Le 9 février 2026, des soldats algériens ont tiré en l'air autour du ksar d'Ich, près de la grande oasis de Figuig, à quatre cents kilomètres au sud d'Oujda. Ils venaient d'installer de nouvelles bornes frontières, grignotant quelques hectares de terrains cultivés jusqu'alors par les habitants de ce village fortifié marocain situé en plein désert, sur la ligne de séparation entre les deux pays. En mars 2021, des militaires étaient intervenus au lieu-dit El-Arja, en bordure de Figuig, privant du jour au lendemain les Figuiguis de l'accès à une partie de leurs palmiers. « Cela fait cinquante ans que les Algériens nous prennent nos palmeraies, morceau par morceau », se lamente M. Tijini Jilali, un vieil homme dont les premiers « jardins », comme il les appelle, ont été « volés » en 1975, lorsque le Maroc a mis la main sur le Sahara occidental. « Et pourtant, je me suis battu à leurs côtés contre l'armée française pour les aider à libérer leur pays ! » Sur le continent africain, les colonisateurs européens ont dessiné la plupart des frontières. Or « la région du Sahara possède sa logique propre, avec des populations dont le sentiment d'appartenance n'a rien à voir avec le tracé colonial », rappelle le géographe franco-algérien Ali Bensaâd, qui souligne que « le tracé était très avantageux pour l'Algérie ». Conscient de cet avantage, le gouvernement provisoire algérien avait promis qu'une fois son pays libéré de l'occupation française il accepterait de rediscuter du tracé. Une promesse non tenue, qui provoque la « guerre des sables » en octobre 1963. Celle-ci prend fin rapidement grâce à la médiation de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), qui impose sa doctrine : l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. La convention signée par les deux gouvernements en 1972 reconnaît cette inviolabilité. S'agissant d'Ich et de Figuig, les autorités algériennes tolèrent, dans un premier temps, que les habitants continuent de cultiver leurs palmeraies situées en territoire algérien. « Mais, à chaque fois que les tensions se ravivent entre nos gouvernements, les Algériens ressortent la convention de 1972 et nous prennent des terres, poursuit M. Jilali. Le gouvernement marocain nous promet des compensations, mais ne tient pas ses promesses. »
C'est là que le conflit des frontières rencontre une résistance tenace menée par les Figuiguis contre leurs autorités. Depuis octobre 2023, un important rassemblement est organisé tous les vendredis contre la privatisation de l'eau, gérée jusqu'à présent de façon très démocratique par les habitants eux-mêmes. Dans ce combat, les femmes figurent aux avant-postes. « À travers l'eau, c'est notre vie qu'ils essaient de nous prendre, dénonce Nadja, drapée de son asemmired (1), un grand drap blanc qui couvre corps et visage. Sous prétexte que les soldats algériens pourraient nous tirer dessus, nos militaires nous interdisent l'accès à l'oued Zouzfana. Or c'est là qu'on vient chercher le sable pour construire nos maisons ! » Malgré pressions et harcèlements — en 2024, le principal leader du mouvement, M. Mohamed Brahimi, dit « Movo », a passé huit mois derrière les barreaux —, le hirak de Figuig ne fléchit pas, et les femmes continuent chaque vendredi de défier les autorités. Dès sa sortie de prison, Movo a repris sa place à leurs côtés : « Ici, à Figuig, l'État se sent plus faible par rapport aux manifestants parce qu'il sait que nous sommes soudés, et qu'il a peur que nous prenions le parti des Algériens. Pour nous, Figuig et Béni Ounif [la ville algérienne située juste de l'autre côté de la frontière], c'est la même chose, ce sont les mêmes familles, nous parlons la même langue [le zénète], nous mangeons les mêmes plats. Soit c'est eux qui sont marocains, soit c'est nous qui sommes algériens ! »
Relations diplomatiques rompues depuis 2021, différend à propos de l'ex-Sahara espagnol et course aux armements : les rapports exécrables entre Alger et Rabat ont de quoi décourager les partisans d'une union du Maghreb jadis espérée par les mouvements anticoloniaux. Aux confins orientaux du royaume chérifien, la population, longtemps tributaire de la contrebande entre les deux pays, oscille entre colère et fatalisme.
