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Le soutien intéressé de Londres à Kiev

29 October 2026 at 17:13

Depuis le début du conflit, le Royaume-Uni compte parmi les principaux contributeurs à l'effort de guerre ukrainien. Ce choix intangible, justifié par de nobles principes, a des motivations économiques moins chevaleresques.

C'est un labyrinthe de tuyaux métalliques et de citernes géantes. Le site industriel de l'île de Grain, dans le sud-est de l'Angleterre, s'étend sur une plaine marécageuse de plus de 240 hectares. La laideur de son architecture n'a d'égale que son importance géopolitique : il s'agit du plus grand terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) d'Europe et du huitième au monde. Avant la guerre en Ukraine, l'Europe n'en avait guère besoin. Le gaz russe acheminé par pipeline lui suffisait amplement. Mais, quand le conflit a débuté, la diminution drastique de l'approvisionnement russe a rendu cette infrastructure indispensable.

Pour éviter une grave crise énergétique, il a en effet fallu trouver du gaz ailleurs. Le GNL représentait la solution la plus évidente. Transporté par tanker du Qatar et des États-Unis, le combustible fossile doit ensuite être regazéifié par un terminal spécialisé. Lequel terminal a lui-même besoin d'être raccordé à un réseau de pipelines acheminant le combustible jusqu'aux consommateurs. Au début de la guerre, le continent ne possédait pas suffisamment d'infrastructures de ce type. L'Espagne disposait de sept terminaux méthaniers mais était mal raccordée au reste de l'Europe. L'Allemagne avait tellement confiance dans le gaz russe qu'elle n'en avait aucun. Le Royaume-Uni en possédait trois, reliés à la Belgique et aux Pays-Bas par deux pipelines sous-marins.

Ces pipelines fonctionnent désormais à plein régime, et l'île de Grain est devenue l'un des principaux points d'entrée du GNL sur les marchés énergétiques du continent. Son revenu net annuel a doublé depuis le début de la guerre. Cela attire les investisseurs : l'année dernière, épaulé par un fonds d'investissement américain, le géant britannique de l'énergie Centrica a racheté le terminal gazier dont la valeur est estimée à 1,5 milliard de livres sterling (1,8 milliard d'euros). Son ancien propriétaire, National Grid, n'est pas le seul groupe à s'être rempli les poches grâce au conflit. Dès l'été 2022, les profits de Shell avaient doublé, et ceux de BP, triplé (1). Les dirigeants de ces entreprises se sont félicités de leur bonne fortune. Mais la chance n'a rien à voir là-dedans.

À la fin du mois de juin 2021, un informateur anonyme a transmis à la BBC une liasse de documents trouvés à un arrêt de bus, à proximité du terminal de Grain (2). Ils contenaient la retranscription d'une discussion entre de hauts responsables britanniques. Ces derniers s'interrogeaient sur le trajet que devait emprunter une frégate de la marine, le HMS Defender, pour rejoindre Batoumi, en Géorgie, depuis Odessa. Fallait-il qu'il prenne l'itinéraire le plus sûr, en restant à bonne distance de la Crimée ? Une autre route, l'amenant à seulement dix-neuf kilomètres de ses côtes, pourrait-elle susciter une réaction de la part des Russes ? Ce ne serait « ni prudent ni professionnel », pouvait-on lire. C'est pourtant cette solution qui fut choisie.

Pour qu'un éventuel affrontement obtienne le plus d'écho possible, on prit soin d'embarquer deux journalistes britanniques sur le navire. Le 23 juin, alors que le HMS Defender se trouvait au large de la Crimée, la Russie montra les muscles : ses garde-côtes se sont approchés à cent mètres du navire pendant que ses avions de chasse le survolaient. Six mois plus tard, à la mi-janvier 2022, le Royaume-Uni fut l'un des premiers États européens à livrer des armes de défense à l'Ukraine : deux mille missiles portatifs, qui contribuèrent, quelques semaines plus tard, à stopper les colonnes de chars russes avançant sur Kiev.

Dons aux conservateurs

Les Britanniques exhortaient les Européens à les imiter. Et cette attitude n'a pas varié depuis le début de la guerre. Un député conservateur se rengorgeait auprès de NBC News (4 juin 2023) sur le fait que son pays ait « sans le moindre doute été à la pointe s'agissant de pousser et d'encourager les autres à faire preuve de plus de courage politique ». Lorsque les autres capitales hésitaient, Londres livrait des armes à leur place.

En mai 2022, le Royaume-Uni aida à acheminer vers l'Ukraine des missiles antinavires danois. En juin, il y envoya des missiles à longue portée. En mars 2023, il fut aussi le premier pays à livrer des chars à l'Ukraine. Une quantité modeste qui suffit à convaincre l'Allemagne et les États-Unis de faire de même.

Au début du conflit, le pays était dirigé par M. Boris Johnson, conservateur qui aime à se présenter comme la réincarnation de son héros politique, Winston Churchill. En mai 2022, il déclara que l'Ukraine vivait son « heure de gloire » lors d'un discours prononcé devant le Parlement ukrainien. Il affichait alors sa complicité avec le président Volodymyr Zelensky, s'entretenait avec lui une fois par semaine. Le Royaume-Uni était, à la fin de son mandat, le pays qui avait, juste derrière les États-Unis, fourni l'aide militaire la plus importante à l'Ukraine, pour un montant de 2,3 milliards de dollars (2 milliards d'euros) (3).

Les Ukrainiens lui en furent grandement reconnaissants : un café de Kiev servait même un « Boris Johnsonyuk », une pâtisserie couronnée de meringue et d'une boule de glace à la vanille, hommage à la tignasse blonde du premier ministre (The New York Times, 13 juin 2022). Mais la générosité de M. Johnson n'était peut-être pas désintéressée.

