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Stratégie de la tension au Brésil

Tout suggère que M. Jair Bolsonaro sera chassé du pouvoir par les urnes à la fin de son mandat, en 2022. Celui qui promettait d'en finir avec la corruption se trouve désormais empêtré dans les affaires et ses frasques irritent le secteur privé. L'ancien capitaine explore donc d'autres voies, moins démocratiques, pour se maintenir au pouvoir. Au risque de se laisser dépasser par une base radicalisée.

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Henrique Oliveira. — « Tapumes - Casa dos leões » (Parements - Maison des lions), installation à Porto Alegre, 2009
© Henrique Oliveira, photographie : Eduardo Ortega, Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris

Frappé par une pandémie qui a pris des allures de cauchemar, le Brésil semble vivre l'agonie de sa plus récente période démocratique. Depuis plusieurs mois, une coalition de forces emmenée par le président Jair Bolsonaro, élu en 2018, s'en prend au Parlement et au système judiciaire. Un travail de sape des institutions brésiliennes dont chaque succès galvanise les partisans du chef de l'État, que diverses études estiment à environ 12 % de la population (1), soit près de vingt-cinq millions de personnes. Comment la plus grande démocratie d'Amérique latine en est-elle arrivée là ?

Au milieu des années 2010, la perspective que le Parti des travailleurs (PT, gauche) se maintienne au pouvoir, après quatre victoires consécutives à la présidentielle (de 2002 à 2014), convainc les élites de déchirer la Constitution de 1988. Avec le soutien des États-Unis, elles optent pour la voie du coup d'État parlementaire et la destitution de la présidente Dilma Rousseff, en 2016, au prétexte d'une corruption qui n'eut jamais lieu. « Les politiques sociales ne rentrent pas dans le cadre du budget fédéral », justifie alors leur mentor, M. Antônio Delfim Netto (2), l'un des ministres de l'économie de la dictature (1964-1984). Aux yeux des putschistes, aucune différence, donc, entre le fait de piocher dans les ressources de l'État pour s'enrichir et la mise en place de programmes sociaux destinés à sortir la population de la misère (3).

« Nous allons nous débarrasser de cette engeance et nous en libérer pour au moins trente ans », avait déclaré en 2006 le sénateur du Parti du front libéral (PFL, devenu Les Démocrates en 2007) Jorge Bornhausen, suggérant que l'idée d'un coup d'État séduisait déjà certains. Dix ans plus tard, le projet devient réalité, soutenu par une alliance du secteur privé, des différentes formations conservatrices, des militaires, des Églises évangéliques et des médias privés (contrôlés par cinq des familles les plus riches du pays). Washington apporte également son concours, à travers l'Agence nationale de sécurité (NSA), dont on sait désormais qu'elle a inspiré la grande opération « anticorruption » surnommée « Lava Jato », destinée à discréditer le PT puis à empêcher la candidature de M. Luiz Inácio « Lula » da Silva à la présidentielle de 2018, qu'il était sur le point de remporter (4).

Dès la destitution de Mme Rousseff, les nouveaux maîtres du pays orchestrent le virage qu'ils attendaient depuis si longtemps. Ils s'appuient sur « Le pont vers le futur (5) », un document stratégique publié en 2015 par la formation du nouveau président Michel Temer, qui détaille l'ensemble des mesures à prendre pour « moderniser » le Brésil et doper la rentabilité des entreprises : réforme du code du travail, refonte du système des retraites, privatisations, suppression de droits sociaux… On peut faire bien des reproches aux néolibéraux, pas celui de manquer d'ambition. Dès le mois de décembre 2016, M. Temer fait passer l'amendement constitutionnel 95, qui limite l'accroissement des dépenses publiques au niveau de l'inflation de l'année précédente : la mesure condamne le pays à un recul programmé de la protection sociale, à mesure que la population grandit.

