❌

Reading view

Giorgia Meloni doublée sur son extrême droite

Une nouvelle force de droite radicale est née en Italie. Le parti Futuro nazionale s'oppose, pour l'heure, à la présidente du conseil, qu'il accuse d'avoir recentré ses positions en matière de politiques économique, européenne, internationale et migratoire. Cette percée à droite assombrit les perspectives de la coalition au pouvoir et fait ressortir, par contraste, l'atonie du camp progressiste.

JPEG - 23.5 kio

« Les femmes devraient s'occuper de la famille, ce n'est pas en travaillant qu'elles vont se sentir réalisées » ; « Chers homosexuels, résignez-vous, vous n'êtes pas normaux » ; « L'étranger qui n'assimile pas la culture du pays d'accueil n'est pas un immigré mais un envahisseur ». Ces propos figurent dans le premier livre de M. Roberto Vannacci, Il mondo al contrario (« Le monde à l'envers », non traduit), paru en 2023 (1).

Militaire de carrière jusque-là inconnu du grand public, M. Vannacci s'est soudainement imposé, grâce au succès de cet ouvrage (300 000 exemplaires vendus selon l'auteur) (2), comme une figure médiatique de premier plan en Italie.

Parachutiste, ex-général de division et chef de plusieurs missions des forces spéciales italiennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en Irak et en Afghanistan dans les années 2000 et 2010, le nouveau héraut de l'extrême droite transalpine est suspendu de l'armée jusqu'en juillet 2027. En effet, le ministère de la défense a sanctionné M. Vannacci à deux reprises, en février 2024 puis en juillet 2026, estimant le contenu de ses publications attentatoire au « principe de neutralité et d'impartialité de la force armée », ainsi qu'au « prestige et à la réputation » de l'institution (3).

M. Matteo Salvini, dirigeant de la Lega (extrême droite) et vice-président du conseil italien, en fait sa prise de guerre peu avant les élections européennes de 2024. Élu député, M. Vannacci quitte néanmoins sa « famille d'accueil » le 3 février 2026, après plusieurs mois de tensions internes, et annonce la création de son propre parti, Futuro nazionale, aujourd'hui crédité de 7 à 9 % des intentions de vote.

Le fondateur de la nouvelle formation juge trop timorée l'action du gouvernement de coalition des droites (4) dirigé par Mme Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia, extrême droite), notamment concernant l'immigration ou la défense de la famille traditionnelle. Mais il s'en démarque également sur la question du soutien militaire à l'Ukraine et des sanctions contre la Russie, auxquels il s'oppose.

Au Parlement européen, il quitte le groupe des Patriotes pour l'Europe, où siègent notamment les députés de la Lega, du Rassemblement national (RN) français, de Vox (Espagne) et de Chega (Portugal), pour rejoindre, le 24 février dernier, celui de L'Europe des nations souveraines, auquel prennent part les élus de Reconquête (France) ou d'Alternative für Deutschland (AfD).

Il est encore trop tôt pour savoir si la fulgurante ascension de M. Vannacci constitue un tournant de la politique italienne ou un simple feu de paille. Les prochaines élections législatives pourraient se tenir au printemps 2027, à la suite de l'adoption par la Chambre des députés, le 8 octobre dernier, d'une loi électorale réintroduisant la proportionnelle intégrale dans le scrutin, assortie d'une prime de majorité confortable pour toute coalition recueillant plus de 42 % des suffrages. Elles permettront de savoir si Futuro nazionale rejoindra l'alliance des droites ou se maintiendra, en cas de victoire de cette dernière, dans l'opposition.

Au-delà des incertitudes sur la stratégie à venir de cette jeune formation, sa percée aide à comprendre par quelles dynamiques une opposition située plus à droite qu'un gouvernement d'extrême droite peut naître et gagner en puissance.

Durant une décennie, l'extrémisme du centre

En 2022, le triomphe de Fratelli d'Italia aux législatives a permis à ce parti aux racines fascistes d'occuper une place centrale au sein du bloc des droites au pouvoir. Ce dernier rassemble aujourd'hui environ 40 % des intentions de vote. Parmi les raisons de ce succès, l'administration de l'Italie, pendant dix ans, par des coalitions s'inscrivant dans une logique favorable aux intérêts du bloc bourgeois (5) — à la seule exception des deux gouvernements formés entre 2018 et 2021 par M. Giuseppe Conte (Movimento 5 Stelle, M5S).

