❌

Normal view

De Santiago à Port-au-Prince

JPEG - 44 kio
Ernest Pignon-Ernest. — Détail de « Concert baroque », La Havane, 2024 : l'empereur Moctezuma
© ADAGP, Paris, 2026

Dessinateur hors pair, Ernest Pignon-Ernest pratique, depuis plus d'un demi-siècle le collage in situ — pour troubler les lieux, raviver les mémoires, interroger les consciences. Si son art, qui allie héritage classique et vocation contestataire, a ses racines dans la vieille Europe, entre France et Italie, il s'est aussi déployé en Amérique latine, dans un dialogue fraternel avec les cultures du sous-continent.

JPEG - 179.1 kio
Ernest Pignon-Ernest. – « Haïti », Charlemagne Péralte et Jacques Stephen Alexis, Port-au-Prince, 2019
© ADAGP, Paris, 2026

Malgré mon admiration pour Cézanne, il m'arrive de dire que je ne suis pas là pour peindre des pommes. La référence, pour moi, c'est Guernica, depuis que j'ai 12 ans. Un art d'intervention.

Lorsque j'ai tenté de me consacrer à la peinture, au milieu des années 1960, j'ai quitté Nice pour le Vaucluse, un Vaucluse rêvé — Pétrarque, René Char, Pierre Seghers, le Ventoux, une espèce de Toscane. À peine installé, je découvre un cri de révolte artistique : le poème-tract « La Provence point oméga » de Char et un dessin de Picasso dénoncent l'implantation de la force de frappe dans la région. Des silos nucléaires doivent être coulés sur le plateau d'Albion, entre Luberon et Ventoux. D'un côté, la Provence, terre magnifique ; de l'autre, la violence qu'on lui inflige en enkystant cette puissance de mort sous les lavandes.

Dans un premier temps, je pense en faire un thème de peinture. Puis je me rends compte que je ne peux pas, que ce qui se passe là est plus ample. Avec le nucléaire, c'est d'un tournant dans l'histoire de l'humanité qu'il est question : l'homme peut annihiler la vie. Cela appelle un Guernica… Picasso pourrait peut-être, mais pas moi. Je ne peux aborder ce thème au moyen d'un tableau, d'une image autonome, de l'œuvre fermée — celle qu'on met dans une galerie, et qui ne tient pas compte du contexte.

Pour mieux appréhender le danger atomique, cette menace irreprésentable, j'ai beaucoup lu, cherché des documents sur les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki. Et j'ai trouvé cette emblématique photographie d'Eiichi Matsumoto qui montre l'ombre, la silhouette d'un passant, littéralement photogravée sur un mur par l'explosion. Persuadé qu'il fallait non plus représenter mais intervenir directement sur le territoire, j'ai, à partir de cette ombre fantôme, élaboré un pochoir que je suis allé imprimer sur les quelques murs, les rochers, les routes qui menaient au plateau d'Albion.

C'est là que se définit, sans que je le sache, ce qui sera désormais mon écriture : me saisir d'un lieu et le travailler en y glissant des images, de la fiction, un élément qui vient en changer l'appréhension, en troubler la lecture. Et révéler la réalité enfouie. Je ne cherche pas à « faire descendre l'art dans la rue », mettre mes œuvres sur les murs pour que tout le monde les voie, comme on l'a parfois dit, et comme l'ont fait certains artistes de ma génération. L'œuvre — si tant est qu'on puisse parler d'œuvre pour ce genre d'intervention — n'est pas mon dessin : c'est le lieu travaillé par l'image que je viens y inscrire. Perturber et modifier un espace en y insérant de la poésie, de l'histoire, de la politique : voilà ce que je tente de faire depuis près de soixante ans. En France, en Italie, en Afrique du Sud, en Palestine. Et aussi, à trois reprises, en Amérique latine.

JPEG - 16.7 kio

Le Chili d'Allende, après l'horreur de Prague, ce fut un grand espoir, puis un choc. Peu après le coup d'État de 1973, j'ai lu dans Le Monde que José Balmes, peintre et doyen des beaux-arts à l'université de Santiago, était accueilli par les communistes d'Ivry. Comme beaucoup de réfugiés chiliens, lui et son épouse, Gracia Barrios, étaient arrivés en France sans rien. Il y avait à ce moment-là, à La Ruche, la cité d'artistes où je travaillais à Paris, un atelier vide, qui avait été celui de Chagall. J'ai convaincu les résidents de les recevoir. Et ils sont restés plusieurs années.

On se voyait tout le temps. Un jour, au début des années 1980, Balmes me dit : « Tu sais, les camarades, les artistes qui sont restés au Chili se sentent coupés de tout. On avait un atelier collectif de gravure, à Bella Vista, mais tout s'est arrêté. Peut-être que si tu y allais, ça contribuerait à le relancer… Tu irais ? »

J'ai dit oui et suis parti là-bas, à Santiago, pour aider à réactiver le collectif. Cela a suscité des réunions, des rencontres, créé une petite dynamique. Selon les jours, nous étions trente, quarante ou cinquante. On discutait beaucoup, on dessinait. J'étais invité par les uns et les autres — militants du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) ou du Mouvement d'action populaire unitaire (MAPU), communistes, socialistes…

JPEG - 244.6 kio
Ernest Pignon-Ernest. – « Pablo Neruda », Santiago du Chili, 1981
© ADAGP, Paris, 2026

Finalement, nous avons cherché à réaliser une image commune. Et la figure de Pablo Neruda s'est imposée. Naturellement. La poétesse est-allemande Eva Strittmatter a écrit : « Les poètes font leur pays. / Et la Grèce, c'est Rítsos qui l'a faite / Et Neruda a fait le Chili » (1). C'est profondément vrai : les grands poètes incarnent leur pays, leur époque, leur peuple. Pasolini concentre et exprime toutes les contradictions de l'Italie du XXe siècle. Maïakovski, toute l'Union soviétique, son génie et son drame. Pour dire le Chili, et en même temps la résistance, je dessine donc Neruda. C'était mon dessin, mais tout le monde a participé à sa conception, à l'impression dans l'atelier. Quand on a tiré les affiches, ce qui sortait était un produit collectif, qui répondait à un besoin partagé. Mon Neruda — notre Neruda — est revêtu d'un grand poncho, il n'est pas en costume. Pour des raisons symboliques, bien sûr, parce qu'il est du côté du peuple d'Amérique. Parce que cela traduit mieux le côté tellurique de cet homme « sorti du roc et de la boue », comme il le dit lui-même. Mais aussi parce qu'on n'était pas certains, alors, de pouvoir coller nos affiches à l'extérieur. On se disait qu'à défaut de placarder le dessin dans les rues on pourrait toujours le distribuer autour de nous, parmi les camarades, dans les associations, et qu'alors les gens s'approprieraient l'image et peindraient dans la grande surface blanche du poncho. C'est ce qui est arrivé : certains ont peint des paysages du Chili, d'autres ont écrit des poèmes…

JPEG - 185 kio
Ernest Pignon-Ernest. – « Pablo Neruda », Santiago du Chili, 1981
© ADAGP, Paris, 2026

Nous avons malgré tout réussi à coller. Dans les entreprises, grâce à des syndicalistes amis. Et même parfois dans la rue, près de chez Neruda — sans nous faire attraper. Les camarades connaissaient bien les lieux, on faisait très vite. L'un d'entre nous a eu l'idée de plastifier les dessins et leur a fait traverser la ville par le Río Mapocho. L'image de don Pablo a ainsi parcouru la ville en flottant sur l'eau. D'autres sont allés déposer le dessin dans des champs labourés. Avec nos maigres moyens, nous avons essayé de le rendre à nouveau présent. Lui, et la résistance qu'il incarnait.

Un jour, les amis de l'atelier m'ont dit : « Ernest, on ne peut pas faire ça sans le montrer à Matilde. » « Pancho » Brugnoli, le chef, m'emmène alors chez Matilde Urrutia, la veuve du poète. Il sonne, elle ouvre. Brugnoli dit : « Matilde, c'est notre camarade français. » Il disparaît aussitôt et me laisse seul avec elle. Je me retrouve dans la maison, dans une grande pièce, où je déroule mon dessin. Matilde Neruda est au bout, elle regarde attentivement, et pendant longtemps ne dit rien. Je suis impressionné, mal à l'aise. Puis elle laisse tomber : « Pablo n'était jamais comme ça. » En français. « Vous savez, il riait toujours. Même quand on nous a expulsés de France, il a gardé le sourire, il a dit : “Champagne pour tout le monde !” Et là, vous l'avez fait si grave… » Puis elle se reprend : « Grave et résolu ». Elle m'embrasse. « Bien sûr. Maintenant, il y a le fascisme. »

JPEG - 17 kio

Un matin d'avril 1980, les services diplomatiques cubains à Paris m'appellent. On m'invite. Je ne comprends pas immédiatement ce qu'ils veulent. Est-ce à l'ambassade que je dois me rendre ? Non, non, à Cuba même. Alejo Carpentier, l'écrivain cubain, attaché culturel à l'ambassade, vient de mourir. Son corps va être rapatrié ; je suis convié à ses funérailles ; on tient à ce que je fasse le voyage. Surprise. Je n'avais aucun lien personnel avec Cuba ni avec Carpentier. Même si je l'avais lu et admirais ses livres, je n'aurais jamais osé l'approcher. J'accepte. Me voici dans l'avion avec Régis Debray (aujourd'hui un ami proche, mais que je rencontre alors pour la première fois), les poètes René Depestre et Max-Pol Fouchet, le traducteur Claude Couffon, les journalistes Ignacio Ramonet et Ramón Chao, d'autres encore… La veuve de Carpentier, Lilia Esteban Hierro, demande : « Qui est Ernest ? » Son mari, m'explique-t-elle, avait tellement aimé mon exposition au Musée d'art moderne en 1979 qu'elle a tenu à ce que je sois présent à la cérémonie.

Je me suis souvent demandé ce qui, dans mon travail, avait pu retenir l'attention de ce grand écrivain. Je suppose que c'est cette sorte d'intertextualité que je tente de pratiquer avec mes images. Chez moi, comme chez lui, le temps et la distance n'existent pas, en tout cas ne séparent pas ; le passé rencontre le présent ; des images et des citations anciennes sont réemployées pour en fabriquer de nouvelles ; une culture se glisse dans une autre… C'est le principe même de Concert baroque (1974), ce court récit de Carpentier, saturé de références, où un seigneur mexicain du XVIIIe siècle et son serviteur noir traversent l'Atlantique, rejoignent Venise, prennent part au carnaval, rencontrent Vivaldi, Haendel et Scarlatti, leur font connaître l'histoire de l'empereur aztèque Moctezuma. Au petit matin, après une nuit de bamboche, le groupe va prendre son petit déjeuner près de la tombe de Stravinsky. Et, à la fin du livre, le serviteur, Filomeno, assiste à un concert de Louis Armstrong, où résonnent les échos de l'Ancien Testament. Les barrières temporelles sont abolies, les cultures se mêlent, la frontière entre le réel et l'imaginaire se brouille. Le livre de Carpentier est habité par les œuvres antérieures, truffé d'intertextualité et d'anachronismes. Comme le sont mes dessins.

JPEG - 95.6 kio
Ernest Pignon-Ernest. — Détail de « Concert baroque », La Havane, 2024 : Robert Desnos et Alejo Carpentier
© ADAGP, Paris, 2026

J'assiste donc aux obsèques. Je monte même symboliquement la garde autour du cercueil, au pied du mémorial José-Martí. Un immense cortège, à la fois solennel et désordonné, accompagne la dépouille de la place de la Révolution au cimetière. À la fin de la cérémonie, le ministre de la culture nous dit : « Dans quelques jours, c'est le 1er mai. Fidel vous invite à rester. » Je profite de l'occasion. Dans l'intervalle, je découvre La Havane avec le poète Nicolás Guillén. Quotidiennement, je retrouve Claude Couffon pour le petit déjeuner. Un matin, je le vois causer avec un autre type et me glisse dans la conversation. Au fil de la discussion, je comprends qu'il s'agit de Gabriel García Márquez. Stupeur. Pour moi, c'est comme si je me trouvais à côté de Victor Hugo.

Le 1er mai arrive. Foule énorme, air de fête, portrait géant du Che. Je crois me souvenir que la délégation chinoise se lève et s'en va pendant le discours de Fidel Castro. À un certain moment, Fidel descend, vient chercher Guillén, qui est près de moi, lui demande de lire ses poèmes devant la foule. Guillén se lève, monte à la tribune. Était-ce prémédité ? Peut-être. Sur le moment, en tout cas, cela paraissait spontané. J'ai vu un grand poète réciter ses vers devant un auditoire de plusieurs centaines de milliers de personnes.

À mon retour à Paris, je rencontre le musicien Bernard Lubat, qui me propose d'intervenir au festival d'Uzeste. Je décide de m'inspirer de Concert baroque pour ma contribution. Sur les murs du village, je colle des médaillons, comme des fenêtres, où apparaissent des musiciens. Ceux du livre, et bien d'autres, de Berlioz à Jimi Hendrix, en passant par Ravel ou Billie Holiday…

Les années passent, mais Cuba continue de compter, de nous préoccuper. Donald Trump arrive à la Maison Blanche, on sent bien que quelque chose pourrait finir. Avec un groupe d'amis, nous imaginons une création collective — images, musique, conférences — à destination de l'île. Pour ma part, je propose au Musée national des beaux-arts de La Havane une exposition d'estampes, qui ne nécessite pas de gros moyens. La valise diplomatique assure le transport. L'exposition a lieu. Le directeur de la Biennale de La Havane me dit : « Pourquoi venir, exposer au musée et ne rien faire dans la rue ? » Comment répondre à l'invite ? Je travaille dans le temps long, j'aurais besoin de mois, d'années peut-être, pour m'inscrire vraiment dans ces lieux et dans cette histoire. Dans le délai imparti, impossible d'oser envisager une image qui « dirait Cuba ». En outre, je veux éviter l'héroïsation politique. Je ne veux pas faire d'images plus grandes que nature — qui pour moi évoquent toujours la publicité, ou la propagande. Je ne veux pas d'images éternelles, indestructibles, mais des images vulnérables.

La solution qui s'offrait à moi, qui pour moi avait du sens, c'était de suivre et d'approfondir la piste Carpentier, ouverte des années plus tôt. J'avais relu Concert baroque, je pensais l'avoir mieux compris. Je l'avais dans mon magasin mental.

Je choisis le lieu, un mur de la bibliothèque Rubén-Martínez-Villena — un écrivain et militant communiste emprisonné dans les années 1920, en même temps que Carpentier. La grande façade est percée de fenêtres occultées. J'y représente, réunis au balcon, les musiciens de Concert baroque et, tout près d'eux, le romancier lui-même. Poussant plus loin l'interculturalité pratiquée par Carpentier, j'ajoute d'autres figures. Parmi elles : Nicolás Guillén, mon guide cubain ; Desnos, qui m'est si cher, et dont on ignore souvent qu'il a permis à Carpentier, menacé par le régime de Gerardo Machado en 1928, de quitter Cuba pour Paris en lui prêtant ses papiers d'identité ; Joseíto Fernández, le compositeur de Guantanamera ; Bob Marley, autre Caribéen universel.

Je me disais que, sur ce vaste mur, l'image pourrait être prolongée par des artistes cubains de street art. Que peut-être, même, ils mettraient un coup de couleur sur mes bonshommes noir et blanc. Force est de constater que ça n'a pas eu lieu. Si l'œuvre comporte une interrogation, c'est celle-là.

JPEG - 21.5 kio
JPEG - 144.6 kio
Ernest Pignon-Ernest. – « Haïti », Port-au-Prince, 2019
© ADAGP, Paris, 2026

Dans Concert baroque, Carpentier fait dire à l'un de ses personnages : « Il est nécessaire parfois de prendre ses distances, de mettre entre les choses et soi un océan. » Au début des années 2010, après avoir beaucoup travaillé en France et en Italie, j'ai passé l'océan, pour participer au festival Étonnants Voyageurs, qui se déroulait à Port-au-Prince. Des relations se sont nouées. Lyonel Trouillot m'a fait connaître l'île. C'est lui qui m'a fait découvrir le destin et l'œuvre de Jacques Stephen Alexis.

Fils d'un diplomate, formé comme neurologue à Paris, auteur d'un magnifique roman, Compère général soleil (Gallimard, 1955) — qui fut immédiatement salué et pressenti pour le Goncourt —, ami des grands écrivains de son temps, Alexis aurait pu se contenter de mener une confortable carrière de médecin et d'homme de lettres. Mais — comme avant lui Jacques Roumain, auteur de Gouverneurs de la rosée et fondateur du Parti communiste haïtien — il s'investit dans le mouvement communiste international, crée un parti en Haïti, défie François Duvalier, rencontre Ho Chi Minh, Mao et Che Guevara. Et, pour finir, échafaude un projet de guérilla visant à renverser « Papa Doc » (Duvalier). Inspiré par l'exemple cubain, il débarque une nuit d'avril 1961 sur une plage du nord-ouest de l'île, près de Bombardopolis, avec quelques camarades. Des tueurs l'attendaient. On ne sait pas exactement quel a été son sort. Son corps a disparu. Duvalier n'a jamais revendiqué son exécution. Le tyran n'était pas prêt à affronter le « fracas que fait un poète qu'on tue »…

JPEG - 122.7 kio
Ernest Pignon-Ernest. – Étude pour un portrait de Jacques Stephen Alexis, 2019
© ADAGP, Paris, 2026

J'admire l'écriture d'Alexis, j'admire son parcours. J'aime ses vœux, publiés début 1957 dans Les Lettres françaises. « Latino-américain et haïtien jusqu'à la moelle des os », « fils de l'Afrique », « héritier de la Caraïbe et de l'Indien- Américain à cause d'un secret cheminement du sang et de la longue survie des cultures », et en même temps héritier « de la vieille Europe, de l'Espagne, et de la France », il célèbre la « merveille humaine ». « L'humanisme, écrit Alexis, ne se développe pas tout seul, c'est nous qui le faisons avancer. »

Jacques Stephen Alexis est la première figure haïtienne sur laquelle je travaille, la première que je fais réapparaître sur les murs de Port-au-Prince, en 2019. Parce qu'il représente la résistance toujours relancée d'un pays toujours opprimé, terrorisé, tyrannisé. Je dessine aussi d'autres martyrs. Comme Anacaona, « fleur d'or », princesse taïno, poétesse et musicienne, pendue par les envahisseurs espagnols au début du XVIe siècle. Ou Charlemagne Péralte, meneur du mouvement Cacos, qui luttait contre l'occupation américaine et fut assassiné par les marines en 1919. Son cadavre, revêtu d'un simple pagne, fut attaché à une porte et photographié. Le cliché a largement circulé. Devant cette image, on pense immanquablement à la dépouille de Guevara, au Christ de Mantegna, à la crucifixion.

JPEG - 232.1 kio
Ernest Pignon-Ernest. – « Anacaona/Assomption, Haïti », Port-au-Prince, 2020
© ADAGP, Paris, 2026

Je m'intéresse aussi au vaudou, sur lequel les envahisseurs se sont longtemps cassé les dents. Jacques Stephen Alexis ne méprisait pas le vaudou. « C'est une grande et belle chose pour un peuple que de conserver vivantes ses légendes », disait-il. Il savait que le merveilleux est l'« imagerie dont le peuple enveloppe son expérience », qu'il y « reflète son espérance ». Je mélange croix catholiques et croix issues de rituels vaudous. La cathédrale de Port-au-Prince est là, immense, ravagée par le tremblement de terre, désertée. C'est une métaphore extraordinaire. J'y installe mes collages, aidé par deux Haïtiens : l'un chrétien, l'autre adepte du vaudou.

Vient un jour où Lyonel Trouillot me met en garde. Il est devenu trop dangereux de coller dans les rues. Je quitte Haïti. En compensation, en attendant, je dessine sur des photographies prises là-bas, pour préparer de futures interventions. Le projet est interrompu. Jusqu'à quand ?

Deux expositions

Le Musée Ziem de Martigues propose une ample rétrospective couvrant l'ensemble de l'œuvre d'Ernest Pignon-Ernest, depuis ses peintures réalisées dans l'Algérie en guerre (1962) jusqu'à ses collages à Haïti (2019). Un large choix de photographies, de sérigraphies et de dessins originaux permet de (re)découvrir ses grandes séries et ses principales interventions, et témoigne de son compagnonnage ininterrompu avec les poètes.

Une seconde exposition, à l'Inguimbertine de Carpentras, présente le travail au long cours effectué par Pignon-Ernest à Naples entre 1988 et 2015.

Les deux expositions, qui ont connu un fort succès public, sont prolongées jusqu'au 31 décembre 2026.


(1) Eva Strittmatter, Du silence je fais une chanson, Cheyne, Le Chambon-sur-Lignon, 2011.

Une révolte lycéenne, et bien plus

29 October 2026 at 17:13
JPEG - 123.1 kio
Jérôme Lagarrigue. – « The arrest », 2012
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Comme celles de Belgique ou d'Albanie, d'Italie ou d'Espagne, la jeunesse de France se rebelle, entraînant dans son sillage d'autres secteurs d'une société excédée et exténuée par des années de maltraitance néolibérale. Face à cette flambée qu'il n'a pas su prévoir, l'exécutif applique la stratégie habituelle : répression policière, diffamation médiatique, diversion technologique (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « “Civic tech”, l'art de laisser causer »), concessions minimales. À quoi s'ajoute une tentative de division — entre bons et mauvais protestataires — qui pour l'instant semble vaine (lire « Soudain, la solidarité »). Le mouvement ne faiblit pas, et oblige à regarder en face des problèmes structurels : la persistance des inégalités face à l'éducation (lire « L'héritage des “Héritiers” »), l'inanité du discours méritocratique et la brutalité du tri social (lire « Les raisons du soulèvement »).

Voir en ligne : /2026/11/A/70203

Une jeunesse qui ne se tient plus sage

Au mouvement social actuel, le gouvernement oppose une répression policière et judiciaire particulièrement sévère. La confrontation dans la rue se double d'une bataille symbolique, faite d'images, de slogans et de récits, qui n'est pas moins rude.

JPEG - 86.4 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #6 » (Lanceur), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

« Est-ce que vous condamnez la violence ? » L'injonction pèse sur tout lycéen, étudiant, responsable syndical ou politique invité dans les médias pour commenter les mobilisations actuelles. Le gouvernement n'est pas en reste. Dès les premiers jours, le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray évoque « une bascule » des blocages des lycées vers des « violences urbaines » (Le Monde, 2 octobre 2026), quand son homologue de l'intérieur Laurent Nuñez annonce n'avoir donné « aucune consigne de retenue » (TF1, 2 octobre 2026). Une répression policière inédite s'est abattue sur les protestataires : des milliers de personnes, majoritairement des mineurs, ont été interpellées et placées en garde à vue. Plusieurs manifestants ont été mutilés par des grenades lacrymogènes ou assourdissantes, ainsi que par des tirs de lanceur de balles de défense (LBD). Les syndicats policiers tentent de justifier ces violences en invoquant des centaines de policiers et gendarmes qui auraient été blessés depuis le début du mouvement. Les voix de présidents de région s'élèvent pour dénoncer le coût des destructions, et le gouvernement a enclenché la procédure accélérée pour faire adopter un projet de loi, dite « casseur-payeur », visant à engager la responsabilité civile d'un participant à un rassemblement « dès lors qu'il a connaissance que la dispersion a été ordonnée en raison des violences ou dégradations en cours ».

Cette place centrale accordée à la violence ne fait pas consensus. Mme Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, fait remarquer avec humour sur le plateau de BFM TV : « Je sais que ça fait un beau fond, les flammes, là. Apparemment, c'est très esthétique parce que vous avez gardé ce fond-là à peu près toute la journée, qui nous fait croire qu'on est en guerre civile. Mais ce n'est pas ça qui se passe » (3 octobre 2026). Dans les cortèges, des pancartes, comme « Brûler des poubelles ne dérange que les ordures » ou « Quand les jeunes montrent leur avenir, les imbéciles regardent la poubelle qui brûle », viennent aussi contredire ce récit dominant.

Il suffit en effet de participer aux mobilisations ou de les observer pour se rendre compte qu'elles revêtent un tout autre visage. Elles sont déterminées, festives et inventives. Des déguisements de dinosaures, de requins, de super-héros, de personnages de mangas, de jeux vidéo ou de Pokémon émaillent les manifestations. Les battles d'aura, les danses et les chants rythment les blocages. Des milliers de pancartes de carton rivalisent de créativité, d'humour et d'irrévérence (« Macron, toi, tu manquais pas de prof de français », « Recyclez vos déchets, n'en faites pas des ministres »). Partout, des visages souriants, une joie communicative.

Le sens d'un événement est inséparable des controverses dont il fait l'objet pour en imposer la définition légitime. Et l'insistance sur la violence est une façon de détourner l'attention des raisons de la colère. Le procédé est ancien. En 1986, Louis Pauwels, alors directeur du Figaro Magazine, accusait la jeunesse soulevée contre le projet de loi Devaquet d'être atteinte d'un « sida mental » (Figaro Magazine, 6 décembre 1986), et Robert Pandraud, alors ministre délégué chargé de la sécurité, déclarait au sujet de Malik Oussekine, mort sous les coups des voltigeurs motocyclistes de la police : « Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais d'aller faire le con dans les manifestations. » La thèse de la manipulation a également la vie dure. Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur, ne voyait pas dans les manifestations une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche », comme le cabinet de l'actuel premier ministre, M. Sébastien Lecornu (France Info, 1er octobre 2026), mais celle de « professionnels de la déstabilisation, gauchistes et anarchistes de tout poil et de toutes nationalités » (Le Monde, 9 décembre 1986).

Toutefois, quelque chose a changé dans l'ampleur de la répression. La comparaison avec le mouvement contre le contrat première embauche (CPE) de 2006 en donne la mesure : 4 544 personnes avaient été interpellées entre le 7 mars et le 18 avril 2006, soit une moyenne de 106 interpellations quotidiennes (1). En 2026, les 6 547 interpellations recensées entre le 28 septembre et le 6 octobre représentent une moyenne de 727 par jour, près de sept fois plus. « Le but de la manœuvre était d'effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde », reconnaît un commissaire de police cité par Le Canard enchaîné (14 octobre 2026). L'écart est plus spectaculaire encore pour les gardes à vue. Leur nombre a été multiplié par neuf, passant de 46 par jour en 2006 à 418 en 2026 (chiffres au 13 octobre 2026). Le seul week-end des 17 et 18 octobre a, lui, donné lieu à près de 2700 gardes à vue, davantage que pendant les deux mois du mouvement contre le CPE. Les défèrements devant la justice connaissent une progression comparable. La garde à vue est ainsi largement détournée de sa fonction judiciaire pour intimider, dissuader ou entraver les protestataires, et les parquets usent de leurs prérogatives propres (avertissements pénaux probatoires, réparations pénales, interdictions de paraître, etc.) pour sanctionner des faits qu'ils auraient bien du mal à faire condamner par un juge.

Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact »

En 2006, au milieu de la tourmente du CPE, M. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, confiait aux responsables des forces de l'ordre : « Je sais qu'il est extrêmement difficile de faire le tri au sein d'une foule entre ceux qui manifestent pacifiquement et ceux qui veulent créer du désordre. Mais nous ne pouvons accepter que certains cherchent à instaurer le règne de la terreur. Face à l'évolution de la situation, je vous demande de mettre en place des dispositifs particulièrement adaptés à l'interpellation des fauteurs de troubles (2). » La « terreur » invoquée concerne en réalité les vitrines, les poubelles et le mobilier urbain, dont le maintien de l'ordre traditionnel s'accoutumait très bien de la dégradation, au nom d'une doctrine du « désordre acceptable » qui cherchait avant tout à éviter les blessés (3). Mais les images d'incendies et de destructions relayées avidement par les médias contrarient les postures de fermeté sécuritaire que M. Sarkozy et ses successeurs aiment présenter à leurs électeurs.

Les forces spécialisées comme les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) et les compagnies républicaines de sécurité (CRS) perdent ainsi leur position dominante, au profit d'unités issues des polices urbaines — compagnies d'intervention, brigades anticriminalité (BAC), BRAV-M à Paris —, dont la logique d'action diffère. Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact », de « percuter » afin d'interpeller le moindre « fauteur de troubles » au cœur même des cortèges. Cela élève considérablement le degré de violence en leur sein et enclenche des cycles d'escalade. Les charges sont brutales et provoquent une incompréhension et une colère qui se retournent facilement contre les fonctionnaires. Agissant en petits groupes, ils sont parfois pris à partie et recourent volontiers aux grenades de désencerclement et aux LBD pour se dégager, au prix de blessures parfois sérieuses chez les manifestants. « Une poubelle brûlée = un lycéen mutilé », résument des pancartes.

Cette stratégie est d'autant plus funeste que ces policiers sont coutumiers de la lutte contre la petite criminalité, les trafics ou les désordres urbains. Ils ne voient donc pas dans les lycéens et les étudiants des citoyens exerçant un légitime droit démocratique, mais des délinquants potentiels qu'on peut humilier, brimer et brutaliser. Les doctrines de maintien de l'ordre et celle de la lutte contre les « violences urbaines » en sont venues à se confondre en pratique, et ce n'est pas un hasard si les ministres de l'éducation nationale, de l'intérieur ou de la justice utilisent désormais cette expression à propos des mobilisations actuelles.