La ligne de chemin de fer existe encore ! À moitié recouverte de terre, souvent masquée par des épineux. Aucun train ne l'emprunte depuis trente ans. Un sentier cabossé la longe : notre moto tout-terrain permet de s'y engager. La plaine est vide, nous avons dépassé la dernière ferme, plus aucun berger ne fait paître ses moutons. À une centaine de mètres, un épais grillage surmonté de barbelés barre l'horizon. C'est la frontière ! El-Djazaïr, l'Algérie, juste en face. De l'autre côté, une large tranchée renforce l'aspect menaçant du dispositif. Soudain, un homme en uniforme surgit de derrière un talus. « Que faites-vous ici ? C'est interdit ! » Avec notre combinaison de motard, nous jouons au touriste égaré, avant de faire demi-tour, laissant les rails poursuivre en direction de Maghnia — une ville algérienne, dix kilomètres plus loin —, puis vers Oran.
À peine sommes-nous sorti du sentier qu'une camionnette de la gendarmerie royale nous force à remettre pied à terre. Un capitaine en descend, moustache sévère, escorté de deux adjudants. Contrôle des papiers, appels téléphoniques à la direction générale de la sûreté nationale, les vérifications s'éternisent. Nous engageons la conversation avec le plus jeune adjudant : « Les Algériens, ce sont vos ennemis ? — Ah non, ce sont nos frères ! Mais eux, ils ne nous aiment pas… Lors de la finale de la CAN [Coupe d'Afrique des nations, qui s'est tenue en janvier 2026 à Rabat], au lieu d'être avec nous, ils ont soutenu le Sénégal. C'est pas correct… (1) » Puis l'officier nous rend nos papiers. « Bienvenue au Maroc ! », lance-t-il avant de regagner son véhicule. Dès lors, la police marocaine nous surveillera pendant toute la durée de ce reportage.
Tranchées, grillages et barbelés
Cette scène s'est déroulée à quelques kilomètres au nord d'Oujda, capitale de la région de l'Oriental, dans le nord-est du Maroc. Mise en service à la fin du XIXe siècle pour préparer la pénétration française dans l'ancien sultanat — la France y prendra pied en 1912 sous la forme d'un protectorat —, la ligne de chemin de fer a permis, bien après les indépendances, une circulation facile entre les deux pays. D'autant que des familles ont toujours vécu de part et d'autre de la frontière. Une fluidité brusquement interrompue à l'été 1994, lorsque l'Algérie a décidé de fermer tous les points de passage terrestres avec son voisin occidental.
« Évidemment, on a alors arrêté de prendre le train », se rappelle Mme Fatima Baadid, une Algérienne de 103 ans que nous rencontrons à Berkane, près d'Oujda, entourée de sa descendance. Née en Algérie, elle a épousé un Marocain et s'est installée dans le pays de sa belle-famille. « Par la suite, mon mari nous conduisait avec les enfants au poste-frontière de Zouj Beghal, on donnait 200 dirhams au douanier [environ 18 euros], on traversait à pied, et de l'autre côté mon frère nous attendait avec sa voiture. » La combine a fonctionné une vingtaine d'années, avant que les tensions bilatérales ne s'accroissent encore.