Trois orientations ont structuré le programme de ces exécutifs d'« extrême centre » : réformes destinées à parachever l'adaptation du capitalisme transalpin au modèle néolibéral ; fidélité aux engagements européens, traduite par des politiques austéritaires ; soutien sans faille à l'atlantisme.

Cette décennie s'ouvre en 2011 avec le gouvernement de l'ancien commissaire européen Mario Monti (2011-2013). À l'époque, la Péninsule, enlisée dans la crise de la dette souveraine, est sommée par l'Union européenne (UE) de mettre en œuvre un plan d'austérité drastique. Elle se clôt en 2022 avec la fin du cabinet d'« union nationale », dirigé M. Mario Draghi (2021-2022). L'ancien président de la Banque centrale européenne bénéficie alors du soutien de la quasi-totalité des forces politiques représentées au Parlement, à l'exception de Fratelli d'Italia.

Lors des législatives de septembre 2022, son statut d'unique mouvement d'opposition aux politiques impopulaires du bloc bourgeois permet à Fratelli d'Italia de recueillir près de six millions de voix supplémentaires. Durant la campagne, la formation dirigée par Mme Meloni veut se distinguer du gouvernement de M. Draghi en se concentrant sur le rejet de l'immigration clandestine, l'exigence d'une baisse massive des impôts, la promesse d'un « souverainisme » combatif face à l'Europe fédérale, ou encore la condamnation des dispositions prises pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Mais le parti d'extrême droite ne promeut pas de mesures susceptibles de répondre aux problèmes financiers, économiques et sociaux auxquels l'Italie est confrontée.

Sortie de la marginalité politique et propulsée au cœur du pouvoir, Mme Meloni s'inscrit ouvertement dans la continuité de M. Draghi, comme en témoigne sa décision de nommer au ministère de l'économie Giancarlo Giorgetti, qui occupait celui du développement économique dans le gouvernement précédent (6). La dirigeante affirme sa volonté de respecter les exigences de la Commission européenne en matière de réduction du déficit public et s'engage à poursuivre la mise en œuvre du plan national de relance et de résilience (PNRR), adopté en 2021 par son prédécesseur.

Mis en place à la suite de la crise sanitaire, ce plan, financé par le programme européen NextGenerationEU, prévoit pour l'Italie — principal État bénéficiaire de l'Union européenne — un soutien financier d'environ 195 milliards d'euros sous forme de prêts et de subventions, conditionné à la mise en œuvre de soixante-huit réformes structurelles. Néolibérales, ces dernières concernent l'administration publique, la concurrence, les marchés publics, le marché du travail, la fiscalité, la justice, l'école, l'université, le système de santé, etc.

La continuité des politiques budgétaires, économiques et sociales en Italie depuis les années 1990, plus marquée encore depuis la crise financière internationale de 2008, a nourri un sentiment croissant de résignation au sein de la population, ainsi qu'une forte érosion de la confiance dans les institutions représentatives.

Ainsi, selon un sondage récent, 55 % des Italiens considèrent que, d'ici à dix ans, l'État ne sera plus en mesure de financer les retraites, tandis que 50 % expriment la même inquiétude concernant le système de santé publique (7). Un autre indique que 73 % d'entre eux ne se sentent plus représentés par les partis politiques, une proportion qui atteint 85 % parmi les classes populaires. Enfin, 63 % estiment que leur vote n'a aucune incidence sur les choix politiques (8).

Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que des espaces politiques s'ouvrent régulièrement à de nouveaux acteurs promettant de changer de cap. Mais, pour l'heure, toujours du même côté de l'échiquier. Les législatives de 2022 ayant été remportées par le parti le plus à droite, on aurait difficilement pu imaginer l'émergence d'une opposition située encore plus à droite. Pourtant, le programme économique de Futuro nazionale radicalise encore la logique néolibérale à l'origine des souffrances sociales et du désenchantement politique. Il se limite à une série de mesures destinées à répondre à l'« urgence nationale » : baisse drastique des cotisations salariales et patronales ; instauration d'une flat tax qui effacerait toute progressivité de l'impôt sur le revenu ; relèvement à 10 000 euros du plafond légal des paiements en espèces ; abandon des initiatives en faveur de la transition écologique, jugées « punitives » ; enfin, suppression des allocations de chômage dès le premier refus d'une offre d'emploi, y compris temporaire, sans prise en compte de l'expérience professionnelle antérieure, ni du niveau de rémunération précédent, ni de la distance entre le domicile et le lieu de travail (9).

