Des milices palestiniennes contre le Hamas
À Gaza, des organisations arabes supplétives de l'armée israélienne sont de plus en plus actives. Financées par Tel-Aviv, elles constituent un défi militaire et politique pour le mouvement islamiste. L'Autorité palestinienne voit en elles un moyen de reprendre le contrôle d'un territoire dont elle a été chassée en 2007.
Le 1er septembre 2026, un raid lancé dans l'ouest de la ville de Gaza par une milice locale hostile au Hamas, appuyée par les forces israéliennes, a conduit à la capture du chef de la sécurité intérieure de ce mouvement, M. Moueïn Al-Arabid, recherché de longue date par Tel-Aviv. Quelques jours plus tard, un combattant du Djihad islamique, allié du Hamas, est enlevé puis abattu à Khan Younès, dans le sud de l'enclave, par un autre groupe gazaoui opérant aux côtés des troupes d'Israël. Constituées ou remises en selle à Gaza dès 2024 avec l'aide de Tel-Aviv, dans le contexte du vide sécuritaire créé par la guerre, les milices anti-Hamas n'en sont pas à leurs premiers coups de main armés contre le mouvement et ses alliés. Depuis le « cessez-le-feu » qu'il a conclu avec Israël en octobre 2025, leurs attaques se sont même multipliées, faisant près d'une centaine de victimes (1).
Issus, pour certains, de clans familiaux, comme les Forces de défense populaire (FDP) de M. Rami Hilles (originaire d'une grande famille de la ville de Gaza, mais désavoué par les siens), et le plus souvent proches du Fatah, le parti du président de l'Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas, ces groupes comprendraient au total plusieurs milliers d'hommes, contre près de vingt mille combattants et dix mille policiers du côté du Hamas. Outre les FDP, les plus importants sont les Forces populaires, fondées par l'ancien chef de gang Yasser Abou Shabab (tué fin 2025 et remplacé par M. Ghassan Al-Douhaini), l'Armée populaire - Forces du Nord de M. Ashraf Al-Mansi, la Force de frappe antiterroriste de M. Houssam Al-Astal et les Forces de la patrie libre du très redouté Shawki Abou Nassira (dit « le Crocodile »). Elles sont installées dans des camps fortifiés, à proximité de la quarantaine d'avant-postes militaires israéliens érigés le long du côté est de la « ligne jaune ». Tracée par Tel-Aviv lors du « cessez-le-feu » et déplacée plus à l'ouest au fil des mois, cette ligne de démarcation sépare désormais les deux tiers de l'enclave occupés par Israël (ou « zone verte ») de la portion territoriale encore administrée par le Hamas (« zone rouge »). D'après une enquête du journal Haaretz (2), les miliciens et leurs proches disposent notamment dans leurs camps de « modules préfabriqués dotés de climatiseurs », d'une « aire de jeux avec du gazon synthétique », mais aussi d'une « boutique de vêtements » et d'une « épicerie bien garnie » — un « luxe », alors que le reste de la bande de Gaza est frappé par les pénuries alimentaires, d'eau et d'électricité, en raison des restrictions israéliennes, et que la reconstruction reste bloquée…
Financées, équipées et entraînées par Israël, ces organisations supplétives sont devenues un instrument-clé de la stratégie suivie par Tel-Aviv à Gaza. Ainsi, selon le témoignage d'un officier recueilli par Haaretz, l'armée israélienne « envoie des miliciens dans des secteurs difficiles d'accès, situés au cœur du territoire contrôlé par le Hamas (3) », entre autres pour récupérer des drones ou accomplir des missions risquées que les soldats ne peuvent entreprendre eux-mêmes. Mais leurs activités ne se limitent pas aux actions contre le mouvement islamiste. Il les charge aussi d'agir contre leurs concitoyens en assurant le déplacement forcé de populations. En mai 2026, le groupe de M. Abou Nassira a ainsi violemment évacué des centaines de familles d'un quartier oriental de Deir Al-Balah (dans le centre de l'enclave) afin de faire place nette pour les troupes d'occupation (4). Un militaire israélien raconte avoir vu, lors d'une opération conjointe, des miliciens « tirer sur les gens » pour les déloger de chez eux, puis « incendier les maisons » après avoir « volé tout ce qu'ils pouvaient » (5). Les milices sont également accusées du pillage de convois d'aide humanitaire, de contrebande, d'extorsion, mais aussi d'assassinats de civils soupçonnés d'être proches du Hamas — d'après une commission d'enquête des Nations unies (6), celui-ci est l'auteur de nombreuses « exécutions sommaires et extrajudiciaires » de collaborateurs d'Israël et de militants du Fatah.
