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« L'Ami du peuple » de Gwangju

29 October 2026 at 17:13
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Hong Seong-dam. — illustration pour le « Bulletin des militants », date inconnue

La Révolution française avait L'Ami du peuple, la Russie bolchevique Iskra, les communistes chinois Le Quotidien de la Libération… En Corée du Sud, le journal du soulèvement de Gwangju, qui dura du 18 au 27 mai 1980, s'appelait Le Bulletin des militants. Il fut publié et diffusé par Yoon Sang-won, un syndicaliste de 29 ans, et ses camarades pendant la révolte contre le coup d'État militaire du général Chun Doo-hwan.

Gwangju fut la seule ville à lui opposer une résistance, lors de l'unique soulèvement armé qu'ait connu la Corée du Sud depuis la guerre qui déchira la péninsule entre 1950 et 1953. Étudiants et travailleurs s'unirent durant cinq jours pour prendre la ville, cinq autres pour la tenir, avant d'être écrasés. En 2023, après une nouvelle série d'enquêtes officielles, le gouvernement a estimé le nombre de morts à 166, tandis que 179 personnes demeurent portées disparues.

L'histoire du Bulletin des militants, qui ne dura que sept jours, est celle d'une langue qui se libère et s'invente dans le feu de l'événement. Le premier numéro paraît le 21 mai (sous le titre initial de Bulletin de la démocratie), trois jours après le début des manifestations de rue, auxquelles les parachutistes répondent par la violence. La veille, les journaux locaux ont cessé de paraître, pris entre la censure militaire et les protestations croissantes contre leur couverture défaillante (dans les faits, largement censurée) des événements. La nuit précédente, au terme de quatre jours et quatre nuits de gaz lacrymogènes, de répression et d'agressions à l'arme blanche commises par les militaires, les manifestants prennent le dessus pour la première fois, lorsque quelque deux cents chauffeurs de taxi et de bus percent le cordon des forces gouvernementales avec leurs véhicules.

Le 21 mai est l'un des jours les plus marquants du soulèvement. Les parachutistes ouvrent le feu sur les manifestants qui se pressent sur Geumnam-ro, la plus grande avenue de la ville, tuant au moins cinquante-quatre civils non armés. Après la fusillade, de jeunes manifestants s'emparent d'armes à feu dans les arsenaux de la ville. La Corée du Sud est à l'époque une société fortement militarisée : après le service militaire obligatoire, tous les hommes valides sont enrôlés dans une vaste force de réserve. Alors que certains, furieux, prennent les armes, d'autres prennent la plume pour créer un journal autour de Yoon Sang-won.

Ce dernier s'engage dans le mouvement étudiant alors qu'il fréquente un établissement d'enseignement supérieur local. Après avoir obtenu son diplôme, en 1978, Yoon décroche un emploi dans une banque, une situation particulièrement enviable pour un jeune homme de Gwangju. Mais il renonce bientôt à une carrière lucrative pour se consacrer à la syndicalisation des ouvriers dans un pôle industriel, où les salaires ne représentent que la moitié de la moyenne nationale.

À la mi-1979, il commence à diriger une école du soir pour les ouvriers, baptisée « L'Incendie ». Ce sont les étudiants et les tuteurs de l'établissement qui produiront et diffuseront plus tard le bulletin. À l'époque, les machines à écrire coûtent une fortune. La production est lente, laborieuse et clandestine. Yoon et un autre tuteur rédigent la plupart des articles. Park Yong-joon, un étudiant de l'école âgé de 19 ans et cireur de chaussures, connu pour son écriture soignée, utilise un stylet pour recopier les articles mot à mot sur trois feuilles de papier stencil au format A2. Quatre personnes utilisent ensuite des rouleaux pour produire environ six mille exemplaires de chaque numéro.

Le Bulletin paraît de manière irrégulière. Le 22 mai, alors que des milliers de manifestants chassent les forces d'élite envoyées par le gouvernement, les deuxième et troisième numéros paraissent à une demi-journée d'intervalle. Le deuxième numéro fait immédiatement état de l'émergence de milices armées se rassemblant dans le parc de la ville. Il se lit comme un ensemble de slogans et d'instructions de combat. « Militants de la démocratie, donnons tout ce que nous avons », proclame le titre à la une. La publication appelle les milices à recruter davantage de membres et à mettre en place des défenses, quartier par quartier, tout en rendant compte des derniers mouvements connus des parachutistes.

Dès le troisième numéro, Le Bulletin appelle à la rescousse les réservistes de l'armée, formés au maniement des armes à feu. Il insiste pour que les munitions ne soient pas gaspillées. Les rédacteurs utilisent le journal pour organiser l'utilisation des véhicules saisis : « Attribuons une mission à chaque véhicule ! »

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Page du cinquième numéro du « Bulletin des militants ».

Le quatrième numéro a bien été publié, mais aucun exemplaire n'est parvenu jusqu'à nous. À partir du cinquième numéro, Le Bulletin des militants devient un outil de mobilisation des citoyens, les exhortant à participer aux rassemblements de masse organisés quotidiennement devant la préfecture. Sa diffusion ne se limite plus au centre-ville : Yoon Sang-won prend la tête d'un convoi d'une dizaine de véhicules réquisitionnés pour distribuer des exemplaires jusque dans les quartiers les plus reculés.