On a connu recettes plus innovantes. Ce programme économique s'accompagne d'un plan de « remigration ». Partout sur le Vieux Continent, la déportation de masse des populations immigrées s'impose comme la nouvelle panacée que les entrepreneurs de panique identitaire prétendent opposer à tous les maux de la société. En Italie, M. Vannacci se présente comme le champion de cette orientation radicale et raciale, qui lui permet de déborder ses concurrents d'extrême droite.

Comment expliquer, toutefois, que l'insatisfaction généralisée ne se traduise pas plutôt par l'émergence d'une gauche de rupture capable de peser sur les rapports de forces. Acteur central de ce que l'on désigne en Italie comme étant « la gauche », le Parti démocrate est né en 2007 de la fusion de deux mouvements, lointains héritiers du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne. Il est le produit d'une convergence rendue possible par leur commune adhésion à la stratégie de la « troisième voie » néolibérale d'Anthony Blair, le dirigeant du New Labour (1994-1997) et premier ministre britannique de 1997 à 2007.

Face à lui, les nombreuses tentatives de bâtir une gauche de transformation se sont heurtées au même chantage : soit l'alliance, en position forcément subordonnée, soit l'accusation de favoriser la victoire des droites, d'abord guidées par Silvio Berlusconi, puis par un mouvement néofasciste. Bien qu'il ait initialement suivi une direction « populiste » distincte, le M5S a fini, lui aussi, par s'inscrire dans cette logique d'alliance structurelle avec le Parti démocrate.

Au-delà des trajectoires partisanes, le cas italien illustre une forme possible d'évolution de la crise du néolibéralisme, qui ne se développe pas de manière simultanée ni selon les mêmes modalités sur les plans politique et idéologique. Sur le premier, cette crise est profonde : la succession des victoires des forces d'opposition aux législatives signale que les groupes sociaux qui soutiennent les « nécessaires réformes » sont minoritaires.

Le conflit de classe, un concept dépassé ?

Il n'en va pas de même sur le plan idéologique. Une majorité de la population italienne continue d'appréhender le réel à travers les principaux piliers du même paradigme : toute possibilité de progrès social dépendrait de la « bonne santé » des entreprises ; le conflit de classe serait un concept dépassé ; la concurrence, l'unique forme efficace d'organisation des marchés ; le rôle de l'État consisterait à l'organiser et à diffuser la logique marchande dans l'ensemble des activités sociales. Quant au revenu, il ne serait légitime que s'il rémunère l'effort, la prise de risques ou les qualités individuelles. À titre d'exemple, près de la moitié des Italiens estiment que l'incapacité des institutions étatiques à maintenir les systèmes de protection sociale s'explique par le « niveau de la dette publique, la mauvaise gestion et le gaspillage des ressources publiques (10) ».

Deux raisons essentielles permettent d'expliquer la persistance d'un modèle idéologique qui semble pourtant ne plus correspondre à la formation d'un bloc social dominant. D'une part, un paysage médiatique qui, depuis plus de trente ans, relaie quasi sans contradiction le discours néolibéral. D'autre part, les effets des réformes imposées depuis les années 1990 au nom de la « modernisation » du capitalisme italien. En transformant en profondeur les relations salariales, la protection sociale, l'éducation, les retraites, etc., elles ont largement contribué à affaiblir les anciennes solidarités, notamment de classe, faisant ainsi obstacle à l'émergence d'une autre vision du monde.

C'est dans le décalage entre la crise politique et la persistance de l'hégémonie néolibérale sur les plans culturel et idéologique que prospère une droite toujours plus extrême. L'un des enseignements que l'on peut tirer du cas Vannacci est que, dans une telle configuration, aucune limite clairement définie ne semble s'opposer à une dérive vers une radicalisation autoritaire et réactionnaire, ou — le mot prend ici tout son sens — fasciste.


(1) Roberto Vannacci, Il mondo al contrario, Il Cerchio Edizioni, Rimini, 2023.

(2) Valerio Valentini, « L'inizio della carriera politica di Vannacci è ancora un po'un mistero », Il post, Milan, 30 juin 2026.

