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La péninsule arabique à l'épreuve du feu

La déstabilisation du Proche-Orient provoquée par la guerre américano-israélienne contre l'Iran va-t-elle affecter une Arabie saoudite en quête de protecteur ? Alors que Téhéran ne fait aucune concession aux États-Unis et que les houthistes multiplient les attaques contre le royaume, le prince héritier Mohammed Ben Salman — qui cumule les échecs économiques — est placé devant des choix délicats.

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Betty Martin. – « Sandstorm over Riyadh » (Tempête de sable sur Riyad), 2024
© Betty Martin - @bettymartinworks

Huit mois après le déclenchement de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février dernier, le contexte géopolitique dans le Golfe demeure marqué par l'aggravation des tensions et la persistance des risques d'embrasement régional (1). Malgré l'importance des pertes humaines et économiques subies par leur pays, les dirigeants de la République islamique font preuve d'intransigeance dans les négociations directes ou indirectes avec l'administration américaine. Leur fermeté rappelle le jusqu'au-boutisme de l'imam Rouhollah Khomeiny, auquel il fallut plusieurs années avant de se résoudre à accepter la paix proposée par l'Irak et, partant, à mettre fin à un conflit qui fit près d'un million de morts entre 1980 et 1988 (2). Face aux États-Unis, l'Iran réclame la fin du blocus de ses ports, la levée immédiate des sanctions, la restitution des avoirs financiers confisqués par les États occidentaux et la fin de toutes les hostilités au Proche-Orient, notamment dans le sud du Liban et à Gaza. En retour, il propose la réouverture totale du détroit d'Ormuz en moins de six jours. Malgré l'insistance de Washington, qui en fait un sujet prioritaire, Téhéran refuse que le dossier de ses projets de développement de l'énergie nucléaire soit abordé de concert, estimant que seul un retour à la normale permettra des discussions sérieuses.

Tandis que la presse conservatrice n'hésite pas à crier victoire, le régime islamique entend donc démontrer qu'il ne fera pas de concessions et que c'est bien lui qui dicte le tempo. Après avoir observé une certaine retenue durant l'été, il a décidé d'intensifier les attaques contre des pétroliers, des vraquiers et des porte-conteneurs dans le détroit d'Ormuz. Le signal est clair : la stratégie de la marine américaine consistant à escorter les bateaux le long de la côte sud du passage maritime où transite un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) n'est plus une garantie de sécurité en raison de l'augmentation du nombre de mines et de drones sous-marins actionnés par les gardiens de la révolution.

Cette escalade — qui provoque l'augmentation des cours du pétrole — traduit la lecture iranienne de la situation politique aux États-Unis. Pour le pouvoir du Guide suprême Mojtaba Khamenei, les deux séquences à venir ne peuvent qu'être favorables à ses intérêts. La première, qui se poursuit à l'heure où nous mettons sous presse, est la campagne pour les élections américaines de mi-mandat. Avec une popularité au plus bas, notamment en raison des hausses des prix à la pompe, le président Donald Trump hésite à ordonner une attaque d'envergure contre l'Iran. Certes, cette opération est régulièrement évoquée par le locataire de la Maison Blanche, mais, fustigé par une partie de sa base, prendra-t-il le risque d'affoler le marché pétrolier et d'aller à l'encontre de ses électeurs qui ne soutiennent pas cette guerre ?

Du jamais-vu dans le royaume saoudien

La seconde séquence doit commencer au lendemain du scrutin américain. Comme nombre d'observateurs, les Iraniens misent sur une défaite républicaine à la Chambre des représentants et peut-être même au Sénat. Un revers qui, à en croire certaines de ses déclarations martiales, ne serait pas accepté par M. Trump, fidèle en cela à son attitude de dénégation après l'élection présidentielle perdue de novembre 2020. La crise politique qui pourrait s'ensuivre offrirait un répit bienvenu pour l'Iran en lui donnant le temps de réorganiser sa défense et d'exercer de nouvelles pressions sur les monarchies du Golfe. Ces dernières, Arabie saoudite en tête, espèrent à l'inverse une évolution différente : à Riyad comme à Abou Dhabi ou à Manama, on veut croire qu'une fois les élections passées, et quel que soit leur résultat, les États-Unis reprendront leur casquette de première puissance protectrice de la région et qu'ils relanceront leur offensive contre l'Iran et ses relais. Pourtant, M. Trump n'a jamais donné l'impression de prendre à cœur les doléances des pétromonarchies, y compris lors de sa première présidence (2016-2020). En mai 2019, après l'attaque par les forces houthistes yéménites contre des installations pétrolières saoudiennes majeures, les États-Unis avaient déjà signifié qu'il appartenait aux monarchies d'apprendre à se défendre seules.

Alliés de l'Iran, sans en être les vassaux, les houthistes offrent aujourd'hui un atout supplémentaire à Téhéran, car c'est le blocage simultané de deux détroits vitaux pour l'économie mondiale — Ormuz et Bab Al-Mandeb — qui se dessine. Le regain d'activité des forces houthistes contribue à l'intransigeance de la diplomatie iranienne. Téhéran peut même clamer que l'« axe de la résistance » contre les États-Unis et Israël n'a pas été vaincu. En infligeant plusieurs défaites aux troupes gouvernementales yéménites et en prenant le contrôle du littoral ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, le mouvement d'Ansar Allah («  les partisans de Dieu », le nom officiel du parti houthiste) a fait évoluer le rapport de forces dans la péninsule arabique. Avec leurs missiles à moyenne portée et leurs drones, les maîtres du nord et de l'ouest du Yémen ont semé la panique en bombardant des aéroports saoudiens, des installations pétrolières, mais aussi des casernes et des projets d'infrastructures touristiques : du jamais-vu dans le royaume.

