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De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde

En succédant à M. Starmer en juillet dernier, M. Burnham a fustigé les « mauvaises directions » prises par le Royaume-Uni depuis les années 1980. Il est toutefois peu probable que le nouveau premier ministre — moins guindé et plus habile que son prédécesseur, mais issu comme lui de la droite du Labour — parvienne à fixer un nouveau cap gouvernemental et à infléchir significativement la trajectoire du pays.

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Ralph Steadman. – Série « Politique britannique »
© Ralph Steadman Archive, 2026 - Bridgeman Images

Monsieur Andrew (« Andy ») Burnham s'est installé au 10 Downing Street le 20 juillet 2026. Depuis la démission de M. David Cameron, consécutive au référendum sur le Brexit, en 2016, le Royaume-Uni a connu six premiers ministres. À titre de comparaison, les six précédents — James Callaghan, Margaret Thatcher, MM. John Major, Anthony Blair, Gordon Brown, David Cameron — avaient à eux tous gouverné le pays durant une quarantaine d'années. Le modèle parlementaire de Westminster repose sur un scrutin uninominal à un tour, où le premier arrivé l'emporte. Depuis la première guerre mondiale, il est dominé par le Parti travailliste et le Parti conservateur. Les défenseurs de ce régime avaient coutume de soutenir que, bien qu'il soit moins représentatif que les scrutins proportionnels en vigueur dans nombre de pays du continent européen, il présentait l'avantage de la stabilité. Contrairement aux Latins intempérants, aux Teutons et aux Slaves portés sur l'autocratie, les électeurs britanniques pouvaient compter sur des dirigeants expérimentés qui, tenant bon la barre, permettaient à leur pays de traverser les turbulences politiques et économiques. Mais, à l'évidence, quelque chose ne va plus.

Jeter quelques miettes à la gauche

Une certaine fébrilité, semble s'être insinuée dans le système bipartisan. Sur les six derniers premiers ministres, un seul a accédé à la fonction par la voie traditionnelle, c'est-à-dire en remportant une élection générale. Après la démission de M. Cameron, ce sont les tories qui désignèrent Mme Theresa May. Lorsqu'elle se retira à son tour, brisée par l'intransigeance de son camp durant les négociations du Brexit, le parti choisit M. Boris Johnson, en juillet 2019. Et quand celui-ci tomba en disgrâce auprès des médias, des sondages d'opinion et de son propre groupe parlementaire pour avoir fait la fête durant la pandémie de Covid, Mme Elizabeth (« Liz ») Truss fut choisie pour le remplacer par les conservateurs, en septembre 2022. De même pour M. Rishi Sunak en octobre 2022, sa prédécesseure ayant démissionné après une offensive des marchés obligataires et, une fois de plus, de son groupe parlementaire.

M. Keir Starmer jurait de rompre avec ce schéma. Il devint premier ministre en juillet 2024 à la suite d'un triomphe aux élections générales, qui permit au Labour de remporter 410 sièges sur les 650 que compte la Chambre des communes. Il promettait le « changement », le rétablissement de la stabilité, un gouvernement fondé sur la compétence et la mesure. Un an après le scrutin, son gouvernement « exemplaire » n'était déjà plus soutenu que par 23 % des sondés et faisait face à une rébellion des parlementaires travaillistes. Il y eut des scandales, des revirements et des excuses. Lors des élections locales de mai 2026, le Labour fit jeu égal avec les conservateurs et les Verts, en obtenant 17 % des voix, tandis que le parti d'extrême droite Reform UK remportait 26 % des suffrages. M. Starmer remit sa démission le 22 juin. Jamais, depuis Ramsay MacDonald en 1924, un premier ministre travailliste n'était resté si peu de temps en fonctions.

