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Les coulisses sordides de l'aquaculture

Les produits de la mer consommés en France, dont environ les trois quarts sont importés, proviennent d'élevages où ils sont nourris avec des farines de poisson. Partout, la fabrication de ces aliments est synonyme de pollution, de surpêche, d'insécurité alimentaire dans les régions pauvres et de maltraitance des travailleurs. Cachés ou transférés, ces coûts sociaux apparaissent rarement au bilan des producteurs.

À entendre M. Pascal Goumain, les cages à saumons de son entreprise, Saumon de France, installées en mer dans la rade de Cherbourg, sont un maillon essentiel de l'avenir alimentaire hexagonal. Interviewé en mars 2024 par The Fish Site, le patron français détaille ses projets d'adaptation au changement climatique, soulignant que les directives officielles vont dans son sens : « Le ministère français de l'agriculture a fixé un objectif de 20 000 tonnes de saumons d'élevage en France d'ici à 2030. » Fin 2025, il déplore : « On devrait être un grand pays d'aquaculture, on est minables » (1).

Du côté des industriels comme de celui des pouvoirs publics, l'argumentaire en faveur de l'aquaculture en France est on ne peut plus clair : elle permettrait de satisfaire la demande croissante de produits marins tout en épargnant les océans. En novembre 2023, le Haut-Commissariat au plan notait que, dans un contexte de dérèglement climatique et de surpêche, le développement « responsable » de l'aquaculture pouvait accroître l'offre « sans fragiliser la filière pêche » (2). La France est, en volume, le deuxième producteur de l'Union européenne (UE) de produits de la mer d'élevage, derrière l'Espagne.

Cette mise en avant de la protection des océans (« élever plus pour capturer moins ») explique en bonne part l'expansion mondiale — la plus rapide de toutes les industries alimentaires — de ce secteur qui pèse aujourd'hui 313 milliards de dollars (278 milliards d'euros). La moitié des poissons et crustacés consommés sur la planète sont désormais issus de l'élevage plutôt que pêchés.

Au-delà des belles déclarations se pose toutefois un problème de taille : deux tiers des exploitations aquacoles du monde recourent à la farine de poisson, une poudre riche en protéines fabriquée, précisément, à partir des espèces sauvages que l'aquaculture prétend protéger, contribuant donc à l'épuisement des océans. C'est ainsi que sont nourris les produits d'élevage les plus prisés des consommateurs français — saumons, crevettes, truites, bars et daurades.

« Pour évaluer l'impact véritable de l'aquaculture, il ne faut pas partir des fermes, mais des aliments que l'on donne aux poissons, explique M. Daniel Pauly, directeur du projet Sea Around Us à l'université de Colombie-Britannique. Un tableau bien différent de celui dépeint par l'industrie se dessine alors. »

La situation s'apparente de fait à une forme de colonialisme alimentaire. Environ 90 % des prises qui servent à fabriquer les farines de poisson sont comestibles pour les humains. Autrement dit, l'aquaculture mondiale prive des régions pauvres d'espèces dont elles dépendent pour leur apport en protéines afin d'offrir des produits haut de gamme aux consommateurs riches.

Le tribut payé par les océans est particulièrement lourd et largement invisible. La plupart des bateaux liés à la production de farines de poisson ne respectent pas pleinement les dix principes de la « Charte mondiale pour la transparence des pêches », un guide élaboré par une coalition d'organisations de la société civile afin de promouvoir des pratiques de pêche industrielle plus responsables (3). Ainsi, moins de 30 % d'entre eux rendent publiques leurs données de localisation, et moins de 25 % disposent d'un numéro d'identification unique (leur « plaque d'immatriculation »). Une telle opacité complique les opérations de contrôle. Par ailleurs, d'après les scientifiques mobilisés par notre enquête, au moins 50 % de leurs prises appartiennent à des espèces classées, a minima, comme « surexploitées ». Ces navires sont en majorité des senneurs et des chalutiers, à l'origine d'importants volumes de « captures accessoires » (des espèces non visées au départ). Au moins 165 des bateaux étudiés étaient des chalutiers de fond qui, avec leurs filets lestés, raclent le sol et détruisent tout ou presque sur leur passage.

