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Le virus invisible. Essai sur la désinformation en Afrique

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Si les fausses informations sont un fléau universel, l'Afrique en fait particulièrement les frais. La journaliste franco-congolaise Dominique Tchimbakala, longtemps figure de TV5 Monde, décrypte ce qu'elle qualifie de « véritable virus ». La vulnérabilité du continent provient, notamment, de la fragilité du tissu médiatique (un « désert informationnel ») et de l'utilisation très étendue des plates-formes numériques — « La désinformation s'est industrialisée avec le téléphone portable » ; ses richesses en font un enjeu économique et la cible des campagnes de désinformation venues de Russie, de Chine ou d'anciennes puissances coloniales. Mobilisant exemples et anecdotes, Tchimbakala analyse les ressorts sociaux et psychologiques de la propagation du « virus », comme la « cécité militante » ou l'« indifférence calculée » des pouvoirs publics. Elle met en garde contre les illusions d'un fact checking sans moyens et appelle à « réapprendre collectivement (…) ce qu'est vraiment le journalisme ». Selon elle, l'Union africaine doit contribuer à relever ce défi éducatif, culturel et social.

Voir en ligne : /2026/11/ROBERT/70166

Riveneuve, Paris, 2026, 190 pages, 10,50 euros.

La puce à l'oreille

La saturation progressive du sens de la vue par les écrans a ouvert un nouvel espace à l'ouïe, jusque-là essentiellement sollicitée par la voix humaine et la musique. Diffusés en ligne, chuchotements et sons de contact amplifiés permettent de nouer avec certaines personnes un rapport très particulier.

Un homme apparaît sur un fond noir, devant une toile posée sur un chevalet. Le sourire affable, il s'adresse aux téléspectateurs comme s'il les connaissait chacun personnellement : « Hi, welcome back, I'm glad to see you » (« Salut, content de vous revoir ici »). Il s'emploie alors à peindre montagnes, couchers de soleil ou fermes sous la neige. Le patient professeur conseille et encourage d'une voix douce l'élève invisible.

« The joy of painting » (« La joie de peindre ») est un programme télévisé américain, animé par Robert (« Bob ») Ross et diffusé entre 1983 et 1994. Personne, sans doute, n'aurait pu prédire que les méandres d'Internet lui donneraient une seconde célébrité quelques décennies plus tard, ni qu'il deviendrait le modèle de l'ASMR. Ce sigle — pour autonomous sensory meridian response, « réponse sensorielle autonome culminante » en français — désigne une sensation, voire un sentiment suscité par ces contenus, et par extension ces contenus eux-mêmes. Une étiquette apposée sur certaines vidéos reprenant les codes des émissions de Bob Ross : douceur de la voix, lenteur de l'élocution, adresse directe au spectateur et amplification exagérée de certains bruits d'ordinaire peu perceptibles — en l'occurrence, celui du pinceau.

Grâce à des micros placés tout près de la source sonore, les créateurs accentuent les sons produits par des objets manipulés : une vidéaste met de la mousse à raser sur un micro, découpe avec des ciseaux une balle antistress à paillettes pour en répandre le contenu. Les séquences mettent souvent en scène une personne « guide » qui, explique l'artiste et chercheuse Alice Lenay, « fait mine de prendre soin du “récepteur” ».

Ce « prendre soin » s'incarne dans un jeu de rôle : le ou la vidéaste est une librairie qui te conseille des livres ; une esthéticienne qui te prodigue un soin du visage, etc. Les sons amplifiés exacerbent sa respiration, ses bruits de bouche ; ils mettent mal à l'aise certaines personnes et en ravissent d'autres. Si ce genre compte des millions d'adeptes à travers le monde (la chaîne YouTube américaine Gentle Whispering compte plus de 2 millions d'abonnés), l'ASMR demeure un ovni. « C'est une niche », admet avec un sourire Florian Boullot, alias Paris ASMR. Sa chaîne a fêté ses 10 ans l'année dernière. « Beaucoup de gens n'hésitent pas à me dire qu'ils n'aiment pas. Je crois que j'apprécie ce clivage : sauver les nuits des uns de l'insomnie, et être moqué par les autres. »

« ASMR chuchoté (attention personnelle) », « ASMR spa & face massage », « ASMR tapping, no talking » (ou « tapotement ASMR sans paroles »)… Que vient-on chercher en s'absorbant dans la contemplation de quelqu'un qui, faisant bouger avec des gestes lents une maquette du Système solaire, dit à voix basse le nom et la localisation de chaque planète ? Ou qui mange, sans un mot, des cornichons ou des bonbons colorés près d'un micro ? Alors que ces communautés n'ont cessé de grandir sur différentes plates-formes, certains, comme Florian Boullot, se sont spécialisés dans la production de ces vidéos.