Par suite, la police occupe une place plus centrale que par le passé dans l'imaginaire de la contestation. « Je fais des cauchemars de Macron et de la police », affichent des manifestantes. Les cortèges chantent à pleins poumons les slogans « Tout le monde déteste la police » ou « ACAB » (pour « All cops are bastards », « Tous les flics sont des salauds »), quand les pancartes « La police nous protège, ça crève les yeux », « Liberté, égalité, LBD » ou « Système ACABlant » fleurissent dans les rassemblements.

La surexposition de cet antagonisme tend toutefois à gommer la violence structurelle qui a déclenché les mobilisations. À la différence d'expériences antérieures, lycéens et étudiants ne protestent pas pour le retrait d'une réforme en particulier, mais expriment une critique sociale plus générale. Ils dénoncent les situations parfois indignes dans lesquelles se déroulent les apprentissages, mais aussi les réformes qui en détournent l'attention. « 38 °C/38 élèves, mais le problème, c'est le téléphone », taclent des panonceaux. Plus profondément encore, le mouvement révèle aussi une contradiction entre un élargissement social de l'accès aux études (à peine un tiers d'une génération obtenait le baccalauréat en 1986, contre près de 80 % aujourd'hui) et les possibilités réelles de les poursuivre. Alors que les budgets de l'enseignement supérieur accompagnaient ce mouvement (ses effectifs ont quasi triplé, passant d'environ 1,1 million d'étudiants au milieu des années 1980 à plus de 3 millions aujourd'hui), un renversement s'opère à partir du milieu des années 2010. Les financements récurrents des universités publiques stagnent, limitant ainsi les capacités d'accueil. Et Parcoursup, mis en place en 2018, incarne le mécanisme qui filtre l'accès aux formations, pénalisant ceux dont les familles sont les moins armées pour cette compétition d'un nouveau type (lire « Les raisons du soulèvement »). « Jeunesse formidable, avenir fort minable », s'inquiètent les protestataires.

Ces mobilisations ont déjà contraint le gouvernement à « engager des chantiers » sur le remplacement des enseignants, l'état des bâtiments, l'organisation du temps scolaire ou Parcoursup. Des promesses qui, en l'absence de financements suffisants, n'engagent pas à grand-chose. « Pas besoin de plan cul, le gouvernement nous baise déjà », reprenait une manifestante, à l'évidence sceptique.

Quelles que soient les suites du mouvement, il est clair qu'il représente un moment fort de politisation pour une « Gen Z » que l'on décrivait comme lobotomisée par les réseaux sociaux. « Je leur parle de prise de conscience, ils me parlent de crise d'adolescence », pouvait-on lire dans les cortèges. Ceux-ci disent « Non au R-Haine » et chantent « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes »). Les militants de La France insoumise, du collectif révolutionnaire Le Poing levé ou de la « Jeunesse communiste » distribuent tracts, journaux et autocollants.

Mais la mobilisation emprunte aussi des formes moins balisées, semblant prendre acte de l'indifférence — ou du mépris — des élites politiques envers les contestations sociales et les revendications écologistes exprimées dans la rue. La force du nombre ne suffit plus à infléchir les décisions. Les canaux institutionnalisés de négociation (comme les syndicats) sont ignorés, délaissés au profit de la communication ou de dispositifs de « consultation » en trompe-l'œil (lire « “Civic tech”, l'art de laisser causer »). En réaction, lycéens et étudiants réinventent des formes modernes de carnaval.

« La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas »

Des anthropologues comme James C. Scott ont insisté sur l'importance de ce rituel de résistance dans des contextes où les rapports de domination semblent difficilement ébranlables. L'énergie, la joie et l'anonymat de la foule qui se rassemble dans l'espace public renversent pour un temps l'ordre social. Celle-ci exprime collectivement le « ressentiment accumulé contre les riches et les puissants » et met « l'injustice sociale en accusation » (4). Les déguisements, les masques moquent les dominants ou exaltent les protecteurs des faibles (Spider-Man par exemple). Les figures d'autorité sont dégradées. On brûle leurs effigies, on raille leur sérieux, leur importance en les ramenant à leur condition bassement corporelle (5). On parle d'eux de manière crue, obscène et scatologique. Des pancartes comme « Nuñez, grosse cuve à pisse » dépouillent leurs cibles de toute dignité officielle. Festif et mordant, le carnaval n'en reste pas moins agressif. Des slogans, tels « La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas » ou « Macron, on a guillotiné le roi pour moins que ça », convoquent la mémoire violente de la Révolution française. Les appels à prendre les « lieux de pouvoir », à l'instar de l'Élysée ou Matignon, l'actualisent. Au risque de sévères affrontements avec les forces de l'ordre et de lourds dégâts, comme on a pu le voir lors de la manifestation du 17 octobre.

Mais l'irrévérence et l'émeute ne s'opposent pas autant qu'aimeraient le faire croire ceux qui séparent les « bons manifestants » des « semeurs de chaos ». Elles constituent deux faces de la contestation d'un ordre institutionnel qui tend à fonctionner chaque jour plus visiblement au service des dominants. Comme l'a montré l'historien Edward P. Thompson, les violences populaires naissent le plus souvent du sentiment que les gouvernants ont trahi les obligations qui fondaient leur légitimité (6). La bataille que mène la jeunesse mobilisée dépasse largement ses conditions d'études. Elle porte sur la définition même de l'intérêt général, dont l'État est censé être le garant. Le démantèlement continu de ses fonctions de protection et l'essor corrélatif de celles de coercition nourrissent la défiance à son égard (7). Le renoncement aux idéaux de justice sociale sur lesquels reposait son autorité retourne ainsi la colère contre les élites politiques et administratives qui conduisent ces transformations et s'en font gloire. La pancarte « Les vrais casseurs sont en costard-matraque », brandie par une manifestante, montre qu'il n'y a plus d'ambiguïté sur l'origine du saccage.

Voir en ligne : /2026/11/BONELLI/70181

(1) Selon le ministère de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, qui répondait à la question écrite n° 96093 du député Jean-Claude Abrioux, Journal officiel de l'Assemblée nationale, Paris, 15 août 2006.

(2) « Rencontre avec les services de police et de gendarmerie », ministère de l'intérieur, 24 mars 2006.

(3) Lire « Brutalisation de l'ordre manifestant », Le Monde diplomatique, mai 2023.

(4) James C. Scott, La Domination et les Arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Amsterdam, Paris, 2009 (1re éd. : 1990).

(5) Lire Pierre Rimbert, « Eloge du rire sardonique », Le Monde diplomatique, août 2010.

(6) Edward P. Thompson, « “Rough Music” : le charivari anglais », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 27e année, n° 2, Paris, mars-avril 1972.

(7) Lire Alexis Spire, « Pourquoi il faut réenchanter l'État », Le Monde diplomatique, octobre 2026.

Allemagne 1918-1923. Leçons d'une révolution fusillée

JPEG - 35.5 kio

À l'heure où il est sans cesse question de la République de Weimar et de sa chute, Anne Deffarges offre un éclairage différent sur la période en brossant un tableau détaillé des mouvements sociaux et des luttes du mouvement ouvrier. Loin de circonscrire la tentative de révolution à 1918-1919 et à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, comme il est de règle dans l'historiographie scolaire, elle l'étend aux cinq années allant de la mutinerie des marins de Kiel à l'insurrection de Hambourg de 1923. Elle montre combien le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), par hostilité au bolchevisme, s'opposa à tout dépassement du régime parlementaire « libéral », sans voir que le danger principal résidait dans l'armée, les forces économiques et les mouvements nationalistes dont le nazisme offrit un précipité chimique. Elle met en lumière la manière dont les insurrections successives et dispersées ont échoué, faute d'une organisation politique capable de les coordonner. Le groupe spartakiste, opposé au SPD, rallié en 1914 à l'« union sacrée », ne se constitue en Parti communiste (KPD) qu'en décembre 1918, alors que la révolution est en cours.

Voir en ligne : /2026/11/ALBERA/70158

Atlande, Neuilly-sur-Seine, 2026, 432 pages, 21 euros.

Les raisons du soulèvement

JPEG - 134.1 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #5 » (Lanceur), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Il suffit parfois d'une étincelle, et d'un peu d'huile sur le feu, pour que tout un pays s'embrase. La révolte qui secoue la France à l'automne 2026 est partie d'une série de blocages lycéens organisés dans les derniers jours d'août et les premières semaines de septembre. Mais les récits médiatiques des événements tendent à gommer les nombreux signaux, jugés trop faibles pour être pris au sérieux, qui ont précédé l'embrasement. De Nantes à Marseille, en passant par Lille, Toulouse ou Vaulx-en-Velin, des centaines d'enseignants, de proviseurs avaient alerté en vain rectorats et syndicats. Leurs difficultés devenaient peu à peu insurmontables, leurs élèves étaient souvent au bord de l'implosion. Les équipes pédagogiques en sous-effectif et les absences non remplacées, les collègues débordés ou épuisés, les classes surchargées et les budgets sous-dotés, les salles détériorées et les activités extrascolaires supprimées, les parents perdus et leurs enfants angoissés. Ceux qui n'ont rien vu venir ont souvent préféré regarder ailleurs, trop occupés à gérer la pénurie ou à protéger leur carrière. Pour beaucoup, la jeunesse n'est intéressante que lorsqu'elle est brillante ou délinquante.

En tentant de passer en force, le gouvernement n'a fait que grossir les rangs d'une contestation parfois comparée à Mai 68. Au crépuscule d'un pouvoir libéral-autoritaire en place depuis neuf longues années, celle-ci marque moins l'irruption soudaine d'une « génération sacrifiée » que le retour d'une question sociale impossible à ignorer. Il n'est pas anodin que la révolte soit survenue en plein examen d'un budget de l'État prévoyant des coupes drastiques dans les moyens des écoles, des collèges, des lycées et des universités publics, mais aucune réforme fiscale ciblant les ultrariches ou les grandes entreprises. Ni que l'embrasement ait eu lieu juste après la rentrée scolaire, moment-clé dans la vie des établissements, où les absences de personnels et les problèmes matériels sautent aux yeux de tout le monde, élèves comme proviseurs ou enseignants.

Les médias ont souligné le caractère à la fois prévisible et surprenant du mouvement. Des experts y ont vu le fruit d'un aveuglement politique devant les « ratés de la massification scolaire » ; d'autres, l'effet d'un « stress » structurel chez des jeunes dont les perspectives d'avenir se révèlent toujours plus sombres. Sommée, dès la fin du collège, de se projeter dans un futur anxiogène, de jouer le jeu d'une compétition généralisée où les savoirs et les diplômes comptent moins que les places et les rangs, cette jeunesse avait bien des raisons de se révolter : les confinements dus à la pandémie de Covid, mais aussi l'intégralité de sa scolarité secondaire effectuée dans un paysage redessiné par la réforme dite « Blanquer ».

En 2018, alors ministre de l'éducation nationale, M. Jean-Michel Blanquer a supprimé les filières ES, L et S au profit d'un baccalauréat à la carte faisant la part belle aux parcours individuels et à un contrôle continu, au détriment des épreuves nationales un tant soit peu équitables. En mettant fin aux groupes-classes et en multipliant les options, sa réforme a fragilisé non seulement les équipes pédagogiques, mais également les solidarités entre pairs qui contribuaient à créer du sens et des liens dans la vie des lycéens. Le peu qu'il restait de l'institution scolaire en tant que cadre intégrateur a ainsi été défait, ou ébranlé.

Présentée comme une mesure progressiste et respectueuse des « choix » des élèves, la réforme du baccalauréat a introduit, tout comme la création au même moment du dispositif de sélection assuré par Parcoursup, un modèle individualiste et « sélectionniste » auparavant limité aux seules filières d'élite. En l'imposant sans débat public et sans moyens budgétaires, ses artisans ont fabriqué une véritable bombe à retardement. Nombre de parents, d'enseignants et de personnels de direction estiment que les conditions minimales d'un apprentissage serein et vertueux ne sont plus réunies. La charge mentale, chez les jeunes comme chez les adultes, liée aux injonctions ministérielles à « construire son parcours » en restant « connectés » à chaque étape aux applications et aux plates-formes, empêche de redonner du sens au statut d'élève, comme au métier d'enseignant.

La complexité des nouvelles procédures de sélection et l'affaiblissement simultané de tout ce qui rend matériellement possible la découverte de savoirs, d'auteurs et de notions qui ne peuvent être enseignés que par l'école, ont fait voler en éclats les faux-semblants d'une méritocratie en trompe-l'œil. Car, loin de se borner à des restrictions quantitatives, les réformes éducatives successives ont revêtu la forme d'un moins-disant qualitatif : qualité en baisse de la formation des élèves et des enseignants, qualité parfois douteuse de l'information offerte aux familles concernant l'orientation, mais aussi qualité dégradée de l'ambiance générale et du « dialogue » au sein de bien des établissements scolaires. Ces transformations ont aggravé un sentiment de déclassement ancien chez nombre de professeurs et les malentendus qui existaient déjà entre eux et des familles incitées depuis longtemps à agir en stratèges, quitte à recourir au privé si le public ne répond plus à leurs aspirations. À force d'insister sur l'avenir professionnel et l'orientation scolaire de leurs enfants, les parents ont cessé d'être des alliés des enseignants, eux-mêmes pris dans des rapports de concurrence autour du nombre d'heures attribuées à chaque enseignement de spécialité ou de matière à option. Le malaise, l'épuisement ou l'abandon ressentis par un nombre élevé de « profs à tout faire » marquent l'expérience quotidienne de chaque classe ou salle des profs. Les suicides médiatisés de collègues en burn-out et les formes plus discrètes de mort sociale, par dépression ou démission, témoignent de cette perte de repères, comme les niveaux record d'intentions de vote au sein du corps professoral en faveur du Rassemblement national (RN).

L'enseignement public subit de plein fouet les conséquences d'un désengagement durable de l'État, dont les responsables ont beau jeu de masquer les effets en pointant la « démission » des parents (qui laisseraient trop leurs enfants seuls devant leurs écrans) ou le problème de la dette publique (qui résulte largement d'une baisse des recettes et d'un refus obstiné d'une réforme fiscale de grande ampleur). En maintenant les subventions à l'école privée tout en baissant sensiblement le financement de l'école publique du primaire au supérieur — la dépense éducative par étudiant rapportée au produit intérieur brut (PIB) a baissé de 15,3 % entre 2008 et 2024, selon l'estimation de l'économiste Michaël Lainé (1) —, les gouvernements successifs ont mis en péril des équilibres aussi précieux que fragiles.

L'obsession de la dette publique et le tabou de la redistribution fiscale conduisent à avaliser l'hégémonie à la fois économique et culturelle d'une infime minorité sociale dont le credo tient en une phrase : « ne plus payer pour les autres », c'est-à-dire pour les services publics et dans l'intérêt général. Mais, comme les « gilets jaunes », le soulèvement de l'automne 2026 va bien au-delà de ses motifs initiaux. Il exprime une demande d'égalité quand, en France, l'origine sociale a une forte incidence sur la réussite scolaire. Ce constat est d'autant plus préoccupant dans une période marquée, du reste, par la profonde crise des « vocations » enseignantes. Il y a moins de professeurs dans les collèges et lycées aujourd'hui qu'en 2008, alors que le nombre d'élèves a augmenté de 250 000 sur la même période (2).

Dans l'enseignement supérieur, le tableau est similaire mais souvent plus sombre, tant l'austérité et la précarité y frappent davantage encore. Depuis 2012, le budget public par étudiant a diminué de 23 %, amorçant sa chute sous la présidence de M. François Hollande avant de connaître une baisse vertigineuse lors des deux quinquennats de M. Emmanuel Macron (3). Et si le projet de loi de finances examiné par le Parlement pour 2027 consiste — selon les mots du ministre de la ville et du logement, Vincent Jeanbrun, sur France Info le 19 septembre 2026 — à demander « un petit effort à tout le monde » pour dégager 54 milliards d'euros d'économies, une large part de ces dernières concernent bien les étudiants, comme le gel des aides personnelles au logement (APL) ou les coupes imposées aux universités, invitées à réduire encore des budgets déjà largement déficitaires, faute de bénéficier de compensations de l'État — dans une sorte de cercle vicieux qui justifie ensuite les jugements négatifs et le mépris des élites conservatrices envers les universités, assimilées à des « usines à chômeurs ». Les jeunes manifestants n'ont, sur ce point, fait que rappeler une évidence : sans redistribution des richesses en faveur des classes moyennes et populaires, et sans un rééquilibrage des priorités au profit de l'enseignement public, les « efforts » exigés de « tout le monde » ont tout d'un jeu de dupes.

Puisque, pour les élites en place, l'enseignement ne constitue plus un bien commun mais une simple « offre de formations » de plus en plus censitaire, il ne reste au pouvoir guère d'autres moyens — en dehors de la force brute et de la propagande — pour neutraliser la critique et relégitimer le système que de renforcer la croyance méritocratique par de nouvelles annonces ou par diverses formes de déni.

Entre autres exemples récents, citons celui d'Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale, pris pour cible par les révoltes lycéennes de cet automne. Quelques mois avant l'embrasement, il avait annoncé la création d'un concours général des collèges (sur le modèle de celui des lycées) en la justifiant par la nécessité de restaurer le sens de l'effort et par sa conviction personnelle que « l'excellence n'est pas une question de lieu, ni de géographie, ni de sociologie [mais] de travail et de talent (4) ». Dès lors qu'un ministre de l'éducation ne saurait ignorer l'existence de décennies de recherches en sciences sociales, sans doute faut-il prendre cette phrase comme relevant du discours performatif, qui use du présent de l'indicatif pour agir sur le monde. La répétition de tels mots d'ordre érige l'élitisme de bon aloi en sens commun des élites réformatrices. Le « mérite » (re)devient une arme de protection massive en temps de crise pour contrecarrer les critiques et fabriquer du consensus.

En janvier 2024, une polémique l'avait mis en évidence. L'éphémère ministre de l'éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra — ex-camarade de promotion de M. Macron à l'École nationale d'administration (ENA), après des études à Sciences Po et à l'École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) — s'était alors vu reprocher de scolariser ses enfants dans l'établissement privé catholique Stanislas, à Paris. Et, surtout, de l'avoir justifié par « le paquet d'heures non remplacées » dans l'école publique où était initialement inscrit son fils aîné. Mme Oudéa-Castéra s'était plainte, ensuite, d'être perçue comme le « symbole d'une caste privilégiée à combattre, à abattre », ajoutant : « La seule chose que j'ai héritée de ma famille, c'est l'amour du travail bien fait, du goût de l'effort, la passion du mérite. » Elle oubliait de préciser que cette « passion » avait pris corps au sein d'une famille comptant plusieurs journalistes connus (Alain, Patrice et Benjamin Duhamel, ou Nathalie Saint-Cricq) puis dans un lycée des beaux quartiers parisiens, mais aussi que son « goût de l'effort » lui avait été transmis par son père, ex-directeur de Publicis, avant d'être partagé par son époux, ancien président-directeur général de la Société générale et actuel président du conseil d'administration du groupe Sanofi.

Que signifie « mériter », dans ces conditions ? S'agit-il d'une lutte active contre les privilèges, le népotisme et l'arbitraire, dans la lignée de Condorcet, de la tradition égalitaire issue de la Révolution française ? Ou d'une croyance conservatrice, utile aux héritiers pour tenir leur rang et renforcer l'ordre symbolique qui rend l'héritage socialement acceptable ?

Essor du business de l'orientation scolaire

Les profils des ministres de l'éducation nationale diffèrent souvent de ceux des boursiers qu'ils aiment invoquer dans leurs discours. Titulaire de la fonction de 2017 à 2022, M. Jean-Michel Blanquer a effectué sa scolarité à Stanislas, du CM1 à la terminale, avant d'étudier à l'université Paris-II (« Assas ») et à Sciences Po. Fils d'un avocat et d'une enseignante, il a grandi dans le 8e arrondissement de Paris. Issu d'une famille très aisée — père producteur de cinéma, mère descendant de la noblesse russe —, M. Gabriel Attal (ministre de juillet 2023 à janvier 2024) a, quant à lui, étudié à l'École alsacienne, place forte de la reproduction sociale dans le 6e arrondissement de la capitale.

La réforme Parcoursup — adoptée dans le cadre de la loi relative à l'orientation et à la réussite des étudiants du 8 mars 2018, dite « ORE » — a servi de prétexte et d'accélérateur à une privatisation mais aussi à une « élitisation » de l'offre éducative. Entre 2010 et 2024, le taux d'inscription à l'université (hors instituts universitaires de technologie [IUT]) est passé de 60,4 % à 57,4 % des nouveaux titulaires du baccalauréat général, alors qu'il a augmenté dans le même temps de 4,2 points dans les écoles de commerce, d'ingénieurs et autres établissements privés (5). Pour les bacheliers technologiques, les inscriptions dans l'enseignement post-bac privé ont doublé ; pour les « bacs pro », déjà peu nombreux à la fac, les licences universitaires et les IUT sont devenus quasi inaccessibles, au profit des sections de techniciens supérieurs (STS) et de petites écoles privées dont beaucoup n'existaient pas avant la création de Parcoursup. Effet d'aubaine pour nombre d'entreprises du secteur des formations post-bac, la plate-forme a aussi favorisé l'essor d'un business de l'orientation scolaire très rentable, dont les familles favorisées peuvent se passer, mais qui tend progressivement à se substituer à une mission historique de l'école publique.

Moins d'enfants d'ouvriers à l'université

Même si l'on a oublié qu'il y eut bien, en 2018, un mouvement anti-Parcoursup, durement réprimé (on se souvient peut-être de ces lycéens mis à genoux par des policiers heureux de voir une « classe qui se tient sage », à Mantes-la-Jolie) et éclipsé par les « gilets jaunes », la vitesse avec laquelle les algorithmes de sélection se sont imposés en dit long sur les victoires idéologiques qui, progressivement, ont réduit une question âprement discutée et conflictuelle à une « solution » purement technique et consensuelle. Alors qu'à d'autres périodes les partisans d'un enseignement élitiste devaient assumer la sélection en tant que telle, les débats autour de Parcoursup ont relégué au second plan des enjeux autrefois centraux pour s'en tenir aux effets anxiogènes de l'outil ou aux difficultés à s'y retrouver dans un tel dédale.

S'il est vrai que, grâce au taux minimal de boursiers dans les filières sélectives prévu par la loi ORE, une poignée de néobacheliers (17 000 en 2025 sur environ 650 000) peuvent désormais trouver une place dans une formation à laquelle leur dossier scolaire ne leur aurait pas permis d'accéder lors de la phase principale, la part des enfants d'ouvriers à l'université a baissé de 11,4 à 8,7 % entre 2009 et 2024, en particulier depuis 2020. À l'échelle de l'enseignement supérieur, la proportion d'étudiants de milieux populaires tend à stagner. Si, parmi les jeunes de 25-29 ans, poursuivre des études dans le supérieur est depuis longtemps une norme dans les familles aisées (68 %), ce n'est toujours pas le cas dans les familles défavorisées (36 %). Les écarts demeurent, puisque ces proportions s'élèvent à 63 % et 33 % au sein de la génération scolaire antérieure, c'est-à-dire les 45-49 ans d'aujourd'hui. Parmi les 25-29 ans originaires des classes supérieures, 10,9 % sont diplômés d'une grande école en 2024, contre 10,2 % en 2012 ; du côté de ceux des classes populaires, ils sont 2,7 % en 2024, contre 2,3 % en 2012 (6).

JPEG - 97.2 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Esthetic of a melee » (Esthétique d'une mêlée), 2017
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Parcoursup peut aussi présenter l'avantage d'augmenter la sélectivité scolaire des filières d'élite, et donc leur prestige relatif, à condition d'en atténuer les effets en matière de tri social. Ainsi, à l'institut d'études politiques (IEP) de Bordeaux, l'élaboration d'un algorithme local favorisant les candidatures de boursiers scolairement excellents a permis une (légère) ouverture du recrutement social, tout en augmentant le niveau scolaire moyen des admis, ce qui a réduit l'écart avec la concurrence représentée par les autres IEP, notamment Sciences Po (7). Cette bonne volonté méritocratique donne aussi à voir l'arbitraire de la sélection par des algorithmes qui, selon les formations, les années et les politiques de chaque établissement, varie considérablement. Cantonnés à des discussions entre initiés et à des compétences techniques, ces usages hétérodoxes de Parcoursup révèlent en creux les choix bien plus orthodoxes faits par d'autres filières d'élite au niveau scolaire déjà très élevé, mais aussi et surtout l'impossibilité, pour ce genre d'expérimentation, d'aller trop loin dans le jeu avec la règle, au risque de faire fuir des candidats bien dotés scolairement mais qui pourraient assimiler ces évolutions à une perte de sélectivité et de prestige.

En laissant la possibilité à chaque commission d'examen des vœux de sélectionner à l'aide d'un algorithme local, plutôt qu'avec l'algorithme national disponible sur la plate-forme, la réforme Parcoursup ne se limite cependant pas à imposer des modes de sélection et d'affectation des étudiants. La possibilité pour ces commissions de connaître le lycée d'origine des candidats — tournant majeur, qui constitue objectivement une rupture d'égalité — tient de l'aubaine pour bien des enseignants attachés à l'élitisme qui a imprégné leur propre scolarité, désireux de choisir eux-mêmes ceux qui « méritent » leur enseignement. Mais, pour d'autres, plus critiques ou réflexifs, la marge de manœuvre est faible et ambiguë, puisque l'État fait peser sur leurs épaules un tri social que ses plus hauts représentants se refusent à endosser. Dès lors, il ne reste guère d'autre choix que de limiter la casse, en prenant sur le temps normalement alloué à l'enseignement et à la recherche des heures entières à lire et classer des dossiers. Le rehaussement statutaire, qui tient dans ce pouvoir de choisir délégué aux commissions, ne fait que donner aux universitaires l'illusion qu'ils ont gagné un « droit » de sélectionner là où, en réalité, ils sont contraints de trier, et par là d'arbitrer eux-mêmes entre faire leur métier correctement et gérer les flux avec les moyens du bord.

Au sein des cursus d'élite, les marges d'action sont étroites, mais elles existent ; à condition toutefois de répondre aux intérêts des filières concernées. Depuis 2020, certaines écoles de commerce ou d'ingénieurs — l'École des hautes études commerciales (HEC), les Ponts et chaussées, etc. — ont fait le choix d'instaurer des points de bonus pour les boursiers qui passent le concours pour la deuxième fois. D'autres, comme l'Essec, ont mis en place un système de sélection différenciée permettant à des boursiers (une quarantaine par an) qui ne seraient pas reçus aux écrits d'admissibilité de passer les épreuves orales, tout en conservant la même barre d'admission pour tous les candidats. Malgré ces changements, les taux de boursiers ont diminué entre 2012 et 2024 de 3 à 4 points dans les écoles de commerce et d'ingénieurs, où ils représentent, aujourd'hui, respectivement, 10 % et 21 % des effectifs, tandis qu'ils sont restés stables dans les universités (autour de 39 %), alors même que la catégorie des boursiers (du supérieur) s'est embourgeoisée sur la période (8).

D'autres possibles ? Des lendemains moins terribles ?

C'est sans surprise Sciences Po qui, vingt-cinq ans après la création des conventions éducation prioritaire (CEP), a endossé de nouveau le statut de chef de file en effectuant une (énième) refonte de ses critères et modalités de sélection. La dernière réforme, en 2021, a mis fin aux épreuves écrites d'admissibilité, unifié les voies de recrutement et instauré des points de bonus pour les boursiers du secondaire issus des lycées partenaires, dont le nombre a été porté de 106 à 215. Mais, dans sa communication, la direction de l'IEP est restée discrète sur le taux global de ces boursiers du secondaire (qui s'élève à 12 %, contre 29 % en moyenne en France dans le public), insistant plutôt sur celui de boursiers du supérieur (bien plus favorisés que ceux du secondaire) parmi les admis (27 %), loin de la moyenne des universités à l'échelle nationale (39 %) (9).

Historiens spécialistes des systèmes éducatifs contemporains, Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard envisagent plusieurs scénarios (10) : l'un d'eux serait une alternative post-néolibérale, assumant une politique progressiste, à la fois économique, via une relance financée par un impôt plus équitable, et éducative, grâce à une hausse significative des dépenses publiques en matière d'enseignement public, mais aussi des réformes de structures comme la fusion de tous les cycles post-bac, prépas, STS et IUT compris, en un premier cycle propédeutique unifié, occupant une position intermédiaire entre le lycée et l'université ; un autre scénario serait un statu quo général favorisant une accélération du régime managérial actuellement dominant, avec l'extension des stratégies mercantiles, la poursuite du désengagement de l'État du financement des études supérieures et le remplacement des ressources fiscales par un mélange de prêts étudiants et de droits d'inscription élevés, accompagnés de quelques bourses, suivant le modèle américain.

De telles projections n'ont rien de chimérique. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le rapport de la commission d'enquête sénatoriale menée par la sénatrice Les Républicains Laurence Garnier, dont les préconisations offrent un aperçu de la politique que la droite pourrait impulser en matière de sélection en cas de victoires électorales (11) : suppression du droit d'accès aux études supérieures pour les bacheliers, le baccalauréat cessant d'être le premier grade de l'enseignement supérieur ; fin du droit d'accès au master pour les titulaires d'une licence universitaire ; renforcement des filières sélectives au sein des universités (doubles licences, doubles cursus école-fac, cycles préparatoires aux études supérieures) et des cursus courts, au détriment des capacités d'accueil dans les licences offrant peu de débouchés professionnels (en psychologie, langues, lettres et sciences humaines) ; fin du pouvoir des recteurs d'imposer aux universités des étudiants sans affectation au terme de la procédure Parcoursup ; instauration de droits d'inscription dans les universités, à hauteur de 900 euros en licence et 1 300 euros en master.