M. Burnham est un produit de l'aile droite du Labour. Il a commencé sa carrière politique en tant qu'assistant parlementaire d'une blairiste pure et dure. Devenu en 2001 député de Leigh, circonscription du Grand Manchester, il soutint ardemment la guerre en Irak. Il gravit les échelons du parti grâce à une série d'alliances au sein de sa droite, puis, sachant ne se fâcher avec personne, fut nommé ministre de la santé par le premier ministre Gordon Brown en 2009-2010. Il passa ensuite sept ans sur le premier banc de l'opposition avant de se faire élire maire du Grand Manchester. Durant son mandat, le centre-ville se remplit de gratte-ciel, les appartements de luxe se multiplièrent, les loyers explosèrent. Dans l'agglomération, Manchester et Salford connurent un mini-boom économique, Stockport et Oldham, la stagnation. À Trafford et Bury, la désindustrialisation et le déclin se poursuivirent. Réplique, à l'échelle régionale, des inégalités de développement qui grèvent le reste du pays. Son bilan de ministre de la santé est tout aussi étincelant. Il engagea notamment la privatisation de l'hôpital de Hinchingbrooke dans le Cambridgeshire, laissant aux contribuables le soin de régler une note de 10 millions de livres sterling. Dans le même temps, il fit pleuvoir les contrats sur une entreprise du bâtiment criblée de dettes, Carillion, qui fit faillite quelques années plus tard alors que la reconstruction du Royal Liverpool Hospital était loin d'être achevée.

M. Burnham se caractérise par ses talents de démagogue. C'est tout naturellement qu'il distribue les accolades et les marques d'affection aux électeurs. Il a plus de difficultés à s'acquitter des tâches ingrates allant avec la fonction de premier ministre : fixer un cap pour le pays ou annoncer des mauvaises nouvelles. Mais, d'un tempérament plus œcuménique que Starmer, il a compris que le travaillisme consiste à jeter à la gauche modérée les quelques miettes dont elle a besoin pour garder la foi dans un parti dominé par sa droite depuis sa fondation au début du XXe siècle. Sous la direction de Ramsay MacDonald dans les années 1920 puis de Clement Attlee au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Labour entendait maintenir un empire déclinant, mais en assouplissant le joug colonial. Du temps de MM. Blair et Brown, il voulait faire du pays un auxiliaire — financièrement dérégulé — de l'hégémonie militaire de Washington. La direction du parti a aussi joué les sergents recruteurs pendant la Grande Guerre, supervisé la partition de l'Inde et rendu possible la Nakba en Palestine, réprimé dans le sang les luttes d'indépendance kényane et malaisienne, taillé dans les dépenses publiques de santé pour financer la bombe atomique et la guerre de Corée. Plus récemment, il a défendu avec ardeur l'élargissement de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) mais aussi les guerres contre la Yougoslavie, l'Afghanistan, l'Irak, la Libye, Gaza et, par procuration, la Russie.

Ces politiques ont très souvent suscité la révolte de son aile gauche et de sa base électorale, qui préfèrent la protection sociale à la guerre. Depuis toujours, celles-ci ont besoin de se consoler avec de petites victoires. D'où la rassurante vidéo publiée par M. Burnham début juillet : il y regrettait que, sous la direction de M. Starmer, le Labour n'ait pas « fait ce qu'il fallait » à propos de Gaza et promettait, sans plus de précisions, de « faire mieux » (1). Or, comme le disait une figure mancunienne du parti, sur cette question comme sur bien d'autres, M. Burnham « saute dans tous les sens comme un poisson échoué au bord d'un canal » (Financial Times, 12 juin 2026). Il a ainsi déclaré que le Royaume-Uni ne devait pas être soumis aux marchés mais a tenu à les rassurer quant à son sérieux budgétaire. Même s'il avait défendu le maintien de son pays dans l'Union européenne, il a expliqué, pendant sa campagne dans la circonscription de Makerfield — qui avait majoritairement voté « leave » —, qu'il serait préférable de ne pas rouvrir une question aussi polarisante. Avant de plaider en faveur d'une remise en cause du Brexit, qu'il attribue à des ingérences russes (2)… S'agissant de la Palestine, il n'a cessé de changer d'avis. En 2015, alors qu'il brigue la direction du Labour, il rejoint les Amis travaillistes d'Israël, qualifie de « malfaisante » la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), chante les louanges de la déclaration Balfour — « un exemple des valeurs britanniques en action » —, vante la « longue histoire [d'Israël] en matière de protection des minorités et de promotion des droits civils » et déclare que, s'il devenait chef du parti, ce serait le premier pays dans lequel il se rendrait (3). Mais, toujours attentif au sens du vent, il se montre à présent plus mesuré.

