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Avec Piazzolla

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Journaliste et écrivain argentin, Alberto Speratti (1942-1991) a découvert la musique d'Astor Piazzolla (1921-1992) au début des années 1960. Ce dernier est alors controversé. Pour écrire ce livre paru initialement en 1969, Speratti rencontre le compositeur et bandonéoniste une dizaine de fois entre juillet et octobre 1968. Piazzolla a 47 ans et vient de créer avec succès son opéra María de Buenos Aires. Le livre mêle récit chronologique et extraits de conversations avec Piazzolla qui en précisent et complètent le propos. On découvre son milieu, son enfance d'émigré à New York ; les péripéties d'une carrière commencée très tôt ; l'importance de l'année passée à Paris à étudier auprès de Nadia Boulanger, qui a eu sur lui une influence majeure, comme le compositeur argentin Alberto Ginastera ; ses goûts littéraires (Roberto Arlt) et musicaux (le jazz, Igor Stravinsky), etc. Si le livre ne couvre pas la carrière ultérieure d'Astor Piazzolla, il n'en demeure pas moins nécessaire pour découvrir l'inventeur du tango nuevo : une fois la dernière page tournée, on peut penser que le lecteur ira tout naturellement écouter ses standards.

Voir en ligne : /2026/11/JACQUIER/70160

Allia, Paris, 2026, 176 pages, 14 euros.

Chassol - Reich

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Fondé cette année, le label Matière noire souhaite « faire vivre la création contemporaine avec joie » en enregistrant des œuvres de compositeurs vivants, figures du XXe siècle ou créateurs actuels. Son premier volume associe l'Américain Steve Reich, pionnier de la musique minimaliste dans les années 1960, et le Français Christophe Chassol, auteur de pièces audiovisuelles dont les orchestrations sont harmonisées avec des sons du réel (par exemple, des sketchs de stand-up sur son récent album Funny How ?) ; le second revendiquant l'influence du premier. Pour cet album fougueusement interprété par l'ensemble Miroirs étendus que dirige Fiona Monbet, le choix s'est porté, dans le répertoire de Reich, sur City Life (1995), un standard dont les cinq mouvements sont tissés de hautbois, clarinettes, cordes… et hérissés de bruits collectés dans les rues de New York (klaxons, sirènes, éclats de voix). En miroir, Paris noir (2024) de Chassol — au piano — sample un guide-conférencier sur les traces des penseurs de la négritude dans le Quartier latin. « Le nègre vous emmerde », citation d'Aimé Césaire mise en boucle, produit un motif musical aussi malicieux qu'éloquent.

Voir en ligne : /2026/11/DELHAYE/70161

Matière noire, 2026, CD 15 euros, numérique 8 euros.

L'arc-en-ciel afro-queer

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Fondée en 1846 à Washington, la Smithsonian Institution regroupe le plus important ensemble muséal au monde. Sa maison d'édition publie cet automne le catalogue augmenté (1) d'une exposition qui s'est tenue quelques mois plus tôt au National Museum of African Art (NMA), qui lui est rattaché. Photographies, performances, peintures et sculptures, matières textiles, cuir, acrylique et tirages au laser… « Here : Pride and belonging in African art » est la plus foisonnante réunion d'œuvres d'artistes LGBTQ+ jamais organisée. Audacieux : la Smithsonian dépend à 62 % de l'argent fédéral. Depuis son retour au pouvoir, le président Donald Trump l'accuse de « diviser selon la race et promouvoir des programmes ou des idéologies » (2). Le National Museum of American History, autre écrin de l'institution, vient d'ailleurs de se faire attaquer par la Maison Blanche, pour avoir inclus dans sa collection des objets appartenant à des célébrités LGBTQ+.

Les soixante-dix artistes queer sélectionnés par le NMA, travaillant sur le continent africain ou parmi sa diaspora, sont majoritairement anglophones, l'écosystème de l'art continental ayant comme principaux pôles régionaux Le Cap et Lagos. Mais les deux cents œuvres présentées dans le catalogue sont panafricaines et, plus largement, universelles. Ainsi, une statue en mousse parée de bijoux du plasticien sud-africain Athi-Patra Ruga rend hommage à un personnage oublié de l'histoire sénégalaise : le danseur Féral Benga, partenaire de Joséphine Baker aux Folies-Bergère, figure gay du Harlem des années 1930.

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L'exposition et son catalogue sont le fruit de conversations entre l'équipe du musée et les artistes. En ont résulté une poignée de thématiques : l'intimité, la famille, la fluidité de genre, l'appartenance, l'action… Le thème de la joie permet de découvrir les archives de Kewpie, drag-queen d'Afrique du Sud des années 1960. Celui de la spiritualité donne accès aux photographies du Nigérian Rotimi Fani-Kayode, décédé en 1989, toutes chargées de la cosmogonie yoruba. Des objets tirés des collections du musée questionnent les biais, comme cette statue kuyu de la fin du XIXe siècle, à deux faces, masculin/féminin. Agrémentée d'une playlist portée par la figure queer emblématique Thandiswa Mazwai et la rappeuse Dope Saint Jude (toutes deux sud-africaines) (3), l'exposition permettait aussi de redécouvrir le premier film ouest-africain à traiter de l'homosexualité — Dakan, du Franco-Guinéen Mohamed Camara (4).

« Here » rappelle ce qui est dû à deux passeuses disparues : la curatrice nigérianne Bisi Silva et sa consœur camerounaise Koyo Kouoh, à l'origine des premières expositions sur le continent à avoir abordé la question de l'homosexualité dans l'art africain, non sans polémiques ni censure (5). Depuis, plusieurs pays ont durci leurs législations visant à réprimer les LGBTQ+. Dans une trentaine d'entre eux, ils sont criminalisés. « Here » fait donc acte de résistance, tout comme elle fait honneur aux valeurs de la Smithsonian.

Un musée national afro-américain depuis 2016, et aujourd'hui cet arc-en-ciel d'art africain — que de chemin parcouru pour une institution qui interdisait en 1862 à l'abolitionniste Frederick Douglass de s'y exprimer. Lonnie Bunch, premier Afro-Américain à la tête de la Smithsonian, en poste depuis 2019, quittera ses fonctions en cette fin d'année. Une victoire de l'administration Trump selon la presse américaine.

Voir en ligne : /2026/11/SERVANT/70157

(1) The Here Project : Pride and Belonging in African Art, coordonné par Kevin D. Dumouchelle, National Museum of African Art - Smithsonian Books, Washington, 2026, 264 pages, 40 dollars.

(2) À ce propos, lire l'enquête de ProPublica publiée en septembre : Alec MacGillis, « How the Smithsonian became the latest front in Trump's cultural war », ProPublica, 24 septembre 2026.

(3) Derniers albums respectifs : Sankofa (Universal, 2024) et I said what I said (Platoon, 2026).

(4) Sorti en France en 1999, son long-métrage est visible sur YouTube.

(5) À Dakar, le gouvernement avait fait fermer l'exposition organisée durant le « off » de la onzième biennale d'art africain en 2014.

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