En 2013, l'Algérie commence à creuser des tranchées de sept mètres de profondeur le long de la frontière entre Marsa Ben M'Hidi au nord (face à la ville marocaine de Saïdia) et Béni Ounif au sud (face à Figuig). Le Maroc réplique en dressant grillages et barbelés. « Le trafic de marchandises est devenu totalement impossible à partir de 2016 », affirme M. Abdellatif B. dans sa petite ferme située aux environs d'Oujda, au bout d'un chemin de terre qui mène à la frontière. Il sait de quoi il parle : lui-même est un ancien contrebandier. Aujourd'hui grand-père, il s'agit là du seul « métier » qu'il ait jamais exercé. Il nous reçoit avec beaucoup de gentillesse autour d'un tajine préparé par sa femme, mais ne nous parle qu'à la condition expresse de ne divulguer ni son nom ni la localisation de sa ferme. « Juste le fait de vous recevoir chez moi, ça me fait peur ! Au Maroc, il y a des informateurs partout, ils signalent tout à la police. » Il poursuit cependant : « Moi, c'était surtout l'essence. Un peu de semoule, un peu de farine, quelques médicaments, parce qu'en Algérie le gouvernement subventionne ces produits. Mais le gros de mon commerce, c'était bien l'essence. On travaillait toujours la nuit. Je m'approchais avec la voiture le plus près possible de l'Algérie, on chargeait les bidons vides sur une charrette, on marchait quatre cents mètres en traversant la frontière jusqu'à la ferme de mon cousin, qui est algérien. Là, on les échangeait contre des bidons pleins, puis chemin inverse et on rentrait chez nous, où nous attendaient les revendeurs au détail. Je payais à mon cousin 80 dirhams [7,30 euros] le bidon de trente litres, que je revendais 90 dirhams. En une nuit, avec trois voyages, je pouvais passer deux cents bidons. Vous pouvez calculer le bénéfice ! C'était la belle vie… »
Pendant plusieurs décennies, dans la région de l'Oriental, tout le monde roulait avec de l'essence algérienne. Au détail, le bidon coûtait 120 dirhams, soit 4 dirhams le litre, contre 9 dirhams à la pompe dans le reste du pays. Sur les routes entre Nador, Berkane, Saïdia, Oujda, El-Aïoun, Tendrara, Bouarfa et Figuig, les stations-service étaient quasi inexistantes — elles ont depuis poussé comme des champignons. « La population de cette région vivait de la contrebande, précise l'économiste marocain Najib Akesbi. Sur les souks d'Ahfir et de Béni Drar [petites villes situées entre Saïdia et Oujda], on ne vendait que des produits algériens. » Et de rappeler que « le trafic se faisait dans les deux sens, avec une exportation non déclarée de fruits et légumes marocains vendus en Algérie : oignons, pommes de terre, tomates, olives, mandarines… ».
Le Maroc moderne s'est toujours développé sur sa côte atlantique, et la région de l'Oriental — 2,3 millions d'habitants, soit environ 6 % de la population — donne aux quelques visiteurs une impression de triste abandon. « Après le verrouillage accru de la frontière, l'État nous a donné quelques subventions, une vache, des poulets, mais tous les projets ont capoté », se lamente M. Abdelmajid C., le gérant de l'unique snack d'un petit village perdu le long de la frontière, au sud d'Oujda. Comme la plupart de nos interlocuteurs, cet habitant de Touissite a retenu 2016 comme la date de fermeture réelle de la frontière — celle, officielle, de 1994 n'ayant pas changé grand-chose à son quotidien.
Bien plus au sud encore, la grosse ville de Bouarfa (trente mille habitants en 2024). M. Brahim D. y tient un minuscule salon de coiffure, à 20 dirhams la coupe. Combien de clients reçoit-il par jour ? « Entre deux et quatre… » Son ami Mohamed, le boucher du quartier, lui tient compagnie : « Ici, comme de l'autre côté de la frontière, nous avons une très belle race de moutons, les beni guil. Avant, on allait en chercher en Algérie, on les avait à 2 000 dirhams, on passait la frontière la nuit, et on les revendait ici le double ! Mais, depuis dix ans, c'est la misère… » La municipalité emploie quelques jeunes à balayer les rues, d'autres travaillent à la construction de maisons destinées aux « MRE », les « Marocains résidant à l'étranger », désignation qui englobe autant les immigrés qui ont quitté le pays que les jeunes générations de binationaux nées à l'étranger. En décembre, quelques princes émiratis prennent leurs quartiers d'hiver dans des ksour (villages fortifiés du désert) luxueusement aménagés afin d'y chasser l'outarde avec leurs faucons dressés à cet effet. Pour le personnel de maison, recruté à Bouarfa, le travail est saisonnier mais bien rémunéré : 150 dirhams la journée, contre 70 le reste de l'année. À part ça, que faire à Bouarfa ? « Rien, répond M. Saddik Kabbouri, enseignant d'arabe et de philosophie à la retraite. Lorsque la frontière était encore poreuse, les gens arrivaient à survivre grâce au trafic. Maintenant, ils ne vivent plus que de l'argent des MRE. »
Parmi les douze régions du Maroc, l'Oriental capte le quart de ces remises (2), loin devant toutes les autres. Damane Cash, Western Union, Cash Plus, MoneyGram, Chaabi Cash…, chaque village possède son lot d'agences — et on en compte vingt-trois juste à Bouarfa ! « En 2005, nous avons lancé un mouvement contre la vie chère, poursuit M. Kabbouri, avec un boycott des factures d'eau qui a duré pendant six ans. En 2011, nos manifestations pouvaient rassembler jusqu'à dix mille personnes, soit le tiers des habitants de Bouarfa. » Des tentatives — très symboliques — d'émigration collective vers l'Algérie ont même été organisées. Exaspéré, le pouvoir a frappé fort, emprisonnant la dizaine de leaders, dont M. Kabbouri. Le mouvement s'est alors essoufflé.
