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Terre des fous et des rois

29 October 2026 at 17:13
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Les icônes, comme les personnages de fiction, peuvent s'effacer de la mémoire, mais elles ne disparaissent jamais complètement. Le titre de ce roman étonnant est évidemment un clin d'œil à Graceland, le nom de la demeure d'Elvis Presley à Memphis (Tennessee), devenue un musée et même un lieu de pèlerinage pour les adorateurs du « King ». Les icônes sont éternelles ou presque… Quant à Will Somersby, lorsque s'ouvre l'histoire, il se contente d'avoir 456 ans, « à peu de chose près ». En tout cas, c'est ce qu'il dit. Quand il entre, les yeux bandés, dans le hall d'un hôpital psychiatrique à Grimsby (Ontario, Canada), c'est un squelette tremblant, mais il n'a pas faim — il prétend que la dernière fois qu'il a eu le ventre plein remonte au jour où il a mangé un steak avec Gandhi. Pas de doute pour le personnel : Somersby est vraiment à l'endroit qu'il lui faut. Mais, plutôt que de se laisser interroger par les psychiatres, il veut juste rester là, à errer dans les couloirs, sans trop causer. La directrice du lieu, adepte des restrictions budgétaires, ordonne de ne pas le garder plus de deux jours. Miranda Gosling, qui se charge de Somersby, sent immédiatement que, si son propos puise dans une psyché déchiquetée, il est venu jusqu'à Grimsby pour dire quelque chose qui compte… Elle se reconnaît dans l'architecture mentale compliquée mais solide de cet homme, dont l'esprit est bien mieux huilé que ses artères.

La narration alterne alors deux trames. La principale rembobine de quelques semaines. Somersby est en deuil amoureux depuis… quatre-vingt-trois ans. Il erre depuis des mois avec un autre gars en passant de wagon en wagon, façon hobo. Un jour qu'il s'est allongé sur une voie ferrée du Tennessee, attendant qu'un train lui roule dessus, une adolescente qui passait par là le sauve. Tuesday, 13 ans, a une dégaine grunge et la casquette rouge MAGA de son père, sans trop bien percevoir ce que signifie concrètement le slogan « Make America great again ». Celui qui reste grand, pour elle, c'est Elvis. Elle persuade Somersby d'aller avec elle à Graceland ; en route, le duo deviendra trio — trois individus qui ont chacun des comptes à régler et une solidité à trouver. Trois « soldats rockabilly » et « braves presleytariens ».

L'autre fil du récit, c'est le dévoilement progressif de la vie et de l'identité de Miranda, dont la vocation pour la psychiatrie doit beaucoup à des failles personnelles, celles-là mêmes qui l'éclaireront sur les fractures d'un vieux malingre aux yeux bandés…

Disgraceland est une épopée. Déployée dans le temps et sur le territoire des États-Unis, géographique, mais aussi mentale et politique, où le rayonnement du « King of rock'n'roll » montre assez ce qui distingue une icône d'un président qui voudrait tant le devenir. Jadis, on connut de beaux chocs, avec la magnifique Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole et le marquant Vol au-dessus d'un nid de coucou de Ken Kesey, qui donna lieu à un film célèbre. Ce roman (1) de Nick Tooke, né au Royaume-Uni et vivant au Canada depuis ses 12 ans, en est un autre.

Voir en ligne : /2026/11/ARTUS/70190

Traduit de l'anglais (Canada) par Jean-Marie Jot, Phébus, Paris, 2026, 288 pages, 23,50 euros.

(1) Du même auteur, lire aussi La Ballade de Samuel Hewitt, publié en version française par l'éditeur québécois Leméac en 2024.

