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Soudain, la solidarité

Parfois, l'inespéré advient. Un mouvement lycéen spontané, mettant en cause les travers du système éducatif, a rencontré d'autres colères, rallié à lui divers secteurs de la société. Et, jusqu'ici, les manœuvres visant à diviser les contestataires n'ont pas abouti...

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #3 » (Lanceur), 2019
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Lucie et Robin n'ont pas trop à se plaindre de leurs conditions d'études dans l'Aveyron. Leur lycée a été récemment rénové, et les classes n'y sont pas surchargées. Pourtant, le 17 octobre dernier, ils sont allés manifester, en soutien à leurs camarades moins bien lotis. « Même si nous, à Rodez, ça va, ce n'est pas pareil partout, notamment en banlieue », expliquaient-ils à un journaliste venu couvrir l'événement (Centre Presse Aveyron, 17 octobre). Cette solidarité entre des lycéens de territoires qui semblent n'avoir pas grand-chose en commun s'est notamment nouée sur les réseaux sociaux, où, d'un établissement à l'autre, circulent les témoignages et vidéos, les messages d'encouragement. Elle constitue l'une des particularités du mouvement qui embrase la France depuis la rentrée 2026. Une mobilisation qui, autre singularité, n'est pas née de l'opposition à une réforme, comme c'est souvent le cas, mais a jailli soudainement, en pleine période électorale, pour protester contre la dégradation généralisée du service public de l'enseignement.

Les mêmes préoccupations reviennent ainsi partout, de Créteil à Lamballe, de Vaulx-en-Velin à Villefranche-sur-Rouergue, en passant par Paris, Marseille, Mayotte ou la Guyane : les locaux dégradés et mal isolés, les professeurs non remplacés, les emplois du temps à trous et à rallonge, Parcoursup et son algorithme incompréhensible… Sans parler d'un horizon toujours plus sombre, entre l'intelligence artificielle qui menace les emplois, le dérèglement climatique qui menace la planète et le spectre de la guerre qui menace l'Europe.

La convergence des lycéens de banlieues et de zones rurales peut surprendre après quinze ans de matraquage sur la « fracture territoriale », qui a ancré l'idée d'une opposition entre « France des métropoles » et « France périphérique », « jeunes des villes » et « jeunes des champs ».

Selon cette lecture, aussi répandue dans les médias que contestée par les chercheurs (1), il existerait deux jeunesses populaires qui n'auraient ni les mêmes problèmes, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes perspectives. Les jeunes de banlieue seraient certes confrontés au racisme, aux discriminations et à la ségrégation urbaine, mais leur proximité géographique avec des centres dynamiques ou l'attention particulière que l'État leur porterait via la politique de la ville leur offriraient une certaine ouverture sur le monde, la possibilité de se créer des réseaux et des perspectives d'ascension sociale. À l'inverse, les jeunes des campagnes, réputés plus conservateurs et attachés à leurs traditions, seraient prisonniers de leur territoire. Éloignés des lieux de décision, des filières d'excellence et des bassins d'emploi, oubliés par les pouvoirs publics, ils auraient moins de chances de s'en sortir. « La jeunesse de banlieue a été privilégiée par rapport à celle de la ruralité. C'est une jeunesse à qui on a tout donné. Mieux vaut avoir 20 ans à Saint-Denis et Nanterre que dans la Creuse », croit savoir M. Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RTL, 2 juillet 2023). Difficile, dès lors, d'imaginer un mouvement social agrégeant ces deux jeunesses.

Pourtant, quand on cesse d'opposer les espaces pour s'intéresser aux conditions sociales, les expériences se révèlent bien plus proches qu'il n'y paraissait. À la campagne comme en banlieue, les jeunes subissent de plein fouet les conséquences de la désindustrialisation. Ils connaissent le manque d'emplois stables, le sous-investissement dans les services publics, la stigmatisation des uns en « ploucs » et des autres en « racailles ». Ils partagent également des formes de sociabilité centrées sur des « solidarités à petit rayon » (2), peu mixtes, ainsi que, chez les garçons, un goût pour le football et le motocross. Bref, ils ont bien des raisons de parler d'une même voix, et le mouvement lycéen l'a rappelé avec puissance, détermination et enthousiasme.

Pour répondre à cette mobilisation inédite, le gouvernement a repris une méthode éprouvée depuis l'arrivée au pouvoir de M. Emmanuel Macron. Il l'a d'abord ignorée (le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray a attendu deux semaines avant de recevoir des représentants des lycéens). Puis il l'a réprimée, avant de tenter de la discréditer (les blocages ne seraient qu'une « manœuvre de La France insoumise et de ses proxys de l'ultragauche », selon Matignon) puis de la diviser, en distinguant les gentils manifestants et les méchants « casseurs », lesquels auraient transformé la protestation lycéenne en « mouvement de violences urbaines », d'après le premier ministre Sébastien Lecornu. Et bien sûr il a créé une plate-forme en ligne pour permettre aux élèves d'exprimer leurs doléances, selon un procédé déjà mis en œuvre en 2019 avec les « gilets jaunes » : offrir un exutoire numérique à la colère, pour mieux l'ignorer (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « « Civic tech », l'art de laisser causer »).

Le gouvernement pensait avoir réussi son coup. Il misait sur un échec de la mobilisation du 17 octobre, à l'appel des lycéens, des organisations étudiantes, des « gilets jaunes » et des syndicats, ne prévoyant que 150 000 à 200 000 participants. Ils furent quatre fois plus nombreux. En marge des cortèges massifs et pacifiques — pourtant soumis aux gaz lacrymogènes et aux charges policières aléatoires —, quelque trois mille commerces ont été dégradés ou dévalisés, des bâtiments publics incendiés.

Dès lors, le rouleau compresseur identitaire s'est remis en marche, écrasant les revendications des manifestants. Alors que l'on parlait de services publics, de salaires, d'inflation, de prix du carburant, le débat a rebasculé sur l'immigration, la délinquance, les banlieues… Ne voit-on pas, sur les vidéos circulant sur Internet, des jeunes à capuche ? « Ces pillards sont à une écrasante majorité des enfants de l'immigration qui, sans doute inconsciemment, reproduisent tout simplement les razzias de leurs ancêtres », en conclut la journaliste Élisabeth Lévy (Sud Radio, 19 octobre). M. Bardella fustige de même les « hordes déracinées de sauvages qui se trouvent de l'autre côté du périphérique et qui viennent dans les agglomérations et dans les grandes villes pour piller et exprimer un sentiment de revanche à l'égard de la France » (CNews, 19 octobre), tandis que M. Bruno Retailleau, candidat Les Républicains à la présidentielle, s'en prend aux « binationaux qui pillent, qui sont violents, qui agressent des gendarmes et des policiers », en proposant de les déchoir de la nationalité française — une idée également défendue par le président de Reconquête, M. Éric Zemmour. Au terme de cette semaine de déferlement raciste, un homme a pris un pistolet mitrailleur pour, selon ses mots, « venger les commerçants » vandalisés, en tirant à vue sur « des Noirs et des Arabes » à Trappes.