Malaise économique sans remède

La droite du Labour domine son gouvernement. Pour chef de cabinet, il a choisi un blairiste, M. James Purnell, et promu le faucon John Healey au poste de chancelier de l'Échiquier. Comme l'ensemble de ses prédécesseurs, celui-ci a fini par se ranger à la sagesse des mandarins du Trésor, après avoir démissionné du ministère de la défense en juin parce que le précédent locataire du 10 Downing Street refusait d'augmenter le budget militaire. M. Burnham a aussi conforté Mme Shabana Mahmood au poste de ministre de l'intérieur, où elle a les coudées franches pour continuer à persécuter les militants propalestiniens, à s'attaquer à l'immigration « irrégulière » ou à restreindre la protection offerte aux demandeurs d'asile et le droit au séjour permanent.

À la différence de celle de M. Starmer, la nouvelle équipe gouvernementale admet la crise du modèle représentatif. La réforme qu'elle envisage a pour pilier la décentralisation régionale. Elle a déjà créé un avant-poste de Downing Street à Manchester (« Number 10 North ») et doté M. Burnham d'un bureau à la Heron House, sise à Albert Square, qui possède déjà les dispositifs de sécurité requis puisqu'elle est le siège des services de renseignement. Presque tous les gouvernements britanniques, y compris conservateurs, promettent davantage de pouvoir et de richesse aux régions. On ignore encore si M. Burnham compte décentraliser les ressources, donc redistribuer les richesses vers les territoires les plus pauvres, ou bien l'autorité, donc affaiblir le gouvernement.

Surtout, le Parti travailliste n'a pas de remède au malaise économique du pays, racine du mécontentement politique. Le problème est ancien. Après la guerre, une partie de l'Europe connut une longue période d'embellie économique : on parla de Wirtschaftswunder, de miracolo economico ou de « trente glorieuses ». La hausse de la natalité, l'intervention de l'État, les prix bas de l'énergie, le progrès technique et la paix durable favorisèrent la prospérité : la croissance moyenne atteignit 5 % par an en France, plus de 5 % en Allemagne et en Italie, sans parler des 9,3 % du Japon. Au Royaume-Uni, elle n'était que de 2,9 %. C'est au cours des années 1990 et 2000, grâce au développement du secteur financier, que le produit intérieur brut (PIB) britannique rattrape ceux de la France et de l'Allemagne, qui diminuent. Mais, depuis la crise de 2008, les performances économiques sont inférieures à celles de pays équivalents. Selon une étude conduite par un think tank et un laboratoire universitaire, la croissance annuelle de la productivité est deux fois moindre que la moyenne des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — 0,4 % contre 0,9 % —, et l'écart de productivité avec l'Allemagne, la France et les États-Unis a doublé depuis 2008. Les salaires ont stagné ou diminué. On estime qu'au cours des quinze dernières années la perte de salaire annuelle est en moyenne de 10 700 livres sterling (12 760 euros) par travailleur. Les revenus des ménages les plus défavorisés sont inférieurs d'un tiers à ceux des ménages équivalents en France. Dans le même temps, la dette publique est passée de 36 % à 100 % du PIB, les intérêts représentant chaque année 3,6 % de celui-ci — plus qu'en France (4).

