bilan de ministre de la santé est tout aussi étincelant. Il engagea notamment la privatisation de l'hôpital de Hinchingbrooke dans le Cambridgeshire, laissant aux contribuables le soin de régler une note de 10 millions de livres sterling. Dans le même temps, il fit pleuvoir les contrats sur une entreprise du bâtiment criblée de dettes, Carillion, qui fit faillite quelques années plus tard alors que la reconstruction du Royal Liverpool Hospital était loin d'être achevée.
M. Burnham se caractérise par ses talents de démagogue. C'est tout naturellement qu'il distribue les accolades et les marques d'affection aux électeurs. Il a plus de difficultés à s'acquitter des tâches ingrates allant avec la fonction de premier ministre : fixer un cap pour le pays ou annoncer des mauvaises nouvelles. Mais, d'un tempérament plus œcuménique que Starmer, il a compris que le travaillisme consiste à jeter à la gauche modérée les quelques miettes dont elle a besoin pour garder la foi dans un parti dominé par sa droite depuis sa fondation au début du XXe siècle. Sous la direction de Ramsay MacDonald dans les années 1920 puis de Clement Attlee au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Labour entendait maintenir un empire déclinant, mais en assouplissant le joug colonial. Du temps de MM. Blair et Brown, il voulait faire du pays un auxiliaire — financièrement dérégulé — de l'hégémonie militaire de Washington. La direction du parti a aussi joué les sergents recruteurs pendant la Grande Guerre, supervisé la partition de l'Inde et rendu possible la Nakba en Palestine, réprimé dans le sang les luttes d'indépendance kényane et malaisienne, taillé dans les dépenses publiques de santé pour financer la bombe atomique et la guerre de Corée. Plus récemment, il a défendu avec ardeur l'élargissement de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) mais aussi les guerres contre la Yougoslavie, l'Afghanistan, l'Irak, la Libye, Gaza et, par procuration, la Russie.
Ces politiques ont très souvent suscité la révolte de son aile gauche et de sa base électorale, qui préfèrent la protection sociale à la guerre. Depuis toujours, celles-ci ont besoin de se consoler avec de petites victoires. D'où la rassurante vidéo publiée par M. Burnham début juillet : il y regrettait que, sous la direction de M. Starmer, le Labour n'ait pas « fait ce qu'il fallait » à propos de Gaza et promettait, sans plus de précisions, de « faire mieux » (1). Or, comme le disait une figure mancunienne du parti, sur cette question comme sur bien d'autres, M. Burnham « saute dans tous les sens comme un poisson échoué au bord d'un canal » (Financial Times, 12 juin 2026). Il a ainsi déclaré que le Royaume-Uni ne devait pas être soumis aux marchés mais a tenu à les rassurer quant à son sérieux budgétaire. Même s'il avait défendu le maintien de son pays dans l'Union européenne, il a expliqué, pendant sa campagne dans la circonscription de Makerfield — qui avait majoritairement voté « leave » —, qu'il serait préférable de ne pas rouvrir une question aussi polarisante. Avant de plaider en faveur d'une remise en cause du Brexit, qu'il attribue à des ingérences russes (2)… S'agissant de la Palestine, il n'a cessé de changer d'avis. En 2015, alors qu'il brigue la direction du Labour, il rejoint les Amis travaillistes d'Israël, qualifie de « malfaisante » la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), chante les louanges de la déclaration Balfour — « un exemple des valeurs britanniques en action » —, vante la « longue histoire [d'Israël] en matière de protection des minorités et de promotion des droits civils » et déclare que, s'il devenait chef du parti, ce serait le premier pays dans lequel il se rendrait (3). Mais, toujours attentif au sens du vent, il se montre à présent plus mesuré.
Malaise économique sans remède
La droite du Labour domine son gouvernement. Pour chef de cabinet, il a choisi un blairiste, M. James Purnell, et promu le faucon John Healey au poste de chancelier de l'Échiquier. Comme l'ensemble de ses prédécesseurs, celui-ci a fini par se ranger à la sagesse des mandarins du Trésor, après avoir démissionné du ministère de la défense en juin parce que le précédent locataire du 10 Downing Street refusait d'augmenter le budget militaire. M. Burnham a aussi conforté Mme Shabana Mahmood au poste de ministre de l'intérieur, où elle a les coudées franches pour continuer à persécuter les militants propalestiniens, à s'attaquer à l'immigration « irrégulière » ou à restreindre la protection offerte aux demandeurs d'asile et le droit au séjour permanent.
À la différence de celle de M. Starmer, la nouvelle équipe gouvernementale admet la crise du modèle représentatif. La réforme qu'elle envisage a pour pilier la décentralisation régionale. Elle a déjà créé un avant-poste de Downing Street à Manchester (« Number 10 North ») et doté M. Burnham d'un bureau à la Heron House, sise à Albert Square, qui possède déjà les dispositifs de sécurité requis puisqu'elle est le siège des services de renseignement. Presque tous les gouvernements britanniques, y compris conservateurs, promettent davantage de pouvoir et de richesse aux régions. On ignore encore si M. Burnham compte décentraliser les ressources, donc redistribuer les richesses vers les territoires les plus pauvres, ou bien l'autorité, donc affaiblir le gouvernement.
Surtout, le Parti travailliste n'a pas de remède au malaise économique du pays, racine du mécontentement politique. Le problème est ancien. Après la guerre, une partie de l'Europe connut une longue période d'embellie économique : on parla de Wirtschaftswunder, de miracolo economico ou de « trente glorieuses ». La hausse de la natalité, l'intervention de l'État, les prix bas de l'énergie, le progrès technique et la paix durable favorisèrent la prospérité : la croissance moyenne atteignit 5 % par an en France, plus de 5 % en Allemagne et en Italie, sans parler des 9,3 % du Japon. Au Royaume-Uni, elle n'était que de 2,9 %. C'est au cours des années 1990 et 2000, grâce au développement du secteur financier, que le produit intérieur brut (PIB) britannique rattrape ceux de la France et de l'Allemagne, qui diminuent. Mais, depuis la crise de 2008, les performances économiques sont inférieures à celles de pays équivalents. Selon une étude conduite par un think tank et un laboratoire universitaire, la croissance annuelle de la productivité est deux fois moindre que la moyenne des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — 0,4 % contre 0,9 % —, et l'écart de productivité avec l'Allemagne, la France et les États-Unis a doublé depuis 2008. Les salaires ont stagné ou diminué. On estime qu'au cours des quinze dernières années la perte de salaire annuelle est en moyenne de 10 700 livres sterling (12 760 euros) par travailleur. Les revenus des ménages les plus défavorisés sont inférieurs d'un tiers à ceux des ménages équivalents en France. Dans le même temps, la dette publique est passée de 36 % à 100 % du PIB, les intérêts représentant chaque année 3,6 % de celui-ci — plus qu'en France (4).
Ce triste bilan s'explique par le ralentissement de la croissance et la hausse des inégalités. Les chocs en cascade de ces dernières années l'ont encore alourdi : la pandémie — dont l'État cherche désormais à faire endosser le coût aux bénéficiaires de l'aide sociale —, les poussées d'inflation causées par la montée des tensions géopolitiques, la hausse des prix de l'énergie, de l'alimentation et du logement, qui a entraîné une hausse du nombre de sans-abri. Le revenu des ménages britanniques n'a toujours pas retrouvé son niveau de 2019, d'après l'étude déjà citée. « Nous avons besoin d'une détermination nouvelle pour élever le niveau de vie », déclarait M. Burnham dans un discours le 29 juin. Mais il promettait aussi d'« assainir les finances publiques », en respectant les règles budgétaires fixées par l'ancienne chancelière de l'Échiquier Rachel Reeves, et d'aider l'Ukraine « aussi longtemps qu'il le faudra[it] ».
Un commentateur sarcastique disait naguère que le système politique britannique se composait d'un parti des méchants et d'un parti des idiots, une troisième option, les Libéraux-démocrates, s'offrant à ceux qui n'aimaient aucun des deux. Quand l'électorat masochiste est fatigué des méchants, il se rabat — brièvement — sur les idiots. John Stuart Mill écrivait toutefois en 1861 que le Parti conservateur était, « par la loi même de son existence, le parti le plus idiot », étant donné le « peu de compréhension que les dirigeants conservateurs [avaient] des principes conservateurs ». L'Angleterre serait bien mieux lotie « si les conservateurs votaient systématiquement les mesures conservatrices et les libéraux les mesures libérales » (5). En réalité, les tories ont su revoir leurs principes à chaque fois qu'ils étaient menacés par un concurrent. Ainsi le parti des intérêts agraires devint-il, au XIXe siècle, le parti du capital. Au siècle suivant, il admit la nécessité des réformes redistributives mises en place par les libéraux dans les années 1900, puis par le Labour après 1945. Dans les années 1970, les conservateurs se rallièrent au néolibéralisme.
Le problème tient aujourd'hui à l'évolution de concert des deux partis dominants, puisque le Labour a lui aussi troqué le keynésianisme pour le néolibéralisme. Ses partisans estiment que l'une des principales forces du système britannique réside dans la contrainte qu'il exerce sur les deux formations, les poussant à rechercher les voix du centre. Or c'est précisément cela qui est en train de changer. Face à la menace grandissante que représente Reform UK, les conservateurs évoluent vers la droite. Et les travaillistes leur emboîtent le pas (6). On en vient à se demander si le Labour n'est pas devenu le parti des idiots et des méchants. M. Andy Burnham tente verbalement de corriger cette trajectoire pour reprendre aux Verts l'électorat musulman et les voix de gauche. Mais il a aussi conforté Mme Mahmood à l'intérieur et, en matière de politique étrangère, opté pour une ligne très similaire à celle de M. Starmer.
Le Labour n'a jamais été fort dans le domaine des idées. En comparaison d'autres partis sociaux-démocrates européens, il est apparu tard : le Comité de représentation du travail (LRC) ne fut créé qu'en 1900. Il était fortement influencé par la Société fabienne, dont l'idéologie était un mélange incohérent de libéralisme, de réformisme social, d'eugénisme et de colonialisme. Alors que la plupart des partis socialistes du continent avaient intégré des éléments de marxisme, les dirigeants travaillistes s'inspiraient plutôt de figures assez réactionnaires, tels John Ruskin et Thomas Carlyle, mais aussi de la Bible. Le parti, aux affaires après le krach de 1929, se contenta de suivre un Trésor enclin au laisser-faire, dès lors que la crise était dite sans remède. Il existait évidemment des solutions, par exemple celles de John Maynard Keynes, qui proposait d'injecter des liquidités dans l'économie. Mais la direction du Labour les ignora, pour préserver sa réputation de bon gestionnaire (7).
