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La dislocation de l'Occident

Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l'alliance des démocraties libérales. Qu'y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L'historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s'interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l'autoritarisme dans les pays ciblés par l'Occident.

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Eduard Potapenkov. – « The Show Goes On » (Le spectacle continue), 2024
© Eduard Potapenkov - @ed_potapenkov

Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l'homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l'approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d'usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l'affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d'un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l'Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n'a pas de précédent historique.

On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l'Italie sortit en 1915 de l'alliance qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l'entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l'associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».

Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l'effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d'idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l'allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l'Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l'attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».

Lorsque l'on dit M. Trump capable de s'allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d'une guerre mondiale ? Le nombre de morts n'apparaît suffisant qu'en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l'action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique

Aujourd'hui, les chevaliers européens de l'Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d'antan.

Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l'affrontement va bouleverser l'équilibre du monde. La défaite en cours de l'Occident découle d'une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d'une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l'Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d'armes, et de loin. Nous retrouvons ici l'équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l'affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d'apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?

Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L'alliance de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l'un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu'est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?

Dans le cas de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d'États, et même, fondamentalement, d'États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.

On leur trouve d'ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d'hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l'organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s'y opposent.

Une hypothèse politique terrifiante

Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L'athéisme chinois, l'orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d'un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L'intensité du contrôle de l'État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d'une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s'équilibrer les unes les autres sous l'autorité d'un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s'épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l'avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l'Iran et le camp conservateur du pays. L'agression remet sans cesse le sentiment national au service de l'autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l'attaque américano-israélienne.

C'est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l'Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n'est pas aussi puissant qu'on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c'est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s'explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n'est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.

Une idée me vient. Et si le renforcement de l'autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L'État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu'au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d'hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.

Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d'États-nations souverains serait tout à fait ridicule.

D'abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l'Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l'État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu'il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l'Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l'Allemagne), n'a plus de souveraineté économique. L'élection présidentielle qui approche ne sera qu'une comédie si l'appartenance à l'Union interdit d'avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d'un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l'arme nucléaire.

Considérons schématiquement mais dans son ensemble l'Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d'adhésion à l'Europe et à l'atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l'Iran.

Le bloc occidental, c'est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l'OTAN — l'espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l'idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s'y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d'orientation, dans le domaine géopolitique notamment.

Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l'échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l'élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu'avec l'engagement industriel de l'Allemagne une guerre d'usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l'ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d'aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s'intensifient. L'espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu'à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l'opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L'épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l'industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d'urgence (phase 3). Le détroit d'Ormuz est bloqué, l'économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l'année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d'échecs, les Russes acceptent à nouveau d'aider le président américain dans son tour d'illusionniste.

Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l'affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l'Europe : là est la blague.

Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l'innovation, représentent l'état ancien du système. L'actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l'innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n'ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l'Europe. Ils sont le parti américain d'autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C'est donc au nom de l'Amérique d'autrefois que les peuples d'Europe continuent la guerre.

Voir en ligne : /2026/11/TODD/70200

(1) Identité, privilèges et nom de famille se transmettent de père en fils.

(2) Sur les causes et les effets de ce renoncement, lire L'Illusion économique, Gallimard, Paris, 1998, et Après la démocratie, Gallimard, 2008.

(3) Cf. La Dislocation, op. cit.

Le bateau ivre européen

Depuis le tarissement du soutien américain à l'Ukraine, l'Union européenne a décidé de subvenir seule aux besoins de Kiev. Mais les États membres en ont-ils les moyens ? Tenus en marge des négociations, engagés dans un grand réarmement en vue d'un conflit sans fin avec la Russie, ils pourraient à présent redouter qu'un arrêt des hostilités expose leur absence de stratégie.

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Jérôme Bosch. – « La Nef des fous », vers 1500
© Musée du Louvre

Jusqu'où peut aller l'écart entre les faits et les discours des autorités, autrement dit, le déni politique (1) ? Longtemps cantonnée, en Occident, aux régimes totalitaires, la question se pose désormais à propos de l'Union européenne. Certes, ses dirigeants avaient déjà fait la preuve de leur capacité à maintenir un cadrage idéologique de plus en plus désajusté par rapport aux réalités politiques. Après les référendums perdus sur le traité constitutionnel européen en 2005 en France et aux Pays-Bas, la « démocratie » européenne a contourné le rejet populaire massif en toilettant légèrement son projet de sanctuarisation du néolibéralisme.

Vingt ans plus tard, MM. Friedrich Merz et Emmanuel Macron, Mmes Ursula von der Leyen et Kaja Kallas relèvent un autre défi : faire consentir les peuples à une militarisation illimitée, financée par la réduction drastique des dépenses sociales et écologiques sur fond d'endettement massif des États. Mais comment convaincre les habitants du Vieux Continent d'accepter une dégradation de leurs conditions de vie ? Comment leur faire admettre qu'à ce prix seulement naîtra une Europe libre, démocratique et renforcée par une Ukraine rétablie dans ses frontières de 1991 ?

Selon les mots de M. Macron lors d'une conférence conjointe avec le président Volodymyr Zelensky le 17 novembre 2025, « l'Union européenne devra continuer d'apporter à l'Ukraine un soutien financier prévisible et stable à long terme. Nous y parviendrons, y compris, s'il le faut, en explorant les voies nouvelles, comme nous avons su le faire dans d'autres cas quand la situation l'exigeait. Je pense en particulier à l'endettement commun dans le contexte de la pandémie » de Covid-19.

Comme le suggèrent les mobilisations actuelles en France, parier que le coût social du soutien à la guerre et au « grand réarmement » n'entamera ni l'adhésion au projet politique européen ni la popularité des dirigeants qui le portent semble de plus en plus illusoire. Comme un crépi trop vite posé, le récit héroïque élaboré depuis l'invasion russe de l'Ukraine s'effrite : pris séparément, chacun de ses éléments comporte une part de crédibilité ; mais l'ensemble présente un tel écart avec la situation qu'il ne tient pas. L'Europe se prétend engagée dans une lutte existentielle face à une menace russe devenue omniprésente et chaque jour plus agressive, avec la multiplication des cyberattaques et des menaces de drones. Elle affirme qu'elle suppléera aux faiblesses du parrain américain et satisfera sans faillir les besoins financiers toujours plus importants de Kiev.

