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La dislocation de l'Occident

Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l'alliance des démocraties libérales. Qu'y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L'historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s'interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l'autoritarisme dans les pays ciblés par l'Occident.

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Eduard Potapenkov. – « The Show Goes On » (Le spectacle continue), 2024
© Eduard Potapenkov - @ed_potapenkov

Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l'homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l'approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d'usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l'affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d'un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l'Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n'a pas de précédent historique.

On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l'Italie sortit en 1915 de l'alliance qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l'entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l'associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».

Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l'effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d'idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l'allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l'Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l'attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».

Lorsque l'on dit M. Trump capable de s'allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d'une guerre mondiale ? Le nombre de morts n'apparaît suffisant qu'en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l'action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique

Aujourd'hui, les chevaliers européens de l'Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d'antan.

Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l'affrontement va bouleverser l'équilibre du monde. La défaite en cours de l'Occident découle d'une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d'une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l'Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d'armes, et de loin. Nous retrouvons ici l'équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l'affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d'apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?

Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L'alliance de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l'un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu'est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?

Dans le cas de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d'États, et même, fondamentalement, d'États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.

On leur trouve d'ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d'hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l'organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s'y opposent.

Une hypothèse politique terrifiante

Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L'athéisme chinois, l'orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d'un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L'intensité du contrôle de l'État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d'une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s'équilibrer les unes les autres sous l'autorité d'un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s'épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l'avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l'Iran et le camp conservateur du pays. L'agression remet sans cesse le sentiment national au service de l'autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l'attaque américano-israélienne.

C'est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l'Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n'est pas aussi puissant qu'on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c'est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s'explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n'est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.

Une idée me vient. Et si le renforcement de l'autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L'État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu'au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d'hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.

Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d'États-nations souverains serait tout à fait ridicule.

D'abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l'Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l'État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu'il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l'Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l'Allemagne), n'a plus de souveraineté économique. L'élection présidentielle qui approche ne sera qu'une comédie si l'appartenance à l'Union interdit d'avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d'un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l'arme nucléaire.

Considérons schématiquement mais dans son ensemble l'Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d'adhésion à l'Europe et à l'atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l'Iran.

Le bloc occidental, c'est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l'OTAN — l'espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l'idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s'y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d'orientation, dans le domaine géopolitique notamment.

Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l'échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l'élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu'avec l'engagement industriel de l'Allemagne une guerre d'usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l'ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d'aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s'intensifient. L'espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu'à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l'opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L'épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l'industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d'urgence (phase 3). Le détroit d'Ormuz est bloqué, l'économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l'année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d'échecs, les Russes acceptent à nouveau d'aider le président américain dans son tour d'illusionniste.

Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l'affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l'Europe : là est la blague.

Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l'innovation, représentent l'état ancien du système. L'actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l'innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n'ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l'Europe. Ils sont le parti américain d'autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C'est donc au nom de l'Amérique d'autrefois que les peuples d'Europe continuent la guerre.

Voir en ligne : /2026/11/TODD/70200

(1) Identité, privilèges et nom de famille se transmettent de père en fils.

(2) Sur les causes et les effets de ce renoncement, lire L'Illusion économique, Gallimard, Paris, 1998, et Après la démocratie, Gallimard, 2008.

(3) Cf. La Dislocation, op. cit.

Le soutien intéressé de Londres à Kiev

29 October 2026 at 17:13

Depuis le début du conflit, le Royaume-Uni compte parmi les principaux contributeurs à l'effort de guerre ukrainien. Ce choix intangible, justifié par de nobles principes, a des motivations économiques moins chevaleresques.

C'est un labyrinthe de tuyaux métalliques et de citernes géantes. Le site industriel de l'île de Grain, dans le sud-est de l'Angleterre, s'étend sur une plaine marécageuse de plus de 240 hectares. La laideur de son architecture n'a d'égale que son importance géopolitique : il s'agit du plus grand terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) d'Europe et du huitième au monde. Avant la guerre en Ukraine, l'Europe n'en avait guère besoin. Le gaz russe acheminé par pipeline lui suffisait amplement. Mais, quand le conflit a débuté, la diminution drastique de l'approvisionnement russe a rendu cette infrastructure indispensable.