Si les images numériques colorées, saturées, agitées peuplent les réseaux sociaux, « le public ASMR en ligne délimite un espace intime, au rythme ralenti de l'infra-ordinaire, à rebours de la clarté pressante des messages informationnels », souligne Alice Lenay. Elle met l'accent sur l'« ordinaire étrangeté » de l'ASMR, où les objets et situations du quotidien deviennent des supports de relaxation. Pour Sandra Marinelli, qui a créé sa chaîne Sandra ASMR en 2015, il s'agit de « ralentir » : « J'ai découvert l'ASMR, comme beaucoup de gens, parce que je faisais des insomnies. Même si j'ai trouvé ça un peu bizarre au début, je me suis aperçue que ces vidéos me faisaient du bien. J'aimais qu'elles me donnent l'impression de s'adresser à moi. Elles devenaient comme une présence. »

À une époque marquée par un sentiment d'accélération frénétique, l'ASMR se présente telle une bulle, un monde de douceur et de calme, où tous les objets sont bien rangés, où le désagrément n'existe pas, ou alors seulement comme le sujet d'une mise en scène humoristique, passé au tamis d'une voix susurrée. De nombreuses recherches s'intéressent d'ailleurs à la portée thérapeutique du processus et à ses effets sur le cerveau. Les « artistes ASMR » estiment que cette expérience trouve son origine dans les premiers temps de la vie. Dans le langage de la communauté, le mot « triggers » (« déclencheurs ») désigne les sons qui provoquent la sensation de bien-être. Chaque personne ayant ses propres triggers, de nombreux vidéastes s'interrogent sur ce qui pourrait relever de souvenirs de la petite, voire de la très petite enfance. Florian Boullot parle ainsi des traces d'une « éducation au monde » : la voix rassurante d'un parent, le bruit des pages tournées au moment de l'histoire du soir, les lueurs du mobile au-dessus du berceau.

Créatrice de la chaîne Roxane ASMR, Roxane Cathelot, ancienne infirmière en réanimation formée à l'hypnose, utilise à présent cette technique dans ses vidéos. « Je me suis rendu compte que j'aidais peut-être encore plus de gens sur Internet qu'à l'hôpital », estime-t-elle. Une position à la fois valorisante et ambiguë. « Certaines personnes peuvent venir chercher, davantage que de la relaxation, de quoi combler leur solitude », note Florian Boullot. Cette relation unilatérale confronte des personnes souvent sans formation médicale à la souffrance d'autrui. Sur sa chaîne Paris ASMR, le vidéaste a changé de ton au fil des années pour s'adresser à ses abonnés : « J'essaie de nuancer mon propos, de dire aux gens qu'ils ne sont pas seuls, pour les encourager à ne pas trop se réfugier dans cette réalité numérique. Mon ASMR ne peut être qu'une petite pommade. »

L'une des dimensions centrales de la médiation sonore tient au « sentiment d'être touché à distance, analyse Alice Lenay. Quand le doigt de la personne effleure le micro, le son tape mon tympan et me donne l'impression d'une caresse ». La professionnalisation de la pratique s'accompagne d'une sophistication technique. Très présente sur YouTube mais aussi sur la plate-forme Twitch, qui lui permet de faire des sessions live d'ASMR, Roxane Cathelot raconte son enthousiasme pour le travail du son : « Très vite après que j'ai lancé ma chaîne, il y a dix ans, j'ai investi dans des micros de bonne qualité et j'ai une carte spécifique pour traiter les sons en direct. »

Pendant l'épidémie de Covid-19, la youtubeuse française BehindTheMoons a réalisé, en collaboration avec l'artiste Caroline Delieutraz, une performance consistant à toucher et à manipuler une sélection d'œuvres contemporaines. « En général, dans un musée, on interdit de toucher les œuvres. Au contraire, je devais m'en saisir pour essayer d'en tirer des sons et partager, dans une vidéo, une forme de découverte naïve, explique-t-elle. Ainsi, il y a un spectre d'approches qui va d'une pratique face caméra classique à des réalisations visuelles et sonores plus artistiques, se voulant cinématographiques ou encore expérimentales. » Les unes proches de la musique concrète, les autres, au contraire, asservies à l'entreprise marchande.