(3) Alessandro Mantovani, « Esercito, Vannacci sospeso altri 12 mesi : ma è un buffetto », Il fatto quotidiano, Rome, 26 juillet 2026.

(4) Composée de Fratelli d'Italia, de Forza Italia, de la Lega et de Noi Moderati.

(5) Lire Bruno Amable, « La grande désillusion politique », Le Monde diplomatique, août 2024.

(6) Lire Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, juillet 2023.

(7) « Gli italiani e il welfare : un futuro incerto tra pensioni, natalità e assistenza », sondage réalisé par Ipsos Doxa pour l'assureur Unipol, 6 mai 2026, changes.unipol.it.

(8) « Astensionismo. FragilItalia 2026 », n° 120, Area Studi Legacoop - Ipsos Doxa, février 2026.

  •  

Dans l'Italie des années 1970, naissance de l'« extrémisme du centre »

La montée en puissance du Parti communiste italien, l'industrialisation des années 1960 et l'assassinat d'Aldo Moro en 1978 ont ébranlé l'hégémonie de la Démocratie chrétienne. Mais cette dernière a su préserver sa domination jusque dans les années 1990 en théorisant son indépassable « centralité » face aux « extrêmes ». Une matrice toujours mobilisée aujourd'hui, y compris dans le paysage politique français.

JPEG - 127.1 kio
Vassily Kandinsky. — « Ein Zentrum » (un centre), vers 1922

Le 1er février 1975, dans le Corriere della Sera, Pier Paolo Pasolini publie un article intitulé « Le vide du pouvoir en Italie », également connu comme l'« Article des lucioles » (1). Il y évoque un phénomène écologique dramatique survenu au début des années 1960 dans les campagnes italiennes : la disparition des lucioles, provoquée par la pollution de l'air et de l'eau.

L'écrivain mobilise cette métaphore pour décrire la mutation de la société transalpine de l'époque, qui passe d'« un ancien univers agricole et paléo-capitaliste » à « un nouveau type de civilisation », issu de l'« homogénéisation violente de l'industrialisation ». Une transformation à l'origine, selon lui, de l'avènement du « pouvoir de la consommation » et de la marchandisation du monde.

Dans cette transition historique, Pasolini analyse — autre intérêt de sa métaphore — la manière dont les dirigeants de la Démocratie chrétienne (DC) ont tenté de changer de peau, abandonnant les anciennes valeurs de la société italienne pour se rallier aux nouvelles, dans le seul but de « conserver le pouvoir à tout prix ».

Le jugement de l'auteur est alors sans appel. Dans cette Italie qui émerge, « le pouvoir réel poursuit son cours sans eux », estime-t-il. Ce pouvoir, c'est celui de la marchandise, servi par « des polices technocratiques » transnationales. Et, face à lui, les responsables démocrates-chrétiens, qui dirigent le pays depuis la chute du fascisme, « n'ont plus entre les mains que [des] appareils inutiles qui, chez eux, ne rendent tangible rien d'autre que leur sinistre costume croisé ». Au moment où Pasolini écrit ces lignes, ils seraient ainsi devenus, depuis une dizaine d'années, les « hommes de paille » de ce nouveau « pouvoir réel ».

La journaliste Simona Zecchi attribue son assassinat en novembre 1975 à cette virulente mise en accusation de la démocrate-chrétienne (2).

« Sicilianisation » du monde

Dans l'incipit de L'Affaire Moro, publié en 1978, quelques mois après l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro, président du parti démocrate-chrétien, l'écrivain sicilien Leonardo Sciascia (1921-1989) (3) rappelle, en hommage à son ami Pasolini, que ce dernier « voulait faire le procès du Palais, presque au nom des lucioles (4) ».

Sciascia partage avec Pasolini le mérite d'avoir saisi quelque chose de cette mutation du pouvoir italien. Tout au long des années 1960 et 1970, dans son œuvre de romancier comme d'essayiste, il décrit l'hybridation réciproque du fait mafieux et du fait politique. Il présente ainsi son roman noir Le Contexte, initialement publié en 1971, comme « un apologue sur le pouvoir dans le monde, sur le pouvoir qui, de plus en plus, prend la forme obscure d'une chaîne de connivences, approximativement la forme de la mafia (5) ».