Pour éviter une grave crise énergétique, il a en effet fallu trouver du gaz ailleurs. Le GNL représentait la solution la plus évidente. Transporté par tanker du Qatar et des États-Unis, le combustible fossile doit ensuite être regazéifié par un terminal spécialisé. Lequel terminal a lui-même besoin d'être raccordé à un réseau de pipelines acheminant le combustible jusqu'aux consommateurs. Au début de la guerre, le continent ne possédait pas suffisamment d'infrastructures de ce type. L'Espagne disposait de sept terminaux méthaniers mais était mal raccordée au reste de l'Europe. L'Allemagne avait tellement confiance dans le gaz russe qu'elle n'en avait aucun. Le Royaume-Uni en possédait trois, reliés à la Belgique et aux Pays-Bas par deux pipelines sous-marins.

Ces pipelines fonctionnent désormais à plein régime, et l'île de Grain est devenue l'un des principaux points d'entrée du GNL sur les marchés énergétiques du continent. Son revenu net annuel a doublé depuis le début de la guerre. Cela attire les investisseurs : l'année dernière, épaulé par un fonds d'investissement américain, le géant britannique de l'énergie Centrica a racheté le terminal gazier dont la valeur est estimée à 1,5 milliard de livres sterling (1,8 milliard d'euros). Son ancien propriétaire, National Grid, n'est pas le seul groupe à s'être rempli les poches grâce au conflit. Dès l'été 2022, les profits de Shell avaient doublé, et ceux de BP, triplé (1). Les dirigeants de ces entreprises se sont félicités de leur bonne fortune. Mais la chance n'a rien à voir là-dedans.

À la fin du mois de juin 2021, un informateur anonyme a transmis à la BBC une liasse de documents trouvés à un arrêt de bus, à proximité du terminal de Grain (2). Ils contenaient la retranscription d'une discussion entre de hauts responsables britanniques. Ces derniers s'interrogeaient sur le trajet que devait emprunter une frégate de la marine, le HMS Defender, pour rejoindre Batoumi, en Géorgie, depuis Odessa. Fallait-il qu'il prenne l'itinéraire le plus sûr, en restant à bonne distance de la Crimée ? Une autre route, l'amenant à seulement dix-neuf kilomètres de ses côtes, pourrait-elle susciter une réaction de la part des Russes ? Ce ne serait « ni prudent ni professionnel », pouvait-on lire. C'est pourtant cette solution qui fut choisie.

Pour qu'un éventuel affrontement obtienne le plus d'écho possible, on prit soin d'embarquer deux journalistes britanniques sur le navire. Le 23 juin, alors que le HMS Defender se trouvait au large de la Crimée, la Russie montra les muscles : ses garde-côtes se sont approchés à cent mètres du navire pendant que ses avions de chasse le survolaient. Six mois plus tard, à la mi-janvier 2022, le Royaume-Uni fut l'un des premiers États européens à livrer des armes de défense à l'Ukraine : deux mille missiles portatifs, qui contribuèrent, quelques semaines plus tard, à stopper les colonnes de chars russes avançant sur Kiev.

Dons aux conservateurs

Les Britanniques exhortaient les Européens à les imiter. Et cette attitude n'a pas varié depuis le début de la guerre. Un député conservateur se rengorgeait auprès de NBC News (4 juin 2023) sur le fait que son pays ait « sans le moindre doute été à la pointe s'agissant de pousser et d'encourager les autres à faire preuve de plus de courage politique ». Lorsque les autres capitales hésitaient, Londres livrait des armes à leur place.

En mai 2022, le Royaume-Uni aida à acheminer vers l'Ukraine des missiles antinavires danois. En juin, il y envoya des missiles à longue portée. En mars 2023, il fut aussi le premier pays à livrer des chars à l'Ukraine. Une quantité modeste qui suffit à convaincre l'Allemagne et les États-Unis de faire de même.