Outre le sort des océans, cette industrie s'accompagne de quantité d'autres coûts cachés. En Gambie et en Mauritanie, elle contribue à une aggravation de l'insécurité alimentaire, les poissons dont se nourrissent les populations locales étant de plus en plus détournés vers l'export pour servir à la fabrication de farines. Dans l'Extrême-Orient russe, l'enquête a mis au jour de nombreux cas de travail forcé, avec des ouvriers captifs dans des îles isolées, des villes-usines coupées du monde, ou coincés sur des navires en pleine mer. Au moins quatre-vingts épisodes de troubles civils, parfois violents, ont ainsi été recensés en lien avec cette filière, notamment en Inde, au Pérou et au Sénégal. Ils prennent la forme de mouvements de grève, souvent en réaction à la fragilisation de la pêche artisanale, ou de manifestations populaires pour dénoncer la pollution des eaux ou encore l'épouvantable odeur qui flotte autour des usines de transformation, dans lesquelles mijotent des milliers de tonnes de poissons en décomposition.

La fabrication de ces aliments contribue enfin à aggraver les tensions géopolitiques. En août 2021, une douzaine de chalutiers de fond turcs qui pêchaient illégalement en mer Égée ont tenté de percuter un navire grec à bord duquel des chercheurs filmaient leurs agissements. En novembre 2020, un cessez-le-feu de vingt-neuf ans entre le Maroc et le Front Polisario a volé en éclats à la suite de violents affrontements entre l'armée marocaine et des manifestants sahraouis. Ces derniers tentaient de bloquer le passage de quelque deux cents camions transportant de la farine de poisson obtenue à partir de prises marocaines illicites dans les eaux du Sahara occidental — un territoire occupé par le Maroc depuis le milieu des années 1970 en violation du droit international.

L'historienne Kristin A. Wintersteen rappelle que la farine de poisson est devenue un ingrédient capital de la nourriture animale au lendemain de la seconde guerre mondiale et, à ce titre, un facteur décisif dans l'explosion de l'élevage industriel de poulets et de porcs, puis de l'aquaculture, notamment en Europe du Nord et aux États-Unis (4). Identifié comme une mine de protéines, le courant de Humboldt ‒— un courant de surface froid et riche en plancton qui longe la côte pacifique de l'Amérique du Sud — a transformé le Pérou en superpuissance de la farine de poisson, avec environ un quart de la production mondiale. Depuis lors, ce modèle s'est étendu à d'autres contrées, jusqu'en Afrique de l'Ouest et en Asie du Sud-Est.

Les bénéfices de l'aquaculture sont réels. En Inde, elle représente un vivier d'emplois, en particulier pour les femmes. Au Bangladesh, son développement a rendu les produits de la mer plus abordables pour les ménages pauvres. Et elle émet beaucoup moins de gaz carbonique que les élevages bovins ou porcins. De plus, toutes ses formes ne sont pas problématiques. Les mollusques bivalves tels que les palourdes, les huîtres, les coquilles Saint-Jacques et les moules sont des organismes filtreurs — au sens où ils filtrent l'eau pour y prélever leur nourriture (plancton, détritus organiques) — qui ne nécessitent pas d'alimentation artificielle, d'où une empreinte écologique minimale. En France, près de 80 % des fermes aquacoles les cultivent. Au niveau mondial, on estimait en 2022 qu'environ un tiers des exploitations d'aquaculture ne recouraient à aucune nourriture extérieure.

Selon les industriels de l'alimentation animale, la dépendance à l'égard de la farine de poisson tendrait à se réduire. Pourtant, la demande progresse au même rythme que l'aquaculture elle-même. Les scientifiques explorent d'autres sources de protéines : algues, déchets du manioc, larves de la mouche soldat noire et même protéines unicellulaires extraites de champignons ou de bactéries. Pour l'heure, leur exploitation à grande échelle demeure trop coûteuse, si bien que le modèle perdure : les entreprises capturent des poissons sauvages, les transforment en aliments et transfèrent ailleurs les coûts engendrés par cette activité.