Ce triste bilan s'explique par le ralentissement de la croissance et la hausse des inégalités. Les chocs en cascade de ces dernières années l'ont encore alourdi : la pandémie — dont l'État cherche désormais à faire endosser le coût aux bénéficiaires de l'aide sociale —, les poussées d'inflation causées par la montée des tensions géopolitiques, la hausse des prix de l'énergie, de l'alimentation et du logement, qui a entraîné une hausse du nombre de sans-abri. Le revenu des ménages britanniques n'a toujours pas retrouvé son niveau de 2019, d'après l'étude déjà citée. « Nous avons besoin d'une détermination nouvelle pour élever le niveau de vie », déclarait M. Burnham dans un discours le 29 juin. Mais il promettait aussi d'« assainir les finances publiques », en respectant les règles budgétaires fixées par l'ancienne chancelière de l'Échiquier Rachel Reeves, et d'aider l'Ukraine « aussi longtemps qu'il le faudra[it] ».

Un commentateur sarcastique disait naguère que le système politique britannique se composait d'un parti des méchants et d'un parti des idiots, une troisième option, les Libéraux-démocrates, s'offrant à ceux qui n'aimaient aucun des deux. Quand l'électorat masochiste est fatigué des méchants, il se rabat — brièvement — sur les idiots. John Stuart Mill écrivait toutefois en 1861 que le Parti conservateur était, « par la loi même de son existence, le parti le plus idiot », étant donné le « peu de compréhension que les dirigeants conservateurs [avaient] des principes conservateurs ». L'Angleterre serait bien mieux lotie « si les conservateurs votaient systématiquement les mesures conservatrices et les libéraux les mesures libérales » (5). En réalité, les tories ont su revoir leurs principes à chaque fois qu'ils étaient menacés par un concurrent. Ainsi le parti des intérêts agraires devint-il, au XIXe siècle, le parti du capital. Au siècle suivant, il admit la nécessité des réformes redistributives mises en place par les libéraux dans les années 1900, puis par le Labour après 1945. Dans les années 1970, les conservateurs se rallièrent au néolibéralisme.

Le problème tient aujourd'hui à l'évolution de concert des deux partis dominants, puisque le Labour a lui aussi troqué le keynésianisme pour le néolibéralisme. Ses partisans estiment que l'une des principales forces du système britannique réside dans la contrainte qu'il exerce sur les deux formations, les poussant à rechercher les voix du centre. Or c'est précisément cela qui est en train de changer. Face à la menace grandissante que représente Reform UK, les conservateurs évoluent vers la droite. Et les travaillistes leur emboîtent le pas (6). On en vient à se demander si le Labour n'est pas devenu le parti des idiots et des méchants. M. Andy Burnham tente verbalement de corriger cette trajectoire pour reprendre aux Verts l'électorat musulman et les voix de gauche. Mais il a aussi conforté Mme Mahmood à l'intérieur et, en matière de politique étrangère, opté pour une ligne très similaire à celle de M. Starmer.

Le Labour n'a jamais été fort dans le domaine des idées. En comparaison d'autres partis sociaux-démocrates européens, il est apparu tard : le Comité de représentation du travail (LRC) ne fut créé qu'en 1900. Il était fortement influencé par la Société fabienne, dont l'idéologie était un mélange incohérent de libéralisme, de réformisme social, d'eugénisme et de colonialisme. Alors que la plupart des partis socialistes du continent avaient intégré des éléments de marxisme, les dirigeants travaillistes s'inspiraient plutôt de figures assez réactionnaires, tels John Ruskin et Thomas Carlyle, mais aussi de la Bible. Le parti, aux affaires après le krach de 1929, se contenta de suivre un Trésor enclin au laisser-faire, dès lors que la crise était dite sans remède. Il existait évidemment des solutions, par exemple celles de John Maynard Keynes, qui proposait d'injecter des liquidités dans l'économie. Mais la direction du Labour les ignora, pour préserver sa réputation de bon gestionnaire (7).