Mais, en appelant à augmenter le financement public de l'éducation et à tourner le dos aux logiques sélectionnistes qui tendent à se généraliser à tous les niveaux du système éducatif, le mouvement lycéen-étudiant de 2026 a ouvert la voie à une réflexion critique sur le modèle censitaire en cours d'imposition. Le ralliement d'élèves de lycées favorisés et d'étudiants issus de grandes écoles témoigne de la fragilité de l'ordre symbolique en haut de l'espace social, un peu comme en Mai 68. Il se pourrait bien que ces solidarités improbables, en dessinant d'autres possibles, fassent advenir des lendemains moins terribles. À condition que d'autres révoltés s'en mêlent, jeunes ou moins jeunes, pour résister à la contre-révolution qui vient.

Voir en ligne : /2026/11/PASQUALI/70149

(1) Michaël Lainé, « La mobilisation lycéenne s'explique-t-elle par l'évolution des dépenses éducatives ? », L'économie hors la tour d'ivoire, blog sur le site d'Alternatives économiques, 8 octobre 2026.

(2) Évelyne Blanché, Paul-Olivier Gasq et Isabelle Paulin, « Les élèves du second degré à la rentrée 2008 dans les établissements publics ou privés », note d'information de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), n° 09-08, Paris, 2009 ; L'État de l'école, n° 20, ministère de l'éducation nationale, novembre 2010 ; « L'éducation nationale en chiffres, 2025 », DEPP, août 2025 ; « Panorama statistique des personnels de l'enseignement scolaire, 2025-2026 », DEPP, octobre 2026.

(3) Lucas Chancel, « Université française : près de 15 ans de décrochage », 30 janvier 2026.

(4) « Concours général du collège, des lycées et des métiers », ministère de l'éducation nationale, 30 juillet 2026.

(5) Pierrette Schuhl (sous la dir. de), L'État de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation en France, 2026, sous-direction des systèmes de l'information et des études statistiques (SIES), 19e édition, ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace, Paris, 2026.

(6) « 8e rapport annuel au Parlement », (PDF), Comité éthique et scientifique de Parcoursup et Mon Master, avril 2026 ; Jérémie Martin-Kleinbauer et Louis Maurin, « Enseignement supérieur : comment évolue la composition sociale des filières ? », Observatoire des inégalités, 27 février 2025.

(7) Vincent Tiberj, « Parcoursup ou la sélection par les algorithmes », La Vie des idées, Paris, 12 janvier 2021.

(8) « Boursiers des écoles d'ingénieurs en 2012-2013 », Chiffres du mois, n° 46, Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI), Paris, décembre 2013 ; « Cartographie des bourses publiques de l'enseignement supérieur », rapport de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, Paris, février 2020 ; Marie Fourré, « Les boursiers sur critères sociaux en 2024-2025 », (PDF), Note flash du SIES, n° 23, Paris, septembre 2025.

(9) Éloïse Girard, « Sciences Po : moyenne au bac, genre, milieu social… Qui sont les candidats admis en 2025 ? », L'Étudiant, 13 mai 2026 ; « Qui sommes-nous ? », Sciences Po.

(10) Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard, L'Université pour tous ? France - Royaume-Uni, une histoire comparée (1920-2026), Seuil, Paris, à paraître en 2027.

« Civic tech », l'art de laisser causer

Pour « entendre » les protestataires, le pouvoir raffole désormais des consultations numériques. Cette solution technologique, éprouvée face aux « gilets jaunes », offre un exutoire commode et peu coûteux — avant ensevelissement définitif des revendications.

JPEG - 67.6 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #8 » (Lanceur), 2026
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

« Ce qui compte pour moi, assène le ministre de l'éducation nationale sur France Info le 6 octobre dernier, c'est que les lycéens soient entendus dans un cadre démocratique. J'ai lancé depuis hier soir une plate-forme sur laquelle chaque lycéen va pouvoir déposer sa contribution pour dire ses difficultés et ses attentes. » Mais, questionné par les journalistes sur le risque que l'exercice connaisse le même sort que celui proposé aux « gilets jaunes », M. Édouard Geffray reste plusieurs secondes silencieux. Début 2019, pour sortir de la crise, l'exécutif — appuyé par un consortium de cabinets de conseil et de start-up (1) — avait en effet lancé une vaste consultation déjà adossée à une plate-forme. Très tôt, une alerte fut émise : seules seraient examinées les contributions numériques (2). La consultation dans son ensemble n'a en réalité fait l'objet d'aucune réponse du pouvoir (3). Elle a aussi escamoté les cahiers de doléances des ronds-points comme ceux des maires ruraux. Et, depuis, les gouvernements successifs semblent même avoir pris le contre-pied de ces revendications, tant des demandes d'égalité que de celles de liberté démocratique.

Consultation sur la réforme des retraites (2018-2019), convention citoyenne pour le climat (2019) : la participation institutionnelle se borne, le plus souvent, à recueillir des avis sur les décisions des autorités. Qui les écartent promptement quand ils s'avèrent trop « subversifs ». Si, en 2015, la consultation sur le projet de loi dite « République numérique » donne lieu à 8 500 contributions, elle se révèle in fine « inutile sur le fond », selon l'Observatoire des libertés et du numérique, car « le gouvernement n'a quasiment rien repris » des propositions « arrivées en tête des soutiens des internautes », notamment sur le logiciel libre (4). Un paradoxe pour un texte qui — en consacrant l'ouverture des données publiques ou le numérique pour tous — devait acculturer le pays à la « civic tech ».

En France, l'expression « technologie civique » désigne deux choses distinctes. D'une part, des applications des sites favorisant l'engagement et la participation citoyenne. D'autre part, un microcosme peuplé de personnalités politiques (comme l'ancienne secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire [2014-2017], désormais cadre de Sopra Steria, un des leaders français de la « tech »), de hauts fonctionnaires (comme M. Mohammed Adnène Trojette, ancien conseiller de M. Emmanuel Macron recruté par le Boston Consulting Group en 2024), d'entrepreneurs ou de consultants. Tous défendent un renouvellement démocratique grâce aux instruments numériques, le développement de start-up d'État voire l'avènement d'un « État plate-forme » (5). Ce projet de modernisation de l'action publique, inspiré de travaux universitaires américains, a pour héraut l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et se déploie dans le cadre du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO) conclu par 75 États et 137 collectivités locales (6).

De la participation domestiquée à la participation-délation

En pratique, des institutions françaises s'accommodent d'outils élaborés aux États-Unis. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) rend des avis à propos de grandes questions (les déserts médicaux, la fin de vie, le bien-être animal…) soulevées sur Change.org, la multinationale de la pétition en ligne. Mais des acteurs français se positionnent à leur tour sur ce marché. Ancien directeur général du service de flux musical Deezer, M. Axel Dauchez a fondé en 2015 Make.org : cette plate-forme de mobilisation citoyenne organise la consultation lancée par l'opérateur France Travail (ex-Pôle emploi) depuis fin 2024 sur la « diversité et l'inclusion dans l'univers professionnel ». Un créneau, semble-t-il, porteur puisque M. Cyprien Kohler, le fils de l'ancien secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, vient de lancer Agora Nova, une entreprise qui entend, lit-on sur son site, « inventer les outils numériques de la démocratie de demain ».

La concertation proposée par M. Geffray s'appuie, elle, sur la plate-forme Agora, développée par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP). Ouverte à toute personne disposant d'une application ou d'un accès à Internet, elle a donné lieu à 101 217 contributions, soit davantage que toutes les consultations organisées avec cet outil depuis son lancement, en septembre 2023. Dans un récent rapport, la Cour des comptes constatait en effet qu'il n'avait suscité, jusqu'à présent, qu'un enthousiasme modéré chez les citoyens : à peine 6 000 participants ont ainsi contribué à la consultation Agora sur la régulation de l'intelligence artificielle lancée fin 2023, moins de 2 400 à celle sur l'économie sociale et solidaire organisée en 2025 (7). La Cour relève aussi « une sur-représentation des cadres, des indépendants et des étudiants [ainsi que des hommes] dans les populations actives » sur le même site.

En postulant que toutes les remontées auraient été écrites par des élèves — ce qui reste à démontrer —, seuls 5 % des lycéens se seraient approprié la plate-forme lancée par l'éducation nationale entre le 5 et le 23 octobre 2026. Il y a une ironie certaine à offrir une telle réponse à une jeunesse mobilisée, entre autres, contre le site d'orientation et de sélection Parcoursup. Comme il pouvait paraître incongru d'aiguiller vers Internet des contributeurs « gilets jaunes » au « grand débat » qui s'opposaient à la numérisation des services publics de proximité. L'une d'entre eux, habitante d'une petite commune du Médoc (Gironde), expliquait ainsi à M. Macron : « Les services publics sont des points d'ancrage qui favorisent la vie dans nos territoires. Vous créez à la place des maisons de service public, (…) où le tout-numérique est roi. Là aussi, une grande partie de la population ne s'y retrouve pas, se marginalise par le non-accès à [ses] droits (8). »

Quatre jours seulement après le lancement de la consultation d'octobre 2026, le ministère de l'éducation nationale communiquait dans Le Monde en soulignant la faible part des critiques envers Parcoursup, en insistant sur le nombre élevé de contributions déjà enregistrées et en le rapportant à « une décélération depuis plusieurs jours » de la mobilisation (9). La participation-délation a cependant dû prendre le relais de la participation domestiquée (10). Juste après les manifestations du samedi 17 octobre, le site de la préfecture de police de Paris annonçait la création d'un autre genre de plate-forme : « Vous avez été témoins de violences, de dégradations ou de pillages à Paris ou l'un des départements de petite couronne (92, 93 et 94) durant ces derniers jours ? N'attendez pas : transmettez toutes vos images aux services de police afin de les aider à identifier et interpeller rapidement les auteurs. »


(1) Dans un rapport sur les consultants (« Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques », mars 2022), la sénatrice Éliane Assassi avait identifié une quinzaine de prestations liées à des consultations publiques entre 2018 et 2021 dont le montant total approchait les 10 millions d'euros.

(2) Collectif de recherche citoyenne sur les cahiers de doléances, « Les cahiers de la colère », Le Monde diplomatique, juin 2022.

(3) Guillaume Gourgues, « “Le pouvoir a su entendre les Gilets jaunes” », dans François Buton, et al., Idées reçues sur les Gilets jaunes, Le Cavalier bleu, Paris, 2024.

(4) « République numérique : déception 2.0 », La Quadrature du Net, 24 juin 2016.

(5) Pierre Pezziardi et Henri Verdier, « Des startups d'État à l'État plateforme », janvier 2017, Fondapol.

(6) Tim O'Reilly, « Government as a platform » (PDF), Innovations. Technology, Governance, Globalization, vol. 6, n° 1, Cambridge, Massachusetts, hiver 2011 ; Alessandro Bellantoni, et al., « Synthèse de la manifestation du CGP “La Civic Tech au service de la démocratie” » (PDF), 17 octobre 2023, OCDE ; Open Government Partnership.

(7) Cour des comptes, « Les dispositifs de participation citoyenne à la décision publique », rapport public thématique, Paris, 17 septembre 2026.

(8) Archives départementales de la Gironde, fonds 5999 W 305, Grayan-et-l'Hôpital.

(9) Nathalie Segaunes, « Mobilisation lycéenne : les premières surprises de la plateforme de concertation », Le Monde, 9 octobre 2026.

(10) Eleonora Elguezabal, « Quand la gendarmerie devient participative : l'engagement des voisin·es dans les réseaux officiels de vigilance en France », Participations, vol. 1, n° 29, Louvain-la-Neuve, 2021.

Soudain, la solidarité

Parfois, l'inespéré advient. Un mouvement lycéen spontané, mettant en cause les travers du système éducatif, a rencontré d'autres colères, rallié à lui divers secteurs de la société. Et, jusqu'ici, les manœuvres visant à diviser les contestataires n'ont pas abouti...

JPEG - 139.1 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #3 » (Lanceur), 2019
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Lucie et Robin n'ont pas trop à se plaindre de leurs conditions d'études dans l'Aveyron. Leur lycée a été récemment rénové, et les classes n'y sont pas surchargées. Pourtant, le 17 octobre dernier, ils sont allés manifester, en soutien à leurs camarades moins bien lotis. « Même si nous, à Rodez, ça va, ce n'est pas pareil partout, notamment en banlieue », expliquaient-ils à un journaliste venu couvrir l'événement (Centre Presse Aveyron, 17 octobre). Cette solidarité entre des lycéens de territoires qui semblent n'avoir pas grand-chose en commun s'est notamment nouée sur les réseaux sociaux, où, d'un établissement à l'autre, circulent les témoignages et vidéos, les messages d'encouragement. Elle constitue l'une des particularités du mouvement qui embrase la France depuis la rentrée 2026. Une mobilisation qui, autre singularité, n'est pas née de l'opposition à une réforme, comme c'est souvent le cas, mais a jailli soudainement, en pleine période électorale, pour protester contre la dégradation généralisée du service public de l'enseignement.

Les mêmes préoccupations reviennent ainsi partout, de Créteil à Lamballe, de Vaulx-en-Velin à Villefranche-sur-Rouergue, en passant par Paris, Marseille, Mayotte ou la Guyane : les locaux dégradés et mal isolés, les professeurs non remplacés, les emplois du temps à trous et à rallonge, Parcoursup et son algorithme incompréhensible… Sans parler d'un horizon toujours plus sombre, entre l'intelligence artificielle qui menace les emplois, le dérèglement climatique qui menace la planète et le spectre de la guerre qui menace l'Europe.

La convergence des lycéens de banlieues et de zones rurales peut surprendre après quinze ans de matraquage sur la « fracture territoriale », qui a ancré l'idée d'une opposition entre « France des métropoles » et « France périphérique », « jeunes des villes » et « jeunes des champs ».

Selon cette lecture, aussi répandue dans les médias que contestée par les chercheurs (1), il existerait deux jeunesses populaires qui n'auraient ni les mêmes problèmes, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes perspectives. Les jeunes de banlieue seraient certes confrontés au racisme, aux discriminations et à la ségrégation urbaine, mais leur proximité géographique avec des centres dynamiques ou l'attention particulière que l'État leur porterait via la politique de la ville leur offriraient une certaine ouverture sur le monde, la possibilité de se créer des réseaux et des perspectives d'ascension sociale. À l'inverse, les jeunes des campagnes, réputés plus conservateurs et attachés à leurs traditions, seraient prisonniers de leur territoire. Éloignés des lieux de décision, des filières d'excellence et des bassins d'emploi, oubliés par les pouvoirs publics, ils auraient moins de chances de s'en sortir. « La jeunesse de banlieue a été privilégiée par rapport à celle de la ruralité. C'est une jeunesse à qui on a tout donné. Mieux vaut avoir 20 ans à Saint-Denis et Nanterre que dans la Creuse », croit savoir M. Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RTL, 2 juillet 2023). Difficile, dès lors, d'imaginer un mouvement social agrégeant ces deux jeunesses.

Pourtant, quand on cesse d'opposer les espaces pour s'intéresser aux conditions sociales, les expériences se révèlent bien plus proches qu'il n'y paraissait. À la campagne comme en banlieue, les jeunes subissent de plein fouet les conséquences de la désindustrialisation. Ils connaissent le manque d'emplois stables, le sous-investissement dans les services publics, la stigmatisation des uns en « ploucs » et des autres en « racailles ». Ils partagent également des formes de sociabilité centrées sur des « solidarités à petit rayon » (2), peu mixtes, ainsi que, chez les garçons, un goût pour le football et le motocross. Bref, ils ont bien des raisons de parler d'une même voix, et le mouvement lycéen l'a rappelé avec puissance, détermination et enthousiasme.

Pour répondre à cette mobilisation inédite, le gouvernement a repris une méthode éprouvée depuis l'arrivée au pouvoir de M. Emmanuel Macron. Il l'a d'abord ignorée (le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray a attendu deux semaines avant de recevoir des représentants des lycéens). Puis il l'a réprimée, avant de tenter de la discréditer (les blocages ne seraient qu'une « manœuvre de La France insoumise et de ses proxys de l'ultragauche », selon Matignon) puis de la diviser, en distinguant les gentils manifestants et les méchants « casseurs », lesquels auraient transformé la protestation lycéenne en « mouvement de violences urbaines », d'après le premier ministre Sébastien Lecornu. Et bien sûr il a créé une plate-forme en ligne pour permettre aux élèves d'exprimer leurs doléances, selon un procédé déjà mis en œuvre en 2019 avec les « gilets jaunes » : offrir un exutoire numérique à la colère, pour mieux l'ignorer (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « « Civic tech », l'art de laisser causer »).

Le gouvernement pensait avoir réussi son coup. Il misait sur un échec de la mobilisation du 17 octobre, à l'appel des lycéens, des organisations étudiantes, des « gilets jaunes » et des syndicats, ne prévoyant que 150 000 à 200 000 participants. Ils furent quatre fois plus nombreux. En marge des cortèges massifs et pacifiques — pourtant soumis aux gaz lacrymogènes et aux charges policières aléatoires —, quelque trois mille commerces ont été dégradés ou dévalisés, des bâtiments publics incendiés.

Dès lors, le rouleau compresseur identitaire s'est remis en marche, écrasant les revendications des manifestants. Alors que l'on parlait de services publics, de salaires, d'inflation, de prix du carburant, le débat a rebasculé sur l'immigration, la délinquance, les banlieues… Ne voit-on pas, sur les vidéos circulant sur Internet, des jeunes à capuche ? « Ces pillards sont à une écrasante majorité des enfants de l'immigration qui, sans doute inconsciemment, reproduisent tout simplement les razzias de leurs ancêtres », en conclut la journaliste Élisabeth Lévy (Sud Radio, 19 octobre). M. Bardella fustige de même les « hordes déracinées de sauvages qui se trouvent de l'autre côté du périphérique et qui viennent dans les agglomérations et dans les grandes villes pour piller et exprimer un sentiment de revanche à l'égard de la France » (CNews, 19 octobre), tandis que M. Bruno Retailleau, candidat Les Républicains à la présidentielle, s'en prend aux « binationaux qui pillent, qui sont violents, qui agressent des gendarmes et des policiers », en proposant de les déchoir de la nationalité française — une idée également défendue par le président de Reconquête, M. Éric Zemmour. Au terme de cette semaine de déferlement raciste, un homme a pris un pistolet mitrailleur pour, selon ses mots, « venger les commerçants » vandalisés, en tirant à vue sur « des Noirs et des Arabes » à Trappes.

Nul ne connaît pourtant le profil des personnes impliquées dans ces émeutes. Et s'il s'avérait que les jeunes de banlieue étaient très nombreux parmi elles, cela ne suffirait pas à en faire un phénomène ethnique. Les événements survenus au Royaume-Uni à l'été 2011, à la suite de la mort de Mark Duggan, un jeune homme noir tué par la police à Londres, montrent en effet combien cette lecture peut être biaisée. En cinq jours, plus de 2 000 commerces furent alors dégradés ou pillés. « Ces émeutes avaient un caractère racial. Pourquoi nier ce fait ? », avait d'emblée acté une chroniqueuse du Telegraph (7 août 2011). « Sans la culture des gangs du Londres noir, aucune de ces émeutes n'aurait eu lieu », continuait un confrère du Daily Mirror (13 août 2011). Un an plus tard, un rapport du ministère de la justice révélait un tableau très différent. Parmi les 3 103 personnes jugées pour des troubles à l'ordre public, 41 % étaient blanches et 39 % étaient noires. Tout dépendait en fait de la ville concernée. À Birmingham, où la jeunesse populaire est majoritairement noire, les personnes arrêtées l'étaient aussi. À Liverpool ou à Manchester, où les milieux populaires comptent davantage de jeunes blancs, la tendance s'inversait. En d'autres termes, le profil des participants reflétait avant tout la composition de la jeunesse populaire locale (3). Quant à leurs motivations, un autre rapport a mis au jour un puissant effet d'opportunité et d'imitation, dans un contexte où la police ne semblait plus rien maîtriser, créant ainsi un sentiment d'impunité : « L'observateur curieux peut devenir un amateur de sensations fortes, ou l'amateur de sensations fortes, un opportuniste (4) ».

Par ailleurs, pendant des siècles, l'émeute, le soulèvement violent et spontané, a constitué le principal moyen de pression sur les pouvoirs en place — ce que l'historien Eric Hobsbawm a appelé la « négociation collective par l'émeute (5) ». Avec l'avènement de la société industrielle et l'essor des grandes organisations collectives (partis, syndicats, associations…), la grève s'est progressivement imposée comme le principal levier d'action du mouvement ouvrier. Mais, depuis les années 1980, l'affaiblissement de ces organisations, l'éclatement des collectifs de travail et les échecs répétés des modes d'action traditionnels ont contribué au retour de ce phénomène, où se conjuguent, en parallèle ou intrinsèquement, revendications et casse (6). Et cette dynamique s'est accélérée depuis la crise financière de 2008. Révolte contre l'austérité en Grèce (2010-2012), soulèvement contre le coût de la vie au Brésil (2013), en Bulgarie (2013), au Chili (2019), « gilets jaunes » (2018-2019) ou émeutes urbaines en France (2023)… Malgré des contextes différents, les mêmes scènes se répètent, avec des bâtiments publics attaqués, des commerces dégradés, des barricades, des affrontements avec la police, débordant les formes traditionnelles de la mobilisation politique. L'automne 2026 confirme cette tendance. Des émeutes de la jeunesse ont également éclaté en Italie, en Belgique et en Albanie, tandis que des mobilisations massives touchaient l'Espagne, le Portugal et la Grèce.

Par-delà les siècles et les frontières, l'histoire des révoltes rappelle un principe élémentaire : la violence sociale (pauvreté, racisme, exploitation…) peut produire, en retour, une violence chez ceux qui en sont victimes. Cette idée est d'ailleurs largement acceptée quand des populations se soulèvent au Sri Lanka ou à Madagascar. Ou quand des agriculteurs s'attaquent à la préfecture du Lot-et-Garonne, détruisent un bâtiment de la direction régionale de l'environnement à Carcassonne et vandalisent des magasins Leclerc ou des McDonald's — comme ce fut le cas en janvier 2024. Alors ministre de l'intérieur, M. Gérald Darmanin avait évoqué les « coups de sang légitimes de ceux qui ne gagnent pas beaucoup d'argent et qui travaillent très fort », en expliquant qu'« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » (TF1, 25 janvier 2024).

Les lycéens, les jeunes de banlieue ou les « gilets jaunes » n'ont pas droit à de tels égards. Il y a vingt ans, un homme politique de droite comme M. François Bayrou pouvait tout à fait déclarer, au sujet des révoltes urbaines de novembre-décembre 2005 : « Si l'on cherche l'origine de ce qui s'est passé, alors on la trouvera dans la manière dont on a laissé urbaniser la France en enfermant les pauvres avec les pauvres, en acceptant que se constituent des ghettos qui sont des ghettos de l'origine, des ghettos du chômage avec plus de 40 % dans certains quartiers, des ghettos où l'école est en situation difficile, où s'ajoutent les problèmes sociaux aux problèmes culturels (…). Les conséquences ont des causes. Ce sont les causes qu'il faut soigner (7). » En juillet 2023, le président Emmanuel Macron, moins porté à l'autocritique, n'avait vu dans les émeutes ayant suivi la mort de Nahel Merzouk que des « violences pures et injustifiables qui n'ont aucune légitimité ».

JPEG - 89.2 kio
Jérôme Lagarrigue. – « Red Mist » (Nuage rouge), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Qu'est-ce qui pousse une société à l'explosion ? Pourquoi certains en viennent à assaillir des bâtiments publics, des commerces ou des policiers ? Soulever ces questions expose à une chasse aux sorcières. « Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l'ordre (…), soit on est du côté des casseurs », a martelé le premier ministre Sébastien Lecornu au soir du 17 octobre. Le lendemain, M. François-Xavier Bellamy, le vice-président des Républicains, suggérait de jeter en prison M. Philippe Poutou, l'ancien porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), parce qu'il s'était déclaré « dans le camp des manifestants, des émeutiers, de la jeunesse révoltée, des opprimés et du désordre ». La France insoumise est quant à elle accusée par M. Lecornu de « fournir des excuses à ceux qui commettent » des violences, par Mme Marine Le Pen de « légitimer la violence en considérant l'ordre comme une oppression et le désordre comme un droit », par M. Gérard Larcher de diffuser « un discours de haine », le président du Sénat allant jusqu'à s'interroger sur la dissolution du parti.

Pendant une semaine, les responsables politiques se sont relayés sur les plateaux de télévision pour détailler leurs propositions. Certains, à l'image de M. Gabriel Attal, veulent bloquer l'accès aux réseaux sociaux pendant les manifestations et généraliser la surveillance faciale et algorithmique ; d'autres proposent de construire des milliers de places de prison sur le modèle du Salvador de M. Nayib Bukele, de retirer leurs prestations sociales aux familles de casseurs ou encore de durcir la justice des mineurs. Les autorités suivent docilement cette surenchère répressive. Pour les jeunes arrêtés, une justice expéditive est mise en place, à coups de comparutions immédiates qui ne laissent pas le temps aux accusés de préparer leur défense. Un lourd parfum de délation flotte même dans l'atmosphère quand la préfecture de police de Paris met en place une plate-forme sur laquelle les témoins des débordements peuvent transmettre leurs vidéos à la police. Et quand M. Darmanin, le ministre de la justice, déclare son souhait d'autoriser les parquets à prévenir les employeurs des personnes condamnées.

Des couvre-feux sont également instaurés dans plusieurs villes, sous l'œil vigilant de drones et d'hélicoptères, des rassemblements sont prohibés et, dans certains quartiers, il devient même interdit de se balader avec un sac à dos ou un couvre-chef. Le 24 octobre, jour de mobilisation nationale, la restriction des libertés publiques franchit un nouveau seuil. Sous couvert de prévenir les débordements, les manifestations sont interdites à Lyon, Nice, Montpellier, Rouen, Le Havre, Toulon… La SNCF supprime des trains pour empêcher certains manifestants de se rendre aux rassemblements, et des contrôles préventifs sont réalisés dans les gares et sur les routes. À Paris, l'armée est mobilisée pour encadrer les manifestants, de même que la brigade d'intervention régionale, le RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion) et le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).

Ainsi le pouvoir apeuré cherche-t-il à étouffer la contestation en ignorant ce qui la nourrit. Mais cela ne fonctionne plus. Le 24 octobre, la foule fut finalement aussi nombreuse que la semaine précédente, malgré les interdictions, les gaz lacrymogènes, le mauvais temps et les vacances scolaires. Après dix ans de présidence Macron, les raisons de la colère ne disparaîtront pas sous les coups de matraque. La France compte désormais près de dix millions de pauvres. sept millions d'adultes déclarent ne pas manger à leur faim. Depuis 2024, sous l'effet de l'inflation, un ménage de deux adultes et deux enfants a vu son budget annuel amputé de 1 200 euros en moyenne. La justice manque de juges, de greffiers, de procureurs ; l'école, d'enseignants, d'infirmières, de surveillants. À l'hôpital, les services d'urgences saturent, et environ 35 000 lits ont été supprimés en dix ans, tandis que les déserts médicaux continuent de s'étendre, y compris dans des centres-villes. Pompiers en grève, pénurie de logements sociaux, lignes ferroviaires supprimées, établissements pour personnes âgées en sous-effectif, prisons surpeuplées… La liste des problèmes est sans fin.

Face à cela, M. Macron et son gouvernement n'ont que l'austérité à la bouche. Les yeux rivés sur la dette et soumis au verdict des marchés, ils répètent que les caisses sont vides — sauf pour augmenter les dépenses militaires, construire des prisons et accorder des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux ménages aisés. Pourtant, comme le remarque l'économiste Thomas Piketty, si la dette publique est bien passée de 20 % du produit intérieur brut (PIB) en 1970 à 120 % aujourd'hui, les patrimoines privés ont bondi de 300 % à 600 % du PIB, avec une concentration extrême au sommet de la pyramide (8). En 2025, les dividendes versés aux actionnaires ont atteint le niveau record de 107 milliards d'euros, contre 46 milliards en 2017 (9). Or, plus l'épargne augmente, plus la dette gonfle. Mais s'attaquer aux plus fortunés, dont il espère peut-être qu'ils l'embaucheront bientôt, est inenvisageable pour M. Macron. Faute de s'y résoudre, le pouvoir s'enferme dans une équation dangereuse, où les raisons de se révolter s'accumulent tandis que la place laissée à la contestation se réduit.

La diversion identitaire d'une part, la répression et l'intimidation d'autre part ne sont pas parvenues à étouffer la volonté de nommer et défaire les injustices. À son arrivée au pouvoir en 2017, sous les applaudissements des classes dominantes occidentales, M. Macron s'était érigé en rempart contre la « tentation illibérale » qui gagnait, selon lui, du terrain dans plusieurs pays. Dix ans plus tard, le Rassemblement national se trouve aux portes du pouvoir. Désavoué trois fois par le suffrage universel depuis 2024, le président français n'hésite plus à remettre en cause le droit constitutionnel à manifester, rivalisant, en matière de répression de la contestation, avec la cheffe d'extrême droite du gouvernement italien, Mme Giorgia Meloni.

En faisant converger des jeunesses que tout semblait opposer, la révolte actuelle rappelle que rien n'est écrit d'avance. Son élan saisit en effet d'autres secteurs qui, chacun isolément, avait protesté en vain au cours des dernières décennies : fonctionnaires, « gilets jaunes », salariés du privé, retraités. Ironie des effets homogénéisateurs du néolibéralisme, la colère se propage hors des frontières où les mêmes causes produisent les mêmes effets. De plus en plus à l'étroit dans un corps électoral vieillissant, la jeunesse ouvre ainsi la voie au mouvement social européen dont rêvait le sociologue Pierre Bourdieu à la fin des années 1990 ; une démonstration que la fatalité recule quand les luttes convergent.