En France, ces problèmes concernent moins le saumon élevé sur le territoire national que les produits de la mer importés (pour plus de 6 milliards d'euros chaque année). L'outil interactif Bait to Plate — conçu par The Outlaw Ocean Project pour cartographier les chaînes d'approvisionnement du secteur (5) — a par exemple révélé que les crevettes vendues par de grandes enseignes comme Leclerc ou Carrefour, cultivées dans des fermes équatoriennes, sont nourries avec des farines provenant d'usines latino-américaines où l'on déplore des décès d'ouvriers, des pratiques de pêche illégales et des nuisances olfactives faisant l'objet de dénonciations populaires. Le groupe Carrefour, qui possède également les magasins Cora, a déclaré ouvrir immédiatement une enquête et promis de prendre « toutes les mesures nécessaires dans le cas où ces manquements seraient confirmés ». Le groupe Leclerc, lui, n'a pas répondu à nos questions.

En 2025, la France a importé pour plus de 124 millions de dollars (110 millions d'euros) de poissons et crustacés de Chine, où les volumes élevés représentent désormais quatre fois ceux pêchés en mer. Le Tibet et le Xinjiang sont deux des régions où l'aquaculture connaît la plus forte croissance, à grand renfort de répression politique. Notre enquête a identifié plus de mille exploitations dont l'essentiel de la production, estimée à 0,5 milliard de dollars (0,4 milliard d'euros) par an, est exporté vers deux douzaines de pays.

Épuiser les écosystèmes

L'Union européenne interdit la vente sur son sol de produits issus du travail forcé, y compris lorsqu'il s'agit d'importations. Toutefois, avec la mondialisation du secteur et l'allongement des chaînes d'approvisionnement, il devient de plus en plus difficile de s'assurer du respect des règles éthiques et environnementales. Et cela vaut autant pour les consommateurs que pour les revendeurs au détail, qui s'approvisionnent chez des grossistes. Selon M. Robert K. Stumberg, professeur au Law Center de l'université Georgetown à Washington, il n'est pas rare non plus que les entreprises choisissent volontairement de rester dans l'ignorance pour ne pas subir l'opprobre public ni payer le prix des réparations.

Cette relative impunité vit peut-être pourtant ses derniers instants. Aux États-Unis, depuis 2020, au moins neuf procès pour publicité mensongère ont été intentés contre six producteurs dans six juridictions différentes. Les plaignants dénonçaient l'usage de termes comme « durable », « écologique », « 100 % naturel », « sauvage », ainsi que la mise en avant des conditions de sécurité exemplaires offertes aux travailleurs, alors même que l'examen des chaînes logistiques suggérait tout le contraire. Dans au moins quatre de ces affaires, l'utilisation de farines ou d'huiles de poisson et leur lien avec la pêche industrielle et l'épuisement des écosystèmes étaient en cause. Au cours de la même période, les producteurs de fruits de mer ont déboursé plus de 2 millions de dollars (1,8 million d'euros) en dommages et intérêts pour mettre fin à de telles poursuites.

L'enquête « Food for feed : The price paid beyond the plate » (« Nourriture destinée à l'alimentation animale : le prix à payer au-delà de l'assiette ») (6) , conduite pendant cinq années par l'équipe de The Outlaw Ocean Project, a mobilisé plusieurs dizaines de journalistes. Elle a porté sur plus de 1 400 usines de farine de poisson à travers 64 pays et sur plus de 2 400 bateaux liés à cette activité dans au moins 30 pays. En remontant les chaînes d'approvisionnement depuis les navires de pêche jusqu'aux sites de transformation, aux fermes d'aquaculture et aux enseignes de distribution, les reporters ont établi une cartographie détaillée de cette industrie mondiale.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Élise Roy.)