Ce moment houthiste, amplement commenté sur les réseaux sociaux dans le monde arabe, braque les projecteurs sur la situation malaisée dans laquelle se trouve désormais l'Arabie saoudite, et plus particulièrement son prince héritier. M. Mohammed Ben Salman (« MBS ») ne semble pas avoir médité la recommandation majeure que faisait le roi Abdelaziz Ibn Saoud à ses héritiers : toujours garder l'œil sur le Yémen et faire en sorte qu'il soit à la fois faible et stable (3). La guerre frontalière de 1934 — deux ans après la création du royaume — fondait la mise en garde du souverain. Certes, elle s'était terminée par l'annexion de trois provinces yéménites (Asir, Jizan et Najran), mais sa violence et l'irrédentisme des tribus du nord du Yémen avaient servi de leçon. Ibn Saoud avait aussi en tête l'aura immémoriale de ces mêmes tribus dont l'ardeur au combat et la franche adhésion à la religion musulmane — contrairement à certaines populations bédouines de la péninsule qui se distinguaient par leur versatilité — avaient fait dire au prophète de l'islam que « la foi est yéménite, la sagesse est yéménite ».

C'est en 2015 que M. Ben Salman commet la première erreur à l'origine de ses difficultés actuelles. Entraîné par le très belliciste émir d'Abou Dhabi, M. Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane (« MBZ »), il engage son pays dans une campagne de bombardements aériens contre les houthistes particulièrement meurtrière pour les populations civiles (près de 10 000 morts jusqu'à la trêve d'avril 2022). Il rompt ainsi avec une tradition d'ingérence permanente mais toujours retenue dans les affaires de son voisin. « Il avait la possibilité de faire affaire avec à la fois le gouvernement en place, les rebelles houthistes et le camp sudiste, confie avec amertume un ancien diplomate saoudien. Un dialogue national sous l'égide et le financement de Ben Salman aurait abouti à un équilibre yéménite certes instable mais profitable au royaume. » Pourquoi une telle erreur ? L'hubris d'un jeune prince désireux de faire ses preuves, de tenir son rang face à son rival « MBZ » et d'en imposer à une partie de la famille royale peu convaincue de sa capacité à succéder à son père, le roi Salman. On connaît la suite. La mise au pas, parfois brutale, de cette famille, notamment la purge de novembre 2017, quand plusieurs centaines de personnalités, princes, ministres et hommes d'affaires, furent séquestrées dans l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad et obligées de verser leur « dîme » au Trésor en guise de compensation de leurs actes présumés de corruption.

La guerre contre les houthistes a quant à elle été perdue puisque la rébellion tient la capitale Sanaa (4). La reprise des hostilités en juillet dernier est d'ailleurs un mystère à l'heure où le prince héritier accumule les déboires, notamment sur le plan économique, avec l'échec de nombreux projets au cœur de sa « Vision 2030 ». C'est le cas notamment des villes nouvelles — dont Neom (5) —, mais aussi des projets d'ouverture touristique et de diversification économique. Les bombardements des houthistes n'ont pas simplement déréglé l'extraction et le transport d'hydrocarbures, vitaux pour l'économie saoudienne. Ils perturbent aussi la omra, le pèlerinage dans les lieux saints, qui a lieu durant toute l'année en dehors de la période du hadj — ce qui, là encore, entraîne une baisse de revenus. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute du produit intérieur brut (PIB) de plus de 3 % (6).

Pas plus qu'en 2019 les États-Unis n'ont volé au secours de l'Arabie saoudite, malgré ses appels à l'aide. Si l'armée américaine fournit des renseignements concernant les cibles au sol visées par l'aviation saoudienne et contribue à son approvisionnement en vol, M. Ben Salman escomptait une opération militaire comparable à celle de mars 2025, lorsque des bombardements américains avaient décapité une partie de l'état-major houthiste (7). Mais, si les houthistes s'étaient alors directement attaqués à des intérêts américains et israéliens, Ansar Allah évite cette fois la confrontation directe avec Washington et insiste sur sa volonté de dialogue avec les États-Unis, tout en assurant ne pas vouloir détenir seul le pouvoir au Yémen. M. Trump a donc beau jeu de temporiser et d'éviter un nouvel engagement guerrier.