Voir en ligne : /2026/11/BREVILLE/70140

(1) Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, Paris, 2014 ; Salomé Berlioux, Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier, « Jeunes des villes, jeunes des champs : la lutte des classes n'est pas finie », rapport pour la fondation Jean-Jaurès, 20 novembre 2019 ; Benoît Bréville et Pierre Rimbert, « Une gauche assise à la droite du peuple », Le Monde diplomatique, mars 2015.

(2) Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, Paris, 2019. Cf. aussi Julian Mischi, Rural, Anamosa, Paris, 2026.

(3) « Statistical bulletin on the public disorder of 6th-9th August 2011 », ministère de la justice, Londres, 13 septembre 2012.

(4) Gareth Morell, Sara Scott, Di McNeish et Stephen Webster, « The August riots in England. Understanding the involvement of young people » (PDF), National Centre for Social Research, Londres, octobre 2011.

(5) Eric Hobsbawm, « The machine breakers », Past & Present, n° 1, Oxford, février 1952. Voir la traduction parue dans le supplément 2006-4bis de la Revue d'histoire moderne et contemporaine.

(6) Joshua Clover, Riot. Strike. Riot. The New Era of Uprisings, Verso, Londres, 2016.

(7) Discours à Nîmes, 30 mars 2007.

(8) Thomas Piketty, « Lycéens, étudiants : le crépuscule du macronisme », blog de Thomas Piketty, 20 octobre 2026.

(9) « Dividendes et rachats d'actions au sein du CAC 40 en 2025 », La Lettre Vernimmen, n° 233, janvier 2026.

Chronique d'une « démocratie libérale »

29 October 2026 at 17:13
JPEG - 123.5 kio
Jérôme Lagarrigue. – « The Colossus », 2016
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Suffrage des marchés

Interrogé dans Le Monde (8 octobre 2026) sur l'inclination politique des marchés, M. Emmanuel Roman, directeur général du fonds Pimco, explique : « Très malheureusement, si vous me demandez entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, je pense que les marchés préféreront l'option Le Pen. »

La propriété ou la mort

Directeur du Figaro Magazine, Guillaume Roquette s'adressant à l'ancien ministre Thierry Breton, qui venait de se réjouir que les pillages en France ne se soient pas soldés par des morts, comme en Chine, en Iran, aux États-Unis, en Amérique latine (LCI, 20 octobre) : « M. Breton, je ne sais pas si je suis d'accord avec vous. J'entends beaucoup de Français qui disent : s'il y a des blessés graves, s'il y a des morts, eh bien c'est un prix qu'on est prêts à payer. »

Le modèle Bukele

Le président de la République du Salvador, M. Nayib Bukele, décrié pour sa dérive dictatoriale, a subitement accédé au rang de modèle politique pour la France. Sur CNews, le 19 octobre, le président du Rassemblement national Jordan Bardella fulmine : « En dix ans, le président de la République a été incapable de mettre en place les sept mille places de prison promises, et en dix mois le Salvador a construit quarante mille places de prison. » M. Nicolas Dupont-Aignan, maire de Yerres (Essonne), lui emboîte le pas : « Pourquoi les tribunaux ne condamnent pas en France ? C'est pas qu'il y a des mauvais magistrats. C'est qu'il n'y a pas de places de prison. On peut le faire, tous les pays le font. Pourquoi le Salvador de Bukele, un petit pays, a été capable de rétablir l'ordre et la France n'en est pas capable ! » (BFM TV-RMC, 23 octobre).

Woke et Hamas

Réagissant le 20 octobre sur Channel 14, une chaîne israélienne, aux scènes de pillage en France, le premier ministre Benyamin Netanyahou a expliqué : « L'Europe est un continent épuisé. Ils n'ont aucune volonté de se battre. Ils cèdent à ces électeurs islamistes et à la gauche “woke”. (…) Si nous n'arrêtons pas le Hamas ici, vous les verrez dans les rues de Paris, et c'est exactement ce qui se passe en ce moment » (cité par Le Monde, 22 octobre).

Djihadistes et communistes

Lors d'un meeting électoral au Kansas, le 19 octobre 2026, M. Donald Trump a expliqué : « Si vous voulez comprendre ce qui est en jeu dans cette élection, vous n'avez qu'à regarder ce qui se passe en France, un pays qui fut grand et qui est en train d'être conquis, pillé et brûlé par des migrants, des djihadistes et des communistes. »

« Ahurissant »

« La recommandation générale, c'est qu'il n'y ait pas de manifestation dans les jours à venir » (Emmanuel Macron, 22 octobre 2026).

« C'est ahurissant de pouvoir dire des choses pareilles quand on est chef de l'État. C'est oublier que le droit de manifester est une liberté fondamentale pour tous. Ce n'est pas au président de la République de fixer de telles règles, car c'est une rupture incroyable d'égalité entre les citoyens » (Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des droits de l'homme, citée dans Le Monde, 23 octobre).

« C'est dangereux, cette banalisation risque demain d'être reprise par l'extrême droite » (Patrice Spinosi, dans le même article du Monde, 23 octobre).

Vers le parti unique

En France, le président du Sénat, deuxième personnage de l'État, réfléchit à dissoudre le premier parti d'opposition.

— Le Figaro (20 octobre) : « Faut-il interdire le parti de Jean-Luc Mélenchon ? »

— M. Gérard Larcher : « Nous avons pu dissoudre Génération identitaire et la Jeune Garde. LFI est un parti politique qui concourt à l'expression de la nation. Je l'entends. Mais il tient une grande part de responsabilité dans le discours de haine. Je pense que la question peut être posée. »

Palme du bla-bla

Christophe Rouillon, socialiste, maire de Coulaines : « Aujourd'hui, on a effectivement une stratégie du bazar de l'extrême gauche trotskiste néo-léniniste et marxiste alliée aux fréristes musulmans et puis aux réseaux mafieux qui sont là pour détruire la République et qui poussent au chaos » (France Info, 19 octobre).

De l'argent, il y en a

Candidat de droite libérale, M. David Lisnard propose, face à un « État régalien en déliquescence », de consacrer 8 milliards d'euros à la construction de vingt mille places de prison (RTL, 20 octobre). En somme, de l'argent, il y en a.

Peuple et foule

Pour accoucher du bon peuple, il faut écraser la foule. ce principe qui guide la bourgeoisie française depuis le XIXe siècle a été réaffirmé par Dominique Reynié, professeur de science politique et militant de droite, dans Le Figaro Magazine (23 octobre) : « Une partie des manifestants, les casseurs et finalement les pilleurs ont donné le jour à une foule d'émeutiers déterminés, aguerris, entraînés, y compris au tir, par le maniement des mortiers d'artifice. (…) Le peuple est une étrange puissance ; il ne peut être souverain qu'à la condition d'être conduit par les représentants qu'il se donne. Il n'y a pas d'autre possibilité. Livré à lui-même, inorganisé, il redevient multitude et foule. La foule, c'est le peuple redevenu incapable de liberté et qui ne peut que s'adonner au chaos et, pour y mettre fin, s'abandonner à la tyrannie. »

Maire de Nice ou barbarie

« Si nous renonçons à employer la force contre les barbares, c'est la République qui s'effondrera » (titre d'un entretien d'Éric Ciotti au Figaro, 20 octobre).

« Tuer trente émeutiers »

Avocat spécialisé dans la défense des policiers, M. Thibault de Montbrial a commenté sur BFM TV le 19 octobre les manifestations et les pillages survenus la veille et l'avant-veille : « Et s'il faut tuer trente émeutiers dans le cadre prévu par la loi (…), si la situation de proportionnalité exige que pour protéger nos concitoyens il faille utiliser la force létale, eh bien il faut l'assumer. »

Voir en ligne : /2026/11/A/70134

« L'Ami du peuple » de Gwangju

29 October 2026 at 17:13
JPEG - 206 kio
Hong Seong-dam. — illustration pour le « Bulletin des militants », date inconnue

La Révolution française avait L'Ami du peuple, la Russie bolchevique Iskra, les communistes chinois Le Quotidien de la Libération… En Corée du Sud, le journal du soulèvement de Gwangju, qui dura du 18 au 27 mai 1980, s'appelait Le Bulletin des militants. Il fut publié et diffusé par Yoon Sang-won, un syndicaliste de 29 ans, et ses camarades pendant la révolte contre le coup d'État militaire du général Chun Doo-hwan.

Gwangju fut la seule ville à lui opposer une résistance, lors de l'unique soulèvement armé qu'ait connu la Corée du Sud depuis la guerre qui déchira la péninsule entre 1950 et 1953. Étudiants et travailleurs s'unirent durant cinq jours pour prendre la ville, cinq autres pour la tenir, avant d'être écrasés. En 2023, après une nouvelle série d'enquêtes officielles, le gouvernement a estimé le nombre de morts à 166, tandis que 179 personnes demeurent portées disparues.

L'histoire du Bulletin des militants, qui ne dura que sept jours, est celle d'une langue qui se libère et s'invente dans le feu de l'événement. Le premier numéro paraît le 21 mai (sous le titre initial de Bulletin de la démocratie), trois jours après le début des manifestations de rue, auxquelles les parachutistes répondent par la violence. La veille, les journaux locaux ont cessé de paraître, pris entre la censure militaire et les protestations croissantes contre leur couverture défaillante (dans les faits, largement censurée) des événements. La nuit précédente, au terme de quatre jours et quatre nuits de gaz lacrymogènes, de répression et d'agressions à l'arme blanche commises par les militaires, les manifestants prennent le dessus pour la première fois, lorsque quelque deux cents chauffeurs de taxi et de bus percent le cordon des forces gouvernementales avec leurs véhicules.

Le 21 mai est l'un des jours les plus marquants du soulèvement. Les parachutistes ouvrent le feu sur les manifestants qui se pressent sur Geumnam-ro, la plus grande avenue de la ville, tuant au moins cinquante-quatre civils non armés. Après la fusillade, de jeunes manifestants s'emparent d'armes à feu dans les arsenaux de la ville. La Corée du Sud est à l'époque une société fortement militarisée : après le service militaire obligatoire, tous les hommes valides sont enrôlés dans une vaste force de réserve. Alors que certains, furieux, prennent les armes, d'autres prennent la plume pour créer un journal autour de Yoon Sang-won.

Ce dernier s'engage dans le mouvement étudiant alors qu'il fréquente un établissement d'enseignement supérieur local. Après avoir obtenu son diplôme, en 1978, Yoon décroche un emploi dans une banque, une situation particulièrement enviable pour un jeune homme de Gwangju. Mais il renonce bientôt à une carrière lucrative pour se consacrer à la syndicalisation des ouvriers dans un pôle industriel, où les salaires ne représentent que la moitié de la moyenne nationale.

À la mi-1979, il commence à diriger une école du soir pour les ouvriers, baptisée « L'Incendie ». Ce sont les étudiants et les tuteurs de l'établissement qui produiront et diffuseront plus tard le bulletin. À l'époque, les machines à écrire coûtent une fortune. La production est lente, laborieuse et clandestine. Yoon et un autre tuteur rédigent la plupart des articles. Park Yong-joon, un étudiant de l'école âgé de 19 ans et cireur de chaussures, connu pour son écriture soignée, utilise un stylet pour recopier les articles mot à mot sur trois feuilles de papier stencil au format A2. Quatre personnes utilisent ensuite des rouleaux pour produire environ six mille exemplaires de chaque numéro.

Le Bulletin paraît de manière irrégulière. Le 22 mai, alors que des milliers de manifestants chassent les forces d'élite envoyées par le gouvernement, les deuxième et troisième numéros paraissent à une demi-journée d'intervalle. Le deuxième numéro fait immédiatement état de l'émergence de milices armées se rassemblant dans le parc de la ville. Il se lit comme un ensemble de slogans et d'instructions de combat. « Militants de la démocratie, donnons tout ce que nous avons », proclame le titre à la une. La publication appelle les milices à recruter davantage de membres et à mettre en place des défenses, quartier par quartier, tout en rendant compte des derniers mouvements connus des parachutistes.

Dès le troisième numéro, Le Bulletin appelle à la rescousse les réservistes de l'armée, formés au maniement des armes à feu. Il insiste pour que les munitions ne soient pas gaspillées. Les rédacteurs utilisent le journal pour organiser l'utilisation des véhicules saisis : « Attribuons une mission à chaque véhicule ! »

JPEG - 44.4 kio
Page du cinquième numéro du « Bulletin des militants ».

Le quatrième numéro a bien été publié, mais aucun exemplaire n'est parvenu jusqu'à nous. À partir du cinquième numéro, Le Bulletin des militants devient un outil de mobilisation des citoyens, les exhortant à participer aux rassemblements de masse organisés quotidiennement devant la préfecture. Sa diffusion ne se limite plus au centre-ville : Yoon Sang-won prend la tête d'un convoi d'une dizaine de véhicules réquisitionnés pour distribuer des exemplaires jusque dans les quartiers les plus reculés.

Le journal disparaît au moment où le mouvement atteint son paroxysme. Le 26 mai, son dixième et ultime numéro est imprimé sur une machine à stencil électrique. La veille, Yoon Sang-won et ses camarades ont expulsé de la préfecture les dirigeants qui venaient de négocier la reddition sans condition. « Nous ne reconnaîtrons pas comme notre gouvernement celui dirigé par Chun Doo-hwan et sa clique putschiste, peut-on lire dans la dernière édition. Soldats, qui servez-vous désormais ? »

Le Bulletin ne contient plus de directives ni de comptes rendus. Il appelle simplement ceux qui en possèdent un exemplaire à le diffuser aussi largement que possible. Une chose manque pourtant : l'appel à se battre jusqu'à la victoire — jusque-là, sa marque de fabrique. Tout le monde sait que le soulèvement est sur le point de s'achever dans un nouveau massacre. Appeler chacun à lutter « jusqu'au bout » reviendrait à appeler les insurgés à mourir : Yoon Sang-won s'y refuse. À l'aube du 27 mai, il est assassiné.

À Gwangju, des bustes et des fresques murales célèbrent sa mémoire, mais l'immeuble où était fabriqué Le Bulletin des militants risque aujourd'hui d'être démoli pour laisser place à des tours d'appartements.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Renaud Lambert.)

Voir en ligne : /2026/11/SEOL/70129

Vers un bolsonarisme sans Bolsonaro

22 October 2026 at 23:00

Dépourvus du soutien des médias, d'une grande partie du patronat et des élites politiques, les réseaux de l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont tenté un putsch le 8 janvier dernier. Sans doute espéraient-ils un ralliement des militaires. En dépit de son échec, le courant politique incarné par l'ancien président vient de démontrer qu'il n'avait plus besoin de son meneur d'hier pour exister.

JPEG - 78.7 kio
Julio Villani. – « Théorème de la démesure », 2013
© ADAGP, Paris, 2023 - julio-villani.com - Galerie RX, Paris

Sur le parvis du Tribunal suprême fédéral (STF) à Brasília, un long drapeau brésilien de plus de cinquante mètres de long a été abandonné, au milieu des bris de verre et des douilles de gaz lacrymogènes. Alors que, ce mardi 10 janvier, la police scientifique était à l'œuvre dans le bâtiment pour relever les empreintes digitales, d'autres enquêteurs interrogeaient le personnel de sécurité afin de reconstituer le déroulé des événements du dimanche 8 janvier, lorsque des milliers de partisans de l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont pris d'assaut les plus importantes institutions de la démocratie brésilienne.

Des trois édifices de la place des Trois-Pouvoirs, le STF a été le bâtiment vandalisé avec le plus de furie, selon les inspecteurs de police qui s'expriment en off. Cette haine contre la plus haute cour de justice du pays, en charge également des élections, épouse celle manifestée par M. Bolsonaro. « Le président sortant devrait faire l'objet de poursuites pour incitation au coup d'État et crimes contre la démocratie, deux crimes qui figurent dans le code pénal », estime la professeure de droit María Fernández. Avant d'ajouter que le même sort devrait attendre « tous les responsables politiques qui ont reproduit ses discours et ses menaces depuis quatre ans ». Vendredi 13 janvier, le juge du STF Alexandre de Moraes a autorisé le bureau du procureur général (PGR) à enquêter sur l'implication de l'ancien président dans l'insurrection survenue cinq jours plus tôt.

« Manifestation de la démocratie »

Depuis le début de l'année 2020, M. Bolsonaro menace les autres pouvoirs — ne pas respecter leurs décisions, lancer ses partisans contre eux… — en moyenne une fois tous les vingt-trois jours, selon une estimation du journal O Globo (1), conservateur mais hostile à M. Bolsonaro. Avant que la justice n'atteigne éventuellement les auteurs intellectuels de cette tentative de putsch, 1 159 militants d'extrême droite ont déjà été écroués le 11 janvier dans deux prisons de la capitale ; 209 l'avaient été dès le 8 janvier au soir, arrêtés au sein même du palais présidentiel. Beaucoup sont cependant parvenus à éviter la prison, pour l'heure.

L'ABIN, les services de renseignement brésiliens, avait pourtant informé les forces de sécurité de Brasília que 3 900 personnes étaient arrivées dans 156 bus le samedi 7 janvier, et qu'elles avaient rejoint le plus grand campement bolsonariste du pays : installé juste en face du quartier général de l'armée depuis le 30 octobre, il visait à obtenir des militaires qu'ils prennent le pouvoir de façon à empêcher le retour de la gauche aux affaires. L'investiture de M. Luiz Inácio Lula da Silva, le 1er janvier dernier, avait douché leurs espoirs ; une grande majorité était rentrée chez elle.

Six jours plus tard, toutefois, un nouvel appel était lancé pour que tous « les patriotes se rendent à Brasília ». Un texte largement partagé sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie de la galaxie bolsonariste appelait à une mobilisation nationale le 8 janvier « pour empêcher qu'on établisse le communisme au Brésil et pour éradiquer la corruption. Nous revendiquons une intervention immédiate des forces armées et, pour cela, nous allons occuper la place et les bâtiments des Trois-Pouvoirs, bloquer toutes les raffineries, paralyser les transports routiers, les activités industrielles, commerciales et agricoles, et suspendre tout paiement d'impôts ». Brasília devait être le centre névralgique de la révolte à partir duquel le reste du pays allait suivre.

Ce n'était pas la première fois que des actions violentes étaient fomentées à partir du campement principal des bolsonaristes. Le 12 décembre, lors de la cérémonie de certification de l'élection de M. Lula da Silva au STF, des bus et des voitures étaient incendiés dans la capitale par des militants. Le 22 décembre, la police découvrait une bombe artisanale, placée dans un camion-citerne près de l'aéroport de la capitale. Le suspect, M. George Washington de Oliveira Sousa (54 ans), a confessé à la police que l'attentat, conçu au sein du campement, visait à provoquer une tragédie de façon à attiser le chaos et contraindre les forces armées à intervenir pour rétablir l'ordre.

Beaucoup de Brésiliens peinent à comprendre la mansuétude dont a fait preuve le gouvernement « Lula » envers cette mobilisation, installée face à des dizaines de bâtiments militaires dans tout le pays depuis la fin du second tour des élections. Le nouveau ministre de la justice Flavio Dino, par exemple, voulait démanteler le site dès la prise de fonctions du président Lula da Silva, le qualifiant d'« incubateurs de terroristes (2) ». Mais, proche des militaires, le ministre de la défense, M. José Mucio Monteiro, dépeignait le campement comme une « manifestation de la démocratie (3) ». Il s'appuyait sur des informations émanant de l'armée, qui notait que les protestations avaient perdu en puissance : un rapport présenté fin décembre au président élu faisait état d'une diminution du nombre de « campeurs-militants » de 43 000 à 5 000 depuis le second tour de la présidentielle, fin octobre. « Lula » a choisi de ne rien faire, jusqu'au jour de l'invasion. Le lendemain, les campements bolsonaristes qui émaillaient le pays étaient tous démantelés.

De loin le plus grand, le campement de Brasília occupait une immense esplanade. Il était également le mieux organisé, avec des toilettes chimiques, des douches, un espace pour les « influenceurs », une scène pour les orateurs et des structures équipées pour préparer gratuitement les repas de milliers de « patriotes ». Mme Viviane M., venue de la ville de Londrina dans l'État du Paraná, nous avait fait visiter ces installations en décembre dernier.

JPEG - 64.2 kio
Julio Villani. – « Facéties », de la série « Almost Readymade » (Presque ready-made), 2013
© ADAGP, Paris, 2023 - julio-villani.com - Galerie RX, Paris

Même si l'entrée du campement est alors libre, les médias ne sont pas les bienvenus. « Journaliste française » figure au rang des pires cartes de visite que l'on puisse exhiber, du fait de propos du président Emmanuel Macron, qui avait suggéré de conférer « un statut international à la forêt amazonienne » alors que les politiques de M. Bolsonaro avaient favorisé les incendies (4). La ruse consiste donc à se présenter comme une simple touriste, désireuse de comprendre ce mouvement de protestation.

Petite femme dynamique et souriante, Viviane cuisine pour le campement. « J'étais sans emploi, on m'a proposé de venir ici pour aider le mouvement », nous explique cette partisane de M. Bolsonaro, sans préciser qui se cache derrière ce « on » un peu flou. « Pas du tout », répond-elle lorsqu'on lui demande si elle perçoit un salaire. Elle trime pourtant douze heures par jour depuis deux mois… et elle envoie de l'argent à sa mère pour s'occuper de ses deux jeunes enfants restés à Londrina. Derrière de grandes bâches, elle organise les réserves dans une dizaine de frigos qui fonctionnent grâce à des groupes électrogènes, tout en nous présentant les fake news les plus connues du bolsonarisme : « Si “Lula” gouverne ce pays, nous allons devenir un nouveau Venezuela. Le communisme va s'installer, et tout notre argent ira à Cuba », rapporte-t-elle tout en réservant une poignée de saucisses. Les provisions sont livrées par camions, sans que Viviane sache d'où elles viennent. Ni ce que contiennent les colis : « Je dois improviser, je ne sais jamais à l'avance ce qu'on nous apporte », confie-t-elle en riant. Toujours ce mystérieux « on », dont Viviane ne peut rien nous dire…

Soutien des fonctionnaires

Un mois plus tard, à la mi-janvier, l'enquête de la police fédérale a déjà identifié une centaine d'entreprises ayant financé ce campement ainsi que les transports par bus de bolsonaristes à l'occasion du 8 janvier (ou avant) pour rejoindre la capitale. Sans rendre publics leurs noms, la police a confirmé que ces entreprises appartenaient au secteur de l'agrobusiness, du transport et de la construction civile, et qu'elles étaient en majorité originaires du Paraná, du Mato Grosso do Sul et de São Paulo, trois États qui ont élu des alliés de M. Bolsonaro aux postes de gouverneur. Certains de leurs dirigeants étaient d'ailleurs présents le 8 janvier, à l'image de M. Albert Alisson Gomes Mascarenhas, propriétaire de l'entreprise Construtora Meirelles Mascarenhas, qui a gagné des dizaines de contrats publics lors de la présidence de M. Bolsonaro. L'ingénieur, qui se filmait en direct en train d'inciter la foule à entrer au Congrès, ne fait pour l'instant pas partie des personnes emprisonnées. De même, le mouvement Brasil Verde e Amarelo (« Brésil vert et jaune »), dirigé par le producteur de soja Antônio Galvan, qui regroupe plus de trois cents entités liées à l'agrobusiness, a aussi encouragé ses adhérents à se rendre à Brasília le week-end du 8 janvier.

De la fin du mois d'octobre au 9 janvier, à l'avant du campement, devant les barrières des bâtiments militaires, des « patriotes » se relaient pour lancer des « SOS forces armées » en agitant des drapeaux. Pour eux, l'élection présidentielle d'octobre 2022 a été partiale et inéquitable. Les arguments prêtent parfois à sourire : la gauche aurait diffusé des informations trompeuses, acheté des votes… La recette des campagnes de mobilisation du bolsonarisme.

Régulièrement, de rutilantes voitures klaxonnent leur soutien en passant aux abords du camp. La capitale, où l'administration publique est de très loin le premier employeur (40 % des emplois), a largement voté pour celui qui avait si souvent menacé de balayer la démocratie brésilienne : 58,81 %, contre 41,19 % pour M. Lula da Silva au second tour de l'élection présidentielle. Le 30 octobre dernier, les partisans du président sortant viennent fièrement déposer leur bulletin avec les attributs du bolsonarisme : drapeaux brésiliens sur les toits des voitures, maillots vert et jaune de la seleção (l'équipe nationale de football) sur le dos. La plupart acceptent de répondre aux questions de la presse, et fustigent la « corruption du Parti des travailleurs [PT] », qu'ils ne voulaient surtout pas voir revenir aux affaires après les mandats de M. Lula da Silva (2003-2010) et de Mme Dilma Rousseff (2011-2016). Systématiquement, ils balaient les questions concernant la gestion (désastreuse) de la pandémie de Covid-19 par leur favori ou ses attaques contre la démocratie : « La véritable menace, c'est le retour du PT », nous assure M. Sergio Davila, fonctionnaire au ministère de l'économie. « Les menaces de Bolsonaro, ce ne sont que des paroles en l'air. Alors que “Lula”, lui, va de nouveau financer des pays comme Cuba. Nous n'avons rien à gagner avec cette politique. » Des propos qui n'étonnent guère la députée du PT pour le District fédéral, Mme Erika Kokay : « Cela peut paraître incroyable mais, en effet, Jair Bolsonaro jouit d'un soutien solide parmi les fonctionnaires de Brasília, qui gagnent des salaires très confortables. Même lorsqu'il menaçait de détruire la démocratie, cet appui n'a jamais flanché. » À de très rares exceptions, ces fonctionnaires n'ont toutefois pas campé au milieu des « patriotes ».

Connivences militaires

En revanche, les familles de militaires étaient très présentes. Lors de ses visites régulières, l'épouse du général Eduardo Villas Bôas était fêtée comme une invitée de marque. Son mari, ancien commandant de l'armée, est un proche de M. Bolsonaro et l'auteur, en avril 2018, d'un tweet menaçant le STF d'une intervention militaire si les juges votaient contre l'emprisonnement de « Lula », alors accusé de corruption sans preuve (5). Bien que non officielle, la présence de proches des militaires au sein du campement était un secret de polichinelle. Elle explique peut-être en partie leur refus initial de démanteler le campement, le 8 janvier au soir, après l'invasion de la place des Trois-Pouvoirs. Ils s'y résoudront le 9 janvier au matin, après avoir laissé le temps aux putschistes de s'enfuir…

Depuis, le président Lula a limogé, le 21 janvier, le président Lula da Silva limoge M. Julio César de Arruda, le chef de l'armée de terre. Des fuites dans la presse suggèrent que sa décision a été motivée par le refus du militaire de démettre de ses fonctions un jeune gradé proche de M. Bolsonaro toujours en fonction au sein de l'administration. À cette occasion, le ministre de la défense reconnaît que « la confiance a été rompue » et réitère que « les enquêtes iront jusqu'au bout. “Lula” ne va rien pardonner aux insurgés, y compris s'ils sont militaires » (6).

Cette connivence entre forces de sécurité et militants bolsonaristes s'est illustrée dans de très nombreuses vidéos. Elle explique la facilité avec laquelle les militants d'extrême droite se sont introduits dans les bâtiments, avant de les mettre à sac pendant plus de deux heures. Certaines images suggèrent une ambiance bon enfant entre policiers, militaires et insurgés à l'extérieur du Congrès, tandis que la foule a déjà envahi le toit de la coupole. Une autre vidéo montre l'intérieur du bâtiment : la police est alignée et laisse passer les casseurs, alors que le cortège se rend au Salon vert, qui mène à l'Hémicycle. Les scènes les plus dérangeantes ont été tournées au sein du Planalto, le palais présidentiel. On y voit un commandant militaire tentant d'empêcher que la police militaire (PM, chargée de l'ordre) n'arrête les insurgés. D'autres vidéos du circuit interne de la vidéosurveillance du palais, qui n'ont pas été rendues publiques pour l'instant, seraient encore plus problématiques. « Je veux voir toutes les vidéos, a annoncé le président Lula da Silva, lors d'une conférence de presse le 11 janvier. Celles que j'ai déjà visionnées montrent une connivence des insurgés avec la police militaire, avec les forces armées. Je suis convaincu qu'on les a laissés entrer au Planalto, car il n'y a pas de porte cassée. »

Pour M. Renato Sérgio de Lima, directeur du Forum brésilien de sécurité publique (FBSP), une organisation non gouvernementale (ONG) spécialisée dans les questions de sécurité, cette collusion ne doit pas surprendre. « Nos études concluent à une très forte adhésion des forces de sécurité au bolsonarisme. Elles montrent par ailleurs que la radicalisation des troupes est allée crescendo, et de façon bien plus importante que dans le reste de la population. » L'ONG a par exemple établi qu'entre 2020 et 2021 le nombre de policiers qui participaient aux réseaux sociaux bolsonaristes a augmenté de 27 % (7). Plus d'un tiers des forces de l'ordre serait abonné à ces réseaux, dont 21 % aux pages les plus radicales. Dans le cas de la PM, qui comprend un contingent de plus de 400 000 policiers, 51 % des troupes suivraient les groupes bolsonaristes, dont 30 % les comptes plus radicaux. La police fédérale des routes (PRF), qui compte près de 13 000 membres, constituerait un autre foyer du bolsonarisme. « En quatre ans, ce corps de police a été mis complètement au service du président sortant et de son idéologie, complète Sérgio de Lima. On a vu la PRF réaliser des blocus le jour de l'élection dans le Nord-Est pour empêcher des électeurs de “Lula” d'aller voter. Elle a participé à des massacres dans les favelas aux côtés de la PM en 2022, alors que ce n'est absolument pas son rôle ni son terrain d'action. »

Lors d'un entretien sur la chaîne Globonews, le 12 janvier 2023, le ministre de la justice Flavio Dino a proclamé que le phénomène de radicalisation des forces de l'ordre allait faire l'objet de toute son attention. Quelques jours après l'invasion de la place des Trois-Pouvoirs, il invite d'ailleurs les spécialistes à lui remettre des propositions sur cette question. Cette invitation offre l'occasion d'une énième fake news de l'extrême droite : le ministre doit démentir sur Twitter qu'il aurait embauché le philosophe Michel Foucault pour l'épauler. « Je n'ai pas le pouvoir de ressusciter une personne décédée en 1984 », écrit le ministre le 14 janvier 2023.