Voir en ligne : /2026/11/URBINA/70185

(1) Cité respectivement par Amélie Di Bella, « How France's flagship salmon farm plans to adapt to climate change », 6 mars 2024, et par Christophe Blondel, « Le seul saumon d'élevage français grandit à Chartres… dans un hangar ! », Le Parisien, 18 décembre 2025.

(2) « Le développement de l'aquaculture : un enjeu de souveraineté alimentaire », Stratégie, n° 16, Haut-Commissariat au plan, Paris, 30 novembre 2023.

(3) « Charte mondiale pour la transparence des pêches », (PDF), Coalition for Fisheries Transparency.

(4) Kristin A. Wintersteen, The Fishmeal Revolution : The Industrialization of the Humboldt Current Ecosystem, University of California Press, Berkeley, 2021.

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Pourquoi Marine Le Pen veut-elle relancer le pétrole en France?

La candidate d'extrême droite à la présidentielle entend supprimer la loi Hulot qui prévoit la fin de toute exploitation des énergies fossiles en 2040. Le Rassemblement national (RN) marche dans les pas de Donald Trump. Mais la France n'est pas les États-Unis et ses ressources en hydrocarbures sont plus que limitées. 

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Le changement climatique est «une urgence sanitaire mondiale», selon le rapport The Lancet Countdown

Si des progrès sont enregistrés grâce au déploiement des énergies propres et par le renforcement des législations, les effets néfastes du réchauffement sur la santé augmentent plus vite que les mesures pour y remédier. Les auteurs de ce rapport de référence sur les liens entre santé et climat, publié ce mercredi 28 octobre, réclament que le changement climatique soit reconnu comme une « urgence sanitaire mondiale ».

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Changement climatique: concentrations records des gaz à effet de serre en 2025, selon l'OMM

La planète continue de se réchauffer et les inégalités climatiques se creusent. Selon l'Organisation météorologique mondiale (OMM), les concentrations de gaz à effet de serre ont encore battu des records en 2025. Dans un autre rapport publié ce mardi 27 octobre, c'est cette fois l'ONG Oxfam qui dénonce la responsabilité disproportionnée des plus riches dans le dérèglement climatique, alors que les populations les plus pauvres en sont les premières victimes.

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La COP17 Biodiversité entame sa deuxième semaine toujours dans l'impasse sur les financements

À Erevan, en Arménie, la COP17 sur la biodiversité entre dans sa deuxième semaine. Les représentants de près de 200 États planchent sur la manière de renforcer l’action afin de stopper d’ici à 2030 la destruction de la nature par nos activités humaines. Les choses avancent, même si certains points font l’objet d’importants blocages, notamment côté financier.

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«Protéger les forêts au Congo, c’est protéger la vie des gens»

L’éco-garde Emmanuel Bahati Lukoo est conservateur au Parc national de Kahuzi-Biega après avoir été longtemps posté au parc voisin des Virunga. Ces deux ensembles forestiers de l’est de la République démocratique du Congo sont des aires protégées mais en proie aux groupes armés, au braconnage, à la déforestation. Il raconte les dures réalités de son métier. Dévoué à « une cause plus grande que soi », il demande plus de reconnaissance pour les éco-gardes, tandis que la 17e COP Biodiversité se poursuit en Arménie. C’est le grand entretien du mois.

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Biodiversité: arrêter les éoliennes la nuit permettrait d'épargner des chauves-souris

Chaque année en France, 60 000 chauves-souris sont victimes des pales d’éoliennes en rotation. Or ces animaux, appartenant à la famille des chiroptères, jouent un rôle essentiel pour la biodiversité. Dans une étude récente publiée dans la revue Journal of Applied Ecology, des scientifiques du Museum national d’histoire naturelle ont démontré que l’arrêt temporaire des éoliennes pendant la nuit, période qui correspond au pic d’activités des chauves-souris, permettrait de réduire leur mortalité de plus de 80 %.