En 2023, un spot publicitaire pour une automobile de luxe s'inspire de l'ASMR : une jeune femme blonde, un micro à la main, tapote de ses ongles manucurés les jantes de la voiture qu'elle fait ensuite démarrer, caresse le volant, en susurrant le nom de la marque, Bentley. La mise en scène, si elle a donné lieu à de nombreux détournements comiques, met en lumière un autre aspect de l'ASMR : sa confusion avec la pornographie. « Ce lien est réel. L'ASMR est devenue une catégorie à part entière sur les sites pornographiques », constate Roxane Cathelot. Comme beaucoup de ses collègues, la jeune femme veut pourtant éviter toute dimension suggestive dans ses propres vidéos, et qualifie l'ASMR qu'elle pratique de « familial » et « enveloppant ». À son grand dam, sur Twitch, où elle diffuse plusieurs fois par semaine ses vidéos, la catégorie « ASMR » est inondée de contenus à caractère pornographique, à tel point qu'elle a été interdite aux moins de 18 ans.

Dans les années 2010, le terme de brain orgasm (orgasme cérébral) apparaît dans les médias pour désigner l'intensité de la sensation que provoque l'ASMR. « Une chaîne de télévision est un jour venue chez moi, raconte Sandra Marinelli. Quand le reportage est sorti, j'ai découvert qu'il portait sur les “nouveaux types d'orgasme”. Je n'en menais pas large quand je suis arrivée au travail le lendemain de la diffusion… » Cette sexualisation des créatrices d'ASMR les rend plus vulnérables encore aux nombreuses formes de harcèlement que la plupart subissent déjà : certaines reçoivent des messages à caractère sexuel non sollicités, des lettres de menaces de mort ou de viol, d'autres voient leur adresse ou celle de leur famille divulguée sur les réseaux sociaux. « C'est presque une règle qui régit Internet : si quelque chose existe, sa version sexuelle aussi », déplore BehindTheMoons avec un certain fatalisme.

De ce monde dépolitisé du bien-être, l'influenceur Maël Coutand a tiré un autre fil. En 2020, alors qu'il cherche à tourner en dérision une vidéo de Ségolène Royal « racontant n'importe quoi » au micro du journaliste Jean-Jacques Bourdin, ce créateur de vidéos humoristiques s'aperçoit qu'un doublage chuchoté de l'interview produit un effet insolite. « Je me suis rendu compte que les gens prêtaient parfois davantage attention à ce qui était dit grâce au chuchotement, explique celui qui est aussi conseiller en communication et chargé de plaidoyer pour des structures d'intérêt général. Après avoir transformé des engueulades en chuchotements, je suis parfois choqué par le contenu des interviews : “Il a vraiment dit ça ?” »

Pourtant, malgré le caractère très créatif de la production d'ASMR, son modèle économique reste le même que celui de l'influence (1). Le nombre de vues des vidéos génère très peu de revenus, et la rémunération découle surtout des placements de produits et de la publicité insérée en début, milieu ou fin de visionnage. Jusqu'en mars 2026, les créateurs pouvaient obtenir de la part du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) une aide financière au projet. Mais, à la suite d'une polémique alimentée par le Rassemblement national, ce fonds a été suspendu. Le financement de ces créations reste donc dépendant des activités commerciales. « Les placements de produits dans l'ASMR ont ceci de particulièrement désagréable qu'ils interviennent non pas seulement dans un moment de disponibilité de l'auditeur, mais de vulnérabilité, alors que nous sommes dans un état proche de l'hypnose », observe Alice Lenay. Pour cette raison, Sandra Marinelli a voulu restreindre les partenariats commerciaux, ce qui, dit-elle, « divise [ses] revenus par trois », en particulier les annonces en milieu ou en fin de visionnage, qui « font vivre presque tous les youtubeurs aujourd'hui ». Un autre mode de financement, les abonnements payants, existe mais reste marginal. L'ASMR reflète au fond l'univers numérique où il s'épanouit. La force de ses triggers ne se résume pas à une simple expérience neurophysiologique. Sur YouTube, « The joy of painting » connaît toujours le même engouement : la chaîne totalise 6,5 millions d'abonnés. « J'espère vous revoir très bientôt. D'ici là, bonne peinture. Merci ! »

Voir en ligne : /2026/11/MORFOUACE/70153

(1) Lire Benoît Bréville, « Tous influenceurs ! », Le Monde diplomatique, juin 2025.

Les soutiers camerounais de l'IA

À Yaoundé, une petite armée de « microtravailleurs » annote des données pour des plates-formes internationales d'intelligence artificielle comme Appen, Isahit ou Scale AI (à travers Remotasks). Une activité de l'ombre qui s'accomplit sans contrat ni protection sociale. L'État, lui, s'active pour taxer les maigres revenus de cette main-d'œuvre interchangeable.