Dès lors, M. Ben Salman n'a que des choix peu satisfaisants, en dehors d'espérer que le président américain change d'avis ou que Londres et Paris acceptent d'aller au-delà de la défense du royaume en s'attaquant directement aux houthistes. Une issue consisterait à conclure un accord avec ces derniers, leur reconnaissant le statut d'acteur de plein droit au sein de l'arène politique yéménite. Cela contribuerait à faire cesser les attaques, mais obligerait Riyad à accepter de verser à Ansar Allah des compensations financières au titre de dommages de guerre. Il lui faudrait surtout rassurer les adversaires des houthistes, qu'il s'agisse des forces gouvernementales ou des séparatistes du Sud, très proches du rival émirati. M. Ben Salman devrait d'abord prendre langue avec l'Iran, au risque de s'aliéner M. Trump de manière définitive. L'argument de l'incompatibilité religieuse, fréquemment évoqué dans la presse occidentale, n'a guère de pertinence. Certes, les houthistes sont chiites tandis que l'Arabie saoudite est le cœur du monde sunnite. Mais le zaydisme, courant chiite minoritaire auquel adhèrent les houthistes, diffère du chiisme duodécimain en vigueur en Iran. Ses spécificités — les zaydites reconnaissent par exemple la légitimité des premiers califes de l'islam — font que le zaydisme est parfois qualifié de cinquième école juridique du sunnisme aux côtés du hanafisme, du malékisme, du chaféisme et du hanbalisme. Par le passé, les Saoudiens ont même soutenu le zaydisme yéménite quand, partisan d'un imamat au Yémen, il s'opposait aux républicains du sud. Au moment de la trêve de 2022, des imams saoudiens très actifs sur Internet ont opportunément rappelé le statut particulier du zaydisme, estimant qu'en certaines circonstances il ne fallait pas l'inclure dans les camps des rawafidh (« ceux qui refusent »), terme péjoratif qui désigne les chiites.

La deuxième option pour M. Ben Salman serait d'obtenir une autre aide que celle des États-Unis. Contrairement à la situation de 2015, où de nombreux pays avaient rejoint la coalition codirigée par le royaume et les Émirats arabes unis, les renforts ne se bousculent pas au portillon. La Turquie et le Pakistan, signataires du pacte de La Mecque, ont d'ores et déjà prévenu que leur soutien ne serait que défensif. Autrement dit, il n'est pas question pour eux d'envoyer des troupes au sol. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan n'ignore pas que l'Empire ottoman a le plus souvent évité de s'aventurer au Yémen, tandis que son homologue pakistanais, le premier ministre Shehbaz Sharif, sait le risque en matière de politique intérieure que constituerait pour lui la mort de soldats de son pays face aux houthistes. Quant aux autres pays musulmans, ils regardent ailleurs, à commencer par l'Égypte, pourtant dépendante des capitaux saoudiens. Là aussi, l'histoire pèse. Durant la première guerre civile du Yémen (1962-1970), l'armée égyptienne s'est enlisée, perdant plus de 25 000 hommes avant d'opter pour un retrait honteux en 1967.

Reste une dernière option, celle du recours à Israël. Pour M. Benyamin Netanyahou, ou son successeur à l'issue des élections législatives, ce serait un succès diplomatique de grande ampleur et la concrétisation d'une normalisation à laquelle s'est jusque-là refusé M. Ben Salman. Les houthistes se trouveraient à la merci d'une force aérienne dévastatrice. Mais, pour le prince héritier saoudien, une telle ingérence risquerait de l'empêcher d'accéder au trône ou de s'y maintenir.

Voir en ligne : /2026/11/BELKAID/70187

(1) Lire Ziad Majed, « Recomposition stratégique majeure au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, septembre 2026.

(2) Lire Alain Gresh et Dominique Vidal, « Un conflit dévastateur », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(3) Cf. Caroline F. Tynan, Saudi Interventions in Yemen. A Historical Comparison of Ontological Insecurity, Routledge, New York, 2023.

(4) Lire Quentin Müller, « Quinze ans d'instabilité au Yémen », Le Monde diplomatique, janvier 2025.

(5) Lire Lise Triolet, « Des châteaux de sable high-tech dans le désert saoudien », Le Monde diplomatique, décembre 2025.

Paix improbable

Qui veut la paix dans le monde arabe ? Alors que la guerre fait rage à Gaza, au Liban et en Iran, mais aussi, sur le plan intérieur, en Libye, au Soudan et au Yémen, aucune initiative majeure ne se dessine pour mettre fin au fracas des armes ou pour prévenir des conflits qui menacent d'éclater, comme celui qui pourrait opposer l'Égypte et l'Éthiopie à propos des eaux du Nil, ou encore l'Algérie et le Maroc, entre lesquels la tension ne cesse de croître depuis la rupture de leurs relations diplomatiques en août 2021. L'Union du Maghreb arabe (UMA) est en mort clinique, et la Ligue arabe, aux abonnés absents, se contente de communiqués lénifiants destinés à n'indisposer aucune des capitales concernées. Quant à l'Organisation de la coopération islamique (OCI), la deuxième plus grande organisation intergouvernementale après les Nations unies avec cinquante-sept États membres, elle s'est réunie à Bagdad à la fin du mois d'octobre pour explorer les voies d'une meilleure coopération en son sein… L'Union européenne est tout aussi prudente, certains de ses membres cherchant avant tout à sécuriser leurs approvisionnements en hydrocarbures ou à vendre des armes, notamment aux pétromonarchies du Golfe. Dans cet immobilisme général, sur fond de montée des périls, seule l'administration américaine s'est engagée en lançant le très controversé « Conseil de la paix » voulu par le président Donald Trump afin de chapeauter, entre autres, la sortie de guerre à Gaza.