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Crimes économiques sans châtiment

En délocalisant leur production dans les pays les plus pauvres, les entreprises multinationales ne recherchent pas seulement une main-d'œuvre à bon marché. La faiblesse des lois sociales et environnementales les protège des poursuites judiciaires. Cette impunité prospère aussi faute d'instances internationales ou de tribunaux compétents en la matière dans les pays consommateurs.

Du 29 mai au 1er juin 2014, la ville de Montréal accueillait la première session canadienne du Tribunal permanent des peuples (TPP) relative à l'industrie minière. Lors d'un procès fictif, des militants et des personnalités de la société civile ont « jugé » de grandes entreprises accusées de violer les droits humains et de détruire l'environnement. Cette démarche à la fois théâtrale et sérieuse visait non seulement à mettre en lumière les dégâts liés à l'extraction de matières premières, mais également à dénoncer l'impunité dont bénéficient les multinationales implantées dans les pays pauvres.

En droit international, la notion de crime économique contre les peuples ou contre l'environnement n'existe pas. La « communauté internationale » n'est pas dépourvue d'instruments juridiques, à l'image de la Cour internationale de justice ou de la Cour pénale internationale, mais ces derniers ne s'appliquent pas aux activités économiques que les entreprises mènent à l'étranger. Les marées noires, les accidents industriels ou la corruption de fonctionnaires locaux ne méritent pas, semble-t-il, de juridiction compétente. Mieux, les pays occidentaux n'ont pas estimé judicieux de doter leurs tribunaux des moyens de juger les agissements de leurs multinationales à l'étranger : il s'agirait d'une forme de violation de la souveraineté nationale des pays qui accueillent lesdites entreprises.

La loi française, par exemple, précise qu'un crime ou un délit commis hors du territoire sera jugé en France si et seulement si « le crime ou le délit est puni à la fois par la loi française et par la loi étrangère, et s'il a été constaté par une décision définitive de la juridiction étrangère ». En somme, pour que les dirigeants de Total soient sanctionnés en France pour leur soutien à la junte birmane, il faudrait qu'ils aient été préalablement condamnés, pour les mêmes faits, par le tribunal de… Naypyidaw, la capitale de la Birmanie. Une perspective qui, jusqu'ici, n'a pas privé de sommeil les « créateurs de richesse » français, et pour cause : grâce au chantage aux délocalisations et aux moyens gigantesques dont disposent les multinationales, une condamnation dans un pays aussi pauvre et corrompu s'avère le plus souvent utopique.

Auchan au banc des accusés

Certaines organisations non gouvernementales (ONG) ne désespèrent toutefois pas de trouver une faille dans ce système d'impunité. C'est le cas de Sherpa, une association de juristes fondée en 2001 à Paris, de Peuples solidaires ou du collectif De l'éthique sur l'étiquette. Ces trois associations ont porté plainte contre Auchan dans l'affaire de l'effondrement de l'usine textile du Rana Plaza, le 24 avril 2013, au Bangladesh (1). « Auchan inscrit son action dans les principes de droit issus de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, de la déclaration relative aux principes et droits fondamentaux de l'OIT [Organisation internationale du travail] de 1998 et des principes directeurs de l'OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], explique la société sur son site Internet. Ces textes forment un corpus de droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels qu'Auchan applique à ses partenariats. » Les mille cent trente-cinq morts du Rana Plaza partageront-ils l'analyse ? Des étiquettes d'In Extenso, une marque d'Auchan, ont été retrouvées dans les ruines de cette usine de confection. Mais le groupe a refusé d'indemniser les victimes en contestant tout lien direct ou indirect avec cet établissement. En plaidant la « pratique commerciale trompeuse », les ONG sont parvenues à obtenir l'ouverture d'une enquête préliminaire. Pour M. Gérard Mulliez, fondateur du groupe Auchan et troisième fortune de France, les menottes sont encore loin, mais il s'agit malgré tout d'un coup de semonce.