D'un côté, la « guerre hybride » menée par une Russie omnipotente aux frontières de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) justifierait une mobilisation européenne de chaque instant. De l'autre, l'Ukraine et ses invincibles alliés ne cesseraient d'affaiblir Moscou, d'asphyxier son économie invariablement décrite comme exsangue, de marquer des points contre son armée de soudards incompétents et mal commandés.

En même temps que des missiles européens lancés depuis l'Ukraine tuent des soldats et des civils russes et que les exécutifs occidentaux examinent la possibilité d'un conflit généralisé, l'engagement en faveur de Kiev exprimerait avant tout une volonté pacifique. « Face à ce qui est devenu aussi une forme d'addiction de la Russie à la guerre, affirmait M. Macron le 17 novembre 2025, nous demeurons, nous, déterminés et entêtés pour la paix. » À cette paix par la guerre, le pape Léon XIV, en visite le 25 septembre dernier à l'Élysée, a objecté : « La paix n'est pas un équilibre des forces, elle se construit chaque jour par le dialogue et la justice. »

L'océan et le compte-gouttes

Après quatre ans et demi de combats, la ligne de front relativement figée mais toujours aussi mortelle s'est doublée d'une campagne de destructions mutuelles d'infrastructures. Elles affectent tout particulièrement l'Ukraine qui ne parvient plus à exporter de céréales ni à produire de l'acier dans les conditions habituelles. Le 16 octobre, Kiev a réclamé 70 milliards d'euros supplémentaires pour financer l'effort de guerre en 2027. Le pays résiste toujours militairement face à l'agression russe. Mais il est désormais tenu à bout de bras par les crédits des États européens, eux-mêmes en proie à de fortes tensions budgétaires, auxquels M. Trump a transmis le fardeau.

Or les dirigeants du Vieux Continent n'ont officiellement fixé aucune limite temporelle ou quantitative à leur engagement, même s'ils peinent à concrétiser des annonces souvent fracassantes. Présentée comme une solution miracle, l'affectation à l'Ukraine des 200 milliards d'avoirs russes gelés se heurte à des risques juridiques critiques. Le prêt de 90 milliards, finalement validé par le Conseil de l'UE le 23 avril 2026 après la levée du veto hongrois, n'a pas été entièrement versé… et le compte-gouttes ne suffit pas à couvrir les besoins énormes du pays. Mme von der Leyen dessine elle-même la sombre perspective d'« un hiver de guerre qui sera le pire d'entre tous » (discours sur l'état de l'Union du 16 septembre 2026).

Le futur cadre financier pluriannuel (CFP, ou « budget européen »), proposé par la Commission en 2025, validé par le Parlement en avril 2026 et dont le montant total s'élève à 2 000 milliards d'euros sur sept ans, illustre la contradiction profonde des politiques économiques menées presque partout en Europe. Plusieurs dirigeants d'États membres dits « frugaux », emmenés par le chancelier allemand Friedrich Merz, ont d'ores et déjà fait savoir qu'ils jugeaient la dépense globale trop élevée (2). Ils désirent réduire les dépenses mais sanctuariser les 131 milliards d'euros consacrés à la défense. L'enveloppe peut sembler « petite » rapportée à des budgets nationaux de défense eux-mêmes en forte augmentation, à l'image de celui de la Pologne (autour de 45 milliards d'euros annuels), mais elle représente une multiplication par cinq par rapport au précédent CFP. Il faut du reste lui ajouter la « réserve pour l'Ukraine », hors plafond, fixée à environ 90 milliards d'euros, ainsi que le prêt du même montant censé couvrir des besoins croissants nés de la sophistication technologique du conflit. Ces sommes importantes manqueront aux mobilités estudiantines et à la recherche (en dehors des applications à la défense de l'intelligence artificielle comme de la physique quantique), au monde agricole et à la transition énergétique en Europe. Elles restent malgré tout insuffisantes du point de vue ukrainien.

Ce tonneau des Danaïdes se changera-t-il en un baril de poudre, puis en déflagration sociale et politique ? Le contexte macroéconomique, très défavorable, le laisse penser. Au lourd bilan de la guerre en Ukraine pour les finances publiques européennes s'ajoutent depuis 2022 les conséquences d'une réduction de la dépendance aux hydrocarbures russes. La hausse des prix de l'énergie qui en découle a déjà affecté très durement l'industrie européenne, en premier lieu allemande, alors même que la perpétuation des dogmes libre-échangistes maintient son économie ouverte à des biens et services à bas prix importés de Chine, des États-Unis, de l'Inde ou du Marché commun du Sud (Mercosur). Le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) de l'Allemagne a stagné trois années durant. Surtout, ses bases industrielles ont beaucoup souffert de la nouvelle configuration des échanges mondiaux. Même M. Pascal Lamy a fini par reconnaître que l'Europe avait perdu pied face à la concurrence chinoise. L'ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), de 2005 à 2013, et héraut de la mondialisation libérale propose désormais une généralisation de la « clause de sauvegarde » pour l'acier entrée en vigueur en juillet 2026, ce qui marquerait une inflexion notable vers un nouveau protectionnisme (Le Monde, 7 octobre 2026).

Entretenue par la pression sur le coût du travail et par la réduction des dépenses publiques, l'atonie devrait perdurer. La crise au Proche-Orient entraîne les prix de l'énergie à la hausse et conduit la Banque centrale européenne à augmenter à nouveau les taux d'intérêt directeurs le 10 septembre, limitant d'autant l'investissement des entreprises et des ménages. La conjonction de la hausse des taux et de la réduction des déficits par la baisse des dépenses publiques — le mantra officiel dans la plupart des États membres — n'annonce donc pas des lendemains qui chantent pour les populations, en particulier les plus fragiles.

Il faut sans doute voir là l'origine d'une perte d'attractivité du projet européen de plus en plus souvent soulignée par les observateurs : l'Islande a rejeté par référendum la perspective d'une éventuelle négociation d'adhésion à l'UE ; les difficultés à engager le processus d'intégration de l'Ukraine s'ajoutent à des initiatives hasardeuses de Mme von der Leyen, comme celle consistant à associer le Canada à l'Union au moment où plusieurs pays candidats pauvres et périphériques souhaiteraient bénéficier des ressources budgétaires de Bruxelles.