M. Burnham est l'héritier de cette tradition. Comme son prédécesseur, il n'a que le mot « changement » à la bouche : un « changement radical de gouvernance », une « nouvelle direction », « les gens ne peuvent attendre éternellement le changement », « nous devons changer la politique et le faire dès à présent »… On pardonnera aux électeurs britanniques de se dire : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »

(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)

Voir en ligne : /2026/11/SASSOON/70179

(1) James Gregory, « Burnham apologises for Labour's initial response to Gaza war », BBC, 9 juillet 2026, www.bbc.com

(2) Dans le podcast « The rest is politics », sur YouTube, 12 octobre 2026.

(3) Imran Mulla, « How Andy Burnham stood up to Starmer over Israel and could now reshape UK foreign policy », Middle East Eye, Londres, 19 juin 2026.

(4) « Ending stagnation : A new economic strategy for Britain », (PDF), Resolution Foundation et Centre for Economic Performance, décembre 2023 ; Thomas Mayer, « A tale of two debts in France and the UK », Official Monetary and Financial Institutions Forum (Omfif), 13 novembre 2025.

(5) John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif, Hermann, Paris, 2014.

(6) Lire Owen Jones, « Les trahisons de M. Starmer n'ont pas tué la gauche britannique », et Tristan de Bourbon-Parme, « Reform UK, une irrésistible ascension ? », Le Monde diplomatique, avril 2026.

(7) Robert Skidelsky, Politicians and the Slump : The Labour Government of 1929-1931, Macmillan, Londres, 1967.

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Giorgia Meloni doublée sur son extrême droite

Une nouvelle force de droite radicale est née en Italie. Le parti Futuro nazionale s'oppose, pour l'heure, à la présidente du conseil, qu'il accuse d'avoir recentré ses positions en matière de politiques économique, européenne, internationale et migratoire. Cette percée à droite assombrit les perspectives de la coalition au pouvoir et fait ressortir, par contraste, l'atonie du camp progressiste.

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« Les femmes devraient s'occuper de la famille, ce n'est pas en travaillant qu'elles vont se sentir réalisées » ; « Chers homosexuels, résignez-vous, vous n'êtes pas normaux » ; « L'étranger qui n'assimile pas la culture du pays d'accueil n'est pas un immigré mais un envahisseur ». Ces propos figurent dans le premier livre de M. Roberto Vannacci, Il mondo al contrario (« Le monde à l'envers », non traduit), paru en 2023 (1).

Militaire de carrière jusque-là inconnu du grand public, M. Vannacci s'est soudainement imposé, grâce au succès de cet ouvrage (300 000 exemplaires vendus selon l'auteur) (2), comme une figure médiatique de premier plan en Italie.

Parachutiste, ex-général de division et chef de plusieurs missions des forces spéciales italiennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en Irak et en Afghanistan dans les années 2000 et 2010, le nouveau héraut de l'extrême droite transalpine est suspendu de l'armée jusqu'en juillet 2027. En effet, le ministère de la défense a sanctionné M. Vannacci à deux reprises, en février 2024 puis en juillet 2026, estimant le contenu de ses publications attentatoire au « principe de neutralité et d'impartialité de la force armée », ainsi qu'au « prestige et à la réputation » de l'institution (3).

M. Matteo Salvini, dirigeant de la Lega (extrême droite) et vice-président du conseil italien, en fait sa prise de guerre peu avant les élections européennes de 2024. Élu député, M. Vannacci quitte néanmoins sa « famille d'accueil » le 3 février 2026, après plusieurs mois de tensions internes, et annonce la création de son propre parti, Futuro nazionale, aujourd'hui crédité de 7 à 9 % des intentions de vote.