Au sein des Nations unies, certains Etats tentent également d'infléchir le droit international. En juin 2014, le Conseil des droits de l'homme a examiné un projet de résolution déposé par l'Equateur et l'Afrique du Sud portant sur la responsabilité sociale et environnementale des multinationales. Le texte propose de créer un groupe de travail chargé d'élaborer un « instrument international juridiquement contraignant pour réglementer, dans le cadre du droit international des droits de l'homme, les activités des sociétés transnationales et autres entreprises ». Soumise au vote, cette résolution a été adoptée en dépit de l'opposition des nations les plus riches : l'ensemble des pays de l'Union européenne, le Japon et les Etats-Unis se sont prononcés contre. « La France a préféré une approche progressive qui s'appuie sur les travaux engagés depuis 2011, de façon à pouvoir appliquer concrètement ces mesures plus rapidement », a tenté de justifier Mme Annick Girardin, secrétaire d'Etat chargée du développement et de la francophonie (2). Si les grands patrons du CAC 40 venaient à défiler sur le banc des accusés, les pouvoirs publics soutiendraient-ils les plaignants ?

La voie « plus concrète et plus rapide » voulue par le gouvernement se nomme « principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme ». Rédigés en étroite concertation avec les sociétés privées, ils sont non contraignants et tout à fait inoffensifs. Le onzième principe indique d'ailleurs que « les entreprises devraient respecter les droits de l'homme », un conditionnel qui en dit long sur la motivation politique des rédacteurs.

Tout en repoussant ces assauts contre l'impunité des multinationales au niveau des Nations unies, M. François Hollande, M. Manuel Valls et leurs équipes doivent aussi répliquer à des attaques intérieures. En novembre 2013, des députés écologistes et socialistes ont déposé un projet de loi relatif au « devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d'ordres ». Le texte, qui tarde à être examiné, introduirait un devoir de prévention des dommages écologiques et des atteintes aux droits fondamentaux, ainsi qu'un régime de responsabilité des maisons mères françaises. Verra-t-il le jour ? C'est peu probable. Le Mouvement des entreprises de France (Medef) s'y oppose déjà avec vigueur, de même que le ministère de l'économie. Selon toute vraisemblance, le sujet sera renvoyé devant la Commission européenne, dont on connaît la grande fermeté — pour ne pas dire la cruauté — envers les lobbies économiques…

Voir en ligne : /2015/02/BERNIER/52624

(1) Lire Olivier Cyran, « Au Bangladesh, les meurtriers du prêt-à-porter », Le Monde diplomatique, juin 2013.

(2) Assemblée nationale, séance du mercredi 9 juillet 2014, questions au gouvernement.

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Bagdad suffoque

Asphyxiée par une pollution-record et paralysée par un gouvernement inactif, la capitale irakienne suffoque. Entre un air irrespirable, des infrastructures obsolètes et l'absence d'investissements, les 10 millions d'habitants de la mégapole luttent chaque jour pour respirer.

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Bagdad, janvier 2025
yaz00ne alani — @yazoone

Il est 21 h 30 à l'hôpital public de Zafaraniyah, dans le sud-est de la capitale irakienne. On est loin des complexes modernes, des grandes enseignes et de la luminosité du centre-ville, situé à seulement une vingtaine de minutes en voiture. Pour ce quartier de plusieurs centaines de milliers de personnes, trois jeunes médecins, deux infirmières et trois pharmaciens sont chargés de tenir l'hôpital durant la nuit. Ils peuvent traiter jusqu'à cinq cents patients par jour. Au sein des urgences masculines, une salle exiguë, huit lits alignés, serrés les uns contre les autres. En face, M. Ali Z., 62 ans est placé sous assistance respiratoire. « Il a de plus en plus de mal à respirer, chuchote son fils. Il vient presque tous les mois, surtout l'été. Ici nous pouvons avoir de la Ventoline, et de l'oxygène, ça le calme. Mais, pour que sa situation s'améliore, il faut acheter des médicaments à la pharmacie, et cela coûte cher ».