Dans les anciennes régions industrielles de l'Europe où les populations se déplacent en voiture pour aller travailler et où les politiques sociales et les services publics s'effilochent, le choc socio-économique est rude. Il commence à s'accompagner de secousses politiques, en particulier en Allemagne, avec le succès de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Saxe-Anhalt le 6 septembre dernier, suivi d'une réplique en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale deux semaines après. Ces résultats contribuent à remettre en cause un récit de l'intégration réussie des Länder de l'Est, peu contesté depuis 1989. La rupture totale avec la Russie n'a cessé d'y nourrir la progression du vote pour la droite radicale, et la posture moralisatrice des démocrates autoproclamés de l'Ouest parvient de moins en moins à convaincre des majorités, même lorsque la participation électorale est forte. L'effondrement historique de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), qui disparaît du Parlement de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, cache un bouleversement déjà palpable dans les sondages d'intentions de vote, l'AfD étant désormais créditée de près de 30 % au niveau national, faisant presque jeu égal avec les scores additionnés des deux partis au pouvoir (CDU et Parti social-démocrate [SPD]).

Les politiques économiques et sociales menées en Europe ont d'ores et déjà abouti aux succès des partis de droite nationaliste ou extrême. La gauche radicale n'a, elle, pas voix au chapitre dans une partie des États d'Europe centrale et orientale, où le socialisme a d'ailleurs parfois quasi disparu de l'offre politique, comme en Hongrie, en République tchèque et en Slovaquie. Dans certaines régions ou villes (Saint-Denis en France, Berlin en Allemagne), des poussées électorales « rouges » traduisent sporadiquement l'importance du mécontentement social.

Vers l'ingouvernabilité ?

De façon plus structurelle, le processus en cours pourrait conduire à une forme d'ingouvernabilité, voire, à terme, à une paralysie politique, quand le « centre » constitué par une coalition allant des sociaux-démocrates aux chrétiens-démocrates se contracte électoralement et se divise. Le cas français depuis 2022, et surtout 2024, l'illustre, avec une tripartition instable et un « bloc central » déliquescent.

Les indicateurs, électoraux ou mesurés dans des enquêtes, révèlent une colère sociale dans différents pays. En France, elle se traduit par un puissant mouvement lycéen et étudiant (lire le dossier). Le tournant militaro-austéritaire de l'UE n'apporte aucune solution au mécontentement des classes populaires et des classes moyennes, lequel alimente les succès de l'extrême droite. Acculée, la technocratie bruxelloise n'entend pas ouvrir de débat de fond sur l'avenir du modèle économique, social et politique européen. Rien ne semble à court terme devoir stopper l'enchaînement dont chacun reconnaît à présent le caractère fatal : hausse des budgets de la défense et radicalisation belliciste, baisse des dépenses publiques, en particulier sociales, inflation due aux chocs énergétiques, ouverture libre-échangiste à la concurrence internationale qui élimine les entreprises fragiles, pression à la baisse sur le coût du travail…

À ce stade, la perspective d'un conflit ouvert avec la Russie semble d'autant moins crédible, et entendable, que l'Europe reste largement dépendante des États-Unis, sur le plan tant militaire qu'idéologique. Mais la paix en Ukraine présenterait pour l'Union une menace également impérieuse : elle placerait ses dirigeants face au grand vide de leur stratégie.

Voir en ligne : /2026/11/LEBARON/70188

(2) Mette Frederiksen, Rob Jetten, Friedrich Merz, Petteri Orpo et Christian Stocker, « Five EU leaders : Europe must spend better, not just more », Politico, Arlington, 18 septembre 2026.

« Russiagate »

28 October 2026 at 18:46

Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.

Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?

Bêtisier des complotologues

28 October 2026 at 18:44

• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).

• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).

• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).

• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).

• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).

Toutes les ingérences ne se valent pas

Les immixtions politiques dans les affaires d'un autre État sont une habitude ancienne et largement partagée. Certaines sont tolérées, d'autres non. Les interférences de Moscou ou Pékin entrent dans cette deuxième catégorie. Elles sont désormais cataloguées comme relevant de la « guerre hybride », ce qui permet de justifier l'adoption de mesures d'exception.

Feros, « Is Watching You » (On vous regarde), 2020.

En matière d'ingérences, les choses ont longtemps été simples. D'un côté, les manipulations odieuses orchestrées par des régimes « autoritaires » — russe, chinois, iranien. De l'autre, les interventions vertueuses des Occidentaux chez leurs voisins pour défendre les valeurs démocratiques. En récusant la rhétorique du « monde libre », Donald Trump a troublé ce schéma sans le bouleverser : Londres, Berlin ou Paris tolèrent toujours les immixtions de Washington, y compris chez eux, mais qualifient les opérations russes ou chinoises d'« attaques hybrides ».

Avant même l'institution de la démocratie représentative, des États étrangers ont tenté d'infléchir la politique d'autres pays conformément à leur intérêt. En 1764, la Russie et la Prusse s'entendent pour imposer leur favori Stanislas-Auguste Poniatowski à l'assemblée de notables chargée d'élire le roi polonais. En France, les révolutionnaires de l'an I saisissent les biens des nobles émigrés qui complotent avec les monarchies voisines en vue de restaurer les Bourbons sur le trône. Avec la souveraineté nationale se constitue la figure repoussoir du « parti de l'étranger ». La France et l'Allemagne s'accusent mutuellement d'ingérence entre 1871 et 1914. Et l'une comme l'autre tournent leur suspicion vers Moscou quand triomphe la révolution bolchevique de 1917. La bourgeoisie perçoit l'Internationale communiste comme une « cinquième colonne » susceptible de s'engouffrer dans la brèche ouverte par les élections libres.

Bêtisier

• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).

• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).

• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).

• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).

• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).

Après 1945, l'ingérence devient pour l'Union soviétique et les États-Unis une composante majeure de la guerre froide. Elle prend diverses formes. L'influence en sous-main : la Central Intelligence Agency (CIA) finance secrètement, en millions de dollars, des syndicats anticommunistes en France, la Démocratie chrétienne en Italie, le Parti libéral-démocrate japonais et quantité de formations politiques et paramilitaires en Amérique latine. Elle intervient dans la vie intellectuelle, artistique et littéraire des alliés de Washington, et manipule les intellectuels libéraux les plus réputés, comme le montre Frances Stonor Saunders dans Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (Denoël, 2003). Elle s'immisce aussi dans la politique. Dans son livre Meddling in the Ballot Box : The Causes and Effects of Partisan Electoral Interventions (Oxford University Press, 2020), le politiste Dov H. Levin a montré qu'entre 1946 et 2000 Washington était intervenu dans 81 scrutins à l'étranger (contre 36 fois pour Moscou), soit une élection nationale sur neuf en tout.