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Jean David Nkot. – « www.hybris du point zéro.com », 2024-2025
© ADAGP, Paris, 2026 - Galerie Afikaris, Paris

Il est tard à Ngoa Ékélé. Dans la pénombre d'un cybercafé exigu qui fleure bon la poussière, le visage de Boris L. est inondé par la lumière bleutée d'un écran de seconde main. Dehors, le quartier universitaire de Yaoundé plonge dans l'obscurité en raison de l'un de ces délestages chroniques dont la Société camerounaise d'électricité (Socadel) a le secret. Mais ici, grâce à un vieux groupe électrogène qui gronde dans l'arrière-boutique, la connexion Internet tient bon. Depuis plusieurs mois, une grande partie des soirées de cet étudiant se déroulent ici. Boris est ce qu'on appelle un « microtravailleur », l'un des milliers d'opérateurs invisibles qui, au Cameroun comme ailleurs en Afrique, polissent le miroir de l'intelligence artificielle (IA) mondiale pour un salaire de misère.

Sur Remotasks, une plate-forme de Scale AI, entreprise américaine basée à San Francisco et valorisée à 29 milliards de dollars en 2025 (1), il enchaîne ainsi des microtâches. Elles consistent à repérer des éléments dans des images, à les délimiter et à les identifier afin d'entraîner des systèmes d'IA à les reconnaître. Sur l'écran défilent des scènes du quotidien américain ou européen. Il faut identifier des piétons, des voitures, des panneaux de signalisation. Pour chaque tâche, quelques centimes. « Au bout de quatre heures de travail, j'ai peut-être l'équivalent de 500 francs CFA », confie-t-il. Soit moins de 1 euro. Comme tous les microtravailleurs interrogés pour ce reportage, notre interlocuteur a demandé que l'on change son nom, non par honte d'accomplir une besogne indigne de son niveau d'instruction, mais par peur. Celle de perdre cette source de revenus dérisoires, pourtant précieuse dans un pays où 65 % de la population active vit une forme de sous-emploi, selon l'Institut national de la statistique du Cameroun (2). À des milliers de kilomètres de là, ces données annotées viendront nourrir les algorithmes de voitures autonomes ou les modèles de vision par ordinateur des pays du Nord.

Le discours officiel, lui, semble ignorer ces conditions précaires. Le 7 juillet 2025, la ministre des postes et télécommunications camerounaise, Mme Minette Libom Li Likeng, lançait officiellement la « stratégie nationale d'intelligence artificielle ». L'ambition affichée est de faire du Cameroun « le hub de référence en intelligence artificielle en Afrique » à l'horizon 2040 (3). La stratégie prévoit notamment de créer douze mille emplois directs et de concevoir un modèle de langage local, le « GPT Cameroun », qui valoriserait les quelque trois cents langues nationales. Des discours ont résonné dans les amphithéâtres universitaires, et tous les médias ont relayé la nouvelle avec enthousiasme. L'Afrique allait enfin prendre sa place dans la révolution numérique, non plus comme consommatrice, mais comme productrice. Pourtant, le microtravail de l'IA proposé aux opérateurs camerounais repose sur un principe : fragmenter des travaux en milliers d'opérations élémentaires (cocher une case, identifier un objet, évaluer une phrase) et les distribuer via des plates-formes numériques à des travailleurs dispersés à travers le monde, rémunérés à la tâche. Le terme consacré est ghost work, le « travail fantôme », popularisé par les chercheurs Mary L. Gray et Siddharth Suri, de Microsoft Research dans un ouvrage paru en 2019 (4).

Un vivier de jeunes diplômés

Cette main-d'œuvre indispensable au développement de l'IA n'existe pas pour le droit du travail camerounais. Pas de contrat, pas de protection sociale et encore moins de congés payés. L'illusion d'une collaboration technologique de pointe « gagnant-gagnant » s'effrite dès l'examen des « conditions générales d'utilisation » (CGU) que Boris a dû valider d'un clic. « L'utilisateur reconnaît qu'il agit en tant que prestataire indépendant et qu'aucune relation d'emploi ou de joint-venture n'est établie avec la plate-forme », stipule en anglais le contrat type de Remotasks. Cette ligne de texte minuscule, presque illisible, suffit à reporter toute la responsabilité sociale sur l'individu.

Selon un enseignant-chercheur en économie à l'université de Yaoundé-II, « nous sommes dans une économie de l'extraction pure. On ne mine plus du cobalt ou du pétrole, mais de la cognition humaine. Le Cameroun fournit la matière grise nécessaire à la validation des systèmes d'intelligence artificielle du Nord, sans aucune contrepartie en termes de transfert de technologie ou de protection sociale ». Le modèle n'est pas propre à Remotasks. Appen, Clickworker, UHRS (de Microsoft) : toutes ces plates-formes recrutent massivement en Afrique subsaharienne, attirées par un vivier de jeunes diplômés disposant d'une connexion Internet et subissant un chômage structurel qui les rend disponibles à n'importe quel tarif. Les « travailleurs du clic » qui annotent les données destinées à l'IA ne font l'objet d'aucun décompte continental fiable à ce jour.