Union de circonstance

Le peuple regimbe, et les perspectives de la droite traditionnelle s'assombrissent à l'approche de la présidentielle de 2018. Inspirée par son passé colonial et guidée par une morale conservatrice, elle retrouve ses vieux réflexes autoritaires et s'en remet à un ancien capitaine, pourtant chassé de l'armée pour « complot » et « terrorisme »… Les réseaux évangéliques, puissants au Brésil (6), bénissent cette union de circonstance, rendue possible par la promesse de la nomination au ministère de l'économie de M. Paulo Guedes, un monétariste militant. Depuis son arrivée aux affaires, celui-ci épouse scrupuleusement le programme du « Pont vers le futur ». Non sans un certain succès pour le secteur privé : les chiffres du deuxième trimestre 2021 indiquent que les profits de dix des plus grandes entreprises cotées à la Bourse brésilienne ont été multipliés par dix en un an (7).

Une récente déclaration du colonel Marcelo Pimentel suggère une autre analyse — pas nécessairement incompatible — de l'arrivée au pouvoir de M. Bolsonaro. Critique de l'actuel président, le haut gradé pointe le rôle de ce qu'il nomme le « Parti militaire » : « Un groupe soudé, hiérarchique, discipliné, avec des caractéristiques autoritaires et des prétentions claires au pouvoir politique, dirigé par une poignée de généraux formés dans les années 1970 à l'Académie militaire d'Agulhas Negras, qui faisaient ou font partie du haut commandement de l'armée. Leur défense d'une idéologie, leur mode de pensée les dotent de caractéristiques associées aux partis politiques formels. Ses dirigeants et le capitaine [Bolsonaro] sont des amis proches et des collègues depuis 1973  (8). » Selon lui, la candidature de M. Bolsonaro surgit au sein de ce groupe.

La question de l'existence formelle de ce « Parti militaire » reste ouverte, mais celle de l'implication croissante des hommes en uniforme dans la vie politique brésilienne ne souffre aucun doute (9). Et rien n'indique que tous souhaitent retourner dans leurs casernes et abandonner les postes qu'ils occupent aujourd'hui.

La manipulation de l'opinion publique par l'équipe de M. Bolsonaro lors de la campagne électorale de 2018, à grand renfort de fake news, est désormais largement prouvée. Le Tribunal électoral supérieur (TSE) a ouvert une enquête qui pourrait conduire à la révocation du chef de l'État et de son vice-président, M. Hamilton Mourão. Le rapport du TSE sur la diffusion de fausses informations et l'existence de milices numériques d'extrême droite a été transmis à la Cour suprême, où l'enquête est pilotée par le juge Alexandre de Moraes, devenu l'une des principales cibles des partisans du président.

C'est que le « clan Bolsonaro » — presque autant détesté des médias que le PT — dispose d'une puissante structure de communication basée sur les réseaux sociaux. Elle repose sur ce que la population connaît désormais sous le nom de « cabinet de la haine », installé au cœur du palais présidentiel et piloté par M. Carlos Bolsonaro, l'un des fils du président. La mission du cabinet ? Débiter des fake news qu'une centaine de sites disséminent à leur tour sur la Toile, alimentant la fournaise des colères bolsonaristes.

Un exemple : l'idée que le système de vote électronique, utilisé sans anicroche depuis 1996, va permettre aux adversaires du président de le priver d'une victoire qu'il juge assurée lors de la présidentielle de 2022, alors même que tous les sondages le prédisent perdant. Raison pour laquelle M. Bolsonaro a exigé un retour au bulletin de vote en papier. Naturellement, il a interprété le refus du Congrès comme la preuve qu'une fraude électorale était en marche. Cette théorie lui vaut une deuxième poursuite pénale.

Plus de cent trente procédures de destitution ont été engagées. Des partisans de M. Bolsonaro qui occupent des postes-clés empêchent toutefois que les dossiers n'avancent : le procureur général de la République, M. Antônio Aras, par exemple ; mais également le président de l'Assemblée nationale, M. Arthur Lira. Sans compter que l'ancien capitaine coopte — par le biais d'amendements parlementaires qui garantissent l'attribution de ressources (détournables) à leurs fiefs électoraux — des députés et des sénateurs de ce qu'on appelle le centrão (le « centre »), un ensemble de partis qui se vendent au plus offrant. La démarche assure au chef de l'État un socle parlementaire suffisant pour bloquer les procédures.