Nul ne connaît pourtant le profil des personnes impliquées dans ces émeutes. Et s'il s'avérait que les jeunes de banlieue étaient très nombreux parmi elles, cela ne suffirait pas à en faire un phénomène ethnique. Les événements survenus au Royaume-Uni à l'été 2011, à la suite de la mort de Mark Duggan, un jeune homme noir tué par la police à Londres, montrent en effet combien cette lecture peut être biaisée. En cinq jours, plus de 2 000 commerces furent alors dégradés ou pillés. « Ces émeutes avaient un caractère racial. Pourquoi nier ce fait ? », avait d'emblée acté une chroniqueuse du Telegraph (7 août 2011). « Sans la culture des gangs du Londres noir, aucune de ces émeutes n'aurait eu lieu », continuait un confrère du Daily Mirror (13 août 2011). Un an plus tard, un rapport du ministère de la justice révélait un tableau très différent. Parmi les 3 103 personnes jugées pour des troubles à l'ordre public, 41 % étaient blanches et 39 % étaient noires. Tout dépendait en fait de la ville concernée. À Birmingham, où la jeunesse populaire est majoritairement noire, les personnes arrêtées l'étaient aussi. À Liverpool ou à Manchester, où les milieux populaires comptent davantage de jeunes blancs, la tendance s'inversait. En d'autres termes, le profil des participants reflétait avant tout la composition de la jeunesse populaire locale (3). Quant à leurs motivations, un autre rapport a mis au jour un puissant effet d'opportunité et d'imitation, dans un contexte où la police ne semblait plus rien maîtriser, créant ainsi un sentiment d'impunité : « L'observateur curieux peut devenir un amateur de sensations fortes, ou l'amateur de sensations fortes, un opportuniste (4) ».

Par ailleurs, pendant des siècles, l'émeute, le soulèvement violent et spontané, a constitué le principal moyen de pression sur les pouvoirs en place — ce que l'historien Eric Hobsbawm a appelé la « négociation collective par l'émeute (5) ». Avec l'avènement de la société industrielle et l'essor des grandes organisations collectives (partis, syndicats, associations…), la grève s'est progressivement imposée comme le principal levier d'action du mouvement ouvrier. Mais, depuis les années 1980, l'affaiblissement de ces organisations, l'éclatement des collectifs de travail et les échecs répétés des modes d'action traditionnels ont contribué au retour de ce phénomène, où se conjuguent, en parallèle ou intrinsèquement, revendications et casse (6). Et cette dynamique s'est accélérée depuis la crise financière de 2008. Révolte contre l'austérité en Grèce (2010-2012), soulèvement contre le coût de la vie au Brésil (2013), en Bulgarie (2013), au Chili (2019), « gilets jaunes » (2018-2019) ou émeutes urbaines en France (2023)… Malgré des contextes différents, les mêmes scènes se répètent, avec des bâtiments publics attaqués, des commerces dégradés, des barricades, des affrontements avec la police, débordant les formes traditionnelles de la mobilisation politique. L'automne 2026 confirme cette tendance. Des émeutes de la jeunesse ont également éclaté en Italie, en Belgique et en Albanie, tandis que des mobilisations massives touchaient l'Espagne, le Portugal et la Grèce.

Par-delà les siècles et les frontières, l'histoire des révoltes rappelle un principe élémentaire : la violence sociale (pauvreté, racisme, exploitation…) peut produire, en retour, une violence chez ceux qui en sont victimes. Cette idée est d'ailleurs largement acceptée quand des populations se soulèvent au Sri Lanka ou à Madagascar. Ou quand des agriculteurs s'attaquent à la préfecture du Lot-et-Garonne, détruisent un bâtiment de la direction régionale de l'environnement à Carcassonne et vandalisent des magasins Leclerc ou des McDonald's — comme ce fut le cas en janvier 2024. Alors ministre de l'intérieur, M. Gérald Darmanin avait évoqué les « coups de sang légitimes de ceux qui ne gagnent pas beaucoup d'argent et qui travaillent très fort », en expliquant qu'« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » (TF1, 25 janvier 2024).

Les lycéens, les jeunes de banlieue ou les « gilets jaunes » n'ont pas droit à de tels égards. Il y a vingt ans, un homme politique de droite comme M. François Bayrou pouvait tout à fait déclarer, au sujet des révoltes urbaines de novembre-décembre 2005 : « Si l'on cherche l'origine de ce qui s'est passé, alors on la trouvera dans la manière dont on a laissé urbaniser la France en enfermant les pauvres avec les pauvres, en acceptant que se constituent des ghettos qui sont des ghettos de l'origine, des ghettos du chômage avec plus de 40 % dans certains quartiers, des ghettos où l'école est en situation difficile, où s'ajoutent les problèmes sociaux aux problèmes culturels (…). Les conséquences ont des causes. Ce sont les causes qu'il faut soigner (7). » En juillet 2023, le président Emmanuel Macron, moins porté à l'autocritique, n'avait vu dans les émeutes ayant suivi la mort de Nahel Merzouk que des « violences pures et injustifiables qui n'ont aucune légitimité ».

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Jérôme Lagarrigue. – « Red Mist » (Nuage rouge), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Qu'est-ce qui pousse une société à l'explosion ? Pourquoi certains en viennent à assaillir des bâtiments publics, des commerces ou des policiers ? Soulever ces questions expose à une chasse aux sorcières. « Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l'ordre (…), soit on est du côté des casseurs », a martelé le premier ministre Sébastien Lecornu au soir du 17 octobre. Le lendemain, M. François-Xavier Bellamy, le vice-président des Républicains, suggérait de jeter en prison M. Philippe Poutou, l'ancien porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), parce qu'il s'était déclaré « dans le camp des manifestants, des émeutiers, de la jeunesse révoltée, des opprimés et du désordre ». La France insoumise est quant à elle accusée par M. Lecornu de « fournir des excuses à ceux qui commettent » des violences, par Mme Marine Le Pen de « légitimer la violence en considérant l'ordre comme une oppression et le désordre comme un droit », par M. Gérard Larcher de diffuser « un discours de haine », le président du Sénat allant jusqu'à s'interroger sur la dissolution du parti.

Pendant une semaine, les responsables politiques se sont relayés sur les plateaux de télévision pour détailler leurs propositions. Certains, à l'image de M. Gabriel Attal, veulent bloquer l'accès aux réseaux sociaux pendant les manifestations et généraliser la surveillance faciale et algorithmique ; d'autres proposent de construire des milliers de places de prison sur le modèle du Salvador de M. Nayib Bukele, de retirer leurs prestations sociales aux familles de casseurs ou encore de durcir la justice des mineurs. Les autorités suivent docilement cette surenchère répressive. Pour les jeunes arrêtés, une justice expéditive est mise en place, à coups de comparutions immédiates qui ne laissent pas le temps aux accusés de préparer leur défense. Un lourd parfum de délation flotte même dans l'atmosphère quand la préfecture de police de Paris met en place une plate-forme sur laquelle les témoins des débordements peuvent transmettre leurs vidéos à la police. Et quand M. Darmanin, le ministre de la justice, déclare son souhait d'autoriser les parquets à prévenir les employeurs des personnes condamnées.

Des couvre-feux sont également instaurés dans plusieurs villes, sous l'œil vigilant de drones et d'hélicoptères, des rassemblements sont prohibés et, dans certains quartiers, il devient même interdit de se balader avec un sac à dos ou un couvre-chef. Le 24 octobre, jour de mobilisation nationale, la restriction des libertés publiques franchit un nouveau seuil. Sous couvert de prévenir les débordements, les manifestations sont interdites à Lyon, Nice, Montpellier, Rouen, Le Havre, Toulon… La SNCF supprime des trains pour empêcher certains manifestants de se rendre aux rassemblements, et des contrôles préventifs sont réalisés dans les gares et sur les routes. À Paris, l'armée est mobilisée pour encadrer les manifestants, de même que la brigade d'intervention régionale, le RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion) et le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).