Voir en ligne : /2026/11/BELKAID/70148

Uma «guerra total»

No dia 7 de setembro, um colono foi ferido com arma branca no norte da Cisjordânia ocupada. O ministro israelita da Defesa, Israël Katz, ameaçou então a Autoridade Palestiniana com uma «guerra total» se viesse a acontecer um ataque de grande dimensão contra o exército ou um colonato. «Na eventualidade de (…) ficarmos a saber com certeza que eles se preparassem para lançar um ataque “terrorista” semelhante ao de 7 de outubro [de 2023] contra as forças da “Tsahal” e a população judaica das (…)

- 2026/10 / Ataques a aldeias e assédio à população

Une « guerre totale »

30 September 2026 at 08:48

Le 7 septembre, un colon a été blessé à l'arme blanche dans le nord de la Cisjordanie occupée. Le ministre israélien de la défense, M. Israël Katz, a alors menacé l'Autorité palestinienne d'une « guerre totale » si une attaque de grande ampleur venait à se produire contre l'armée ou une colonie. « Dans l'éventualité où (…) nous apprendrions avec certitude qu'ils s'apprêteraient à lancer une attaque “terroriste'' similaire à celle du 7 octobre [2023] contre les forces de “Tsahal'' et la population juive des implantations [nom officiel donné aux colonies], le premier ministre Benyamin Netanyahou et moi-même avons donné pour instruction à l'armée de se préparer à une guerre totale contre les dirigeants et les mécanismes de l'Autorité palestinienne », a ainsi déclaré le ministre, en ajoutant que, sous cette hypothèse, les représailles comprendraient aussi l'« assassinat de personnalités de premier plan » et l'« évacuation des habitants de villes ou de villages d'où des activités “terroristes” sont menées » (AFP, 7 septembre 2026).

L'inquiétude des Palestiniens s'est aggravée deux semaines plus tard après qu'un colon a été tué par balle à quelques heures de la fête de Yom Kippour. Israël a alors été placé en état d'alerte maximale, et l'armée a annoncé le renforcement de ses troupes. « Ils n'attendent qu'une occasion pour transformer la Cisjordanie en Gaza », nous confie un cadre de l'Autorité palestinienne craignant qu'un acte isolé contre une colonie — scénario maintes fois évoqué depuis les attaques du Hamas le 7 octobre 2023 — n'embrase la situation. Pour lui, les Israéliens ne s'attaqueraient pas forcément à toutes les villes en même temps, mais en viseraient une en particulier afin de la vider de ses habitants. Laquelle ? « Je crains beaucoup pour Jénine ou Naplouse, mais Ramallah et surtout Al-Khalil [Hébron] ne sont pas à l'abri. »

Quoi qu'il en soit, de nombreux habitants de Cisjordanie ont retrouvé des réflexes qui remontent aux deux Intifadas en stockant de l'eau et des denrées de première nécessité dans la perspective de combats, de bouclages empêchant les déplacements ou de longs couvre-feux imposés par l'armée à la population.

C'est dans ce contexte que l'Autorité palestinienne, présidée par M. Mahmoud Abbas, prépare les élections législatives du 28 novembre prochain. Ce scrutin, le premier depuis 2006, est censé avoir lieu en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza. Pour mémoire, le Conseil législatif palestinien (CLP), qui fait office de Parlement, ne s'est plus réuni depuis 2007. Le Hamas a fait savoir qu'il participera à ces élections et qu'il tentera de former une large coalition afin de battre le Fatah, la formation de M. Abbas. Nombre d'observateurs estiment que le scénario de 2021 pourrait bien se reproduire avec une annulation sine die du scrutin, cette fois en raison des tensions en Cisjordanie et la situation à Gaza. La tenue de l'élection présidentielle annoncée pour 2027 — la première depuis 2005 — paraît quant à elle des plus improbables.

Voir en ligne : /2026/10/BELKAID/70057

La passion d'un peuple

15 September 2026 at 18:03

Genre majeur en Iran, la poésie transcende les classes sociales et les niveaux d'instruction. Au fil de cette livraison de « Manière de voir », le lecteur pourra découvrir des auteurs classiques, renommés, reconnus, anciens ou contemporains, et prendre la mesure de ce qui constitue le ciment emblématique d'une nation.

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« La gloire de l'Iran a toujours été sa culture », a écrit Richard Nelson Frye (1920-2014) (1). Nul doute que l'éminent philologue américain aurait acquiescé à une variante de cette affirmation : la gloire de l'Iran sera toujours sa poésie. Rares sont, en effet, les pays où la vénération pour cet art est aussi répandue. Il ne s'agit pas ici seulement de goûts littéraires plus ou moins élitistes ou de versifications par amour des joutes orales comme cela est fréquent dans le monde arabe voisin. De Téhéran à Tabriz, dans les grands centres urbains comme dans les villages les plus éloignés, c'est une manière d'être et de vivre. L'ADN d'un peuple fier de son héritage culturel.

