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Femmes avec couteau

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Coro peint et multiplie les portraits de sa sœur, qui s'est noyée. Sa douleur ne s'éloigne pas. Pour s'apaiser, elle roule en voiture la nuit. Un soir, elle tombe en panne d'essence et part chercher de l'aide. Elle est proche d'un grand domaine nommé Béthanie — le nom du village où habitaient les plus proches amis de Jésus selon l'Évangile. Ses habitantes lui proposent de l'accueillir pour la nuit — une simple escale avant de régler le problème le lendemain. Pourtant Coro ne repartira pas. D'heure en heure, dans cette maison perdue au milieu d'une végétation à l'opulence suffocante, bruissante de vies animales, elle devient le jouet d'une assemblée de femmes : Tresa, Catina, les jumelles Rebeca et Magdalena, Gloria, Missa Tita — une infirme en fauteuil roulant à qui l'on doit baiser la main. Il y a aussi Adel, une jeune fille sauvage, elle-même séquestrée, dont les parents semblent s'être volatilisés. Coro finit par mettre des mots sur ce qu'elle vit : « Je dois partir. Je ne me sens pas bien. Elles sont en train de me droguer. » Elles, les femmes cloîtrées. Diaboliques, méthodiques.

De bêtes et d'oiseaux est le premier roman de Pilar Adón à être traduit en français (1). La Madrilène, née en 1971, poétesse et romancière (Les Éphémères, Les Filles de Sara), est également éditrice et traductrice de littérature anglaise. On lui doit notamment la traduction en espagnol (Algo del otro mundo) de Something Special, la longue (et unique) nouvelle de la fabuleuse Iris Murdoch. Adón est publiée ici dans la collection « Les hallucinés ». C'est pertinent, car l'atmosphère de son histoire est véritablement troublante.

Cette communauté qui cerne et admoneste Coro constitue « une légion d'expertes dans l'art de la lutte ». Et la lutte est sévère. La tactique des habitantes de la maison consiste à ne pas répondre à ses demandes, tout en la plongeant dans des rites quotidiens — les repas, les tâches ménagères, les leçons d'Adel, la promenade au lac. Les dialogues sont obsédants, tout se joue dans une mécanique du ressassement, du décalage, de la rétention, du mensonge. Cela rend folle Coro, qui, seule contre elles toutes, perd son équilibre (quand elle ne perd pas tout simplement connaissance) et ne sait plus quoi tenter pour s'extraire de cet encerclement qui la dévitalise lentement et sûrement. Un homme fait son apparition, qui se dit le propriétaire et demande aux femmes cloîtrées de quitter les lieux. Elles le congédient, il fait demi-tour — impossible de résister longtemps au venin de ces « expertes », qui de surcroît portent toutes un couteau à la ceinture.

Et il y a les odeurs, les robes, les chênes, les racines, la pierre et l'eau, les feuilles, les vipères, les moineaux, le silence et les bruits soudains. La matière organique donne le tempo, flux permanent qui confère au livre son étrangeté, à la croisée des poèmes d'Emily Dickinson, du roman gothique anglo-saxon et du thriller dystopique (comme La Servante écarlate). Des affinités qui ne rendent pas tout à fait compte de la singularité du texte, incisif, géométrique, à l'écoute des paradoxes : « Tout est temporaire et, pour autant, la somme des caractères transitoires fait que la vie se maintient dans la continuité. »

Voir en ligne : /2026/11/ROSSIGNOL/70189

Traduit de l'espagnol par Michelle Ortuno, Éditions du Typhon, Marseille, 2026, 236 pages, 23 euros.

(1) Certaines de ses nouvelles ont été traduites. Par exemple, El fumigador (le désinsectiseur), dans le numéro 2 de la revue Kanyar.

Un chant magnétique

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« J'ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre. » En 1928, André Breton, chef de file du mouvement surréaliste, publie Nadja (1), un « récit autobiographique » mêlant souvenirs et réflexions avant l'entrée en scène de Nadja, « venant en sens inverse ». Du 4 au 13 octobre 1926, ils marchent, échangent. La liberté d'esprit de cette femme de 23 ans, qui affirmait : « On ne m'atteint pas », sa sensibilité, sa disponibilité face à l'irruption de l'insolite et du merveilleux incarnent pour Breton l'idéal d'un surréalisme affranchi des normes. « André ? André ?… Tu écriras un roman sur moi » : la liaison devient lésion, Nadja s'enfonce dans la folie. Le 21 mars 1927, elle est internée. Breton écrit entre août et décembre de la même année.

