❌

Normal view

Giorgia Meloni doublée sur son extrême droite

Une nouvelle force de droite radicale est née en Italie. Le parti Futuro nazionale s'oppose, pour l'heure, à la présidente du conseil, qu'il accuse d'avoir recentré ses positions en matière de politiques économique, européenne, internationale et migratoire. Cette percée à droite assombrit les perspectives de la coalition au pouvoir et fait ressortir, par contraste, l'atonie du camp progressiste.

JPEG - 23.5 kio

« Les femmes devraient s'occuper de la famille, ce n'est pas en travaillant qu'elles vont se sentir réalisées » ; « Chers homosexuels, résignez-vous, vous n'êtes pas normaux » ; « L'étranger qui n'assimile pas la culture du pays d'accueil n'est pas un immigré mais un envahisseur ». Ces propos figurent dans le premier livre de M. Roberto Vannacci, Il mondo al contrario (« Le monde à l'envers », non traduit), paru en 2023 (1).

Militaire de carrière jusque-là inconnu du grand public, M. Vannacci s'est soudainement imposé, grâce au succès de cet ouvrage (300 000 exemplaires vendus selon l'auteur) (2), comme une figure médiatique de premier plan en Italie.

Parachutiste, ex-général de division et chef de plusieurs missions des forces spéciales italiennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en Irak et en Afghanistan dans les années 2000 et 2010, le nouveau héraut de l'extrême droite transalpine est suspendu de l'armée jusqu'en juillet 2027. En effet, le ministère de la défense a sanctionné M. Vannacci à deux reprises, en février 2024 puis en juillet 2026, estimant le contenu de ses publications attentatoire au « principe de neutralité et d'impartialité de la force armée », ainsi qu'au « prestige et à la réputation » de l'institution (3).

M. Matteo Salvini, dirigeant de la Lega (extrême droite) et vice-président du conseil italien, en fait sa prise de guerre peu avant les élections européennes de 2024. Élu député, M. Vannacci quitte néanmoins sa « famille d'accueil » le 3 février 2026, après plusieurs mois de tensions internes, et annonce la création de son propre parti, Futuro nazionale, aujourd'hui crédité de 7 à 9 % des intentions de vote.

Le fondateur de la nouvelle formation juge trop timorée l'action du gouvernement de coalition des droites (4) dirigé par Mme Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia, extrême droite), notamment concernant l'immigration ou la défense de la famille traditionnelle. Mais il s'en démarque également sur la question du soutien militaire à l'Ukraine et des sanctions contre la Russie, auxquels il s'oppose.

Au Parlement européen, il quitte le groupe des Patriotes pour l'Europe, où siègent notamment les députés de la Lega, du Rassemblement national (RN) français, de Vox (Espagne) et de Chega (Portugal), pour rejoindre, le 24 février dernier, celui de L'Europe des nations souveraines, auquel prennent part les élus de Reconquête (France) ou d'Alternative für Deutschland (AfD).

Il est encore trop tôt pour savoir si la fulgurante ascension de M. Vannacci constitue un tournant de la politique italienne ou un simple feu de paille. Les prochaines élections législatives pourraient se tenir au printemps 2027, à la suite de l'adoption par la Chambre des députés, le 8 octobre dernier, d'une loi électorale réintroduisant la proportionnelle intégrale dans le scrutin, assortie d'une prime de majorité confortable pour toute coalition recueillant plus de 42 % des suffrages. Elles permettront de savoir si Futuro nazionale rejoindra l'alliance des droites ou se maintiendra, en cas de victoire de cette dernière, dans l'opposition.

Au-delà des incertitudes sur la stratégie à venir de cette jeune formation, sa percée aide à comprendre par quelles dynamiques une opposition située plus à droite qu'un gouvernement d'extrême droite peut naître et gagner en puissance.

Durant une décennie, l'extrémisme du centre

En 2022, le triomphe de Fratelli d'Italia aux législatives a permis à ce parti aux racines fascistes d'occuper une place centrale au sein du bloc des droites au pouvoir. Ce dernier rassemble aujourd'hui environ 40 % des intentions de vote. Parmi les raisons de ce succès, l'administration de l'Italie, pendant dix ans, par des coalitions s'inscrivant dans une logique favorable aux intérêts du bloc bourgeois (5) — à la seule exception des deux gouvernements formés entre 2018 et 2021 par M. Giuseppe Conte (Movimento 5 Stelle, M5S).

Trois orientations ont structuré le programme de ces exécutifs d'« extrême centre » : réformes destinées à parachever l'adaptation du capitalisme transalpin au modèle néolibéral ; fidélité aux engagements européens, traduite par des politiques austéritaires ; soutien sans faille à l'atlantisme.

Cette décennie s'ouvre en 2011 avec le gouvernement de l'ancien commissaire européen Mario Monti (2011-2013). À l'époque, la Péninsule, enlisée dans la crise de la dette souveraine, est sommée par l'Union européenne (UE) de mettre en œuvre un plan d'austérité drastique. Elle se clôt en 2022 avec la fin du cabinet d'« union nationale », dirigé M. Mario Draghi (2021-2022). L'ancien président de la Banque centrale européenne bénéficie alors du soutien de la quasi-totalité des forces politiques représentées au Parlement, à l'exception de Fratelli d'Italia.

Lors des législatives de septembre 2022, son statut d'unique mouvement d'opposition aux politiques impopulaires du bloc bourgeois permet à Fratelli d'Italia de recueillir près de six millions de voix supplémentaires. Durant la campagne, la formation dirigée par Mme Meloni veut se distinguer du gouvernement de M. Draghi en se concentrant sur le rejet de l'immigration clandestine, l'exigence d'une baisse massive des impôts, la promesse d'un « souverainisme » combatif face à l'Europe fédérale, ou encore la condamnation des dispositions prises pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Mais le parti d'extrême droite ne promeut pas de mesures susceptibles de répondre aux problèmes financiers, économiques et sociaux auxquels l'Italie est confrontée.