Quand la subversion échoue, on recourt à la manière forte. Si les images des chars russes à Budapest (1956) et à Prague (1968) sont mondialement connues, celles de la soixantaine de coups d'État militaires contre des dirigeants démocratiquement élus appuyés par Washington entre 1946 et 1989 le sont moins — Iran (1953), Guatemala (1954), Grèce (1967), Chili (1973), etc. La France fait de même dans ses anciennes colonies, du Gabon aux Comores.

Louis Armstrong (1901-1971) devant le Sphinx de Gizeh, Égypte, le 31 janvier 1961.
Le trompettiste effectuait alors une tournée africaine organisée par le département d'État qui le fit passer par le Congo. Le périple de la vedette américaine du jazz aurait servi de paravent à des agents de la CIA qui se préparaient à déstabiliser la jeune république indépendante en ciblant son premier ministre Patrice Lumumba.

Valises de billets ou opérations de désinformation, ces « mesures actives » inspirent des romans policiers. Mais d'autres leviers s'actionnent au grand jour, sans être qualifiés d'ingérences. Lorsque Moscou fait varier le tarif de son gaz en fonction de la couleur politique sortie des urnes, on parle de chantage gazier ; lorsque Berlin et Bruxelles mettent la Grèce à genoux, c'est le chant de la raison libérale. Une étude publiée dans le Journal of Law and Economics (2007) a analysé 206 lettres d'intentions adressées au Fonds monétaire international par 38 pays entre 1992 et 2003. Les résultats montrent que les alliés des États-Unis (et du Groupe des sept) reçoivent des prêts avec moins de conditions, notamment avant les élections. Une « ingérence » rebaptisée « conditionnalité politique ». Washington finance nombre d'organisations non gouvernementales en faveur de la promotion de la démocratie, qui, des Balkans à l'Asie centrale, appuient des « révolutions de couleur », débouchant sur la victoire de coalitions pro-occidentales.

« Russiagate »

Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.

Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?

Le regain de tensions avec Moscou depuis 2014 et la montée en puissance de la Chine ont donné une centralité nouvelle au thème de la « cinquième colonne ». Les médias voient la main de Moscou derrière le Brexit, l'élection de Trump en 2016, le mouvement des « gilets jaunes ». Cet affolement s'explique notamment par la vulnérabilité numérique des démocraties libérales. Pour quelques milliers de dollars, une poignée de bots coordonnés amplifient la diffusion de documents compromettants ou de campagnes de publicité cachées dans des proportions inédites, grâce à la force propulsive des algorithmes.

Obama et le Brexit

En déplacement à Londres pendant quatre jours, le président américain Barack Obama plaide, dans une tribune parue dans le Daily Telegraph (23 avril 2016), pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. « L'Union européenne ne diminue pas l'influence britannique, elle l'amplifie », écrit-il. Lors d'une conférence de presse la veille, il avait prévenu les électeurs britanniques qu'en cas de Brexit leur pays se retrouverait « au bout de la file d'attente » dans la négociation d'un futur accord commercial avec les États-Unis. Nullement choqué par cette immixtion, le quotidien français Le Monde commente (22 avril 2016) : « Avec son aisance oratoire, Barack Obama (…) avait le choix entre une approche tout en retenue ou une attitude très directe, quitte à froisser quelques susceptibilités. Il a choisi sans hésitation la seconde option. » Le site russe Sputnik livre, lui, un récit différent (22 avril 2016) : « Le président américain ne cesse d'imposer sa volonté partout. Ainsi, lors de sa visite à Londres, Barack Obama a menacé le Royaume-Uni de conséquences sur les relations commerciales des deux pays en cas de Brexit. »

Toutefois, l'impact de la propagande en ligne sur le vote reste à démontrer. En 2012, une étude portant sur 61 millions d'utilisateurs de Facebook aléatoirement exposés à un message incitant à se rendre aux élections a conclu à son effet négligeable sur la participation (+ 0,39 %). En même temps qu'ils abdiquent leur souveraineté numérique au profit des États-Unis, les gouvernements européens dramatisent la désinformation russe ou chinoise, comme une menace justifiant de suspendre le cours ordinaire des institutions ou d'interdire des médias (RT, Sputnik).

L'élection présidentielle de 2024 en Roumanie marque un cran supplémentaire. Alors qu'un « outsider » d'extrême droite et prorusse arrivait en tête du premier tour, la Cour suprême a décidé d'annuler le scrutin. Les juges ont pointé l'exigence de « protection contre toute influence indue sur le comportement électoral, exercée au moyen d'actes ou de faits illégaux et disproportionnés ». Dès lors, quelle ingérence sera considérée comme « disproportionnée », alors que bien d'autres facteurs biaisent le jugement électoral, à commencer par la propriété privée des médias ? À ce compte, le nombre de scrutins invalidés pourrait dangereusement augmenter…

Gaz russe : Bruxelles dit non à Washington, nos ports disent oui aux méthaniers

21 October 2026 at 16:27

Par Thibault de Varenne

Lundi, à Bruxelles, une porte-parole de la Commission répond aux émissaires de Donald Trump : « Notre position reste inchangée. » Pas de reprise des achats de gaz russe. En septembre, la France a importé pour 446 millions d'euros de gaz liquéfié russe, deux fois plus qu'en août. Le gaz européen coûte trois fois ce qu'il coûtait en février.

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Lundi 19 octobre, Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, a été interrogée sur une proposition américaine. Elle a répondu en une phrase : « Notre position reste inchangée. » Ursula von der Leyen, a-t-elle ajouté, ne lèvera aucune restriction contre la Russie « tant que la guerre ne sera pas complètement terminée ». La phrase est nette. Elle a le mérite de la constance. Elle a aussi un prix, que la porte-parole n'a pas mentionné.

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Qui propose quoi

La proposition vient de Steve Witkoff et de Jared Kushner, les deux envoyés spéciaux que Donald Trump a chargés de négocier la fin de la guerre en Ukraine. Selon le New York Times du 17 octobre, repris par Meduza, ils ont soumis aux Européens deux idées liées : que l'Union recommence à acheter du gaz russe en quantité, et que l'Ukraine rouvre le transit par ses gazoducs, fermé depuis 2025. Kiev y retrouverait environ un milliard de dollars de droits de passage par an. Moscou y trouverait une raison de cesser le feu. Et les gouvernements européens, observent les deux émissaires, y gagneraient des électeurs moins exaspérés par leurs factures.