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« Que de mensonges André » ; « D'ailleurs vous ne ressentez plus et c'est dans les autres que vous continuez à récolter ». Réunis pour la première fois, ces 51 lettres et textes adressés par Nadja à Breton (2), du 22 octobre 1926 au 25 février 1927, font entendre, dans cette correspondance à sens unique, les lettres de Breton ayant disparu, ses mots à elle. « Comment encore ai-je pu lire ce compte rendu… entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer… »

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«  Nadja n'est pas un roman, c'est l'évocation authentique d'une destinée hors série », prévient la quatrième de couverture de l'édition revue, complétée et remaniée par Breton en 1963. Il y a près de vingt ans, Hester Albach, écrivaine néerlandaise, avait enquêté. Ses sources : archives, témoignages familiaux, correspondances accessibles (3). Nadja s'appelle Léona Delcourt. Née en 1902 près de Lille, elle a une fille, vit dans la précarité, se prostitue parfois, cherche à Paris son indépendance et rêve de théâtre. Elle entretient avec Breton une relation qui ne se limite pas aux neuf jours racontés dans Nadja, mais s'étend sur plusieurs mois. Le récit de Breton reconstruit, sélectionne, réorganise leur histoire. La réédition de 1963 supprime notamment l'épisode de la nuit passée à l'Hôtel Le Prince de Galles, à Saint-Germain-en‑Laye. Nadja n'en est que plus insaisissable.

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Ella Balaert veut, elle aussi, retrouver « la femme cachée dans le mythe » (4). Elle désigne Breton comme « celui qui s'est collé à ta bouche, telle une sangsue, pour en aspirer les images et les mots utiles à son texte, pour en avaler jusqu'à ton âme. Je ne sais pas ce que tu attendais, mais ce n'est pas là l'image que tu as de toi ; ce n'est pas l'image que tu croyais que Breton avait de toi ». Deux réalités se confrontent : celle de Breton, qui transforme Léona en figure poétique propre au surréalisme ; et celle de Léona, faite de besoins et de désirs, de peur et de souffrance. « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », écrit Breton. Mais, à mesure que la figure de Nadja se désincarne, le corps de Léona n'est plus que douleur. « Dans ton corps convulsif, tordu de souffrance, d'effroi et de faim, la beauté n'y sera plus jamais », répond Balaert.

En 1941, Léona meurt à l'asile de Bailleul, victime, comme tant d'autres patients, de la famine qui frappe les hôpitaux psychiatriques sous le régime de Vichy, tandis que Breton se réfugie aux États-Unis. Deux trajectoires désormais irréconciliables : l'exil et la poursuite d'une œuvre d'un côté ; l'enfermement psychiatrique puis la mort par cachexie de l'autre. Le mythe s'estompe. L'histoire de Nadja se réécrit. En filigrane, celle de Breton aussi. « J'ai confiance en l'avenir qui me fermera les yeux », écrivait-elle le 25 février 1927.


(1) André Breton, Nadja, Gallimard, Paris, 1928 ; édition revue en 1963, Folio.

(2) Olivier Wagner, Nadja. Lettres à André Breton, suivies d'autres textes et d'un choix de dessins, Gallimard, Paris, 2026, 176 pages, 22 euros.

(3) Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme, Actes Sud, Arles, 2009.

(4) Ella Balaert, Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja, Éditions des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 2026, 240 pages, 18 euros.

Les femmes soulèvent le voile

15 September 2026 at 18:04
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Depuis le début de la guerre, des manifestants se rassemblent sur les places et les carrefours. Dans la capitale et les autres villes, ils brandissent le drapeau iranien et scandent des slogans en défense de la « patrie ». Ils occupent aussi l'espace public en empêchant les opposants de manifester leur soutien aux États-Unis et à Israël.