M. Burnham est l'héritier de cette tradition. Comme son prédécesseur, il n'a que le mot « changement » à la bouche : un « changement radical de gouvernance », une « nouvelle direction », « les gens ne peuvent attendre éternellement le changement », « nous devons changer la politique et le faire dès à présent »… On pardonnera aux électeurs britanniques de se dire : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »
Pour « entendre » les protestataires, le pouvoir raffole désormais des consultations numériques. Cette solution technologique, éprouvée face aux « gilets jaunes », offre un exutoire commode et peu coûteux — avant ensevelissement définitif des revendications.
« Ce qui compte pour moi, assène le ministre de l'éducation nationale sur France Info le 6 octobre dernier, c'est que les lycéens soient entendus dans un cadre démocratique. J'ai lancé depuis hier soir une plate-forme sur laquelle chaque lycéen va pouvoir déposer sa contribution pour dire ses difficultés et ses attentes. » Mais, questionné par les journalistes sur le risque que l'exercice connaisse le même sort que celui proposé aux « gilets jaunes », M. Édouard Geffray reste plusieurs secondes silencieux. Début 2019, pour sortir de la crise, l'exécutif — appuyé par un consortium de cabinets de conseil et de start-up (1) — avait en effet lancé une vaste consultation déjà adossée à une plate-forme. Très tôt, une alerte fut émise : seules seraient examinées les contributions numériques (2). La consultation dans son ensemble n'a en réalité fait l'objet d'aucune réponse du pouvoir (3). Elle a aussi escamoté les cahiers de doléances des ronds-points comme ceux des maires ruraux. Et, depuis, les gouvernements successifs semblent même avoir pris le contre-pied de ces revendications, tant des demandes d'égalité que de celles de liberté démocratique.
Consultation sur la réforme des retraites (2018-2019), convention citoyenne pour le climat (2019) : la participation institutionnelle se borne, le plus souvent, à recueillir des avis sur les décisions des autorités. Qui les écartent promptement quand ils s'avèrent trop « subversifs ». Si, en 2015, la consultation sur le projet de loi dite « République numérique » donne lieu à 8 500 contributions, elle se révèle in fine « inutile sur le fond », selon l'Observatoire des libertés et du numérique, car « le gouvernement n'a quasiment rien repris » des propositions « arrivées en tête des soutiens des internautes », notamment sur le logiciel libre (4). Un paradoxe pour un texte qui — en consacrant l'ouverture des données publiques ou le numérique pour tous — devait acculturer le pays à la « civic tech ».
En France, l'expression « technologie civique » désigne deux choses distinctes. D'une part, des applications des sites favorisant l'engagement et la participation citoyenne. D'autre part, un microcosme peuplé de personnalités politiques (comme l'ancienne secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire [2014-2017], désormais cadre de Sopra Steria, un des leaders français de la « tech »), de hauts fonctionnaires (comme M. Mohammed Adnène Trojette, ancien conseiller de M. Emmanuel Macron recruté par le Boston Consulting Group en 2024), d'entrepreneurs ou de consultants. Tous défendent un renouvellement démocratique grâce aux instruments numériques, le développement de start-up d'État voire l'avènement d'un « État plate-forme » (5). Ce projet de modernisation de l'action publique, inspiré de travaux universitaires américains, a pour héraut l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et se déploie dans le cadre du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO) conclu par 75 États et 137 collectivités locales (6).
De la participation domestiquée à la participation-délation
En pratique, des institutions françaises s'accommodent d'outils élaborés aux États-Unis. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) rend des avis à propos de grandes questions (les déserts médicaux, la fin de vie, le bien-être animal…) soulevées sur Change.org, la multinationale de la pétition en ligne. Mais des acteurs français se positionnent à leur tour sur ce marché. Ancien directeur général du service de flux musical Deezer, M. Axel Dauchez a fondé en 2015 Make.org : cette plate-forme de mobilisation citoyenne organise la consultation lancée par l'opérateur France Travail (ex-Pôle emploi) depuis fin 2024 sur la « diversité et l'inclusion dans l'univers professionnel ». Un créneau, semble-t-il, porteur puisque M. Cyprien Kohler, le fils de l'ancien secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, vient de lancer Agora Nova, une entreprise qui entend, lit-on sur son site, « inventer les outils numériques de la démocratie de demain ».
La concertation proposée par M. Geffray s'appuie, elle, sur la plate-forme Agora, développée par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP). Ouverte à toute personne disposant d'une application ou d'un accès à Internet, elle a donné lieu à 101 217 contributions, soit davantage que toutes les consultations organisées avec cet outil depuis son lancement, en septembre 2023. Dans un récent rapport, la Cour des comptes constatait en effet qu'il n'avait suscité, jusqu'à présent, qu'un enthousiasme modéré chez les citoyens : à peine 6 000 participants ont ainsi contribué à la consultation Agora sur la régulation de l'intelligence artificielle lancée fin 2023, moins de 2 400 à celle sur l'économie sociale et solidaire organisée en 2025 (7). La Cour relève aussi « une sur-représentation des cadres, des indépendants et des étudiants [ainsi que des hommes] dans les populations actives » sur le même site.
En postulant que toutes les remontées auraient été écrites par des élèves — ce qui reste à démontrer —, seuls 5 % des lycéens se seraient approprié la plate-forme lancée par l'éducation nationale entre le 5 et le 23 octobre 2026. Il y a une ironie certaine à offrir une telle réponse à une jeunesse mobilisée, entre autres, contre le site d'orientation et de sélection Parcoursup. Comme il pouvait paraître incongru d'aiguiller vers Internet des contributeurs « gilets jaunes » au « grand débat » qui s'opposaient à la numérisation des services publics de proximité. L'une d'entre eux, habitante d'une petite commune du Médoc (Gironde), expliquait ainsi à M. Macron : « Les services publics sont des points d'ancrage qui favorisent la vie dans nos territoires. Vous créez à la place des maisons de service public, (…) où le tout-numérique est roi. Là aussi, une grande partie de la population ne s'y retrouve pas, se marginalise par le non-accès à [ses] droits (8). »
Quatre jours seulement après le lancement de la consultation d'octobre 2026, le ministère de l'éducation nationale communiquait dans Le Monde en soulignant la faible part des critiques envers Parcoursup, en insistant sur le nombre élevé de contributions déjà enregistrées et en le rapportant à « une décélération depuis plusieurs jours » de la mobilisation (9). La participation-délation a cependant dû prendre le relais de la participation domestiquée (10). Juste après les manifestations du samedi 17 octobre, le site de la préfecture de police de Paris annonçait la création d'un autre genre de plate-forme : « Vous avez été témoins de violences, de dégradations ou de pillages à Paris ou l'un des départements de petite couronne (92, 93 et 94) durant ces derniers jours ? N'attendez pas : transmettez toutes vos images aux services de police afin de les aider à identifier et interpeller rapidement les auteurs. »
(1) Dans un rapport sur les consultants (« Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques », mars 2022), la sénatrice Éliane Assassi avait identifié une quinzaine de prestations liées à des consultations publiques entre 2018 et 2021 dont le montant total approchait les 10 millions d'euros.
(2) Collectif de recherche citoyenne sur les cahiers de doléances, « Les cahiers de la colère », Le Monde diplomatique, juin 2022.
Les immixtions politiques dans les affaires d'un autre État sont une habitude ancienne et largement partagée. Certaines sont tolérées, d'autres non. Les interférences de Moscou ou Pékin entrent dans cette deuxième catégorie. Elles sont désormais cataloguées comme relevant de la « guerre hybride », ce qui permet de justifier l'adoption de mesures d'exception.
Feros, « Is Watching You » (On vous regarde), 2020.
En matière d'ingérences, les choses ont longtemps été simples. D'un côté, les manipulations odieuses orchestrées par des régimes « autoritaires » — russe, chinois, iranien. De l'autre, les interventions vertueuses des Occidentaux chez leurs voisins pour défendre les valeurs démocratiques. En récusant la rhétorique du « monde libre », Donald Trump a troublé ce schéma sans le bouleverser : Londres, Berlin ou Paris tolèrent toujours les immixtions de Washington, y compris chez eux, mais qualifient les opérations russes ou chinoises d'« attaques hybrides ».
Avant même l'institution de la démocratie représentative, des États étrangers ont tenté d'infléchir la politique d'autres pays conformément à leur intérêt. En 1764, la Russie et la Prusse s'entendent pour imposer leur favori Stanislas-Auguste Poniatowski à l'assemblée de notables chargée d'élire le roi polonais. En France, les révolutionnaires de l'an I saisissent les biens des nobles émigrés qui complotent avec les monarchies voisines en vue de restaurer les Bourbons sur le trône. Avec la souveraineté nationale se constitue la figure repoussoir du « parti de l'étranger ». La France et l'Allemagne s'accusent mutuellement d'ingérence entre 1871 et 1914. Et l'une comme l'autre tournent leur suspicion vers Moscou quand triomphe la révolution bolchevique de 1917. La bourgeoisie perçoit l'Internationale communiste comme une « cinquième colonne » susceptible de s'engouffrer dans la brèche ouverte par les élections libres.
Bêtisier
• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).
• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).
• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).
• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).
• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).
Après 1945, l'ingérence devient pour l'Union soviétique et les États-Unis une composante majeure de la guerre froide. Elle prend diverses formes. L'influence en sous-main : la Central Intelligence Agency (CIA) finance secrètement, en millions de dollars, des syndicats anticommunistes en France, la Démocratie chrétienne en Italie, le Parti libéral-démocrate japonais et quantité de formations politiques et paramilitaires en Amérique latine. Elle intervient dans la vie intellectuelle, artistique et littéraire des alliés de Washington, et manipule les intellectuels libéraux les plus réputés, comme le montre Frances Stonor Saunders dans Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (Denoël, 2003). Elle s'immisce aussi dans la politique. Dans son livre Meddling in the Ballot Box : The Causes and Effects of Partisan Electoral Interventions (Oxford University Press, 2020), le politiste Dov H. Levin a montré qu'entre 1946 et 2000 Washington était intervenu dans 81 scrutins à l'étranger (contre 36 fois pour Moscou), soit une élection nationale sur neuf en tout.
Quand la subversion échoue, on recourt à la manière forte. Si les images des chars russes à Budapest (1956) et à Prague (1968) sont mondialement connues, celles de la soixantaine de coups d'État militaires contre des dirigeants démocratiquement élus appuyés par Washington entre 1946 et 1989 le sont moins — Iran (1953), Guatemala (1954), Grèce (1967), Chili (1973), etc. La France fait de même dans ses anciennes colonies, du Gabon aux Comores.
Louis Armstrong (1901-1971) devant le Sphinx de Gizeh, Égypte, le 31 janvier 1961.
Le trompettiste effectuait alors une tournée africaine organisée par le département d'État qui le fit passer par le Congo. Le périple de la vedette américaine du jazz aurait servi de paravent à des agents de la CIA qui se préparaient à déstabiliser la jeune république indépendante en ciblant son premier ministre Patrice Lumumba.