Le journal disparaît au moment où le mouvement atteint son paroxysme. Le 26 mai, son dixième et ultime numéro est imprimé sur une machine à stencil électrique. La veille, Yoon Sang-won et ses camarades ont expulsé de la préfecture les dirigeants qui venaient de négocier la reddition sans condition. « Nous ne reconnaîtrons pas comme notre gouvernement celui dirigé par Chun Doo-hwan et sa clique putschiste, peut-on lire dans la dernière édition. Soldats, qui servez-vous désormais ? »

Le Bulletin ne contient plus de directives ni de comptes rendus. Il appelle simplement ceux qui en possèdent un exemplaire à le diffuser aussi largement que possible. Une chose manque pourtant : l'appel à se battre jusqu'à la victoire — jusque-là, sa marque de fabrique. Tout le monde sait que le soulèvement est sur le point de s'achever dans un nouveau massacre. Appeler chacun à lutter « jusqu'au bout » reviendrait à appeler les insurgés à mourir : Yoon Sang-won s'y refuse. À l'aube du 27 mai, il est assassiné.

À Gwangju, des bustes et des fresques murales célèbrent sa mémoire, mais l'immeuble où était fabriqué Le Bulletin des militants risque aujourd'hui d'être démoli pour laisser place à des tours d'appartements.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Renaud Lambert.)

Voir en ligne : /2026/11/SEOL/70129

En Corée, une multiprise payée 115 euros au lieu de 29 : des internautes débusquent des millions d’euros de surfacturations en six jours

Un téléphone filaire vendu moins de 50 000 wons dans le commerce a été acheté 182 000 wons par l’administration, soit environ 122 euros pour un appareil qui en vaut une trentaine. Une multiprise disponible autour de 10 000 wons a été payée 200 000 wons, vingt fois son prix... En Corée du Sud, une opération citoyenne met au jour des milliers de contrats suspects. Au 18 octobre 2026, les surcoûts repérés atteignaient 1 141,8 milliards de wons, soit environ 760 millions d’euros. De quoi poser une question embarrassante à notre administration: pourquoi nos citoyens ne pourraient-ils pas exercer le même contrôle sur l’argent public ?

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Le Reform Party, formation d’opposition, a lancé le 12 octobre une opération intitulée « 50 000 milliards de wons à retrouver ». Elle court jusqu’au 25 octobre. Le principe tient en une phrase : la base des marchés publics est ouverte à tous, et chacun peut l’éplucher.

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Des prix extravagants révélés par les données ouvertes

Du 12 au 25 octobre 2026, le Reform Party, parti d’opposition sud-coréen, organise une campagne baptisée « 50 000 milliards de wons à retrouver », soit environ 33 milliards d’euros. L'objectif est de permettre aux citoyens d’analyser KONEPS, la plateforme nationale des marchés publics, à la recherche de prix anormalement élevés. Dix millions de wons, environ 6 700 euros, doivent être répartis entre les participants selon la valeur de leurs découvertes validées.

Au 18 octobre à 16 heures, les recherches avaient fait ressortir plus de 18 860 contrats conclus au-dessus des prix du marché, pour un montant cumulé de 1 141,8 milliards de wons, soit près de 760 millions d’euros. Parmi les exemples cités, un téléphone filaire vendu moins de 50 000 wons dans le commerce aurait été acheté 182 000 wons, environ 121 euros. Une multiprise estimée à 50 000 wons aurait coûté près de 200 000 wons, soit 133 euros. Certains produits disponibles autour de 10 000 wons auraient été payés au moins trente fois leur prix courant.

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La transparence contre l’opacité administrative

L’initiative revient à Lee Jun-seok. Il affirme avoir passé en revue 1,05 million d’articles, 2,8 millions de demandes de livraison et environ 130 000 milliards de wons de contrats, soit près de 75 milliards d’euros. Son verdict : 562,8 milliards de wons gaspillés, environ 330 millions d’euros. Les internautes, eux, ont déjà doublé ce chiffre en quelques jours. Ces surcoûts restent à valider au cas par cas, mais l’ordre de grandeur interroge. Ces écarts de prix n’ont pas été détectés par l’administration acheteuse, qui disposait pourtant des mêmes données et de bien plus de moyens. Il a suffi de les exposer à des regards extérieurs, motivés par un prix modeste, pour que la facture apparaisse.

Reste la question que le lecteur français se posera de lui-même. Chez nous, qui a le droit de consulter, d’exploiter et de croiser les données de la commande publique ? Et qui a intérêt à ce que l’on n’y regarde pas de trop près ? L’Union des groupements d’achats publics (UGAP) a ainsi refusé de communiquer des informations sur l’identité des acheteurs et le lien avec les commandes passées, couverts par ce secret. Un tribunal administratif a même dû ordonner à l’UGAP de transmettre certains documents, jugeant son refus illégal.

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Plus largement, Transparency International France dénonce la onzième hausse des seuils de publicité préalable depuis 2008, qui fait basculer toujours plus de marchés publics dans l’opacité et alimente les risques de corruption. L’argent public n’appartient ni aux administrations ni aux fournisseurs : il provient des contribuables. Lui rendre des comptes ne devrait pas être une faveur accordée aux citoyens, mais une obligation permanente. Le contribuable paie, mais n’a pas le droit de regarder. Le contribuable coréen, lui, a au moins le droit de chercher.

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