Il y a une soixantaine d'années, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron étudiaient les mécanismes qui faisaient de l'école un lieu de reproduction sociale. Robustes, et toujours éclairantes, leurs analyses sont aujourd'hui simplifiées, négligées, voire évacuées au profit de théories franchement égarantes.
Le vaste mouvement de protestation des lycéennes et des lycéens qui a débuté en septembre a mis au grand jour les conditions matérielles dégradées et les inégalités qui affectent les établissements d'enseignement secondaire. Ce soulèvement est parvenu à mobiliser toute une génération, des lycées professionnels aux filières générales, dans toute la France, notamment en outre-mer. Il replace la question des disparités scolaires au cœur des débats politiques et invite à relire le grand classique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, paru en 1970 aux Éditions de Minuit.
Dès le milieu des années 1960, les deux sociologues conduisent une série d'enquêtes dont les résultats montrent la force des inégalités face à l'éducation et les mécanismes qui contribuent à reproduire les rapports de classe, par les effets croissants des verdicts scolaires sur les trajectoires sociales (1). Ils assument ainsi de rompre avec l'idéologie méritocratique de l'« école libératrice », alors dominante à gauche et chez tous ceux qui entendaient réformer l'école pour la « démocratiser ». Un idéal d'« égalité des chances » justifiait alors les politiques scolaires, qui facilitaient l'accès à l'enseignement secondaire. Grâce à la levée des obstacles financiers, organisationnels ou liés aux simples habitudes qui barraient la route des lycées et des universités aux élèves d'origines modestes, les différences de réussite entre individus ne résulteraient plus que des différences de « dons ». Les recherches de Bourdieu et Passeron montrent plutôt que les rapports entre classes sociales traversent en réalité tout le fonctionnement du système d'enseignement et tendent ainsi à se reproduire d'une génération à l'autre.
La Reproduction connaît une large diffusion. Ses conclusions ont depuis été maintes fois confirmées. De multiples travaux scientifiques documentent aujourd'hui les inégalités socio-scolaires. Ils constatent, dès l'école maternelle, des écarts significatifs de réussite aux évaluations nationales en langage et en mathématiques en fonction de l'origine sociale des élèves, écarts qui ne font que s'accroître au fil des trajectoires scolaires. Si l'accès à l'enseignement secondaire s'est peu à peu ouvert aux enfants des différentes classes sociales, les parcours des uns et des autres divergent fortement. Par exemple, lors des choix de spécialités en classe de première, les catégories dites favorisées accèdent davantage aux spécialités scientifiques comme les mathématiques ou la physique-chimie, tandis que les élèves de milieux modestes optent pour les humanités ou pour l'éducation physique et les « cultures sportives » (2). Dans le supérieur, les inégalités d'accès aux filières d'élite, en particulier aux grandes écoles, n'ont cessé de s'accentuer, avivant le sentiment d'injustice de tous ceux qui avaient cru aux promesses de « démocratisation ».
Le constat est bien connu. Mais ce qui échappe souvent à l'analyse, c'est l'état des productions intellectuelles qui accompagnent cette situation et les politiques publiques que ces productions tendent à légitimer.
Tout d'abord, du côté des travaux qui se situent peu ou prou dans le sillage des recherches de Bourdieu et Passeron, on constate une forme de fragmentation des modèles d'analyse alors mis au point : à un pôle, des travaux qui entretiennent un certain fatalisme de la reproduction sous une forme statistique — dans l'orbite de services ministériels de plus en plus déconnectés de la recherche en sciences sociales — ou économétrique — en décomposant les facteurs sociaux et scolaires des inégalités sans y intégrer les mécanismes institutionnels et pédagogiques ; au pôle opposé — chez les essayistes qui allient le récit autobiographique des transfuges de classe à une théorie révolutionnaire aux accents anti-institutionnels —, l'héritage bourdieusien se trouve réinterprété dans une sorte de prophétisme qui a surtout pour vertu de valoriser les trajectoires singulières de leurs auteurs, loin de l'exigence scientifique d'administration de la preuve (3).