Nicolas Bouvier le raconte bien dans son célèbre livre L'Usage du monde (dernière édition : La Découverte, Paris, 2014). En 1953, après la Yougoslavie et la Turquie, il traverse l'Iran en compagnie de son ami, le peintre Thierry Vernet, dont les dessins illustrent l'ouvrage. En chemin, ils demandent à un calligraphe d'inscrire un quatrain du grand poète Hafez sur la portière gauche de leur Fiat Topolino. Des vers que tout voyageur se devrait de connaître : « Même si l'abri de ta nuit est peu sûr / Et ton but encore lointain / Sache qu'il n'existe pas de chemin sans terme. Ne sois pas triste. » L'inscription s'avérera un précieux viatique, comme le raconte l'écrivain voyageur : « Retrouvé, aux étapes, ces meutes de curieux serrés autour de la voiture, et le flic qui déchiffre laborieusement sur notre portière cette inscription qui pourrait être subversive. Dès le second vers, le public enchaîne en chœur, l'exercice se transforme en récitation murmurante, les visages grêlés s'éclairent et les verres de thé qu'il était, tout à l'heure, impossible d'obtenir surgissent comme par enchantement. » Et d'ajouter ceci : « Pendant des mois cette inscription nous servit de sésame et de sauvegarde dans des coins du pays où l'on n'a guère sujet d'aimer l'étranger. »

Quels que soient le milieu social, l'appartenance ethnique et les idées politiques, le she'r e farsi, la poésie iranienne, l'une des plus anciennes du monde, irrigue la vie quotidienne par sa puissance évocatrice. Si le Coran est plutôt sévère avec les poètes, le régime n'a jamais cherché à interdire la poésie, y compris celle de la période antéislamique, et il se dit même que l'ancien Guide Ali Khamenei en était un grand amateur. Aujourd'hui, des applications permettent de recevoir chaque jour sur son téléphone des poèmes que l'on commentera à son gré sur les forums et les réseaux sociaux. Le célèbre Divan de Hafez, que toute famille se doit de posséder, permet, via la pratique du fal-e Hafez, de prendre une décision ou de trouver une réponse à ses questions les plus matérielles ou les plus intimes en ouvrant le recueil au hasard pour s'en inspirer. On peut aussi se rendre à Chiraz pour consulter un falgir, à la fois conteur et oracle, capable de réciter par cœur toute l'œuvre du poète, pour savoir ce que l'avenir réserve grâce à son interprétation de tel ou tel vers choisi au hasard.

Les poèmes pour forger des slogans

Ce rapport « quasi hystérique » à la poésie, selon l'essayiste Daryush Shayegan (2), est aussi un fait politique (3). Depuis des siècles, et plus encore depuis l'avènement de la République islamique, les poèmes sont une matière pour forger des slogans, imaginer des graffitis ou concevoir des métaphores engagées. Le Livre des rois de Ferdowsi (934-1020), les quatrains d'Omar Khayyam (1048-1131), les envolées mystiques de Jalal Ad-Din Rumi (1207-1273) et l'humanisme de Sadi (1213-1292), sans oublier les œuvres de poètes contemporains — dont un certain nombre sont passés par la case prison —, sont autant de matériaux dont la contestation s'empare — en les renouvelant ou en les adaptant au besoin — afin de défier l'ordre et de contourner la censure. Les mots « nuit », « feu », « lumière », « hiver » et même « floraison » ont leurs significations politiques, et chaque vers peut présenter plusieurs sens. « Souviens-toi de la bougie éteinte, souviens-toi », écrivit le grand linguiste Ali Akbar Dehkhoda (1879-1959) en hommage à un ami journaliste exécuté en 1908, quand la monarchie réprimait les partisans d'une modernisation politique du pays (4). La référence à la bougie demeure une constante dans les marches contestatrices ou durant les obsèques des victimes tombées sous les balles de la répression. Nul ne sait quel sort attend l'Iran mais une chose est certaine, la poésie y règnera toujours.

(1). Richard Nelson Frye, Greater Iran : A 20th-Century Odyssey, Mazda Publisher, Costa Mesa (Californie, États-Unis), 2005. (2). Daryush Shayegan, L'Âme poétique persane, Albin Michel, Paris, 2017. (3). Cf. Nasim Vahabi, « Iran. La poésie, bande originale des révoltes populaires », Orient XXI, 28 décembre 2023. (4). Cité par Nasim Vahabi, ibid.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69917

Un défi existentiel

15 September 2026 at 18:03
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Newsha Tavakolian //// Il ne reste de l'ancien port de plaisance de Rahmanlou que des bâtiments vides et des bateaux abandonnés.
© Newsha Tavakolian/Magnum Photos

Des sirènes hurlantes, des embouteillages monstres étendus sur des kilomètres, des forces de l'ordre déployées dans les rues pour dissuader émeutes, manifestations et pillages tandis que quatorze millions d'habitants évacuent Téhéran et sa banlieue. Ces scènes dignes d'un film dystopique auraient pu avoir lieu. Ce n'est pas la menace du président américain Donald Trump de faire disparaître la civilisation iranienne en une nuit (lire « Une journée comme une autre ») qui en aurait été la cause, mais un ordre des autorités de la République islamique. En novembre 2025, les pluies d'automne ne sont pas au rendez-vous. L'Iran connaît la pire sécheresse depuis un siècle. Les cinq barrages qui approvisionnent la capitale sont presque à sec et les coupures d'eau sont quotidiennes, surtout la nuit. La tension est identique dans la ville de Machhad (nord-est), que quatre barrages environnants sont bien en peine d'alimenter. Le président Massoud Pezechkian met alors en garde ses compatriotes. Si la situation ne s'améliore pas, il faudra évacuer la mégapole et ses environs (1). Pour le long terme, il évoque même un possible transfert définitif de la capitale surpeuplée vers la région de Makran, près du détroit d'Ormuz. Un projet jugé irréalisable par nombre d'experts mais dont l'évocation frappe tout de même les esprits, tant elle conforte l'idée d'un choc environnemental majeur à venir.

