❌

Normal view

Received yesterday — 29 October 2026 ⏭ Le Monde Diplomatique - Français

La dislocation de l'Occident

Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l'alliance des démocraties libérales. Qu'y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L'historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s'interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l'autoritarisme dans les pays ciblés par l'Occident.

JPEG - 139.5 kio
Eduard Potapenkov. – « The Show Goes On » (Le spectacle continue), 2024
© Eduard Potapenkov - @ed_potapenkov

Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l'homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l'approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d'usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l'affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d'un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l'Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n'a pas de précédent historique.

On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l'Italie sortit en 1915 de l'alliance qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l'entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l'associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».

Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l'effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d'idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l'allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l'Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l'attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».

Lorsque l'on dit M. Trump capable de s'allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d'une guerre mondiale ? Le nombre de morts n'apparaît suffisant qu'en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l'action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique

Aujourd'hui, les chevaliers européens de l'Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d'antan.

Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l'affrontement va bouleverser l'équilibre du monde. La défaite en cours de l'Occident découle d'une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d'une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l'Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d'armes, et de loin. Nous retrouvons ici l'équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l'affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d'apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?

Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L'alliance de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l'un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu'est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?

Dans le cas de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d'États, et même, fondamentalement, d'États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.

On leur trouve d'ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d'hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l'organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s'y opposent.

Une hypothèse politique terrifiante

Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L'athéisme chinois, l'orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d'un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L'intensité du contrôle de l'État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d'une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s'équilibrer les unes les autres sous l'autorité d'un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s'épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l'avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l'Iran et le camp conservateur du pays. L'agression remet sans cesse le sentiment national au service de l'autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l'attaque américano-israélienne.

C'est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l'Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n'est pas aussi puissant qu'on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c'est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s'explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n'est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.

Une idée me vient. Et si le renforcement de l'autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L'État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu'au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d'hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.

Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d'États-nations souverains serait tout à fait ridicule.

D'abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l'Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l'État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu'il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l'Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l'Allemagne), n'a plus de souveraineté économique. L'élection présidentielle qui approche ne sera qu'une comédie si l'appartenance à l'Union interdit d'avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d'un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l'arme nucléaire.

Considérons schématiquement mais dans son ensemble l'Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d'adhésion à l'Europe et à l'atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l'Iran.

Le bloc occidental, c'est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l'OTAN — l'espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l'idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s'y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d'orientation, dans le domaine géopolitique notamment.

Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l'échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l'élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu'avec l'engagement industriel de l'Allemagne une guerre d'usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l'ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d'aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s'intensifient. L'espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu'à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l'opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L'épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l'industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d'urgence (phase 3). Le détroit d'Ormuz est bloqué, l'économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l'année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d'échecs, les Russes acceptent à nouveau d'aider le président américain dans son tour d'illusionniste.

Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l'affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l'Europe : là est la blague.

Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l'innovation, représentent l'état ancien du système. L'actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l'innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n'ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l'Europe. Ils sont le parti américain d'autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C'est donc au nom de l'Amérique d'autrefois que les peuples d'Europe continuent la guerre.

Voir en ligne : /2026/11/TODD/70200

(1) Identité, privilèges et nom de famille se transmettent de père en fils.

(2) Sur les causes et les effets de ce renoncement, lire L'Illusion économique, Gallimard, Paris, 1998, et Après la démocratie, Gallimard, 2008.

(3) Cf. La Dislocation, op. cit.

❌