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Les coulisses sordides de l'aquaculture

29 October 2026 at 17:13

Les produits de la mer consommés en France, dont environ les trois quarts sont importés, proviennent d'élevages où ils sont nourris avec des farines de poisson. Partout, la fabrication de ces aliments est synonyme de pollution, de surpêche, d'insécurité alimentaire dans les régions pauvres et de maltraitance des travailleurs. Cachés ou transférés, ces coûts sociaux apparaissent rarement au bilan des producteurs.

À entendre M. Pascal Goumain, les cages à saumons de son entreprise, Saumon de France, installées en mer dans la rade de Cherbourg, sont un maillon essentiel de l'avenir alimentaire hexagonal. Interviewé en mars 2024 par The Fish Site, le patron français détaille ses projets d'adaptation au changement climatique, soulignant que les directives officielles vont dans son sens : « Le ministère français de l'agriculture a fixé un objectif de 20 000 tonnes de saumons d'élevage en France d'ici à 2030. » Fin 2025, il déplore : « On devrait être un grand pays d'aquaculture, on est minables » (1).

Du côté des industriels comme de celui des pouvoirs publics, l'argumentaire en faveur de l'aquaculture en France est on ne peut plus clair : elle permettrait de satisfaire la demande croissante de produits marins tout en épargnant les océans. En novembre 2023, le Haut-Commissariat au plan notait que, dans un contexte de dérèglement climatique et de surpêche, le développement « responsable » de l'aquaculture pouvait accroître l'offre « sans fragiliser la filière pêche » (2). La France est, en volume, le deuxième producteur de l'Union européenne (UE) de produits de la mer d'élevage, derrière l'Espagne.

Cette mise en avant de la protection des océans (« élever plus pour capturer moins ») explique en bonne part l'expansion mondiale — la plus rapide de toutes les industries alimentaires — de ce secteur qui pèse aujourd'hui 313 milliards de dollars (278 milliards d'euros). La moitié des poissons et crustacés consommés sur la planète sont désormais issus de l'élevage plutôt que pêchés.

Au-delà des belles déclarations se pose toutefois un problème de taille : deux tiers des exploitations aquacoles du monde recourent à la farine de poisson, une poudre riche en protéines fabriquée, précisément, à partir des espèces sauvages que l'aquaculture prétend protéger, contribuant donc à l'épuisement des océans. C'est ainsi que sont nourris les produits d'élevage les plus prisés des consommateurs français — saumons, crevettes, truites, bars et daurades.

« Pour évaluer l'impact véritable de l'aquaculture, il ne faut pas partir des fermes, mais des aliments que l'on donne aux poissons, explique M. Daniel Pauly, directeur du projet Sea Around Us à l'université de Colombie-Britannique. Un tableau bien différent de celui dépeint par l'industrie se dessine alors. »

La situation s'apparente de fait à une forme de colonialisme alimentaire. Environ 90 % des prises qui servent à fabriquer les farines de poisson sont comestibles pour les humains. Autrement dit, l'aquaculture mondiale prive des régions pauvres d'espèces dont elles dépendent pour leur apport en protéines afin d'offrir des produits haut de gamme aux consommateurs riches.

Le tribut payé par les océans est particulièrement lourd et largement invisible. La plupart des bateaux liés à la production de farines de poisson ne respectent pas pleinement les dix principes de la « Charte mondiale pour la transparence des pêches », un guide élaboré par une coalition d'organisations de la société civile afin de promouvoir des pratiques de pêche industrielle plus responsables (3). Ainsi, moins de 30 % d'entre eux rendent publiques leurs données de localisation, et moins de 25 % disposent d'un numéro d'identification unique (leur « plaque d'immatriculation »). Une telle opacité complique les opérations de contrôle. Par ailleurs, d'après les scientifiques mobilisés par notre enquête, au moins 50 % de leurs prises appartiennent à des espèces classées, a minima, comme « surexploitées ». Ces navires sont en majorité des senneurs et des chalutiers, à l'origine d'importants volumes de « captures accessoires » (des espèces non visées au départ). Au moins 165 des bateaux étudiés étaient des chalutiers de fond qui, avec leurs filets lestés, raclent le sol et détruisent tout ou presque sur leur passage.