Valises de billets ou opérations de désinformation, ces « mesures actives » inspirent des romans policiers. Mais d'autres leviers s'actionnent au grand jour, sans être qualifiés d'ingérences. Lorsque Moscou fait varier le tarif de son gaz en fonction de la couleur politique sortie des urnes, on parle de chantage gazier ; lorsque Berlin et Bruxelles mettent la Grèce à genoux, c'est le chant de la raison libérale. Une étude publiée dans le Journal of Law and Economics (2007) a analysé 206 lettres d'intentions adressées au Fonds monétaire international par 38 pays entre 1992 et 2003. Les résultats montrent que les alliés des États-Unis (et du Groupe des sept) reçoivent des prêts avec moins de conditions, notamment avant les élections. Une « ingérence » rebaptisée « conditionnalité politique ». Washington finance nombre d'organisations non gouvernementales en faveur de la promotion de la démocratie, qui, des Balkans à l'Asie centrale, appuient des « révolutions de couleur », débouchant sur la victoire de coalitions pro-occidentales.
« Russiagate »
Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.
Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?
Le regain de tensions avec Moscou depuis 2014 et la montée en puissance de la Chine ont donné une centralité nouvelle au thème de la « cinquième colonne ». Les médias voient la main de Moscou derrière le Brexit, l'élection de Trump en 2016, le mouvement des « gilets jaunes ». Cet affolement s'explique notamment par la vulnérabilité numérique des démocraties libérales. Pour quelques milliers de dollars, une poignée de bots coordonnés amplifient la diffusion de documents compromettants ou de campagnes de publicité cachées dans des proportions inédites, grâce à la force propulsive des algorithmes.
Obama et le Brexit
En déplacement à Londres pendant quatre jours, le président américain Barack Obama plaide, dans une tribune parue dans le Daily Telegraph (23 avril 2016), pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. « L'Union européenne ne diminue pas l'influence britannique, elle l'amplifie », écrit-il. Lors d'une conférence de presse la veille, il avait prévenu les électeurs britanniques qu'en cas de Brexit leur pays se retrouverait « au bout de la file d'attente » dans la négociation d'un futur accord commercial avec les États-Unis. Nullement choqué par cette immixtion, le quotidien français Le Monde commente (22 avril 2016) : « Avec son aisance oratoire, Barack Obama (…) avait le choix entre une approche tout en retenue ou une attitude très directe, quitte à froisser quelques susceptibilités. Il a choisi sans hésitation la seconde option. » Le site russe Sputnik livre, lui, un récit différent (22 avril 2016) : « Le président américain ne cesse d'imposer sa volonté partout. Ainsi, lors de sa visite à Londres, Barack Obama a menacé le Royaume-Uni de conséquences sur les relations commerciales des deux pays en cas de Brexit. »
Toutefois, l'impact de la propagande en ligne sur le vote reste à démontrer. En 2012, une étude portant sur 61 millions d'utilisateurs de Facebook aléatoirement exposés à un message incitant à se rendre aux élections a conclu à son effet négligeable sur la participation (+ 0,39 %). En même temps qu'ils abdiquent leur souveraineté numérique au profit des États-Unis, les gouvernements européens dramatisent la désinformation russe ou chinoise, comme une menace justifiant de suspendre le cours ordinaire des institutions ou d'interdire des médias (RT, Sputnik).
L'élection présidentielle de 2024 en Roumanie marque un cran supplémentaire. Alors qu'un « outsider » d'extrême droite et prorusse arrivait en tête du premier tour, la Cour suprême a décidé d'annuler le scrutin. Les juges ont pointé l'exigence de « protection contre toute influence indue sur le comportement électoral, exercée au moyen d'actes ou de faits illégaux et disproportionnés ». Dès lors, quelle ingérence sera considérée comme « disproportionnée », alors que bien d'autres facteurs biaisent le jugement électoral, à commencer par la propriété privée des médias ? À ce compte, le nombre de scrutins invalidés pourrait dangereusement augmenter…
Dépourvus du soutien des médias, d'une grande partie du patronat et des élites politiques, les réseaux de l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont tenté un putsch le 8 janvier dernier. Sans doute espéraient-ils un ralliement des militaires. En dépit de son échec, le courant politique incarné par l'ancien président vient de démontrer qu'il n'avait plus besoin de son meneur d'hier pour exister.
Julio Villani. – « Théorème de la démesure », 2013
Sur le parvis du Tribunal suprême fédéral (STF) à Brasília, un long drapeau brésilien de plus de cinquante mètres de long a été abandonné, au milieu des bris de verre et des douilles de gaz lacrymogènes. Alors que, ce mardi 10 janvier, la police scientifique était à l'œuvre dans le bâtiment pour relever les empreintes digitales, d'autres enquêteurs interrogeaient le personnel de sécurité afin de reconstituer le déroulé des événements du dimanche 8 janvier, lorsque des milliers de partisans de l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont pris d'assaut les plus importantes institutions de la démocratie brésilienne.
Des trois édifices de la place des Trois-Pouvoirs, le STF a été le bâtiment vandalisé avec le plus de furie, selon les inspecteurs de police qui s'expriment en off. Cette haine contre la plus haute cour de justice du pays, en charge également des élections, épouse celle manifestée par M. Bolsonaro. « Le président sortant devrait faire l'objet de poursuites pour incitation au coup d'État et crimes contre la démocratie, deux crimes qui figurent dans le code pénal », estime la professeure de droit María Fernández. Avant d'ajouter que le même sort devrait attendre « tous les responsables politiques qui ont reproduit ses discours et ses menaces depuis quatre ans ». Vendredi 13 janvier, le juge du STF Alexandre de Moraes a autorisé le bureau du procureur général (PGR) à enquêter sur l'implication de l'ancien président dans l'insurrection survenue cinq jours plus tôt.
« Manifestation de la démocratie »
Depuis le début de l'année 2020, M. Bolsonaro menace les autres pouvoirs — ne pas respecter leurs décisions, lancer ses partisans contre eux… — en moyenne une fois tous les vingt-trois jours, selon une estimation du journal O Globo (1), conservateur mais hostile à M. Bolsonaro. Avant que la justice n'atteigne éventuellement les auteurs intellectuels de cette tentative de putsch, 1 159 militants d'extrême droite ont déjà été écroués le 11 janvier dans deux prisons de la capitale ; 209 l'avaient été dès le 8 janvier au soir, arrêtés au sein même du palais présidentiel. Beaucoup sont cependant parvenus à éviter la prison, pour l'heure.
L'ABIN, les services de renseignement brésiliens, avait pourtant informé les forces de sécurité de Brasília que 3 900 personnes étaient arrivées dans 156 bus le samedi 7 janvier, et qu'elles avaient rejoint le plus grand campement bolsonariste du pays : installé juste en face du quartier général de l'armée depuis le 30 octobre, il visait à obtenir des militaires qu'ils prennent le pouvoir de façon à empêcher le retour de la gauche aux affaires. L'investiture de M. Luiz Inácio Lula da Silva, le 1er janvier dernier, avait douché leurs espoirs ; une grande majorité était rentrée chez elle.
Six jours plus tard, toutefois, un nouvel appel était lancé pour que tous « les patriotes se rendent à Brasília ». Un texte largement partagé sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie de la galaxie bolsonariste appelait à une mobilisation nationale le 8 janvier « pour empêcher qu'on établisse le communisme au Brésil et pour éradiquer la corruption. Nous revendiquons une intervention immédiate des forces armées et, pour cela, nous allons occuper la place et les bâtiments des Trois-Pouvoirs, bloquer toutes les raffineries, paralyser les transports routiers, les activités industrielles, commerciales et agricoles, et suspendre tout paiement d'impôts ». Brasília devait être le centre névralgique de la révolte à partir duquel le reste du pays allait suivre.
Ce n'était pas la première fois que des actions violentes étaient fomentées à partir du campement principal des bolsonaristes. Le 12 décembre, lors de la cérémonie de certification de l'élection de M. Lula da Silva au STF, des bus et des voitures étaient incendiés dans la capitale par des militants. Le 22 décembre, la police découvrait une bombe artisanale, placée dans un camion-citerne près de l'aéroport de la capitale. Le suspect, M. George Washington de Oliveira Sousa (54 ans), a confessé à la police que l'attentat, conçu au sein du campement, visait à provoquer une tragédie de façon à attiser le chaos et contraindre les forces armées à intervenir pour rétablir l'ordre.
Beaucoup de Brésiliens peinent à comprendre la mansuétude dont a fait preuve le gouvernement « Lula » envers cette mobilisation, installée face à des dizaines de bâtiments militaires dans tout le pays depuis la fin du second tour des élections. Le nouveau ministre de la justice Flavio Dino, par exemple, voulait démanteler le site dès la prise de fonctions du président Lula da Silva, le qualifiant d'« incubateurs de terroristes (2) ». Mais, proche des militaires, le ministre de la défense, M. José Mucio Monteiro, dépeignait le campement comme une « manifestation de la démocratie (3) ». Il s'appuyait sur des informations émanant de l'armée, qui notait que les protestations avaient perdu en puissance : un rapport présenté fin décembre au président élu faisait état d'une diminution du nombre de « campeurs-militants » de 43 000 à 5 000 depuis le second tour de la présidentielle, fin octobre. « Lula » a choisi de ne rien faire, jusqu'au jour de l'invasion. Le lendemain, les campements bolsonaristes qui émaillaient le pays étaient tous démantelés.
De loin le plus grand, le campement de Brasília occupait une immense esplanade. Il était également le mieux organisé, avec des toilettes chimiques, des douches, un espace pour les « influenceurs », une scène pour les orateurs et des structures équipées pour préparer gratuitement les repas de milliers de « patriotes ». Mme Viviane M., venue de la ville de Londrina dans l'État du Paraná, nous avait fait visiter ces installations en décembre dernier.
Julio Villani. – « Facéties », de la série « Almost Readymade » (Presque ready-made), 2013
Même si l'entrée du campement est alors libre, les médias ne sont pas les bienvenus. « Journaliste française » figure au rang des pires cartes de visite que l'on puisse exhiber, du fait de propos du président Emmanuel Macron, qui avait suggéré de conférer « un statut international à la forêt amazonienne » alors que les politiques de M. Bolsonaro avaient favorisé les incendies (4). La ruse consiste donc à se présenter comme une simple touriste, désireuse de comprendre ce mouvement de protestation.