Mais, surtout, on voit ces dernières décennies prospérer d'autres approches, en rupture avec les acquis des travaux de sciences sociales. Les plus connues sont celles proposées par la psychologie cognitive et les neurosciences. Si l'appareil de preuve est ici omniprésent, c'est au prix d'une focalisation sur les mécanismes biologiques qui interviennent dans les processus d'apprentissage et d'une catégorisation de plus en plus expansive des « troubles » qui les affectent : dyslexie, dyscalculie, dyspraxie, dysorthographie, troubles de l'attention, etc. La montée en puissance de ces recherches depuis une trentaine d'années s'est accompagnée d'un développement, dans les universités, de formations cliniques à base de techniques comportementales et d'un processus de consécration institutionnelle par l'éducation nationale. Celui-ci a culminé sous le ministère de M. Jean-Michel Blanquer (2017-2022), avec la création d'un conseil scientifique presque exclusivement composé de psychologues cognitivistes et de neuroscientifiques. L'irruption des neurosciences dans l'univers éducatif doit également beaucoup à leur capacité à répondre à la demande croissante des familles, les techniques de remédiation proposées par les spécialistes des « dys », qui combinent la rééducation comportementale de l'enfant et des sortes de reprise en main des pratiques éducatives familiales, permettant souvent aux élèves concernés de reprendre pied dans les apprentissages (4).
Plus récemment, on a vu émerger dans l'univers éducatif un autre pôle de disciplines et de pratiques proches de la psychologie : l'ensemble très composite et controversé des théories et des techniques dites de « développement personnel ». Croisant les influences de la psychologie positive, du management et de certaines formes d'ésotérisme, elles proposent à chaque personne de mieux se connaître, pour valoriser ses talents et se réaliser (5). Des officines privées en font la promotion. Elles cherchent en ce sens à profiter des nouvelles instructions du ministère de l'éducation nationale relatives au bien-être. Sous couvert de partenariats associatifs, des pratiques se revendiquant de la méditation de pleine conscience peuvent par exemple prendre place dans les horaires scolaires.
Ces approches d'inspirations très diverses ont en commun de promouvoir une représentation individualisante des questions éducatives, qui en dépolitise les aspects institutionnels. Elles offrent chacune à leur manière des issues techniques présumées adaptées à chaque type de difficulté ou de trajectoire personnelle, ignorant les rapports de forces et les logiques structurales. Elles légitiment la multiplication des stratégies de sauvegarde individuelle et accompagnent la montée en puissance de politiques scolaires qui engagent le système d'enseignement dans une crise de plus en plus profonde. L'individualisation des apprentissages devient ainsi l'un des principaux mots d'ordre du discours officiel, sans contenu, si ce n'est une vague incitation à ne donner à chacun que ce qu'il peut recevoir. La double question des savoirs à transmettre aux nouvelles générations et des manières de les transmettre collectivement se trouve remisée au rayon des vieilleries réformatrices. En lieu et place, la notion de « compétences », telle qu'elle est promue par le patronat, s'est installée dans les programmes officiels, depuis la loi dite « Fillon » de 2005.
Le ministère de l'éducation nationale, un lieu politique de seconde zone
Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que l'approche consumériste de l'institution scolaire ait connu de nouveaux développements. À chaque étape des parcours scolaires de leurs enfants, une proportion croissante des parents part en quête du bon établissement, de la bonne filière ou du bon parcours personnel, y compris au sein des petites classes moyennes et des classes populaires. L'enseignement privé, qui, depuis la loi dite « Carle » de 2009, bénéficie d'une quasi-parité de financement, sans les obligations d'accueil qui sont celles du service public, profite très largement de cette évolution, moins du point de vue des effectifs en augmentation (6) que de celui du tri social des élèves : au collège, par exemple, 42 % des élèves appartiennent aux milieux très favorisés, contre 20 % dans le public (7). Les établissements publics sont quant à eux confrontés à des difficultés de fonctionnement de plus en plus importantes.