L'histoire de Bouarfa aurait pu suivre une trajectoire totalement différente. À l'époque coloniale, la ville connaît une expansion considérable avec l'exploitation de son sous-sol, riche en manganèse. Après le départ des Français en 1956, la région hérite d'une ligne de chemin de fer qui relie Bouarfa à Oujda (pour un accès du minerai à la mer Méditerranée), mais aussi à Colomb-Béchar (aujourd'hui Béchar), en Algérie. À vol d'oiseau, les deux villes ne sont distantes que de cent kilomètres.
Un système de prédation économique
En 1972, alors que les relations entre les deux voisins sont au beau fixe, Houari Boumediène et Hassan II lancent un projet d'exploitation commune de la mine de Gara Djebilet (à neuf cents kilomètres au sud-est de Béchar) (3), dont le gisement de fer serait l'un des plus importants du monde. Les habitants de Bouarfa, dont la mine de manganèse a peu à peu périclité, auraient pu y trouver de nouvelles activités. Las ! Trois ans plus tard, le conflit à propos du Sahara occidental enterre le projet. Ce dernier ressurgit au bout de cinquante ans : le 1er février 2026, comme un pied de nez à son voisin, le président algérien Abdelmadjid Tebboune inaugure une nouvelle ligne ferroviaire 100 % algérienne destinée à acheminer le minerai de fer de Gara Djebilet vers le port d'Oran.
Le rideau qui s'abat sur cette frontière étrangle un autre projet de coopération industrielle d'envergure : le gazoduc Maghreb-Europe (GME), destiné à transporter du gaz algérien vers l'Espagne, en passant par le Maroc et le détroit de Gibraltar. Lancé en 1993, soit un an avant la fermeture de la frontière, le projet se poursuit, et pendant vingt-cinq ans l'Algérie livre à l'Espagne du gaz extrait de Hassi R'Mel (le plus grand gisement de gaz naturel du continent africain, à 550 kilomètres au sud d'Alger), en franchissant la frontière marocaine au niveau d'Aïn Béni Mathar, à 90 kilomètres au sud d'Oujda. Pour ce droit de passage, le Maroc perçoit chaque année 60 millions de dollars, plus un milliard de mètres cubes de gaz permettant de produire 10 % de son électricité.
Après la rupture des relations diplomatiques en 2021, l'Algérie refuse de renouveler le contrat. Les tuyaux ne sont pas démantelés et sont en passe d'être utilisés dans un projet 100 % marocain : un gisement de gaz découvert à Tendrara (110 kilomètres au sud d'Aïn Béni Mathar) devrait bientôt être exploité par un consortium dominé par Mana Energy et l'Office national marocain des hydrocarbures et des mines (Onhym). Mais, pour les habitants de la région, les retombées économiques risquent d'être à peu près nulles. « Ce projet illustre le système de prédation qui mine l'économie marocaine », dénonce M. Abdelaziz Aftati, ancien député d'Oujda et membre du conseil national du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste, à la tête du gouvernement de 2011 à 2021). « Le chef du gouvernement, M. Aziz Akhannouch, possède des parts dans Sound Energy [qui détenait 20% du champ gazier]. Et Mana Energy est une holding royale. Vu l'état de pauvreté de la région, c'est un vrai scandale ! » Très proche de Mohammed VI, M. Akhannouch est par ailleurs propriétaire d'Afriquia, le premier réseau de distribution d'essence du Maroc, dont les stations-service couvrent maintenant toute la région.