Le fondateur de la nouvelle formation juge trop timorée l'action du gouvernement de coalition des droites (4) dirigé par Mme Giorgia Meloni (Fratelli d'Italia, extrême droite), notamment concernant l'immigration ou la défense de la famille traditionnelle. Mais il s'en démarque également sur la question du soutien militaire à l'Ukraine et des sanctions contre la Russie, auxquels il s'oppose.

Au Parlement européen, il quitte le groupe des Patriotes pour l'Europe, où siègent notamment les députés de la Lega, du Rassemblement national (RN) français, de Vox (Espagne) et de Chega (Portugal), pour rejoindre, le 24 février dernier, celui de L'Europe des nations souveraines, auquel prennent part les élus de Reconquête (France) ou d'Alternative für Deutschland (AfD).

Il est encore trop tôt pour savoir si la fulgurante ascension de M. Vannacci constitue un tournant de la politique italienne ou un simple feu de paille. Les prochaines élections législatives pourraient se tenir au printemps 2027, à la suite de l'adoption par la Chambre des députés, le 8 octobre dernier, d'une loi électorale réintroduisant la proportionnelle intégrale dans le scrutin, assortie d'une prime de majorité confortable pour toute coalition recueillant plus de 42 % des suffrages. Elles permettront de savoir si Futuro nazionale rejoindra l'alliance des droites ou se maintiendra, en cas de victoire de cette dernière, dans l'opposition.

Au-delà des incertitudes sur la stratégie à venir de cette jeune formation, sa percée aide à comprendre par quelles dynamiques une opposition située plus à droite qu'un gouvernement d'extrême droite peut naître et gagner en puissance.

Durant une décennie, l'extrémisme du centre

En 2022, le triomphe de Fratelli d'Italia aux législatives a permis à ce parti aux racines fascistes d'occuper une place centrale au sein du bloc des droites au pouvoir. Ce dernier rassemble aujourd'hui environ 40 % des intentions de vote. Parmi les raisons de ce succès, l'administration de l'Italie, pendant dix ans, par des coalitions s'inscrivant dans une logique favorable aux intérêts du bloc bourgeois (5) — à la seule exception des deux gouvernements formés entre 2018 et 2021 par M. Giuseppe Conte (Movimento 5 Stelle, M5S).

Trois orientations ont structuré le programme de ces exécutifs d'« extrême centre » : réformes destinées à parachever l'adaptation du capitalisme transalpin au modèle néolibéral ; fidélité aux engagements européens, traduite par des politiques austéritaires ; soutien sans faille à l'atlantisme.

Cette décennie s'ouvre en 2011 avec le gouvernement de l'ancien commissaire européen Mario Monti (2011-2013). À l'époque, la Péninsule, enlisée dans la crise de la dette souveraine, est sommée par l'Union européenne (UE) de mettre en œuvre un plan d'austérité drastique. Elle se clôt en 2022 avec la fin du cabinet d'« union nationale », dirigé M. Mario Draghi (2021-2022). L'ancien président de la Banque centrale européenne bénéficie alors du soutien de la quasi-totalité des forces politiques représentées au Parlement, à l'exception de Fratelli d'Italia.

Lors des législatives de septembre 2022, son statut d'unique mouvement d'opposition aux politiques impopulaires du bloc bourgeois permet à Fratelli d'Italia de recueillir près de six millions de voix supplémentaires. Durant la campagne, la formation dirigée par Mme Meloni veut se distinguer du gouvernement de M. Draghi en se concentrant sur le rejet de l'immigration clandestine, l'exigence d'une baisse massive des impôts, la promesse d'un « souverainisme » combatif face à l'Europe fédérale, ou encore la condamnation des dispositions prises pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Mais le parti d'extrême droite ne promeut pas de mesures susceptibles de répondre aux problèmes financiers, économiques et sociaux auxquels l'Italie est confrontée.