Du côté du pouvoir politique, les ministres se succèdent, avec une durée moyenne de six mois et demi d'exercice au cours du second mandat de M. Emmanuel Macron. Souvent peu expérimentés en matière de questions éducatives, ils appliquent la feuille de route de réduction des coûts imposée par le ministère de l'économie et, dans la courte période de visibilité médiatique que leur procure leur passage rue de Grenelle, s'essaient à quelques mesures symboliques, au mieux de leurs intérêts politiques du moment. La palme revient ici à M. Gabriel Attal. Au cours des six mois qu'il a passés au ministère (2023-2024), le candidat Renaissance à la présidentielle est parvenu à imposer une série de mesures qui lui ont permis de se rapprocher des attentes de l'électorat de droite : interdiction de l'abaya et du qamis, expérimentation de l'uniforme, groupes de niveau au collège. Plus globalement, le ministère de l'éducation nationale devient un lieu politique de seconde zone. La logique gestionnaire et managériale devient le seul mode de régulation de l'institution, facilitée par la transformation du corps rectoral, de plus en plus issu des formations à l'encadrement administratif plutôt que de l'enseignement supérieur.
Face à une telle situation, les acquis de La Reproduction et leur actualisation constituent un véritable antidote, invitant à penser le système d'enseignement comme pris dans un ensemble de luttes qui visent à la perpétuation ou à la transformation des rapports entre classes sociales. Enrichis par l'expérience des premiers concernés — enseignants, jeunes, familles —, les travaux de sciences sociales peuvent servir d'appui pour proposer une transformation d'ensemble du système d'enseignement, visant l'égalité et misant sur le service public. À ce stade de la campagne présidentielle, il est plus que temps.
Il suffit parfois d'une étincelle, et d'un peu d'huile sur le feu, pour que tout un pays s'embrase. La révolte qui secoue la France à l'automne 2026 est partie d'une série de blocages lycéens organisés dans les derniers jours d'août et les premières semaines de septembre. Mais les récits médiatiques des événements tendent à gommer les nombreux signaux, jugés trop faibles pour être pris au sérieux, qui ont précédé l'embrasement. De Nantes à Marseille, en passant par Lille, Toulouse ou Vaulx-en-Velin, des centaines d'enseignants, de proviseurs avaient alerté en vain rectorats et syndicats. Leurs difficultés devenaient peu à peu insurmontables, leurs élèves étaient souvent au bord de l'implosion. Les équipes pédagogiques en sous-effectif et les absences non remplacées, les collègues débordés ou épuisés, les classes surchargées et les budgets sous-dotés, les salles détériorées et les activités extrascolaires supprimées, les parents perdus et leurs enfants angoissés. Ceux qui n'ont rien vu venir ont souvent préféré regarder ailleurs, trop occupés à gérer la pénurie ou à protéger leur carrière. Pour beaucoup, la jeunesse n'est intéressante que lorsqu'elle est brillante ou délinquante.
En tentant de passer en force, le gouvernement n'a fait que grossir les rangs d'une contestation parfois comparée à Mai 68. Au crépuscule d'un pouvoir libéral-autoritaire en place depuis neuf longues années, celle-ci marque moins l'irruption soudaine d'une « génération sacrifiée » que le retour d'une question sociale impossible à ignorer. Il n'est pas anodin que la révolte soit survenue en plein examen d'un budget de l'État prévoyant des coupes drastiques dans les moyens des écoles, des collèges, des lycées et des universités publics, mais aucune réforme fiscale ciblant les ultrariches ou les grandes entreprises. Ni que l'embrasement ait eu lieu juste après la rentrée scolaire, moment-clé dans la vie des établissements, où les absences de personnels et les problèmes matériels sautent aux yeux de tout le monde, élèves comme proviseurs ou enseignants.
Les médias ont souligné le caractère à la fois prévisible et surprenant du mouvement. Des experts y ont vu le fruit d'un aveuglement politique devant les « ratés de la massification scolaire » ; d'autres, l'effet d'un « stress » structurel chez des jeunes dont les perspectives d'avenir se révèlent toujours plus sombres. Sommée, dès la fin du collège, de se projeter dans un futur anxiogène, de jouer le jeu d'une compétition généralisée où les savoirs et les diplômes comptent moins que les places et les rangs, cette jeunesse avait bien des raisons de se révolter : les confinements dus à la pandémie de Covid, mais aussi l'intégralité de sa scolarité secondaire effectuée dans un paysage redessiné par la réforme dite « Blanquer ».