Martin Eden à Waikiki

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Jack London à Hawaï, c'est inattendu. Ce roman graphique noir et ocre, d'une beauté crépusculaire, met en lumière ce moment de son existence, entre son exaltation pour un surf autochtone bientôt « blanchi » et une écriture toujours aussi compulsive (deux nouvelles « hawaïennes » entrecoupent le récit) (1). Lorsqu'il y séjourne pour la première fois, en 1907, l'archipel est propriété des États-Unis depuis bientôt dix ans. Avec sa nouvelle compagne Charmian, écrivaine et éditrice, il va y passer une bonne part des deux dernières années qu'il lui reste à vivre, alors qu'il est rongé par la maladie et la dépression. Après avoir choisi de passer une semaine sur l'île de la terreur, Molokai, où l'on consigne les lépreux depuis 1866, il raconte les traitements et la dignité des patients. Dans les demeures coloniales où il est fêté, il ne renie pas le socialiste qu'il est. C'est à Hawaï qu'il prononce pour la première fois sa célèbre conférence « Révolution » : « Voici nos mains ! Ce sont des mains vigoureuses. Nous allons vous retirer vos gouvernements, vos palais, et votre confort doré. » Il célèbre la lutte des classes, le peuple en action (blanc forcément, pour un London suprémaciste), mais aussi l'individu. En l'occurrence George Freeth, « un dieu vivant », première légende du surf. Freeth est partiellement indigène. Le dieu marin de London est un métis.

Voir en ligne : /2026/11/MATIAS/70191

(1) Christophe Dabitch (récit) et Thierry Murat (dessins et couleurs), Le Haut de la vague. Charmian et Jack London à Hawaï, Futuropolis, Paris, 2026, 160 pages, 25 euros.

Le droit en armes. Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis

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À rebours des lectures qui opposent mécaniquement État de droit et raison d'État, cette enquête montre comment les autorités américaines font du droit un outil de puissance. À partir d'une recherche fouillée portant sur le ministère de la justice, le politiste Mark Corcoral analyse comment l'exécutif s'affranchit parfois des principes fondamentaux : dignité humaine, respect de la vie privée, présomption d'innocence… La démonstration met en lumière le rôle singulier de l'attorney general, à la fois ministre, avocat-conseil de l'État fédéral et procureur général. Cette position lui permet d'imposer des pratiques controversées (quand elles ne sont pas illégales), de l'extension de la surveillance après le 11-Septembre à la torture de personnes suspectées de terrorisme. Le livre éclaire aussi comment les procureurs font de la justice un instrument de sécurité nationale, notamment en facilitant l'inculpation de cyberattaquants supposés servir des États adverses. Une contribution stimulante à l'étude des rapports entre droit, sécurité et puissance.

Voir en ligne : /2026/11/BONZON/70163

PUF, Paris, 2026, 224 pages, 25 euros.

Avec Piazzolla

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Journaliste et écrivain argentin, Alberto Speratti (1942-1991) a découvert la musique d'Astor Piazzolla (1921-1992) au début des années 1960. Ce dernier est alors controversé. Pour écrire ce livre paru initialement en 1969, Speratti rencontre le compositeur et bandonéoniste une dizaine de fois entre juillet et octobre 1968. Piazzolla a 47 ans et vient de créer avec succès son opéra María de Buenos Aires. Le livre mêle récit chronologique et extraits de conversations avec Piazzolla qui en précisent et complètent le propos. On découvre son milieu, son enfance d'émigré à New York ; les péripéties d'une carrière commencée très tôt ; l'importance de l'année passée à Paris à étudier auprès de Nadia Boulanger, qui a eu sur lui une influence majeure, comme le compositeur argentin Alberto Ginastera ; ses goûts littéraires (Roberto Arlt) et musicaux (le jazz, Igor Stravinsky), etc. Si le livre ne couvre pas la carrière ultérieure d'Astor Piazzolla, il n'en demeure pas moins nécessaire pour découvrir l'inventeur du tango nuevo : une fois la dernière page tournée, on peut penser que le lecteur ira tout naturellement écouter ses standards.

Voir en ligne : /2026/11/JACQUIER/70160

Allia, Paris, 2026, 176 pages, 14 euros.