Au cours des derniers mois, le complotisme débridé de la sphère bolsonariste atteint son apogée. Leurs groupes de discussion, en particulier sur l'application Telegram, diffusent les théories les plus farfelues, vues et reproduites des millions de fois dans tout le pays. Florilège.

Le 30 décembre, alors que M. Bolsonaro s'est envolé pour les États-Unis afin de ne pas avoir à remettre l'écharpe présidentielle à son successeur, les bolsonaristes sont persuadés qu'il suit en réalité un autre plan. « Il vient de remettre le pouvoir au vice-président. C'est lui, le général Mourão, qui va décréter l'intervention militaire, ce soir dans son allocution à la nation », nous explique très sérieusement M. Marcelo P., un retraité vivant à Brasília qui se rend tous les soirs au campement. Le lendemain pourtant, le vice-président ne décrète aucune intervention : il critique au contraire les campements devant les casernes dans son message télévisé. Les réseaux sociaux l'accablent : « un traître de plus » qui a abandonné le président et son armée.

Autre exemple. Une vidéo de M. Bolsonaro dans un supermarché en Floride est décortiquée par des militants qui interprètent le moindre mouvement de leur leader. Mme Ana Priscila Silva de Azevedo, dont la chaîne Telegram « La chute de Babylone » est suivie par près de 55 000 abonnés, publie immédiatement une vidéo pour annoncer « le début de la guerre. Vous avez vu qu'il [M. Bolsonaro] s'est arrêté devant les piles ? ». Dans la vidéo, M. Bolsonaro jette en effet machinalement un regard vers la gondole devant la caisse. « Il veut nous dire qu'il nous faut des piles pour les lampes et les radios, car la guerre va commencer ! », assure sur Telegram Mme Silva de Azevedo le 27 décembre 2022. Son arrestation, le 10 janvier, fera couler beaucoup d'encre. La militante aurait été protégée, puis exfiltrée, par les militaires, alors qu'elle avait été interpellée au sein du palais présidentiel. Elle a été arrêtée deux jours après les événements, à soixante kilomètres de Brasília. Elle croupit désormais en prison.

Mais on aurait sans doute tort de résumer le bolsonarisme à ses franges complotistes faciles à ridiculiser. M. Amaro Martins, par exemple, enrage. Il craint « la mort de notre mouvement conservateur. Pourquoi demander une intervention militaire ? Je n'ai jamais été d'accord avec cela ».

À une heure en voiture du centre de Rio de Janeiro, dans une de ces banlieues tristes de la périphérie, M. Martins a accepté de nous recevoir chez lui en octobre dernier. Seul luxe au milieu d'une maison modeste, une télévision qui trône au centre du salon. Ce dimanche d'octobre, il rentre tout juste du culte évangélique avec son épouse. À 42 ans, cheveux coupés ras et corps athlétique, M. Martins possède deux commerces modestes dans la ville de Campo Grande. Son épouse propose des soins d'esthéticienne, chez elle. Tout en préparant le repas, M. Martins évoque « [son] président », qu'il espère alors voir gagner l'élection : « Bolsonaro, je l'ai rencontré ici, dans un marché en 2014. Il était en campagne pour les législatives. Je l'ai tout de suite aimé. C'est un homme simple, un homme bon. » Cette année-là, M. Martins commence à s'intéresser à la politique, comme beaucoup de Brésiliens. En juin 2013, le Brésil connaît ses premiers soubresauts sociaux et politiques après dix ans de gouvernements du PT. Des manifestations géantes éclatent, initialement pour exiger plus de services publics. Mais elles sont vite récupérées par les franges les plus extrêmes de la droite. Les revendications mutent. La cible est désormais la présidente Dilma Rousseff, et la corruption qu'elle incarnerait. Le 20 juin 2013, déjà, des manifestants tentent d'envahir le Congrès et le ministère des affaires étrangères à Brasília, au cri de « PT dehors ».

« Je me suis formé en politique sur Internet, en suivant des cours sur YouTube », nous explique M. Martins, chrétien évangélique de l'Église baptiste depuis quinze ans, en nous montrant sur son téléphone la chaîne Terça Livre, créée en 2014 et animée par le blogueur Allan dos Santos. Condamné en 2021 à une peine de prison par le juge de Moraes pour avoir « incité à des actes antidémocratiques, diffusé des fake news et attaqué les autorités », dos Santos a fui aux États-Unis avec l'aide de la famille Bolsonaro et de ses réseaux. L'académie Terça Livre, dont les comptes YouTube et Twitter ont été suspendus par la justice, propose toujours sur son site des cours payants pour « se former » sur de vastes sujets tels que le communisme, le nazisme, la guerre de l'information, l'infiltration de la gauche dans l'Église catholique, etc. « C'est là que j'ai découvert ce qu'était le socialisme et que j'ai compris que j'étais un conservateur sans le savoir. Je suis contre l'érotisation des enfants, l'idéologie du genre que l'école enseigne et que la gauche a toujours promue », poursuit M. Martins.

M. Martins développe. « Plus je m'informe sur Internet et plus je comprends que le communisme est néfaste. Le PT nous fait détester les riches alors que ce sont eux qui créent l'emploi et améliorent la vie des pauvres. La gauche décrète des impôts qui compliquent la vie des plus modestes. Elle n'a jamais aidé les pauvres, elle les a utilisés », assène-t-il avec une soudaine véhémence. Pour l'historien Odilon Caldeira Neto, qui coordonne l'observatoire de l'extrême droite à l'université fédérale de Juiz de Fora (UFJF), « ce mélange de libéralisme assumé et de valeurs conservatrices religieuses est depuis toujours l'idéologie principale de l'extrême droite brésilienne. Elle continue de convaincre des millions de Brésiliens ».

« Seul contre tous »

Monsieur Renato O. préfère ne pas donner son nom complet à la presse. Ce représentant de commerce pour une marque de glaces depuis plus de vingt ans a aussi accepté de nous rencontrer pour expliquer son soutien à l'ancien président, en ce début décembre. Il se dirige comme tous les week-ends vers le campement des bolsonaristes à Belo Horizonte, capitale de l'État du Minas Gerais, au nord de Rio de Janeiro. Il a revêtu son maillot de la seleção et s'installe là, sur le trottoir, à côté d'autres « patriotes ». Près de cinq cents personnes sont présentes ce dimanche ensoleillé. Ce qu'il aime en particulier dans ce mouvement, c'est le patriotisme : « Bolsonaro nous a fait comprendre que le Brésil était un grand pays ; il a réveillé le patriotisme en nous. Avant, je disais que le Brésil était corrompu, qu'on ne changerait jamais, mais j'ai évolué avec ce mouvement et je sais maintenant que j'appartiens à une grande nation. » Renato reprend le discours victimaire sur lequel joue volontiers M. Bolsonaro : « Le STF, le Congrès, personne ne l'a laissé gouverner. Et puis même les militaires, auxquels il a donné des milliers de postes, l'ont abandonné. Il est seul contre tous. » Les « patriotes » sont les derniers à le soutenir…

Renato n'est pas armé mais ne cache pas qu'il est prêt à prendre les armes. « Nous n'allons pas avoir le choix, il va falloir qu'on s'engage à un moment si l'on veut défendre notre pays », nous explique très froidement ce représentant de commerce à deux semaines de Noël. Le 10 janvier, nous l'appelons au téléphone : lui ne s'est pas rendu à Brasília. Mais il est en colère, « inquiet pour Bolsonaro », persuadé que « des infiltrés de gauche ont provoqué ce chaos pour détruire le mouvement » et désemparé « face à la lourdeur des peines qui vont être requises contre les patriotes ».

Ce même jour, M. Ricardo Cappelli — désigné par le ministre de la justice pour diriger l'intervention fédérale et reprendre en main la sécurité de Brasília — explique à la presse que « les policiers ont fait face à de véritables professionnels, des gens qui ont été formés et préparés, qui avaient une notion des tactiques de confrontation, qui avaient des gants pour récupérer et lancer des grenades et des objets. Là aussi, nous devons découvrir qui a financé, préparé et organisé cet assaut ».

Le président Lula da Siva se dit désormais décidé à mettre au jour le bras financier et armé du bolsonarisme. En dépit de son échec, ce mouvement ultraconservateur vient de faire la démonstration de sa détermination à survivre au dirigeant politique qui a présidé à son émergence sur la scène politique brésilienne. Il n'est pas impossible que « Lula » soit de nouveau confronté à cette force.

Voir en ligne : /2023/02/VIGNA/65493

(1) Bernardo Mello et Marlen Couto, « Investigado por incitar atos golpistas, Bolsonaro fez um ataque grave à democracia a cada 23 dias », O Globo, São Paulo, 15 janvier 2023.

(2) Entretien sur Globonews, 26 décembre 2022.

(3) Déclaration lors de sa prise de fonctions, le 2 janvier 2023.

(4) Lire Renaud Lambert, « Main basse sur l'Amazonie », Le Monde diplomatique, octobre 2019.

(5) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

(6) Cézar Feitoza et Catia Seabra, « Lula não vai perdoar ataques golpistas e investigações vão até o fim, diz Múcio », Folha de S. Paulo, 22 janvier 2023.

(7) « Política entre os policias militares, civis et federais do Brasil », Fórum Brasilieiro da Segurança Pública, août 2021.

Vers un droit international de la grève ?

15 October 2026 at 23:00

En France, c'est un principe constitutionnel : « Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent. » Mais son bon exercice requiert la vigilance des syndicats, parfois du juge. L'Organisation internationale du travail (OIT) le défend, elle, à une plus vaste échelle. Malgré les contradictions qui la traversent. Parce que la grève reste indispensable à l'émancipation des travailleurs.

JPEG - 66.8 kio
Jean-Luc Moulène. — Paquet de cigarettes produit par les ouvriers en grève de l'usine Seita à Pantin, de la série « Objets de grève », 1982
© ADAGP, Paris, 2023 — Photographie : Centre Pompidou, MNAM-CCI, RMN-Grand Palais/Bertrand Prévost

Depuis plus d'un siècle, l'expérience des catastrophes est venue rappeler périodiquement que, entre les nations comme en chacune d'elles, seul le règne du droit peut assurer une paix durable. En 1919, le bilan effroyable de la Grande Guerre a pour la première fois montré les abîmes où conduisait le déchaînement de la violence à l'âge industriel. Pour en prévenir la répétition, les négociateurs du traité de Versailles élaborèrent un premier ordre juridique mondial reposant sur deux institutions : la Société des nations (SDN) et l'Organisation internationale du travail (OIT). Le refus des États-Unis de ratifier ce traité condamna très vite la SDN à l'échec. En revanche, ils rejoignirent en 1937 l'OIT, qui put ainsi jouer un rôle pionnier dans l'élaboration d'un nouvel ordre juridique international à l'issue de la seconde guerre mondiale. La déclaration de Philadelphie que l'Organisation adopta dès 1944 ouvrit la voie à la reconnaissance ultérieure des droits économiques, sociaux et culturels et à la création de diverses institutions chargées d'organiser la coopération internationale pour les mettre en œuvre, telles l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco) ou encore l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

La liberté syndicale a été la matrice de ces droits sociaux. Inscrite dans le préambule de la Constitution de l'OIT, elle lui a aussi donné sa physionomie propre : y sont représentés non seulement les gouvernements, mais aussi les employeurs et les travailleurs des États membres. À condition d'échapper à la bureaucratisation, cette double représentativité politique et sociale est un facteur de légitimité dont il faudrait tirer les leçons pour rénover l'ordre juridique international dans son ensemble (1).

Sur le plan international comme sur le plan national, la vocation première du Droit est de prémunir les populations contre la violence en les obligeant à échanger des paroles plutôt que des coups. Pour être remplie cette fonction suppose la possibilité de recourir en cas de litige à un tiers impartial, ayant autorité pour dire le droit et le faire appliquer. La liberté syndicale s'inscrit dans cette structure ternaire. Mais elle l'enrichit et la consolide en autorisant des organisations collectives à agir pacifiquement pour que leur expérience concrète de l'injustice de l'ordre établi soit prise en compte. Au droit d'agir en justice pour obtenir l'application du droit en vigueur, elle ajoute un droit d'agir collectivement pour que ce Droit soit réformé. La justice de la règle n'est plus alors posée comme un axiome indiscutable, pas plus qu'elle n'est censée résulter spontanément de la concurrence pure et parfaite ou de la lutte des classes ou des races ; elle devient l'objet même d'une contestation collective régie par le Droit. C'est pourquoi la liberté syndicale implique non seulement le droit d'être représenté, mais aussi ceux d'agir et de négocier collectivement. L'usage de ces droits permet de métaboliser la violence, de convertir des rapports de forces en rapports de droit dans un mouvement sans fin d'approximation de la justice. La liberté syndicale s'exerce sous des formes trop variées pour être enfermées dans une liste exhaustive : grèves, mais aussi réunions, manifestations, boycotts, labels, campagnes d'information et d'alerte du public, etc. Chacune de ces actions collectives obéit à l'idée de non-violence, au sens politique du satyagraha que lui a donné Mohandas Karamchand Gandhi dans sa lutte pour l'émancipation de l'Inde (2). Improprement qualifiée de « résistance passive », une action de ce type consiste littéralement à « s'agripper à la vérité », c'est-à-dire à opposer à un ordre injuste non la force physique, mais la force d'âme de celui qui refuse d'y obéir.

« Détrôner la politique »

Le droit à la contestation du Droit n'est pas un facteur de désordre juridique, mais au contraire de pérennité de cet ordre dans des sociétés confrontées aux changements technique, écologique ou sociologique. L'invention de l'État social a assuré la solidité des régimes démocratiques face aux dictatures en conjuguant ainsi représentation politique et représentation sociale. À la différence de la démocratie politique, qui confère le pouvoir à la majorité électorale d'individus formellement égaux, la démocratie sociale permet l'expression de la diversité des expériences du réel que peuvent avoir différentes catégories de la population. Son champ d'application peut donc s'étendre à la défense d'autres intérêts que ceux des salariés et des employeurs, comme ceux des travailleurs indépendants ou des défenseurs de l'environnement. En rappelant ainsi les dirigeants à l'ordre du réel, elle réduit leur « déconnexion » des problèmes affrontés par les gens ordinaires.

Principe constitutionnel de l'OIT, la liberté syndicale s'impose à ses 187 États membres et, à ce titre, est tributaire, depuis 1950, d'une procédure spéciale de supervision, confiée à un comité de la liberté syndicale. Elle fait de plus l'objet de l'une des onze conventions fondamentales qui forment le noyau dur du droit international du travail et que tous les États sont incités à ratifier : la convention n° 87 de 1948, dont la bonne application est surveillée, comme celle des autres conventions en vigueur, par une commission d'experts composée de juristes expérimentés et indépendants, qui interviennent en amont des instances tripartites de la Conférence internationale du travail. Ces deux organes de supervision ont toujours considéré que la liberté syndicale impliquait celle de recourir à la grève. Leur interprétation se fonde notamment sur les stipulations de la convention n° 87, qui confèrent aux syndicats le droit « d'organiser leur gestion et leur activité, et de formuler leur programme d'action » et aux autorités publiques le devoir de « s'abstenir de toute intervention de nature à limiter ce droit ou à en entraver l'exercice légal ».

Cette interprétation a fait consensus jusqu'aux années 1980. Un processus d'hybridation du communisme et du capitalisme s'est alors engagé, qui soustrait les choix de politique économique à la démocratie et permet aux classes dirigeantes de s'enrichir dans des proportions que n'autorisaient ni le communisme réel ni le capitalisme tempéré par l'État social. Une fois convertie à l'économie de marché, la Chine communiste s'est ainsi dotée, en 1982, d'une nouvelle Constitution supprimant la mention du droit de grève et interdisant « à toute organisation ou tout individu de troubler l'ordre économique de la société » (article 15). Quant aux pays occidentaux, ils ont mis en œuvre le programme néolibéral, consistant à « détrôner la politique » et à « limiter la démocratie » (3), aussi bien politique que sociale. Ainsi, les traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007) ont mis l'ordre économique européen hors de portée électorale en lui donnant valeur constitutionnelle (4). La même année 2007, la Cour de justice des communautés européennes (CJCE) — devenue la Cour de justice de l'Union européenne en 2009 — a jugé dans les affaires Viking et Laval que l'exercice du droit de grève ne devait pas entraver la liberté des entreprises d'exciper des règles sociales nationales les moins favorables aux salariés.

En 2010, la commission d'experts de l'OIT a estimé que « la doctrine utilisée dans ces jugements de la Cour européenne est susceptible d'avoir un effet restrictif quant à l'exercice du droit de grève dans la pratique, d'une manière qui est contraire à la convention n° 87 ». Au gouvernement britannique arguant que cette restriction ne concernerait que les conflits collectifs ayant une dimension internationale, la commission a répondu que « dans le contexte actuel de la mondialisation, de telles affaires risquent de devenir plus courantes (…) tant et si bien qu'une atteinte à la possibilité des travailleurs de ces secteurs de négocier réellement avec leurs employeurs sur les questions affectant leurs conditions d'emploi pourrait assurément se révéler dévastatrice ». Cette cinglante critique a fait prendre conscience aux dirigeants européens que l'OIT n'était pas seulement une bureaucratie internationale sommeillant sur les bords du lac Léman, mais la source de règles de droit d'application obligatoire. À défaut de « dents » susceptibles de mordre, elle pouvait encore faire entendre une voix susceptible de troubler l'ordre économique néolibéral.

C'est cette voix discordante que l'Organisation internationale des employeurs a décidé de faire taire. En 2012, elle dénia tout pouvoir d'interprétation à la commission d'experts et annonça qu'elle s'opposerait dorénavant à ce que l'OIT ait à connaître des atteintes au droit de grève par les États membres, ce droit n'étant pas explicitement reconnu par la convention n° 87. Depuis plus de dix ans, le système de supervision des normes du travail est ainsi bloqué et contesté dans sa légitimité même. Il est vrai qu'en dépit de ses qualités éminentes, la commission d'experts est une instance administrative et non une véritable juridiction. Mais la Constitution de l'OIT (article 37) prévoit que, sauf à se doter de son propre tribunal, « toutes difficultés d'interprétation de ses conventions seront soumises à la Cour internationale de justice [CIJ] ». Or les représentants des employeurs, de concert avec ceux des régimes les plus autoritaires, se sont farouchement opposés à l'application de cette stipulation, jouant ainsi la prolongation indéfinie d'une crise qui fait perdre à l'OIT toute crédibilité normative. Surmontant cette opposition, son conseil d'administration a finalement décidé, le 11 novembre 2023, de sortir de cette crise en saisissant la CIJ. Première historique depuis 1934, la saisine, quelle qu'en soit l'issue, signe le réveil normatif de l'OIT. Sa mission première est d'établir des règles internationales du travail au sens suffisamment clair pour assurer la sécurité juridique et assez général pour respecter les conditions nationales de leur mise en œuvre. Faire appel au juge afin d'interpréter ces normes marque un coup d'arrêt à sa métamorphose en simple agence de moyens et à la dénaturation du droit international du travail en un « droit mou », dont le sens et la portée varieraient au gré des rapports de forces en son sein ou des sentences des instances d'arbitrage instaurées par les accords de commerce.

Le débrayage, une forme d'action essentielle

Ce premier pas dans les voies du droit en appelle un second : il consisterait pour la CIJ à faire sienne l'interprétation de la commission d'experts, qui a toujours estimé que l'interdiction du droit de grève était incompatible avec la liberté syndicale, telle que définie par la convention n° 87. Celle-ci doit être interprétée conformément aux clauses de la convention de Vienne sur le droit des traités, c'est-à-dire avant tout « à la lumière de son objet et de son but » (article 31.1) et en tenant compte de la pratique ultérieurement suivie dans son application (article 31.3). La convention n° 87 ne donnant aucune liste des actions que les syndicats sont libres de conduire, leur interdire des modes d'action non visés par elle reviendrait à vider cette liberté de tout sens. La reconnaissance internationale du droit de grève ne signifie pas qu'il soit sans limites, mais que son encadrement relève des États membres, sous le contrôle des organes de supervision de l'OIT. Il y a aussi de solides raisons d'admettre que celui-ci fait partie du droit coutumier international car il a été consacré par de très nombreux instruments régionaux ou internationaux.

Le débrayage demeure une forme essentielle de l'action syndicale, comme on le voit aujourd'hui dans des secteurs et des pays très différents, de l'audiovisuel ou l'automobile aux États-Unis au travail ubérisé en Europe, de l'industrie textile au Bangladesh aux transports en Afrique du Sud. Ces grèves participent de « la volonté constante et continue d'attribuer à chacun ce qui lui est dû » par laquelle le Digeste de Justinien caractérisait déjà la justice au VIe siècle. Face à la montée de la violence, dans et entre les nations, il importe hautement de laisser ouvertes toutes les formes pacifiques de la contestation sociale. Et de demeurer ainsi fidèle à la devise de l'OIT : « Si tu veux la paix, cultive la justice. »

Voir en ligne : /2024/01/SUPIOT/66442

(1) Cf. Samantha Besson (sous la dir. de), Democratic Representation in and by International Organizations, Oxford University Press, à paraître en 2024.

(2) Mohandas Karamchand Gandhi, Hind Swaraj. L'émancipation à l'indienne, Fayard, Paris, 2014.

(3) Friedrich Hayek, L'Ordre politique d'un peuple libre, Presses universitaires de France, Paris, 1983.

(4) Lire Dieter Grimm, « Quand le juge dissout l'électeur », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

Tout le monde déteste l'IA

Les investisseurs n'ont d'yeux que pour elle ; ses architectes toisent les chefs d'État ; son usage se propage comme le feu dans la plaine : l'intelligence artificielle, dit-on, va transformer l'humanité. Mais l'humanité le veut-elle ? Face au Moloch numérique, qui exige le sacrifice de l'emploi, du climat et de la vie privée, les résistances se multiplient. Sauront-elles s'organiser alors que les grands partis, obnubilés par les machines, regardent ailleurs ?

JPEG - 149.1 kio
Norbert Bisky. « Cut » (Coupe) 2014
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photographie : Bernd Borchardt

« Il y a une bataille, dehors, qui bat son plein. Elle ébranlera bientôt vos fenêtres et secouera vos murs. » L'air de cette chanson de Bob Dylan sur les temps qui changent a-t-il effleuré l'esprit de M. Eric Schmidt le 15 mai dernier ? Ce vendredi-là, l'ancien président-directeur général de Google et ex-conseiller du Pentagone avait revêtu la coiffe à pompon, la toge à revers jaune et le sourire satisfait pour discourir devant un parterre d'étudiants de l'université de Tucson, en Arizona, à l'occasion de la remise des diplômes. Était-ce la cinquantième ou la centième fois qu'il débitait machinalement son topo sur l'intelligence-artificielle-qui-va-tout-bouleverser ? Soudain, un concert de huées et de cris de rage l'interrompt, et le tohu-bohu redouble sitôt qu'il articule ses lettres fétiches, « I » et « A ». Son sourire se fige en rictus. « Je sais ce que beaucoup d'entre vous ressentent. (…) Je comprends cette peur », lance M. Schmidt — dont la fortune dépasse 60 milliards de dollars — à des étudiants lestés d'une dette moyenne de 35 000 dollars, et dont l'IA menace d'annihiler les futurs emplois.

L'incident n'est pas isolé. Une houle contestataire enfle aux États-Unis contre le culte de l'automatisation, les ravages du tout-numérique, la prolifération des centres de données, l'arrogance et le pouvoir des élites de la tech, la corruption des élus qui se prosternent à leurs pieds. Jet de cocktail Molotov sur le domicile du fondateur d'OpenAI en avril, tirs d'armes à feu contre celui d'un conseiller municipal d'Indianapolis favorable à l'installation d'un data center, manifestions locales : les indices d'un grand ras-le-bol s'empilent. Au moment où l'avant-garde du secteur — OpenAI, Anthropic — annonce des entrées en Bourse, le Wall Street Journal frissonne : « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l'IA, c'est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard (1). » À en croire les enquêtes d'opinion, c'est le cas d'une majorité d'entre eux ; plus des deux tiers jugent « trop rapide » le développement de cette nouvelle technologie, y compris les 18-29 ans (64 %) (2).

Comme la plupart des changements technologiques majeurs, le déferlement de l'IA sur les sociétés n'a fait l'objet d'aucune délibération collective ni même d'une discussion publique.

Le schéma n'a pas fondamentalement varié depuis la fin du XIXe siècle : les pouvoirs publics encouragent ces impositions privées au nom d'une « modernisation » qui consiste à liquider les classes « arriérées » soupçonnées d'entraver la marche en avant économique — artisans, paysans, ouvriers, employés. Mais, cette fois, l'ampleur et la rapidité du choc provoquent une rébellion à la composition sociale inédite. Les nouveaux luddites se recrutent aussi bien parmi les étudiants, les éleveurs, les catholiques galvanisés par l'encyclique papale Magnifica humanitas, qui appelle à « désarmer l'IA », qu'au sein de la bourgeoisie nationale-conservatrice de type MAGA (« Make America Great Again »). Pour le moment, rien n'agrège ces groupes dont les colères procèdent de trois logiques dissemblables.

JPEG - 110.7 kio
Norbert Bisky. – « Dies irae » (Jour de colère), 2016
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photo : Bernd Borchardt

La première, et la plus évidente, tient à la perspective d'un grand remplacement des cadres et professions intellectuelles supérieures par des machines. Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l'indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l'« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. La litanie des suppressions de postes dans la finance, le conseil, l'ingénierie informatique, l'architecture, la programmation ainsi que dans le monde de l'information, de la communication et des arts, etc., provoque un dessillement brutal, en particulier chez les plus jeunes, que le système d'enseignement américain fait entrer sur le marché du travail l'enclume de la dette au cou. Dans l'ombre de ces professions chargées de mettre en scène l'espace public, l'automatisation assombrit aussi l'avenir de cohortes d'invisibles : les employés administratifs du privé comme du public, incarnations des petites classes moyennes, souvent très féminisées, dont les fonctions dites « support » ou « d'arrière-boutique » (back-office) se trouvent confrontées à une vague de numérisation (3).

Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l'équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s'appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu'anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l'IA s'annonce d'une tout autre magnitude.

Une fin de soirée difficile

Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l'un des spécialistes mondiaux des effets de l'innovation prévient : « L'intelligence artificielle devrait creuser l'écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l'épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l'alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients.

À la perspective du chômage des diplômés s'ajoute l'angoisse, corrosive bien que statistiquement invisible, d'être inutile au monde. Et trahi par ceux qui le dirigent. Le pouvoir des élites non élues alimente une deuxième forme de colère. L'affaire Mythos en fournit une bonne illustration. En avril dernier, la société Anthropic choisit de ne pas rendre public Claude Mythos Preview, son dernier modèle d'IA, si puissant, prétend-elle, que des utilisateurs malintentionnés pourraient s'en servir pour compromettre des infrastructures informatiques critiques. Éthique ou promotionnel, le geste a immédiatement suscité un malaise bien résumé par la juriste Mariana Olaizola Rosenblat : « Les sociétés démocratiques ne devraient pas dépendre de la retenue morale des dirigeants d'entreprise lorsque l'enjeu concerne la stabilité de nos systèmes financiers, de nos réseaux électriques, de nos hôpitaux et de nos élections (6). » Pendant qu'il est encore temps, « l'État doit intervenir et légiférer vigoureusement », plaide-t-elle. C'est précisément ce que M. Donald Trump veut empêcher afin de favoriser les champions américains dans leur compétition avec la Chine (7). L'affrontement mondial autour de l'IA a d'ailleurs incité la Maison Blanche à suspendre mi-juin l'accès des non-Américains a une version bridée de Mythos. Soucieux d'évoluer dans un cadre clair et prévisible, le fondateur d'Anthropic réclame « une réglementation plus stricte et contraignante de l'IA ». Et M. Chris Lehane, directeur des affaires internationales d'OpenAI, suggère que les intérêts imbriqués de l'État et de l'industrie numérique « nécessiteraient pour les gérer la mise en place d'un nouvel hybride public-privé » (8). Dans tous les cas, les impératifs géopolitiques oblitèrent les considérations démocratiques.

Par-delà ses effets sur l'emploi, cette IA en roue libre dirigée par des suprémacistes technologiques nourrit l'idée d'une perte de contrôle face à une technologie caractérisée par son autonomie croissante — les modèles de génération suivante écriront eux-mêmes les lignes de code nécessaires à leur propre perfectionnement… Évidente pour les dirigeants, ce genre de fuite en avant ne va pas de soi pour les autres. Car le type même de rapports sociaux qu'implique l'automatisation révolte le public, et en particulier ceux que l'hebdomadaire The Economist (6 juin 2026) baptise avec épouvante la « Gen Z socialiste » : surveillance généralisée, inégalités abyssales, indifférence à l'environnement, cynisme des élites de la tech qui interdisent à leurs enfants les services qu'ils imposent au reste du monde, interactions robotisées pour les pauvres et domesticité humaine pour les riches.