Pendant longtemps, la popularité de M. Bolsonaro n'a pas semblé souffrir de ces obstructions. Mais la pandémie de Covid-19 a marqué un premier point d'inflexion pour le chef d'État, tenu pour responsable de plus de 585 000 décès liés au SRAS-CoV-2. La seconde aiguille enfoncée dans le matelas d'approbation qui soutenait le clan au pouvoir a été la fin du programme d'aide d'urgence que M. Bolsonaro était parvenu à imposer à son ministre de l'économie (avant que le Congrès n'en double le montant). Un tiers de la population en bénéficiait pendant les neuf premiers mois de la pandémie (10). En 2021, plus de 125 millions de Brésiliens, soit 58 % de la population, se trouvent en situation d'insécurité alimentaire et 20 millions connaissent la faim. Peu de ceux-là envisagent de voter Bolsonaro.

Au-delà des rangs, toujours fournis, des partisans de l'ancien capitaine, la colère grandit au fil des révélations d'une commission d'enquête parlementaire du Sénat, contrôlé par l'opposition. Elles documentent la négligence du gouvernement fédéral face à la pandémie ainsi que l'étendue de la corruption dont profitent le président et sa famille, ainsi que les six mille militaires retraités ou d'active qui occupent des postes-clés : une économie du pillage mise en œuvre depuis les ministères, qui facilite l'accaparement des terres, l'exploitation minière clandestine, la contrebande de bois, la déforestation, etc.

Certains secteurs militaires, opposés par principe à l'implication de l'armée dans le gouvernement, se sont éloignés du président, à l'image d'une fraction des classes moyennes, initialement séduite par la promesse de M. Bolsonaro d'en finir avec la corruption. Alors que le rétrécissement de sa base sociale amène ce dernier à radicaliser son discours et que, de toute évidence, sa barque prend l'eau, certains représentants du pouvoir judiciaire et du Parlement, hier proches, découvrent qu'il menace l'État de droit, et se tournent vers l'opposition. De leur côté, les grands patrons sourcillent aux menaces de coup d'État : l'instabilité politique n'est jamais bonne pour les affaires. Inutile, dans ces conditions, de continuer à afficher leur soutien à un dirigeant qui a désormais perdu toute capacité d'approfondir la « réforme » du pays.

Vers un « bolsonarisme sans Bolsonaro » ?

Pour l'heure, les sondages accordent 56 % des suffrages au premier tour à Lula, contre 31 % pour M. Bolsonaro. Une partie des classes supérieures semble considérer que la solution d'hier s'est transformée en problème et que les conditions ne sont pas réunies pour dégager une troisième voie entre l'ancien militaire et l'ancien syndicaliste. Lula représente à leurs yeux la meilleure option pour pacifier le pays, à condition qu'il accepte de gouverner sans chercher à reconstruire ce qui a été détruit depuis le coup d'État de 2016… D'autres estiment qu'il est urgent de destituer M. Bolsonaro afin de créer l'espace pour une candidature de droite « respectable ». Seul problème : aucun nom ne s'impose avec évidence et la clameur du « tout sauf Bolsonaro » monte.

Le contexte politique et judiciaire pousse l'actuel président à la radicalisation : seul le pouvoir lui permettrait d'éviter la prison où il risque de se retrouver avec une probabilité croissante à mesure que s'accumulent les accusations et les poursuites. S'il décidait de décréter l'état de siège pour renverser la table, il pourrait compter sur le soutien des forces de police, de certains secteurs militaires, mais aussi de milices lourdement armées.

Le 7 septembre dernier, le jour de l'indépendance, M. Bolsonaro a tenté une démonstration de force : une « méga-mobilisation » sur l'esplanade des ministères à Brasília, pour dénoncer le rôle « antidémocratique » du TSE, du Congrès et du système judiciaire. Mais l'événement n'a pas été à la hauteur des espérances du chef de l'État. D'importantes foules se sont réunies dans plusieurs grandes villes du pays, sans toutefois conduire au basculement que semblait espérer M. Bolsonaro.