Au début du conflit, le pays était dirigé par M. Boris Johnson, conservateur qui aime à se présenter comme la réincarnation de son héros politique, Winston Churchill. En mai 2022, il déclara que l'Ukraine vivait son « heure de gloire » lors d'un discours prononcé devant le Parlement ukrainien. Il affichait alors sa complicité avec le président Volodymyr Zelensky, s'entretenait avec lui une fois par semaine. Le Royaume-Uni était, à la fin de son mandat, le pays qui avait, juste derrière les États-Unis, fourni l'aide militaire la plus importante à l'Ukraine, pour un montant de 2,3 milliards de dollars (2 milliards d'euros) (3).

Les Ukrainiens lui en furent grandement reconnaissants : un café de Kiev servait même un « Boris Johnsonyuk », une pâtisserie couronnée de meringue et d'une boule de glace à la vanille, hommage à la tignasse blonde du premier ministre (The New York Times, 13 juin 2022). Mais la générosité de M. Johnson n'était peut-être pas désintéressée.

En effet, selon un article publié fin 2021 par le Mirror, le Parti conservateur entretenait des liens étroits avec le secteur de l'énergie britannique, dont il avait reçu 1,5 million de livres sterling (1,8 million d'euros) depuis 2019. Un rapport publié deux ans plus tard faisait état de dons d'un montant de 3,5 millions de livres sterling (4,2 millions d'euros). Un chiffre sous-estimé, d'après des calculs effectués en 2024 : c'était à 8,4 millions de livres sterling (10 millions d'euros) que s'élevaient les dons faits au parti par le secteur fossile depuis décembre 2019 (4). Un nom revient sans cesse, celui de M. Christopher Harborne, un milliardaire propriétaire d'entreprises faisant commerce de jets privés, carburants aéronautiques, robots de déminage et drones militaires. En mars 2023, le Guardian révélait que M. Harborne avait ainsi fait don de 1,5 million de livres sterling au Parti conservateur — comme il le fit, en novembre 2022, d'un million de livres sterling (1,2 million d'euros) à une entreprise dirigée par M. Boris Johnson. Ce dernier lui permit de rencontrer M. Zelensky en septembre 2023, lors d'un voyage à Kiev (5).

Le système politique britannique traverse une période d'instabilité. Quatre premiers ministres — deux conservateurs et deux travaillistes — se sont succédé depuis le départ de M. Johnson, en septembre 2022 (lire « De Keir Starmer à Andrew Burnham, simple relève de la garde »). Néanmoins, le Royaume-Uni, à la différence des États-Unis, n'a jamais fléchi dans son soutien à l'Ukraine. Cette énigme s'explique aisément.

Depuis le début de la guerre, Londres a accordé à Kiev une aide totale de 25 milliards de livres sterling (29,8 milliards d'euros), dont 16 milliards sous forme d'aide militaire. Un soutien en grande partie conditionnel : l'Ukraine ne peut s'en servir que pour acheter de l'armement britannique. Il s'agit, en d'autres termes, d'un stimulus pour le secteur de la défense, qui emploie quelque 200 000 personnes.

Le rôle essentiel de la City

Les tories soutiennent la guerre parce qu'ils frayent avec les magnats de l'énergie et les entreprises d'armement, dont ils reçoivent des dons. Quant aux travaillistes, ils savent que le soutien à l'Ukraine permet de créer des milliers d'emplois dans les régions de Sheffield et de Belfast, où le Labour souhaite conserver les faveurs de syndicats dont les adhérents travaillent dans ces usines. Lorsque les armes arrivent en Ukraine, elles sont mises à l'épreuve de la technologie russe. L'Ukraine est donc, pour l'armée et l'industrie de défense britanniques, un laboratoire et un moyen de perfectionner leurs armes comme de les rendre compétitives sur le marché mondial.

La City londonienne joue elle aussi un rôle essentiel. Avec d'autres banques européennes, elle aide à lever les fonds nécessaires à l'effort de guerre ukrainien. Londres a lourdement insisté pour que les banques russes soient déconnectées du système Swift, et Moscou, exclu des marchés monétaires internationaux. Le Royaume-Uni utilise les profits rapportés par les actifs russes gelés pour acheminer l'aide à Kiev. Le marché de l'assurance Lloyd's de Londres couvre les risques du commerce maritime de l'Ukraine. Un jour, lorsque la guerre aura pris fin, la City sera l'un des principaux acteurs de sa reconstruction.