Si les autorités camerounaises ne s'intéressent guère à la zone de non-droit dans laquelle baignent ces travailleurs, elles ne renoncent pas pour autant à taxer leurs maigres rémunérations. Ainsi, selon les dispositions réglementaires, « les sociétés locales de téléphonie opérant au Cameroun sont tenues de configurer leurs systèmes de manière à éviter toute connexion au réseau par des appareils de communication non répertoriés (5) ». En d'autres termes, l'opérateur mobile devient le gendarme d'un État qui traque la moindre recette. Pour un jeune dont le revenu mensuel dépasse rarement les 50 000 francs CFA (76,50 euros), la taxe douanière de 33 % sur son terminal représente un lourd fardeau. Selon un spécialiste du droit du travail au barreau de Yaoundé, cette asymétrie est révoltante : « Le gouvernement déploie une ingénierie complexe pour identifier un numéro IMEI [International Mobile Equipment Identity, soit l'identifiant du téléphone] et prélever une taxe douanière, mais il se déclare incapable d'identifier ces plates-formes étrangères qui emploient des milliers de nos jeunes sans verser la moindre cotisation à la Caisse nationale de prévoyance sociale. On protège la recette budgétaire, mais on abandonne le travailleur. » La conséquence directe pourrait être un basculement vers une clandestinité numérique accrue, avec le développement de réseaux de falsification d'IMEI pour échapper au blocage prévu par la réglementation.

L'Afrique anglophone (Kenya, Nigeria, Afrique du Sud) est depuis longtemps dans le viseur des grandes plates-formes (6). Mais l'Afrique francophone constitue désormais un nouveau terrain d'investissement. Une société française, Isahit, se positionne explicitement sur ce créneau. Elle se présente comme une plate-forme « socialement responsable » qui « met en relation des travailleurs défavorisés d'Afrique francophone avec des entreprises françaises » pour des tâches d'annotation de données, de modération de contenus et d'analyse d'images destinées à l'entraînement de systèmes d'IA. Parmi celles qu'elle cite figurent Airbus et L'Oréal, des groupes du CAC 40. Le vernis éthique est soigné. Sur son site officiel, Isahit présente son modèle comme de l'« impact sourcing », qui consiste à confier des tâches rémunérées à des jeunes issus de milieux modestes. Ses communications mettent en avant des témoignages de travailleurs « épanouis », des chiffres d'« impact social ». Mais les conditions concrètes demeurent largement opaques. Les travailleurs, appelés « HITers », pour « Human Intelligence Tasks », sont rémunérés à la microtâche, sans contrat de travail au sens classique. Joint par messagerie WhatsApp, un HITer de 27 ans basé à Douala, Hermann, titulaire d'une licence en droit, décrit ainsi son quotidien : « On reçoit des lots de tâches sans préavis. Parfois il y en a, parfois il n'y en a pas pendant des jours entiers. Il n'y a aucun contrat, aucune garantie. On ne sait jamais à l'avance combien on va gagner dans le mois. »

La question de savoir à qui s'adresser en cas de problème reste sans réponse claire. La plate-forme se présente comme un simple intermédiaire, et les entreprises clientes se réfugient derrière les CGU. Contacté sur LinkedIn, Isahit nous a répondu par la voix de son cofondateur et directeur des opérations, M. Philippe Coup-Jambet. L'entreprise compte dix-huit contributeurs actifs au Cameroun, qui travaillent sous le statut d'indépendant et non de salarié. Elle reconnaît que leur activité dépend des commandes : « Les volumes d'activité varient naturellement en fonction des projets confiés par nos clients. » Cette subordination éclaire l'irrégularité des tâches évoquée par Hermann. Côté rémunération, Isahit avance un montant mensuel « de l'ordre de 220 euros pour un mi-temps », soit environ 144 400 francs CFA, tout en précisant que les revenus fluctuent selon les missions réalisées et le temps consacré. L'entreprise indique enfin plafonner l'activité à cent heures par mois, afin de permettre aux contributeurs de la combiner avec d'autres.