Dans bon nombre de ces rassemblements, j'ai pu voir des femmes sans voile accueillies à bras ouverts. Pour la première fois, les médias officiels, y compris la télévision d'État, insistent sur leur présence. En réalité, leur nombre est faible, sauf sur la place Enghelab, au centre de Téhéran, où l'on peut voir chaque soir de nombreuses épouses et proches des cadres de la révolution dévoilées. Lors d'un rassemblement dans le nord de Téhéran, l'un des responsables de la sécurité m'avoue que sa femme y participe, car l'atmosphère y est plus ouverte. Un autre organisateur de ces manifestations me raconte discrètement qu'il travaillait dans l'organisation judiciaire et évoque l'époque où la Gasht-e-Ershad (police de la moralité ou police religieuse) arrêtait les femmes en infraction, pour me confier que beaucoup étaient des filles de hauts responsables.

La question du voile a perdu son caractère clivant. Dans les rues, des femmes déambulent cheveux au vent et en tenue occidentale à côté d'autres en tchador. Le gouvernement a reculé sur la question après l'arrivée au pouvoir du président Massoud Pezechkian, en juillet 2024. Depuis le début de la guerre, le régime iranien souligne même la présence de femmes sans foulard, présentée comme un signe de concorde nationale.

Lors de la grande cérémonie chiite de l'Achoura1, le 25 juin dernier, des femmes sans voile participaient à la distribution de thé ou à la préparation de nourriture votive. De telles scènes étaient inenvisageables quelques mois auparavant. Cette année, la commémoration des martyrs de la guerre occupait une place particulière et avait supplanté les rituels traditionnels. Au musée du cinéma, au Bagh-e Ferdows, musique et théâtre avaient remplacé les chants de deuil. Les acteurs jouaient le rôle des pères et des mères des « enfants martyrs » de l'école de Minab, où cent vingt élèves ont été tués par un bombardement américain. Sur un grand écran, on voyait notamment des images de femmes dévoilées présentes dans la foule. Lors de l'une des soirées, un chanteur nommé Gheisar, qui avait quitté l'Iran et se produisait à l'étranger, est monté sur scène pour donner un spectacle promouvant la défense de la patrie.

De nombreux jeunes soutiens du régime, notamment les membres des bassidji (miliciens), ont grandi dans une société iranienne en pleine mutation sur ces questions. Nombre de leurs proches ont ôté leur voile. Désormais, on peut être chiite, partisan de la République islamique et exposer sa chevelure aux yeux de tous.

(1) Jour de deuil majeur pour les chiites, qui commémorent le martyre de l'imam Hussein, petit-fils du prophète Muhammad, tué lors de la bataille de Kerbala en l'an 680.

Voir en ligne : /mav/209/A/69946

Un pluralisme en trompe-l'œil

15 September 2026 at 18:03

Les Iraniens sont régulièrement invités à se déplacer dans les bureaux de vote pour élire leur maire, leur député et le président de la République. Mais, outre l'interdiction de partis politiques indépendants, le système demeure verrouillé en raison de l'implacable filtrage des candidats par le Conseil des gardiens de la Constitution.

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Jean Gaumy //// Agriculteurs près de Rasht, province de Guilan, Iran, 1986
© Jean Gaumy/Magnum Photos

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Bien que la République islamique d'Iran se distingue de nombre de régimes autoritaires voisins par son origine révolutionnaire et par le maintien d'institutions électives, ses dirigeants semblent aujourd'hui guidés par deux impératifs que ne renieraient pas certains autocrates arabes. Le premier est d'empêcher la remise en cause du système institutionnel (voir la carte « Institutions de la république islamique ») et d'assurer à n'importe quel prix la pérennité de la Jomhuriye Eslamiye Iran (« République islamique d'Iran »), instaurée après la révolution de 1979. Cela se traduit par l'absence de véritables partis politiques indépendants, par l'interdiction et la répression de nombreuses organisations d'opposition, ainsi que par des vagues d'arrestations et d'exécutions de leurs militants. Ces restrictions concernent aussi les organisations syndicales et les médias.

Dans ce cadre très contraint, le second impératif relève quant à lui de la nécessité de veiller aux apparences en admettant un certain pluralisme mais uniquement au sein d'un périmètre idéologique bien défini. Ce qui exclut, par exemple, un changement des institutions. Officiellement, la « voix du peuple » compte puisque les Iraniennes et les Iraniens désignent au suffrage universel leur président, leurs députés et leurs conseillers municipaux. Mais, en réalité, le système dominé par le clergé et placé sous l'autorité du Guide suprême oriente à son gré la vie publique grâce à plusieurs mécanismes de contrôle. À cet égard, l'élection, tous les quatre ans, d'un président de la République illustre à la perfection ce formalisme démocratique puisque personne ne peut être candidat sans l'aval du Conseil des gardiens de la Constitution (texte fondateur adopté par référendum le 3 décembre 1980, et modifié le 28 juillet 1989). Composé de six clercs et de six juristes, le Conseil, ou Shora-ye negahban-e qanun-e assassi, vérifie la conformité des lois avec la Constitution ou les préceptes de l'islam, et c'est lui qui décide qui peut se présenter sans avoir à fournir d'explications publiques sur le rejet de tel ou tel postulant. En somme, cette structure joue à la fois le rôle de Conseil constitutionnel et de commission de contrôle des listes électorales.