En 2018, alors ministre de l'éducation nationale, M. Jean-Michel Blanquer a supprimé les filières ES, L et S au profit d'un baccalauréat à la carte faisant la part belle aux parcours individuels et à un contrôle continu, au détriment des épreuves nationales un tant soit peu équitables. En mettant fin aux groupes-classes et en multipliant les options, sa réforme a fragilisé non seulement les équipes pédagogiques, mais également les solidarités entre pairs qui contribuaient à créer du sens et des liens dans la vie des lycéens. Le peu qu'il restait de l'institution scolaire en tant que cadre intégrateur a ainsi été défait, ou ébranlé.
Présentée comme une mesure progressiste et respectueuse des « choix » des élèves, la réforme du baccalauréat a introduit, tout comme la création au même moment du dispositif de sélection assuré par Parcoursup, un modèle individualiste et « sélectionniste » auparavant limité aux seules filières d'élite. En l'imposant sans débat public et sans moyens budgétaires, ses artisans ont fabriqué une véritable bombe à retardement. Nombre de parents, d'enseignants et de personnels de direction estiment que les conditions minimales d'un apprentissage serein et vertueux ne sont plus réunies. La charge mentale, chez les jeunes comme chez les adultes, liée aux injonctions ministérielles à « construire son parcours » en restant « connectés » à chaque étape aux applications et aux plates-formes, empêche de redonner du sens au statut d'élève, comme au métier d'enseignant.
La complexité des nouvelles procédures de sélection et l'affaiblissement simultané de tout ce qui rend matériellement possible la découverte de savoirs, d'auteurs et de notions qui ne peuvent être enseignés que par l'école, ont fait voler en éclats les faux-semblants d'une méritocratie en trompe-l'œil. Car, loin de se borner à des restrictions quantitatives, les réformes éducatives successives ont revêtu la forme d'un moins-disant qualitatif : qualité en baisse de la formation des élèves et des enseignants, qualité parfois douteuse de l'information offerte aux familles concernant l'orientation, mais aussi qualité dégradée de l'ambiance générale et du « dialogue » au sein de bien des établissements scolaires. Ces transformations ont aggravé un sentiment de déclassement ancien chez nombre de professeurs et les malentendus qui existaient déjà entre eux et des familles incitées depuis longtemps à agir en stratèges, quitte à recourir au privé si le public ne répond plus à leurs aspirations. À force d'insister sur l'avenir professionnel et l'orientation scolaire de leurs enfants, les parents ont cessé d'être des alliés des enseignants, eux-mêmes pris dans des rapports de concurrence autour du nombre d'heures attribuées à chaque enseignement de spécialité ou de matière à option. Le malaise, l'épuisement ou l'abandon ressentis par un nombre élevé de « profs à tout faire » marquent l'expérience quotidienne de chaque classe ou salle des profs. Les suicides médiatisés de collègues en burn-out et les formes plus discrètes de mort sociale, par dépression ou démission, témoignent de cette perte de repères, comme les niveaux record d'intentions de vote au sein du corps professoral en faveur du Rassemblement national (RN).
L'enseignement public subit de plein fouet les conséquences d'un désengagement durable de l'État, dont les responsables ont beau jeu de masquer les effets en pointant la « démission » des parents (qui laisseraient trop leurs enfants seuls devant leurs écrans) ou le problème de la dette publique (qui résulte largement d'une baisse des recettes et d'un refus obstiné d'une réforme fiscale de grande ampleur). En maintenant les subventions à l'école privée tout en baissant sensiblement le financement de l'école publique du primaire au supérieur — la dépense éducative par étudiant rapportée au produit intérieur brut (PIB) a baissé de 15,3 % entre 2008 et 2024, selon l'estimation de l'économiste Michaël Lainé (1) —, les gouvernements successifs ont mis en péril des équilibres aussi précieux que fragiles.