Sortie de la marginalité politique et propulsée au cœur du pouvoir, Mme Meloni s'inscrit ouvertement dans la continuité de M. Draghi, comme en témoigne sa décision de nommer au ministère de l'économie Giancarlo Giorgetti, qui occupait celui du développement économique dans le gouvernement précédent (6). La dirigeante affirme sa volonté de respecter les exigences de la Commission européenne en matière de réduction du déficit public et s'engage à poursuivre la mise en œuvre du plan national de relance et de résilience (PNRR), adopté en 2021 par son prédécesseur.

Mis en place à la suite de la crise sanitaire, ce plan, financé par le programme européen NextGenerationEU, prévoit pour l'Italie — principal État bénéficiaire de l'Union européenne — un soutien financier d'environ 195 milliards d'euros sous forme de prêts et de subventions, conditionné à la mise en œuvre de soixante-huit réformes structurelles. Néolibérales, ces dernières concernent l'administration publique, la concurrence, les marchés publics, le marché du travail, la fiscalité, la justice, l'école, l'université, le système de santé, etc.

La continuité des politiques budgétaires, économiques et sociales en Italie depuis les années 1990, plus marquée encore depuis la crise financière internationale de 2008, a nourri un sentiment croissant de résignation au sein de la population, ainsi qu'une forte érosion de la confiance dans les institutions représentatives.

Ainsi, selon un sondage récent, 55 % des Italiens considèrent que, d'ici à dix ans, l'État ne sera plus en mesure de financer les retraites, tandis que 50 % expriment la même inquiétude concernant le système de santé publique (7). Un autre indique que 73 % d'entre eux ne se sentent plus représentés par les partis politiques, une proportion qui atteint 85 % parmi les classes populaires. Enfin, 63 % estiment que leur vote n'a aucune incidence sur les choix politiques (8).

Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que des espaces politiques s'ouvrent régulièrement à de nouveaux acteurs promettant de changer de cap. Mais, pour l'heure, toujours du même côté de l'échiquier. Les législatives de 2022 ayant été remportées par le parti le plus à droite, on aurait difficilement pu imaginer l'émergence d'une opposition située encore plus à droite. Pourtant, le programme économique de Futuro nazionale radicalise encore la logique néolibérale à l'origine des souffrances sociales et du désenchantement politique. Il se limite à une série de mesures destinées à répondre à l'« urgence nationale » : baisse drastique des cotisations salariales et patronales ; instauration d'une flat tax qui effacerait toute progressivité de l'impôt sur le revenu ; relèvement à 10 000 euros du plafond légal des paiements en espèces ; abandon des initiatives en faveur de la transition écologique, jugées « punitives » ; enfin, suppression des allocations de chômage dès le premier refus d'une offre d'emploi, y compris temporaire, sans prise en compte de l'expérience professionnelle antérieure, ni du niveau de rémunération précédent, ni de la distance entre le domicile et le lieu de travail (9).

On a connu recettes plus innovantes. Ce programme économique s'accompagne d'un plan de « remigration ». Partout sur le Vieux Continent, la déportation de masse des populations immigrées s'impose comme la nouvelle panacée que les entrepreneurs de panique identitaire prétendent opposer à tous les maux de la société. En Italie, M. Vannacci se présente comme le champion de cette orientation radicale et raciale, qui lui permet de déborder ses concurrents d'extrême droite.

Comment expliquer, toutefois, que l'insatisfaction généralisée ne se traduise pas plutôt par l'émergence d'une gauche de rupture capable de peser sur les rapports de forces. Acteur central de ce que l'on désigne en Italie comme étant « la gauche », le Parti démocrate est né en 2007 de la fusion de deux mouvements, lointains héritiers du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne. Il est le produit d'une convergence rendue possible par leur commune adhésion à la stratégie de la « troisième voie » néolibérale d'Anthony Blair, le dirigeant du New Labour (1994-1997) et premier ministre britannique de 1997 à 2007.

Face à lui, les nombreuses tentatives de bâtir une gauche de transformation se sont heurtées au même chantage : soit l'alliance, en position forcément subordonnée, soit l'accusation de favoriser la victoire des droites, d'abord guidées par Silvio Berlusconi, puis par un mouvement néofasciste. Bien qu'il ait initialement suivi une direction « populiste » distincte, le M5S a fini, lui aussi, par s'inscrire dans cette logique d'alliance structurelle avec le Parti démocrate.

Au-delà des trajectoires partisanes, le cas italien illustre une forme possible d'évolution de la crise du néolibéralisme, qui ne se développe pas de manière simultanée ni selon les mêmes modalités sur les plans politique et idéologique. Sur le premier, cette crise est profonde : la succession des victoires des forces d'opposition aux législatives signale que les groupes sociaux qui soutiennent les « nécessaires réformes » sont minoritaires.

Le conflit de classe, un concept dépassé ?

Il n'en va pas de même sur le plan idéologique. Une majorité de la population italienne continue d'appréhender le réel à travers les principaux piliers du même paradigme : toute possibilité de progrès social dépendrait de la « bonne santé » des entreprises ; le conflit de classe serait un concept dépassé ; la concurrence, l'unique forme efficace d'organisation des marchés ; le rôle de l'État consisterait à l'organiser et à diffuser la logique marchande dans l'ensemble des activités sociales. Quant au revenu, il ne serait légitime que s'il rémunère l'effort, la prise de risques ou les qualités individuelles. À titre d'exemple, près de la moitié des Italiens estiment que l'incapacité des institutions étatiques à maintenir les systèmes de protection sociale s'explique par le « niveau de la dette publique, la mauvaise gestion et le gaspillage des ressources publiques (10) ».