En 2013, année de l'élection du modéré Hassan Rohani, ce Conseil fit beaucoup parler de lui en rejetant la totalité des candidatures liées au camp des réformateurs, généralement plus favorables à l'ouverture vers l'Occident, à un assouplissement des restrictions sociétales et aux privatisations (les conservateurs, quant à eux, défendent davantage les normes religieuses et se montrent plus méfiants envers l'Occident, tout en soutenant des intérêts économiques puissants liés aux oligarques). C'est ainsi qu'Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pourtant lui-même ancien président de la République (1989-1997), fut empêché de concourir. Dans le même temps, et peut-être par souci d'équilibre, le Conseil refusa aussi de permettre au vice-président sortant, l'ultraconservateur Esfandiar Rahim Mashaei, très proche du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), de se présenter. En 2017, tandis que M. Rohani allait être réélu, ce fut au tour de M. Ahmadinejad de subir l'affront d'un refus de validation de sa candidature. À l'époque, les observateurs se perdirent en conjectures. Était-ce dû à la volonté du Guide suprême de la révolution Ali Khamenei d'empêcher le retour aux affaires d'un homme aux déclarations intempestives et dont les deux mandats (2005-2009 puis 2009-2013) furent marqués par un raidissement du régime et, surtout, par la dégradation des relations avec la plupart des pays occidentaux ? Quoi qu'il en soit, M. Ahmadinejad est, depuis cette date, systématiquement candidat aux scrutins présidentiels (2017, 2021 et 2024) sans jamais pouvoir obtenir le feu vert du Conseil.

Jeunes et femmes écartés

En 2021, il ne fut pas le seul à être écarté, puisque, comme en 2013, la majorité des candidats réformateurs furent priés de rester chez eux, y compris M. Mohsen Hachemi Rafsandjani, le fils de l'ancien président. Le Conseil provoqua aussi une polémique de grande ampleur en décidant de changer les règles officielles d'admission (âge, niveau d'études, etc.) à quelques jours seulement de la clôture des listes. Seuls ceux ayant entre 40 et 75 ans étant habilités à se présenter, cette manœuvre fut interprétée par les médias proches des réformateurs comme la volonté d'exclure le très jeune ministre sortant de l'information Mohammad-Javad Azari Jahromi.

Un autre aspect du tri des candidats à l'élection présidentielle illustre le caractère non démocratique de la République islamique. À ce jour, aucune femme n'a pu obtenir l'aval du Conseil. Cette fermeture intransigeante semble même dissuader les impétrantes. En 2017, elles étaient 137, toutes orientations politiques confondues, à déposer leur candidature. Ce nombre est tombé à 40 pour le scrutin de 2021 et… à 4 pour 2024, dont la députée de Téhéran Zohre Elahian. Pourquoi une telle exclusion alors que des Iraniennes sont élues au Majlis, l'Assemblée consultative islamique, même si, en moyenne, elles n'y constituent qu'entre 4 % et 6 % de l'ensemble des députés ? La question est posée avec insistance depuis la fin des années 1980 avec l'irruption, dans le champ politique, d'Iraniennes se revendiquant à la fois de la République islamique et du féminisme. Mme Faezeh Rafsandjani, fille cadette de l'ancien président et favorable à un rapprochement avec les États-Unis, a ainsi très tôt défendu l'idée que la loi ne pouvait empêcher les femmes de se présenter à la magistrature suprême : « Quelle est la différence entre la présidence de la République et la direction d'une administration [dirigée par une femme]  ? Aucune, déclarait-elle dans les colonnes du Monde diplomatique en 1996 (1) alors qu'elle venait d'être élue députée de Téhéran. Dans les deux cas, il s'agit d'une responsabilité exécutive. Alors pourquoi une femme ne pourrait-elle pas diriger le pays si elle peut être à la tête d'une administration ? (…) Ce n'est pas l'islam mais l'interprétation par le clergé de ses préceptes qui est à l'origine de l'interdiction des femmes à la magistrature. » Mme Azam Taleghani, ancienne députée et fille de l'ayatollah Mahmoud Taleghani, figure importante de la révolution de 1979, a combattu, elle aussi, cette restriction. Première Iranienne à déposer une candidature à l'élection présidentielle, en 1997, elle renouvela cette démarche à plusieurs reprises afin de contraindre le Conseil des gardiens à clarifier sa position. En 2017, elle résumait ainsi son combat : « Les femmes représentent 50 % de la population iranienne ; le pays mérite donc au moins une candidate. »