Ce qui frappe dans ce système, c'est son architecture d'invisibilité. Entre Meta ou OpenAI et le travailleur de Nairobi, de Yaoundé ou de Dakar, une multitude de sous-traitants (Sama, Scale AI, Appen, Isahit) opèrent dans un vide juridique transnational soigneusement entretenu. Chaque maillon peut se décharger sur le suivant. Le travailleur n'a pas d'employeur clairement identifiable, pas de convention collective applicable, pas d'inspection du travail compétente pour instruire une plainte. Les plates-formes se défendent d'exploiter leurs prestataires. Elles brandissent les chiffres : les salaires versés seraient supérieurs aux salaires minimums locaux. Ce qui est, dans de nombreux cas, factuellement exact et révélateur à la fois. Comparer un salaire de misère à un plancher légal lui-même souvent insuffisant ne dit rien de la valeur réelle produite par ce travail. Selon une étude de l'entreprise de conseil Grand View Research, le marché mondial de l'annotation pour l'IA est estimé à 1,9 milliard de dollars (1,7 milliard d'euros) en 2025 et devrait atteindre 13,1 milliards de dollars (11,7 milliards d'euros) en 2033 (7). La part qui revient aux travailleurs africains qui en constituent une partie de la main-d'œuvre demeure infime et non traçable. Le chercheur Antonio Casilli, spécialiste du travail numérique à l'Institut polytechnique de Paris, décrit un mécanisme structurel délibéré. Les entreprises attirent intentionnellement plus de travailleurs que nécessaire sur leurs plates-formes, maintenant une concurrence permanente entre eux, ce qui tire de fait les rémunérations vers le bas. Il en résulte une alternance de périodes de surcharge et d'absence d'activité que les travailleurs ne peuvent ni prévoir ni négocier. Ce n'est pas un dysfonctionnement du système. C'en est précisément le moteur. Lauriane N., étudiante en master de communication à Yaoundé, affirme avoir travaillé pendant plusieurs mois sur UHRS, la plate-forme de Microsoft, accessible via des sous-traitants. Elle décrit la logique épuisante du système : « Pour accéder aux tâches mieux rémunérées, il faut passer des examens de qualification. Mais ces examens ne sont pas toujours disponibles. Et, quand on a enfin accès à une catégorie, les tâches peuvent disparaître du jour au lendemain sans la moindre explication. »

La contradiction est là, béante, entre les discours et la réalité du terrain. Le Cameroun — comme le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Maroc — investit politiquement dans une rhétorique de souveraineté numérique. Il s'agit de produire une IA « africaine », ancrée dans les valeurs culturelles du continent, capable de répondre aux besoins spécifiques de ses populations. La volonté est réelle. Mais, pendant ce temps, la véritable intégration des Africains dans l'économie mondiale de l'IA se fait par le bas : comme main-d'œuvre jetable, interchangeable, non protégée, opérant hors de tout cadre juridique national. Le paradoxe est d'autant plus cruel que cette main-d'œuvre est souvent hautement qualifiée. Les microtravailleurs africains ne sont pas, dans leur grande majorité, des personnes sans formation. Ce sont des titulaires de licence, de master, de diplôme d'ingénierie qui ne trouvent pas de débouché dans une économie formelle structurellement défaillante et se tournent vers ces plates-formes faute de mieux. Au Cameroun, la prise de conscience collective n'en est qu'à ses balbutiements. Ces soutiers sont dispersés, isolés derrière leurs écrans, souvent tenus par des clauses de confidentialité qui les dissuadent de témoigner.

Il est minuit passé à Yaoundé. Boris vient de terminer son lot de tâches. Son téléphone affiche le total de la soirée. Il pose l'appareil, soupire et dit simplement : « Si on avait le choix, on ne serait pas là. Mais, avec un diplôme et pas d'emploi, tu fais quoi ? » Sans une action coordonnée pour imposer des normes sociales aux plates-formes et une fiscalité plus juste qui ne frappe pas que le maillon faible, Boris et ses compagnons d'infortune resteront les forçats d'une modernité qui se construit sur leur dos.

Voir en ligne : /2026/11/NGA/70151

(1) Cf. Reuters, « Meta investit plusieurs milliards de dollars dans Scale AI et recrute son DG », Les Echos, 13 juin 2025.

(2) « Enquête camerounaise auprès des ménages (ECAM 5). Situation des conditions de vie des ménages en 2021-2022 » (PDF), Institut national de la statistique du Cameroun, Yaoundé, mai 2024.

(3) Ludovic Amara, « Le Cameroun lance sa stratégie d'intelligence artificielle pour générer 12 000 emplois d'ici 2040 », Investir au Cameroun, 10 juillet 2025.

(4) Mary L. Gray et Siddharth Suri, Ghost Work : How to Stop Silicon Valley from Building a New Global Underclass, Houghton Mifflin Harcourt, Boston, 2019.

(5) Article 7 de la « Décision conjointe n° 00000145/Minfi/Minpostel du 25 mars 2026 », signée par les ministres des finances et des postes et télécommunications, scribd.com.

(6) Lire Sabine Cessou, « Fièvre numérique au Kenya », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

(7) « AI annotation market (2025-2033) », Grand View Research, San Francisco, octobre 2025, actualisé en mai 2026.

What is ‘coordinated inauthentic behaviour’ – and how is it distorting Europe’s online democracy?