Des villages entiers sont privés d'eau potable, l'exode rural s'aggrave, les équilibres sociaux et territoriaux sont bouleversés

La hausse, toute relative, de la pluviométrie au premier semestre 2026 a conjuré le scénario de l'évacuation forcée, mais le problème de fond demeure. Trente-cinq millions d'Iraniens sont confrontés quotidiennement à la pénurie d'eau. Les réserves totales ont diminué de 211 kilomètres cubes entre 2003 et 2019 — l'équivalent de deux années de consommation nationale —, tandis que le niveau moyen des nappes souterraines a fortement baissé (2). Dans certaines régions, notamment dans l'Est et dans le Sud, l'eau potable n'est accessible aux habitants que via des camions-citernes payants, ce qui provoque de longues files d'attente. Une centaine de zones humides ont disparu, et l'assèchement des rivières contribue à l'aggravation des tempêtes de poussière qui sévissent à partir du printemps.

Contrairement au discours officiel, la sécheresse et le réchauffement climatique, présentés comme une fatalité, ne sont pas les seuls responsables de cette crise. C'est aussi, et avant tout, une affaire de mauvaise gestion et de politiques environnementales erratiques depuis les années 1970. « La pénurie d'eau en Iran, particulièrement à Téhéran, n'est pas un phénomène passager ou le résultat d'une seule année de sécheresse, écrit ainsi le très critique quotidien économique de Téhéran Jahan-e Sanat. C'est le signe d'un déséquilibre profond et structurel du système national d'approvisionnement et de consommation » (17 février 2026).

Autrement dit, l'Iran manque d'une politique centralisée et cohérente de l'eau qui arbitrerait entre les besoins. Les efforts consentis en faveur de l'agriculture — laquelle représente 90 % de la consommation des ressources hydriques — sont pointés du doigt. Afin de procurer des revenus décents aux populations rurales, mais aussi pour garantir la sécurité alimentaire d'un pays exposé aux sanctions internationales, les autorités ont multiplié les mesures pour doper la production agricole. Des dizaines de barrages et de retenues plus modestes ont été construits un peu partout, le plus souvent sans planification ni études préalables, déplaçant des populations et affectant les écosystèmes. Faute d'entretien, nombre de ces structures sont délabrées ou connaissent des taux d'envasement élevés. Le gouvernement est tout aussi incapable de contrôler la consommation d'eau des sites industriels, surtout quand ils sont liés à des dignitaires du régime ou à la galaxie interlope des gardiens de la révolution.

Dans le même temps, les forages illégaux se multiplient et contribuent à la diminution des ressources. Un comble quand on sait que l'Iran s'enorgueillit de techniques plurimillénaires de gestion rationnelle de l'eau souterraine — tels les fameux qanat ou galeries. La corruption et le népotisme endémiques ont ainsi engendré des passe-droits qui génèrent le gaspillage et des inégalités d'accès. Tout le contraire de la traditionnelle « justice de l'eau » garantissant sa répartition équitable.

« Des groupes paraétatiques et paramilitaires contrôlent les ressources naturelles, notamment l'eau, à travers la construction et la gestion de barrages », confirme la chercheuse Dorna Javan (3). Tout cela a un coût. Des villages entiers sont privés d'eau potable, l'exode rural s'aggrave, et ce sont les équilibres sociaux et territoriaux qui sont bouleversés.

Jusqu'à présent, le régime a minimisé, pour ne pas dire nié, l'importance des problèmes écologiques. La recherche sur ces thèmes est entravée, comme l'a montré la répression subie par les personnes qui ont lancé l'alerte, il y a plus de dix ans, concernant le brutal assèchement d'Ourmia, qui fut le plus grand lac du Proche-Orient et qui a quasiment disparu. Mais la réalité risque fort de rattraper un pouvoir de plus en plus contesté. On le sait, l'absence de libertés individuelles et politiques, la corruption, la crise économique, l'effondrement de la monnaie, les sanctions internationales et les attaques américano-israéliennes sont autant de dangers pour la pérennité du régime islamique. Mais, avec la crise de l'eau, c'est l'avenir d'un pays et de son peuple qui se joue.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69940

(1) Agence France-Presse (AFP), 22 novembre 2025.

(2) Peyman Saemian, Mohammad Tourian, Amir AghaKouchak, Kaveh Madani et Nico Sneuuw, « How much water did Iran lose over the last two decades ? », Journal of Hydrology : Regional Studies, vol. 41, Amsterdam, juin 2022.

(3) ​​​​​​​ « Dorna Javan : En Iran, les crises environnementales agissent comme un puissant accélérateur du mécontentement social », entretien accordé à Eva Sammadar, Reporterre, 21 janvier 2026.

Un pluralisme en trompe-l'œil

15 September 2026 at 18:03

Les Iraniens sont régulièrement invités à se déplacer dans les bureaux de vote pour élire leur maire, leur député et le président de la République. Mais, outre l'interdiction de partis politiques indépendants, le système demeure verrouillé en raison de l'implacable filtrage des candidats par le Conseil des gardiens de la Constitution.