Ainsi le pouvoir apeuré cherche-t-il à étouffer la contestation en ignorant ce qui la nourrit. Mais cela ne fonctionne plus. Le 24 octobre, la foule fut finalement aussi nombreuse que la semaine précédente, malgré les interdictions, les gaz lacrymogènes, le mauvais temps et les vacances scolaires. Après dix ans de présidence Macron, les raisons de la colère ne disparaîtront pas sous les coups de matraque. La France compte désormais près de dix millions de pauvres. sept millions d'adultes déclarent ne pas manger à leur faim. Depuis 2024, sous l'effet de l'inflation, un ménage de deux adultes et deux enfants a vu son budget annuel amputé de 1 200 euros en moyenne. La justice manque de juges, de greffiers, de procureurs ; l'école, d'enseignants, d'infirmières, de surveillants. À l'hôpital, les services d'urgences saturent, et environ 35 000 lits ont été supprimés en dix ans, tandis que les déserts médicaux continuent de s'étendre, y compris dans des centres-villes. Pompiers en grève, pénurie de logements sociaux, lignes ferroviaires supprimées, établissements pour personnes âgées en sous-effectif, prisons surpeuplées… La liste des problèmes est sans fin.

Face à cela, M. Macron et son gouvernement n'ont que l'austérité à la bouche. Les yeux rivés sur la dette et soumis au verdict des marchés, ils répètent que les caisses sont vides — sauf pour augmenter les dépenses militaires, construire des prisons et accorder des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux ménages aisés. Pourtant, comme le remarque l'économiste Thomas Piketty, si la dette publique est bien passée de 20 % du produit intérieur brut (PIB) en 1970 à 120 % aujourd'hui, les patrimoines privés ont bondi de 300 % à 600 % du PIB, avec une concentration extrême au sommet de la pyramide (8). En 2025, les dividendes versés aux actionnaires ont atteint le niveau record de 107 milliards d'euros, contre 46 milliards en 2017 (9). Or, plus l'épargne augmente, plus la dette gonfle. Mais s'attaquer aux plus fortunés, dont il espère peut-être qu'ils l'embaucheront bientôt, est inenvisageable pour M. Macron. Faute de s'y résoudre, le pouvoir s'enferme dans une équation dangereuse, où les raisons de se révolter s'accumulent tandis que la place laissée à la contestation se réduit.

La diversion identitaire d'une part, la répression et l'intimidation d'autre part ne sont pas parvenues à étouffer la volonté de nommer et défaire les injustices. À son arrivée au pouvoir en 2017, sous les applaudissements des classes dominantes occidentales, M. Macron s'était érigé en rempart contre la « tentation illibérale » qui gagnait, selon lui, du terrain dans plusieurs pays. Dix ans plus tard, le Rassemblement national se trouve aux portes du pouvoir. Désavoué trois fois par le suffrage universel depuis 2024, le président français n'hésite plus à remettre en cause le droit constitutionnel à manifester, rivalisant, en matière de répression de la contestation, avec la cheffe d'extrême droite du gouvernement italien, Mme Giorgia Meloni.

En faisant converger des jeunesses que tout semblait opposer, la révolte actuelle rappelle que rien n'est écrit d'avance. Son élan saisit en effet d'autres secteurs qui, chacun isolément, avait protesté en vain au cours des dernières décennies : fonctionnaires, « gilets jaunes », salariés du privé, retraités. Ironie des effets homogénéisateurs du néolibéralisme, la colère se propage hors des frontières où les mêmes causes produisent les mêmes effets. De plus en plus à l'étroit dans un corps électoral vieillissant, la jeunesse ouvre ainsi la voie au mouvement social européen dont rêvait le sociologue Pierre Bourdieu à la fin des années 1990 ; une démonstration que la fatalité recule quand les luttes convergent.

Voir en ligne : /2026/11/BREVILLE/70140

(1) Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, Paris, 2014 ; Salomé Berlioux, Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier, « Jeunes des villes, jeunes des champs : la lutte des classes n'est pas finie », rapport pour la fondation Jean-Jaurès, 20 novembre 2019 ; Benoît Bréville et Pierre Rimbert, « Une gauche assise à la droite du peuple », Le Monde diplomatique, mars 2015.

(2) Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, Paris, 2019. Cf. aussi Julian Mischi, Rural, Anamosa, Paris, 2026.

(3) « Statistical bulletin on the public disorder of 6th-9th August 2011 », ministère de la justice, Londres, 13 septembre 2012.

(4) Gareth Morell, Sara Scott, Di McNeish et Stephen Webster, « The August riots in England. Understanding the involvement of young people » (PDF), National Centre for Social Research, Londres, octobre 2011.

(5) Eric Hobsbawm, « The machine breakers », Past & Present, n° 1, Oxford, février 1952. Voir la traduction parue dans le supplément 2006-4bis de la Revue d'histoire moderne et contemporaine.

(6) Joshua Clover, Riot. Strike. Riot. The New Era of Uprisings, Verso, Londres, 2016.

(7) Discours à Nîmes, 30 mars 2007.

(8) Thomas Piketty, « Lycéens, étudiants : le crépuscule du macronisme », blog de Thomas Piketty, 20 octobre 2026.

(9) « Dividendes et rachats d'actions au sein du CAC 40 en 2025 », La Lettre Vernimmen, n° 233, janvier 2026.

Geopolítica, o domínio confiscado

Formados nas mesmas escolas, habituados aos círculos do poder, jornalistas e especialistas propagam uma leitura maniqueísta dos grandes acontecimentos internacionais, sem deixarem qualquer espaço para vozes discordantes. Felizmente, existe agora uma ferramenta para resistir ao espírito da época: o nosso «Manual de autodefesa intelectual» dedicado à geopolítica. Em 30 de abril de 1998, George Kennan, inspirador da doutrina da contenção da União Soviética no início da Guerra Fria, solta um (…)

- 2026/10

Lycéens contre le tri sélectif

Le monde de l'éducation aura vécu une fin d'année agitée. À la protestation contre la hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers non européens s'est greffée une mobilisation lycéenne inédite, apparue dans la France périurbaine.

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François Bard. – « Le Complot », 2017
© ADAGP, Paris, 2019 - Galerie Olivier Waltman, Paris, Londres, Miami

Un courriel suffit parfois pour saisir l'affolement d'un ministère en butte à la contestation. Ce 12 décembre, voilà deux semaines que l'agitation se répand dans les lycées français. Un directeur des services de l'éducation nationale écrit aux chefs d'établissement de son académie : « Afin d'éviter que ne s'installent chez nos élèves et leurs parents des éléments d'information relatifs à la réforme du lycée et du baccalauréat tronqués, incomplets, voire fallacieux, je vous demanderai de bien vouloir veiller à ce que nos établissements ne puissent accueillir des temps de réunion communs entre enseignants, parents d'élèves et élèves (1). » Interdire la discussion pour étouffer l'opposition : cette méthode illustre le pouvoir démesuré gagné par les proviseurs, devenus « managers de la République (2) », au détriment des enseignants — une évolution que la réforme du lycée et de l'accès à l'enseignement supérieur ne fera qu'amplifier.

Tout a commencé le 30 novembre, à l'appel de l'Union nationale lycéenne (UNL). Souhaitant faire savoir que « la jeunesse aussi est en colère », le syndicat a exhorté les élèves à bloquer leurs établissements pour dénoncer, pêle-mêle, le lycée à la carte, la sélection à l'université, les suppressions de postes, la réduction des enseignements généraux dans les filières professionnelles, mais aussi la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG), la réforme de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), le service national universel… Au printemps dernier, l'UNL avait échoué à mobiliser contre Parcoursup, la nouvelle plate-forme d'inscription en ligne dans l'enseignement supérieur. Les problèmes soulevés par le syndicat demeuraient abstraits aux yeux de nombreux élèves ; les organisations d'enseignants, dont l'engagement aux côtés des lycéens joue souvent un rôle moteur, étaient divisées. Quelques mois plus tard, une génération de bacheliers a essuyé les plâtres, et l'histoire va se dérouler autrement.