Deux raisons essentielles permettent d'expliquer la persistance d'un modèle idéologique qui semble pourtant ne plus correspondre à la formation d'un bloc social dominant. D'une part, un paysage médiatique qui, depuis plus de trente ans, relaie quasi sans contradiction le discours néolibéral. D'autre part, les effets des réformes imposées depuis les années 1990 au nom de la « modernisation » du capitalisme italien. En transformant en profondeur les relations salariales, la protection sociale, l'éducation, les retraites, etc., elles ont largement contribué à affaiblir les anciennes solidarités, notamment de classe, faisant ainsi obstacle à l'émergence d'une autre vision du monde.

C'est dans le décalage entre la crise politique et la persistance de l'hégémonie néolibérale sur les plans culturel et idéologique que prospère une droite toujours plus extrême. L'un des enseignements que l'on peut tirer du cas Vannacci est que, dans une telle configuration, aucune limite clairement définie ne semble s'opposer à une dérive vers une radicalisation autoritaire et réactionnaire, ou — le mot prend ici tout son sens — fasciste.


(1) Roberto Vannacci, Il mondo al contrario, Il Cerchio Edizioni, Rimini, 2023.

(2) Valerio Valentini, « L'inizio della carriera politica di Vannacci è ancora un po'un mistero », Il post, Milan, 30 juin 2026.

(3) Alessandro Mantovani, « Esercito, Vannacci sospeso altri 12 mesi : ma è un buffetto », Il fatto quotidiano, Rome, 26 juillet 2026.

(4) Composée de Fratelli d'Italia, de Forza Italia, de la Lega et de Noi Moderati.

(5) Lire Bruno Amable, « La grande désillusion politique », Le Monde diplomatique, août 2024.

(6) Lire Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, juillet 2023.

(7) « Gli italiani e il welfare : un futuro incerto tra pensioni, natalità e assistenza », sondage réalisé par Ipsos Doxa pour l'assureur Unipol, 6 mai 2026, changes.unipol.it.

(8) « Astensionismo. FragilItalia 2026 », n° 120, Area Studi Legacoop - Ipsos Doxa, février 2026.

Vers un bolsonarisme sans Bolsonaro

22 October 2026 at 23:00

Dépourvus du soutien des médias, d'une grande partie du patronat et des élites politiques, les réseaux de l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont tenté un putsch le 8 janvier dernier. Sans doute espéraient-ils un ralliement des militaires. En dépit de son échec, le courant politique incarné par l'ancien président vient de démontrer qu'il n'avait plus besoin de son meneur d'hier pour exister.

JPEG - 78.7 kio
Julio Villani. – « Théorème de la démesure », 2013
© ADAGP, Paris, 2023 - julio-villani.com - Galerie RX, Paris

Sur le parvis du Tribunal suprême fédéral (STF) à Brasília, un long drapeau brésilien de plus de cinquante mètres de long a été abandonné, au milieu des bris de verre et des douilles de gaz lacrymogènes. Alors que, ce mardi 10 janvier, la police scientifique était à l'œuvre dans le bâtiment pour relever les empreintes digitales, d'autres enquêteurs interrogeaient le personnel de sécurité afin de reconstituer le déroulé des événements du dimanche 8 janvier, lorsque des milliers de partisans de l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont pris d'assaut les plus importantes institutions de la démocratie brésilienne.

Des trois édifices de la place des Trois-Pouvoirs, le STF a été le bâtiment vandalisé avec le plus de furie, selon les inspecteurs de police qui s'expriment en off. Cette haine contre la plus haute cour de justice du pays, en charge également des élections, épouse celle manifestée par M. Bolsonaro. « Le président sortant devrait faire l'objet de poursuites pour incitation au coup d'État et crimes contre la démocratie, deux crimes qui figurent dans le code pénal », estime la professeure de droit María Fernández. Avant d'ajouter que le même sort devrait attendre « tous les responsables politiques qui ont reproduit ses discours et ses menaces depuis quatre ans ». Vendredi 13 janvier, le juge du STF Alexandre de Moraes a autorisé le bureau du procureur général (PGR) à enquêter sur l'implication de l'ancien président dans l'insurrection survenue cinq jours plus tôt.

« Manifestation de la démocratie »

Depuis le début de l'année 2020, M. Bolsonaro menace les autres pouvoirs — ne pas respecter leurs décisions, lancer ses partisans contre eux… — en moyenne une fois tous les vingt-trois jours, selon une estimation du journal O Globo (1), conservateur mais hostile à M. Bolsonaro. Avant que la justice n'atteigne éventuellement les auteurs intellectuels de cette tentative de putsch, 1 159 militants d'extrême droite ont déjà été écroués le 11 janvier dans deux prisons de la capitale ; 209 l'avaient été dès le 8 janvier au soir, arrêtés au sein même du palais présidentiel. Beaucoup sont cependant parvenus à éviter la prison, pour l'heure.

L'ABIN, les services de renseignement brésiliens, avait pourtant informé les forces de sécurité de Brasília que 3 900 personnes étaient arrivées dans 156 bus le samedi 7 janvier, et qu'elles avaient rejoint le plus grand campement bolsonariste du pays : installé juste en face du quartier général de l'armée depuis le 30 octobre, il visait à obtenir des militaires qu'ils prennent le pouvoir de façon à empêcher le retour de la gauche aux affaires. L'investiture de M. Luiz Inácio Lula da Silva, le 1er janvier dernier, avait douché leurs espoirs ; une grande majorité était rentrée chez elle.