L'obsession de la dette publique et le tabou de la redistribution fiscale conduisent à avaliser l'hégémonie à la fois économique et culturelle d'une infime minorité sociale dont le credo tient en une phrase : « ne plus payer pour les autres », c'est-à-dire pour les services publics et dans l'intérêt général. Mais, comme les « gilets jaunes », le soulèvement de l'automne 2026 va bien au-delà de ses motifs initiaux. Il exprime une demande d'égalité quand, en France, l'origine sociale a une forte incidence sur la réussite scolaire. Ce constat est d'autant plus préoccupant dans une période marquée, du reste, par la profonde crise des « vocations » enseignantes. Il y a moins de professeurs dans les collèges et lycées aujourd'hui qu'en 2008, alors que le nombre d'élèves a augmenté de 250 000 sur la même période (2).
Dans l'enseignement supérieur, le tableau est similaire mais souvent plus sombre, tant l'austérité et la précarité y frappent davantage encore. Depuis 2012, le budget public par étudiant a diminué de 23 %, amorçant sa chute sous la présidence de M. François Hollande avant de connaître une baisse vertigineuse lors des deux quinquennats de M. Emmanuel Macron (3). Et si le projet de loi de finances examiné par le Parlement pour 2027 consiste — selon les mots du ministre de la ville et du logement, Vincent Jeanbrun, sur France Info le 19 septembre 2026 — à demander « un petit effort à tout le monde » pour dégager 54 milliards d'euros d'économies, une large part de ces dernières concernent bien les étudiants, comme le gel des aides personnelles au logement (APL) ou les coupes imposées aux universités, invitées à réduire encore des budgets déjà largement déficitaires, faute de bénéficier de compensations de l'État — dans une sorte de cercle vicieux qui justifie ensuite les jugements négatifs et le mépris des élites conservatrices envers les universités, assimilées à des « usines à chômeurs ». Les jeunes manifestants n'ont, sur ce point, fait que rappeler une évidence : sans redistribution des richesses en faveur des classes moyennes et populaires, et sans un rééquilibrage des priorités au profit de l'enseignement public, les « efforts » exigés de « tout le monde » ont tout d'un jeu de dupes.
Puisque, pour les élites en place, l'enseignement ne constitue plus un bien commun mais une simple « offre de formations » de plus en plus censitaire, il ne reste au pouvoir guère d'autres moyens — en dehors de la force brute et de la propagande — pour neutraliser la critique et relégitimer le système que de renforcer la croyance méritocratique par de nouvelles annonces ou par diverses formes de déni.
Entre autres exemples récents, citons celui d'Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale, pris pour cible par les révoltes lycéennes de cet automne. Quelques mois avant l'embrasement, il avait annoncé la création d'un concours général des collèges (sur le modèle de celui des lycées) en la justifiant par la nécessité de restaurer le sens de l'effort et par sa conviction personnelle que « l'excellence n'est pas une question de lieu, ni de géographie, ni de sociologie [mais] de travail et de talent (4) ». Dès lors qu'un ministre de l'éducation ne saurait ignorer l'existence de décennies de recherches en sciences sociales, sans doute faut-il prendre cette phrase comme relevant du discours performatif, qui use du présent de l'indicatif pour agir sur le monde. La répétition de tels mots d'ordre érige l'élitisme de bon aloi en sens commun des élites réformatrices. Le « mérite » (re)devient une arme de protection massive en temps de crise pour contrecarrer les critiques et fabriquer du consensus.
En janvier 2024, une polémique l'avait mis en évidence. L'éphémère ministre de l'éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra — ex-camarade de promotion de M. Macron à l'École nationale d'administration (ENA), après des études à Sciences Po et à l'École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) — s'était alors vu reprocher de scolariser ses enfants dans l'établissement privé catholique Stanislas, à Paris. Et, surtout, de l'avoir justifié par « le paquet d'heures non remplacées » dans l'école publique où était initialement inscrit son fils aîné. Mme Oudéa-Castéra s'était plainte, ensuite, d'être perçue comme le « symbole d'une caste privilégiée à combattre, à abattre », ajoutant : « La seule chose que j'ai héritée de ma famille, c'est l'amour du travail bien fait, du goût de l'effort, la passion du mérite. » Elle oubliait de préciser que cette « passion » avait pris corps au sein d'une famille comptant plusieurs journalistes connus (Alain, Patrice et Benjamin Duhamel, ou Nathalie Saint-Cricq) puis dans un lycée des beaux quartiers parisiens, mais aussi que son « goût de l'effort » lui avait été transmis par son père, ex-directeur de Publicis, avant d'être partagé par son époux, ancien président-directeur général de la Société générale et actuel président du conseil d'administration du groupe Sanofi.