Outre le sort des océans, cette industrie s'accompagne de quantité d'autres coûts cachés. En Gambie et en Mauritanie, elle contribue à une aggravation de l'insécurité alimentaire, les poissons dont se nourrissent les populations locales étant de plus en plus détournés vers l'export pour servir à la fabrication de farines. Dans l'Extrême-Orient russe, l'enquête a mis au jour de nombreux cas de travail forcé, avec des ouvriers captifs dans des îles isolées, des villes-usines coupées du monde, ou coincés sur des navires en pleine mer. Au moins quatre-vingts épisodes de troubles civils, parfois violents, ont ainsi été recensés en lien avec cette filière, notamment en Inde, au Pérou et au Sénégal. Ils prennent la forme de mouvements de grève, souvent en réaction à la fragilisation de la pêche artisanale, ou de manifestations populaires pour dénoncer la pollution des eaux ou encore l'épouvantable odeur qui flotte autour des usines de transformation, dans lesquelles mijotent des milliers de tonnes de poissons en décomposition.

La fabrication de ces aliments contribue enfin à aggraver les tensions géopolitiques. En août 2021, une douzaine de chalutiers de fond turcs qui pêchaient illégalement en mer Égée ont tenté de percuter un navire grec à bord duquel des chercheurs filmaient leurs agissements. En novembre 2020, un cessez-le-feu de vingt-neuf ans entre le Maroc et le Front Polisario a volé en éclats à la suite de violents affrontements entre l'armée marocaine et des manifestants sahraouis. Ces derniers tentaient de bloquer le passage de quelque deux cents camions transportant de la farine de poisson obtenue à partir de prises marocaines illicites dans les eaux du Sahara occidental — un territoire occupé par le Maroc depuis le milieu des années 1970 en violation du droit international.

L'historienne Kristin A. Wintersteen rappelle que la farine de poisson est devenue un ingrédient capital de la nourriture animale au lendemain de la seconde guerre mondiale et, à ce titre, un facteur décisif dans l'explosion de l'élevage industriel de poulets et de porcs, puis de l'aquaculture, notamment en Europe du Nord et aux États-Unis (4). Identifié comme une mine de protéines, le courant de Humboldt ‒— un courant de surface froid et riche en plancton qui longe la côte pacifique de l'Amérique du Sud — a transformé le Pérou en superpuissance de la farine de poisson, avec environ un quart de la production mondiale. Depuis lors, ce modèle s'est étendu à d'autres contrées, jusqu'en Afrique de l'Ouest et en Asie du Sud-Est.

Les bénéfices de l'aquaculture sont réels. En Inde, elle représente un vivier d'emplois, en particulier pour les femmes. Au Bangladesh, son développement a rendu les produits de la mer plus abordables pour les ménages pauvres. Et elle émet beaucoup moins de gaz carbonique que les élevages bovins ou porcins. De plus, toutes ses formes ne sont pas problématiques. Les mollusques bivalves tels que les palourdes, les huîtres, les coquilles Saint-Jacques et les moules sont des organismes filtreurs — au sens où ils filtrent l'eau pour y prélever leur nourriture (plancton, détritus organiques) — qui ne nécessitent pas d'alimentation artificielle, d'où une empreinte écologique minimale. En France, près de 80 % des fermes aquacoles les cultivent. Au niveau mondial, on estimait en 2022 qu'environ un tiers des exploitations d'aquaculture ne recouraient à aucune nourriture extérieure.

Selon les industriels de l'alimentation animale, la dépendance à l'égard de la farine de poisson tendrait à se réduire. Pourtant, la demande progresse au même rythme que l'aquaculture elle-même. Les scientifiques explorent d'autres sources de protéines : algues, déchets du manioc, larves de la mouche soldat noire et même protéines unicellulaires extraites de champignons ou de bactéries. Pour l'heure, leur exploitation à grande échelle demeure trop coûteuse, si bien que le modèle perdure : les entreprises capturent des poissons sauvages, les transforment en aliments et transfèrent ailleurs les coûts engendrés par cette activité.