Un rideau hermétique, vraiment ? Pour les petits contrebandiers comme notre hôte près d'Oujda, très certainement. Mais pas pour les gros. Malgré les grillages et les tranchées, deux trafics restent florissants : la drogue et les êtres humains. Ce sont aussi les plus difficiles à documenter. Dans les deux pays, aucun journaliste n'ose entreprendre la moindre enquête, et les médias se contentent de publier les communiqués de leurs gouvernements. Accuser le Maroc de propager le fléau de la drogue est une constante du pouvoir algérien. Le 28 février 2026, Tout sur l'Algérie (TSA), un média en ligne algérien, informe ses lecteurs que « deux narcotrafiquants marocains ont été abattus par l'Armée nationale populaire à Béni Ounif, à la frontière entre l'Algérie et le Maroc ». Le 15 mars, Algérie Presse Service (APS, l'agence de presse nationale) renchérissait : « Les réseaux de drogue provenant du Maroc menacent la sécurité et la stabilité régionales. » Aucune enquête ni aucun questionnement pour savoir comment un tel trafic est possible à travers une frontière aussi étanche. Et d'ailleurs, s'agit-il vraiment de narcotrafiquants ? Près de Bouarfa, nous avons retrouvé le frère d'un des deux hommes récemment tués par les gardes-frontières algériens. « Mon frère ne transportait aucune drogue ! », affirme M. Jiloul Azza, dont la famille appartient à la grande tribu Béni Guil, des semi-nomades installés de part et d'autre de la frontière depuis la nuit des temps. « Il rêvait juste de rejoindre l'Europe, en passant par Oran. Mais les Algériens haïssent les Marocains, et leurs soldats tirent sur nous dès qu'ils le peuvent ! »
Une chose est certaine : l'implication dans ces trafics de stupéfiants de hauts dirigeants des deux pays. Côté marocain, l'ancien président de la région de l'Oriental, M. Abdenbi Bioui, est accusé depuis 2023 d'avoir dirigé pendant vingt ans un vaste réseau ayant acheminé plus de deux cents tonnes de cannabis du Maroc vers l'Algérie. La première phase du procès a levé le voile sur la façon de procéder : à chaque point de transit, rapporte le portail marocain Médias24, le garde-frontière marocain s'organise pour détourner la caméra de surveillance, percevant 36 000 dirhams (environ 3 300 euros) par passage. Les transporteurs, souvent de simples agriculteurs, touchent 10 000 dirhams. Selon Omar Brouksy, auteur d'enquêtes courageuses sur la situation de son pays et sur les intérêts de la monarchie (4), M. Bioui, condamné à douze ans de prison en première instance et qui clame son innocence, « compte parmi les notables les plus influents du Parti authenticité et modernité », dont le fondateur n'est autre que M. Fouad Ali El Himma, un ami proche du roi et son conseiller le plus influent. Côté algérien, alors qu'aucune enquête n'a été menée officiellement, on peut soupçonner des complicités dans l'acheminement et la distribution de cette drogue. En 2018, la saisie de 701 kilos de cocaïne dans le port d'Oran a ainsi provoqué le limogeage du général-major Abdelghani Hamel, directeur général de la sûreté nationale, et d'une quinzaine d'autres généraux.