Petite femme dynamique et souriante, Viviane cuisine pour le campement. « J'étais sans emploi, on m'a proposé de venir ici pour aider le mouvement », nous explique cette partisane de M. Bolsonaro, sans préciser qui se cache derrière ce « on » un peu flou. « Pas du tout », répond-elle lorsqu'on lui demande si elle perçoit un salaire. Elle trime pourtant douze heures par jour depuis deux mois… et elle envoie de l'argent à sa mère pour s'occuper de ses deux jeunes enfants restés à Londrina. Derrière de grandes bâches, elle organise les réserves dans une dizaine de frigos qui fonctionnent grâce à des groupes électrogènes, tout en nous présentant les fake news les plus connues du bolsonarisme : « Si “Lula” gouverne ce pays, nous allons devenir un nouveau Venezuela. Le communisme va s'installer, et tout notre argent ira à Cuba », rapporte-t-elle tout en réservant une poignée de saucisses. Les provisions sont livrées par camions, sans que Viviane sache d'où elles viennent. Ni ce que contiennent les colis : « Je dois improviser, je ne sais jamais à l'avance ce qu'on nous apporte », confie-t-elle en riant. Toujours ce mystérieux « on », dont Viviane ne peut rien nous dire…
Soutien des fonctionnaires
Un mois plus tard, à la mi-janvier, l'enquête de la police fédérale a déjà identifié une centaine d'entreprises ayant financé ce campement ainsi que les transports par bus de bolsonaristes à l'occasion du 8 janvier (ou avant) pour rejoindre la capitale. Sans rendre publics leurs noms, la police a confirmé que ces entreprises appartenaient au secteur de l'agrobusiness, du transport et de la construction civile, et qu'elles étaient en majorité originaires du Paraná, du Mato Grosso do Sul et de São Paulo, trois États qui ont élu des alliés de M. Bolsonaro aux postes de gouverneur. Certains de leurs dirigeants étaient d'ailleurs présents le 8 janvier, à l'image de M. Albert Alisson Gomes Mascarenhas, propriétaire de l'entreprise Construtora Meirelles Mascarenhas, qui a gagné des dizaines de contrats publics lors de la présidence de M. Bolsonaro. L'ingénieur, qui se filmait en direct en train d'inciter la foule à entrer au Congrès, ne fait pour l'instant pas partie des personnes emprisonnées. De même, le mouvement Brasil Verde e Amarelo (« Brésil vert et jaune »), dirigé par le producteur de soja Antônio Galvan, qui regroupe plus de trois cents entités liées à l'agrobusiness, a aussi encouragé ses adhérents à se rendre à Brasília le week-end du 8 janvier.
De la fin du mois d'octobre au 9 janvier, à l'avant du campement, devant les barrières des bâtiments militaires, des « patriotes » se relaient pour lancer des « SOS forces armées » en agitant des drapeaux. Pour eux, l'élection présidentielle d'octobre 2022 a été partiale et inéquitable. Les arguments prêtent parfois à sourire : la gauche aurait diffusé des informations trompeuses, acheté des votes… La recette des campagnes de mobilisation du bolsonarisme.
Régulièrement, de rutilantes voitures klaxonnent leur soutien en passant aux abords du camp. La capitale, où l'administration publique est de très loin le premier employeur (40 % des emplois), a largement voté pour celui qui avait si souvent menacé de balayer la démocratie brésilienne : 58,81 %, contre 41,19 % pour M. Lula da Silva au second tour de l'élection présidentielle. Le 30 octobre dernier, les partisans du président sortant viennent fièrement déposer leur bulletin avec les attributs du bolsonarisme : drapeaux brésiliens sur les toits des voitures, maillots vert et jaune de la seleção (l'équipe nationale de football) sur le dos. La plupart acceptent de répondre aux questions de la presse, et fustigent la « corruption du Parti des travailleurs [PT] », qu'ils ne voulaient surtout pas voir revenir aux affaires après les mandats de M. Lula da Silva (2003-2010) et de Mme Dilma Rousseff (2011-2016). Systématiquement, ils balaient les questions concernant la gestion (désastreuse) de la pandémie de Covid-19 par leur favori ou ses attaques contre la démocratie : « La véritable menace, c'est le retour du PT », nous assure M. Sergio Davila, fonctionnaire au ministère de l'économie. « Les menaces de Bolsonaro, ce ne sont que des paroles en l'air. Alors que “Lula”, lui, va de nouveau financer des pays comme Cuba. Nous n'avons rien à gagner avec cette politique. » Des propos qui n'étonnent guère la députée du PT pour le District fédéral, Mme Erika Kokay : « Cela peut paraître incroyable mais, en effet, Jair Bolsonaro jouit d'un soutien solide parmi les fonctionnaires de Brasília, qui gagnent des salaires très confortables. Même lorsqu'il menaçait de détruire la démocratie, cet appui n'a jamais flanché. » À de très rares exceptions, ces fonctionnaires n'ont toutefois pas campé au milieu des « patriotes ».
Connivences militaires
En revanche, les familles de militaires étaient très présentes. Lors de ses visites régulières, l'épouse du général Eduardo Villas Bôas était fêtée comme une invitée de marque. Son mari, ancien commandant de l'armée, est un proche de M. Bolsonaro et l'auteur, en avril 2018, d'un tweet menaçant le STF d'une intervention militaire si les juges votaient contre l'emprisonnement de « Lula », alors accusé de corruption sans preuve (5). Bien que non officielle, la présence de proches des militaires au sein du campement était un secret de polichinelle. Elle explique peut-être en partie leur refus initial de démanteler le campement, le 8 janvier au soir, après l'invasion de la place des Trois-Pouvoirs. Ils s'y résoudront le 9 janvier au matin, après avoir laissé le temps aux putschistes de s'enfuir…
Depuis, le président Lula a limogé, le 21 janvier, le président Lula da Silva limoge M. Julio César de Arruda, le chef de l'armée de terre. Des fuites dans la presse suggèrent que sa décision a été motivée par le refus du militaire de démettre de ses fonctions un jeune gradé proche de M. Bolsonaro toujours en fonction au sein de l'administration. À cette occasion, le ministre de la défense reconnaît que « la confiance a été rompue » et réitère que « les enquêtes iront jusqu'au bout. “Lula” ne va rien pardonner aux insurgés, y compris s'ils sont militaires » (6).
Cette connivence entre forces de sécurité et militants bolsonaristes s'est illustrée dans de très nombreuses vidéos. Elle explique la facilité avec laquelle les militants d'extrême droite se sont introduits dans les bâtiments, avant de les mettre à sac pendant plus de deux heures. Certaines images suggèrent une ambiance bon enfant entre policiers, militaires et insurgés à l'extérieur du Congrès, tandis que la foule a déjà envahi le toit de la coupole. Une autre vidéo montre l'intérieur du bâtiment : la police est alignée et laisse passer les casseurs, alors que le cortège se rend au Salon vert, qui mène à l'Hémicycle. Les scènes les plus dérangeantes ont été tournées au sein du Planalto, le palais présidentiel. On y voit un commandant militaire tentant d'empêcher que la police militaire (PM, chargée de l'ordre) n'arrête les insurgés. D'autres vidéos du circuit interne de la vidéosurveillance du palais, qui n'ont pas été rendues publiques pour l'instant, seraient encore plus problématiques. « Je veux voir toutes les vidéos, a annoncé le président Lula da Silva, lors d'une conférence de presse le 11 janvier. Celles que j'ai déjà visionnées montrent une connivence des insurgés avec la police militaire, avec les forces armées. Je suis convaincu qu'on les a laissés entrer au Planalto, car il n'y a pas de porte cassée. »
Pour M. Renato Sérgio de Lima, directeur du Forum brésilien de sécurité publique (FBSP), une organisation non gouvernementale (ONG) spécialisée dans les questions de sécurité, cette collusion ne doit pas surprendre. « Nos études concluent à une très forte adhésion des forces de sécurité au bolsonarisme. Elles montrent par ailleurs que la radicalisation des troupes est allée crescendo, et de façon bien plus importante que dans le reste de la population. » L'ONG a par exemple établi qu'entre 2020 et 2021 le nombre de policiers qui participaient aux réseaux sociaux bolsonaristes a augmenté de 27 % (7). Plus d'un tiers des forces de l'ordre serait abonné à ces réseaux, dont 21 % aux pages les plus radicales. Dans le cas de la PM, qui comprend un contingent de plus de 400 000 policiers, 51 % des troupes suivraient les groupes bolsonaristes, dont 30 % les comptes plus radicaux. La police fédérale des routes (PRF), qui compte près de 13 000 membres, constituerait un autre foyer du bolsonarisme. « En quatre ans, ce corps de police a été mis complètement au service du président sortant et de son idéologie, complète Sérgio de Lima. On a vu la PRF réaliser des blocus le jour de l'élection dans le Nord-Est pour empêcher des électeurs de “Lula” d'aller voter. Elle a participé à des massacres dans les favelas aux côtés de la PM en 2022, alors que ce n'est absolument pas son rôle ni son terrain d'action. »
Lors d'un entretien sur la chaîne Globonews, le 12 janvier 2023, le ministre de la justice Flavio Dino a proclamé que le phénomène de radicalisation des forces de l'ordre allait faire l'objet de toute son attention. Quelques jours après l'invasion de la place des Trois-Pouvoirs, il invite d'ailleurs les spécialistes à lui remettre des propositions sur cette question. Cette invitation offre l'occasion d'une énième fake news de l'extrême droite : le ministre doit démentir sur Twitter qu'il aurait embauché le philosophe Michel Foucault pour l'épauler. « Je n'ai pas le pouvoir de ressusciter une personne décédée en 1984 », écrit le ministre le 14 janvier 2023.
Au cours des derniers mois, le complotisme débridé de la sphère bolsonariste atteint son apogée. Leurs groupes de discussion, en particulier sur l'application Telegram, diffusent les théories les plus farfelues, vues et reproduites des millions de fois dans tout le pays. Florilège.
Le 30 décembre, alors que M. Bolsonaro s'est envolé pour les États-Unis afin de ne pas avoir à remettre l'écharpe présidentielle à son successeur, les bolsonaristes sont persuadés qu'il suit en réalité un autre plan. « Il vient de remettre le pouvoir au vice-président. C'est lui, le général Mourão, qui va décréter l'intervention militaire, ce soir dans son allocution à la nation », nous explique très sérieusement M. Marcelo P., un retraité vivant à Brasília qui se rend tous les soirs au campement. Le lendemain pourtant, le vice-président ne décrète aucune intervention : il critique au contraire les campements devant les casernes dans son message télévisé. Les réseaux sociaux l'accablent : « un traître de plus » qui a abandonné le président et son armée.
Autre exemple. Une vidéo de M. Bolsonaro dans un supermarché en Floride est décortiquée par des militants qui interprètent le moindre mouvement de leur leader. Mme Ana Priscila Silva de Azevedo, dont la chaîne Telegram « La chute de Babylone » est suivie par près de 55 000 abonnés, publie immédiatement une vidéo pour annoncer « le début de la guerre. Vous avez vu qu'il [M. Bolsonaro] s'est arrêté devant les piles ? ». Dans la vidéo, M. Bolsonaro jette en effet machinalement un regard vers la gondole devant la caisse. « Il veut nous dire qu'il nous faut des piles pour les lampes et les radios, car la guerre va commencer ! », assure sur Telegram Mme Silva de Azevedo le 27 décembre 2022. Son arrestation, le 10 janvier, fera couler beaucoup d'encre. La militante aurait été protégée, puis exfiltrée, par les militaires, alors qu'elle avait été interpellée au sein du palais présidentiel. Elle a été arrêtée deux jours après les événements, à soixante kilomètres de Brasília. Elle croupit désormais en prison.