À cela s'ajoute l'enjeu de la sécurité alimentaire. Au contraire du continent, les Britanniques sont des importateurs de denrées. Leurs agriculteurs ne disposent pas des fortes protections dont bénéficient leurs homologues allemands ou français. L'achat de produits ukrainiens bon marché représente donc une aubaine pour les deux pays : l'Ukraine a doublé ses exportations vers le Royaume-Uni depuis le commencement de la guerre.

En août 2022, Londres avait annoncé un programme d'un montant de 10 millions de livres pour réparer les voies de chemin de fer ukrainiennes permettant de transporter les récoltes vers les ports (6). Grâce aux armes fournies pour protéger ses navires commerciaux, l'Ukraine a ainsi pu exporter ses récoltes en 2023 et 2024.

Ces multiples retombées économiques expliquent que Londres ait continué de soutenir l'Ukraine après le départ de M. Johnson, malgré quatre changements de premier ministre, et sans pression de Washington. L'île de Grain est essentielle à ce dispositif. En acquérant 50 % de son terminal gazier, Centrica a fait le pari que le gaz russe ne reviendrait pas en Europe (7). L'entreprise aurait donc beaucoup à perdre avec le retour de la paix et la réouverture des pipelines. La rapacité britannique n'est pas une faveur faite aux suzerains américains, mais un moyen de préserver les investissements nationaux.

(Traduit de l'anglais par Nicolas Vieillescazes.)

Voir en ligne : /2026/11/LARON/70178

(1) Thomas Kingsley, « Anger as BP profits triple to $8.5bn amid soaring household energy bills », The Independent, 2 août 2022.

(2) Paul Adams, « Classified Ministry of Defence documents found at bus top », BBC, 27 juin 2021.

(5) Helena Horton, « £3.5 m of Tory donations linked to pollution and climate denial, says report », et Tom Burgis, « The £1 m man : why did Boris Johnson take his donor to Ukraine ? », The Guardian, Londres, respectivement 30 mars 2023 et 10 octobre 2025.

(6) « New UK-Ukraine transport partnership to rebuild war-torn infrastructure », gouvernement du Royaume-Uni, 25 août 2022.

(7) « Investment in Grain LNG », 14 août 2025.

Le bateau ivre européen

Depuis le tarissement du soutien américain à l'Ukraine, l'Union européenne a décidé de subvenir seule aux besoins de Kiev. Mais les États membres en ont-ils les moyens ? Tenus en marge des négociations, engagés dans un grand réarmement en vue d'un conflit sans fin avec la Russie, ils pourraient à présent redouter qu'un arrêt des hostilités expose leur absence de stratégie.

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Jérôme Bosch. – « La Nef des fous », vers 1500
© Musée du Louvre

Jusqu'où peut aller l'écart entre les faits et les discours des autorités, autrement dit, le déni politique (1) ? Longtemps cantonnée, en Occident, aux régimes totalitaires, la question se pose désormais à propos de l'Union européenne. Certes, ses dirigeants avaient déjà fait la preuve de leur capacité à maintenir un cadrage idéologique de plus en plus désajusté par rapport aux réalités politiques. Après les référendums perdus sur le traité constitutionnel européen en 2005 en France et aux Pays-Bas, la « démocratie » européenne a contourné le rejet populaire massif en toilettant légèrement son projet de sanctuarisation du néolibéralisme.

Vingt ans plus tard, MM. Friedrich Merz et Emmanuel Macron, Mmes Ursula von der Leyen et Kaja Kallas relèvent un autre défi : faire consentir les peuples à une militarisation illimitée, financée par la réduction drastique des dépenses sociales et écologiques sur fond d'endettement massif des États. Mais comment convaincre les habitants du Vieux Continent d'accepter une dégradation de leurs conditions de vie ? Comment leur faire admettre qu'à ce prix seulement naîtra une Europe libre, démocratique et renforcée par une Ukraine rétablie dans ses frontières de 1991 ?