Le trafic d'êtres humains est beaucoup plus visible. On voit ces exilés, originaires pour la plupart d'Afrique subsaharienne, marcher par grappes sur la route entre Figuig et Bouarfa (cent dix kilomètres), sans aucun bagage, pas même une bouteille d'eau. Ils viennent de Béchar, ont franchi la frontière de nuit en escaladant les montagnes, chaussés de sandales, la peur au ventre. « Au moment de grimper sur les rochers, nous étions trente », raconte d'une voix épuisée M. Ahmoud Lamine, 20 ans, originaire de Guinée-Conakry, que nous rencontrons en train d'errer autour de la gare routière de Bouarfa en attendant le car de nuit qui le mènera à Oujda — le chauffeur fermera les yeux grâce à une enveloppe remise par un intermédiaire marocain. « Maintenant, nous ne sommes plus que six. Lorsque les soldats marocains nous attrapent, ils nous frappent, nous prennent notre argent et notre téléphone portable, et nous renvoient en Algérie. C'est très dur. » Quelques jours plus tôt, à Oujda, nous avions discuté avec M. Assade K., un Nigérian de 22 ans, bloqué dans la ville en attendant le bon moment pour tenter sa chance vers l'Espagne. « Autour d'Oujda, il y a plusieurs points de passage. Les tranchées sont très dangereuses, car elles sont profondes et remplies de boue glacée. Beaucoup meurent de froid, bloqués au fond. Mais si tu paies un passeur, des paysans algériens viennent remplir la tranchée avec des bottes de paille, alors c'est plus facile. Et ensuite, pour franchir le grillage marocain, le guide a creusé un petit passage en dessous. » M. Assade K. est d'autant mieux renseigné qu'il lui arrive de faire le guide. « Je suis payé 3 000 dinars algériens par personne [20 euros], avoue-t-il en riant. C'est mieux que les 100 dirhams que je gagne en travaillant huit heures sur un chantier marocain, non ? »
Une fois le grillage franchi, les exilés suivent l'ancienne ligne de chemin de fer — celle-là même que nous avons empruntée dans l'autre sens à moto — afin de s'orienter dans la nuit sans se faire repérer à cause de la lumière de leur téléphone. Selon le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), 3 600 personnes auraient ainsi franchi la frontière en 2025. « Mais il comptabilise uniquement ceux qui déposent une demande d'asile, rectifie M. Hassane Ammari, infatigable militant pour l'aide aux migrants, à la tête d'une association établie à Oujda. En réalité, ils sont beaucoup plus nombreux. »
À l'image des lignes de chemin de fer, les postes-frontières semblent aujourd'hui figés dans le temps. Un panneau rouge indique en arabe « Passage interdit - Zone militaire », avec le dessin d'un appareil photo barré d'un trait. Mais attention ! Malgré cette impression d'image sépia, la frontière reste sous tension. Une tension sourde, difficile à décrire. Aux quelques endroits que nous réussissons à approcher, on repère un réseau de nouveaux postes de surveillance, complété par des caméras, des radars et des drones. Doit-on y voir les prémices d'une possible guerre ? La course aux armements est manifeste : selon les données de la Banque mondiale, le gouvernement algérien a consacré 21,5 % de ses dépenses à sa défense en 2024 (7,7 % en 2008), et le Maroc 11 % (10,4 % en 2008) — contre une moyenne de 3,4 % pour les pays de l'Union européenne (5). À l'été 2023, deux vacanciers franco-marocains ont été tués par les gardes-côtes algériens. Venus passer leurs vacances dans la ville balnéaire de Saïdia, ils s'étaient éloignés du rivage sans se rendre compte qu'ils avaient pénétré dans les eaux algériennes. Encore récemment, des coups de feu ont été tirés autour des oasis de Figuig et d'Ich (lire « Coups de feu à la frontière »).
Bin Lajraf, à la sortie sud de Saïdia, constitue un poste d'observation intéressant. Sur ce tronçon de frontière, le seul aisément accessible en voiture depuis le Maroc et l'Algérie, des parkings ont été aménagés de part et d'autre de l'oued Aghbal, à une centaine de mètres de distance. Les familles séparées depuis trente ans viennent se saluer, tout en se parlant au téléphone via WhatsApp. Drapeaux algériens d'un côté, marocains de l'autre, les selfies pris à Bin Lajraf sont un classique des réseaux sociaux. « Ça nous fait plaisir de voir nos frères algériens, confie un touriste venu de Fez. La frontière est fermée depuis tellement longtemps… »
Tout cela paraît très bon enfant. Mais, lorsqu'on mentionne, de l'autre côté de l'oued, la présence de drapeaux palestiniens et de slogans critiquant le rapprochement entre Rabat et Tel-Aviv, le ton se crispe : « Nous, on soutient vraiment le peuple palestinien, on leur envoie de l'aide humanitaire. Alors que les Algériens, ils brandissent des drapeaux, mais ils ne font rien. Ils n'ont même pas le droit de manifester, ils vivent dans une dictature. Nous, on a la liberté ! » Depuis la normalisation des relations entre le Maroc et Israël fin 2020, la question palestinienne est devenue, avec celle plus ancienne du Sahara occidental, le point d'achoppement le plus sensible entre les deux pays.