Que signifie « mériter », dans ces conditions ? S'agit-il d'une lutte active contre les privilèges, le népotisme et l'arbitraire, dans la lignée de Condorcet, de la tradition égalitaire issue de la Révolution française ? Ou d'une croyance conservatrice, utile aux héritiers pour tenir leur rang et renforcer l'ordre symbolique qui rend l'héritage socialement acceptable ?
Essor du business de l'orientation scolaire
Les profils des ministres de l'éducation nationale diffèrent souvent de ceux des boursiers qu'ils aiment invoquer dans leurs discours. Titulaire de la fonction de 2017 à 2022, M. Jean-Michel Blanquer a effectué sa scolarité à Stanislas, du CM1 à la terminale, avant d'étudier à l'université Paris-II (« Assas ») et à Sciences Po. Fils d'un avocat et d'une enseignante, il a grandi dans le 8e arrondissement de Paris. Issu d'une famille très aisée — père producteur de cinéma, mère descendant de la noblesse russe —, M. Gabriel Attal (ministre de juillet 2023 à janvier 2024) a, quant à lui, étudié à l'École alsacienne, place forte de la reproduction sociale dans le 6e arrondissement de la capitale.
La réforme Parcoursup — adoptée dans le cadre de la loi relative à l'orientation et à la réussite des étudiants du 8 mars 2018, dite « ORE » — a servi de prétexte et d'accélérateur à une privatisation mais aussi à une « élitisation » de l'offre éducative. Entre 2010 et 2024, le taux d'inscription à l'université (hors instituts universitaires de technologie [IUT]) est passé de 60,4 % à 57,4 % des nouveaux titulaires du baccalauréat général, alors qu'il a augmenté dans le même temps de 4,2 points dans les écoles de commerce, d'ingénieurs et autres établissements privés (5). Pour les bacheliers technologiques, les inscriptions dans l'enseignement post-bac privé ont doublé ; pour les « bacs pro », déjà peu nombreux à la fac, les licences universitaires et les IUT sont devenus quasi inaccessibles, au profit des sections de techniciens supérieurs (STS) et de petites écoles privées dont beaucoup n'existaient pas avant la création de Parcoursup. Effet d'aubaine pour nombre d'entreprises du secteur des formations post-bac, la plate-forme a aussi favorisé l'essor d'un business de l'orientation scolaire très rentable, dont les familles favorisées peuvent se passer, mais qui tend progressivement à se substituer à une mission historique de l'école publique.
Moins d'enfants d'ouvriers à l'université
Même si l'on a oublié qu'il y eut bien, en 2018, un mouvement anti-Parcoursup, durement réprimé (on se souvient peut-être de ces lycéens mis à genoux par des policiers heureux de voir une « classe qui se tient sage », à Mantes-la-Jolie) et éclipsé par les « gilets jaunes », la vitesse avec laquelle les algorithmes de sélection se sont imposés en dit long sur les victoires idéologiques qui, progressivement, ont réduit une question âprement discutée et conflictuelle à une « solution » purement technique et consensuelle. Alors qu'à d'autres périodes les partisans d'un enseignement élitiste devaient assumer la sélection en tant que telle, les débats autour de Parcoursup ont relégué au second plan des enjeux autrefois centraux pour s'en tenir aux effets anxiogènes de l'outil ou aux difficultés à s'y retrouver dans un tel dédale.
S'il est vrai que, grâce au taux minimal de boursiers dans les filières sélectives prévu par la loi ORE, une poignée de néobacheliers (17 000 en 2025 sur environ 650 000) peuvent désormais trouver une place dans une formation à laquelle leur dossier scolaire ne leur aurait pas permis d'accéder lors de la phase principale, la part des enfants d'ouvriers à l'université a baissé de 11,4 à 8,7 % entre 2009 et 2024, en particulier depuis 2020. À l'échelle de l'enseignement supérieur, la proportion d'étudiants de milieux populaires tend à stagner. Si, parmi les jeunes de 25-29 ans, poursuivre des études dans le supérieur est depuis longtemps une norme dans les familles aisées (68 %), ce n'est toujours pas le cas dans les familles défavorisées (36 %). Les écarts demeurent, puisque ces proportions s'élèvent à 63 % et 33 % au sein de la génération scolaire antérieure, c'est-à-dire les 45-49 ans d'aujourd'hui. Parmi les 25-29 ans originaires des classes supérieures, 10,9 % sont diplômés d'une grande école en 2024, contre 10,2 % en 2012 ; du côté de ceux des classes populaires, ils sont 2,7 % en 2024, contre 2,3 % en 2012 (6).