Au jour dit, plus de cent lycées sont totalement bloqués. Non pas dans les grands centres urbains, comme il est de coutume dans ce type de mouvement, mais dans des zones rurales et périurbaines, dans des villes petites et moyennes — à Gien, Ingré, Laval, Beaugency, Pithiviers, Saint-Priest, Givors, Neuville-sur-Saône, Guérande, Tours, Sète, Vitré, Blagnac… La protestation continue les jours suivants et s'étend bientôt aux banlieues populaires et aux grandes métropoles. Le 11 décembre, plus de 450 établissements sont bloqués ou fortement perturbés ; des manifestations rassemblent des milliers d'élèves.

Le souvenir de la désastreuse première campagne Parcoursup

Cette cartographie particulière ne s'explique pas seulement par l'effet d'entraînement du mouvement des « gilets jaunes ». Les territoires périurbains pourraient être les premiers à pâtir des réformes en cours. Celle du lycée prévoit de substituer aux filières actuelles (scientifique, littéraire…) un système « à la carte », où les élèves pourront choisir entre douze « enseignements de spécialité » selon le parcours qu'ils veulent suivre à l'université. Si plusieurs enseignements (mathématiques, histoire-géographie, physique-chimie…) seront a priori disponibles partout, d'autres (numérique et sciences informatiques, sciences de l'ingénieur, arts…) ne le seront que dans certains établissements — la décision appartient aux rectorats, après demande des proviseurs —, au risque de créer une logique de spécialisation. Pour les élèves des grandes villes, celle-ci sera peu préjudiciable : il y aura bien, dans les environs, un établissement proposant le bon cocktail. Mais, dans les petites villes, les lycéens devront-ils renoncer à la formation de leur choix ? Ou parcourir des dizaines de kilomètres ?

À cette crainte s'ajoute le souvenir de la désastreuse première campagne Parcoursup : des dossiers d'inscription pléthoriques, des listes d'attente interminables, l'angoisse des réponses négatives, l'opacité de la procédure… Tout le monde connaît quelqu'un qui voulait s'inscrire dans une discipline mais s'est retrouvé dans une autre ; ou qui a pu rejoindre la filière désirée, mais à trois cents kilomètres de chez lui. Lors de sa conférence de presse de rentrée, la ministre de l'enseignement supérieur, Mme Frédérique Vidal, avait minimisé ces difficultés. Selon elle, Parcoursup a été une « vraie réussite » qui, loin d'avoir instauré la sélection, a « favorisé la démocratisation de l'enseignement supérieur », tous les candidats ayant reçu des propositions « au plus près de leurs vœux ».

En réalité, il est très difficile de mesurer le niveau de satisfaction des élèves, un élément rarement pris en compte dans le discours institutionnel — sans même parler de leur niveau d'anxiété. Chaque candidat de terminale était invité, en mars, à émettre dix vœux, sans les hiérarchiser (3). On pouvait donc « accepter une proposition d'admission », mais par défaut, car on jugeait sa place trop incertaine sur la liste d'attente de la filière désirée. Parmi les 583 000 candidats ayant accepté une proposition (sur 812 000 inscrits en mars 2018), plus de 71 000 conservaient à la fin de la procédure principale (le 5 septembre) d'autres vœux en attente ; on peut supposer qu'ils espéraient mieux (4). À ces insatisfaits il faut ajouter près de 40 000 « inactifs » — les radiés du système, restés trop longtemps passifs — et les quelque 180 000 candidats ayant « quitté la procédure ». Soit parce qu'ils n'ont pas obtenu le baccalauréat (la moitié), soit parce qu'ils ont disparu des radars. Ont-ils renoncé aux études supérieures ? Se sont-ils inscrits dans un établissement privé ? Le ministère ne donne aucun détail. Mais nombre d'écoles privées se sont félicitées d'une explosion des demandes.

L'angoisse générée par Parcoursup a particulièrement frappé les élèves des établissements accueillant une population défavorisée, où les premiers résultats ont fait l'effet d'une douche froide. À Nanterre, 76 % des élèves d'une classe de filière littéraire n'ont alors eu que des réponses négatives ou « en attente ». La proportion s'élevait à 82 % dans une terminale technologique de Beauvais, et même à 92 % dans une classe technologique d'Asnières-sur-Seine (5). En moyenne, 71 % des élèves de série générale ont reçu une réponse positive dès le premier jour, contre 50 % dans les séries technologiques et 45 % dans les séries professionnelles (6). Si ces résultats ne valaient pas rejet définitif, ils furent source de frustration et de découragement pour de nombreux élèves, poussés à sauter sur le premier accord en sous-estimant leurs chances d'obtenir mieux. Parcoursup a ainsi pénalisé les bacheliers des filières professionnelles, dont les inscriptions à l'université ont chuté de 13,7 % entre 2017 et 2018. « Nous ferons en sorte que l'on arrête, par exemple, de faire croire à tout le monde que l'université est la solution pour tout le monde », avait annoncé le président Emmanuel Macron peu après son élection. En ce sens, la plate-forme a effectivement été une « vraie réussite ».

La gestion du temps s'est imposée comme un critère central de l'accès à l'enseignement supérieur. En 2018, la procédure s'étalait sur près de neuf mois, de janvier à septembre. Pendant l'été, environ 66 000 candidats se trouvaient toujours sur liste d'attente. Cela a désorganisé les filières du supérieur, qui se voyaient dans l'impossibilité de dresser la liste de leurs inscrits, et retardé l'accès au logement des étudiants : difficile de postuler pour une place dans une résidence universitaire sans connaître son lieu d'études… « La durée de la procédure a entretenu un sentiment d'insécurité », a reconnu Mme Vidal, qui a décidé d'écourter l'anxiété de deux mois pour la session 2019.

L'élève devient le produit d'une série d'opérations qu'il ne contrôle pas

Cet ajustement n'est pas seulement technique. Le dispositif Parcoursup saucissonne le jugement scolaire — le processus de classement, d'appréciation, de notation des élèves — en une suite de phases auxquelles le lycéen doit se conformer. Il structure l'orientation et la candidature selon un parcours linéaire qui ne souffre aucun accroc : de décembre à avril, l'information et la formulation des vœux ; d'avril à mai, l'attente des résultats ; de mai à juillet, le choix. La plate-forme s'impose ainsi comme un levier proprement « disciplinaire », au sens où elle contraint chaque famille et chaque élève à des cycles et à des tâches ritualisées face auxquels tous ne sont pas égaux : aller chercher l'information sur les filières, préparer les lettres de motivation… Pendant de longs mois, le lycéen devient le produit d'une série d'opérations de tri, de classement et de calcul qu'il ne contrôle pas. Son avenir se joue à coups d'algorithmes fondés sur des critères dont il ne connaît rien, ou presque.

Dans un tel système, le droit à l'erreur ou le droit de « ne pas savoir quoi faire » n'existe pas. Tout déraillement, tout ralentissement est sanctionné par un rappel à l'ordre. On pense aux mises en garde adressées par l'administration aux lycéens demeurant « en attente » d'une réponse alors qu'une formation leur avait déjà donné un accord. « On encourage tous ceux qui ont eu une proposition à aller s'inscrire », n'a cessé de répéter le ministère. Pour faire plier les hésitants, les règles ont même changé en cours de route. À partir de juillet, les inscrits n'avaient plus que trois jours pour confirmer un vœu, faute de quoi toutes les propositions étaient annulées. Ces candidats indécis espéraient sans doute une meilleure proposition, mais on les accusait de ne pas libérer les places assez vite. Ils étaient rendus responsables non seulement de leur propre attente, mais aussi de celle des autres.