Dès le lendemain, le président promet de respecter le résultat du scrutin de 2022 ainsi que les institutions du pays… mais ses équipes de choc tentent au même moment d'envahir le ministère de la santé et la Cour suprême fédérale. Des conducteurs de camion bloquent les routes dans seize États, exigeant la destitution des membres du TSE. Un galop d'essai ? Il n'est pas impossible que le président se trouve dépassé par les bases qu'il a chauffées à blanc : pressé par la crainte de perdre ses alliés au Congrès, M. Bolsonaro demande rapidement la démobilisation des chauffeurs routiers, ce qui lui vaut d'être surnommé « le lâche » parmi ses soutiens. Émerge ainsi la possibilité d'un « bolsonarisme sans Bolsonaro », avec lequel devra compter le prochain président, quel qu'il soit.


(1) Datafolha, São Paulo, enquête des 29 et 30 août 2021.

(2) Antônio Delfim Netto, « Entre a causa e seu efeito », Valor Econômico, São Paulo, 15 septembre 2015.

(3) Lire Renaud Lambert, « Le Brésil est-il fasciste ? », Le Monde diplomatique, novembre 2018.

(4) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

(5) « Uma ponte para o futuro » (PDF), Fundação Ulysses Guimarães — Partido do Movimento Democrático Brasileiro (PMDB), Brasília, 29 octobre 2015.

(6) Lire Lamia Oualalou, « Les évangélistes à la conquête du Brésil », Le Monde diplomatique, octobre 2014.

(7) « Dez das maiores empresas da Bolsa veem lucro dobrar no 2º trimestre », Agência Estado, São Paulo, 8 août 2021.

(8) René Ruschel, « O Brasil é refém do Partido Militar, diz coronel », Carta Capital, São Paulo, 30 mai 2021.

(9) Lire Anne Vigna, « Le Brésil, une démocratie militarisée », Le Monde diplomatique, juin 2021.

(10) Lire André Singer, « La cavalcade autoritaire de Jair Bolsonaro », Le Monde diplomatique, juillet 2020.

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Un pluralisme en trompe-l'œil

Les Iraniens sont régulièrement invités à se déplacer dans les bureaux de vote pour élire leur maire, leur député et le président de la République. Mais, outre l'interdiction de partis politiques indépendants, le système demeure verrouillé en raison de l'implacable filtrage des candidats par le Conseil des gardiens de la Constitution.

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Jean Gaumy //// Agriculteurs près de Rasht, province de Guilan, Iran, 1986
© Jean Gaumy/Magnum Photos

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Bien que la République islamique d'Iran se distingue de nombre de régimes autoritaires voisins par son origine révolutionnaire et par le maintien d'institutions électives, ses dirigeants semblent aujourd'hui guidés par deux impératifs que ne renieraient pas certains autocrates arabes. Le premier est d'empêcher la remise en cause du système institutionnel (voir la carte « Institutions de la république islamique ») et d'assurer à n'importe quel prix la pérennité de la Jomhuriye Eslamiye Iran (« République islamique d'Iran »), instaurée après la révolution de 1979. Cela se traduit par l'absence de véritables partis politiques indépendants, par l'interdiction et la répression de nombreuses organisations d'opposition, ainsi que par des vagues d'arrestations et d'exécutions de leurs militants. Ces restrictions concernent aussi les organisations syndicales et les médias.

Dans ce cadre très contraint, le second impératif relève quant à lui de la nécessité de veiller aux apparences en admettant un certain pluralisme mais uniquement au sein d'un périmètre idéologique bien défini. Ce qui exclut, par exemple, un changement des institutions. Officiellement, la « voix du peuple » compte puisque les Iraniennes et les Iraniens désignent au suffrage universel leur président, leurs députés et leurs conseillers municipaux. Mais, en réalité, le système dominé par le clergé et placé sous l'autorité du Guide suprême oriente à son gré la vie publique grâce à plusieurs mécanismes de contrôle. À cet égard, l'élection, tous les quatre ans, d'un président de la République illustre à la perfection ce formalisme démocratique puisque personne ne peut être candidat sans l'aval du Conseil des gardiens de la Constitution (texte fondateur adopté par référendum le 3 décembre 1980, et modifié le 28 juillet 1989). Composé de six clercs et de six juristes, le Conseil, ou Shora-ye negahban-e qanun-e assassi, vérifie la conformité des lois avec la Constitution ou les préceptes de l'islam, et c'est lui qui décide qui peut se présenter sans avoir à fournir d'explications publiques sur le rejet de tel ou tel postulant. En somme, cette structure joue à la fois le rôle de Conseil constitutionnel et de commission de contrôle des listes électorales.