Pour qualifier ce phénomène, Sciascia forge l'expression de « sicilianisation » du monde. Le Contexte décrit ainsi le lien étroit entre la « stratégie de la tension » et l'émergence d'un pouvoir de type mafieux, dont certaines caractéristiques se retrouveront, deux décennies plus tard, sous Silvio Berlusconi. Fondé sur des réseaux de relations personnelles et d'influence, et se constituant comme l'espace des intérêts marchands, ce pouvoir entend devenir le centre à partir duquel sont neutralisées toutes les forces qui le contredisent.

Cette « sicilianisation » du monde n'est nulle part mieux illustrée aujourd'hui que par la pratique du pouvoir de M. Donald Trump : privatisation de la chose publique, hubris obscène et sentiment d'impunité, clanisme agressif, intimidation mafieuse, primat du deal sur toute autre forme de médiation et transformation de quiconque lui résiste, même peu, en ennemi à abattre.

Dans L'Affaire Moro, Sciascia poursuit son entreprise de dévoilement de la nature politique de la DC. L'enlèvement d'Aldo Moro, le 16 mars 1978, et son assassinat, le 9 mai suivant, par les Brigades rouges constituent l'événement politique majeur de la fin des années 1970 en Italie (6). Cette tragédie conduit alors Guy Debord à qualifier la Péninsule de « laboratoire le plus moderne de la contre-révolution internationale (7) ».

À la suite de l'assassinat du dirigeant politique, le Parti communiste italien (PCI), alors le plus puissant d'Europe occidentale et le plus indépendant à l'égard de l'Union soviétique, s'aligne sur l'orientation atlantiste de la DC. Dans le même temps, la contestation sociale et révolutionnaire, née au cœur de l'industrie italienne, se radicalise, une évolution qui se traduit notamment par le recours à la lutte armée.

À travers les lettres que Moro adresse, durant sa captivité, à sa famille et aux dirigeants de son parti, Sciascia saisit la manière dont le responsable démocrate-chrétien interprète lui-même sa situation. Face au refus catégorique des hiérarques de la DC d'engager toute négociation avec les Brigades rouges, Moro prend progressivement la mesure de sa propre condamnation à mort.

Cette dernière modifie les rapports de forces au sein de la DC, du PCI et des Brigades rouges. Sciascia montre que Moro avait compris cette évolution, accédant à une conscience lucide et tragique du moment historique dont il était, à son corps défendant, l'acteur-clé. Dans l'une de ses dernières missives, il fustige, dans un style tout pasolinien, les « hommes du pouvoir ».

Au nom de la raison d'État

La singularité de l'affaire Moro réside, pour Sciascia, dans le fait que son issue était réglée d'avance. Cette conviction tient d'abord à la manière dont elle s'est déroulée. Les motifs de perplexité furent en effet nombreux : l'insuffisance manifeste de la protection policière dont bénéficiait Moro ; l'incapacité des forces de police à découvrir, pendant deux mois, une cache au cœur de Rome ; un pape plaçant soudainement la raison d'État au-dessus de la charité ; un PCI communiant avec la DC dans « ce mélodrame d'amour pour l'État » ; mais aussi des brigadistes qui ne tremblent pas en mitraillant un homme dont ils ont pourtant perçu le désarroi et le chagrin, et qui semblent ignorer les conséquences de leur geste sur la légitimité d'un mouvement révolutionnaire dont ils se veulent les héritiers les plus fidèles.

Par le fond même de l'opération, ensuite : elle constitue ce que Sciascia appelle une « opération de pur pouvoir », qui transforme radicalement l'alternative entre « État capitaliste ou révolution démocratique » en une autre, appelée à faire date : « État autoritaire ou terrorisme ».

Cette « opération de pur pouvoir » se déploie, écrit-il, dans cette « aire circonscrite entre les partis où, à l'abri des vents idéologiques, vit désormais le pouvoir ». Pour lui, c'est précisément au moment où ce pouvoir est le plus sérieusement critiqué qu'il se soustrait à la contestation en refondant son assise au nom de la raison d'État.

Un nouveau pouvoir

Dans son journal Noir sur noir (1979), Sciascia qualifie d'« extrémisme du centre » ce « nouveau pouvoir » sous lequel « tous les événements survenus en Italie au cours des dernières années (…) ont servi en réalité à maintenir les choses intactes telles qu'elles sont (8), ne leur ôtant en contrepartie que du prestige ».