Six jours plus tard, toutefois, un nouvel appel était lancé pour que tous « les patriotes se rendent à Brasília ». Un texte largement partagé sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie de la galaxie bolsonariste appelait à une mobilisation nationale le 8 janvier « pour empêcher qu'on établisse le communisme au Brésil et pour éradiquer la corruption. Nous revendiquons une intervention immédiate des forces armées et, pour cela, nous allons occuper la place et les bâtiments des Trois-Pouvoirs, bloquer toutes les raffineries, paralyser les transports routiers, les activités industrielles, commerciales et agricoles, et suspendre tout paiement d'impôts ». Brasília devait être le centre névralgique de la révolte à partir duquel le reste du pays allait suivre.

Ce n'était pas la première fois que des actions violentes étaient fomentées à partir du campement principal des bolsonaristes. Le 12 décembre, lors de la cérémonie de certification de l'élection de M. Lula da Silva au STF, des bus et des voitures étaient incendiés dans la capitale par des militants. Le 22 décembre, la police découvrait une bombe artisanale, placée dans un camion-citerne près de l'aéroport de la capitale. Le suspect, M. George Washington de Oliveira Sousa (54 ans), a confessé à la police que l'attentat, conçu au sein du campement, visait à provoquer une tragédie de façon à attiser le chaos et contraindre les forces armées à intervenir pour rétablir l'ordre.

Beaucoup de Brésiliens peinent à comprendre la mansuétude dont a fait preuve le gouvernement « Lula » envers cette mobilisation, installée face à des dizaines de bâtiments militaires dans tout le pays depuis la fin du second tour des élections. Le nouveau ministre de la justice Flavio Dino, par exemple, voulait démanteler le site dès la prise de fonctions du président Lula da Silva, le qualifiant d'« incubateurs de terroristes (2) ». Mais, proche des militaires, le ministre de la défense, M. José Mucio Monteiro, dépeignait le campement comme une « manifestation de la démocratie (3) ». Il s'appuyait sur des informations émanant de l'armée, qui notait que les protestations avaient perdu en puissance : un rapport présenté fin décembre au président élu faisait état d'une diminution du nombre de « campeurs-militants » de 43 000 à 5 000 depuis le second tour de la présidentielle, fin octobre. « Lula » a choisi de ne rien faire, jusqu'au jour de l'invasion. Le lendemain, les campements bolsonaristes qui émaillaient le pays étaient tous démantelés.

De loin le plus grand, le campement de Brasília occupait une immense esplanade. Il était également le mieux organisé, avec des toilettes chimiques, des douches, un espace pour les « influenceurs », une scène pour les orateurs et des structures équipées pour préparer gratuitement les repas de milliers de « patriotes ». Mme Viviane M., venue de la ville de Londrina dans l'État du Paraná, nous avait fait visiter ces installations en décembre dernier.

JPEG - 64.2 kio
Julio Villani. – « Facéties », de la série « Almost Readymade » (Presque ready-made), 2013
© ADAGP, Paris, 2023 - julio-villani.com - Galerie RX, Paris

Même si l'entrée du campement est alors libre, les médias ne sont pas les bienvenus. « Journaliste française » figure au rang des pires cartes de visite que l'on puisse exhiber, du fait de propos du président Emmanuel Macron, qui avait suggéré de conférer « un statut international à la forêt amazonienne » alors que les politiques de M. Bolsonaro avaient favorisé les incendies (4). La ruse consiste donc à se présenter comme une simple touriste, désireuse de comprendre ce mouvement de protestation.

Petite femme dynamique et souriante, Viviane cuisine pour le campement. « J'étais sans emploi, on m'a proposé de venir ici pour aider le mouvement », nous explique cette partisane de M. Bolsonaro, sans préciser qui se cache derrière ce « on » un peu flou. « Pas du tout », répond-elle lorsqu'on lui demande si elle perçoit un salaire. Elle trime pourtant douze heures par jour depuis deux mois… et elle envoie de l'argent à sa mère pour s'occuper de ses deux jeunes enfants restés à Londrina. Derrière de grandes bâches, elle organise les réserves dans une dizaine de frigos qui fonctionnent grâce à des groupes électrogènes, tout en nous présentant les fake news les plus connues du bolsonarisme : « Si “Lula” gouverne ce pays, nous allons devenir un nouveau Venezuela. Le communisme va s'installer, et tout notre argent ira à Cuba », rapporte-t-elle tout en réservant une poignée de saucisses. Les provisions sont livrées par camions, sans que Viviane sache d'où elles viennent. Ni ce que contiennent les colis : « Je dois improviser, je ne sais jamais à l'avance ce qu'on nous apporte », confie-t-elle en riant. Toujours ce mystérieux « on », dont Viviane ne peut rien nous dire…

Soutien des fonctionnaires

Un mois plus tard, à la mi-janvier, l'enquête de la police fédérale a déjà identifié une centaine d'entreprises ayant financé ce campement ainsi que les transports par bus de bolsonaristes à l'occasion du 8 janvier (ou avant) pour rejoindre la capitale. Sans rendre publics leurs noms, la police a confirmé que ces entreprises appartenaient au secteur de l'agrobusiness, du transport et de la construction civile, et qu'elles étaient en majorité originaires du Paraná, du Mato Grosso do Sul et de São Paulo, trois États qui ont élu des alliés de M. Bolsonaro aux postes de gouverneur. Certains de leurs dirigeants étaient d'ailleurs présents le 8 janvier, à l'image de M. Albert Alisson Gomes Mascarenhas, propriétaire de l'entreprise Construtora Meirelles Mascarenhas, qui a gagné des dizaines de contrats publics lors de la présidence de M. Bolsonaro. L'ingénieur, qui se filmait en direct en train d'inciter la foule à entrer au Congrès, ne fait pour l'instant pas partie des personnes emprisonnées. De même, le mouvement Brasil Verde e Amarelo (« Brésil vert et jaune »), dirigé par le producteur de soja Antônio Galvan, qui regroupe plus de trois cents entités liées à l'agrobusiness, a aussi encouragé ses adhérents à se rendre à Brasília le week-end du 8 janvier.