Ce n'est pas un geste isolé. Le 16 octobre, Donald Trump a suspendu une série de sanctions énergétiques contre la Russie quelques jours avant leur entrée en vigueur. Le Trésor américain avait déjà autorisé jusqu'en avril 2027 la vente de gazole russe. Washington a changé de pied ; il demande à l'Europe de le suivre.

En face, la Commission, qui propose les sanctions que les États votent, tient la ligne fixée au début de la guerre. À Berlin, un conseiller du chancelier Merz a répliqué que le gaz russe reste russe, même quand il passe par des

Droit de réponse de M. Usmanov

3 October 2026 at 09:22

Nous avons reçu ce courrier de menace du M. Usmanov, que nous interprétons comme un droit de réponse, que nous publions intégralement, en application de la loi de 1881 modifiée. L'ensemble donne une assez bonne image, n'en déplaise aux poutinolatres, de la façon dont la liberté de la presse est respectée dans les anciennes républiques soviétiques.

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To the Editorial Team of Le Courrier des Stratèges,

We are writing to address incorrect claims about Mr. Alisher Usmanov in the article “Au bon coin macroniste : "Echange parapluie nucléaire contre espion français en prison"” of 24 September 2026 published on your website.

Our concerns relate to the following sections:

• “Comme nous l'avions annoncé hier, la France a fait pression pour sortir un oligarque russe de la liste des sanctions européennes en échange de la libération d'un espion français emprisonné en Azerbaïdjan”;

• “Finalement, l'Union Européenne a accédé aux voeux français, et l'oligarque Ousmanov a disparu de la liste des sanctionnés”.

It is incorrect and unjustly damaging to refer to Mr. Usmanov as an “oligarch”. The appropriate use of the label “oligarch” presupposes individuals who became wealthy thanks to close ties with the Russian state in the 1990s, profiting from privatizations and the so-called “loans for shares” auctions. Such a scenario is entirely unrelated to Mr. Usmanov’s entrepreneurial background, as he built his wealth completely independently and did not participate in the privatization of Russian state assets or in the loans-for-shares auctions in the 1990s. On this point, it is worth noting that the EU Council, in the updated rationale (see #673), stopped using the term “oligarch” in association with Mr. Usmanov - thus recognising the previous language as incorrect - before ultimately removing him from the EU sanctions list altogether.

Please note that in 2023–2026 more than 3,200 publications in which similar false statements were made, were corrected following both out-of-court and litigation proceedings across more than 60 countries worldwide, including all 27 EU member states. These include Antena 3 CNN, Blick, Blitz, Business Insider, Corriere della Sera, Aftonbladet, Daily Finland, Deutsche Welle, Die Presse, Die Welt, DPA, BGNES, Dnesplus, Ekonomický deník, Well.pl, Euronews, European Interest, Handelszeitung, Il Messaggero, Il Post, Il Sole 24 Ore, La Nuova Sardegna, La Stampa, Lõunaeestlane, Luxembourg Times, Nordjyske, Notícias ao Minuto, RTL, Stern, The EU Reporter, The Sun, The Times, The Washington Post, Universul, ZDF and many others.

In light of the above, and as a professional courtesy before escalating this matter to our legal team, we hereby offer you the opportunity to settle these infringements out of court by deleting the publication at the following URL:

https://www.lecourrierdesstrateges.fr/au-bon-coin-macroniste-echange-parapluie-nucleaire-contre-espion-francais-en-prison/

Deux cousins russes

On avait d'abord cru à une brouille banale, du type de celles qui déchirent bien des familles à travers le monde. Comme souvent dans ces cas-là, on s'était dit qu'avec une petite incitation amicale une simple discussion permettrait de mettre les choses « à plat ». Et de repartir du bon pied. Mais derrière la fâcherie, une fracture. Non pas celle d'une famille : celle d'un pays.

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Nanna Heitman. – Préparation d'un défilé de mode sous une affiche de propagande de l'armée russe, Moscou, 2023
© Nanna Heitmann/Magnum Photos

Vladimir et Nikolaï étaient deux cousins complices. Que leurs évolutions de carrière respectives les aient séparés n'y avait longtemps rien changé. Le premier était « monté » à Moscou pour devenir consultant auprès de grandes sociétés étrangères ; le second était resté dans leur ville natale de Volgograd. Il dirigeait une petite entreprise individuelle fournissant des pièces de rechange aux industries locales.

Il y a vingt ans, on les avait accompagnés sur les traces du village d'origine de leur grand-mère, dans les environs de Saratov. Juché sur une colline, l'ancien kolkhoze où survivaient une dizaine d'habitants — sur les trois mille qu'avait comptés la localité dans les années 1980 — disparaissait sous la végétation. On y comptait encore un maire qui balayait chaque matin le « coin rouge », une ancienne salle des fêtes en parquet avec son estrade où les paysans faisaient autrefois du théâtre. Une fois tous les quinze jours, la camionnette d'un postier remontait la colline par le chemin de terre, pour y livrer le courrier et quelques produits de première nécessité. Les deux cousins avaient évoqué les souvenirs de leur enfance soviétique, comme on parlerait d'un pays perdu. Ce soir-là, ils avaient bu et beaucoup ri, à moins que ce ne soit l'inverse. Leur lien semblait indéfectible.

Au printemps 2026, toutefois, on comprend qu'une brouille les a éloignés, que nos discussions au téléphone ne permettent pas d'éclaircir. En pensant qu'il suffit parfois de l'intervention d'un proche pour apaiser les colères, on décide de leur rendre visite. C'est ainsi que nous atterrissons à Moscou, en dépit de la menace des missiles et drones ukrainiens.

« Cela nous renvoie à notre impuissance »

La ville ne ressemble pas à la capitale d'un pays mis à genoux par les sanctions occidentales. Alors qu'on la traversait auparavant tête baissée et bardé de courage, le promeneur peut désormais s'arrêter sur les trottoirs élargis sans gêner le passage, lever la tête, admirer la façade Art nouveau d'un bâtiment qu'il connaissait, sans l'avoir jamais vu. Entre 2015 et 2023, la municipalité a rénové 14 000 immeubles résidentiels et 380 bâtiments historiques (1). Les berges aménagées de la Moskova s'intègrent depuis 2022 dans un parcours piéton de quinze kilomètres reliant le quartier d'affaires Moscow City au Kremlin puis au parc Sokolniki, dans le nord-est de la ville.