Manque à ce tableau idyllique le carburant de la machine : la puissance de calcul. Et donc les centres de données. Or une proportion croissante d'Américains — 70 % en mars selon Gallup — refusent l'implantation dans leur voisinage de ces installations bruyantes, polluantes, qui dévorent les paysages, amputent les terres agricoles, assèchent les nappes phréatiques, emploient peu de salariés et, surtout, font exploser les prix de l'électricité. Leur multiplication rend le sujet brûlant : les États-Unis comptaient en avril dernier plus de 3 000 grands data centers opérationnels, essentiellement dans des aires urbaines, mais les 1 500 supplémentaires en cours de construction se situent aux deux tiers en zones rurales, en particulier dans le Sud et le Midwest (9). Ces projets — qui ne répondent pas à un besoin au moment de leur mise en chantier — anticipent la croissance exponentielle de l'IA : le pari d'un avenir virtuel déglingue la vie réelle.

Contrairement aux deux premières, cette troisième composante de la colère contre l'IA s'appuie sur des communautés locales, des mobilisations tangibles ainsi que sur une base sociologiquement diversifiée et transpartisane : mères de famille inquiètes pour l'environnement, chrétiens du Texas, fermiers, ouvriers républicains, techniciens des télécommunications, militants progressistes. « Le niveau d'opposition ne varie pas significativement en fonction de l'âge, de l'origine ethnique, du niveau d'études, du revenu ou du degré d'urbanisation », observe l'enquête de Gallup publiée le 13 mai dernier. « L'affrontement n'oppose pas la droite à la gauche, les démocrates aux républicains, les banlieues à la campagne. En réalité, c'est le haut contre le bas », explique M. Saul Levin, un activiste interrogé par le journaliste Andrew Cockburn. Son enquête à Saline, une petite ville du Michigan où doit s'implanter un data center à 16 milliards de dollars, montre la distance qui s'installe entre, d'un côté, les élus déconcertés par l'opposition locale, les pontes de la tech qui dépêchent avocats et lobbyistes pour les dissuader d'agir, les dirigeants de compagnies d'électricité qui font monter les prix, et, de l'autre, des administrés massés dans les mairies qui secouent leurs représentants (10). La plupart ne s'étaient jamais mobilisés. Un peu comme les « gilets jaunes » en France en 2018-2019, ils se sentent trompés par les politiciens et découvrent la puissance de l'action collective. Le site DataCenterWatch.org dénombre 142 groupes militants dans 24 États. Au cours du seul premier trimestre 2026, 75 projets ont été bloqués ou retardés pour une valeur estimée à 130 milliards de dollars, contre 48 projets ajournés ou annulés pour 156 milliards de dollars au cours de l'année 2025. « Les élus de plus de dix États ont déposé cette année des projets de loi visant à suspendre la construction », rapportait début juin le Washington Post. Et « les habitants de Monterey Park, en Californie, ont approuvé la première interdiction permanente des centres de données, avec plus de 86 % des suffrages » (11).

L'humain d'abord, mais lequel ?

Alors qu'édiles locaux et parlementaires accueillaient avec des cris d'amour et d'exubérantes exonérations fiscales ces cathédrales numériques louangées par M. Trump, l'aversion qu'elles suscitent désormais constitue un enjeu des élections de mi-mandat. Pourtant, à l'exception de quelques figures de gauche (MM. Bernie Sanders et Ro Khanna, Mme Alexandria Ocasio-Cortez, partisans d'un moratoire dans la construction des data centers) ou républicaines (M. Ronald DeSantis, Mme Marjorie Taylor Greene), la contestation populaire ne trouve qu'un relais limité, y compris chez les démocrates. La pression des industriels, les campagnes de dénigrement financées par les lobbys et l'influence de certains syndicats favorables aux installations douchent les velléités oppositionnelles.

Toujours à l'affût d'un élixir qui revitaliserait un mouvement MAGA déboussolé par l'aventurisme militaire de M. Trump et sa dévotion pour les milliardaires de la tech, l'ancien stratège de la Maison Blanche Steve Bannon a, lui, publié en avril une lettre signée d'une soixantaine de personnalités conservatrices proches du président américain pour exhorter ce dernier à réglementer l'IA. « Nous savons que nous ne pouvons pas compter sur ces entreprises pour s'autoréguler », explique le document. La missive était conçue comme une rampe de lancement de « Humans First », déclinaison numérique d'« America First » : « Les mondialistes du numérique cherchent à détourner notre mouvement pour pousser Washington à faire passer les géants de l'IA avant le peuple américain. “Humans First” marque le début de la lutte pour reconquérir notre pays. » Pendant que les partis tergiversent, l'extrême droite tente sa chance…

Déjà, la bataille dépasse le cadre américain. L'IA et les data centers mobilisent au Chili, au Mexique, en Espagne. En France, où M. Emmanuel Macron abaisse le marchepied aux industriels du numérique, le foisonnement des centres de données à Marseille, Grenoble, en Seine-et-Marne, dans les Hauts-de-France, etc., attise le mécontentement des riverains et favorise l'éclosion de collectifs d'opposants. Si l'impopularité abyssale du président de la République ne joue pas en faveur de son IA chérie, la poursuite de la numérisation à marche forcée reste étrangement absente de la campagne électorale qui démarre. Après la propriété, le libre-échange, l'intégration européenne ou l'Alliance atlantique, cette question compte-t-elle désormais au nombre des sujets sur lesquels le vote n'a pas prise ? La peur de rater l'avenir, la mauvaise réputation de mouvements politiquement hétérogènes, l'attrait d'une feinte souveraineté faite d'infrastructures certes locales mais qui tournent sur des puces américaines Nvidia anesthésient le sens critique des meilleures volontés.

« L'humain d'abord » ou « Humans first », populisme populaire ou nationalisme réactionnaire, « gilets jaunes » ou Tea Party : le destin du soulèvement contre les machines pose l'une des grandes questions politiques de notre temps.

Voir en ligne : /2026/07/RIMBERT/69683

(1) Amrith Ramkumar, Katherine Blunt et Lindsay Ellis, « The American rebellion against AI Is gaining steam », The Wall Street Journal, New York, 18 mai 2026.

(2) Mike Allen, « AI hate wave is here », Axios, 17 mai 2026.

(3) Ben Casselman, « Forget about coders. The real A.I. threat is in the back office », The New York Times, 15 juin 2026.

(4) Lire Frédéric Lordon, « Marx va avoir raison (IA et lutte des classes) », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 2 mars 2026.

(5) Daron Acemoglu, « The simple macroeconomics of AI », (PDF), NBER working paper, mai 2024.

(6) Mariana Olaizola Rosenblat, « The governance gap Mythos exposed — And how to address it », Just Security, 29 avril 2026.

(7) Lire Evgeny Morozov, « Face à la Chine, l'Amérique a un plan », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(8) Respectivement Dario Amodei, « Politicy on the AI exponential », Dario Amodei, juin 2026, et Axios, 13 mai 2026.

(9) Skyler Seets et Kaitlyn Radde, « Most new data centers in the U.S. are coming to rural areas », Pew Research Center, 13 avril 2026. D'autres sources dénombrent davantage d'installations.

(10) Andrew Cockburn, « The data-center divide. Why politicians are squandering the anti-AI backlash », Harper's, New York, juin 2026.

(11) Liz Goodwin et Riley Beggin, « Why most politicians are not calling for data center bans despite voter's anger », The Washington Post, 7 juin 2026.

Espagne, la grève contre la rente

9 October 2026 at 17:28
JPEG - 303.8 kio
« Quel feignant ce rentier », Madrid, mai 2024
cc0 Daquella Manera

Une expulsion empêchée, un immeuble occupé, une assemblée de quartier… En Espagne, la lutte pour le logement excède depuis longtemps la défense des ménages menacés d'expulsion. Elle a formé des militants, inventé des pratiques de solidarité et contribué à transformer la vie politique du pays. Quinze ans après les indignados, les mobilisations actuelles prolongent cette histoire, alors que la crise du logement ébranle de nouveau les équilibres politiques.

L'expulsion de Maricarmen Abascal, 87 ans, le 23 septembre à Madrid, puis sa mort le 7 octobre, ont nourri une mobilisation qui s'étend à plusieurs villes du pays. Lors des manifestations du 3 octobre, organisées dans plus de cinquante villes, les syndicats de locataires appelaient à une grève générale pour le droit au logement et contre le rentismo, le système qui tire des revenus de la détention de biens immobiliers.

Le 11 novembre, une grève générale de vingt-quatre heures aura lieu à l'initiative, notamment, du Sindicato de Inquilinas. Elle bénéficie du soutien conjoint des deux principales centrales ouvrières, l'Union générale des travailleurs (UGT) et les Commissions ouvrières (CCOO), une première depuis quatorze ans. L'appel intervient après le rejet parlementaire de deux décrets sur le logement et la convocation d'élections anticipées pour le 29 novembre.

Si les locataires peuvent tenter de bloquer une expulsion ou négocier avec leur propriétaire, ils disposent de moyens plus limités pour imposer une baisse générale des loyers. En obtenant le ralliement des grandes centrales, leurs organisations cherchent à étendre le conflit aux lieux de travail et à exercer sur les pouvoirs publics et les intérêts immobiliers une pression beaucoup plus forte que celle des mobilisations de quartier. La grève doit ainsi permettre de contester le rentismo à l'échelle où il se perpétue : celle des choix économiques et politiques qui font du logement une source de revenus pour les uns, une dépense toujours plus ruineuse pour les autres.

Dans nos archives

Le gouvernement à l'école de la rue

2 October 2026 at 17:20
JPEG - 221.6 kio
Tadeusz Makowski. — Dzieci z pochodniami. — (Des enfants avec des torches / La retraite aux flambeaux), 1928

En 1986, les cortèges étudiants et lycéens avaient contraint le gouvernement de Jacques Chirac à retirer le projet Devaquet. En 2006, les mobilisations de la jeunesse forçaient l'exécutif à abandonner le contrat première embauche. Quelle mesure répondrait aujourd'hui aux revendications lycéennes ? Recruter les professeurs manquants laisserait entière la question de la sélection. Supprimer Parcoursup ne fournirait pas les moyens d'accueillir les étudiants. Rénover les établissements n'abolirait pas l'angoisse d'un futur obscurci par l'IA et le climat. Le mouvement lycéen pointe au fond l'inconséquence générale des politiques menées depuis des décennies : gérer l'instant ; mépriser l'avenir.

Les gouvernements successifs ont installé l'adaptation individuelle comme réponse aux difficultés collectives. Les candidats perfectionnent leurs dossiers et les demandeurs d'emploi accumulent les expériences, tandis que les ressources familiales déterminent leur capacité à patienter ou à partir ailleurs. L'idéologie du mérite rapporte ensuite le résultat aux efforts de chacun.

En réclamant des moyens, les contestataires font exploser le cadre que voudrait imposer le gouvernement : un meilleur dossier ne crée aucune place à l'université ; la motivation ne remplace aucun professeur. Ils rejoignent ainsi les revendications des personnels, dont les conditions de travail déterminent aussi les conditions d'études. Au moment précis où se prépare un budget qui fera la part belle à la défense aux dépens des services publics, une jeunesse souvent décrite comme décérébrée par les réseaux sociaux construit une mobilisation pleinement politique. Et qui reçoit l'appui d'organisations syndicales et de partis expérimentés.

L'exécutif, qui redoute traditionnellement les mobilisations lycéennes, a choisi d'en déléguer la gestion au ministère de l'intérieur. La brutalisation du maintien de l'ordre accompagne une transformation politique plus profonde. Après la deuxième guerre mondiale, l'autorité de l'État s'était consolidée avec les protections accordées au monde du travail et la reconnaissance de sa capacité à négocier. Les dirigeants politiques cherchent désormais la légitimation des investisseurs et de Bruxelles en montrant leur détermination à briser les mobilisations. L'école de la rue leur administrera-t-elle cette fois une cuisante leçon ?

Dans nos archives

Brutalisation de l'ordre manifestant

À partir du début du XXe siècle, la république a cherché à mieux encadrer les protestations populaires dans la rue en privilégiant l'évitement. Depuis les années 2000, l'approche est plus punitive. La priorité est donnée à l'arrestation des « fauteurs de troubles ». Une évolution qui favorise les violences et pose la question du respect du droit de manifester.

JPEG - 69.7 kio
Mathieu Clément. – « CRS », 2021
© Mathieu Clément

À la tribune du Palais-Bourbon, un député dénonce les violences qu'ont subies quelques jours plus tôt des protestataires, dans une petite ville du nord de la France. La journée a débuté par un regroupement devant une usine. Vers 9 heures, « les gendarmes, sur ordre du lieutenant et sans provocation, ont chargé. Un homme a été blessé, un enfant a eu l'oreille à moitié coupée. La colère de la foule a commencé là et s'est manifestée en effet par des pierres lancées ». Après un moment d'apaisement, la situation se tend à nouveau : « Vers 3 heures [de l'après-midi], de nouvelles bousculades ont lieu et le nombre des manifestants grossit. » Puis la violence se déchaîne : « Les gendarmes frappent de tous côtés. Des femmes, des enfants et des vieillards sont renversés. L'exaspération monte. Un grand nombre de citoyens ripostent aux gendarmes avec des pierres. » Soudain, c'est le drame : « Un grand désordre règne et c'est à ce moment que, sans qu'on sache qui en a donné l'ordre, sans sommation préalable, un terrible feu de peloton a été tiré dans cette masse de monde. (…) La place était couverte de blessés et de morts. » Interpellé, le ministre de l'intérieur répond avec véhémence : « Nous avons donné des ordres pour assurer la tranquillité publique ; nous les avons donnés avec netteté, fermeté et prudence. » Il livre ensuite son propre récit : « La gendarmerie locale a pu distinguer dans la foule toute la clientèle ordinaire des contrebandiers et des gens sans aveu qu'on peut évaluer à cinq ou six cents, parmi lesquels plus d'un quart d'étrangers. Toute la journée la force publique et l'armée ont eu à subir les injures, provocations et agressions de plus en plus violentes de la foule, et ce n'est qu'à la dernière extrémité et sous l'impression du danger qu'il n'était plus en leur pouvoir de conjurer autrement qu'elles ont dû recourir à la force des armes. »

Il conclut : « Je ne sais si les agents, lassés par les provocations de la foule, se sont laissé entraîner à quelques violences ; mais ce que je sais bien c'est que des hommes dont on n'a pas encore parlé ont été blessés et mis en danger de mort en accomplissant leur devoir. (…) Je tiens à envoyer mes remerciements à tous ces braves gens. » Cette dernière tirade déclenche la colère d'un député, qui le traite à deux reprises d'« assassin », et se voit exclu temporairement de l'Hémicycle.

Revendication de la « modération, [de la] fermeté et [de la] prudence » de l'État, controverse sur la responsabilité de l'escalade violente (manifestants ou gendarmes), rôle des « perturbateurs » (étrangers notamment), soutien inconditionnel aux forces de l'ordre : la scène fait écho aux polémiques qui entourent ces dernières semaines la répression des mouvements contre la réforme des retraites ou contre les mégabassines, comme à Sainte-Soline le 25 mars dernier. Pourtant, le député, bien que socialiste, n'appartient pas à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et le ministre n'est pas M. Gérald Darmanin. Il s'agit respectivement d'Ernest Roche et de Jean Antoine Ernest Constans, qui s'affrontent à la Chambre le 4 mai 1891, trois jours après le massacre de Fourmies, qui a fait neuf morts (dont deux enfants) et trente-cinq blessés par balle parmi les ouvriers réclamant la journée de huit heures et le repos du 1er-Mai (1).

« Citoyens temporairement égarés »

Une telle similarité des échanges étonne car, depuis la fin du XIXe siècle, le maintien de l'ordre a beaucoup évolué. Il ne relève plus de l'armée, alors chargée de ce que l'on appelait les « émotions populaires ». Dès que la police locale ou la gendarmerie étaient en difficulté, on la faisait intervenir, comme le 145e régiment d'infanterie à Fourmies. Des Trois Glorieuses de 1830 à la « semaine sanglante » de 1871 en passant par les journées de juin 1848, l'écrasement des crises sociales ou de régime provoque des milliers de morts et des dizaines de milliers de blessés. Mais cette répression brutale ne constituait guère un problème politique, ni même moral. Pour les élites d'alors, le peuple est par nature différent. Il constitue une masse dépourvue de volonté individuelle, prête à suivre aveuglément quelques meneurs dans l'émeute (2). Anne Robert Jacques Turgot, contrôleur général des finances de Louis XVI, livre un condensé de cet imaginaire social dans sa lettre aux élus des états de Bourgogne du 18 avril 1775. À la suite des pillages et de la destruction d'un moulin par des paysans en colère contre le prix du grain, il écrit : « Il faut avant tout en imposer à la populace et être le plus fort », puis « arrêter les chefs de l'émeute, qu'on peut aisément connaître et découvrir », l'impunité étant considérée comme « un grand encouragement pour les émeutes à venir ».

À la fin du XIXe siècle, cette philosophie n'est plus guère soutenable. La domination politique restait le monopole de la noblesse sous l'Ancien Régime ; elle était réservée aux plus fortunés sous la monarchie censitaire ; l'instauration du suffrage universel masculin en 1848 admet le peuple en politique. Les formes les plus coutumières et personnelles d'autorité se dévaluent avec l'apparition des clubs, des comités électoraux, des ligues (comme celle de l'enseignement), des sociétés de secours mutuel, puis des partis. Ces structures organisent les citoyens et constituent le creuset de discours, de programmes et d'idéologies qui mettent particulièrement l'accent sur la question sociale et la condition des travailleurs (3). La mobilisation politique n'est pas pour rien dans l'avènement de la IIIe République et la consolidation des républicains, à partir de 1877. Même si cela va prendre des années, il devient délicat pour le nouveau régime de garantir d'un côté des libertés d'expression (avec par exemple les lois sur la presse de 1881), mais aussi celles de se réunir et de se syndiquer, tout en faisant tirer par la troupe sur ceux qui les exercent. D'autant que l'armée n'est pas toujours fiable. Lors de la révolte des vignerons de 1907 (qui fait sept morts à Narbonne), le 17e régiment d'infanterie se mutine et fraternise avec les manifestants, mettant en difficulté le gouvernement de Georges Clemenceau.

Le début du XXe siècle est donc marqué par plusieurs projets de loi visant à mettre en place une force spécialisée dans la gestion des protestations, distincte de l'armée. Après de multiples hésitations, celle-ci voit finalement le jour le 22 juillet 1921, avec la création de 111 « pelotons mobiles de gendarmerie ». Rebaptisée « garde républicaine mobile » en 1926, cette force comptait 21 000 hommes en 1939 et avait le quasi-monopole du maintien de l'ordre sur le territoire français, à l'exception de Paris. Elle développe une doctrine, un entraînement et des savoir-faire originaux (4). Il s'agit de ne plus traiter les protestataires comme des ennemis ou des adversaires mais comme des « individus temporairement suggestionnés », pour reprendre la terminologie des années 1930, ou des « citoyens temporairement égarés », pour utiliser celle des années 1970. Ceci suppose d'éviter les contacts directs avec ces derniers, dont l'expérience montre qu'ils dégénèrent toujours en affrontements. On leur préfère des techniques de canalisation, de contention et de dispersion des foules, qui impliquent notamment de laisser toujours une porte de sortie. La discipline collective, le barrage des corps, la crosse du fusil et la matraque constituent dans un premier temps les seuls outils disponibles. Ils sont complétés après la seconde guerre mondiale par des technologies permettant de tenir les manifestants à distance, comme le gaz lacrymogène — inenvisageable auparavant en France en raison du souvenir des tranchées —, les grenades offensives et les lances à incendie. En 1944, la police se dote à son tour d'unités spécifiques, les compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui comptent près de 13 000 hommes en 1947 et reproduisent l'organisation, la doctrine et l'équipement de la gendarmerie mobile.

Les deux forces s'engagent dans les rugueux conflits sociaux de la période (comme les grèves des mineurs de 1947-1948), au prix d'un grand nombre de blessés de part et d'autre. Mais on remarque une diminution significative des décès parmi les protestataires, notamment en province. Paris reste une exception, le préfet disposant de ses propres unités, prises parmi les effectifs de la police municipale (5). Elles ne disposent ni de l'entraînement ni du savoir-faire de leurs collègues et n'hésitent pas à déchaîner leur brutalité et à « régler leurs comptes » avec les Algériens (sept victimes lors de la manifestation du 14 juillet 1953 et plusieurs dizaines le 17 octobre 1961 (6)) ou les communistes (dix morts au métro Charonne à Paris, le 8 février 1962).

La crise de mai-juin 1968, par sa virulence et son ampleur, met à rude épreuve le ministère de l'intérieur. Contrairement au discours officiel, cinq morts sont à déplorer (trois étudiants à Paris, à Flins et dans le Calvados, et deux ouvriers à Sochaux) mais, surtout, les forces de l'ordre sont apparues dépassées en nombre et en équipement. En conséquence, vingt mille policiers sont recrutés entre 1968 et 1974, et CRS comme gendarmes mobiles reçoivent de nouvelles protections corporelles (casques, visières, jambières, boucliers, masques à gaz) et du matériel offensif et défensif, comme les fourgons-pompe, les véhicules blindés à roues de la gendarmerie (VBRG) et des grenades plus diversifiées. En avril 1969 ouvre également à Saint-Astier, en Dordogne, le Centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile (CPGM), destiné à la formation continue des personnels. En 1977, une véritable ville — Cigaville — avec des bâtiments, des rues et des places y est construite, permettant de s'entraîner à toutes les situations du maintien de l'ordre, y compris les plus dures (barricades, cocktails Molotov). Les CRS en profitent aussi, avant de se doter de leurs propres centres. Ces entraînements visent à inculquer aux personnels une discipline collective et une maîtrise d'eux-mêmes permettant de gérer la peur et le stress inhérents à leurs missions.

Une nouvelle actualisation significative de l'équipement s'opère à la suite de la manifestation des marins-pêcheurs de Rennes du 4 février 1994, considérée par les professionnels comme l'une des plus violentes de la période contemporaine (usage de fusées de détresse et de harpons, blessures « de guerre » chez des policiers et gendarmes, incendie du parlement de Bretagne). Des grilles sont apposées sur les véhicules, et surtout apparaissent les tenues de « Robocop », comme les nomment les intéressés : uniformes ignifugés, manchettes, coudières, épaulières et casque en Kevlar, protège-nuque, etc. (7).

La « violence contenue » revendiquée par les forces de l'ordre laisse dans son sillage un vaste cortège de blessés et de mutilés. Mais les victimes mortelles sont rares après 1968, au point que l'on se souvient encore des noms de Malik Oussekine, tué par des voltigeurs motocyclistes lors du mouvement étudiant contre la loi Devaquet, en décembre 1986, ou de Rémi Fraisse, qui décède des suites de la déflagration d'une grenade à Sivens, en octobre 2014 (8). Les responsables policiers en sont même venus à vanter un « modèle français » de maintien de l'ordre. Ils regardent avec circonspection les difficultés des polices étrangères pour faire face au mouvement altermondialiste (comme à Seattle en 1999, à Göteborg et à Gênes en 2001) et restent à l'écart des réflexions qui se mènent au niveau européen.

Pourtant, quelque chose change graduellement à partir de la fin des années 1990. Les principaux responsables gouvernementaux considèrent que la conflictualité sociale a diminué et voient dans les compagnies de CRS et les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) un réservoir de personnels pouvant être aisément redéployés dans la lutte contre l'« insécurité », dont ils ont fait une priorité. Amorcé sous le gouvernement de M. Lionel Jospin (1997-2002), ce mouvement s'accélère par la suite. Le programme d'action annexé à la loi d'orientation et de programmation pour la sécurité intérieure du 29 août 2002 indique ainsi : « Les forces mobiles ont été créées dans un contexte historique particulier marqué par des périodes d'émeutes et de troubles collectifs. La démocratie apaisée que notre pays connaît depuis de nombreuses années permet aujourd'hui un changement radical de la doctrine d'emploi des forces mobiles. Cette politique systématique rompant avec la priorité de l'ordre public permet de mettre les trente mille hommes qui constituent aujourd'hui les forces mobiles au service de la sécurité quotidienne. »

Le nombre de policiers et de gendarmes disponibles pour le maintien de l'ordre diminue. Ils ne sont plus que 25 786 en 2015, soit une baisse de presque 15 % par rapport à 2002, alors même que leurs missions se sont diversifiées. La saturation qui en découle pour ces unités s'est traduite par la montée en puissance des compagnies d'intervention (CDI). Existant localement sous des formats divers, elles sont composées de policiers de sécurité publique qui remplissent surtout des missions de sécurisation dans la lutte contre les « violences urbaines » et les trafics de stupéfiants. Reconnaissables à leurs casques barrés de deux bandes bleu roi (qui les distinguent des jaunes des CRS), elles sont devenues depuis la fin des années 2000 un élément central du maintien de l'ordre. Outre le renfort numérique qu'elles apportent, elles sont plus autonomes dans leur commandement et leur action que les CRS et les EGM, considérés comme trop statiques. Elles apparaissent également mieux ajustées que ces derniers à la judiciarisation du maintien de l'ordre.

JPEG - 56 kio
Mathieu Clément. – « Foule à Paris », 2021
© Mathieu Clément

L'arrestation ne faisait partie qu'à la marge de la gestion des manifestations (par exemple après leur dissolution). Le général Bertrand Cavallier, ancien responsable du CPGM, explique que la doctrine traditionnelle consiste d'abord à « absorber une violence qui est généralement une violence passagère. C'est le concept de désordre acceptable. Quel est l'effet final recherché ? Va-t-on s'intéresser à quelques dégradations ou va-t-on comprendre qu'après cette montée de fièvre il y a un retour à la normale et que l'on va pouvoir discuter et essayer de répondre aux attentes des manifestants, même si ces manifestants ont été violents (9) ? ». À partir du début des années 2000, le tournant punitif des gouvernements qui se succèdent se fait sentir sur ce terrain également. Il s'agit d'en finir avec l'« impunité » et donc d'identifier et d'arrêter des fauteurs de troubles. Les CRS et les gendarmes vidéastes font leur apparition, et plus récemment les « produits marquants codés », laissant des traces sur la peau et les vêtements. Des techniques qui permettent d'intervenir a posteriori. Les procureurs n'hésitent plus à autoriser les arrestations préventives et à organiser leurs services pour agir dans l'urgence. Surtout, on assiste à une actualisation tactique qui sépare les manifestants conformes de ceux qui se livrent à des actes illégaux (les « casseurs »), qu'il faut maintenant aller chercher au cœur même des cortèges. Cette distinction se retrouve clairement dans le schéma national du maintien de l'ordre adopté en 2021. Il formule deux objectifs « distincts ou complémentaires » de la gestion de la manifestation, « la dispersion sans délai des groupes hostiles et des interpellations rapides et ciblées facilitées par la mise en œuvre de dispositifs tactiques permettant d'aller au contact des individus identifiés ». Bien que les EGM et les CRS disposent d'unités capables d'assurer ces tâches, elles sont en pratique assumées par les CDI et surtout par les brigades anticriminalité (BAC) et les controversées brigades de répression de l'action violente motorisées (BRAV-M), créées en 2019.

Malgré tous les efforts rhétoriques pour expliquer la complémentarité de ces tactiques, elles sont partiellement contradictoires. « Impacter » ou « percuter » des « groupes hostiles » a souvent pour effet de stopper les cortèges et de porter la violence en leur sein. Les charges comme les gaz lacrymogènes ne sont pas sélectifs. Ils touchent d'abord les moins aguerris, provoquent l'incompréhension et attisent la colère. De plus, le risque physique d'intervenir dans une foule, en petit nombre de surcroît, augmente la probabilité d'user de la force. De multiples vidéos postées sur les réseaux sociaux attestent le désordre causé par l'intervention de ces polices urbaines, quand elles ne montrent pas les conflits qui éclatent avec les gendarmes mobiles ou les CRS, dont elles désorganisent les dispositifs. Facilement mises en difficulté, elles ont également plus volontiers recours aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense (comme le LBD 40).

Apparue au milieu des années 1990 (sous le nom commercial de Flash-Ball), cette arme « à létalité réduite » était destinée à l'origine à des unités spécialisées dans la neutralisation des forcenés ou des preneurs d'otages. Elle s'est graduellement diffusée au sein des BAC et des CDI puis s'est généralisée après l'embrasement des banlieues françaises en 2005. Ce sont d'abord ces policiers qui en systématisent l'usage dans les manifestations. Lors de la crise des « gilets jaunes », sur les 13 460 tirs de LBD recensés entre le 17 novembre 2018 et le 5 février 2019, 85 % étaient imputables aux polices urbaines, contre 15 % aux CRS. Sur la même période, la gendarmerie rapportait un millier de tirs (10). Si la controverse sur les ravages qu'elles ont provoqués a fait diminuer l'usage de ces armes, il ne s'en est pas moins banalisé. Le rapport annuel de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) relève ainsi 6 684 tirs en 2021, contre 1 514 en 2012, soit quatre fois plus en neuf ans.