De la fin du mois d'octobre au 9 janvier, à l'avant du campement, devant les barrières des bâtiments militaires, des « patriotes » se relaient pour lancer des « SOS forces armées » en agitant des drapeaux. Pour eux, l'élection présidentielle d'octobre 2022 a été partiale et inéquitable. Les arguments prêtent parfois à sourire : la gauche aurait diffusé des informations trompeuses, acheté des votes… La recette des campagnes de mobilisation du bolsonarisme.

Régulièrement, de rutilantes voitures klaxonnent leur soutien en passant aux abords du camp. La capitale, où l'administration publique est de très loin le premier employeur (40 % des emplois), a largement voté pour celui qui avait si souvent menacé de balayer la démocratie brésilienne : 58,81 %, contre 41,19 % pour M. Lula da Silva au second tour de l'élection présidentielle. Le 30 octobre dernier, les partisans du président sortant viennent fièrement déposer leur bulletin avec les attributs du bolsonarisme : drapeaux brésiliens sur les toits des voitures, maillots vert et jaune de la seleção (l'équipe nationale de football) sur le dos. La plupart acceptent de répondre aux questions de la presse, et fustigent la « corruption du Parti des travailleurs [PT] », qu'ils ne voulaient surtout pas voir revenir aux affaires après les mandats de M. Lula da Silva (2003-2010) et de Mme Dilma Rousseff (2011-2016). Systématiquement, ils balaient les questions concernant la gestion (désastreuse) de la pandémie de Covid-19 par leur favori ou ses attaques contre la démocratie : « La véritable menace, c'est le retour du PT », nous assure M. Sergio Davila, fonctionnaire au ministère de l'économie. « Les menaces de Bolsonaro, ce ne sont que des paroles en l'air. Alors que “Lula”, lui, va de nouveau financer des pays comme Cuba. Nous n'avons rien à gagner avec cette politique. » Des propos qui n'étonnent guère la députée du PT pour le District fédéral, Mme Erika Kokay : « Cela peut paraître incroyable mais, en effet, Jair Bolsonaro jouit d'un soutien solide parmi les fonctionnaires de Brasília, qui gagnent des salaires très confortables. Même lorsqu'il menaçait de détruire la démocratie, cet appui n'a jamais flanché. » À de très rares exceptions, ces fonctionnaires n'ont toutefois pas campé au milieu des « patriotes ».

Connivences militaires

En revanche, les familles de militaires étaient très présentes. Lors de ses visites régulières, l'épouse du général Eduardo Villas Bôas était fêtée comme une invitée de marque. Son mari, ancien commandant de l'armée, est un proche de M. Bolsonaro et l'auteur, en avril 2018, d'un tweet menaçant le STF d'une intervention militaire si les juges votaient contre l'emprisonnement de « Lula », alors accusé de corruption sans preuve (5). Bien que non officielle, la présence de proches des militaires au sein du campement était un secret de polichinelle. Elle explique peut-être en partie leur refus initial de démanteler le campement, le 8 janvier au soir, après l'invasion de la place des Trois-Pouvoirs. Ils s'y résoudront le 9 janvier au matin, après avoir laissé le temps aux putschistes de s'enfuir…

Depuis, le président Lula a limogé, le 21 janvier, le président Lula da Silva limoge M. Julio César de Arruda, le chef de l'armée de terre. Des fuites dans la presse suggèrent que sa décision a été motivée par le refus du militaire de démettre de ses fonctions un jeune gradé proche de M. Bolsonaro toujours en fonction au sein de l'administration. À cette occasion, le ministre de la défense reconnaît que « la confiance a été rompue » et réitère que « les enquêtes iront jusqu'au bout. “Lula” ne va rien pardonner aux insurgés, y compris s'ils sont militaires » (6).

Cette connivence entre forces de sécurité et militants bolsonaristes s'est illustrée dans de très nombreuses vidéos. Elle explique la facilité avec laquelle les militants d'extrême droite se sont introduits dans les bâtiments, avant de les mettre à sac pendant plus de deux heures. Certaines images suggèrent une ambiance bon enfant entre policiers, militaires et insurgés à l'extérieur du Congrès, tandis que la foule a déjà envahi le toit de la coupole. Une autre vidéo montre l'intérieur du bâtiment : la police est alignée et laisse passer les casseurs, alors que le cortège se rend au Salon vert, qui mène à l'Hémicycle. Les scènes les plus dérangeantes ont été tournées au sein du Planalto, le palais présidentiel. On y voit un commandant militaire tentant d'empêcher que la police militaire (PM, chargée de l'ordre) n'arrête les insurgés. D'autres vidéos du circuit interne de la vidéosurveillance du palais, qui n'ont pas été rendues publiques pour l'instant, seraient encore plus problématiques. « Je veux voir toutes les vidéos, a annoncé le président Lula da Silva, lors d'une conférence de presse le 11 janvier. Celles que j'ai déjà visionnées montrent une connivence des insurgés avec la police militaire, avec les forces armées. Je suis convaincu qu'on les a laissés entrer au Planalto, car il n'y a pas de porte cassée. »