Dans la rue ou à travers la vitre, il suffit de lever les yeux pour voir l'épais voile jaunâtre qui obscurcit l'horizon. Tôt le matin, une concentration de particules noires se dresse. On sent le soufre. M. Othman Kareem, 26 ans, fait partie de cette génération qui souhaite prendre la question environnementale à bras-le-corps. Il a cofondé le think tank Iraq Climate Change Center, participe à conseiller le gouvernement ainsi que le programme des Nations unies pour le développement (PNUD). « Il y a quelques semaines, un nuage noir est resté au-dessus de la ville durant quatre jours entiers. J'ai eu la chance de pouvoir partir à Erbil à ce moment, par crainte pour ma santé, mais ce n'est pas possible pour tout le monde », avoue l'ingénieur et expert en politique environnementale.

« Ce nuage était une concentration de ce que l'on respire quotidiennement à Bagdad. Un mélange de dioxyde de carbone et de soufre. Un cocktail qui provient de deux sources principales : le trafic routier et l'entreprise de raffinage située au sud de la ville », poursuit-il. Zafaraniyah se trouve à 6 kilomètres à l'est de Daoura, l'un des plus anciens complexes de raffinage du pays. La raffinerie date des années 1950 et produit 50 000 barils par jour. Elle est ancrée dans une zone qui n'a fait qu'accueillir toujours plus d'habitants en raison de l'exode rural des dernières années, provoqué par la sécheresse, la pollution des sols et les guerres.

« Les enfants sont souvent atteints d'asthme. Le taux de cancer des personnes de plus de 50 ans que l'on rencontre est impressionnant. Cela est dû à la pollution atmosphérique, mais également aux armes chimiques utilisées durant les différentes guerres qu'a connues le pays », précise M. Mountadhar Saad, médecin généraliste passé par l'hôpital public de Zafaraniyah. M. Z. est donc un cas symptomatique de sa génération, lui qui travaille dans le centre-ville de la capitale. Il est exposé aux pires substances toxiques, a connu la guerre contre l'Iran de 1980 à 1988, l'invasion puis l'occupation du Koweït d'août 1990 à février 1991, l'invasion anglo-américaine de mars 2003 qui fit tomber le régime de Saddam Hussein, et la lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI). Autant d'événements qui ont déstabilisé le pays, et retardé le développement structurel d'une ville qui n'a cessé de s'étendre du fait de l'exode rural. Comme tant d'autres Irakiens, M. Z. est la victime d'une histoire tourmentée, qui, entre autres conséquences, a paralysé la réflexion sur la question environnementale.

Les facteurs de détérioration de la qualité de l'air en Irak sont nombreux — en premier lieu, la sécheresse. La pluie se raréfie et, à chaque début d'été, les tempêtes de sable en provenance de l'ouest frappent de plein fouet la capitale. La ville est ainsi enveloppée par un nuage de sable, qui s'introduit dans les maisons, altère les voies respiratoires et provoque l'engorgement des hôpitaux. « Lors des tempêtes de sable, tous les indicateurs de qualité de l'air explosent les seuils recommandés par l'Organisation mondiale pour la santé », explique M. Saad. Durant le mois de décembre, censé être plus clément, la société suisse IQAir indique un taux de PM2.5 (des microparticules capables de pénétrer profondément dans les poumons et le système sanguin), 17 fois supérieur au seuil annuel recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). À Paris, l'indicateur est 1,5 fois au-dessus. Lors des tempêtes de sable, on dépasse de 200 % les recommandations internationales.

Dans le même temps, l'Irak fait désormais partie des cinq pays les plus vulnérables face au changement climatique. En 2023, le ministère de l'environnement a reconnu que les ressources en eau avaient diminué de moitié, par rapport à 2020, une situation qui n'est pas sans rappeler celle de l'Iran voisin (1). Les raisons en sont principalement la baisse des précipitation, une gestion des ressources hydriques inefficaces et des barrages présents en amont du Tigre et de l'Euphrate, en Turquie, en Syrie et en Iran. Selon la conjoncture géopolitique et les tensions régionales, ces trois pays peuvent agir sur le débit de ces fleuves et ainsi exercer des pressions sur l'Irak.