Selon les mots de M. Macron lors d'une conférence conjointe avec le président Volodymyr Zelensky le 17 novembre 2025, « l'Union européenne devra continuer d'apporter à l'Ukraine un soutien financier prévisible et stable à long terme. Nous y parviendrons, y compris, s'il le faut, en explorant les voies nouvelles, comme nous avons su le faire dans d'autres cas quand la situation l'exigeait. Je pense en particulier à l'endettement commun dans le contexte de la pandémie » de Covid-19.

Comme le suggèrent les mobilisations actuelles en France, parier que le coût social du soutien à la guerre et au « grand réarmement » n'entamera ni l'adhésion au projet politique européen ni la popularité des dirigeants qui le portent semble de plus en plus illusoire. Comme un crépi trop vite posé, le récit héroïque élaboré depuis l'invasion russe de l'Ukraine s'effrite : pris séparément, chacun de ses éléments comporte une part de crédibilité ; mais l'ensemble présente un tel écart avec la situation qu'il ne tient pas. L'Europe se prétend engagée dans une lutte existentielle face à une menace russe devenue omniprésente et chaque jour plus agressive, avec la multiplication des cyberattaques et des menaces de drones. Elle affirme qu'elle suppléera aux faiblesses du parrain américain et satisfera sans faillir les besoins financiers toujours plus importants de Kiev.

D'un côté, la « guerre hybride » menée par une Russie omnipotente aux frontières de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) justifierait une mobilisation européenne de chaque instant. De l'autre, l'Ukraine et ses invincibles alliés ne cesseraient d'affaiblir Moscou, d'asphyxier son économie invariablement décrite comme exsangue, de marquer des points contre son armée de soudards incompétents et mal commandés.

En même temps que des missiles européens lancés depuis l'Ukraine tuent des soldats et des civils russes et que les exécutifs occidentaux examinent la possibilité d'un conflit généralisé, l'engagement en faveur de Kiev exprimerait avant tout une volonté pacifique. « Face à ce qui est devenu aussi une forme d'addiction de la Russie à la guerre, affirmait M. Macron le 17 novembre 2025, nous demeurons, nous, déterminés et entêtés pour la paix. » À cette paix par la guerre, le pape Léon XIV, en visite le 25 septembre dernier à l'Élysée, a objecté : « La paix n'est pas un équilibre des forces, elle se construit chaque jour par le dialogue et la justice. »

L'océan et le compte-gouttes

Après quatre ans et demi de combats, la ligne de front relativement figée mais toujours aussi mortelle s'est doublée d'une campagne de destructions mutuelles d'infrastructures. Elles affectent tout particulièrement l'Ukraine qui ne parvient plus à exporter de céréales ni à produire de l'acier dans les conditions habituelles. Le 16 octobre, Kiev a réclamé 70 milliards d'euros supplémentaires pour financer l'effort de guerre en 2027. Le pays résiste toujours militairement face à l'agression russe. Mais il est désormais tenu à bout de bras par les crédits des États européens, eux-mêmes en proie à de fortes tensions budgétaires, auxquels M. Trump a transmis le fardeau.

Or les dirigeants du Vieux Continent n'ont officiellement fixé aucune limite temporelle ou quantitative à leur engagement, même s'ils peinent à concrétiser des annonces souvent fracassantes. Présentée comme une solution miracle, l'affectation à l'Ukraine des 200 milliards d'avoirs russes gelés se heurte à des risques juridiques critiques. Le prêt de 90 milliards, finalement validé par le Conseil de l'UE le 23 avril 2026 après la levée du veto hongrois, n'a pas été entièrement versé… et le compte-gouttes ne suffit pas à couvrir les besoins énormes du pays. Mme von der Leyen dessine elle-même la sombre perspective d'« un hiver de guerre qui sera le pire d'entre tous » (discours sur l'état de l'Union du 16 septembre 2026).