Pour M. Renato Sérgio de Lima, directeur du Forum brésilien de sécurité publique (FBSP), une organisation non gouvernementale (ONG) spécialisée dans les questions de sécurité, cette collusion ne doit pas surprendre. « Nos études concluent à une très forte adhésion des forces de sécurité au bolsonarisme. Elles montrent par ailleurs que la radicalisation des troupes est allée crescendo, et de façon bien plus importante que dans le reste de la population. » L'ONG a par exemple établi qu'entre 2020 et 2021 le nombre de policiers qui participaient aux réseaux sociaux bolsonaristes a augmenté de 27 % (7). Plus d'un tiers des forces de l'ordre serait abonné à ces réseaux, dont 21 % aux pages les plus radicales. Dans le cas de la PM, qui comprend un contingent de plus de 400 000 policiers, 51 % des troupes suivraient les groupes bolsonaristes, dont 30 % les comptes plus radicaux. La police fédérale des routes (PRF), qui compte près de 13 000 membres, constituerait un autre foyer du bolsonarisme. « En quatre ans, ce corps de police a été mis complètement au service du président sortant et de son idéologie, complète Sérgio de Lima. On a vu la PRF réaliser des blocus le jour de l'élection dans le Nord-Est pour empêcher des électeurs de “Lula” d'aller voter. Elle a participé à des massacres dans les favelas aux côtés de la PM en 2022, alors que ce n'est absolument pas son rôle ni son terrain d'action. »

Lors d'un entretien sur la chaîne Globonews, le 12 janvier 2023, le ministre de la justice Flavio Dino a proclamé que le phénomène de radicalisation des forces de l'ordre allait faire l'objet de toute son attention. Quelques jours après l'invasion de la place des Trois-Pouvoirs, il invite d'ailleurs les spécialistes à lui remettre des propositions sur cette question. Cette invitation offre l'occasion d'une énième fake news de l'extrême droite : le ministre doit démentir sur Twitter qu'il aurait embauché le philosophe Michel Foucault pour l'épauler. « Je n'ai pas le pouvoir de ressusciter une personne décédée en 1984 », écrit le ministre le 14 janvier 2023.

Au cours des derniers mois, le complotisme débridé de la sphère bolsonariste atteint son apogée. Leurs groupes de discussion, en particulier sur l'application Telegram, diffusent les théories les plus farfelues, vues et reproduites des millions de fois dans tout le pays. Florilège.

Le 30 décembre, alors que M. Bolsonaro s'est envolé pour les États-Unis afin de ne pas avoir à remettre l'écharpe présidentielle à son successeur, les bolsonaristes sont persuadés qu'il suit en réalité un autre plan. « Il vient de remettre le pouvoir au vice-président. C'est lui, le général Mourão, qui va décréter l'intervention militaire, ce soir dans son allocution à la nation », nous explique très sérieusement M. Marcelo P., un retraité vivant à Brasília qui se rend tous les soirs au campement. Le lendemain pourtant, le vice-président ne décrète aucune intervention : il critique au contraire les campements devant les casernes dans son message télévisé. Les réseaux sociaux l'accablent : « un traître de plus » qui a abandonné le président et son armée.

Autre exemple. Une vidéo de M. Bolsonaro dans un supermarché en Floride est décortiquée par des militants qui interprètent le moindre mouvement de leur leader. Mme Ana Priscila Silva de Azevedo, dont la chaîne Telegram « La chute de Babylone » est suivie par près de 55 000 abonnés, publie immédiatement une vidéo pour annoncer « le début de la guerre. Vous avez vu qu'il [M. Bolsonaro] s'est arrêté devant les piles ? ». Dans la vidéo, M. Bolsonaro jette en effet machinalement un regard vers la gondole devant la caisse. « Il veut nous dire qu'il nous faut des piles pour les lampes et les radios, car la guerre va commencer ! », assure sur Telegram Mme Silva de Azevedo le 27 décembre 2022. Son arrestation, le 10 janvier, fera couler beaucoup d'encre. La militante aurait été protégée, puis exfiltrée, par les militaires, alors qu'elle avait été interpellée au sein du palais présidentiel. Elle a été arrêtée deux jours après les événements, à soixante kilomètres de Brasília. Elle croupit désormais en prison.

Mais on aurait sans doute tort de résumer le bolsonarisme à ses franges complotistes faciles à ridiculiser. M. Amaro Martins, par exemple, enrage. Il craint « la mort de notre mouvement conservateur. Pourquoi demander une intervention militaire ? Je n'ai jamais été d'accord avec cela ».

À une heure en voiture du centre de Rio de Janeiro, dans une de ces banlieues tristes de la périphérie, M. Martins a accepté de nous recevoir chez lui en octobre dernier. Seul luxe au milieu d'une maison modeste, une télévision qui trône au centre du salon. Ce dimanche d'octobre, il rentre tout juste du culte évangélique avec son épouse. À 42 ans, cheveux coupés ras et corps athlétique, M. Martins possède deux commerces modestes dans la ville de Campo Grande. Son épouse propose des soins d'esthéticienne, chez elle. Tout en préparant le repas, M. Martins évoque « [son] président », qu'il espère alors voir gagner l'élection : « Bolsonaro, je l'ai rencontré ici, dans un marché en 2014. Il était en campagne pour les législatives. Je l'ai tout de suite aimé. C'est un homme simple, un homme bon. » Cette année-là, M. Martins commence à s'intéresser à la politique, comme beaucoup de Brésiliens. En juin 2013, le Brésil connaît ses premiers soubresauts sociaux et politiques après dix ans de gouvernements du PT. Des manifestations géantes éclatent, initialement pour exiger plus de services publics. Mais elles sont vite récupérées par les franges les plus extrêmes de la droite. Les revendications mutent. La cible est désormais la présidente Dilma Rousseff, et la corruption qu'elle incarnerait. Le 20 juin 2013, déjà, des manifestants tentent d'envahir le Congrès et le ministère des affaires étrangères à Brasília, au cri de « PT dehors ».