En 2013, année de l'élection du modéré Hassan Rohani, ce Conseil fit beaucoup parler de lui en rejetant la totalité des candidatures liées au camp des réformateurs, généralement plus favorables à l'ouverture vers l'Occident, à un assouplissement des restrictions sociétales et aux privatisations (les conservateurs, quant à eux, défendent davantage les normes religieuses et se montrent plus méfiants envers l'Occident, tout en soutenant des intérêts économiques puissants liés aux oligarques). C'est ainsi qu'Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pourtant lui-même ancien président de la République (1989-1997), fut empêché de concourir. Dans le même temps, et peut-être par souci d'équilibre, le Conseil refusa aussi de permettre au vice-président sortant, l'ultraconservateur Esfandiar Rahim Mashaei, très proche du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), de se présenter. En 2017, tandis que M. Rohani allait être réélu, ce fut au tour de M. Ahmadinejad de subir l'affront d'un refus de validation de sa candidature. À l'époque, les observateurs se perdirent en conjectures. Était-ce dû à la volonté du Guide suprême de la révolution Ali Khamenei d'empêcher le retour aux affaires d'un homme aux déclarations intempestives et dont les deux mandats (2005-2009 puis 2009-2013) furent marqués par un raidissement du régime et, surtout, par la dégradation des relations avec la plupart des pays occidentaux ? Quoi qu'il en soit, M. Ahmadinejad est, depuis cette date, systématiquement candidat aux scrutins présidentiels (2017, 2021 et 2024) sans jamais pouvoir obtenir le feu vert du Conseil.

Jeunes et femmes écartés

En 2021, il ne fut pas le seul à être écarté, puisque, comme en 2013, la majorité des candidats réformateurs furent priés de rester chez eux, y compris M. Mohsen Hachemi Rafsandjani, le fils de l'ancien président. Le Conseil provoqua aussi une polémique de grande ampleur en décidant de changer les règles officielles d'admission (âge, niveau d'études, etc.) à quelques jours seulement de la clôture des listes. Seuls ceux ayant entre 40 et 75 ans étant habilités à se présenter, cette manœuvre fut interprétée par les médias proches des réformateurs comme la volonté d'exclure le très jeune ministre sortant de l'information Mohammad-Javad Azari Jahromi.

Un autre aspect du tri des candidats à l'élection présidentielle illustre le caractère non démocratique de la République islamique. À ce jour, aucune femme n'a pu obtenir l'aval du Conseil. Cette fermeture intransigeante semble même dissuader les impétrantes. En 2017, elles étaient 137, toutes orientations politiques confondues, à déposer leur candidature. Ce nombre est tombé à 40 pour le scrutin de 2021 et… à 4 pour 2024, dont la députée de Téhéran Zohre Elahian. Pourquoi une telle exclusion alors que des Iraniennes sont élues au Majlis, l'Assemblée consultative islamique, même si, en moyenne, elles n'y constituent qu'entre 4 % et 6 % de l'ensemble des députés ? La question est posée avec insistance depuis la fin des années 1980 avec l'irruption, dans le champ politique, d'Iraniennes se revendiquant à la fois de la République islamique et du féminisme. Mme Faezeh Rafsandjani, fille cadette de l'ancien président et favorable à un rapprochement avec les États-Unis, a ainsi très tôt défendu l'idée que la loi ne pouvait empêcher les femmes de se présenter à la magistrature suprême : « Quelle est la différence entre la présidence de la République et la direction d'une administration [dirigée par une femme]  ? Aucune, déclarait-elle dans les colonnes du Monde diplomatique en 1996 (1) alors qu'elle venait d'être élue députée de Téhéran. Dans les deux cas, il s'agit d'une responsabilité exécutive. Alors pourquoi une femme ne pourrait-elle pas diriger le pays si elle peut être à la tête d'une administration ? (…) Ce n'est pas l'islam mais l'interprétation par le clergé de ses préceptes qui est à l'origine de l'interdiction des femmes à la magistrature. » Mme Azam Taleghani, ancienne députée et fille de l'ayatollah Mahmoud Taleghani, figure importante de la révolution de 1979, a combattu, elle aussi, cette restriction. Première Iranienne à déposer une candidature à l'élection présidentielle, en 1997, elle renouvela cette démarche à plusieurs reprises afin de contraindre le Conseil des gardiens à clarifier sa position. En 2017, elle résumait ainsi son combat : « Les femmes représentent 50 % de la population iranienne ; le pays mérite donc au moins une candidate. »