Mais on aurait sans doute tort de résumer le bolsonarisme à ses franges complotistes faciles à ridiculiser. M. Amaro Martins, par exemple, enrage. Il craint « la mort de notre mouvement conservateur. Pourquoi demander une intervention militaire ? Je n'ai jamais été d'accord avec cela ».
À une heure en voiture du centre de Rio de Janeiro, dans une de ces banlieues tristes de la périphérie, M. Martins a accepté de nous recevoir chez lui en octobre dernier. Seul luxe au milieu d'une maison modeste, une télévision qui trône au centre du salon. Ce dimanche d'octobre, il rentre tout juste du culte évangélique avec son épouse. À 42 ans, cheveux coupés ras et corps athlétique, M. Martins possède deux commerces modestes dans la ville de Campo Grande. Son épouse propose des soins d'esthéticienne, chez elle. Tout en préparant le repas, M. Martins évoque « [son] président », qu'il espère alors voir gagner l'élection : « Bolsonaro, je l'ai rencontré ici, dans un marché en 2014. Il était en campagne pour les législatives. Je l'ai tout de suite aimé. C'est un homme simple, un homme bon. » Cette année-là, M. Martins commence à s'intéresser à la politique, comme beaucoup de Brésiliens. En juin 2013, le Brésil connaît ses premiers soubresauts sociaux et politiques après dix ans de gouvernements du PT. Des manifestations géantes éclatent, initialement pour exiger plus de services publics. Mais elles sont vite récupérées par les franges les plus extrêmes de la droite. Les revendications mutent. La cible est désormais la présidente Dilma Rousseff, et la corruption qu'elle incarnerait. Le 20 juin 2013, déjà, des manifestants tentent d'envahir le Congrès et le ministère des affaires étrangères à Brasília, au cri de « PT dehors ».
« Je me suis formé en politique sur Internet, en suivant des cours sur YouTube », nous explique M. Martins, chrétien évangélique de l'Église baptiste depuis quinze ans, en nous montrant sur son téléphone la chaîne Terça Livre, créée en 2014 et animée par le blogueur Allan dos Santos. Condamné en 2021 à une peine de prison par le juge de Moraes pour avoir « incité à des actes antidémocratiques, diffusé des fake news et attaqué les autorités », dos Santos a fui aux États-Unis avec l'aide de la famille Bolsonaro et de ses réseaux. L'académie Terça Livre, dont les comptes YouTube et Twitter ont été suspendus par la justice, propose toujours sur son site des cours payants pour « se former » sur de vastes sujets tels que le communisme, le nazisme, la guerre de l'information, l'infiltration de la gauche dans l'Église catholique, etc. « C'est là que j'ai découvert ce qu'était le socialisme et que j'ai compris que j'étais un conservateur sans le savoir. Je suis contre l'érotisation des enfants, l'idéologie du genre que l'école enseigne et que la gauche a toujours promue », poursuit M. Martins.
M. Martins développe. « Plus je m'informe sur Internet et plus je comprends que le communisme est néfaste. Le PT nous fait détester les riches alors que ce sont eux qui créent l'emploi et améliorent la vie des pauvres. La gauche décrète des impôts qui compliquent la vie des plus modestes. Elle n'a jamais aidé les pauvres, elle les a utilisés », assène-t-il avec une soudaine véhémence. Pour l'historien Odilon Caldeira Neto, qui coordonne l'observatoire de l'extrême droite à l'université fédérale de Juiz de Fora (UFJF), « ce mélange de libéralisme assumé et de valeurs conservatrices religieuses est depuis toujours l'idéologie principale de l'extrême droite brésilienne. Elle continue de convaincre des millions de Brésiliens ».
« Seul contre tous »
Monsieur Renato O. préfère ne pas donner son nom complet à la presse. Ce représentant de commerce pour une marque de glaces depuis plus de vingt ans a aussi accepté de nous rencontrer pour expliquer son soutien à l'ancien président, en ce début décembre. Il se dirige comme tous les week-ends vers le campement des bolsonaristes à Belo Horizonte, capitale de l'État du Minas Gerais, au nord de Rio de Janeiro. Il a revêtu son maillot de la seleção et s'installe là, sur le trottoir, à côté d'autres « patriotes ». Près de cinq cents personnes sont présentes ce dimanche ensoleillé. Ce qu'il aime en particulier dans ce mouvement, c'est le patriotisme : « Bolsonaro nous a fait comprendre que le Brésil était un grand pays ; il a réveillé le patriotisme en nous. Avant, je disais que le Brésil était corrompu, qu'on ne changerait jamais, mais j'ai évolué avec ce mouvement et je sais maintenant que j'appartiens à une grande nation. » Renato reprend le discours victimaire sur lequel joue volontiers M. Bolsonaro : « Le STF, le Congrès, personne ne l'a laissé gouverner. Et puis même les militaires, auxquels il a donné des milliers de postes, l'ont abandonné. Il est seul contre tous. » Les « patriotes » sont les derniers à le soutenir…
Renato n'est pas armé mais ne cache pas qu'il est prêt à prendre les armes. « Nous n'allons pas avoir le choix, il va falloir qu'on s'engage à un moment si l'on veut défendre notre pays », nous explique très froidement ce représentant de commerce à deux semaines de Noël. Le 10 janvier, nous l'appelons au téléphone : lui ne s'est pas rendu à Brasília. Mais il est en colère, « inquiet pour Bolsonaro », persuadé que « des infiltrés de gauche ont provoqué ce chaos pour détruire le mouvement » et désemparé « face à la lourdeur des peines qui vont être requises contre les patriotes ».
Ce même jour, M. Ricardo Cappelli — désigné par le ministre de la justice pour diriger l'intervention fédérale et reprendre en main la sécurité de Brasília — explique à la presse que « les policiers ont fait face à de véritables professionnels, des gens qui ont été formés et préparés, qui avaient une notion des tactiques de confrontation, qui avaient des gants pour récupérer et lancer des grenades et des objets. Là aussi, nous devons découvrir qui a financé, préparé et organisé cet assaut ».
Le président Lula da Siva se dit désormais décidé à mettre au jour le bras financier et armé du bolsonarisme. En dépit de son échec, ce mouvement ultraconservateur vient de faire la démonstration de sa détermination à survivre au dirigeant politique qui a présidé à son émergence sur la scène politique brésilienne. Il n'est pas impossible que « Lula » soit de nouveau confronté à cette force.
Tandis que la croyance des Français dans la capacité des administrations à les protéger vacille, le candidat Gabriel Attal propose la suppression de cent mille postes de fonctionnaire et le Rassemblement national (RN) l'instauration d'une « règle d'or » budgétaire. La gauche en campagne s'accroche, elle, aux « valeurs » du service public. Pourtant toujours plus abstraites.
L'affaire Lyhanna, du nom de cette collégienne retrouvée morte le 4 juin 2026, a suscité un vif émoi, puis pris une dimension politique. La découverte de l'implication dans plusieurs agressions sexuelles sur mineures du principal suspect a mis au jour des dysfonctionnements de l'institution judiciaire que connaissent nombre de services publics : des missions toujours plus nombreuses, des exigences procédurales maintenues et des moyens matériels et humains en baisse. Dans des dizaines de villes, des milliers de personnes ont manifesté contre le manque de suivi des plaintes et les défaillances de la justice. Dépassant largement les réactions habituelles liées à des affaires pénales, ce mouvement s'inscrit dans l'histoire longue des protestations qui installe la puissance publique comme interlocutrice privilégiée, tantôt pour contester son emprise, tantôt pour demander sa protection, ce qu'on pourrait appeler un rapport mobilisé à l'État.
L'ampleur des réactions à l'affaire Lyhanna a convaincu le gouvernement d'inscrire l'examen d'une proposition de loi dite « intégrale » contre les violences sexuelles et sexistes à l'Assemblée nationale. Le texte défendu par la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez comporte des dispositions relatives à la justice mais aussi à la santé ou à l'éducation. De manière plus générale, tandis que la droite fait de l'équilibre budgétaire un axe central de la campagne présidentielle, la gauche entend, elle, placer ces services publics au cœur des débats, dans le sillage de ceux qui se mobilisent pour leur défense.
Insoumis, écologistes et communistes voudraient prendre le relais de collectifs, d'associations d'usagers ou de syndicats en proposant l'augmentation du nombre de fonctionnaires, le développement des services de proximité, la création de pôles publics dans différents secteurs (transports, banque, etc.), une Sécurité sociale intégrale… Pourtant ceux qui, un peu partout sur le territoire, interpellent l'État ne veulent pas tous plus d'État. Ou, en tout cas, de l'État que la gauche tend parfois à idéaliser.
Historiquement, le rapport mobilisé à la puissance publique a d'abord revêtu la forme de révoltes liées au prix de la nourriture et de rébellions contre les ponctions fiscales : soulèvements des croquants du Quercy contre la gabelle (1624) ou de ceux du Périgord contre une taxe sur le vin (1637), révolte du papier timbré en Bretagne (1675). Ces mouvements ciblent des décisions telles que les réquisitions de grains qui privent les paysans du fruit de leurs récoltes. L'injustice de l'impôt est d'ailleurs l'un des éléments moteurs de la révolution de 1789.
Dans un monde encore très rural, paysans et petits indépendants constituent le fer de lance des rébellions contre la puissance publique ; une forte solidarité territoriale les unit face à la domination à distance exercée depuis Paris. Ces résistances s'inscrivent dans la continuité des charivaris qui vouent le dépositaire de l'autorité politique (député, préfet ou sous-préfet) à la vindicte populaire. D'autres formes de mobilisation visent le pouvoir de normalisation de l'État. Lors de la guerre des Demoiselles (1829-1832) contre le code forestier de 1827, les valléens du Couserans (Ariège) se déguisent en femmes pour harceler les gendarmes et s'opposer à toute appropriation de leur forêt (1).
Interlocuteur et adversaire
Après la révolution de 1848, la création par le gouvernement provisoire de l'impôt des 45 centimes (correspondant à une hausse exceptionnelle de 45 % des contributions directes) suscite une nouvelle révolte fiscale contre une mesure suspectée d'avantager les villes. Mais, jusqu'au milieu du XIXe siècle, chaque mobilisation se déroule là où se produit l'injustice. La contestation se déplace de l'échelle locale au niveau national avec le désenclavement des campagnes : à la différence des précédents mouvements, qui se contentaient de rejeter l'impôt, la révolte des vignerons du Midi en 1907 interpelle la République pour qu'elle intervienne face à la crise de surproduction du vin et garantisse une juste répartition des prélèvements sur tout le territoire (2).