Reprendre pied à Gaza
En juin 2025, face aux critiques suscitées par les révélations sur le soutien apporté en secret par Tel-Aviv à ces milices, le chef du gouvernement, M. Benyamin Netanyahou, a reconnu avoir recours à des groupes supplétifs et à des clans locaux pour lutter contre le Hamas. « Où est le problème ?, a-t-il déclaré. C'est une bonne chose car cela permet d'épargner la vie de soldats (7). » De fait, la stratégie israélienne concernant ces groupes répond à un objectif précis poursuivi par M. Netanyahou : fragmenter la société gazaouie et empêcher l'émergence d'une entité politique unifiée dans la bande côtière (8). C'est pourquoi celui-ci martèle depuis le début de la guerre qu'Israël exclut toute possibilité de voir l'AP remplacer le Hamas dans l'enclave.
Ce faisant, M. Netanyahou passe sous silence le rôle joué par l'AP, sise à Ramallah (Cisjordanie), dans le « marigot milicien » de Gaza. Maintenue dans l'ombre, son implication auprès des groupes supplétifs, dont la plupart des chefs sont d'anciens employés des forces de sécurité de l'AP, est documentée par plusieurs médias — malgré les démentis officiels de Ramallah — et a été confirmée par Abou Shabab et M. Al-Astal eux-mêmes (9). Selon des sources sécuritaires palestiniennes, l'aide que leur fournit l'AP leur parvient sous l'égide de M. Bahaa Balousha, une figure du service de renseignement général de l'AP, natif de l'enclave et proche du président Abbas (10). Des membres de milices seraient ainsi rémunérés par l'AP, qui aurait même fait transférer — avec l'aval d'Israël — des combattants blessés dans des hôpitaux de Cisjordanie, où ils auraient été soignés sous une fausse identité (11).
En appuyant ces groupes armés, le régime de M. Abbas veut reprendre pied à Gaza, d'où le Hamas a chassé l'AP en 2007, et à affaiblir son rival islamiste. En outre, malgré l'opposition d'Israël, il entend s'imposer comme un interlocuteur incontournable de la « communauté internationale » dans le cadre de la reconstruction prévue par le « plan de paix » de M. Donald Trump.
(1) Cf. en particulier Nasser Khdour, « Who are the Israel-backed armed groups fighting Hamas in Gaza ? », Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled), 27 avril 2026.
(2) Yarden Michaeli, Yaniv Kubovich et Jack Khoury, « “Israel is sending armed militias in Gaza to commit war crimes — and I have to protect them” », Haaretz, Tel-Aviv, 27 août 2026.
(3) Ibid.
(4) Cf. Thaer Abu Aoun, Mahmoud Bashir et Omar Moussa, « Expanding evacuation zone, Israeli-backed militia forcibly displaces hundreds of families from Deir Al-Balah », Mada Masr, 20 mai 2026.
(5) Cité dans « “Israel is sending armed militias in Gaza to commit war crimes — and I have to protect them” », art. cit.
(6) « Report of the Commission of Inquiry on killings and acts causing bodily and mental harm by non-State actors in the Occupied Palestinian Territory and Israel », Organisation des Nations unies (ONU), Genève, 8 mai 2026.
(7) Sebastian Usher, « Netanyahu confirms Israel arming clans opposed to Hamas in Gaza », BBC News, Londres, 5 juin 2025.
(8) Giorgio Cafiero, « Gaza's armed fragmentation : clans, militias, and rival power centers », Stimson Center, Washington, DC, 27 octobre 2025.
(9) Cf. notamment Ben van der Merwe, Sam Doak et Celine Alkhaldi, « Revealed : the plan for a “New Gaza” — and the four militias Israel is backing to defeat Hamas », Sky News, 25 octobre 2025, et « Gaza militia leader denies involvement in aid killings, discusses PA, GHF collaboration », The Jerusalem Post, 11 juin 2025.
(10) Cf. Jonathan Sacerdoti, « Is Hamas's grip on Gaza weakening ? », The Spectator, Londres, 10 juin 2025, et Mohsen Mohammad Saleh, « Political analysis : armed collaborator groups in Gaza Strip : what are the prospects ? », Al-Zaytouna Centre for Studies and Consultations, Beyrouth, 9 décembre 2025.
(11) « Palestinian Authority providing medical treatment to Israel-backed militias — Report », The Palestine Chronicle, 11 juillet 2026.