En France, ces problèmes concernent moins le saumon élevé sur le territoire national que les produits de la mer importés (pour plus de 6 milliards d'euros chaque année). L'outil interactif Bait to Plate — conçu par The Outlaw Ocean Project pour cartographier les chaînes d'approvisionnement du secteur (5) — a par exemple révélé que les crevettes vendues par de grandes enseignes comme Leclerc ou Carrefour, cultivées dans des fermes équatoriennes, sont nourries avec des farines provenant d'usines latino-américaines où l'on déplore des décès d'ouvriers, des pratiques de pêche illégales et des nuisances olfactives faisant l'objet de dénonciations populaires. Le groupe Carrefour, qui possède également les magasins Cora, a déclaré ouvrir immédiatement une enquête et promis de prendre « toutes les mesures nécessaires dans le cas où ces manquements seraient confirmés ». Le groupe Leclerc, lui, n'a pas répondu à nos questions.

En 2025, la France a importé pour plus de 124 millions de dollars (110 millions d'euros) de poissons et crustacés de Chine, où les volumes élevés représentent désormais quatre fois ceux pêchés en mer. Le Tibet et le Xinjiang sont deux des régions où l'aquaculture connaît la plus forte croissance, à grand renfort de répression politique. Notre enquête a identifié plus de mille exploitations dont l'essentiel de la production, estimée à 0,5 milliard de dollars (0,4 milliard d'euros) par an, est exporté vers deux douzaines de pays.

Épuiser les écosystèmes

L'Union européenne interdit la vente sur son sol de produits issus du travail forcé, y compris lorsqu'il s'agit d'importations. Toutefois, avec la mondialisation du secteur et l'allongement des chaînes d'approvisionnement, il devient de plus en plus difficile de s'assurer du respect des règles éthiques et environnementales. Et cela vaut autant pour les consommateurs que pour les revendeurs au détail, qui s'approvisionnent chez des grossistes. Selon M. Robert K. Stumberg, professeur au Law Center de l'université Georgetown à Washington, il n'est pas rare non plus que les entreprises choisissent volontairement de rester dans l'ignorance pour ne pas subir l'opprobre public ni payer le prix des réparations.

Cette relative impunité vit peut-être pourtant ses derniers instants. Aux États-Unis, depuis 2020, au moins neuf procès pour publicité mensongère ont été intentés contre six producteurs dans six juridictions différentes. Les plaignants dénonçaient l'usage de termes comme « durable », « écologique », « 100 % naturel », « sauvage », ainsi que la mise en avant des conditions de sécurité exemplaires offertes aux travailleurs, alors même que l'examen des chaînes logistiques suggérait tout le contraire. Dans au moins quatre de ces affaires, l'utilisation de farines ou d'huiles de poisson et leur lien avec la pêche industrielle et l'épuisement des écosystèmes étaient en cause. Au cours de la même période, les producteurs de fruits de mer ont déboursé plus de 2 millions de dollars (1,8 million d'euros) en dommages et intérêts pour mettre fin à de telles poursuites.

L'enquête « Food for feed : The price paid beyond the plate » (« Nourriture destinée à l'alimentation animale : le prix à payer au-delà de l'assiette ») (6) , conduite pendant cinq années par l'équipe de The Outlaw Ocean Project, a mobilisé plusieurs dizaines de journalistes. Elle a porté sur plus de 1 400 usines de farine de poisson à travers 64 pays et sur plus de 2 400 bateaux liés à cette activité dans au moins 30 pays. En remontant les chaînes d'approvisionnement depuis les navires de pêche jusqu'aux sites de transformation, aux fermes d'aquaculture et aux enseignes de distribution, les reporters ont établi une cartographie détaillée de cette industrie mondiale.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Élise Roy.)

Voir en ligne : /2026/11/URBINA/70185

(1) Cité respectivement par Amélie Di Bella, « How France's flagship salmon farm plans to adapt to climate change », 6 mars 2024, et par Christophe Blondel, « Le seul saumon d'élevage français grandit à Chartres… dans un hangar ! », Le Parisien, 18 décembre 2025.

(2) « Le développement de l'aquaculture : un enjeu de souveraineté alimentaire », Stratégie, n° 16, Haut-Commissariat au plan, Paris, 30 novembre 2023.

(3) « Charte mondiale pour la transparence des pêches », (PDF), Coalition for Fisheries Transparency.

(4) Kristin A. Wintersteen, The Fishmeal Revolution : The Industrialization of the Humboldt Current Ecosystem, University of California Press, Berkeley, 2021.

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