En 1919, au terme de la première guerre mondiale, l'État accorde au mouvement social les lois sur les conventions collectives de travail ou la journée de huit heures. Le recours à la manifestation pour exiger de la puissance publique une amélioration des conditions de vie se banalise alors par le biais de défilés de plus en plus régulés et codifiés.
Les mobilisations de mai et juin 1936 installent durablement le gouvernement et l'administration comme acteurs incontournables de la relation de travail. Si les occupations d'usine visent d'abord à créer un rapport de forces favorable face aux employeurs, les mesures adoptées à la suite des accords de Matignon — hausse des salaires, limitation de la durée du travail, conventions collectives, création de délégués d'atelier — répondent à la demande de mettre fin au paternalisme et à l'arbitraire patronal. Le contrat cesse de n'être le fruit que d'une négociation interpersonnelle. Il voit son contenu garanti par la loi. À la Libération, à travers la réglementation publique des salaires, imposée par les ministres Alexandre Parodi puis Ambroise Croizat, l'État devient à la fois le tiers de confiance et l'instance d'arbitrage, notamment à l'occasion de chaque renouvellement des conventions collectives.
Plusieurs raisons expliquent les grandes grèves qui débutent en 1947. L'une des principales tient à la demande d'amélioration du niveau de vie adressée à la puissance publique, dans un contexte de blocage des salaires et de pénuries de ravitaillement. Près de deux millions de grévistes sont recensés, essentiellement parmi les cheminots, les mineurs, les métallurgistes, les dockers et les travailleurs de la chimie, avec souvent des affrontements d'une grande violence (3) : alors que le statut des mineurs de 1946 avait été salué comme un véritable progrès social, sa remise en cause à peine deux ans plus tard déclenche la colère des travailleurs concernés, qui s'estiment rejetés par les autorités. Et la férocité de la répression conforte ce sentiment.
Deux décennies plus tard, Mai 68 déferle sur tout le territoire, pour constituer l'État à la fois en interlocuteur et en adversaire. D'un côté, la grève ouvrière généralisée renforce le pouvoir syndical et relance l'aspiration à une régulation du capitalisme par la puissance publique. Les accords de Grenelle entérinent d'ailleurs d'importantes avancées, comme la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise. De l'autre, le mouvement de Mai, dans son versant étudiant, apparaît comme une « crise du consentement à l'ordre établi » (4), aux normes et aux institutions étatiques. Ainsi coexistent deux aspirations : une demande de davantage de protections et une volonté de s'émanciper de la tutelle des institutions.
La relation à la puissance publique des paysans se transforme également après la seconde guerre mondiale. Touchés par les crises de surproduction, les exploitants se tournent de plus en plus souvent vers elle pour demander des aides. Après la suppression de l'indexation des prix agricoles en 1958, les petits exploitants se mobilisent contre une politique de développement de l'agriculture productiviste, comme en témoigne la révolte paysanne qui éclate en juin 1961 en pays bigouden (Finistère) : renouant en apparence avec les jacqueries paysannes (urnes brûlées, barrages de routes et affrontements violents), elle marque en réalité l'avènement d'une stratégie syndicale consistant à négocier avec la puissance publique pour cogérer la politique agricole (5).
Les années 1970 clôturent un cycle au cours duquel le rapport mobilisé à l'État s'est partagé entre une tendance à s'opposer à l'ordre social qu'il promeut et la volonté de bénéficier de sa protection face aux effets du marché. Le quadrillage du territoire par un certain nombre d'institutions a progressivement encastré les services publics dans la vie quotidienne des populations, avec une particularité en France : cette présence localisée s'accompagne d'une domination à distance s'exerçant depuis un lieu où se concentrent les pouvoirs politique, économique et culturel — Paris, la capitale de tous les capitaux.
À la fin du XXe siècle, le même rapport mobilisé évolue cette fois, en réaction aux multiples dégradations du modèle social, puis face au recul des services publics. Longtemps la protection sociale a fonctionné sans que ses bénéficiaires aient véritablement conscience de son importance. Sa remise en question au nom de l'équilibre des comptes en fait un enjeu de mobilisation. Avec un moment fort : les grèves massives de l'hiver 1995 contre le plan de restructuration de la « Sécu » et contre la fin programmée des régimes spéciaux de retraite. Le gouvernement doit retirer le volet du projet sur les pensions. La très grande popularité du mouvement révèle surtout l'importance de l'attachement au service public, devenu un véritable marqueur de la culture politique nationale.
Une certaine résignation
En 2003, le projet d'aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle du privé déclenche de nouvelles manifestations colossales, avec deux millions de personnes dans la rue au plus fort du mouvement. Face à ce qui s'apparente à une « révolution conservatrice » présentant des conquêtes comme des archaïsmes et les règles libérales comme l'aboutissement du progrès et de la raison (6), ces mobilisations révèlent un attachement à un système de protections ainsi qu'à des statuts simultanément remis en cause. Tout se passe comme si la confiance dans la pérennité du contrat social avait été trahie par un État qui aurait décidé de changer les règles de façon unilatérale, en faisant abstraction des sacrifices passés et en rendant plus incertain l'avenir.
Dans la durée néanmoins, l'incapacité de ces mobilisations à contrer des réformes induisant une hausse des prélèvements ou une baisse des prestations engendre une certaine résignation, tout à fait manifeste face aux déremboursements des soins ou aux attaques contre l'assurance-chômage. Ces remises en cause, et le découragement qui les accompagne, ont fait évoluer le langage de la contestation, de la conquête de nouveaux droits à la défense d'acquis existants ; elles ont aussi entériné une nouvelle forme de rapport à l'État, cette fois centré sur la défense des services publics.
À la différence des réformes du système de protection sociale, les fermetures de ces services ne résultent pas de brutaux changements législatifs. Elles interviennent de façon insidieuse. Leur ampleur se mesure sur le long terme. Entre 1980 et 2015, les perceptions (ou centres) des impôts ont disparu dans 32 % des communes, les gendarmeries dans 14 % d'entre elles, les maternités dans près de la moitié (45 %) et les écoles primaires dans un quart (24 %) (7). Cette lente désertification fait naître un sentiment d'injustice territoriale d'autant plus fort que les suppressions de telle ou telle administration apparaissent comme des décisions arbitraires prises par des instances lointaines sans aucun contact avec les réalités locales.
La refonte de la carte militaire en 2008 a conduit le pouvoir central à privilégier une ville plutôt qu'une autre en y maintenant une caserne, sans que ces choix aient fait l'objet d'un débat public préalable. Commercy a ainsi perdu près de neuf cents emplois à la suite de la suppression du 8e régiment d'artillerie, auxquels il faut ajouter la disparition de centaines d'emplois induits ; jadis vouée à la cause militaire, cette commune de la Meuse deviendra, quelques années plus tard, un point de ralliement des « gilets jaunes ». L'absence de consultation a aussi caractérisé la réforme de la carte judiciaire mise en œuvre la même année 2008. De nombreuses villes, petites et moyennes, ont alors perdu du jour au lendemain le statut symbolique que leur conférait la présence d'un tribunal.
La défense des services publics débouche rarement sur de grandes manifestations, même à l'occasion de suppressions programmées à l'échelle du pays, comme dans les cas de la refonte des cartes militaire et judiciaire. Malgré quelques grands défilés parisiens, le mouvement des « gilets jaunes » (qui revendiquait des services publics de qualité autant qu'il critiquait la fiscalité) s'est essentiellement caractérisé par une relocalisation du politique autour des ronds-points. À cet égard, la généralisation de l'utilisation d'Internet ou des réseaux sociaux n'a pas seulement contribué à la raréfaction des lieux de sociabilité, elle facilite aussi ces mobilisations locales. Mais avec des succès variables selon les territoires et, surtout, selon les services concernés.
Souveraineté territoriale
Une suppression de centre des finances publiques ou de tribunal engendre rarement des protestations au-delà des personnels qui y travaillent. En revanche, les fermetures de gares, d'écoles, de bureaux de poste, d'hôpitaux ou de maternités suscitent davantage de manifestations. À l'annonce de la fermeture de l'un de ces services, la contestation peut prendre des formes très diverses : cortèges, rassemblements, banderoles placées devant les sites hospitaliers et à l'entrée des villes, organisation de débats, blogs, référendums improvisés ou recours au tribunal administratif. Si elle peut impliquer des syndicalistes ou des militants de gauche pour qui l'enjeu reste la poursuite d'un combat partisan, on y retrouve d'autres profils : des habitants qui, comme cet ancien maire d'un village du Grand Est, soutiennent les services publics au nom de la survie de leur territoire — « Nous arrivons à une désertification. Nous avons encore la chance d'avoir un médecin et une petite épicerie. Les habitants de nos campagnes n'ont plus de services publics. Et, bien sûr, maintenant, c'est le tour de l'hôpital. On se sent paumés… » ; mais aussi ceux, souvent des femmes, qui défendent ces services au nom de la qualité de leur accueil et de leur capacité à s'occuper de chaque personne dans sa singularité (8).
Ainsi composés, ces mouvements tendent à se fédérer autour d'un enjeu de souveraineté territoriale. Le départ des services publics précède souvent celui des commerces et activités de proximité (le cabinet médical puis le café, la banque ou la boulangerie). Le sentiment de perte de contrôle sur son propre lieu de vie se trouve redoublé : d'un côté, il progresse à mesure que les services publics se déplacent dans des pôles plus éloignés ; de l'autre, il est accentué par la multiplication de décisions prises dans des instances administratives ou politiques éloignées des lieux concernés. Avec une dimension symbolique supplémentaire pour les maternités. La naissance dans une ville est inscrite dans l'état civil des personnes et constitue un marqueur fort du lieu d'origine. Les collectifs constitués pour le maintien de maternités ont d'ailleurs été plus souvent victorieux, comme à Carhaix en 2008 : la mobilisation massive d'élus, de syndicats de salariés et d'habitants a conduit à l'abandon du projet de rattachement à l'hôpital de Brest. La composition sociale de ces collectifs ainsi que leur capacité à peser sur les rapports de forces locaux peuvent s'avérer déterminantes pour leur réussite.
Les métropoles ont, elles, plutôt bénéficié de la fusion des administrations. « À Dunkerque, on a la pollution ; à Lille, ils ont l'hôpital », nous expliquait un ouvrier d'Arcelor. Et un contribuable de La Souterraine gagnant 2 000 euros par mois acquitte, de fait, autant d'impôts que son semblable d'Auxerre — qui a, lui, accès à tous les services publics. Les grandes villes ont, pour autant, elles aussi été le théâtre de mobilisations, autour de la gestion de l'eau et, là encore, d'une volonté collective de se réapproprier le territoire où l'on vit. L'augmentation des prix, la dégradation des services et la montée en puissance du péril environnemental ont favorisé la constitution d'associations. En s'alliant avec des élus, elles ont obtenu que la gestion de l'eau potable redevienne la prérogative d'une autorité publique (Grenoble en 2000, Paris en 2010 ou encore Nice en 2014). Néanmoins, ces formes de politisation n'expriment pas non plus une confiance aveugle. Plutôt la croyance que la puissance publique sera moins indifférente que le privé aux enjeux de prix, ou environnementaux.