Traditionnellement, les sociologues considèrent que la légitimité du jugement scolaire relève de l'organisation de sa procédure. Son caractère acceptable dépend de la transparence des critères, de l'équité de leur usage, mais aussi de la publication des résultats dans un délai raisonnable. Or les élèves des filières professionnelles, souvent issus des milieux populaires, ont patienté en moyenne dix-sept jours pour recevoir une première réponse positive, contre quatre pour les titulaires d'un bac général. L'attente est devenue le reflet des inégalités sociales, incarnant et redoublant la violence du classement.

Avec Parcoursup, des dizaines de milliers de jeunes sont restés dans l'incertitude durant des mois, pour des raisons qui leur paraissaient obscures et parfois injustes. En procédant ainsi, l'institution les a poussés à perdre confiance en eux, mais également à douter du système scolaire, social et politique qui produit le classement — un constat également valable pour l'enseignant qui prépare l'élève et pour la famille qui l'accompagne. Voilà, pour le moment, le principal acquis des réformes éducatives de la présidence de M. Macron.

Voir en ligne : /2019/01/ALLOUCH/59445

(1) Courriel révélé par le Syndicat national des enseignements de second degré (SNES).

(2) Anne Barrère, Sociologie des chefs d'établissement. Les managers de la République, Presses universitaires de France, coll. « Éducation et société », Paris, 2013.

(3) Lire « Les étudiants livrés au marché de l'anxiété », Le Monde diplomatique, avril 2018.

(4) Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, « Tableaux de bord Parcoursup », « Parcoursup 2018 : propositions d'admission dans l'enseignement supérieur et réponses des bacheliers », note Flash no 17, Paris, octobre 2018, et « Inscription de nouveaux bacheliers entrant en première année à l'université en 2018-2019 », note Flash no 20, novembre 2018.

(6) Lire Jean-Michel Dumay, « Les lycées professionnels, parents pauvres de l'éducation », Le Monde diplomatique, mars 2018.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mars 2019.

Géopolitique, le domaine confisqué

Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l'air du temps : notre « Manuel d'autodéfense intellectuelle » consacré à la géopolitique.

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Pages du Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique, disponible chez les marchands de journaux, sur notre boutique en ligne et en version électronique dans notre application mobile. Le sommaire est consultable ici.

Le 30 avril 1998, George Kennan, inspirateur de la doctrine de l'endiguement de l'Union soviétique au début de la guerre froide, pousse un soupir de colère mêlée de désespoir. Le Sénat américain vient de ratifier l'extension de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) à trois anciens pays du bloc de l'Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. L'année précédente, Kennan avait pourtant prévenu qu'une telle décision serait « la plus funeste erreur de la politique américaine de toute l'ère post-guerre froide (1) ». À présent, il fulmine : « Les Russes vont progressivement réagir de manière franchement négative, et cela aura des conséquences sur leurs politiques. » Premier directeur des affaires politiques du département d'État, auteur d'un article fameux dans la revue Foreign Affairs recommandant d'« opposer aux Russes une force de résistance inaltérable partout où ils commencent à empiéter sur les intérêts » des États-Unis (2), Kennan estime désormais que l'Occident, victorieux de la guerre froide, dilapide la possibilité d'une paix durable par son agressivité réflexe. « J'ai été particulièrement gêné par les références à la Russie comme un pays mourant d'envie d'attaquer l'Europe occidentale. Les gens ne comprennent-ils pas ? Pendant la guerre froide, nos différends concernaient le régime communiste soviétique. Et aujourd'hui nous tournons le dos à ceux-là mêmes qui ont mené la plus grande révolution sans effusion de sang de l'histoire pour renverser ce régime (3). »

L'avertissement est resté lettre morte. Comme l'avait suggéré Kennan, les Russes ont réagi de manière « franchement négative » et envahi l'Ukraine pour, disent-ils, empêcher l'intégration de Kiev à l'OTAN. En réinscrivant ce sujet à l'ordre du jour en 2008, puis plus directement encore en 2020-2021, les membres de l'Alliance atlantique savaient qu'il s'agissait pour Moscou d'un casus belli, comme l'a d'ailleurs reconnu l'ex-chancelière allemande Angela Merkel dans ses Mémoires (4). Après quatre ans et demi d'un conflit sanglant, la Russie a vraisemblablement réussi à écarter cette possibilité d'une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, mais au prix d'un triple échec, militaire (son offensive initiale s'est enlisée), stratégique (la Finlande et la Suède ont rejoint l'Alliance en 2023 et 2024), géopolitique (Moscou a accru sa dépendance à Pékin). Placé sous perfusion économique et militaire occidentale, Kiev a, de son côté, perdu malgré une résistance acharnée 20 % de son territoire, des centaines de milliers de jeunes tués ou blessés au combat, une part significative de sa population exilée ou restée sur les territoires conquis, et nombre de ses infrastructures. Si les conflits au Proche-Orient ont profité à la Russie en détournant l'attention internationale et les munitions sol-air, aucune évolution décisive n'a bouleversé la ligne de front.

À mesure que l'impasse inspire aux acteurs la nécessité d'un arrêt des hostilités, l'Union européenne et ses États membres les plus engagés aux côtés de Kiev voient s'approcher des jours sombres. Le président américain Donald Trump, désireux d'imposer une paix qui refléterait le rapport de forces militaire sur le terrain et d'en faire payer le coût à ses « alliés », qu'il traite avec mépris, laisse Bruxelles face à un choix épineux. Prendre la place de Washington dans la confrontation avec Moscou, accentuer le soutien militaire et financier à Kiev et risquer alors une guerre ouverte. Ou accepter de négocier la paix et se dédire des serments imprudemment claironnés face aux médias sur la nécessité de gagner « une guerre existentielle pour notre Europe et pour la France », de « mettre le régime russe en échec », selon les termes de M. Emmanuel Macron (France 2, 14 mars 2024). Comme sur nombre de sujets cruciaux, Bruxelles bombe le torse en se préparant à la bérézina.

Faire passer la pilule

Car, depuis le retour de M. Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les exécutifs européens les plus bellicistes — États baltes, France, Allemagne, Pologne… —, épaulés par la Commission européenne, ont réorienté la politique de l'Union vers un unique objectif à court terme : infliger à Moscou une défaite sur le terrain ukrainien. Initialement promue comme l'enfant de la paix et du marché, l'Europe redéfinit désormais son identité autour du combat des démocraties libérales contre les régimes autoritaires. Son industrie, qui ambitionnait à la fin des années 1990 de rattraper la Silicon Valley dans la course à « l'économie de la connaissance », se reconvertit dans la production de missiles intercepteurs, de chars et de drones. Sa stratégie, naguère axée sur l'idée de puissance d'équilibre teintée d'un occidentalisme tempéré, se recentre sur l'exigence d'opposer un contrefort militaire et moral à la menace russe. Sans qu'aucun dirigeant ait reçu de mandat populaire en ce sens, les gouvernements européens ont agi face à M. Trump contre leurs propres intérêts nationaux afin de ménager temporairement les humeurs du président américain, peu sensible au sort de Kiev : acceptation du chantage sur les tarifs douaniers, absence de condamnation des violations américaines du droit international à Gaza (projet de Riviera), impassibilité face à l'enlèvement du président vénézuélien, soutien initial aux attaques israélo-américaines en Iran… Enfin, l'Union européenne et plusieurs de ses États membres ont adapté leurs politiques financières et budgétaires afin de soutenir le poids des dépenses guerrières et des aides à l'Ukraine — 220 milliards d'euros depuis 2022 (5).