Une presse de caniveau alimente l'hostilité
En janvier 2026, une touriste de nationalité israélienne est venue à Bin Lajraf brandir le drapeau de son pays, provoquant un embrasement de la Toile. « Nous, on ne baisse pas notre froc face aux sionistes ! », écrivent certains internautes algériens. « Vous êtes un peuple d'assistés incapables de travailler. Sans le pétrole, vous êtes des sous-développés ! », répondent des facebookers marocains en postant des photographies de leur train à grande vitesse et de leurs autoroutes. « En Algérie, les attaques frontales contre le Maroc reçoivent le soutien direct des autorités, précise l'économiste Fouad Abdelmoumni, par ailleurs grande figure du militantisme pour les droits humains au Maroc — menacé de prison, il est actuellement réfugié en Suisse. Au Maroc, les tâches sont distribuées. Le roi insiste sur la fraternité et la main tendue, tandis qu'une presse de caniveau, financée par les services secrets, s'occupe d'alimenter l'hostilité antialgérienne. »
Finalement, qui empêche la réouverture de la frontière ? Officiellement, il semble que ce soit surtout Alger. « Si demain la frontière est ouverte, en plus de la reprise de la contrebande, des centaines de milliers de touristes algériens vont se précipiter au Maroc, affirme M. Akesbi. L'Algérie produisant très peu de biens de consommation, nos produits vont aussi se déverser sur leur marché. Économiquement, l'Algérie sera perdante. » Mais l'économie ne suffit pas à expliquer ce blocage contre nature entre deux voisins si proches sur les plans religieux, culturel et linguistique. « Chacun a besoin de l'autre pour construire une image d'unité nationale mise à mal par la réalité », explique la politiste franco-tunisienne Khadija Mohsen-Finan. Dans la situation de restriction des libertés démocratiques qui caractérise les deux pays, la frontière n'est pas près de rouvrir. Ni le train Oujda-Oran de redémarrer.
(1) Nous aurions aimé recueillir l'opinion des Algériens, mais les autorités de leur pays nous refusent tout visa.
(2) « Renforcer le lien intergénérationnel entre les Marocain(e)s du monde et le Maroc », avis du Conseil économique, social et environnemental, 9 novembre 2022. Au niveau national, ces envois de fonds représentent 8 % du produit intérieur brut (PIB).
Drame humain, crise de l'accueil et tensions diplomatiques avec Bruxelles et Rabat : l'afflux migratoire exceptionnel dans l'exclave espagnole en Afrique du Nord et ses suites ont semblé affaiblir le président du gouvernement. Critiqué par ses alliés, il aborde la fin de son mandat sous la pression de la droite, et de l'extrême droite qui poursuit son ascension.
Seul M. Felipe González (1982-1996) a fait mieux. Aucun autre président du gouvernement de l'Espagne démocratique n'a exercé le pouvoir aussi longtemps que le socialiste Pedro Sánchez. Les recompositions de la scène partisane entraînées par la fragmentation du champ électoral, l'émergence et la consolidation du parti d'extrême droite Vox, ainsi que par le rôle charnière joué dans la vie politique nationale par les partis nationalistes basques et catalans contrarient la reconquête du pouvoir par les conservateurs espagnols. Le dirigeant du Parti populaire (PP, droite) Alberto Feijóo, premier opposant, n'a d'autre ressource qu'un sempiternel appel à la démission de M. Sánchez ou de claironner qu'il va bientôt tomber dans les filets de la justice. En vain jusqu'à présent (1).
M. Sánchez a maintes fois démontré son aptitude à prendre des risques calculés pour se dépêtrer de situations critiques. Mais, cette fois, l'afflux de candidats à l'émigration sur les plages de Ceuta semble l'avoir piégé. Le 31 juillet, en visite dans la minuscule enclave espagnole en territoire marocain, M. Sánchez définit la situation comme « une violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne », tout en se félicitant paradoxalement de la collaboration avec les autorités du pays frontalier. Ce n'est qu'à la fin de son discours qu'il évoque brièvement le contexte migratoire et ses effets sur la vie des habitants de la cité autonome.