Certes, quelques semaines plus tard, à la mi-juin, une attaque de drones ukrainiens fera exploser la raffinerie de Kapotnia, à une trentaine de kilomètres du centre de la capitale ; puis le ciblage à grande échelle des entrepôts et des infrastructures pétrolières du pays conduira à des pénuries locales de carburant et à des perturbations dans l'acheminement des marchandises dans presque toutes les régions à partir du mois de juillet. Mais, en ce jour de printemps, le rythme de la ville est plus apaisé que dans nos souvenirs d'avant la pandémie de Covid-19. Travaux de réaménagement, développement du métro… Ce calme tient aussi à l'effondrement du tourisme. Moins de 630 000 visiteurs étrangers se sont rendus en Russie au premier semestre 2025, soit trois fois moins qu'en 2019. Le nombre d'Allemands, d'Italiens, de Français a été respectivement divisé par sept, douze et vingt-deux… Autour du Kremlin, les grosses cylindrées chinoises Haval, Chery ou Tank ont remplacé les marques occidentales. Sur la place Rouge, on n'entend parler qu'en russe, même en tendant bien l'oreille.

Vladimir nous attend dans un parc de la capitale, à l'heure de promener son chien. Après les embrassades, on évite d'abord de se précipiter sur la question de la dispute, dont on pressent qu'elle est profonde. « Alors, comment vas-tu ? » Tout de suite, la guerre, dont on aurait pu oublier le fracas depuis notre arrivée, refait son apparition. Depuis l'annexion de la Crimée en 2014, le nombre des contrats de Vladimir avec les sociétés étrangères a baissé, avant de se tarir en 2022. Il tirait de sa position de pont entre la Russie et l'Occident des revenus confortables et un statut social envié. Les études de marché qu'il réalise désormais pour le compte de sociétés russes ne compensent pas le manque à gagner.

« Lorsque l'invasion a commencé, j'ai passé quelques heures en état de choc, littéralement. Je suis resté prostré à l'idée qu'on puisse se lancer dans une folie pareille. » Plusieurs années ont passé, mais Vladimir est resté marqué. Pendant que son chien observe les canards barboter, il poursuit : « Tu te souviens qu'on a une tante en Ukraine ? Je l'ai tout de suite appelée. J'étais dévasté… Elle aussi, évidemment. » Il reste en contact avec elle et lui téléphone deux fois par semaine. « Nous parlons de la vie quotidienne, des coupures d'eau et de chauffage, mais très peu de politique. C'est ma manière de la soutenir. »

On commence alors à deviner que la brouille n'est peut-être pas sans rapport avec la guerre. « Et Nikolaï, tu sais ce qu'il en dit de la guerre, lui ? — Nikolaï ? Il est pour ! Lui aussi, il a appelé notre tante, mais pour lui dire de rester calme, que tout rentrerait bientôt dans l'ordre. C'était il y a quatre ans ! » Vladimir avait alors appelé son « frère » pour manifester son désaccord, comme on le fait entre cousins proches. La dispute a été mémorable. « Notre tante ne veut plus lui parler, et je la comprends. »

Vladimir tente de se persuader que la lassitude gagne des couches de plus en plus larges de la société. Les motifs, aussi nombreux que contradictoires, qui justifient cette guerre — défendre les russophones du Donbass, empêcher l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) d'avancer ou lutter contre le nazisme supposé du gouvernement ukrainien — ne convaincraient plus personne. Mais, au fond, il se sait isolé dans une société qui, majoritairement, accepte ce conflit sans le désirer. De la fatigue de la guerre, perceptible en effet dans les sondages, à la critique publique de sa poursuite, il y a un pas. Et plus personne, ou presque, ne souhaite le franchir. « Ceux qui comme moi étaient contre cette guerre se sont tus : pourquoi ressasser les mêmes plaintes ? Cela nous renvoie à notre impuissance. » Les deux enfants de Vladimir ont quitté le pays.

La gare de Paveliets, dans le sud-est de Moscou, est bondée en cette fin de journée du mois d'avril. Une colonne de jeunes appelés serpente entre les voyageurs, avant de s'aligner le long du quai, où le train couchettes pour Volgograd est déjà garé. Dans la cabine de quatre places, un couple de retraités occupe les banquettes du bas. Il ne faut pas échanger plus de trois phrases avec eux avant qu'ils évoquent leur fils, qui a combattu sur le front ukrainien entre 2022 et 2024. « Il est revenu traumatisé, avec des problèmes psychologiques, nous confie la femme. Quant à moi, je n'ai pas dormi pendant deux ans. » En veut-elle à son gouvernement ? « Non, qu'est-ce qu'il pouvait faire ? En Occident, vous ne connaissez qu'une chose de ce conflit : c'est Poutine l'agresseur », conclut-elle, d'un ton plus affligé qu'agressif.

Passé Tambov, le train traverse des paysages de steppes monotones qu'on aperçoit par intermittence entre les arbres qui bordent la voie ferrée. La désolation des villages frappe : isbas en bois effondrées, maisons aux carreaux cassés. Entre les deux recensements de 2010 et 2021, la population rurale a chuté de 15 % au bénéfice des métropoles régionales et de la capitale (2).

Après vingt heures quarante-trois minutes et mille kilomètres, le train ralentit à l'approche de la gare de Volgograd. Les historiens racontent que ce nœud de communication stratégique changea quinze fois de mains durant la bataille de Stalingrad, l'ancien nom de la ville, qu'elle reprend à l'approche des célébrations du 9-Mai. Par la fenêtre, on aperçoit le kourgane Mamaïev, colline où se dresse l'Appel de la Mère-Patrie. Construit entre 1959 et 1967, ce monument du réalisme socialiste de 85 mètres de haut, tout de béton et d'acier, est devenu le symbole de la ville. On retrouve cette sorte de déesse de la victoire tenant un glaive en l'air, regardant derrière son épaule, comme invitant à la suivre, sur les aimants ou les mugs vendus aux touristes.