Comment penser une paix et les concessions qu'elle implique lorsqu'on a gagé son avenir sur une victoire totale de Kiev ? Un cycle infernal s'enclenche : pour aiguillonner l'optimisme et la générosité de ses donateurs européens, l'Ukraine multiplie les audaces militaires, comme les bombardements d'infrastructures en profondeur sur le territoire russe, tout en sachant que son adversaire répliquera avec des moyens très supérieurs. Les médias occidentaux répercutent chacun de ces succès avec des râles de bonheur, en exagèrent la portée et alimentent l'idée que Kiev, s'il est suffisamment soutenu, pourrait gagner la guerre.

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Les extraits de cartes de cette double page proviennent du Manuel d'autodéfense intellectuelle - Géopolitique. Vous les y retrouverez entières.

Quand les dommages infligés par les projectiles russes asphyxient la capitale ukrainienne, le président Volodymyr Zelensky réclame une nouvelle tranche d'aide (27 milliards de dollars demandés le mois dernier) (6) et les commentateurs européens embrayent pour faire passer la pilule sur l'imminence et la gravité de la menace russe. De Varsovie à Rome, de Tallinn à Athènes, la vie de centaines de millions d'individus bat désormais au rythme des informations souvent alarmistes sur les sabotages russes, et des coupes concomitantes dans les services sociaux, sanitaires et éducatifs : la prodigalité martiale appelle l'austérité sociale. A contrario, sur la balance des préoccupations morales européennes, le sort des Palestiniens de Gaza pèse moins qu'une plume.

Un fait majeur tient à ce qu'aucune de ces transformations qui engagent la sécurité du continent et le destin de ses habitants n'a été soumise au suffrage universel ni même ouverte au débat public. La guerre et sa préparation, les relations internationales et la géopolitique : domaines réservés ! Ou plutôt : domaines confisqués — soustraits à l'examen démocratique par une coterie d'experts autoentrepreneurs, de généraux retraités réengagés sur les plateaux de télévision, d'ex-diplomates reconvertis en influenceurs de réseaux sociaux, de journalistes et d'éditorialistes qui rivalisent à qui présentera avec le plus d'emphase la guerre comme nécessaire. Tout en s'employant à marginaliser ou à bannir les infidèles à la nouvelle foi néoconservatrice européenne.

Dans les démocraties libérales, la mise au pas de l'information internationale prend plusieurs formes. Celle, d'abord, d'un combat paradoxal contre les fake news, entendues comme toute information qui contredit le discours occidental. Évoquant l'Ukraine un mois avant son invasion par Moscou, le New York Times jugeait ainsi que la désinformation ne se résumait pas seulement à l'énoncé d'assertions fausses, mais aussi à des affirmations « vraies mais sans lien direct avec le sujet » (25 janvier 2022). Ainsi, rappeler l'hostilité de Kennan à l'élargissement de l'OTAN, les ingérences occidentales en Ukraine pour installer au pouvoir des gouvernements « amis », l'influence d'éléments d'extrême droite ou néonazis dans l'armée ukrainienne, etc., relèverait désormais de la désinformation puisque ces trois faits, quoique vrais et démontrables, ne présentent pas de lien direct avec la propagande euroatlantique et semblent appuyer celle du Kremlin. Ironie du journalisme d'état-major : chacun d'entre eux avait fait l'objet d'articles détaillés dans… le New York Times.

Dès lors, le président ukrainien n'a pas tort d'estimer que « le meilleur moyen de convaincre les gouvernements occidentaux qu'ils font le bon choix [en livrant des armes à l'Ukraine] est de faire pression sur eux via les médias (7) ».

L'information sur les conflits en cours souffre également de son confinement institutionnel : du ministère des affaires étrangères français — où les jeunes loups néoconservateurs ont depuis la présidence de M. Nicolas Sarkozy largement remplacé les derniers grognards gaullistes (8) — aux cercles de réflexion stratégiques et géopolitiques subventionnés par l'État, l'analyse de la guerre russo-ukrainienne et de celles au Proche-Orient converge vers une pensée unique qui rappelle celle des commentateurs libéraux des années 1990 béats face à la mondialisation. Les nouveaux acteurs de ce petit jeu ne risquent pas de tirer un coup de pistolet pendant la messe. Nouvelle coqueluche des médias centristes, Le Grand Continent, site et revue fondés en 2019 à l'École normale supérieure (ENS), professe un macronisme europhile et russophobe attentif à la menace populiste — une version élégante et polyphonique des chroniques géopolitiques de France Inter. De son côté, Sciences Po, remise au pas de l'oie par son directeur Luis Vassy, ancien chef de cabinet du ministre des affaires étrangères macroniste Stéphane Séjourné, ambitionne tout à la fois de lancer un institut de stratégie, le Centre for Global Security and Governance (ici, on parle la langue des maîtres), calqué sur les approches américaines, et d'installer un campus à Bruxelles où sera inculquée (toujours en anglais) une vision eurocentrée en rupture avec les approches critiques. Le pluralisme se déploie dans l'espace, aussi épais qu'une feuille de papier à cigarettes, qui sépare ces deux institutions.

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Olivier Donnars. – De la série « R.I.P. (Rest in Pieces) » (Repose en pièces), salon de l'armement du Bourget, 2025
© Olivier Donnars/Agence Le Pictorium

De ces pépinières percole un troisième élément du quadrillage de l'information internationale : les directions des médias traditionnels, leurs éditorialistes et leurs invités. Les premières façonnent une représentation mutilée des relations internationales, concentrée autour de thèmes obsessionnels comme actuellement la menace russe et les errements de M. Trump qui empêcheraient de la conjurer. Très suivie par les enseignants, l'émission de France 5 « C dans l'air » illustre bien cette vision du monde. Sur les cinquante-trois derniers épisodes diffusés du 29 juin au 14 septembre 2026, trente-quatre étaient consacrés à l'actualité internationale, dont quinze aux vilenies du président Vladimir Poutine ou à l'affrontement Russie-OTAN, et dix-neuf à celles de son homologue américain. M. Benyamin Netanyahou n'apparaît pas au sommaire, pas plus que Gaza, la Cisjordanie, l'Afrique, l'Amérique latine…

À cheval entre universités, chancelleries, groupes de réflexion et chaînes d'information, le milieu des experts en géopolitique fonctionne en vase clos. Une fois l'ancien chroniqueur géopolitique de France Inter devenu eurodéputé macroniste, son successeur, par ailleurs président de Reporters sans frontières et éditorialiste au Nouvel Obs, a admis avoir lui aussi « voté Macron au premier et au deuxième tour » (9). Le statut convoité d'intervenant permanent suppose de cocher trois cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Sitôt ces gages donnés, de préférence avec l'aplomb et la gravité d'un évêque, les clients se précipitent. L'essayiste pro-israélien Frédéric Encel intervient par exemple sur TF1, LCI, France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la Radio télévision suisse (RTS), mais aussi dans Libération, Marianne, Le Figaro, L'Express, Sud-Ouest, La Voix du Nord (10). En cas d'indisponibilité, les rédactions se rabattent sur un clone (Dominique Reynié, Nicolas Tenzer, etc.) ou sur les éditorialistes néoconservatrices Sylvie Kauffmann (Le Monde), Laure Mandeville et Isabelle Lasserre (Le Figaro). De temps à autre, de nouvelles têtes rajeunissent la troupe : Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, au pôle intello-macroniste ; Aurélien Duchêne au pôle néoconservateur radical.