Cette notion d'«  extrémisme du centre » n'est un oxymore qu'en apparence. Elle montre que la force politique qui se veut centrale n'est ni résiduelle ni modérée, mais dominante et hégémonique, et qu'elle entend perdurer sans avoir à faire de compromis. Elle ne compose avec ses marges que lorsqu'elle peut les annexer, les métaboliser ou les hybrider à son avantage, en s'appropriant son autre pour le digérer et le transformer en même.

Si elle ne peut y parvenir, elle rejette cette altérité dans l'« extrême ». L'« extrémisme » se définit ainsi par le monopole que le centre s'arroge pour définir les « extrêmes », face auxquels il se pose en force « raisonnable ». Est « extrême » tout acteur politique qui ne consent pas à sa neutralisation. Mais, lorsqu'il faut choisir, le « nouveau pouvoir » se tourne sans hésiter vers la droite, toujours plus à droite, dès lors que c'est dans cette direction que son assise idéologique profonde est le moins menacée. Il prend même les devants en métabolisant les mots d'ordre qui accompagnent son virage autoritaire à mesure que son socle électoral s'effrite.

La notion d'« extrémisme » permet ainsi de construire une continuité entre la forme politique dite « centrale » et la radicalisation de sa droite, qui se manifeste notamment, dans le cas français, par l'hybridation progressive de différentes composantes de cette famille. Dans Récidive. 1938 (PUF, 2021), Michaël Fœssel a montré comment un tel processus était déjà à l'œuvre en 1938, deux ans avant l'instauration de la « révolution nationale », en juillet 1940. Certains aspects de l'événement à venir étaient déjà bel et bien présents dans la réalité politique de l'époque.

À titre d'exemple contemporain, l'inversion de la charge de la preuve en matière de légitime défense des forces de l'ordre — une revendication ancienne de l'extrême droite — a trouvé son expression dans ce que ses opposants surnomment désormais la loi « permis de tuer », adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale début juillet. Il s'agirait là d'un changement majeur dans un pays dont la tradition républicaine a fait de la sûreté une liberté fondamentale. Cette présomption de légitime défense prend un relief particulier dans le contexte actuel de brutalisation assumée du maintien de l'ordre et de remise en cause du droit constitutionnel à manifester.

Lorsque l'historien Pierre Serna forge le concept d'« extrême centre » pour qualifier la nature du pouvoir en France depuis 2017, il fait écho à la notion élaborée par Sciascia dans les années 1970. Revenir au « contexte » italien de cette décennie permet de prendre la mesure d'un phénomène politique dans lequel on ne peut se contenter de voir un « girouettisme » (9).

Non réductible à un cynisme opportuniste, la logique de l'« extrême centre », consiste à redistribuer les positions politiques en fonction d'un objectif stratégique : préserver sa centralité hégémonique, quitte à faire de la place à des demandes d'extrême droite dès lors qu'il estime pouvoir les incarner. La transformation autoritaire d'un appareil d'État au service de la marchandisation du monde — autre mot du capital — est alors pleinement assumée.

Penser ensemble la « disparition des lucioles », la « sicilianisation » du monde et l'« extrémisme du centre » permet de comprendre les mécanismes d'une emprise qui dévitalise la politique, mais également de concevoir ce qui s'y oppose radicalement : une association démocratique fondée sur l'égalité des conditions et la contestation radicale de l'ordre marchand.

Voir en ligne : /2026/11/ROUX/70131

(1) Pier Paolo Pasolini, « “Il vuoto del potere” ovvero “l'articolo delle lucciole” », Corriere della Sera, Milan, 1er février 1975.

(2) Simona Zecchi, Pasolini. Massacro di un poeta, Ponte alle Grazie, Milan, 2015.

(3) Lire Antony Burlaud, « Au pays sans vérité », Le Monde diplomatique, mai 2021.

(4) L'Affaire Moro, Grasset, Paris, 1978.

(5) Le Contexte, Gallimard, Paris, 1979.

(6) Lire Leonardo Sciascia, « L'antique tragédie du pouvoir », Le Monde diplomatique, novembre 1978.

(7) Préface à la quatrième édition italienne de La Société du spectacle, Éditions Buchet/Chastel, Paris, 1967.

(8) Souligné dans le texte par Sciascia.

(9) Voir Pierre Serna, L'Extrême entre ou le poison français. 1789-2019, Éditions Champ Vallon, Ceyzérieu, 2019.

  •  
❌