Le futur cadre financier pluriannuel (CFP, ou « budget européen »), proposé par la Commission en 2025, validé par le Parlement en avril 2026 et dont le montant total s'élève à 2 000 milliards d'euros sur sept ans, illustre la contradiction profonde des politiques économiques menées presque partout en Europe. Plusieurs dirigeants d'États membres dits « frugaux », emmenés par le chancelier allemand Friedrich Merz, ont d'ores et déjà fait savoir qu'ils jugeaient la dépense globale trop élevée (2). Ils désirent réduire les dépenses mais sanctuariser les 131 milliards d'euros consacrés à la défense. L'enveloppe peut sembler « petite » rapportée à des budgets nationaux de défense eux-mêmes en forte augmentation, à l'image de celui de la Pologne (autour de 45 milliards d'euros annuels), mais elle représente une multiplication par cinq par rapport au précédent CFP. Il faut du reste lui ajouter la « réserve pour l'Ukraine », hors plafond, fixée à environ 90 milliards d'euros, ainsi que le prêt du même montant censé couvrir des besoins croissants nés de la sophistication technologique du conflit. Ces sommes importantes manqueront aux mobilités estudiantines et à la recherche (en dehors des applications à la défense de l'intelligence artificielle comme de la physique quantique), au monde agricole et à la transition énergétique en Europe. Elles restent malgré tout insuffisantes du point de vue ukrainien.

Ce tonneau des Danaïdes se changera-t-il en un baril de poudre, puis en déflagration sociale et politique ? Le contexte macroéconomique, très défavorable, le laisse penser. Au lourd bilan de la guerre en Ukraine pour les finances publiques européennes s'ajoutent depuis 2022 les conséquences d'une réduction de la dépendance aux hydrocarbures russes. La hausse des prix de l'énergie qui en découle a déjà affecté très durement l'industrie européenne, en premier lieu allemande, alors même que la perpétuation des dogmes libre-échangistes maintient son économie ouverte à des biens et services à bas prix importés de Chine, des États-Unis, de l'Inde ou du Marché commun du Sud (Mercosur). Le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) de l'Allemagne a stagné trois années durant. Surtout, ses bases industrielles ont beaucoup souffert de la nouvelle configuration des échanges mondiaux. Même M. Pascal Lamy a fini par reconnaître que l'Europe avait perdu pied face à la concurrence chinoise. L'ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), de 2005 à 2013, et héraut de la mondialisation libérale propose désormais une généralisation de la « clause de sauvegarde » pour l'acier entrée en vigueur en juillet 2026, ce qui marquerait une inflexion notable vers un nouveau protectionnisme (Le Monde, 7 octobre 2026).

Entretenue par la pression sur le coût du travail et par la réduction des dépenses publiques, l'atonie devrait perdurer. La crise au Proche-Orient entraîne les prix de l'énergie à la hausse et conduit la Banque centrale européenne à augmenter à nouveau les taux d'intérêt directeurs le 10 septembre, limitant d'autant l'investissement des entreprises et des ménages. La conjonction de la hausse des taux et de la réduction des déficits par la baisse des dépenses publiques — le mantra officiel dans la plupart des États membres — n'annonce donc pas des lendemains qui chantent pour les populations, en particulier les plus fragiles.

Il faut sans doute voir là l'origine d'une perte d'attractivité du projet européen de plus en plus souvent soulignée par les observateurs : l'Islande a rejeté par référendum la perspective d'une éventuelle négociation d'adhésion à l'UE ; les difficultés à engager le processus d'intégration de l'Ukraine s'ajoutent à des initiatives hasardeuses de Mme von der Leyen, comme celle consistant à associer le Canada à l'Union au moment où plusieurs pays candidats pauvres et périphériques souhaiteraient bénéficier des ressources budgétaires de Bruxelles.