Sortie de la marginalité politique et propulsée au cœur du pouvoir, Mme Meloni s'inscrit ouvertement dans la continuité de M. Draghi, comme en témoigne sa décision de nommer au ministère de l'économie Giancarlo Giorgetti, qui occupait celui du développement économique dans le gouvernement précédent (6). La dirigeante affirme sa volonté de respecter les exigences de la Commission européenne en matière de réduction du déficit public et s'engage à poursuivre la mise en œuvre du plan national de relance et de résilience (PNRR), adopté en 2021 par son prédécesseur.

Mis en place à la suite de la crise sanitaire, ce plan, financé par le programme européen NextGenerationEU, prévoit pour l'Italie — principal État bénéficiaire de l'Union européenne — un soutien financier d'environ 195 milliards d'euros sous forme de prêts et de subventions, conditionné à la mise en œuvre de soixante-huit réformes structurelles. Néolibérales, ces dernières concernent l'administration publique, la concurrence, les marchés publics, le marché du travail, la fiscalité, la justice, l'école, l'université, le système de santé, etc.

La continuité des politiques budgétaires, économiques et sociales en Italie depuis les années 1990, plus marquée encore depuis la crise financière internationale de 2008, a nourri un sentiment croissant de résignation au sein de la population, ainsi qu'une forte érosion de la confiance dans les institutions représentatives.

Ainsi, selon un sondage récent, 55 % des Italiens considèrent que, d'ici à dix ans, l'État ne sera plus en mesure de financer les retraites, tandis que 50 % expriment la même inquiétude concernant le système de santé publique (7). Un autre indique que 73 % d'entre eux ne se sentent plus représentés par les partis politiques, une proportion qui atteint 85 % parmi les classes populaires. Enfin, 63 % estiment que leur vote n'a aucune incidence sur les choix politiques (8).

Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que des espaces politiques s'ouvrent régulièrement à de nouveaux acteurs promettant de changer de cap. Mais, pour l'heure, toujours du même côté de l'échiquier. Les législatives de 2022 ayant été remportées par le parti le plus à droite, on aurait difficilement pu imaginer l'émergence d'une opposition située encore plus à droite. Pourtant, le programme économique de Futuro nazionale radicalise encore la logique néolibérale à l'origine des souffrances sociales et du désenchantement politique. Il se limite à une série de mesures destinées à répondre à l'« urgence nationale » : baisse drastique des cotisations salariales et patronales ; instauration d'une flat tax qui effacerait toute progressivité de l'impôt sur le revenu ; relèvement à 10 000 euros du plafond légal des paiements en espèces ; abandon des initiatives en faveur de la transition écologique, jugées « punitives » ; enfin, suppression des allocations de chômage dès le premier refus d'une offre d'emploi, y compris temporaire, sans prise en compte de l'expérience professionnelle antérieure, ni du niveau de rémunération précédent, ni de la distance entre le domicile et le lieu de travail (9).

On a connu recettes plus innovantes. Ce programme économique s'accompagne d'un plan de « remigration ». Partout sur le Vieux Continent, la déportation de masse des populations immigrées s'impose comme la nouvelle panacée que les entrepreneurs de panique identitaire prétendent opposer à tous les maux de la société. En Italie, M. Vannacci se présente comme le champion de cette orientation radicale et raciale, qui lui permet de déborder ses concurrents d'extrême droite.

Comment expliquer, toutefois, que l'insatisfaction généralisée ne se traduise pas plutôt par l'émergence d'une gauche de rupture capable de peser sur les rapports de forces. Acteur central de ce que l'on désigne en Italie comme étant « la gauche », le Parti démocrate est né en 2007 de la fusion de deux mouvements, lointains héritiers du Parti communiste et de la Démocratie chrétienne. Il est le produit d'une convergence rendue possible par leur commune adhésion à la stratégie de la « troisième voie » néolibérale d'Anthony Blair, le dirigeant du New Labour (1994-1997) et premier ministre britannique de 1997 à 2007.