La bataille pour la licéité des candidatures féminines à l'élection présidentielle tourne autour de l'article 115 de la Constitution, qui exige que le président soit choisi parmi les rajol-e siasi. La traduction littérale de ces termes arabes équivaut à « homme(s) politique(s) ». Mais de nombreuses personnes en Iran, y compris des religieux, estiment que c'est sa définition plus large, autrement dit « personnalité(s) politique(s) », qui doit primer. Quoi qu'il en soit, le 13 septembre 2020, M. Abbas-Ali Kadkhodaei, alors porte-parole du Conseil, admettait dans une déclaration qu'il n'existe pas de disposition juridique formelle interdisant l'accès des femmes à la fonction suprême (2) : « Il ne s'agit pas à proprement parler d'interdictions légales, mais plutôt de considérations culturelles. Une femme pourrait accéder à la présidence un jour (3).  » Le scrutin de 2024 n'a pas confirmé cette prédiction. Peut-être sera-ce le cas en 2028 ?

« Où est mon vote ? »

Malgré les limites politiques de l'exercice (absence de partis politiques et d'organisations indépendantes, tri des candidats, absence des femmes), les dirigeants de la République islamique ont toujours présenté l'élection présidentielle comme une preuve de la légitimité du régime. Il est vrai que le déroulement des campagnes, avec profusion d'articles, des débats parfois musclés entre candidats et une multitude de sondages, tranche souvent avec les plébiscites peu surprenants auxquels on peut assister au Proche-Orient, notamment à l'époque des régimes baasistes en Irak et en Syrie, avec des présidents élus à plus de 95 % des suffrages… Mais au fil du temps, cet argument de la légitimité s'avère à double tranchant. En 2009, c'est pour protester contre le trucage du scrutin que des millions d'Iraniens ont défilé dans la rue malgré la répression, qui, selon un bilan officiel, a provoqué la mort de 109 personnes (plusieurs milliers, selon l'opposition à l'étranger). « Où est mon vote ? », clamaient les manifestants, accusant le régime d'avoir frauduleusement œuvré à la réélection de M. Ahmadinejad, ce dernier affirmant que le scrutin avait été « totalement libre » et qualifiant ses contempteurs de « racailles ».

Ce « mouvement vert », de la couleur de M. Mir Hossein Moussavi, principal adversaire de M. Ahmadinejad, a démontré les limites du système puisque ce dernier n'a pas eu d'autre choix que de truquer le scrutin pour empêcher la défaite du président sortant. Par son usage des réseaux sociaux, notamment Twitter (aujourd'hui X), il a inspiré d'autres vagues à travers le monde : les occupations populaires de places publiques à Madrid, New York ou Athènes, sans oublier les « printemps arabes » de 2011. Mais il a surtout constitué le point de départ d'une séquence qui demeure ouverte et qui se traduit souvent par le même enchaînement dramatique : colère populaire et manifestations — souvent liées à la dégradation de la situation économique —, répression sanglante, arrestations et jugements expéditifs parfois suivis d'exécutions. L'élection présidentielle de 2009 a aussi dégoûté un grand nombre d'Iraniens de la politique. Cette année-là, le taux de participation fut de 85 %. Au second tour du scrutin de 2024, cet indicateur que les autorités ont longtemps brandi comme une preuve de légitimité du régime atteignait à peine 50 %, et seulement 40 % pour le premier.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69944

(1) Lire Azadh-Thiebaut Kian, « Islamistes et laïques pour la première fois unies », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(2) Cf. Raz Zimmt, « Will Iran let a woman run for president in 2021 ? », Atlantic Council, 15 octobre 2020.

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