Dans les anciennes régions industrielles de l'Europe où les populations se déplacent en voiture pour aller travailler et où les politiques sociales et les services publics s'effilochent, le choc socio-économique est rude. Il commence à s'accompagner de secousses politiques, en particulier en Allemagne, avec le succès de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) en Saxe-Anhalt le 6 septembre dernier, suivi d'une réplique en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale deux semaines après. Ces résultats contribuent à remettre en cause un récit de l'intégration réussie des Länder de l'Est, peu contesté depuis 1989. La rupture totale avec la Russie n'a cessé d'y nourrir la progression du vote pour la droite radicale, et la posture moralisatrice des démocrates autoproclamés de l'Ouest parvient de moins en moins à convaincre des majorités, même lorsque la participation électorale est forte. L'effondrement historique de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), qui disparaît du Parlement de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, cache un bouleversement déjà palpable dans les sondages d'intentions de vote, l'AfD étant désormais créditée de près de 30 % au niveau national, faisant presque jeu égal avec les scores additionnés des deux partis au pouvoir (CDU et Parti social-démocrate [SPD]).

Les politiques économiques et sociales menées en Europe ont d'ores et déjà abouti aux succès des partis de droite nationaliste ou extrême. La gauche radicale n'a, elle, pas voix au chapitre dans une partie des États d'Europe centrale et orientale, où le socialisme a d'ailleurs parfois quasi disparu de l'offre politique, comme en Hongrie, en République tchèque et en Slovaquie. Dans certaines régions ou villes (Saint-Denis en France, Berlin en Allemagne), des poussées électorales « rouges » traduisent sporadiquement l'importance du mécontentement social.

Vers l'ingouvernabilité ?

De façon plus structurelle, le processus en cours pourrait conduire à une forme d'ingouvernabilité, voire, à terme, à une paralysie politique, quand le « centre » constitué par une coalition allant des sociaux-démocrates aux chrétiens-démocrates se contracte électoralement et se divise. Le cas français depuis 2022, et surtout 2024, l'illustre, avec une tripartition instable et un « bloc central » déliquescent.

Les indicateurs, électoraux ou mesurés dans des enquêtes, révèlent une colère sociale dans différents pays. En France, elle se traduit par un puissant mouvement lycéen et étudiant (lire le dossier). Le tournant militaro-austéritaire de l'UE n'apporte aucune solution au mécontentement des classes populaires et des classes moyennes, lequel alimente les succès de l'extrême droite. Acculée, la technocratie bruxelloise n'entend pas ouvrir de débat de fond sur l'avenir du modèle économique, social et politique européen. Rien ne semble à court terme devoir stopper l'enchaînement dont chacun reconnaît à présent le caractère fatal : hausse des budgets de la défense et radicalisation belliciste, baisse des dépenses publiques, en particulier sociales, inflation due aux chocs énergétiques, ouverture libre-échangiste à la concurrence internationale qui élimine les entreprises fragiles, pression à la baisse sur le coût du travail…

À ce stade, la perspective d'un conflit ouvert avec la Russie semble d'autant moins crédible, et entendable, que l'Europe reste largement dépendante des États-Unis, sur le plan tant militaire qu'idéologique. Mais la paix en Ukraine présenterait pour l'Union une menace également impérieuse : elle placerait ses dirigeants face au grand vide de leur stratégie.

Voir en ligne : /2026/11/LEBARON/70188

(2) Mette Frederiksen, Rob Jetten, Friedrich Merz, Petteri Orpo et Christian Stocker, « Five EU leaders : Europe must spend better, not just more », Politico, Arlington, 18 septembre 2026.

Judéo-bolchevicide, réalisme, migration et société

29 October 2026 at 17:13

Judéo-bolchevicide

Au cours du dernier demi-siècle, la proportion d'étrangers a plus que triplé, passant d'environ 5 % à environ 15 %. Au cours des quinze dernières années, elle a doublé. Si l'on ajoute les personnes issues de l'immigration, le chiffre croît encore. Comme on le sait, la part des étrangers en Allemagne de l'Est est inférieure à la moyenne nationale, mais les tendances sont les mêmes. En Saxe-Anhalt, elle a doublé depuis 2015. Sur ce point, Alternative für Deutschland n'a pas tort : les dernières décennies ont transformé la société allemande. Et cette mutation profonde et controversée n'a pas fait l'objet d'une délibération collective, comme ce fut le cas, par exemple, pour la fermeture des centrales nucléaires allemandes. (…) Contrairement à la transition énergétique, elle a surtout été perçue comme une question de normes et de morale civique — et non comme un défi matériel à long terme d'une ampleur considérable. Ce n'est pas seulement une recette toute faite pour engendrer des tensions sociales et faire prospérer les ressentiments. C'est une énorme occasion manquée. Dans toutes les enquêtes, en particulier dans le domaine de l'éducation, la population issue de l'immigration en Allemagne obtient des résultats inférieurs à la moyenne. C'est un échec politique. Il faut l'admettre et essayer de rattraper ces erreurs par des investissements futurs. « Die Ökonomie des Faschismus – damals und heute » (L'économie du fascisme – hier et aujourd'hui), Surplus, n° 11, octobre 2026)