La guerre d'aujourd'hui, qui se déroule à cinq cents kilomètres de là, demeure peu visible dans l'espace public. À l'exception d'une réclame pour l'armée sur la façade d'un bâtiment promettant à celui qui s'engagera pour le front 3 millions de roubles (environ 30 000 euros) à la signature du contrat et une solde mensuelle de 215 000 roubles (plus de 2 000 euros), aucune campagne d'ampleur n'insiste sur les besoins de recrutement. Contrairement aux villes de province ukrainiennes qu'on avait visitées en 2023 (3), on ne croise dans les rues ni militaires en permission ni mutilés. Le choc de la guerre semble amorti dans la masse démographique russe.

Alors qu'à Moscou le gros des travaux de rénovation est achevé, Volgograd vient de commencer sa mue. Les abords de la gare ainsi que la place centrale qui la jouxte (dite « des combattants tombés ») sont barrés de palissades. « On ne peut se garer nulle part », se plaint Nikolaï en prenant notre valise. Il a cousu sur sa veste un carré orange et noir, les couleurs du ruban de Saint-Georges, devenu un symbole national après l'annexion de la Crimée. « Il y avait un drapeau finlandais au départ, c'est une veste étrangère, explique-t-il en souriant. Mais j'ai préféré recouvrir avec ça. » Nikolaï exprime toutefois davantage un patriotisme conventionnel qu'un nationalisme militant. Il se tient spontanément du côté de l'armée de son pays, acceptant une guerre qu'il déplore tout en l'estimant inévitable. « Poutine n'avait plus le choix à cause de l'expansion continue de l'OTAN à nos frontières », explique-t-il. À ses yeux, il s'agit d'une « guerre civile » que les Occidentaux ont provoquée entre « “frères” russes et ukrainiens » pour affaiblir Moscou.

Avec sa femme, Katia, Nikolaï habite une maison individuelle dans un quartier périphérique de la ville, dans le nord de l'arrondissement Vorochilovski. En bifurquant depuis l'avenue, la voiture s'engage d'abord entre des tours d'habitation. Les espaces verts sont jonchés d'ordures et d'encombrants ; on y circule au pas sur des chemins défoncés, qui contrastent avec le supermarché flambant neuf où l'on s'arrête pour acheter quelques provisions. Plus loin, le lotissement de Nikolaï semble presque avoir surgi par erreur. Sur les rues non goudronnées, les roues du véhicule s'enfoncent dans des mares d'eau stagnante jusqu'aux jantes : le semi-remorque de graviers que lui et ses voisins ont fait venir en se cotisant n'a pas suffi… Depuis, Nikolaï et Katia attendent que la mairie réponde à la pétition que les habitants lui ont adressée pour qu'elle réalise des travaux.

Obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement

Autour de la table, Katia fait défiler sur son iPhone dernier cri les photographies de ses vacances avec une amie à Dubaï. Avant la guerre, elle avait conservé quelques copines d'une enfance passée à Jitomir, en Ukraine soviétique, où son père, militaire de carrière, avait été muté dans les années 1980. Elle s'était promis d'y retourner, mais la guerre a rompu les liens. « J'ai essayé de ne pas aborder les questions qui fâchent, mais elles se sont mises tout de suite en colère, comme si on leur avait mis dans la tête que les Russes étaient des affreux, tous sans exception. » Le couple appartient à cette classe moyenne supérieure qui s'accommode d'un conflit qui lui semble lointain. Mais le restera-t-il longtemps ?

Leur fils Viktor achève son lycée technique. Ce cursus ne lui permet pas d'accéder à l'université, et donc de repousser son service militaire. A-t-il peur ? Oui, répond sans hésiter l'adolescent. Dans son établissement, des récits circulent au sujet d'intimidations qu'exercerait la hiérarchie « les armes à la main » pour obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement. Sa mère s'inquiète de certaines dates de naissance sur les tombes de soldats au cimetière. « 18, 19, 20 ans, ce sont des enfants. » Parmi les soldats russes morts formellement identifiés par le site Mediazona (en partenariat avec le service russe de la BBC), la part des 18-20 ans atteint à peine 3 % (4). Mais ce chiffre, établi plusieurs mois après le décès des intéressés, pourrait être en réalité plus élevé. Avec l'enlisement du conflit et la crainte d'une nouvelle mobilisation forcée, les pressions pourraient s'être accentuées au cours des derniers mois.

En dépit du fossé qui sépare les deux cousins, la visite d'une amie commune leur impose d'échanger quelques messages. Nikolaï semble disposé à faire un pas. De retour à Moscou, on sonde son cousin. « Ce que Nikolaï a dit en 2022, la position qu'il a prise, il faut qu'il l'assume, tranche-t-il. Nos liens sont abîmés. » Car Vladimir est sans doute celui qui a le plus perdu. Sa thèse en sciences sociales, sa vie dans la capitale, ses voyages fréquents en Europe ou aux États-Unis, ses accès à certains cercles du pouvoir même, tout cela le plaçait en haut de la hiérarchie sociale. La guerre l'a privé de cette position. Nikolaï, lui, a vu sa situation économique continuer à s'améliorer en dépit du conflit. Il n'accable pas Vladimir de mots trop durs, mais lui attribue la responsabilité de la rupture et regrette que ce dernier se soit mis en marge du consensus patriotique que lui épouse.

On voulait tenter de contribuer à la réconciliation de deux cousins. On a trouvé un pays marqué par la guerre et des familles déchirées par les renversements qu'elle impose. Dans le domaine des valeurs comme dans celui des hiérarchies sociales.

Voir en ligne : /2026/10/RICHARD/70099

(2) Anastasia Chaplitskaya et al., « Rural-urban migration within Russia : Prospects and drivers », Regional Science Policy & Practice, vol. 16, n° 9, Oxford, septembre 2024.

(3) Lire « Loin du front, la société ukrainienne coupée en deux », Le Monde diplomatique, novembre 2023.

Au bon coin macroniste : "Echange parapluie nucléaire contre espion français en prison"

23 September 2026 at 19:06

Par Eric V

Comme nous l'avions annoncé hier, la France a fait pression pour sortir un oligarque russe de la liste des sanctions européennes en échange de la libération d'un espion français emprisonné en Azerbaïdjan. Ce qu'on ne savait pas encore, c'est que ce "deal" a permis à la Lettonie d'obtenir une extension du parapluie nucléaire français à son territoire. Plus quelques autres avantages.