« Je me suis formé en politique sur Internet, en suivant des cours sur YouTube », nous explique M. Martins, chrétien évangélique de l'Église baptiste depuis quinze ans, en nous montrant sur son téléphone la chaîne Terça Livre, créée en 2014 et animée par le blogueur Allan dos Santos. Condamné en 2021 à une peine de prison par le juge de Moraes pour avoir « incité à des actes antidémocratiques, diffusé des fake news et attaqué les autorités », dos Santos a fui aux États-Unis avec l'aide de la famille Bolsonaro et de ses réseaux. L'académie Terça Livre, dont les comptes YouTube et Twitter ont été suspendus par la justice, propose toujours sur son site des cours payants pour « se former » sur de vastes sujets tels que le communisme, le nazisme, la guerre de l'information, l'infiltration de la gauche dans l'Église catholique, etc. « C'est là que j'ai découvert ce qu'était le socialisme et que j'ai compris que j'étais un conservateur sans le savoir. Je suis contre l'érotisation des enfants, l'idéologie du genre que l'école enseigne et que la gauche a toujours promue », poursuit M. Martins.

M. Martins développe. « Plus je m'informe sur Internet et plus je comprends que le communisme est néfaste. Le PT nous fait détester les riches alors que ce sont eux qui créent l'emploi et améliorent la vie des pauvres. La gauche décrète des impôts qui compliquent la vie des plus modestes. Elle n'a jamais aidé les pauvres, elle les a utilisés », assène-t-il avec une soudaine véhémence. Pour l'historien Odilon Caldeira Neto, qui coordonne l'observatoire de l'extrême droite à l'université fédérale de Juiz de Fora (UFJF), « ce mélange de libéralisme assumé et de valeurs conservatrices religieuses est depuis toujours l'idéologie principale de l'extrême droite brésilienne. Elle continue de convaincre des millions de Brésiliens ».

« Seul contre tous »

Monsieur Renato O. préfère ne pas donner son nom complet à la presse. Ce représentant de commerce pour une marque de glaces depuis plus de vingt ans a aussi accepté de nous rencontrer pour expliquer son soutien à l'ancien président, en ce début décembre. Il se dirige comme tous les week-ends vers le campement des bolsonaristes à Belo Horizonte, capitale de l'État du Minas Gerais, au nord de Rio de Janeiro. Il a revêtu son maillot de la seleção et s'installe là, sur le trottoir, à côté d'autres « patriotes ». Près de cinq cents personnes sont présentes ce dimanche ensoleillé. Ce qu'il aime en particulier dans ce mouvement, c'est le patriotisme : « Bolsonaro nous a fait comprendre que le Brésil était un grand pays ; il a réveillé le patriotisme en nous. Avant, je disais que le Brésil était corrompu, qu'on ne changerait jamais, mais j'ai évolué avec ce mouvement et je sais maintenant que j'appartiens à une grande nation. » Renato reprend le discours victimaire sur lequel joue volontiers M. Bolsonaro : « Le STF, le Congrès, personne ne l'a laissé gouverner. Et puis même les militaires, auxquels il a donné des milliers de postes, l'ont abandonné. Il est seul contre tous. » Les « patriotes » sont les derniers à le soutenir…

Renato n'est pas armé mais ne cache pas qu'il est prêt à prendre les armes. « Nous n'allons pas avoir le choix, il va falloir qu'on s'engage à un moment si l'on veut défendre notre pays », nous explique très froidement ce représentant de commerce à deux semaines de Noël. Le 10 janvier, nous l'appelons au téléphone : lui ne s'est pas rendu à Brasília. Mais il est en colère, « inquiet pour Bolsonaro », persuadé que « des infiltrés de gauche ont provoqué ce chaos pour détruire le mouvement » et désemparé « face à la lourdeur des peines qui vont être requises contre les patriotes ».

Ce même jour, M. Ricardo Cappelli — désigné par le ministre de la justice pour diriger l'intervention fédérale et reprendre en main la sécurité de Brasília — explique à la presse que « les policiers ont fait face à de véritables professionnels, des gens qui ont été formés et préparés, qui avaient une notion des tactiques de confrontation, qui avaient des gants pour récupérer et lancer des grenades et des objets. Là aussi, nous devons découvrir qui a financé, préparé et organisé cet assaut ».

Le président Lula da Siva se dit désormais décidé à mettre au jour le bras financier et armé du bolsonarisme. En dépit de son échec, ce mouvement ultraconservateur vient de faire la démonstration de sa détermination à survivre au dirigeant politique qui a présidé à son émergence sur la scène politique brésilienne. Il n'est pas impossible que « Lula » soit de nouveau confronté à cette force.

Voir en ligne : /2023/02/VIGNA/65493

(1) Bernardo Mello et Marlen Couto, « Investigado por incitar atos golpistas, Bolsonaro fez um ataque grave à democracia a cada 23 dias », O Globo, São Paulo, 15 janvier 2023.

(2) Entretien sur Globonews, 26 décembre 2022.

(3) Déclaration lors de sa prise de fonctions, le 2 janvier 2023.

(4) Lire Renaud Lambert, « Main basse sur l'Amazonie », Le Monde diplomatique, octobre 2019.

(5) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

(6) Cézar Feitoza et Catia Seabra, « Lula não vai perdoar ataques golpistas e investigações vão até o fim, diz Múcio », Folha de S. Paulo, 22 janvier 2023.

(7) « Política entre os policias militares, civis et federais do Brasil », Fórum Brasilieiro da Segurança Pública, août 2021.

Ceuta, une crise instrumentalisée

30 September 2026 at 08:49

Drame humain, crise de l'accueil et tensions diplomatiques avec Bruxelles et Rabat : l'afflux migratoire exceptionnel dans l'exclave espagnole en Afrique du Nord et ses suites ont semblé affaiblir le président du gouvernement. Critiqué par ses alliés, il aborde la fin de son mandat sous la pression de la droite, et de l'extrême droite qui poursuit son ascension.