Tandis que la défense des services publics continue d'occuper une place centrale parmi les revendications des partis de gauche, la prise en compte de ses formes concrètes comme des profils de ceux qui s'y impliquent incite donc à nuancer sa dimension idéologique, voire sa portée politique. En mettant en avant leur ancrage territorial comme un gage de neutralité, ces mobilisations entendent surtout rassembler de façon large, mais s'empêchent du même coup de peser au-delà d'un espace circonscrit. Si elles ont d'autant plus de chances de se développer qu'elles se présentent comme un enjeu de survie pour le territoire, cette dimension locale rend improbable la construction d'un mouvement qui se déploierait à l'échelle nationale.
Du reste, loin d'être le produit d'une adhésion inconditionnelle à l'État, ces mouvements entretiennent un rapport équivoque à la puissance publique : d'un côté, un attachement affiché aux agents de première ligne et aux dispositifs de protection qui leur sont associés ; de l'autre, une défiance manifeste, voire une hostilité déclarée, à l'égard de la noblesse d'État et des autorités éloignées. La dématérialisation n'a fait qu'accentuer ce sentiment de dépossession, avec toutefois des effets différents selon la position dans l'espace social. Les catégories supérieures s'accommodent certes du repli des services en parvenant à les faire fonctionner à distance. Mais les classes moyennes et populaires les considèrent, elles, comme des entités inhumaines au bénéfice des autres, les assistés, les immigrés. Le Rassemblement national (RN) s'emploie depuis longtemps à politiser cette « révolte du ressentiment » dont parlait déjà Pierre Bourdieu.
À tout cela s'ajoute le désenchantement de ceux qui font fonctionner au quotidien le service public, sur lequel le RN capitalise aussi. Le soutien aux candidats de ce parti est ainsi passé de 9 % en 2007 à 28 % en 2022 parmi les agents de la fonction publique d'État, de 12 % à 36 % chez les agents territoriaux (9). La dégradation des conditions de travail et la conviction de ne plus être ni compris ni protégés par leur hiérarchie ont nourri la défiance à l'égard de la puissance publique. Ce sentiment pourrait expliquer le revirement vers des mouvements politiques valorisant l'autorité d'un État fort d'un électorat historiquement ancré à gauche. D'autant plus que les mobilisations organisées par les fonctionnaires de terrain et leurs organisations syndicales pour s'opposer à la « destruction d'une civilisation associée à l'existence du service public » (10) ont été nombreuses mais très peu entendues.
Les grands médias accordent davantage de considération, à celles d'une haute fonction publique (diplomates, magistrats…) longtemps indifférente aux effets du grand démantèlement sur les agents et les usagers (11). Si certains cadres supérieurs du public n'ont pas hésité à tirer parti individuellement des transformations de l'État, d'autres tentent désormais de résister à sa remise en cause généralisée, par exemple au sein de Nos services publics. Créé en avril 2021, ce collectif publie des rapports pour « retrouver le sens qui fonde le service public et ses missions au quotidien ». Sa plus récente enquête, réalisée auprès de plus de vingt mille agents, montre que le rationnement des moyens comme la dégradation des conditions de travail accentuent le hiatus entre la conviction de n'avoir plus les moyens d'accomplir sa mission et le refus de se satisfaire de cet empêchement (12).
Les pouvoirs publics, eux, s'emploient à éteindre les conflits autour de l'avenir des services publics, en arguant que leur redéploiement correspondrait aux évolutions des nouvelles technologies, ou que leur concentration dans les grandes métropoles serait gage de plus grande qualité. Parallèlement, ils ont fait droit à la mobilisation des classes dominantes : ainsi, pour s'approprier des missions d'intérêt général en lieu et place de l'État, la philanthropie se développe. Elle permet aux ménages fortunés, ou aux entreprises, de s'acquitter de leurs obligations fiscales en choisissant des causes à financer. Entre l'adoption en 2003 de la loi dite « Aillagon » — du nom de M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture de Jacques Chirac (2002-2004) — et 2023, le nombre de mécènes individuels a été multiplié par trois, passant de 1,3 à 5,4 millions, et le montant des dons déclarés par les entreprises quasiment par huit (13). En facilitant cette forme de solidarité privée — promue par des lobbys comme Admical (14) —, les gouvernants font d'une pierre deux coups : ils entérinent la réduction des dépenses publiques et satisfont la revendication des plus riches de pouvoir gérer la société au nom du « bien commun », en lieu et place d'une action publique financée par l'impôt.
Retour des œuvres sociales ?
Le 2 juillet 2026, au terme d'une cérémonie à l'hôtel des Invalides, M. Bernard Arnault a ainsi officialisé un don de 50 millions d'euros à l'École polytechnique, comblant de joie le premier ministre. « Il faut décloisonner le civil et le militaire, le privé et le public, et non ressusciter les vieilles querelles », a alors déclaré M. Sébastien Lecornu. Le brouillage de la frontière entre public et privé apparaît comme le meilleur moyen d'invisibiliser les renoncements du premier. Lorsqu'elle est tournée vers de grandes causes consensuelles, comme la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris après l'incendie de 2019, la philanthropie peut devenir un moyen de souligner les insuffisances de l'administration : derrière la volonté de remplacer l'impôt par une contribution volontaire, il y a la conviction que l'État gère mal l'argent qu'il prélève et que ceux qui sont au plus près du terrain économique savent mieux le dépenser. La philanthropie se tourne aussi de plus en plus souvent vers le financement d'œuvres dites « sociales », couvrant des domaines tels que l'éducation, la formation, l'insertion professionnelle ou la lutte contre la pauvreté. À la différence des services étatiques accessibles à tous les publics, cette forme de paternalisme cible les « pauvres méritants », ainsi incités à se démarquer des fractions les plus précarisées des classes populaires — et à nourrir une défiance plus grande encore à l'égard de l'État et de sa légitimité à redistribuer les richesses.
La mise en faillite des services publics et la fuite en avant pour confier leurs missions au privé rendent d'autant plus impérieuses les mobilisations pour leur avenir. Mais, en France, ce rapport mobilisé à l'État a donc toujours été marqué par son ambivalence, partagé entre une demande toujours très forte pour bénéficier de sa protection et une volonté de s'émanciper de la puissance publique, ainsi que par le ressentiment né d'un centralisme étatique vieux de plusieurs siècles. À cela se combine aujourd'hui, au sein de larges secteurs de la population, la défiance envers une autorité étatique dans laquelle on ne croit plus, ou on ne se reconnaît plus. Y compris au sein même de l'administration, chez des agents qui ont pourtant vocation à incarner et à défendre l'intérêt général.
La gauche aurait donc tort de croire qu'il suffit de brandir la défense des services publics dans un geste de générosité de la capitale en faveur des zones déshéritées. Il paraît impossible de construire un projet qui puisse rallier les classes populaires rurales, les minorités discriminées et toutes les catégories déçues par la puissance publique sans prendre la peine de réenchanter l'État. D'abord, bien sûr, en restaurant la justice fiscale et en relégitimant la cotisation sociale, mais aussi en rendant davantage visible tout ce que fait la puissance publique et que la population trop souvent ignore — par exemple le financement de 75 % des dépenses d'éducation et de 80 % de l'offre de soins… Ce réenchantement commande, aussi, d'en finir avec les choix systématiquement dictés aux territoires par Bruxelles, Paris ou les métropoles régionales, en inventant de nouvelles formes de délibération, comme le revendiquaient les « gilets jaunes ». Pour démocratiser, vraiment, les choix qui touchent à l'avenir des services publics.
(1) Peter Sahlins, The War of the Demoiselles in Nineteenth-Century France, Harvard University Press, Cambridge, 1994. Selon une autre hypothèse, le nom de la révolte ferait référence aux fées pyrénéennes, les hadas, auxquelles les paysans attribuaient les attaques. Cf. Isaure Gratacos, Fées et gestes. Femmes pyrénéennes : un statut social exceptionnel en Europe, Privat, Toulouse, 1987.
(2) Charles Tilly, La France conteste, de 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986. Cf. aussi Nicolas Delalande, Les Batailles de l'impôt. Consentement et résistance de 1789 à nos jours, Seuil, Paris, 2014.
(7) Aleksandra Barczak, Thibault Courcelle, Mohamed Hilal et Aurelio Labat « Présence des services dans les territoires : quelles évolutions et représentations ? », dans Thibault Courcelle, Ygal Fijalkow et François Taulelle (sous la dir. de), Égalité, accessibilité, solidarité : les renoncements de l'État. Services publics et territoires ruraux, Le Bord de l'eau, Carignan-de-Bordeaux, 2024.
Proverbiales et décourageantes, les querelles internes des partis reflètent parfois des choix stratégiques cruciaux. C'est le cas en Allemagne de Die Linke (La Gauche) : doit-elle reconquérir sa base populaire des Länder de l'Est ou chercher à séduire un jeune électorat urbain ?
Anna Caruso. — « L'orizzonte degli eventi » (L'horizon des événements), 2014
En deçà d'un certain seuil, une défaite électorale devient une raclée. Et c'est sans doute ainsi qu'il faut qualifier le score de 4,9 % obtenu par le parti allemand Die Linke (La Gauche) lors des élections fédérales de septembre dernier. Seule l'application d'une règle spéciale sauve sa présence au Bundestag : même s'il ne franchit pas la barre des 5 %, un parti qui obtient la majorité dans au moins trois circonscriptions (sur 299) peut former un groupe parlementaire. Le décrochage n'en reste pas moins spectaculaire pour cette formation qui frôlait les 12 % en 2009 et se maintenait encore à 9,2 % en 2017. Elle ne rassemble plus cette fois que 2,3 millions de voix, presque la moitié des 4,3 millions de 2017. Et son groupe parlementaire ne compte plus que 39 députés, contre 69 auparavant, sur un total de 736.
Cette débâcle ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire déjà riche en défaites de la « gauche de gauche » allemande d'après-guerre. Le Parti communiste est interdit en Allemagne de l'Ouest en 1956, et il faut attendre 1983 pour que les Verts (Die Grünen) — avec leur direction explicitement écosocialiste — représentent à nouveau cette sensibilité au Parlement. Après l'unification de 1990, cependant, les Grünen se recentrent au point de participer au gouvernement néolibéral de M. Gerhard Schröder (1998-2005) et jouent un rôle moteur dans l'engagement militaire allemand contre la Yougoslavie en 1999.