29 October 2026 at 16:07

If you have come across messages such as “what Europe needs is a peaceful continent” on Facebook or X, you may have encountered coordinated inauthentic behaviour (CIB).

CIB is a manipulative communication tactic that uses a combination of authentic, fake and duplicated social media accounts to operate as an adversarial network across platforms such as X, Facebook or Bluesky.

By coordinating their activity, these accounts can amplify particular messages and create an online impression that may not reflect the reality of public opinion.

The tactic spread massively during Covid.

In a paper entitled ‘Coordinated inauthentic behavior: An innovative manipulation tactic to amplify Covid-19 anti-vaccine communication outreach via social media’, Monica Murero wrote that such operations could be “one of the greatest threats to freedom of expression and democracy in our society”.

But this distortion becomes particularly visible during elections.

Indeed, with political momentum, spreading messages and content online can influence how voters perceive the strength of an incumbent government and the prospects of its opposition.

Manufacturing political dominance

The latest example is Serbia.

Ahead of parliamentary elections in Serbia, the Balkan Free Media Initiative (BFMI), in collaboration with Clemson University’s Media Forensics Hub, investigated how coordinated networks promoted former Serbian PM and president Aleksandar Vučić while undermining independent media.

“CIB corrupts the public signal that democracies rely on to understand themselves,” head of research at BFMI Vanesa Valcheva told EUobserver.

The findings point to a broader problem for democratic debate: online visibility can be manipulated to sustain an image of political dominance, even when the picture on the ground appears different.

“Incumbents often try to look unbeatable to discourage opposition voters, reassure their supporters, and show outside partners that things are unlikely to change,” Valcheva said.

Before the rise of these coordinated online operations, the digital space offered dissent more room to breathe.

But nowadays, CIB networks can undermine the online space by repeatedly circulating messages that support a particular political interest and make it appear more widely shared than it is.

And indeed, Vučić dominated the space on X and Facebook while the streets suggested otherwise.

This article continues, but the full version is available only to EUobserver.com subscribers. Visit account.euobserver.com/membership

A Russian disinformation campaign cloned Euromaidan Press to blame Ukraine for Russia’s own strike on Kramatorsk (we took the fake down)

29 October 2026 at 00:02

A screenshot of the fake Euromaidan-press website that is supposedly part of the Russian disinformation Storm 1516 operation. Collage by Euromaidan Press

Euromaidan Press has been impersonated as part of a Russian disinformation campaign. A copycat website was created, with a hyphen added to our name, which published a fabricated article alleging a Ukrainian drone had killed civilians in Kramatorsk that cites anonymous "Ukrainian OSINT channels" amid copies of our real news reports. In reality, that 8 October strike was a Russian aerial bombing of two public buses that killed 33 civilians.

The fabrication is part of a years-long Russian disinformation campaign to impersonate and clone trusted news brands, predominantly in Europe, and publish false reports under their names. The disinformation research project Gnida tied our case to Storm-1516, one of several overlapping Russian operations, alongside the older Doppelganger, and NewsGuard, which reached out to us while preparing its own debunk, attributes the fake to the same operation. The fabricated Kramatorsk report comes amid an ongoing effort to erode Western support for Ukraine, as Russia's war goes on, and to sow distrust among Western political elites.

The claim and the actual 8 October attack

The fake started circulating on 24 October, one day after the forged publication appeared on our website. It started making rounds on X together with a forged video with a version of our logo claiming that "newly obtained footage" featured the remains of a Liutyi drone that "independent OSINT channels" claimed were "quickly removed from the scene." No specific OSINT channels were named; no sources were linked.

The forged video, apparently produced with AI, and the link were spread by X accounts such as @vick55top, @indiaTales7, @TheWorld_Update, @Wonder_star21, @Theunk5555, @SilentBriefHQ1, and @Suriyakmaps, where it was subsequently removed. The videos on those accounts averaged 400,000 to 500,000 views, far more than the accounts' modest follower counts and their usual engagement would produce, a likely sign of inauthentic amplification.

On 25 October, the Russian disinformation monitor Gnida Project flagged this as a case of the Storm-1516 disinformation campaign. Other recent cases flagged by Gnida included advertisements of Russian Geran drones, claims of the Shamonda virus being leaked from a "Ukrainian biolab," smears against US Democratic candidates, and a fake on a similar copycat "toronto-sun.ca" website alleging that President Zelenskyy purchased a nuclear bunker in Nova Scotia.