Enfin, le rôle dévolu aux polices urbaines dans les manifestations modifie les représentations des manifestants. Portés par leur socialisation professionnelle à se penser comme des « chasseurs », leurs agents ne sont guère enclins à considérer ces derniers comme des « citoyens momentanément égarés ». Ils les voient plutôt comme des délinquants (ou comme leurs complices) et n'hésitent pas à les traiter comme tels : humiliations et brimades diverses, arrestations musclées, etc.

Tous ces facteurs concourent à expliquer la « brutalisation du maintien de l'ordre (11) » repérable depuis le milieu des années 2010, dont le mouvement des « gilets jaunes » a pour l'heure constitué l'acmé. Toutefois, celle-ci reste inintelligible si on ne la relie pas à la délégitimation de la manifestation comme mode d'action politique.

La force intimide, la justice neutralise

Le maintien de l'ordre ne se limite pas à un face-à-face entre policiers et protestataires. Il s'agit d'une relation à trois qui implique également les gouvernants. Tout au long du XXe siècle s'est graduellement développé un ordre manifestant. Celui-ci implique une adaptation des forces de l'ordre, mais aussi des citoyens, lesquels abandonnent progressivement le registre de l'émeute pour des répertoires plus codifiés comme la manifestation. La mise en place de cortèges, de banderoles, de revendications, de mots et de services d'ordre procède de cet apprentissage protestataire (12). Toutefois, il n'est possible que parce qu'il permet la négociation politique, c'est-à-dire qu'il est reconnu comme une expression démocratique du dissensus. Le commissaire Jean-Marc Berlioz, directeur adjoint de la sécurité publique à la préfecture de police de Paris, observait en 1997 : « Désormais tout citoyen est appelé un jour à devenir manifestant, et je partage l'analyse qui veut que la manifestation soit un correctif à l'élection (13). »

Une telle formule semble désormais heurter les représentations des élites gouvernantes, qui n'ont pas la même expérience de l'action collective que leurs aînées. L'élection, même fragile, dont ils tirent leur position est perçue comme la seule source de légitimité et pratiquement comme un chèque en blanc. Le refus du dialogue avec les centrales syndicales (pourtant représentatives, elles aussi) et les groupes mobilisés (comme les personnels soignants) tout comme l'utilisation jusqu'à la dernière extrémité des outils légaux pour museler le Parlement (« 49-3 », limitation du temps des débats, sanctions disciplinaires) attestent une conception verticale du pouvoir qui fait peu cas de la contestation.

Dans les discours, les expressions comme « foules », « meutes » ou « hordes » réactivent une vision de la populace ignare et brutale que n'aurait pas reniée Turgot. On applique d'ailleurs une politique semblable dans ses principes : exhiber la force pour intimider et utiliser la justice pour neutraliser, même temporairement. Charges intempestives, usage abusif des gaz, des LBD ou des « nasses », zones interdites, gardes à vue préventives, amendes, fichages policiers et déferrements en masse se combinent ainsi pour rendre les manifestations plus inhospitalières, incertaines et insécurisantes.

Or la brutalisation du maintien de l'ordre et celle du jeu politique sont les deux faces d'un même processus. Le refus de la négociation et le déni de l'expression manifestante provoquent une colère qui augmente le niveau de violence. La focalisation des médias sur la moindre poubelle brûlée ou sur la dégradation de mobilier urbain renforce cette dynamique. Dans les luttes « pour l'imposition du sens de l'événement (14) », le choix de rapporter les actes les plus spectaculaires plutôt que les revendications exprimées — souvent avec beaucoup d'inventivité — confortent les premiers. Ils trouvent en effet un écho inversement proportionnel à leur poids dans la mobilisation. En retour, ils provoquent un durcissement de l'action policière et facilitent la disqualification de mouvements pourtant massifs, réduits aux menées de ceux que les ministres de l'intérieur nomment commodément les « black blocs », les « anarcho-autonomes » ou l'« ultragauche ».

On perçoit les bénéfices politiques immédiats de cette dislocation de l'ordre manifestant. Ses effets demeurent plus douteux à moyen terme. Elle produit d'abord une adaptation des protestataires. Ils apprennent à mieux se protéger (équipements contre les gaz, apparition des street medics, etc.), à rendre visibles les violences policières (en les filmant) et adoptent des stratégies favorisant la confrontation, la mobilité et l'imprévisibilité plutôt que l'expression de mots d'ordre. Ces évolutions pourraient ensuite déboucher sur un retour à des modes d'action plus radicaux, comme l'émeute, le sabotage, l'incendie, le blocage ou l'occupation.

Des élites ignorantes

Mais, surtout, le gouvernement d'un pays suppose un consentement minimal de ceux sur lesquels il s'exerce, c'est-à-dire des contreparties. Juste après le drame de Fourmies, le député Alexandre Millerand — qui deviendra plusieurs fois ministre, puis président de la République (1920-1924) — interpelle le ministre Constans : « Si la République a été fondée, si elle existe, si elle a été maintenue à travers toutes les crises, vous ne le devez, vous le savez bien d'ailleurs, qu'à ces millions de travailleurs de l'usine, des champs, de la mine qui attendent aujourd'hui de la République les réformes sociales qu'elle leur doit. » Son discours résonne étrangement avec celui de M. Gérard Mardiné, alors secrétaire général de la Confédération française de l'encadrement — Confédération générale des cadres (CFE-CGC), qui s'adressait le 15 février 2023 à la commission des affaires sociales du Sénat : « Votre politique, vous la menez pour qui ? Pour les salariés français ou pour les fonds de pension anglo-saxons ? »

Tous deux nous rappellent que l'instauration et la consolidation d'un État démocratique en France sont inséparables des protections qu'il a dû apporter à la condition salariale, c'est-à-dire des compromis trouvés entre le travail et le capital (15). Le déséquilibre manifeste qui s'est instauré en faveur des plus privilégiés — et que l'on n'essaie même plus de dissimuler — sape ce contrat social implicite. Les élites politiques qui en sont responsables démontent ainsi pierre à pierre une construction dont elles sont les héritières ignorantes. La démocratie représentative ne fonctionne pas comme un dialogue courtois et feutré entre les actionnaires d'un conseil d'administration ou les membres des comités directeurs d'institutions financières internationales. Elle vit et s'exprime aussi par les éclats de mobilisations collectives qui actualisent périodiquement les rapports de forces entre représentants et représentés. En rappelant publiquement l'intérêt du plus grand nombre, elles contribuent à la légitimité de la délégation politique, bien mieux que les consignes de politique pénale, les circulaires sur la composition des grenades lacrymogènes ou les doctrines d'emploi des LBD.

Voir en ligne : /2023/05/BONELLI/65761

(1) Ces citations sont extraites du Journal officiel de la République française du 5 mai 1891, https://gallica.bnf.fr

(2) Déborah Cohen, La Nature du peuple. Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe – XXIe siècles), Champ Vallon, Ceyzérieu, 2010.

(3) Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Seuil, Paris, 1991.

(4) Patrick Bruneteaux, Maintenir l'ordre. Les transformations de la violence d'État en régime démocratique, Presses de Sciences Po, Paris, 1996.

(5) La police parisienne n'est intégrée dans la police nationale qu'en 1966.

(6) Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau Monde, Paris, 2011.

(7) David Dufresne, Maintien de l'ordre. Enquête, Hachette, Paris, 2007.

(8) Il faut y ajouter Vital Michalon, victime d'une grenade lors des mobilisations contre l'installation d'une centrale nucléaire à Creys-Malville, en juillet 1977, et Zineb Redouane, tuée par un tir de lacrymogène dans son appartement en décembre 2018 à Marseille.

(9) « Maintien de l'ordre : du terrain au politique », conférence du 16 octobre 2020, vidéo disponible sur YouTube.

(11) Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020.

(12) Charles Tilly, La France conteste. De 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986.

(13) « Table ronde : à propos des matériels de maintien de l'ordre », Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 27, Paris, 1997.

(14) Patrick Champagne, Faire l'opinion, Éditions de Minuit, Paris, 1990.

(15) Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Gallimard, Paris, 1999.

Mojo

30 September 2026 at 10:46

Retour sur l'album Graceland, de l'Américain Paul Simon, partiellement enregistré en 1986 en Afrique du Sud, mêlant parfois anglais et zoulou, et qui fut critiqué pour ne pas avoir respecté le boycott culturel. Le groupe britannique The Damned évoque les débuts du punk, dont il fut l'un des grands acteurs. (N° 394, septembre, mensuel, 7,35 livres sterling. — Londres.)

Voir en ligne : /revues/mojo

Des Balkans en voie d'accaparement

30 September 2026 at 08:49

Encore préservées du béton, les côtes albanaises de l'Adriatique sont rattrapées par les conséquences du tourisme, lequel conduit à détruire ce que l'on vient admirer. Le phénomène se répand d'autant plus vite qu'il peut rapporter gros à ceux qui s'approprient les meilleurs sites. Pour gagner l'allégeance des responsables politiques du cru, la tâche est d'autant plus facile quand on s'appelle Trump.

JPEG - 124.4 kio
Endri Dani. – « Palimpsest 01 », 2010
© Endri Dani - Mucem, Marseille

Fasciné par les montagnes striées de torrents, les plaines fertiles et l'hospitalité de leurs habitants lors de sa traversée du sud de l'Albanie en 1809, lord Byron a célébré une nature d'autant plus belle « dans ses formes sauvages » que « rien d'humain n'ose souiller ses asiles ». Voyageant à cheval, il a gagné Tepelena, sur les rives de la Vjosa, où Ali Pacha, gouverneur défiant l'autorité ottomane, lui a réservé un accueil fastueux.

Deux siècles plus tard, en juillet 2021, Mme Ivanka Trump (fille du président des États-Unis) et son époux, M. Jared Kushner, découvrent à leur tour la région, en débarquant sur l'île de Sazan depuis le yacht de leur ami, le financier britannique Nathaniel Rothschild. Lieu stratégique, situé à l'entrée de l'Adriatique et de la baie de Vlora, cet ancien avant-poste ottoman et vénitien permet de contrôler le détroit d'Otrante. Il abrita des forces italiennes et allemandes pendant la seconde guerre mondiale, puis des sous-marins soviétiques jusqu'à 1961, date de la rupture avec le régime communiste d'Enver Hodja (au pouvoir de 1944 à sa mort, en 1985), qui a couvert l'île de mini-casemates par la suite.

Sur l'autre rive de la baie s'étend l'aire protégée de Vjosa-Narta, qui englobe lagune, littoral et embouchure de la Vjosa, l'un des derniers fleuves sauvages d'Europe, classée parc national depuis 2023. Situés sur un important axe de migration entre l'Afrique et l'Europe, ces étangs, dunes, pinèdes et plages abritent près de 250 espèces d'oiseaux, dont des flamants roses et des pélicans.

Sur le chemin du Monténégro, au port de Durrës, le premier ministre albanais, M. Edi Rama, rejoint ces visiteurs de marque à bord et leur parle du développement de l'Albanie, qu'il entend fonder sur le tourisme. Mme Trump a flairé la bonne affaire : bâtir sur l'île et la côte des complexes de luxe avec plages privées. Un an plus tard, M. Kushner explore davantage la région de Vlora, où un nouvel aéroport est en construction. Il revoit M. Rama à Davos et lui propose d'investir dans le pays. M. Rama s'emploie à lever rapidement les obstacles législatifs.

« C'était la saison de nidification. Nous suivions les oiseaux nicheurs lorsqu'une collègue nous a signalé la présence d'engins sur place », raconte M. Joni Vorpsi, ornithologue au sein de l'Association pour la protection et la préservation de l'environnement naturel en Albanie. Le 6 mai dernier, en présence de représentants du réseau BirdLife International, il découvre un chantier déjà avancé : dunes éventrées, arbres abattus, route ouverte, canal reliant la lagune à la mer modifié. « Dans une zone protégée, sans autorisation environnementale, c'est une grave infraction : tout l'écosystème est menacé », dénonce à son tour M. Olsi Nika, directeur du Centre pour la protection des écosystèmes en Albanie, EcoAlbania. Le 16 mai, quelque trois cents habitants et militants se mobilisent sur place.

Les neuf villages alentour vivent de la pêche, de l'agriculture et du tourisme estival. Leurs habitants ne veulent pas devenir les larbins de riches clients d'hôtels bâtis sur ces lieux uniques. Lorsque des clôtures coupent l'accès aux terres et aux plages, certains tentent d'arracher le grillage. Des vigiles frappent un manifestant et le traînent au sol sous le regard de la police. Le premier ministre Rama révèle alors que ce projet est lié à la famille Trump. Loin de désarmer les critiques, ce patronyme attise la colère. « Il pensait sans doute que, dans un pays très proaméricain, on hésiterait à se révolter. L'effet a été inverse », observe Ola Xama, journaliste de MCN TV, une chaîne privée de Tirana. Les manifestations ont tourné à l'affrontement avec la police, qui n'a pas manqué d'utiliser la force. Baptisé « révolution des flamants roses », ce soulèvement rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de la capitale en juin dernier, avant de gagner la diaspora, des États-Unis à l'Australie.

Des enclaves de luxe

Avec ses montagnes, oliveraies et plages sauvages de l'Adriatique comme ses vestiges romains, byzantins ou ottomans, l'Albanie attirait jusqu'à présent un tourisme de baroudeurs, loin des amateurs de confort retranchés dans des enclaves de luxe. « Malgré l'absence d'infrastructures, parfois même de routes, les habitants ont développé un tourisme fondé sur l'accueil, les produits agricoles et les traditions. Les grands complexes de luxe menacent cette fragile économie », souligne Doriana Musaj, architecte et urbaniste.

Le projet des époux Kushner s'appuie sur une loi de 2015 relative aux investissements stratégiques, qui autorise des procédures accélérées, un accès privilégié au foncier public et des exonérations fiscales. L'État finance les routes, l'eau, les égouts et l'électricité. Les investisseurs privés amortissent le coût des travaux par la vente anticipée d'appartements ou de villas. La proximité avec le pouvoir facilite l'avancement des dossiers.

À Durrës, par exemple, la société Eagle Hills, dirigée par le promoteur émirati Mohamed Alabbar, transforme une partie du port en marina et complexe résidentiel, hôtelier et commercial. Le groupe détient 67 % du projet, contre 33 % pour l'État, qui apporte le foncier et accorde des avantages fiscaux. Déjà contesté au Monténégro, M. Alabbar l'est désormais en Albanie, où les premiers immeubles se sont affaissés dans le sable jusqu'à vingt-huit centimètres par endroits. Mais ce qui se joue à Durrës n'est qu'un volet d'une politique d'accaparement des espaces les plus convoités par des investisseurs proches du pouvoir. Une enquête journalistique du média indépendant albanais Citizens.al a recensé sur dix ans 252 décisions du Conseil national du territoire, présidé par M. Rama, portant au total sur 11,27 millions de mètres carrés de terrains et 5,49 millions de mètres carrés de surface de plancher, soit près d'une fois et demie les surfaces de bureaux du quartier de La Défense, près de Paris.

À la suite de manifestations, le Parlement européen a adopté, le 7 juin, une résolution appelant à un moratoire sur toute nouvelle construction dans les zones protégées et rappelé, en citant Vjosa-Narta, que le respect des normes environnementales conditionnait l'adhésion à l'Union européenne, que l'Albanie voudrait rejoindre. Quelques jours plus tôt, M. Rama assurait pourtant que le projet ne serait « pas annulé tant [qu'il serait] premier ministre ». Aujourd'hui, il cherche surtout à gagner du temps en espérant l'épuisement du mouvement.

Derrière le projet de Vjosa-Narta se dessine un montage financier opaque. À partir de 2021, South Adriatic Development, contrôlé par l'homme d'affaires albanais Redi Struga, a acquis environ 1,2 million de mètres carrés de terrains. Le foncier et les permis de construire ont ensuite été répartis entre plusieurs sociétés relevant de Sazan Real Estate Development (SRED). Établie au Qatar, l'entreprise est contrôlée à 70 % par les frères Moutaz et Ramez Al-Khayyat. Les bénéficiaires des 30 % restants, détenus par l'intermédiaire de sociétés au Luxembourg et dans le Delaware, demeurent inconnus (1).

Le parquet spécial albanais chargé de la lutte contre la corruption et le crime organisé (SPAK) soupçonne le vendeur de plusieurs parcelles, M. Artur Shehu, de blanchiment d'argent et de falsification de documents. Son nom apparaissait dès 2019 dans une enquête européenne sur des rencontres de narcotrafiquants présumés à Aruba (Antilles). Ces réunions auraient porté sur « des projets immobiliers potentiellement financés par des fonds illicites et soutenus par les autorités politiques ». À Zvërnec, il aurait acquis des terrains grâce notamment à un registre ottoman contrefait. Dès septembre 2024, des habitants avaient demandé à M. Kushner de renoncer à « des actions portant atteinte aux droits de propriété immobilière du village (2) ».

Le SPAK enquête alors sur la concession de l'aéroport de Vlora, dont les travaux ont commencé en novembre 2021 dans la zone protégée de Vjosa-Narta, avant son déclassement en 2022. Le chantier s'est poursuivi malgré les objections européennes, tandis qu'un conflit oppose les concessionnaires, M. Behgjet Pacolli, ancien président du Kosovo (du 22 février au 1er avril 2011), et M. Valon Ademi, ancien consul honoraire d'Albanie au Kosovo.

Cette affaire, comme bien d'autres, met en lumière un chaos foncier. Abolie sous Enver Hodja, la propriété privée fait depuis 1993 l'objet d'une restitution inachevée, minée par la corruption et la coexistence de titres de propriété contradictoires. Lancée en 2016, la réforme judiciaire a écarté plus de la moitié des magistrats contrôlés pour patrimoine inexpliqué ou liens avec le crime organisé, mais le non-remplacement des postes laissés vacants par la lutte contre la corruption a paralysé les tribunaux, qui ne peuvent faire face à tous les contentieux fonciers.

Fin mai, alors que la colère des Albanais gagne la rue, la fille de M. Donald Trump affirme encore travailler avec « certains des plus grands architectes de notre époque » à l'aménagement de Sazan, l'« aboutissement de toute [son] expérience dans l'immobilier ». Mais, quand la controverse s'amplifie, Affinity Partners, le fonds de M. Kushner, prend ses distances, affirmant que les investisseurs liés au projet interviennent « à titre personnel ».

Avant l'arrivée du couple Trump-Kushner, les mobilisations contre l'accaparement du littoral restaient largement ignorées par des médias, dont les principaux propriétaires ont eux-mêmes des intérêts dans la construction et le tourisme. Aujourd'hui, à l'endroit où la statue d'Enver Hodja a été déboulonnée en 1991, les manifestants scandent tour à tour : « Rama en prison, Berisha [ancien président et premier ministre, Parti démocrate] en prison », « L'Albanie n'est pas à vendre ». « Cette mobilisation exprime trente-cinq ans de colère. La démocratie et le libéralisme promis devaient améliorer la vie ; les Albanais ont découvert un système dont ils se sentent exclus », explique Gresa Hasa, doctorante au Centre d'études de l'Europe du Sud-Est de l'université de Graz.

Le Parti démocrate de M. Sali Berisha, principale formation d'opposition, soutient aussi les projets liés à la famille Trump. « Le Parti socialiste est l'ancien Parti communiste, rebaptisé après la chute du régime. Pour beaucoup d'Albanais, il prolonge l'ancienne nomenklatura, qui a conservé ses privilèges », estime M. Redi Muçi, premier député de Lëvizja Bashkë (« Ensemble »), mouvement de gauche engagé dans les mobilisations de Zvërnec.

Résistance des petits peuples

La colère contre les politiques néolibérales qui nourrissent corruption et crime organisé traverse aujourd'hui les Balkans. Le soulèvement albanais rappelle celui qui embrase la Serbie depuis novembre 2024. L'Union européenne ou les États-Unis suscitent une défiance croissante par leur faible soutien aux mouvements populaires et leurs accords avec les dirigeants locaux, comme M. Rama, qui a aussi multiplié les gestes à l'égard de M. Trump (3).

Ces mouvements de contestation dessinent une dynamique nouvelle dans une région longtemps divisée. Dominant la scène politique de leurs pays depuis plus d'une décennie, le premier ministre albanais Rama et le président serbe Aleksandar Vučić recourent à des méthodes similaires. « Par-delà leurs étiquettes idéologiques, ces dirigeants utilisent les grands projets urbains et immobiliers comme des instruments de pouvoir politique et économique », observe M. Lutfi Dervishi, enseignant à l'université de Tirana. De ces mobilisations sont nés des liens entre organisations étudiantes, syndicales et écologistes de toute la région.

Dans son exaltation romantique des Albanais, Byron célébrait la résistance des petits peuples aux grandes puissances. Deux siècles plus tard, cette aspiration reste vive dans les Balkans.

Voir en ligne : /2026/10/OTASEVIC/70107

(1) Lire Tristan Coloma et Lindita Çela, « Géopolitique des hôtels de luxe », Le Monde diplomatique, août 2026.

(2) Eliot Brown et Vladimir Karaj, « The suspected gangster causing headaches for Kushner's Albania deal », The Wall Street Journal, New York, 8 août 2026.

(3) Lire « De Belgrade à Tirana, ces chefs d'État qui vénèrent M. Trump », Le Monde diplomatique, juillet 2026.

Pourquoi il faut réenchanter l'État

30 September 2026 at 08:48

Tandis que la croyance des Français dans la capacité des administrations à les protéger vacille, le candidat Gabriel Attal propose la suppression de cent mille postes de fonctionnaire et le Rassemblement national (RN) l'instauration d'une « règle d'or » budgétaire. La gauche en campagne s'accroche, elle, aux « valeurs » du service public. Pourtant toujours plus abstraites.

JPEG - 113.5 kio
Damir Radović. – « Demain est annulé », 2023
© ADAGP, Paris, 2026 © Damir Radović

L'affaire Lyhanna, du nom de cette collégienne retrouvée morte le 4 juin 2026, a suscité un vif émoi, puis pris une dimension politique. La découverte de l'implication dans plusieurs agressions sexuelles sur mineures du principal suspect a mis au jour des dysfonctionnements de l'institution judiciaire que connaissent nombre de services publics : des missions toujours plus nombreuses, des exigences procédurales maintenues et des moyens matériels et humains en baisse. Dans des dizaines de villes, des milliers de personnes ont manifesté contre le manque de suivi des plaintes et les défaillances de la justice. Dépassant largement les réactions habituelles liées à des affaires pénales, ce mouvement s'inscrit dans l'histoire longue des protestations qui installe la puissance publique comme interlocutrice privilégiée, tantôt pour contester son emprise, tantôt pour demander sa protection, ce qu'on pourrait appeler un rapport mobilisé à l'État.

L'ampleur des réactions à l'affaire Lyhanna a convaincu le gouvernement d'inscrire l'examen d'une proposition de loi dite « intégrale » contre les violences sexuelles et sexistes à l'Assemblée nationale. Le texte défendu par la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez comporte des dispositions relatives à la justice mais aussi à la santé ou à l'éducation. De manière plus générale, tandis que la droite fait de l'équilibre budgétaire un axe central de la campagne présidentielle, la gauche entend, elle, placer ces services publics au cœur des débats, dans le sillage de ceux qui se mobilisent pour leur défense.

Insoumis, écologistes et communistes voudraient prendre le relais de collectifs, d'associations d'usagers ou de syndicats en proposant l'augmentation du nombre de fonctionnaires, le développement des services de proximité, la création de pôles publics dans différents secteurs (transports, banque, etc.), une Sécurité sociale intégrale… Pourtant ceux qui, un peu partout sur le territoire, interpellent l'État ne veulent pas tous plus d'État. Ou, en tout cas, de l'État que la gauche tend parfois à idéaliser.

Historiquement, le rapport mobilisé à la puissance publique a d'abord revêtu la forme de révoltes liées au prix de la nourriture et de rébellions contre les ponctions fiscales : soulèvements des croquants du Quercy contre la gabelle (1624) ou de ceux du Périgord contre une taxe sur le vin (1637), révolte du papier timbré en Bretagne (1675). Ces mouvements ciblent des décisions telles que les réquisitions de grains qui privent les paysans du fruit de leurs récoltes. L'injustice de l'impôt est d'ailleurs l'un des éléments moteurs de la révolution de 1789.

Dans un monde encore très rural, paysans et petits indépendants constituent le fer de lance des rébellions contre la puissance publique ; une forte solidarité territoriale les unit face à la domination à distance exercée depuis Paris. Ces résistances s'inscrivent dans la continuité des charivaris qui vouent le dépositaire de l'autorité politique (député, préfet ou sous-préfet) à la vindicte populaire. D'autres formes de mobilisation visent le pouvoir de normalisation de l'État. Lors de la guerre des Demoiselles (1829-1832) contre le code forestier de 1827, les valléens du Couserans (Ariège) se déguisent en femmes pour harceler les gendarmes et s'opposer à toute appropriation de leur forêt (1).

Interlocuteur et adversaire

Après la révolution de 1848, la création par le gouvernement provisoire de l'impôt des 45 centimes (correspondant à une hausse exceptionnelle de 45 % des contributions directes) suscite une nouvelle révolte fiscale contre une mesure suspectée d'avantager les villes. Mais, jusqu'au milieu du XIXe siècle, chaque mobilisation se déroule là où se produit l'injustice. La contestation se déplace de l'échelle locale au niveau national avec le désenclavement des campagnes : à la différence des précédents mouvements, qui se contentaient de rejeter l'impôt, la révolte des vignerons du Midi en 1907 interpelle la République pour qu'elle intervienne face à la crise de surproduction du vin et garantisse une juste répartition des prélèvements sur tout le territoire (2).

En 1919, au terme de la première guerre mondiale, l'État accorde au mouvement social les lois sur les conventions collectives de travail ou la journée de huit heures. Le recours à la manifestation pour exiger de la puissance publique une amélioration des conditions de vie se banalise alors par le biais de défilés de plus en plus régulés et codifiés.

Les mobilisations de mai et juin 1936 installent durablement le gouvernement et l'administration comme acteurs incontournables de la relation de travail. Si les occupations d'usine visent d'abord à créer un rapport de forces favorable face aux employeurs, les mesures adoptées à la suite des accords de Matignon — hausse des salaires, limitation de la durée du travail, conventions collectives, création de délégués d'atelier — répondent à la demande de mettre fin au paternalisme et à l'arbitraire patronal. Le contrat cesse de n'être le fruit que d'une négociation interpersonnelle. Il voit son contenu garanti par la loi. À la Libération, à travers la réglementation publique des salaires, imposée par les ministres Alexandre Parodi puis Ambroise Croizat, l'État devient à la fois le tiers de confiance et l'instance d'arbitrage, notamment à l'occasion de chaque renouvellement des conventions collectives.

Plusieurs raisons expliquent les grandes grèves qui débutent en 1947. L'une des principales tient à la demande d'amélioration du niveau de vie adressée à la puissance publique, dans un contexte de blocage des salaires et de pénuries de ravitaillement. Près de deux millions de grévistes sont recensés, essentiellement parmi les cheminots, les mineurs, les métallurgistes, les dockers et les travailleurs de la chimie, avec souvent des affrontements d'une grande violence (3) : alors que le statut des mineurs de 1946 avait été salué comme un véritable progrès social, sa remise en cause à peine deux ans plus tard déclenche la colère des travailleurs concernés, qui s'estiment rejetés par les autorités. Et la férocité de la répression conforte ce sentiment.

Deux décennies plus tard, Mai 68 déferle sur tout le territoire, pour constituer l'État à la fois en interlocuteur et en adversaire. D'un côté, la grève ouvrière généralisée renforce le pouvoir syndical et relance l'aspiration à une régulation du capitalisme par la puissance publique. Les accords de Grenelle entérinent d'ailleurs d'importantes avancées, comme la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise. De l'autre, le mouvement de Mai, dans son versant étudiant, apparaît comme une « crise du consentement à l'ordre établi » (4), aux normes et aux institutions étatiques. Ainsi coexistent deux aspirations : une demande de davantage de protections et une volonté de s'émanciper de la tutelle des institutions.

JPEG - 122.2 kio
Damir Radović. – « Méduse », 2023
© ADAGP, Paris, 2026 © Damir Radović

La relation à la puissance publique des paysans se transforme également après la seconde guerre mondiale. Touchés par les crises de surproduction, les exploitants se tournent de plus en plus souvent vers elle pour demander des aides. Après la suppression de l'indexation des prix agricoles en 1958, les petits exploitants se mobilisent contre une politique de développement de l'agriculture productiviste, comme en témoigne la révolte paysanne qui éclate en juin 1961 en pays bigouden (Finistère) : renouant en apparence avec les jacqueries paysannes (urnes brûlées, barrages de routes et affrontements violents), elle marque en réalité l'avènement d'une stratégie syndicale consistant à négocier avec la puissance publique pour cogérer la politique agricole (5).

Les années 1970 clôturent un cycle au cours duquel le rapport mobilisé à l'État s'est partagé entre une tendance à s'opposer à l'ordre social qu'il promeut et la volonté de bénéficier de sa protection face aux effets du marché. Le quadrillage du territoire par un certain nombre d'institutions a progressivement encastré les services publics dans la vie quotidienne des populations, avec une particularité en France : cette présence localisée s'accompagne d'une domination à distance s'exerçant depuis un lieu où se concentrent les pouvoirs politique, économique et culturel — Paris, la capitale de tous les capitaux.

À la fin du XXe siècle, le même rapport mobilisé évolue cette fois, en réaction aux multiples dégradations du modèle social, puis face au recul des services publics. Longtemps la protection sociale a fonctionné sans que ses bénéficiaires aient véritablement conscience de son importance. Sa remise en question au nom de l'équilibre des comptes en fait un enjeu de mobilisation. Avec un moment fort : les grèves massives de l'hiver 1995 contre le plan de restructuration de la « Sécu » et contre la fin programmée des régimes spéciaux de retraite. Le gouvernement doit retirer le volet du projet sur les pensions. La très grande popularité du mouvement révèle surtout l'importance de l'attachement au service public, devenu un véritable marqueur de la culture politique nationale.