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Hier, Thibault de Varenne expliquait que la France menaçait de s'opposer à la reconduction de sanction contre environ 3.000 personnes proches de la Russie ou Russes, si l'un d'eux, désigné par l'Azerbaïdjan, n'était pas rayé de la liste. En échange, la France devait obtenir la libération de l'un de ses ressortissants jugé et condamné en Azerbaïdjan pour espionnage. Finalement, l'Union Européenne a accédé aux voeux français, et l'oligarque Ousmanov a disparu de la liste des sanctionnés. Le lendemain, l'Azerbaïdjan a annoncé la libération de notre ressortissant Martin Ryan.

Au passage, Intelligence Online note que l'Azerbaïdjan est aujourd'hui un verrou pour l'approvisionnement français en uranium, en blé et en pétrole d'Asie Centrale. L'ensemble de la négociation devrait donc faciliter l'accès à ces achats. Au demeurant, la levée des sanctions contre Ousmanov était demandée par la Turquie, mais aussi par l'Ouzbékistan et par le Kazakhstan. L'Ouzbékistan réclamait un ressortissant apparenté à son président, le Kazakhstan des actifs gelés qu'il partage avec lui. Bruxelles avait cru sanctionner le Kremlin ; elle sanctionnait aussi Tachkent et Astana.

Au bon coin macroniste : "Echange parapluie nucléaire contre espion français en prison"
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Pour parvenir à cet accord discret mais global, il a en revanche fallu vaincre l'opposition de la Lettonie, Etat balte très hostile à la Russie. Intelligence Online révèle aujourd'hui que cette réticence lettone n'était pas désintéressée. Pour lever son veto, la Lettonie a obtenu divers "cadeaux" de la part d'Emmanuel Macron, dont des livraisons d'armes... et l'extension à son territoire du parapluie nucléaire français.

Voilà qui ressemble à la dévaluation des assignats durant la Révolution. Il fut une époque où un parapluie nucléaire valait cher. Aujourd'hui, ce parapluie nucléaire se négocie comme au marché aux puces. Combien de Français savent aujourd'hui quels pays la France couvre avec son fameux "parapluie" ? Probablement très peu... mais qu'importe, puisque ce parapluie est une monnaie de singe que Macron semble échanger au gré du vent contre tout et n'importe quoi sans en parler à personne.

Au nom de notre protection, bien entendu.

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Du Kosovo à la Crimée

Vingt ans après, la guerre du Kosovo continue de susciter des polémiques entre les grandes puissances, notamment la Russie et les États-Unis. Moscou invoque régulièrement l'intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) au printemps 1999 pour justifier les siennes, par exemple en Géorgie ou en Crimée. Dans un discours devant le Parlement, le 18 mars 2014, le président Vladimir Poutine affirmait ainsi : « Les autorités de Crimée se sont référées au précédent bien connu du Kosovo, un précédent que nos collègues occidentaux ont eux-mêmes créé dans une situation très semblable, quand ils ont convenu que la séparation unilatérale du Kosovo d'avec la Serbie — exactement ce que la Crimée est en train de faire en ce moment — était légitime et n'avait pas besoin d'une quelconque autorisation des autorités centrales du pays. »

Ce parallèle a fait l'objet d'une réfutation en règle par M. Barack Obama lui-même. Le président américain a justifié l'intervention de l'OTAN, qui n'a eu lieu « qu'après les violences et les meurtres systématiques subis par les populations du Kosovo. Le Kosovo n'a quitté la Serbie qu'au terme d'un référendum conforme au droit international, et dans le cadre d'une coopération scrupuleuse avec les Nations unies et les pays voisins du Kosovo » (Bruxelles, 26 mars 2014).

Cet échange pourrait susciter des débats juridiques sans fin, dans la mesure où le droit international consacre deux principes qui peuvent entrer en contradiction : l'intégrité des États et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est pourquoi les déclarations d'indépendance formulées par certaines composantes d'un pays (région, province), comme celle de la Catalogne en octobre 2017, suscitent des batailles judiciaires, mais aussi politiques : il s'agit d'obtenir que l'indépendance soit reconnue par un nombre d'États suffisamment important, en qualité et en quantité, pour rendre effectif le changement de statut du territoire concerné. C'est le problème rencontré aujourd'hui encore par le Kosovo, qui n'est pas reconnu par tous les membres de l'Union européenne.

Le statut des États étant la pierre angulaire de l'ordre international, les mouvements autonomistes font toujours l'objet d'une attention particulière de la part de leurs pays voisins et des instances internationales, compte tenu de leur potentiel perturbateur (tensions diplomatiques, conflit armé). Les référendums d'autodétermination, lorsqu'ils font suite à des interventions militaires extérieures, ne suffisent pas à lever les doutes sur la légitimité d'une partition. En outre, les conséquences des déclarations d'indépendance, dont le statut n'est pas réglé par le droit international, peuvent se révéler très graves. La reconnaissance unilatérale de l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie par l'Allemagne, en décembre 1991, avait ainsi entraîné une réaction en chaîne meurtrière, contribuant au démantèlement désordonné de la Yougoslavie. Sans aller jusqu'à ce cas extrême, les pays membres des Nations unies seraient sans doute avisés de se concerter sur les grandes règles qui doivent gouverner les relations internationales en tenant compte de l'expérience acquise depuis 1990.

Sans cette concertation et la clarification des principes, le débat demeurera le simple jouet des rapports de forces et des appréciations plus ou moins subjectives des uns et des autres, comme l'illustre cette déclaration du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « On nous répète sans cesse que “le Kosovo, c'était un cas à part, car des milliers de personnes ont péri là-bas”. Faut-il en conclure que, pour que les habitants de la Crimée obtiennent la reconnaissance de leur droit imprescriptible, il faut que coule autant de sang en Crimée qu'au Kosovo ? Pardonnez-moi, ce sont des parallèles et des analogies parfaitement impropres (1). » De son côté, M. Obama, qui s'était opposé en 2003, alors qu'il était sénateur, à l'agression américaine contre l'Irak, dont l'illégalité ne faisait aucun doute, estime finalement que les États-Unis ont « cherché à travailler dans le cadre du système international » (Bruxelles, 26 mars 2014). Ce qui est vrai, mais… après la guerre. La référence récurrente à l'intervention au Kosovo confirme qu'elle a fracturé un élément essentiel de l'ordre international : la confiance autour du tapis vert des négociations.

Voir en ligne : /2018/02/ROBERT/58363

(1) Le Courrier de Russie, Moscou, 16 avril 2014.

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