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Jean Gaumy //// Agriculteurs près de Rasht, province de Guilan, Iran, 1986
© Jean Gaumy/Magnum Photos

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Bien que la République islamique d'Iran se distingue de nombre de régimes autoritaires voisins par son origine révolutionnaire et par le maintien d'institutions électives, ses dirigeants semblent aujourd'hui guidés par deux impératifs que ne renieraient pas certains autocrates arabes. Le premier est d'empêcher la remise en cause du système institutionnel (voir la carte « Institutions de la république islamique ») et d'assurer à n'importe quel prix la pérennité de la Jomhuriye Eslamiye Iran (« République islamique d'Iran »), instaurée après la révolution de 1979. Cela se traduit par l'absence de véritables partis politiques indépendants, par l'interdiction et la répression de nombreuses organisations d'opposition, ainsi que par des vagues d'arrestations et d'exécutions de leurs militants. Ces restrictions concernent aussi les organisations syndicales et les médias.

Dans ce cadre très contraint, le second impératif relève quant à lui de la nécessité de veiller aux apparences en admettant un certain pluralisme mais uniquement au sein d'un périmètre idéologique bien défini. Ce qui exclut, par exemple, un changement des institutions. Officiellement, la « voix du peuple » compte puisque les Iraniennes et les Iraniens désignent au suffrage universel leur président, leurs députés et leurs conseillers municipaux. Mais, en réalité, le système dominé par le clergé et placé sous l'autorité du Guide suprême oriente à son gré la vie publique grâce à plusieurs mécanismes de contrôle. À cet égard, l'élection, tous les quatre ans, d'un président de la République illustre à la perfection ce formalisme démocratique puisque personne ne peut être candidat sans l'aval du Conseil des gardiens de la Constitution (texte fondateur adopté par référendum le 3 décembre 1980, et modifié le 28 juillet 1989). Composé de six clercs et de six juristes, le Conseil, ou Shora-ye negahban-e qanun-e assassi, vérifie la conformité des lois avec la Constitution ou les préceptes de l'islam, et c'est lui qui décide qui peut se présenter sans avoir à fournir d'explications publiques sur le rejet de tel ou tel postulant. En somme, cette structure joue à la fois le rôle de Conseil constitutionnel et de commission de contrôle des listes électorales.

En 2013, année de l'élection du modéré Hassan Rohani, ce Conseil fit beaucoup parler de lui en rejetant la totalité des candidatures liées au camp des réformateurs, généralement plus favorables à l'ouverture vers l'Occident, à un assouplissement des restrictions sociétales et aux privatisations (les conservateurs, quant à eux, défendent davantage les normes religieuses et se montrent plus méfiants envers l'Occident, tout en soutenant des intérêts économiques puissants liés aux oligarques). C'est ainsi qu'Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, pourtant lui-même ancien président de la République (1989-1997), fut empêché de concourir. Dans le même temps, et peut-être par souci d'équilibre, le Conseil refusa aussi de permettre au vice-président sortant, l'ultraconservateur Esfandiar Rahim Mashaei, très proche du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), de se présenter. En 2017, tandis que M. Rohani allait être réélu, ce fut au tour de M. Ahmadinejad de subir l'affront d'un refus de validation de sa candidature. À l'époque, les observateurs se perdirent en conjectures. Était-ce dû à la volonté du Guide suprême de la révolution Ali Khamenei d'empêcher le retour aux affaires d'un homme aux déclarations intempestives et dont les deux mandats (2005-2009 puis 2009-2013) furent marqués par un raidissement du régime et, surtout, par la dégradation des relations avec la plupart des pays occidentaux ? Quoi qu'il en soit, M. Ahmadinejad est, depuis cette date, systématiquement candidat aux scrutins présidentiels (2017, 2021 et 2024) sans jamais pouvoir obtenir le feu vert du Conseil.

Jeunes et femmes écartés

En 2021, il ne fut pas le seul à être écarté, puisque, comme en 2013, la majorité des candidats réformateurs furent priés de rester chez eux, y compris M. Mohsen Hachemi Rafsandjani, le fils de l'ancien président. Le Conseil provoqua aussi une polémique de grande ampleur en décidant de changer les règles officielles d'admission (âge, niveau d'études, etc.) à quelques jours seulement de la clôture des listes. Seuls ceux ayant entre 40 et 75 ans étant habilités à se présenter, cette manœuvre fut interprétée par les médias proches des réformateurs comme la volonté d'exclure le très jeune ministre sortant de l'information Mohammad-Javad Azari Jahromi.