À l'horizon, cet aréopage ne distingue qu'une issue : la guerre. Quand un invité politique de BFM TV comme M. Fabien Roussel suggère qu'il serait plus opportun de construire des hôpitaux et des écoles que des bombes, la présentatrice Apolline de Malherbe réplique aussitôt : « Et si les bombes tombent sur nos hôpitaux et nos écoles ? » (16 septembre 2026)… « Il n'y a d'autre option pour nous, et j'en suis navré, que la guerre », assène Pierre Servent, éditorialiste géopolitique de LCI (26 février 2026). Le déraillement d'un transport express régional (TER) entre les gares de Tourville et d'Elbeuf-Saint-Aubin (Seine-Maritime), un drone en panne ou un graffiti suspect suffit pour qu'une nuée d'« experts » se ruent sur X : « Il faut le dire avec gravité mais avec fermeté, nous sommes en guerre avec la Russie » (Cyprien Ronze-Spilliaert, 15 septembre 2026). Avec sa soudaine inclination pour la paix en Ukraine et sa passion pour Xenia Fedorova, CNews/Europe 1 ne propose pas une approche « non alignée », mais une autre modalité du même alignement : si les médias du milliardaire Vincent Bolloré admirent l'oligarchie conservatrice et religieuse sur laquelle le président russe assoit son pouvoir, la montée en puissance d'États du Sud, l'épuisement de l'Occident et l'affaiblissement de l'axe américano-israélien au Proche-Orient les révulsent.

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Trente-cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la première guerre du Golfe (1990-1991), le débat public sur la politique étrangère française connaît paradoxalement sa grande glaciation. Cette confiscation reflète la peur d'exécutifs contestés, tant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne qu'à Bruxelles, et qui cherchent dans la mobilisation contre un ennemi extérieur la source d'une cohésion que leur action politique contredit. Mais l'infantilisation des populations à qui l'État et les médias de cour prétendent dire quoi penser, qui écouter, qui censurer, a-t-elle la moindre chance de rétablir l'ordre quand quiconque peut accéder en ligne ou en librairies à des points de vue différents ?

En France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions d'Emmanuel Todd, de Pascal Boniface ou de John Mearsheimer suscite un vif intérêt. Seront-elles bientôt proscrites — ou sanctionnées, au nom de la « lutte » contre ceux qui « méprisent nos valeurs et veulent briser l'unité européenne » menée par Mme Ursula von der Leyen (11) ? Version actualisée de l'Inquisition, les campagnes de rectification idéologique lancées par l'Union européenne sous des appellations orwelliennes (« bouclier européen de la démocratie ») au prétexte de combattre la désinformation traduisent la décomposition du modèle libéral des Lumières. La démocratie représentative postulait que des citoyens instruits et informés forgeraient rationnellement leurs jugements et feraient leur miel de la liberté d'opinion. Deux siècles plus tard, les dirigeants se réinventent en directeurs de conscience, voire en inquisiteurs. Et, comme au temps des chaires à prêches, sermonnent des masses qu'ils jugent vulnérables, immatures, influençables, et toujours enclines à céder aux mauvaises pensées.

Pour préserver la paix

Afin de briser l'encerclement idéologique en matière de politique étrangère et le paternalisme, Le Monde diplomatique publie un Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique. Il ne s'agit pas de prendre le contre-pied du dogme, mais de permettre à chacun de s'équiper intellectuellement pour former sa propre opinion, loin des leçons de morale et des credo. Plus encore que l'économie, les questions de politique étrangère impressionnent et paraissent réservées à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » Si le catéchisme néolibéral des années 1980-1990 a nourri un puissant mouvement international de contestation, l'altermondialisme, l'évangile guerrier des néoconservateurs européens n'a pas encore heurté pareil obstacle. Or deux facteurs cruciaux concourent à faire de la paix et de la coopération internationale, plutôt que du réarmement et de la guerre, l'approche la plus réaliste de notre époque : l'échec des conflits armés pour ceux qui les provoquent, d'une part ; la menace d'un anéantissement de la planète par le réchauffement climatique, une escalade nucléaire ou l'intelligence artificielle (IA), d'autre part.

En Ukraine, à Gaza, en Iran ou au Liban, des États envahissent, bombardent, menacent, sous le regard d'un droit international et d'institutions créés pour préserver la paix mais incapables de les en empêcher. Les règles communes censées contenir la puissance des États cèdent les unes après les autres devant la logique du rapport de forces.

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Luigi Serafini. – Image extraite du « Codex seraphinianus », 1981
© Luigi Serafini

L'histoire a pourtant montré que la guerre paie rarement, et les États-Unis en savent quelque chose. À l'exception de la guerre du Golfe, leurs grandes interventions militaires ont presque toujours tourné au fiasco. Au Vietnam, où 58 000 soldats américains et entre 2 et 3 millions de Vietnamiens ont péri, les États-Unis ont fini par se retirer après huit années de conflit. Deux ans plus tard, en 1975, les communistes prenaient Saïgon, ce que Washington voulait précisément empêcher en intervenant. Vingt ans d'engagement armé et d'occupation n'auront pas non plus suffi à stabiliser l'Afghanistan. En 2021, les troupes américaines sont parties dans le chaos, et les talibans ont repris le pouvoir — facture : 2 300 milliards de dollars, en incluant les surcoûts de guerre, les soins aux vétérans et les intérêts de la dette (12). Et le bilan n'est guère plus reluisant en Irak. Lancée en 2003 sur la base d'affirmations mensongères concernant l'existence d'armes de destruction massive, l'invasion a contribué à la déstabilisation durable du Proche-Orient et à l'essor de l'Organisation de l'État islamique (OEI), que les Américains ont ensuite combattue en Syrie — coût des deux opérations : 2 900 milliards de dollars.

D'autres puissances ont subi pareilles déconvenues. En Libye, l'intervention occidentale de 2011 a bien fait tomber Mouammar Kadhafi, mais le pays plongeait quelques années plus tard dans la guerre civile. Au Mali, l'armée française s'est révélée incapable de stopper l'expansion djihadiste, malgré neuf ans (2013-2022) de déploiement dans la zone sahélo-saharienne. L'Union soviétique avait connu un destin similaire en Afghanistan. Après plus de neuf années de guerre, elle retirait ses troupes en 1989 sans avoir vaincu la rébellion. L'enlisement russe en Ukraine illustre encore aujourd'hui ce paradoxe. La guerre se retourne souvent contre ceux qui la déclenchent : elle coûte des fortunes et ternit durablement la réputation internationale de l'agresseur.

Aucun de ces constats ne freine le retour de la force. Partout, les États brandissent la puissance militaire pour défendre leurs intérêts. Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, soit une onzième année d'affilée de hausse et le niveau le plus élevé jamais enregistré. L'Europe a vu ses dépenses militaires bondir de 14 % en un an, à 864 milliards de dollars : + 24 % pour l'Allemagne, + 50 % pour l'Espagne. Trois pays — États-Unis, Chine, Russie — concentrent désormais plus de la moitié de cet effort planétaire.

Cette conflictualité croissante surprend car les grandes puissances ne sont plus engagées, comme au siècle dernier, dans un affrontement existentiel visant à imposer au monde un modèle plutôt qu'un autre. Ni la Chine ni la Russie ne proposent aujourd'hui de projet idéologique alternatif à l'ordre existant. Capitalistes, oligarchiques et extractivistes, elles s'intègrent pleinement à l'architecture économique mondiale héritée de l'après-guerre. Et, si l'extrême droite progresse dans de nombreux pays, son nationalisme ne s'accompagne pas, à ce jour, des ambitions expansionnistes qui caractérisaient les grandes puissances du XXe siècle. Le Rassemblement national (RN) ne revendique pas la Sarre, pas plus que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ne lorgne la Lorraine. « On est chez nous » : leur horizon est national, pas impérial.