Dans un article sur « L'économie du fascisme », l'historien Adam Tooze évoque l'impact des migrations sur la société allemande.

Migration et société

La guerre en Ukraine est dans l'impasse, et la stratégie de victoire des alliés pourrait ne jamais aboutir. Si la volonté de combattre de M. Poutine n'est pas brisée par les difficultés économiques et le mécontentement intérieur, alors l'Ukraine et ses alliés devront trouver des conditions de coexistence avec lui pour que cette guerre prenne fin ou s'interrompe. (…) Les alliés parlent d'instaurer une paix juste et durable, a déclaré un ancien responsable américain, tout juste de retour de réunion avec de hauts responsables russes à Moscou. « Mais nous savons tous, au fond de nous-mêmes, que cette paix ne sera pas juste », a-t-il déclaré lors du forum d'Helsinki sur la sécurité (du 2 au 4 octobre), prédisant que la Russie finirait par conserver une partie du territoire ukrainien et que M. Poutine ne serait jamais jugé à La Haye pour crimes de guerre. D'autres participants bien informés ont rapporté que les élites russes n'ont aucune intention de verser des réparations à l'Ukraine. (…) L'Ukraine a plus que quiconque le droit de condamner la Russie en tant que paria. Son peuple a courageusement résisté à l'agression de M. Poutine et ne montre aucun signe d'abandonner le combat. Mais l'Ukraine doit aussi survivre. Si les Ukrainiens devaient un jour accepter une paix à des conditions imparfaites, les Européens ne pourraient se montrer plus purs qu'eux. « Vladimir Putin and the pariah problem » (Vladimir Poutine et le problème du paria), 6 octobre.

Farouche partisan de la poursuite de la guerre en Ukraine jusqu'à la victoire de Kiev, l'hebdomadaire britannique The Economist a récemment dû revoir ses ambitions à la baisse.

Réalisme

Hellbeck propose de repenser l'Holocauste, ou le « judéocide », comme il préfère appeler le génocide des Juifs par les nazis. Plutôt qu'un crime de haine antisémite visant à exterminer un peuple au seul motif de son identité — c'est-à‑dire à détruire « un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel », selon la définition du génocide donnée par la convention de 1948 —, le véritable mal nazi était, avant tout, à mobile politique. Il s'agissait de la destruction paranoïaque d'un ennemi politique lui-même imaginé comme une menace génocidaire. Le projet des nazis consistait à éliminer, dans un acte de légitime défense préventive, ceux qu'ils percevaient comme des obstacles futurs à la « sécurité permanente » de l'Allemagne — pour reprendre une expression d'Otto Ohlendorf, le chef de l'escadron de la mort Einsatzgruppe D, lors de son procès à Nuremberg en 1947. (…) L'argument principal de Hellbeck est que les nazis n'ont pas, au départ, persécuté, exproprié, exploité et assassiné les Juifs parce qu'ils étaient juifs, mais parce qu'ils étaient communistes, communistes en devenir ou partisans potentiels des communistes. « Of Bolsheviks and Jews — Another History of the Holocaust » (Sur les Bolcheviques et les juifs - Une nouvelle histoire de l'Holocauste, 1er octobre 2026.

Dans la revue en ligne The Ideas Letter (1er octobre), le spécialiste du génocide Anthony Dirk Moses recense favorablement le dernier livre de l'historien Jochen Hellbeck, World Enemy n° 1 : Nazi Germany, Soviet Russia, and the Fate of the Jews (Penguin, 2025).

Voir en ligne : /2026/11/A/70138
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