L'arc-en-ciel afro-queer

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Fondée en 1846 à Washington, la Smithsonian Institution regroupe le plus important ensemble muséal au monde. Sa maison d'édition publie cet automne le catalogue augmenté (1) d'une exposition qui s'est tenue quelques mois plus tôt au National Museum of African Art (NMA), qui lui est rattaché. Photographies, performances, peintures et sculptures, matières textiles, cuir, acrylique et tirages au laser… « Here : Pride and belonging in African art » est la plus foisonnante réunion d'œuvres d'artistes LGBTQ+ jamais organisée. Audacieux : la Smithsonian dépend à 62 % de l'argent fédéral. Depuis son retour au pouvoir, le président Donald Trump l'accuse de « diviser selon la race et promouvoir des programmes ou des idéologies » (2). Le National Museum of American History, autre écrin de l'institution, vient d'ailleurs de se faire attaquer par la Maison Blanche, pour avoir inclus dans sa collection des objets appartenant à des célébrités LGBTQ+.

Les soixante-dix artistes queer sélectionnés par le NMA, travaillant sur le continent africain ou parmi sa diaspora, sont majoritairement anglophones, l'écosystème de l'art continental ayant comme principaux pôles régionaux Le Cap et Lagos. Mais les deux cents œuvres présentées dans le catalogue sont panafricaines et, plus largement, universelles. Ainsi, une statue en mousse parée de bijoux du plasticien sud-africain Athi-Patra Ruga rend hommage à un personnage oublié de l'histoire sénégalaise : le danseur Féral Benga, partenaire de Joséphine Baker aux Folies-Bergère, figure gay du Harlem des années 1930.

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L'exposition et son catalogue sont le fruit de conversations entre l'équipe du musée et les artistes. En ont résulté une poignée de thématiques : l'intimité, la famille, la fluidité de genre, l'appartenance, l'action… Le thème de la joie permet de découvrir les archives de Kewpie, drag-queen d'Afrique du Sud des années 1960. Celui de la spiritualité donne accès aux photographies du Nigérian Rotimi Fani-Kayode, décédé en 1989, toutes chargées de la cosmogonie yoruba. Des objets tirés des collections du musée questionnent les biais, comme cette statue kuyu de la fin du XIXe siècle, à deux faces, masculin/féminin. Agrémentée d'une playlist portée par la figure queer emblématique Thandiswa Mazwai et la rappeuse Dope Saint Jude (toutes deux sud-africaines) (3), l'exposition permettait aussi de redécouvrir le premier film ouest-africain à traiter de l'homosexualité — Dakan, du Franco-Guinéen Mohamed Camara (4).

« Here » rappelle ce qui est dû à deux passeuses disparues : la curatrice nigérianne Bisi Silva et sa consœur camerounaise Koyo Kouoh, à l'origine des premières expositions sur le continent à avoir abordé la question de l'homosexualité dans l'art africain, non sans polémiques ni censure (5). Depuis, plusieurs pays ont durci leurs législations visant à réprimer les LGBTQ+. Dans une trentaine d'entre eux, ils sont criminalisés. « Here » fait donc acte de résistance, tout comme elle fait honneur aux valeurs de la Smithsonian.

Un musée national afro-américain depuis 2016, et aujourd'hui cet arc-en-ciel d'art africain — que de chemin parcouru pour une institution qui interdisait en 1862 à l'abolitionniste Frederick Douglass de s'y exprimer. Lonnie Bunch, premier Afro-Américain à la tête de la Smithsonian, en poste depuis 2019, quittera ses fonctions en cette fin d'année. Une victoire de l'administration Trump selon la presse américaine.

Voir en ligne : /2026/11/SERVANT/70157

(1) The Here Project : Pride and Belonging in African Art, coordonné par Kevin D. Dumouchelle, National Museum of African Art - Smithsonian Books, Washington, 2026, 264 pages, 40 dollars.

(2) À ce propos, lire l'enquête de ProPublica publiée en septembre : Alec MacGillis, « How the Smithsonian became the latest front in Trump's cultural war », ProPublica, 24 septembre 2026.

(3) Derniers albums respectifs : Sankofa (Universal, 2024) et I said what I said (Platoon, 2026).

(4) Sorti en France en 1999, son long-métrage est visible sur YouTube.

(5) À Dakar, le gouvernement avait fait fermer l'exposition organisée durant le « off » de la onzième biennale d'art africain en 2014.

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