JPEG - 103.1 kio
Mariam Abouzid Souali. – « Poussière d'étoiles », 2024
© ADAGP, Paris, 2026 - Mariam Abouzid Souali - courtesy Galerie Cécile Fakhoury, Paris

Seul M. Felipe González (1982-1996) a fait mieux. Aucun autre président du gouvernement de l'Espagne démocratique n'a exercé le pouvoir aussi longtemps que le socialiste Pedro Sánchez. Les recompositions de la scène partisane entraînées par la fragmentation du champ électoral, l'émergence et la consolidation du parti d'extrême droite Vox, ainsi que par le rôle charnière joué dans la vie politique nationale par les partis nationalistes basques et catalans contrarient la reconquête du pouvoir par les conservateurs espagnols. Le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) Alberto Feijóo, premier opposant, n'a d'autre ressource qu'un sempiternel appel à la démission de M. Sánchez ou de claironner qu'il va bientôt tomber dans les filets de la justice. En vain jusqu'à présent (1).

M. Sánchez a maintes fois démontré son aptitude à prendre des risques calculés pour se dépêtrer de situations critiques. Mais, cette fois, l'afflux de candidats à l'émigration sur les plages de Ceuta semble l'avoir piégé. Le 31 juillet, en visite dans la minuscule enclave espagnole en territoire marocain, M. Sánchez définit la situation comme « une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne », tout en se félicitant paradoxalement de la collaboration avec les autorités du pays frontalier. Ce n'est qu'à la fin de son discours qu'il évoque brièvement le contexte migratoire et ses effets sur la vie des habitants de la cité autonome.

Le lendemain, il minimise l'impact de cette crise dans une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Si « autour de 50 000 migrants sont entrés de manière irrégulière et inattendue » à Ceuta, affirme M. Sánchez, « en moins de quarante-huit heures [son] gouvernement a réussi à rétablir complètement le contrôle de la frontière, fournir une importante assistance humanitaire et renvoyer pratiquement tous les migrants entrés irrégulièrement ».

Or ce ne sont pas 50 000, mais plus de 70 000 migrants qui sont entrés par la mer. Plus de 140 s'y sont noyés selon El País (4 septembre 2026). On estimait, à la mi-septembre, qu'environ 10 000 d'entre eux demeuraient toujours dans la cité, survivant dans des conditions très précaires (2). Tandis que les images de plages surpeuplées et la colère de nombreux Ceutiens saturaient l'espace médiatique, l'opinion publique espagnole est restée sourde au discours de M. Sánchez et, au contraire, s'est montrée très réceptive à ceux de la droite et de l'extrême droite mobilisées contre le gouvernement. Dans un sondage publié le 7 septembre par le quotidien El País, les deux tiers des personnes interrogées considéraient que le président avait mal ou très mal géré la crise, et près de 90 % attribuaient la responsabilité de son déclenchement au Maroc.

La gauche de la coalition gouvernementale a déploré qu'il n'accorde pas assez d'attention à la dimension humanitaire des événements. Par ailleurs soutien de la cause sahraouie, Sumar a reproché à M. Sánchez de ne pas mettre en cause le Maroc, tandis que Podemos exigeait une rupture des relations diplomatiques avec le voisin maghrébin. Mme Ione Belarra, secrétaire générale du parti, a sommé le chef de l'exécutif d'expliquer pourquoi, selon elle, il « protégeait » le royaume chérifien. De manière implicite, elle n'a pas hésité à faire écho à l'hypothèse, lancée par des responsables du PP et de Vox, d'un chantage que Rabat exercerait sur lui à l'aide d'informations compromettantes obtenues par ses services secrets.

Deux ministres socialistes, celle de la défense, Mme Margarita Robles, et celui de l'intérieur, M. Fernando Grande-Marlaska, ont fait étalage de leurs divergences au sujet des informations communiquées ou non par leurs administrations sur l'imminence et la portée d'une crise migratoire à Ceuta. Pour mettre fin à cette cacophonie ainsi qu'aux accusations de dirigeants du PP selon lesquelles M. Sánchez savait et n'aurait rien fait, voire aurait encouragé l'arrivée des migrants, le gouvernement a déclassifié et publié le 9 septembre dernier une quarantaine de documents échangés entre les organes de sécurité de l'État. Mais cette publication a redoublé la polémique en permettant à l'opposition de soutenir que les autorités n'avaient pas correctement pris en compte des avertissements, notamment ceux du Centre national du renseignement (CNI).

Présidant treize des dix-sept communautés autonomes du pays, ainsi que les villes de Melilla et, précisément, de Ceuta, le PP a déjà annoncé qu'il s'opposerait au transfert de migrants, y compris les mineurs, vers la péninsule. La crise pourrait affaiblir durablement un président cerné par les affaires de corruption impliquant des proches et critiqué à l'intérieur même de son parti. Mais sans lui coûter son poste : le mécanisme constitutionnel de la « défiance constructive » qui oblige les oppositions à s'accorder sur le nom d'un futur président de gouvernement avant de voter la censure protège M. Sánchez.

Ensemble pour la Catalogne (Junts, le parti catalan de M. Carles Puigdemont) et le Parti basque (PNV) ont beau suggérer l'organisation d'élections anticipées, il paraît exclu que les deux formations s'allient avec le PP pour renverser le gouvernement. Logiquement, la législature devrait, comme le chef des socialistes l'a dit et répété, aller à son terme, et les prochaines élections se dérouler au plus tard fin août 2027. D'ici là, la gauche dans son ensemble aura beaucoup de mal à éviter que la hantise de l'invasion migratoire, montée en épingle avec la crise de Ceuta, ne domine le débat politique, au profit du PP et de son associé-rival d'extrême droite Vox.

Voir en ligne : /2026/10/PERES/70104

(1) Lire « L'inamovible M. Sánchez », dans « Les paradoxes de l'Espagne », Manière de voir, n° 204, décembre 2025 - janvier 2026.

(2) Selon l'agence EFE, 18 septembre 2026.

❌