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Plus fondamentalement, les grands défis du XXIe siècle exigent ce que la politique de puissance empêche : la coopération. Le réchauffement ne peut être maîtrisé que par des engagements réciproques, des mécanismes de contrôle, des normes communes, une coordination internationale et des transferts financiers, soit à peu près l'inverse de la logique de rivalité qui prévaut aujourd'hui. L'IA ouvre des perspectives analogues. L'automatisation des décisions militaires charrie des risques d'erreur, d'escalade et de perte de contrôle. À mesure qu'elle s'installe dans la vie économique et sociale, l'IA pose partout les mêmes questions : jusqu'où déléguer aux machines ? Comment protéger les individus ? Là encore, aucun pays ne peut, à lui seul, fixer les règles d'une technologie dont les effets débordent largement les frontières.

Après les deux guerres mondiales, les grandes puissances ont su s'entendre, malgré leurs divergences, pour bâtir un ordre international commun et créer des institutions destinées à préserver la paix. Elles avaient compris que leur sécurité passait aussi par des règles et des mécanismes partagés. Leurs dirigeants devraient aujourd'hui parler de diplomatie et de désescalade ; ils privilégient le réarmement et les déclarations martiales.

La géopolitique contemporaine sait fort bien décrire les nouvelles formes de conflictualité, et les revues spécialisées regorgent d'analyses raffinées sur les guerres hybrides, informationnelles ou économiques, sur les cyberconflits ou la compétition technologique. Mais où sont les travaux sur les conditions de la paix, la coexistence stable d'intérêts différents, les mécanismes de confiance ou les moyens d'empêcher qu'une crise locale ne dégénère en affrontement entre grandes puissances ?

Une autre géopolitique est possible.

Voir en ligne : /2026/10/BREVILLE/70106

(1) « A fateful error », The New York Times, 5 février 1997.

(2) X (George F. Kennan), « The sources of Soviet conduct », Foreign Affairs, New York, juillet 1947.

(3) Thomas L. Friedman, « Foreign Affairs ; Now a word from X », The New York Times, 2 mai 1998.

(4) Angela Merkel, Liberté. Mémoires, 1954-2021, Albin Michel, Paris, 2024.

(6) Jeanna Smialek et Siobhán O'Grady, « Ukraine says it needs $27 billion more. Europe wants to know why », The New York Times, 9 septembre 2026.

(7) « Donald Trump will “never” support Putin, says Volodymyr Zelensky », The Economist, Londres, 16 septembre 2023.

(8) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

(9) Pierre Haski cité par Paul Sugy, « Reporters sans frontières, un arbitre des élégances médiatiques aux partis pris embarrassants », Le Figaro, Paris, 18 décembre 2025.

(10) Cf. Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel », Blast, 28 juin 2025.

(11) Ursula von der Leyen, « Discours sur l'état de l'Union », Commission européenne, Bruxelles, 16 septembre 2006.

(12) Selon le projet Costs of War de l'université Brown.

Le monde ou rien

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Marcus Jansen, « History of an Imperialist » (Histoire d'un impérialiste), 2022.

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième a conçu le manuel que vous avez sous les yeux pour interroger les visions du monde portées par les deux premiers : pour l'un, la compétition entre États pensés comme des organismes voués à la conquête de leur espace vital ; pour l'autre, l'idée que la politique internationale se réduit à l'affrontement entre démocraties libérales et régimes autoritaires, au nom de valeurs que l'Occident aurait vocation à défendre et, au besoin, à diffuser.

Si la vieille géopolitique allemande dont s'inspirait Pinochet a été reléguée aux livres d'histoire, la croisade morale que mènent les éditorialistes connaît, avec le conflit russo-ukrainien et les massacres israéliens à Gaza, un moment de consécration en même temps qu'une mise à l'épreuve. Désorientés par le lâchage de leur tuteur américain, les dirigeants européens et leurs relais médiatiques tiennent simultanément deux discours incompatibles : l'agresseur russe menace les démocraties ouvertes, lesquelles soutiennent l'Ukraine qui se « bat pour nos valeurs » ; mais l'agresseur israélien, qui bombarde ses voisins et multiplie les crimes contre l'humanité, ne fait qu'exercer son « droit de se défendre ».

La supériorité morale de l'Occident, fondement de la politique étrangère

Une telle contradiction, sur des sujets qui engagent la sécurité du continent, serait relevée sans relâche si l'univers des commentateurs internationaux n'était pas aussi étroitement quadrillé. Le statut convoité d'invité permanent suppose de cocher plusieurs cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Ainsi sélectionnés, analystes et stratèges semblent reprendre le flambeau des néoconservateurs américains, discrédités au mitan des années 2000 par l'aventurisme de George W. Bush.

Leur passion de la démocratie ne supporte pas la contradiction : en France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions de Dominique de Villepin, Emmanuel Todd, Pascal Boniface ou John Mearsheimer suscite un vif succès d'audience. Le raidissement occidentaliste des commentateurs exprime, faute de mieux, la réaction d'un Vieux Continent déclinant face à une puissance américaine toujours dominante et à l'essor de la Chine. Le contretemps est manifeste : après la crise financière de 2008, historiens, intellectuels publics et journalistes exhortaient leur public à « décentrer le regard » pour penser « un monde multipolaire ». Presque vingt ans plus tard, il reste impossible, à écouter le clergé géopolitique, de se faire une idée de la manière dont les puissances émergentes voient le monde, nous perçoivent, se projettent.

Cette incapacité à regarder ailleurs tient aussi au petit monde qui fabrique le savoir géopolitique. À cheval entre universités, chancelleries et groupes de réflexion, ce milieu fonctionne en vase clos. Il élabore des récits globaux qui s'imposent moins par la force des arguments que par leur répétition. La matière peut paraître rébarbative, réservée à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » (1) L'introduction de la géopolitique dans certaines filières de l'enseignement secondaire n'a pas encore suffi à combler le fossé entre l'importance des enjeux internationaux pour quiconque participe à la vie publique et leur confiscation par un cercle restreint de spécialistes.

La politique étrangère engage en effet la guerre et la paix, la sécurité de populations entières. Pourtant, les choix militaires et les grandes orientations stratégiques restent largement soustraits à la discussion publique. Au cours des deux dernières décennies, la France a engagé des opérations en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, en Libye, au Mali et dans le Sahel, en République centrafricaine, en Irak et en Syrie sans que leurs objectifs, leurs résultats ou leurs conséquences fassent l'objet d'un véritable examen démocratique ; ces interventions extérieures sont d'ailleurs restées largement absentes des campagnes présidentielles. Aujourd'hui, l'explosion des budgets de défense et la militarisation de la politique étrangère européenne, qui servent de palliatif à sa marginalisation diplomatique, s'imposent, elles aussi, sans débat. D'autres choix stratégiques, d'autres priorités diplomatiques seraient pourtant nécessaires quand les interdépendances, le dérèglement climatique, les pandémies, les bouleversements technologiques ou les risques liés à la prolifération nucléaire appellent de nouvelles formes de coopération internationale.

Ce Manuel d'autodéfense intellectuelle entend donner à chacun les outils pour se forger une opinion éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. Son appareil cartographique explore les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz illustre l'importance. Car, si le XXIe siècle offre à la géographie sa revanche sur la Terre prétendument plate et sans histoire de la mondialisation, se réapproprier la géopolitique ouvre un possible nécessaire : contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.


(1) Cité par Olivier Zajec, Nicholas John Spykman, l'invention de la géopolitique américaine, Sorbonne Université Presses, Paris, 2016.

Fascismo em França, o grande mal-entendido

Nas eleições presidenciais de 2027 estará em jogo, não a alternância no poder, mas uma possível rutura. Qual? Para evitar a rutura que a vitória do Rassemblement National provocaria, uma parte da esquerda mobiliza-se contra o risco do fascismo. E negligencia uma outra hipótese… No grande jogo das previsões sobre o futuro político da França, há uma que, desde há duas décadas, esmaga a concorrência nos debates da esquerda: «O fascismo!», visto no sentido de estarmos a caminhar diretamente na (…)

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