Une certaine résignation

En 2003, le projet d'aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle du privé déclenche de nouvelles manifestations colossales, avec deux millions de personnes dans la rue au plus fort du mouvement. Face à ce qui s'apparente à une « révolution conservatrice » présentant des conquêtes comme des archaïsmes et les règles libérales comme l'aboutissement du progrès et de la raison (6), ces mobilisations révèlent un attachement à un système de protections ainsi qu'à des statuts simultanément remis en cause. Tout se passe comme si la confiance dans la pérennité du contrat social avait été trahie par un État qui aurait décidé de changer les règles de façon unilatérale, en faisant abstraction des sacrifices passés et en rendant plus incertain l'avenir.

Dans la durée néanmoins, l'incapacité de ces mobilisations à contrer des réformes induisant une hausse des prélèvements ou une baisse des prestations engendre une certaine résignation, tout à fait manifeste face aux déremboursements des soins ou aux attaques contre l'assurance-chômage. Ces remises en cause, et le découragement qui les accompagne, ont fait évoluer le langage de la contestation, de la conquête de nouveaux droits à la défense d'acquis existants ; elles ont aussi entériné une nouvelle forme de rapport à l'État, cette fois centré sur la défense des services publics.

À la différence des réformes du système de protection sociale, les fermetures de ces services ne résultent pas de brutaux changements législatifs. Elles interviennent de façon insidieuse. Leur ampleur se mesure sur le long terme. Entre 1980 et 2015, les perceptions (ou centres) des impôts ont disparu dans 32 % des communes, les gendarmeries dans 14 % d'entre elles, les maternités dans près de la moitié (45 %) et les écoles primaires dans un quart (24 %) (7). Cette lente désertification fait naître un sentiment d'injustice territoriale d'autant plus fort que les suppressions de telle ou telle administration apparaissent comme des décisions arbitraires prises par des instances lointaines sans aucun contact avec les réalités locales.

La refonte de la carte militaire en 2008 a conduit le pouvoir central à privilégier une ville plutôt qu'une autre en y maintenant une caserne, sans que ces choix aient fait l'objet d'un débat public préalable. Commercy a ainsi perdu près de neuf cents emplois à la suite de la suppression du 8e régiment d'artillerie, auxquels il faut ajouter la disparition de centaines d'emplois induits ; jadis vouée à la cause militaire, cette commune de la Meuse deviendra, quelques années plus tard, un point de ralliement des « gilets jaunes ». L'absence de consultation a aussi caractérisé la réforme de la carte judiciaire mise en œuvre la même année 2008. De nombreuses villes, petites et moyennes, ont alors perdu du jour au lendemain le statut symbolique que leur conférait la présence d'un tribunal.

La défense des services publics débouche rarement sur de grandes manifestations, même à l'occasion de suppressions programmées à l'échelle du pays, comme dans les cas de la refonte des cartes militaire et judiciaire. Malgré quelques grands défilés parisiens, le mouvement des « gilets jaunes » (qui revendiquait des services publics de qualité autant qu'il critiquait la fiscalité) s'est essentiellement caractérisé par une relocalisation du politique autour des ronds-points. À cet égard, la généralisation de l'utilisation d'Internet ou des réseaux sociaux n'a pas seulement contribué à la raréfaction des lieux de sociabilité, elle facilite aussi ces mobilisations locales. Mais avec des succès variables selon les territoires et, surtout, selon les services concernés.

Souveraineté territoriale

Une suppression de centre des finances publiques ou de tribunal engendre rarement des protestations au-delà des personnels qui y travaillent. En revanche, les fermetures de gares, d'écoles, de bureaux de poste, d'hôpitaux ou de maternités suscitent davantage de manifestations. À l'annonce de la fermeture de l'un de ces services, la contestation peut prendre des formes très diverses : cortèges, rassemblements, banderoles placées devant les sites hospitaliers et à l'entrée des villes, organisation de débats, blogs, référendums improvisés ou recours au tribunal administratif. Si elle peut impliquer des syndicalistes ou des militants de gauche pour qui l'enjeu reste la poursuite d'un combat partisan, on y retrouve d'autres profils : des habitants qui, comme cet ancien maire d'un village du Grand Est, soutiennent les services publics au nom de la survie de leur territoire — « Nous arrivons à une désertification. Nous avons encore la chance d'avoir un médecin et une petite épicerie. Les habitants de nos campagnes n'ont plus de services publics. Et, bien sûr, maintenant, c'est le tour de l'hôpital. On se sent paumés… » ; mais aussi ceux, souvent des femmes, qui défendent ces services au nom de la qualité de leur accueil et de leur capacité à s'occuper de chaque personne dans sa singularité (8).

Ainsi composés, ces mouvements tendent à se fédérer autour d'un enjeu de souveraineté territoriale. Le départ des services publics précède souvent celui des commerces et activités de proximité (le cabinet médical puis le café, la banque ou la boulangerie). Le sentiment de perte de contrôle sur son propre lieu de vie se trouve redoublé : d'un côté, il progresse à mesure que les services publics se déplacent dans des pôles plus éloignés ; de l'autre, il est accentué par la multiplication de décisions prises dans des instances administratives ou politiques éloignées des lieux concernés. Avec une dimension symbolique supplémentaire pour les maternités. La naissance dans une ville est inscrite dans l'état civil des personnes et constitue un marqueur fort du lieu d'origine. Les collectifs constitués pour le maintien de maternités ont d'ailleurs été plus souvent victorieux, comme à Carhaix en 2008 : la mobilisation massive d'élus, de syndicats de salariés et d'habitants a conduit à l'abandon du projet de rattachement à l'hôpital de Brest. La composition sociale de ces collectifs ainsi que leur capacité à peser sur les rapports de forces locaux peuvent s'avérer déterminantes pour leur réussite.

Les métropoles ont, elles, plutôt bénéficié de la fusion des administrations. « À Dunkerque, on a la pollution ; à Lille, ils ont l'hôpital », nous expliquait un ouvrier d'Arcelor. Et un contribuable de La Souterraine gagnant 2 000 euros par mois acquitte, de fait, autant d'impôts que son semblable d'Auxerre — qui a, lui, accès à tous les services publics. Les grandes villes ont, pour autant, elles aussi été le théâtre de mobilisations, autour de la gestion de l'eau et, là encore, d'une volonté collective de se réapproprier le territoire où l'on vit. L'augmentation des prix, la dégradation des services et la montée en puissance du péril environnemental ont favorisé la constitution d'associations. En s'alliant avec des élus, elles ont obtenu que la gestion de l'eau potable redevienne la prérogative d'une autorité publique (Grenoble en 2000, Paris en 2010 ou encore Nice en 2014). Néanmoins, ces formes de politisation n'expriment pas non plus une confiance aveugle. Plutôt la croyance que la puissance publique sera moins indifférente que le privé aux enjeux de prix, ou environnementaux.

Tandis que la défense des services publics continue d'occuper une place centrale parmi les revendications des partis de gauche, la prise en compte de ses formes concrètes comme des profils de ceux qui s'y impliquent incite donc à nuancer sa dimension idéologique, voire sa portée politique. En mettant en avant leur ancrage territorial comme un gage de neutralité, ces mobilisations entendent surtout rassembler de façon large, mais s'empêchent du même coup de peser au-delà d'un espace circonscrit. Si elles ont d'autant plus de chances de se développer qu'elles se présentent comme un enjeu de survie pour le territoire, cette dimension locale rend improbable la construction d'un mouvement qui se déploierait à l'échelle nationale.

JPEG - 136.2 kio
Damir Radović. – « Image en lutte », 2023
© ADAGP, Paris, 2026 © Damir Radović

Du reste, loin d'être le produit d'une adhésion inconditionnelle à l'État, ces mouvements entretiennent un rapport équivoque à la puissance publique : d'un côté, un attachement affiché aux agents de première ligne et aux dispositifs de protection qui leur sont associés ; de l'autre, une défiance manifeste, voire une hostilité déclarée, à l'égard de la noblesse d'État et des autorités éloignées. La dématérialisation n'a fait qu'accentuer ce sentiment de dépossession, avec toutefois des effets différents selon la position dans l'espace social. Les catégories supérieures s'accommodent certes du repli des services en parvenant à les faire fonctionner à distance. Mais les classes moyennes et populaires les considèrent, elles, comme des entités inhumaines au bénéfice des autres, les assistés, les immigrés. Le Rassemblement national (RN) s'emploie depuis longtemps à politiser cette « révolte du ressentiment » dont parlait déjà Pierre Bourdieu.

À tout cela s'ajoute le désenchantement de ceux qui font fonctionner au quotidien le service public, sur lequel le RN capitalise aussi. Le soutien aux candidats de ce parti est ainsi passé de 9 % en 2007 à 28 % en 2022 parmi les agents de la fonction publique d'État, de 12 % à 36 % chez les agents territoriaux (9). La dégradation des conditions de travail et la conviction de ne plus être ni compris ni protégés par leur hiérarchie ont nourri la défiance à l'égard de la puissance publique. Ce sentiment pourrait expliquer le revirement vers des mouvements politiques valorisant l'autorité d'un État fort d'un électorat historiquement ancré à gauche. D'autant plus que les mobilisations organisées par les fonctionnaires de terrain et leurs organisations syndicales pour s'opposer à la « destruction d'une civilisation associée à l'existence du service public » (10) ont été nombreuses mais très peu entendues.

Les grands médias accordent davantage de considération, à celles d'une haute fonction publique (diplomates, magistrats…) longtemps indifférente aux effets du grand démantèlement sur les agents et les usagers (11). Si certains cadres supérieurs du public n'ont pas hésité à tirer parti individuellement des transformations de l'État, d'autres tentent désormais de résister à sa remise en cause généralisée, par exemple au sein de Nos services publics. Créé en avril 2021, ce collectif publie des rapports pour « retrouver le sens qui fonde le service public et ses missions au quotidien ». Sa plus récente enquête, réalisée auprès de plus de vingt mille agents, montre que le rationnement des moyens comme la dégradation des conditions de travail accentuent le hiatus entre la conviction de n'avoir plus les moyens d'accomplir sa mission et le refus de se satisfaire de cet empêchement (12).

Les pouvoirs publics, eux, s'emploient à éteindre les conflits autour de l'avenir des services publics, en arguant que leur redéploiement correspondrait aux évolutions des nouvelles technologies, ou que leur concentration dans les grandes métropoles serait gage de plus grande qualité. Parallèlement, ils ont fait droit à la mobilisation des classes dominantes : ainsi, pour s'approprier des missions d'intérêt général en lieu et place de l'État, la philanthropie se développe. Elle permet aux ménages fortunés, ou aux entreprises, de s'acquitter de leurs obligations fiscales en choisissant des causes à financer. Entre l'adoption en 2003 de la loi dite « Aillagon » — du nom de M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture de Jacques Chirac (2002-2004) — et 2023, le nombre de mécènes individuels a été multiplié par trois, passant de 1,3 à 5,4 millions, et le montant des dons déclarés par les entreprises quasiment par huit (13). En facilitant cette forme de solidarité privée — promue par des lobbys comme Admical (14) —, les gouvernants font d'une pierre deux coups : ils entérinent la réduction des dépenses publiques et satisfont la revendication des plus riches de pouvoir gérer la société au nom du « bien commun », en lieu et place d'une action publique financée par l'impôt.

Retour des œuvres sociales ?

Le 2 juillet 2026, au terme d'une cérémonie à l'hôtel des Invalides, M. Bernard Arnault a ainsi officialisé un don de 50 millions d'euros à l'École polytechnique, comblant de joie le premier ministre. « Il faut décloisonner le civil et le militaire, le privé et le public, et non ressusciter les vieilles querelles », a alors déclaré M. Sébastien Lecornu. Le brouillage de la frontière entre public et privé apparaît comme le meilleur moyen d'invisibiliser les renoncements du premier. Lorsqu'elle est tournée vers de grandes causes consensuelles, comme la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris après l'incendie de 2019, la philanthropie peut devenir un moyen de souligner les insuffisances de l'administration : derrière la volonté de remplacer l'impôt par une contribution volontaire, il y a la conviction que l'État gère mal l'argent qu'il prélève et que ceux qui sont au plus près du terrain économique savent mieux le dépenser. La philanthropie se tourne aussi de plus en plus souvent vers le financement d'œuvres dites « sociales », couvrant des domaines tels que l'éducation, la formation, l'insertion professionnelle ou la lutte contre la pauvreté. À la différence des services étatiques accessibles à tous les publics, cette forme de paternalisme cible les « pauvres méritants », ainsi incités à se démarquer des fractions les plus précarisées des classes populaires — et à nourrir une défiance plus grande encore à l'égard de l'État et de sa légitimité à redistribuer les richesses.

La mise en faillite des services publics et la fuite en avant pour confier leurs missions au privé rendent d'autant plus impérieuses les mobilisations pour leur avenir. Mais, en France, ce rapport mobilisé à l'État a donc toujours été marqué par son ambivalence, partagé entre une demande toujours très forte pour bénéficier de sa protection et une volonté de s'émanciper de la puissance publique, ainsi que par le ressentiment né d'un centralisme étatique vieux de plusieurs siècles. À cela se combine aujourd'hui, au sein de larges secteurs de la population, la défiance envers une autorité étatique dans laquelle on ne croit plus, ou on ne se reconnaît plus. Y compris au sein même de l'administration, chez des agents qui ont pourtant vocation à incarner et à défendre l'intérêt général.

La gauche aurait donc tort de croire qu'il suffit de brandir la défense des services publics dans un geste de générosité de la capitale en faveur des zones déshéritées. Il paraît impossible de construire un projet qui puisse rallier les classes populaires rurales, les minorités discriminées et toutes les catégories déçues par la puissance publique sans prendre la peine de réenchanter l'État. D'abord, bien sûr, en restaurant la justice fiscale et en relégitimant la cotisation sociale, mais aussi en rendant davantage visible tout ce que fait la puissance publique et que la population trop souvent ignore — par exemple le financement de 75 % des dépenses d'éducation et de 80 % de l'offre de soins… Ce réenchantement commande, aussi, d'en finir avec les choix systématiquement dictés aux territoires par Bruxelles, Paris ou les métropoles régionales, en inventant de nouvelles formes de délibération, comme le revendiquaient les « gilets jaunes ». Pour démocratiser, vraiment, les choix qui touchent à l'avenir des services publics.

Voir en ligne : /2026/10/SPIRE/70063

(1) Peter Sahlins, The War of the Demoiselles in Nineteenth-Century France, Harvard University Press, Cambridge, 1994. Selon une autre hypothèse, le nom de la révolte ferait référence aux fées pyrénéennes, les hadas, auxquelles les paysans attribuaient les attaques. Cf. Isaure Gratacos, Fées et gestes. Femmes pyrénéennes : un statut social exceptionnel en Europe, Privat, Toulouse, 1987.

(2) Charles Tilly, La France conteste, de 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986. Cf. aussi Nicolas Delalande, Les Batailles de l'impôt. Consentement et résistance de 1789 à nos jours, Seuil, Paris, 2014.

(3) Marion Fontaine et Xavier Vigna, « La grève des mineurs de l'automne 1948 en France », Vingtième Siècle, vol. 1, n° 121, Paris, 2014.

(4) Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal (sous la dir. de), Mai-juin 1968, Éditions de l'Atelier, Paris, 2008.

(5) Nathalie Duclos, Les Violences paysannes sous la Ve République, Economica, Paris, 1998.

(6) Pierre Bourdieu, « Le mythe de la mondialisation et l'État social européen », dans Contre-feux, Raisons d'agir, Paris, 1998.

(7) Aleksandra Barczak, Thibault Courcelle, Mohamed Hilal et Aurelio Labat « Présence des services dans les territoires : quelles évolutions et représentations ? », dans Thibault Courcelle, Ygal Fijalkow et François Taulelle (sous la dir. de), Égalité, accessibilité, solidarité : les renoncements de l'État. Services publics et territoires ruraux, Le Bord de l'eau, Carignan-de-Bordeaux, 2024.

(8) Joseph Hivert et Alexis Spire, « Face au retrait de l'État. La valeur territoriale des ressources politiques dans les mobilisations pour les services publics », Politix, vol. 35, n° 137, Paris, 2022.

(9) Luc Rouban, La Vraie Victoire du RN, Presses de Sciences Po, Paris, 2022.

(10) Pierre Bourdieu, « Contre la destruction d'une civilisation », dans Contre-feux, op. cit.

(11) Lire Simon Arambourou et Grégory Rzepksi, « La réforme dévore ses enfants », Le Monde diplomatique, décembre 2022.

(13) Sonia de La Provôté et Colombe Brossel, « Rapport sur les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé » (PDF), n° 860, Sénat, Paris, enregistré le 7 juillet 2026.

(14) Lire Johan Popelard, « Joies troubles du mécénat », Le Monde diplomatique, janvier 2013.

À São Paulo, les sans-terre à la conquête des populations urbaines

JPEG - 134.5 kio
Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Au cœur de São Paulo, l'immense parc Água Branca s'anime en cette matinée ensoleillée de fin de semaine. Joggeurs et parents avec poussettes se pressent autour de stands de bananes, de mangues, de chocolats et de noix de cajou. Ces produits sont proposés par des centaines de paysans du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), arrivés de tout le pays quelques jours plus tôt. Depuis sa fondation, en 1984, les quelque deux millions de membres revendiqués de l'organisation militent pour une réforme agraire au Brésil, en occupant des terres pour les cultiver jusqu'à obtenir leur régularisation par l'État.

« J'ai vendu beaucoup de goyaves ! » Derrière son étal, Mme Jacqueline Souza est satisfaite. L'agricultrice a enduré deux jours de bus pour rejoindre la mégapole. Elle vit et produit depuis dix-huit ans dans une ferme située dans l'État de Pernambouc, à plus de deux mille kilomètres de São Paulo, dans le nord-est du pays. Comme les autres militants présents ce jour-là, elle n'a pas entrepris un tel voyage seulement pour écouler ses fruits et légumes.

Lancée en 2015, la Foire nationale de la réforme agraire du MST attire des centaines de milliers de visiteurs à chaque édition. Le mouvement rural s'appuie sur cet événement pour sensibiliser les citadins à sa cause et engranger leur soutien au cœur du poumon économique et financier du Brésil. « Beaucoup de gens pensent que les sans-terre sont des vagabonds, alors que nous travaillons et produisons sur les terres que nous occupons. Il est donc important de montrer au plus grand nombre notre réalité », explique Mme Souza.

Selon le dernier recensement de l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) (1), 1 % des propriétaires terriens détiennent 47,6 % de la superficie rurale du pays. Pourtant, malgré ces inégalités foncières criantes, le MST est loin de faire l'unanimité. Un sondage publié par deux médias de droite, Crusoé et O Antagonista, affirme ainsi que 66 % des Brésiliens s'opposeraient aux revendications de l'organisation (2).

Mouvement criminel contre la propriété privée

La mauvaise image du MST est la conséquence de campagnes de dénigrement systématiques, orchestrées par l'extrême droite. Soutenu par le secteur de l'agro-industrie, qui pèse un quart du produit intérieur brut (PIB) brésilien et s'appuie sur un puissant lobby au sein du Congrès (Chambre des députés et Sénat) (3), ce courant politique dépeint les sans-terre en mouvement criminel menaçant la propriété privée. Un discours largement relayé par les médias nationaux.

Même le New York Times fait sien ce récit. Le 30 avril 2023, le quotidien titrait : « Si vous n'exploitez pas votre terre, ces marxistes pourraient vous la prendre (4) ». En réalité, les occupations du mouvement se fondent sur la loi. Ses membres ciblent uniquement des parcelles éligibles aux critères d'expropriation publique définis par l'article 184 de la Constitution. Ce dernier dispose que l'État peut « procéder à l'expropriation », à des fins de réforme agraire, de « biens ruraux qui ne remplissent pas leur fonction sociale » — c'est-à-dire des terres insuffisamment productives, qui ne respectent pas les droits des travailleurs ou ne garantissent pas la préservation des ressources naturelles (5).

En campagne électorale, l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2023) avait même qualifié les sans-terre de « marginaux qui doivent être traités comme des terroristes », encourageant les propriétaires terriens à « se défendre » armes à la main. « Ils [les membres du MST] envahissent [une propriété]  ? Alors on ouvre le feu ! », avait-il lancé (6). Selon la Commission pastorale de la terre (CPT), créée sous la dictature militaire par la Conférence nationale des évêques du Brésil, soixante-quatre membres de l'organisation ont été tués depuis 1985 au cours de conflits agraires (7).

JPEG - 127.3 kio
Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

« Confrontés à d'énormes intérêts politiques et économiques, ainsi qu'à de puissants pouvoirs médiatiques et idéologiques, nous avons compris une chose : nous ne réussirons pas à imposer la réforme agraire sans alliances avec de larges secteurs des classes ouvrière et moyenne », analyse M. Gilmar Mauro, coordinateur national du MST. Le dirigeant est convaincu que « la lutte pour la terre se mène à la campagne, mais se gagne en ville ».

À plus petite échelle, la foire de São Paulo se décline dans plusieurs États du pays. Le mouvement a également ouvert, depuis 2016, des points de vente pour ses produits agricoles dans vingt-quatre villes, parmi lesquelles Brasília, Porto Alegre et Rio de Janeiro. Dans certaines métropoles, les militants livrent des paniers à domicile et organisent des visites pour leurs clients dans les assentamentos rurais (« implantations rurales »). Ainsi, ils peuvent découvrir comment les paysans vivent, s'organisent et cultivent la terre.

Lors de la pandémie de Covid-19, le MST a également organisé des récoltes collectives pour les quartiers populaires. Dans ces zones, la faim s'était dramatiquement aggravée en raison de la gestion désastreuse de la crise sanitaire par le gouvernement Bolsonaro. Entre le premier trimestre 2019 et la fin 2021, le nombre de Brésiliens touchés par l'insécurité alimentaire a bondi de 25,6 millions à 29,2 millions, d'après une étude de la Fondation Getulio Vargas (8).

Le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine

Pour M. Mauro, mobiliser autour de l'alimentation est plus efficace que la « pratique classique des rassemblements de la gauche, avec une sono installée sur un camion, une estrade et des personnes qui prennent la parole, car tout le monde s'en est lassé ». Il estime que « les problèmes climatiques et sanitaires causés par l'agro-industrie rendent la jeunesse plus sensible à l'agroécologie ». La promotion de ce modèle agricole fait figure de priorité pour le mouvement depuis son congrès de 2014. Le MST est ainsi devenu le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine. Une orientation en phase avec l'opinion : aujourd'hui, 79 % des Brésiliens se déclarent très préoccupés par les aliments ultra-transformés, et 72 % d'entre eux s'inquiètent de l'usage massif des pesticides par l'agro-industrie (9).

La stratégie du mouvement porte ses fruits. D'une édition à l'autre, la popularité de la foire grandit. En 2015, la première édition avait attiré 150 000 visiteurs, soit moitié moins qu'en 2025 (10). Les stands séduisent bien au-delà des partisans du MST. « Je trouve ce marché sensationnel ! », s'enthousiasme Mme Maria Gomes. Venue avec son mari, cette esthéticienne découvre pour la première fois l'événement. Son sac déborde de farine de maïs et de miel. « Je ne soutiens pas les occupations du MST, confie-t-elle. Mais ici, je vois leur action sous un autre angle. Manger “naturel” et préserver ma santé est prioritaire. C'est pourquoi je pense que nous devons valoriser ces petits producteurs qui travaillent dur. »

L'aspiration des citadins à mieux se nourrir rapproche le MST de ces populations. Le mouvement séduit également de nouveaux publics grâce à la culture. « Au MST, nous accordons beaucoup de valeur à ce que nous appelons la “mystique”, c'est-à-dire la fête, la musique, la joie, les spectacles et les traditions de chaque région. Cela occupe une place centrale dans nos activités et nos mobilisations », explique Mme Marina dos Santos. Ancienne dirigeante du mouvement, elle a été élue députée à l'Assemblée de l'État de Rio de Janeiro en 2022 sur les listes du Parti des travailleurs (PT). Pour elle, « ces pratiques culturelles fédèrent au-delà des appartenances sociales ».

JPEG - 110.8 kio
Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Chaque événement organisé par le MST combine vente des produits du mouvement, concerts, débats politiques, rencontres avec des intellectuels engagés… Les thèmes abordés s'inscrivent au cœur des mobilisations militantes : environnement, droits des LGBTQ +, féminisme, éducation, santé, logement, etc. « Le MST diversifie les sujets sur lesquels il se positionne et son répertoire de luttes. Il combat ainsi les discours qui cherchent à le réduire à une organisation dont le seul but serait de s'approprier indûment des biens privés », explique Joana [Tereza Vaz de] Moura, spécialiste du mouvement à l'université fédérale de l'État du Rio Grande do Norte (UFRN).

Ainsi, le MST s'impose de plus en plus comme un espace de contre-culture, capable d'attirer vers lui des sympathisants initialement peu sensibles à la revendication agraire. « Soutenir le mouvement devient un marqueur politique et culturel, et finit par incarner une certaine posture contre-hégémonique dans la société », analyse la chercheuse. En témoigne, surtout à Rio de Janeiro et à São Paulo, la popularisation de la casquette rouge emblématique du mouvement.

Portant son emblème — une carte du Brésil verte sur laquelle se découpe un couple de paysans, machette brandie en signe de lutte —, ce couvre-chef a conquis la jeunesse urbaine. Il se repère fréquemment dans les cercles de samba, les lieux culturels et les bars branchés.

Criminalisation par la droite et l'extrême droite

Si cette stratégie étend l'influence du MST au-delà des campagnes, elle n'a, pour l'heure, pas donné de résultats politiques. Malgré le retour au pouvoir M. Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») en 2023, un allié historique des sans-terre, le mouvement se heurte aux mêmes difficultés pour faire aboutir ses revendications. Le président de gauche doit composer avec un Congrès majoritairement acquis à l'agro-industrie et à l'extrême droite, l'obligeant à de constantes concessions. « Les ressources destinées à la réforme agraire sont dérisoires », déplore ainsi M Mauro.

En 2025, le budget alloué aux acquisitions et expropriations foncières a plafonné à 406 millions de reais (environ 64 millions d'euros). Un montant dérisoire face aux besoins. L'Association brésilienne pour la réforme agraire (ABRA) estime en effet qu'il faudrait 6,5 milliards de reais (environ 1 milliard d'euros) afin d'installer dignement les 122 000 familles qui campent toujours dans une grande précarité (11).

Par ailleurs, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat face au sénateur Flávio Bolsonaro, le fils aîné de M. Jair Bolsonaro, n'a rien pu faire pour empêcher la criminalisation du MST par la droite et l'extrême droite.

Dès la première année de son mandat, le 17 mai 2023 précisément, les représentants de l'agro-industrie au sein du pouvoir législatif ont lancé une commission d'enquête parlementaire sur de prétendus financements irréguliers liés aux occupations du mouvement. Le rapport des parlementaires exigeait la mise en examen de dix personnes et qualifiait le MST de « faction criminelle ». L'initiative s'est toutefois soldée par un échec quelques mois plus tard, en septembre.

Faute de quorum, le document n'a jamais été soumis au vote. Pourtant, ses rédacteurs ont atteint leur but : le discrédit qu'ils ont jeté sur le mouvement auprès de l'opinion publique a contribué à dissuader le gouvernement de mettre en œuvre une politique ambitieuse de répartition des terres.

Voir en ligne : /2026/10/CORREA/70053

(1) « Censo agropecuário 2017 », site de l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE).

(2) Duda Teixeira, « 66 % dos brasileiros são contra o MST », Crusoé, 19 avril 2025.

(3) Le Front parlementaire de l'agriculture et de l'élevage (Frente Parlamentar da Agropecuária, FPA) revendique 345 sièges sur 594 au Congrès (297 députés et 48 sénateurs), site du FPA.

(4) Jack Nicas, « If you don't use your land, these Marxists may take it », The New York Times, New York, 30 avril 2023.

(5) Constitution fédérale brésilienne, site de la présidence de la République.

(6) Jeferson Ribeiro, « Bolsonaro quer tipificar invasão de propriedade por MST e MTST como prática terrorista », O Globo, Rio de Janeiro, 21 mai 2018 ; lire aussi Anne Vigna, « Retour de la violence politique au Brésil », Le Monde diplomatique, mai 2018.

(7) « Massacres no campo », site de la Commission pastorale de la terre (CPT).

(8) Marcelo C. Neri, « Insegurança Alimentar no Brasil : Pandemia, Tendências e Comparações Globais », site de la Fondation Getulio Vargas, mai 2022.

(9) « Voz do Consumidor 2025 », étude de la société d'expertise-conseil PwC Brasil, septembre 2025.

(10) « Feria del MST atrajo 170 mil personas a São Paulo », Brasil de Fato, São Paulo, 7 mai 2017.

(11) « A urgência da Reforma Agrária no Brasil », site du Mouvement des sans-terre (MST), 18 juillet 2025.

Sandis-khor

15 September 2026 at 18:04
PNG - 8.6 kio

Désigne celui ou celle qui boit de la Sandis, une marque de jus de fruits bon marché distribuée gratuitement dans les manifestations organisées par les autorités. Personne perçue comme soutenant le pouvoir par opportunisme. Équivalent de l'expression arabe « khobziste », de khobz (« pain »), qui fait référence à ceux qui soutiennent le régime pour pouvoir manger.

Voir en ligne : /mav/209/A/69950
❌