Un autre aspect du tri des candidats à l'élection présidentielle illustre le caractère non démocratique de la République islamique. À ce jour, aucune femme n'a pu obtenir l'aval du Conseil. Cette fermeture intransigeante semble même dissuader les impétrantes. En 2017, elles étaient 137, toutes orientations politiques confondues, à déposer leur candidature. Ce nombre est tombé à 40 pour le scrutin de 2021 et… à 4 pour 2024, dont la députée de Téhéran Zohre Elahian. Pourquoi une telle exclusion alors que des Iraniennes sont élues au Majlis, l'Assemblée consultative islamique, même si, en moyenne, elles n'y constituent qu'entre 4 % et 6 % de l'ensemble des députés ? La question est posée avec insistance depuis la fin des années 1980 avec l'irruption, dans le champ politique, d'Iraniennes se revendiquant à la fois de la République islamique et du féminisme. Mme Faezeh Rafsandjani, fille cadette de l'ancien président et favorable à un rapprochement avec les États-Unis, a ainsi très tôt défendu l'idée que la loi ne pouvait empêcher les femmes de se présenter à la magistrature suprême : « Quelle est la différence entre la présidence de la République et la direction d'une administration [dirigée par une femme]  ? Aucune, déclarait-elle dans les colonnes du Monde diplomatique en 1996 (1) alors qu'elle venait d'être élue députée de Téhéran. Dans les deux cas, il s'agit d'une responsabilité exécutive. Alors pourquoi une femme ne pourrait-elle pas diriger le pays si elle peut être à la tête d'une administration ? (…) Ce n'est pas l'islam mais l'interprétation par le clergé de ses préceptes qui est à l'origine de l'interdiction des femmes à la magistrature. » Mme Azam Taleghani, ancienne députée et fille de l'ayatollah Mahmoud Taleghani, figure importante de la révolution de 1979, a combattu, elle aussi, cette restriction. Première Iranienne à déposer une candidature à l'élection présidentielle, en 1997, elle renouvela cette démarche à plusieurs reprises afin de contraindre le Conseil des gardiens à clarifier sa position. En 2017, elle résumait ainsi son combat : « Les femmes représentent 50 % de la population iranienne ; le pays mérite donc au moins une candidate. »

La bataille pour la licéité des candidatures féminines à l'élection présidentielle tourne autour de l'article 115 de la Constitution, qui exige que le président soit choisi parmi les rajol-e siasi. La traduction littérale de ces termes arabes équivaut à « homme(s) politique(s) ». Mais de nombreuses personnes en Iran, y compris des religieux, estiment que c'est sa définition plus large, autrement dit « personnalité(s) politique(s) », qui doit primer. Quoi qu'il en soit, le 13 septembre 2020, M. Abbas-Ali Kadkhodaei, alors porte-parole du Conseil, admettait dans une déclaration qu'il n'existe pas de disposition juridique formelle interdisant l'accès des femmes à la fonction suprême (2) : « Il ne s'agit pas à proprement parler d'interdictions légales, mais plutôt de considérations culturelles. Une femme pourrait accéder à la présidence un jour (3).  » Le scrutin de 2024 n'a pas confirmé cette prédiction. Peut-être sera-ce le cas en 2028 ?

« Où est mon vote ? »

Malgré les limites politiques de l'exercice (absence de partis politiques et d'organisations indépendantes, tri des candidats, absence des femmes), les dirigeants de la République islamique ont toujours présenté l'élection présidentielle comme une preuve de la légitimité du régime. Il est vrai que le déroulement des campagnes, avec profusion d'articles, des débats parfois musclés entre candidats et une multitude de sondages, tranche souvent avec les plébiscites peu surprenants auxquels on peut assister au Proche-Orient, notamment à l'époque des régimes baasistes en Irak et en Syrie, avec des présidents élus à plus de 95 % des suffrages… Mais au fil du temps, cet argument de la légitimité s'avère à double tranchant. En 2009, c'est pour protester contre le trucage du scrutin que des millions d'Iraniens ont défilé dans la rue malgré la répression, qui, selon un bilan officiel, a provoqué la mort de 109 personnes (plusieurs milliers, selon l'opposition à l'étranger). « Où est mon vote ? », clamaient les manifestants, accusant le régime d'avoir frauduleusement œuvré à la réélection de M. Ahmadinejad, ce dernier affirmant que le scrutin avait été « totalement libre » et qualifiant ses contempteurs de « racailles ».

Ce « mouvement vert », de la couleur de M. Mir Hossein Moussavi, principal adversaire de M. Ahmadinejad, a démontré les limites du système puisque ce dernier n'a pas eu d'autre choix que de truquer le scrutin pour empêcher la défaite du président sortant. Par son usage des réseaux sociaux, notamment Twitter (aujourd'hui X), il a inspiré d'autres vagues à travers le monde : les occupations populaires de places publiques à Madrid, New York ou Athènes, sans oublier les « printemps arabes » de 2011. Mais il a surtout constitué le point de départ d'une séquence qui demeure ouverte et qui se traduit souvent par le même enchaînement dramatique : colère populaire et manifestations — souvent liées à la dégradation de la situation économique —, répression sanglante, arrestations et jugements expéditifs parfois suivis d'exécutions. L'élection présidentielle de 2009 a aussi dégoûté un grand nombre d'Iraniens de la politique. Cette année-là, le taux de participation fut de 85 %. Au second tour du scrutin de 2024, cet indicateur que les autorités ont longtemps brandi comme une preuve de légitimité du régime atteignait à peine 50 %, et seulement 40 % pour le premier.

Voir en ligne : /mav/209/BELKAID/69944

(1) Lire Azadh-Thiebaut Kian, « Islamistes et laïques pour la première fois unies », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(2) Cf. Raz Zimmt, « Will Iran let a woman run for president in 2021 ? », Atlantic Council, 15 octobre 2020.

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