Le lendemain, il minimise l'impact de cette crise dans une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Si « autour de 50 000 migrants sont entrés de manière irrégulière et inattendue » à Ceuta, affirme M. Sánchez, « en moins de quarante-huit heures [son] gouvernement a réussi à rétablir complètement le contrôle de la frontière, fournir une importante assistance humanitaire et renvoyer pratiquement tous les migrants entrés irrégulièrement ».
Or ce ne sont pas 50 000, mais plus de 70 000 migrants qui sont entrés par la mer. Plus de 140 s'y sont noyés selon El País (4 septembre 2026). On estimait, à la mi-septembre, qu'environ 10 000 d'entre eux demeuraient toujours dans la cité, survivant dans des conditions très précaires (2). Tandis que les images de plages surpeuplées et la colère de nombreux Ceutiens saturaient l'espace médiatique, l'opinion publique espagnole est restée sourde au discours de M. Sánchez et, au contraire, s'est montrée très réceptive à ceux de la droite et de l'extrême droite mobilisées contre le gouvernement. Dans un sondage publié le 7 septembre par le quotidien El País, les deux tiers des personnes interrogées considéraient que le président avait mal ou très mal géré la crise, et près de 90 % attribuaient la responsabilité de son déclenchement au Maroc.
La gauche de la coalition gouvernementale a déploré qu'il n'accorde pas assez d'attention à la dimension humanitaire des événements. Par ailleurs soutien de la cause sahraouie, Sumar a reproché à M. Sánchez de ne pas mettre en cause le Maroc, tandis que Podemos exigeait une rupture des relations diplomatiques avec le voisin maghrébin. Mme Ione Belarra, secrétaire générale du parti, a sommé le chef de l'exécutif d'expliquer pourquoi, selon elle, il « protégeait » le royaume chérifien. De manière implicite, elle n'a pas hésité à faire écho à l'hypothèse, lancée par des responsables du PP et de Vox, d'un chantage que Rabat exercerait sur lui à l'aide d'informations compromettantes obtenues par ses services secrets.
Deux ministres socialistes, celle de la défense, Mme Margarita Robles, et celui de l'intérieur, M. Fernando Grande-Marlaska, ont fait étalage de leurs divergences au sujet des informations communiquées ou non par leurs administrations sur l'imminence et la portée d'une crise migratoire à Ceuta. Pour mettre fin à cette cacophonie ainsi qu'aux accusations de dirigeants du PP selon lesquelles M. Sánchez savait et n'aurait rien fait, voire aurait encouragé l'arrivée des migrants, le gouvernement a déclassifié et publié le 9 septembre dernier une quarantaine de documents échangés entre les organes de sécurité de l'État. Mais cette publication a redoublé la polémique en permettant à l'opposition de soutenir que les autorités n'avaient pas correctement pris en compte des avertissements, notamment ceux du Centre national du renseignement (CNI).
Présidant treize des dix-sept communautés autonomes du pays, ainsi que les villes de Melilla et, précisément, de Ceuta, le PP a déjà annoncé qu'il s'opposerait au transfert de migrants, y compris les mineurs, vers la péninsule. La crise pourrait affaiblir durablement un président cerné par les affaires de corruption impliquant des proches et critiqué à l'intérieur même de son parti. Mais sans lui coûter son poste : le mécanisme constitutionnel de la « défiance constructive » qui oblige les oppositions à s'accorder sur le nom d'un futur président de gouvernement avant de voter la censure protège M. Sánchez.
Ensemble pour la Catalogne (Junts, le parti catalan de M. Carles Puigdemont) et le Parti basque (PNV) ont beau suggérer l'organisation d'élections anticipées, il paraît exclu que les deux formations s'allient avec le PP pour renverser le gouvernement. Logiquement, la législature devrait, comme le chef des socialistes l'a dit et répété, aller à son terme, et les prochaines élections se dérouler au plus tard fin août 2027. D'ici là, la gauche dans son ensemble aura beaucoup de mal à éviter que la hantise de l'invasion migratoire, montée en épingle avec la crise de Ceuta, ne domine le débat politique, au profit du PP et de son associé-rival d'extrême droite Vox.