The latest Storm-1516 disinformation campaign is targeting Ukraine. The campaign promotes a false narrative that a deadly strike in the Ukrainian city Kramatorsk was performed by a Ukrainian drone based on a fake "Ukrainian OSINT investigation" pic.twitter.com/Klpm9UVCf2

— gnida project (@gnidaproject) October 25, 2026

As for the actual content of the fake, the real event is one of the most thoroughly documented atrocities of the month. On 8 October 2026, Russian forces struck two public buses in Kramatorsk with an aerial bomb, killing 33 people and wounding about 18. Such attacks are, sadly, a daily occurrence in cities on the frontline. There was no Ukrainian drone and no removed wreckage. The fabrication simply reassigns a Russian mass killing of civilians to its victim, which is the entire point.

The fake site was not a single page. It scraped our entire website, mirroring our genuine articles, and injected the fabricated one among them, so the lie traveled under the credibility of real reporting. The look-alike domain was registered on 15 October, eight days before the fake appeared, according to who.is data.

Storm-1516

Gnida Project identified the fake as part of Storm-1516, a Russian influence operation that clones trusted news brands to spread fabricated stories, and NewsGuard, which contacted us about the impersonation, attributes it to the same operation. NewsGuard has documented the tactic generating some 900 false reports over three years; the same operation has targeted France and Germany and has recently impersonated other outlets, including in Ukraine, such as this fake report on a copycat website pretending to be the New Voice of Ukraine.

Storm-1516 is one of several overlapping Russian operations that impersonate real media. Since 2022, the Doppelganger network has cloned whole Western outlets and government sites, and it is still active, flooding France with more than 200 fake sites before its 2026 elections. Polish fact-checkers literally call the tactic “attack of the clones.” A second operation, Matryoshka, floods social media with cheap fake videos credited to real outlets. Storm-1516, first identified in late 2023 and later named by Microsoft, grew out of Russia's Prigozhin-era troll operations, is the most elaborate of the three, and has overtaken RT and Sputnik as Russia's main disinformation machine. Its attacks combine cloned websites and fake videos.

NewsGuard counts some 906 fabricated reports impersonating 163 outlets from 21 countries since 2023, Euronews, the BBC, Deutsche Welle, and France 24 most of all, as well as the Kyiv Independent. The fakes nearly all bend one way, to erode Western support for Ukraine. Some smear Ukraine's leaders, a fabricated story that 20,000 Ukrainian soldiers evacuated to France had deserted into criminal gangs, invented claims that first lady Olena Zelenska fled abroad. Others, like the one aimed at us, flip Russian actions onto Ukraine. A separate Storm-1516 fabrication, a false claim that Ukrainian officials bought yachts with misappropriated US aid, was repeated in 2023 by JD Vance, then a US senator.

We filed a copyright and abuse complaint with the host, Namecheap, and a phishing report with Cloudflare, and pressed the registrar. The complaints worked: the clone has been taken down.

How to take down a cloned news site

Impersonation is cheap to set up, and any outlet can be next, so here is the procedure our technical team used, which other newsrooms can follow to take a clone down quickly.

  1. Cut the scraping pipeline. Run a DNS lookup (ping, nslookup, or dnschecker.org) on the cloned domain to expose the hosting IP behind any basic masking, then add a custom block rule in your Cloudflare WAF (Security, WAF, Custom Rules) targeting that IP, which cuts off the scraping scripts in real time. Watch the WAF logs over the next 48 hours in case the attackers rotate to new scraping proxies.
  2. Unmask the infrastructure and send formal notices. Run an IP WHOIS lookup (ipinfo.io) to identify the host, for example Namecheap or DigitalOcean, and the registrar, then submit DMCA takedown and phishing notices to the host's legal portal or abuse address. Include side-by-side URL comparisons of the original and cloned pages, clear documentation of the brand spoofing and the injected disinformation, and a good-faith legal statement with full contact details.
  3. Block access and de-index from search. Report the clone to Google Safe Browsing under social engineering and impersonation, which, once verified in 24 to 48 hours, makes Chrome, Firefox, and Safari show a full-page red warning to anyone who tries to open it. Then file a Google Search Console DMCA removal request to pull the cloned URLs out of search results.
  4. Escalate to the registrar. Submit a registrar abuse complaint demanding a full suspension of the domain, a ClientHold status, on the grounds of bad-faith typosquatting and identity theft, and push your open abuse ticket IDs through your Cloudflare account to skip the standard queue.

Be sure to read the automated replies from the host and Cloudflare and answer them promptly. Those acknowledgments often ask for specific additional information, and a fast, complete reply keeps the ticket moving instead of stalling in a queue.

How to spot Russian Storm-1516 attacks

Many users on X called out the signs: a look-alike domain (our only website is euromaidanpress.com, with no hyphen), a claim sourced to unnamed "OSINT channels," and a story that reassigns a Russian attack to Ukraine.

We never publish an image or video without crediting its source, and we never cite anonymous OSINT experts: our reporting traces to a first source. Trust only reports that name the first source of a claim and label the origin of their images and video. If you cannot trace the source, you cannot trust the report.

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