Die Linke émerge de ces ruines en 2007, en réunissant dans un nouveau parti deux composantes distinctes. D'un côté, des syndicalistes et d'anciens sociaux-démocrates déçus par le recentrage de leur formation ; de l'autre, le Parti du socialisme démocratique (PDS), héritier du parti qui avait gouverné l'Allemagne de l'Est. Grâce à son ancrage dans les Länder orientaux, le PDS avait franchi la barre des 5 % en 2005 pour la première fois depuis l'unification (1). Die Linke s'épanouit parce qu'il comble un vide.
Ce cycle paraît révolu. Die Linke perd un à un ses bastions. Non seulement dans les régions de l'Est en général, où son score a été divisé par deux en dix ans (de 20 % à 9,8 %), mais également dans des circonscriptions symboliques, comme celle de Marzahn-Hellersdorf, dans l'est de Berlin, conquise en septembre par la droite alors qu'elle votait encore à 51 % pour le parti postcommuniste en 2001…
Pourquoi la gauche perd-elle ? D'abord, pour des raisons démographiques : le noyau dur de l'électorat postcommuniste qui a vécu l'unification comme une annexion vieillit et se réduit. Et surtout ne se renouvelle plus, à mesure que Die Linke cesse de représenter les intérêts des populations de l'Est, rôle qui lui permettait d'attirer de nouveaux sympathisants contestataires. Les motifs de mécontentement ne manquent pourtant pas : trente ans après la chute du Mur, un rideau de fer partage toujours l'Allemagne en matière de niveau de vie, de salaires, de pensions. Mais, à la différence des années 2000, Die Linke participe à l'exécutif à Berlin, dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, dirige celui de Thuringe… C'est désormais la formation d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) qui capte un vote protestataire à l'Est et incarne l'opposition — réactionnaire — dans les ex-bastions orientaux de la gauche.
Les élections de septembre dernier posent pour Die Linke un problème plus épineux encore. Comment expliquer sa chute au sein des groupes qui forment traditionnellement sa base sociale — ouvriers, chômeurs, précaires et groupes à bas salaires —, alors même que la sécurité sociale s'était imposée comme le thème dominant de la campagne électorale, devant l'économie, le travail, l'environnement et le climat (2) ? Et comment comprendre que la désaffection frappe également les centres métropolitains et étudiants, comme Brême et Hambourg, où de nombreux jeunes avaient voté pour le parti en 2017 ? Ceux qui tablaient sur cet électorat diplômé pour former la nouvelle base du parti ont vu leurs espoirs douchés, les jeunes urbains ayant plus souvent accordé leurs suffrages aux Verts, ou même aux libéraux.
Chez les moins jeunes, le Parti social-démocrate (SPD) a capté près d'un tiers des voix perdues par Die Linke. Après de nombreuses années de crise, les sociaux-démocrates ont fait oublier l'ère néolibérale de M. Schröder (3) et concurrencent Die Linke sur son terrain, en proposant, par exemple, une hausse du salaire minimum à 12 euros (contre 9,82 euros actuellement). La bascule s'observe dans le comportement électoral des syndicalistes : 11,8 % votaient pour La Gauche en 2017, contre 6,6 % en septembre — un score qui ramène Die Linke derrière l'AfD (12,2 %) et le Parti libéral-démocrate (FDP, 9 %)…
Tout effondrement politique implique des causes internes à l'organisation, et Die Linke ne fait pas exception. Les nouvelles coprésidentes du parti, Mmes Janine Wissler et Susanne Hennig-Wellsow, ont pris leurs fonctions quelques mois à peine avant le scrutin ; peu connues du grand public, elles n'ont guère pu faire campagne en raison des restrictions sanitaires. Fin août, un spectaculaire cafouillage parlementaire a fait jaser la presse : lors du vote sur la participation de la Bundeswehr à l'opération d'évacuation de Kaboul, une partie des députés de gauche s'est prononcée pour, une autre contre, tandis qu'une troisième s'abstenait… Enfin, l'annonce, sans débat au sein du parti et avant même le scrutin, de concessions considérables en cas de participation au gouvernement n'a sans doute pas galvanisé les sympathisants.
La convulsion qui tétanise Die Linke affecte d'autres formations de gauche, comme Attac Allemagne
Toutefois, ces incidents récents ne rendent pas raison des mauvais résultats régionaux ou européens accumulés depuis 2019. Le problème le plus fondamental tient au conflit d'orientation qui oppose différents courants du parti. C'est la crise dite « des réfugiés », en 2015, qui a mis ce clivage au grand jour. Se référant au programme de 2011, qui exige « les frontières ouvertes pour tous les humains », une grande partie des militants a accueilli avec enthousiasme la levée des obstacles à l'immigration et réclamé la pérennisation de la liberté d'installation. Mais un autre courant juge au contraire irréaliste le slogan des « frontières ouvertes pour tous ». Mme Sahra Wagenknecht incarne cette ligne. Alors coprésidente du groupe parlementaire, forte d'une popularité étendue bien au-delà des cercles militants, cette femme charismatique et ses partisans soutiennent à l'égard des réfugiés une position fondée sur le droit international, mais réclament également une régulation des migrations.
Si l'on retrouve semblable clivage au sein de la gauche française, britannique ou américaine, celui-ci se superpose en Allemagne à la fracture Est-Ouest. Le débat sur la politique migratoire a vite dégénéré : Mme Wagenknecht a été qualifiée publiquement de « nationale Sozialistin » — socialiste nationale, en référence au Parti national-socialiste d'Adolf Hitler — par des membres de sa propre formation. En 2018, elle braquait un peu plus ses camarades en lançant sans succès le mouvement Aufstehen (« Soulevez-vous »), perçu comme concurrent de Die Linke. Retirée de la direction du groupe parlementaire depuis 2019, la députée demeure très présente, notamment dans les médias.
Ainsi, le climat délétère du débat public allemand de l'après-2015 se décalque-t-il sur le parti de gauche. Polluées par les polémiques sur les politiques de l'identité et la cancel culture (« culture du bannissement »), les discussions stratégiques perdent en analyse et en dialogue ce qu'elles gagnent en condamnation morale et en hostilité personnelle. « Le message central qui semblait émaner du dernier congrès n'était pas un positionnement politique particulier ou le programme électoral de Die Linke, mais plutôt la “diversité” de sa nouvelle direction et le caractère inattaquable de ses références pro-LGBTQ [lesbiennes, gays, bisexuels, trans et queer], féministes et antiracistes. Il est certain qu'un parti socialiste devrait être tout cela », a observé Loren Balhorn, rédacteur à la Fondation Rosa-Luxembourg et directeur de l'édition allemande de la revue Jacobin. « Toutefois, ajoutait-il, on peut se demander si ce genre de message trouve de l'écho au-delà des cercles partisans immédiats de Die Linke, et s'il donne à la population une raison de voter pour lui » (4).
C'est ce type d'analyse qu'approfondit Mme Wagenknecht dans un livre publié en avril 2021, Die Selbstgerechten (« Les bien-pensants ») (5), rapidement propulsé dans la liste des meilleures ventes. Regrettant que la gauche s'apparente de plus en plus à un style de vie branché, universitaire et vertueux, la députée impute l'effritement de la base sociale de son parti à l'accent mis sur les politiques identitaires au détriment de la question sociale. Elle plaide pour la primauté de la question de classe, dans laquelle féminisme, antiracisme, lutte contre l'homophobie, etc., s'intègrent dans un rapport dialectique entre général et particulier — à rebours, estime-t-elle, des approches intersectionnelles, qui, sous le terme « classisme », renvoient la question sociale à une forme de discrimination, au même titre que le sexisme ou le racisme.
Publié quelques mois avant les élections, l'ouvrage a exacerbé la crise interne au point que certains militants ont réclamé — en vain — l'expulsion de la trouble-fête. S'ils découragent l'électorat, ces conflits affaiblissent aussi le parti en repoussant aux calendes grecques la mise au point de stratégies appropriées face à la crise climatique, à la numérisation ou aux transformations des équilibres internationaux. Fait remarquable, la convulsion qui tétanise Die Linke affecte d'autres formations de gauche, comme Attac Allemagne. L'association, qui a joué un rôle important jusqu'à la crise financière de 2008, n'est plus aujourd'hui que l'ombre d'elle-même, incapable non seulement d'actualiser l'altermondialisme, mais également de surmonter de manière constructive ses déchirements.
Die Linke y parviendra-t-elle ? Trois mois après les élections, la bataille des courants internes n'a pas cessé. L'exécutif, dominé par la gauche mouvementiste (Bewegungslinke) d'orientation « sociétale », s'oppose au groupe parlementaire, où prédomine une alliance entre les « réalistes », souvent issus de l'Est, et des députés plus ou moins proches de Mme Wagenknecht.
Le plus petit groupe parlementaire du Bundestag jouira toutefois d'un avantage : Die Linke incarne désormais seule l'opposition de gauche à la coalition gouvernementale entre les sociaux-démocrates, les Verts et les libéraux. La configuration rappelle celle de l'ère Schröder, qui avait favorisé le parti de gauche. La présence du FDP au sein de la coalition intensifie les contradictions au sein de ce gouvernement et réduit ses possibilités de répondre à la question sociale. Comme le suggère la hausse des prix de l'énergie, la dimension sociale de la transformation écologique s'impose avec fracas. Une occasion pour Die Linke ?
Paul Klee. — « Structural I » (Structurel, I), 1924
On parle rarement de la Guinée-Bissau. Ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, coincé entre le Sénégal et la Guinée, vient pourtant de vivre un moment politique assez saisissant. Le 26 novembre 2025, trois jours après l'élection présidentielle et juste avant l'annonce des résultats, l'armée interrompt le processus électoral et porte le général Horta N'Tam au pouvoir. Neuf mois plus tard, le 30 août, elle soumet aux électeurs une nouvelle Constitution. Adoptée par 70 % des votants, celle-ci renforce considérablement les pouvoirs du président et réduit de plus d'un tiers le nombre de parlementaires. Le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), acteur historique de l'indépendance, avait appelé au boycott.
Le maître mot de cette réforme est la « stabilité ». Il faut dire que l'armée bissau-guinéenne entretient avec le pouvoir civil une relation pour le moins intense : coups d'État, tentatives de putsch et mutineries jalonnent la vie politique depuis les années 1980. Mais, à force de décrire un pays « instable », le constat finit par valoir explication.
Si la Guinée-Bissau est née d'un projet politique ambitieux, révolutionnaire et anticolonial porté par Amílcar Cabral, cet enchaînement de crises raconte plutôt l'affaiblissement de l'État sous l'effet des programmes d'ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI), et de la Banque mondiale, les luttes pour le contrôle de ses ressources et, depuis les années 2000, l'essor spectaculaire du trafic de cocaïne entre l'Amérique latine et l'Europe. Un État pauvre peut ainsi devenir le siège de pouvoirs très lucratifs.
La nouvelle Constitution entend mettre fin à cette séquence chaotique en renforçant l'exécutif à son sommet. Reste à savoir ce que pourra apporter une telle concentration du pouvoir présidentiel quand c'est l'institution État dans son ensemble qui a été progressivement fragilisée.