La bataille pour la licéité des candidatures féminines à l'élection présidentielle tourne autour de l'article 115 de la Constitution, qui exige que le président soit choisi parmi les rajol-e siasi. La traduction littérale de ces termes arabes équivaut à « homme(s) politique(s) ». Mais de nombreuses personnes en Iran, y compris des religieux, estiment que c'est sa définition plus large, autrement dit « personnalité(s) politique(s) », qui doit primer. Quoi qu'il en soit, le 13 septembre 2020, M. Abbas-Ali Kadkhodaei, alors porte-parole du Conseil, admettait dans une déclaration qu'il n'existe pas de disposition juridique formelle interdisant l'accès des femmes à la fonction suprême (2) : « Il ne s'agit pas à proprement parler d'interdictions légales, mais plutôt de considérations culturelles. Une femme pourrait accéder à la présidence un jour (3).  » Le scrutin de 2024 n'a pas confirmé cette prédiction. Peut-être sera-ce le cas en 2028 ?

« Où est mon vote ? »

Malgré les limites politiques de l'exercice (absence de partis politiques et d'organisations indépendantes, tri des candidats, absence des femmes), les dirigeants de la République islamique ont toujours présenté l'élection présidentielle comme une preuve de la légitimité du régime. Il est vrai que le déroulement des campagnes, avec profusion d'articles, des débats parfois musclés entre candidats et une multitude de sondages, tranche souvent avec les plébiscites peu surprenants auxquels on peut assister au Proche-Orient, notamment à l'époque des régimes baasistes en Irak et en Syrie, avec des présidents élus à plus de 95 % des suffrages… Mais au fil du temps, cet argument de la légitimité s'avère à double tranchant. En 2009, c'est pour protester contre le trucage du scrutin que des millions d'Iraniens ont défilé dans la rue malgré la répression, qui, selon un bilan officiel, a provoqué la mort de 109 personnes (plusieurs milliers, selon l'opposition à l'étranger). « Où est mon vote ? », clamaient les manifestants, accusant le régime d'avoir frauduleusement œuvré à la réélection de M. Ahmadinejad, ce dernier affirmant que le scrutin avait été « totalement libre » et qualifiant ses contempteurs de « racailles ».

Ce « mouvement vert », de la couleur de M. Mir Hossein Moussavi, principal adversaire de M. Ahmadinejad, a démontré les limites du système puisque ce dernier n'a pas eu d'autre choix que de truquer le scrutin pour empêcher la défaite du président sortant. Par son usage des réseaux sociaux, notamment Twitter (aujourd'hui X), il a inspiré d'autres vagues à travers le monde : les occupations populaires de places publiques à Madrid, New York ou Athènes, sans oublier les « printemps arabes » de 2011. Mais il a surtout constitué le point de départ d'une séquence qui demeure ouverte et qui se traduit souvent par le même enchaînement dramatique : colère populaire et manifestations — souvent liées à la dégradation de la situation économique —, répression sanglante, arrestations et jugements expéditifs parfois suivis d'exécutions. L'élection présidentielle de 2009 a aussi dégoûté un grand nombre d'Iraniens de la politique. Cette année-là, le taux de participation fut de 85 %. Au second tour du scrutin de 2024, cet indicateur que les autorités ont longtemps brandi comme une preuve de légitimité du régime atteignait à peine 50 %, et seulement 40 % pour le premier.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69944

(1) Lire Azadh-Thiebaut Kian, « Islamistes et laïques pour la première fois unies », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(2) Cf. Raz Zimmt, « Will Iran let a woman run for president in 2021 ? », Atlantic Council, 15 octobre 2020.

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