Le gouvernement irakien est aussi responsable de cette situation. La dépendance structurelle aux ressources fossiles empêche une réflexion stratégique sur la question environnementale. « Le pétrole et le gaz coûtent moins cher à l'exploitation que d'investir massivement dans un projet à long terme », fait remarquer, exaspéré, M. Kareem. Mais cette prépondérance des hydrocarbures n'empêche pas les pénuries d'énergie, et, chaque nuit, Bagdad, cherche le sommeil dans le ronflement continu des générateurs.

Durant la journée, la ville est soumise à des coupures d'électricité récurrentes obligeant les commerces à utiliser des générateurs géants. Malgré la pollution atmosphérique, auditive, olfactive de ces installations qui encombrent l'espace urbain, le gouvernement ne bouge pas. Une négligence politique patente. « Nous avons présenté des chiffres qui auraient donné le tournis à tous les gouvernements du monde. La situation est alarmante, mais tout ce qui intéresse les dirigeants actuels, ce sont les élections », déplore Adel Bakawan, président du Centre français de recherche sur l'Irak (CFRI).

À l'image du Caire, Damas ou Mumbai (Bombay), la circulation routière est l'une des plaies environnementales majeures de la capitale. « C'est la ville qui ne dort jamais », dit Laith B., chauffeur de taxi. À toute heure du jour et de la nuit, les rues sont engorgées. Le vendredi, jour de repos, la ville reprend son souffle ; le reste de la semaine, ce sont des embouteillages à perte de vue. Ici, pas de bus, de tramway ou de métro. Comme à Santiago (Chili), des minibus, souvent brinquebalants, constituent l'unique mode de transport en commun, dont le secret des itinéraires est réservé aux initiés (2). « Il n'y a pas d'arrêts “officiels”, le passage des bus est irrégulier, et ils ne desservent pas tous les quartiers. Il faut être né ici pour en connaître le fonctionnement, décrit un usager. Ma femme part à son travail deux à trois heures à l'avance, et elle n'est pas la seule. » Même marcher s'avère très difficile, car la plupart des trottoirs ne sont pas aménagés. Ceux qui le sont, dans le centre-ville, sont pris d'assaut par les générateurs ou les véhicules en stationnement.

Selon la Direction générale de la circulation en Irak, 4 millions d'automobiles étaient officiellement recensées dans la capitale en 2023, alors que, toujours selon elle, « la capacité des rues de la ville ne peut accueillir qu'un maximum de 400 000 voitures ».

Un plan de métro a été imaginé en 1983, sous la présidence de Saddam Hussein. Mais les guerres, les changements de régime et l'instabilité politique ont mis un arrêt au projet. « Comme souvent, les projets et les services les plus bénéfiques sur le plan social ont été lancés sous Saddam Hussein, reconnaît M. Saad. Nombre d'Irakiens sont nostalgiques de la situation économique de cette époque et de la qualité du système socio-éducatif. On ne peut que le constater, même en étant chiite [une communauté marginalisée par Saddam Hussein] ou en ayant conscience des horreurs commises par l'ancien régime », poursuit M. Saad.

Les défis environnementaux ne se limitent pas à l'eau ou à la qualité de l'air. Ici, pas de tri de déchets, de traitement des eaux usées, pas non plus de projets de réduction de l'usage du plastique, de transports en commun ou de rénovation d'usines. « Les autorités ne savent pas par où commencer ni comment mettre tout cela en place », reconnaît M. Kareem. En attendant, la population revendique un mieux-être et des mesures d'urgence pour pouvoir respirer.

Voir en ligne : /2026/10/GUYOT/69905

(1) Lire Akram Belkaïd, « Un défi existentiel », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(2) Lire Guillaume Beaulande, « À Santiago du Chili, avec les galériens des transports », Le Monde diplomatique, mars 2023.

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