En effet, selon un article publié fin 2021 par le Mirror, le Parti conservateur entretenait des liens étroits avec le secteur de l'énergie britannique, dont il avait reçu 1,5 million de livres sterling (1,8 million d'euros) depuis 2019. Un rapport publié deux ans plus tard faisait état de dons d'un montant de 3,5 millions de livres sterling (4,2 millions d'euros). Un chiffre sous-estimé, d'après des calculs effectués en 2024 : c'était à 8,4 millions de livres sterling (10 millions d'euros) que s'élevaient les dons faits au parti par le secteur fossile depuis décembre 2019 (4). Un nom revient sans cesse, celui de M. Christopher Harborne, un milliardaire propriétaire d'entreprises faisant commerce de jets privés, carburants aéronautiques, robots de déminage et drones militaires. En mars 2023, le Guardian révélait que M. Harborne avait ainsi fait don de 1,5 million de livres sterling au Parti conservateur — comme il le fit, en novembre 2022, d'un million de livres sterling (1,2 million d'euros) à une entreprise dirigée par M. Boris Johnson. Ce dernier lui permit de rencontrer M. Zelensky en septembre 2023, lors d'un voyage à Kiev (5).

Le système politique britannique traverse une période d'instabilité. Quatre premiers ministres — deux conservateurs et deux travaillistes — se sont succédé depuis le départ de M. Johnson, en septembre 2022 (lire « De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde »). Néanmoins, le Royaume-Uni, à la différence des États-Unis, n'a jamais fléchi dans son soutien à l'Ukraine. Cette énigme s'explique aisément.

Depuis le début de la guerre, Londres a accordé à Kiev une aide totale de 25 milliards de livres sterling (29,8 milliards d'euros), dont 16 milliards sous forme d'aide militaire. Un soutien en grande partie conditionnel : l'Ukraine ne peut s'en servir que pour acheter de l'armement britannique. Il s'agit, en d'autres termes, d'un stimulus pour le secteur de la défense, qui emploie quelque 200 000 personnes.

Le rôle essentiel de la City

Les tories soutiennent la guerre parce qu'ils frayent avec les magnats de l'énergie et les entreprises d'armement, dont ils reçoivent des dons. Quant aux travaillistes, ils savent que le soutien à l'Ukraine permet de créer des milliers d'emplois dans les régions de Sheffield et de Belfast, où le Labour souhaite conserver les faveurs de syndicats dont les adhérents travaillent dans ces usines. Lorsque les armes arrivent en Ukraine, elles sont mises à l'épreuve de la technologie russe. L'Ukraine est donc, pour l'armée et l'industrie de défense britanniques, un laboratoire et un moyen de perfectionner leurs armes comme de les rendre compétitives sur le marché mondial.

La City londonienne joue elle aussi un rôle essentiel. Avec d'autres banques européennes, elle aide à lever les fonds nécessaires à l'effort de guerre ukrainien. Londres a lourdement insisté pour que les banques russes soient déconnectées du système Swift, et Moscou, exclu des marchés monétaires internationaux. Le Royaume-Uni utilise les profits rapportés par les actifs russes gelés pour acheminer l'aide à Kiev. Le marché de l'assurance Lloyd's de Londres couvre les risques du commerce maritime de l'Ukraine. Un jour, lorsque la guerre aura pris fin, la City sera l'un des principaux acteurs de sa reconstruction.

À cela s'ajoute l'enjeu de la sécurité alimentaire. Au contraire du continent, les Britanniques sont des importateurs de denrées. Leurs agriculteurs ne disposent pas des fortes protections dont bénéficient leurs homologues allemands ou français. L'achat de produits ukrainiens bon marché représente donc une aubaine pour les deux pays : l'Ukraine a doublé ses exportations vers le Royaume-Uni depuis le commencement de la guerre.

En août 2022, Londres avait annoncé un programme d'un montant de 10 millions de livres pour réparer les voies de chemin de fer ukrainiennes permettant de transporter les récoltes vers les ports (6). Grâce aux armes fournies pour protéger ses navires commerciaux, l'Ukraine a ainsi pu exporter ses récoltes en 2023 et 2024.

Ces multiples retombées économiques expliquent que Londres ait continué de soutenir l'Ukraine après le départ de M. Johnson, malgré quatre changements de premier ministre, et sans pression de Washington. L'île de Grain est essentielle à ce dispositif. En acquérant 50 % de son terminal gazier, Centrica a fait le pari que le gaz russe ne reviendrait pas en Europe (7). L'entreprise aurait donc beaucoup à perdre avec le retour de la paix et la réouverture des pipelines. La rapacité britannique n'est pas une faveur faite aux suzerains américains, mais un moyen de préserver les investissements nationaux.

(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)

Voir en ligne : /2026/11/LARON/70178

(1) Thomas Kingsley, « Anger as BP profits triple to $8.5bn amid soaring household energy bills », The Independent, 2 août 2022.

(2) Paul Adams, « Classified Ministry of Defence documents found at bus top », BBC, 27 juin 2021.

(5) Helena Horton, « £3.5 m of Tory donations linked to pollution and climate denial, says report », et Tom Burgis, « The £1 m man : why did Boris Johnson take his donor to Ukraine ? », The Guardian, Londres, respectivement 30 mars 2023 et 10 octobre 2025.

(6) « New UK-Ukraine transport partnership to rebuild war-torn infrastructure », gouvernement du Royaume-Uni, 25 août 2022.

(7) « Investment in Grain LNG », 14 août 2025.

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