Face à lui, les nombreuses tentatives de bâtir une gauche de transformation se sont heurtées au même chantage : soit l'alliance, en position forcément subordonnée, soit l'accusation de favoriser la victoire des droites, d'abord guidées par Silvio Berlusconi, puis par un mouvement néofasciste. Bien qu'il ait initialement suivi une direction « populiste » distincte, le M5S a fini, lui aussi, par s'inscrire dans cette logique d'alliance structurelle avec le Parti démocrate.

Au-delà des trajectoires partisanes, le cas italien illustre une forme possible d'évolution de la crise du néolibéralisme, qui ne se développe pas de manière simultanée ni selon les mêmes modalités sur les plans politique et idéologique. Sur le premier, cette crise est profonde : la succession des victoires des forces d'opposition aux législatives signale que les groupes sociaux qui soutiennent les « nécessaires réformes » sont minoritaires.

Le conflit de classe, un concept dépassé ?

Il n'en va pas de même sur le plan idéologique. Une majorité de la population italienne continue d'appréhender le réel à travers les principaux piliers du même paradigme : toute possibilité de progrès social dépendrait de la « bonne santé » des entreprises ; le conflit de classe serait un concept dépassé ; la concurrence, l'unique forme efficace d'organisation des marchés ; le rôle de l'État consisterait à l'organiser et à diffuser la logique marchande dans l'ensemble des activités sociales. Quant au revenu, il ne serait légitime que s'il rémunère l'effort, la prise de risques ou les qualités individuelles. À titre d'exemple, près de la moitié des Italiens estiment que l'incapacité des institutions étatiques à maintenir les systèmes de protection sociale s'explique par le « niveau de la dette publique, la mauvaise gestion et le gaspillage des ressources publiques (10) ».

Deux raisons essentielles permettent d'expliquer la persistance d'un modèle idéologique qui semble pourtant ne plus correspondre à la formation d'un bloc social dominant. D'une part, un paysage médiatique qui, depuis plus de trente ans, relaie quasi sans contradiction le discours néolibéral. D'autre part, les effets des réformes imposées depuis les années 1990 au nom de la « modernisation » du capitalisme italien. En transformant en profondeur les relations salariales, la protection sociale, l'éducation, les retraites, etc., elles ont largement contribué à affaiblir les anciennes solidarités, notamment de classe, faisant ainsi obstacle à l'émergence d'une autre vision du monde.

C'est dans le décalage entre la crise politique et la persistance de l'hégémonie néolibérale sur les plans culturel et idéologique que prospère une droite toujours plus extrême. L'un des enseignements que l'on peut tirer du cas Vannacci est que, dans une telle configuration, aucune limite clairement définie ne semble s'opposer à une dérive vers une radicalisation autoritaire et réactionnaire, ou — le mot prend ici tout son sens — fasciste.


(1) Roberto Vannacci, Il mondo al contrario, Il Cerchio Edizioni, Rimini, 2023.

(2) Valerio Valentini, « L'inizio della carriera politica di Vannacci è ancora un po'un mistero », Il post, Milan, 30 juin 2026.

(3) Alessandro Mantovani, « Esercito, Vannacci sospeso altri 12 mesi : ma è un buffetto », Il fatto quotidiano, Rome, 26 juillet 2026.

(4) Composée de Fratelli d'Italia, de Forza Italia, de la Lega et de Noi Moderati.

(5) Lire Bruno Amable, « La grande désillusion politique », Le Monde diplomatique, août 2024.

(6) Lire Benoît Bréville, « Le modèle Meloni », Le Monde diplomatique, juillet 2023.

(7) « Gli italiani e il welfare : un futuro incerto tra pensioni, natalità e assistenza », sondage réalisé par Ipsos Doxa pour l'assureur Unipol, 6 mai 2026, changes.unipol.it.

(8) « Astensionismo. FragilItalia 2026 », n° 120, Area Studi Legacoop - Ipsos Doxa, février 2026.

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