Jérôme Lagarrigue. – « Esthetic of a melee » (Esthétique d'une mêlée), 2017
Parcoursup peut aussi présenter l'avantage d'augmenter la sélectivité scolaire des filières d'élite, et donc leur prestige relatif, à condition d'en atténuer les effets en matière de tri social. Ainsi, à l'institut d'études politiques (IEP) de Bordeaux, l'élaboration d'un algorithme local favorisant les candidatures de boursiers scolairement excellents a permis une (légère) ouverture du recrutement social, tout en augmentant le niveau scolaire moyen des admis, ce qui a réduit l'écart avec la concurrence représentée par les autres IEP, notamment Sciences Po (7). Cette bonne volonté méritocratique donne aussi à voir l'arbitraire de la sélection par des algorithmes qui, selon les formations, les années et les politiques de chaque établissement, varie considérablement. Cantonnés à des discussions entre initiés et à des compétences techniques, ces usages hétérodoxes de Parcoursup révèlent en creux les choix bien plus orthodoxes faits par d'autres filières d'élite au niveau scolaire déjà très élevé, mais aussi et surtout l'impossibilité, pour ce genre d'expérimentation, d'aller trop loin dans le jeu avec la règle, au risque de faire fuir des candidats bien dotés scolairement mais qui pourraient assimiler ces évolutions à une perte de sélectivité et de prestige.
En laissant la possibilité à chaque commission d'examen des vœux de sélectionner à l'aide d'un algorithme local, plutôt qu'avec l'algorithme national disponible sur la plate-forme, la réforme Parcoursup ne se limite cependant pas à imposer des modes de sélection et d'affectation des étudiants. La possibilité pour ces commissions de connaître le lycée d'origine des candidats — tournant majeur, qui constitue objectivement une rupture d'égalité — tient de l'aubaine pour bien des enseignants attachés à l'élitisme qui a imprégné leur propre scolarité, désireux de choisir eux-mêmes ceux qui « méritent » leur enseignement. Mais, pour d'autres, plus critiques ou réflexifs, la marge de manœuvre est faible et ambiguë, puisque l'État fait peser sur leurs épaules un tri social que ses plus hauts représentants se refusent à endosser. Dès lors, il ne reste guère d'autre choix que de limiter la casse, en prenant sur le temps normalement alloué à l'enseignement et à la recherche des heures entières à lire et classer des dossiers. Le rehaussement statutaire, qui tient dans ce pouvoir de choisir délégué aux commissions, ne fait que donner aux universitaires l'illusion qu'ils ont gagné un « droit » de sélectionner là où, en réalité, ils sont contraints de trier, et par là d'arbitrer eux-mêmes entre faire leur métier correctement et gérer les flux avec les moyens du bord.
Au sein des cursus d'élite, les marges d'action sont étroites, mais elles existent ; à condition toutefois de répondre aux intérêts des filières concernées. Depuis 2020, certaines écoles de commerce ou d'ingénieurs — l'École des hautes études commerciales (HEC), les Ponts et chaussées, etc. — ont fait le choix d'instaurer des points de bonus pour les boursiers qui passent le concours pour la deuxième fois. D'autres, comme l'Essec, ont mis en place un système de sélection différenciée permettant à des boursiers (une quarantaine par an) qui ne seraient pas reçus aux écrits d'admissibilité de passer les épreuves orales, tout en conservant la même barre d'admission pour tous les candidats. Malgré ces changements, les taux de boursiers ont diminué entre 2012 et 2024 de 3 à 4 points dans les écoles de commerce et d'ingénieurs, où ils représentent, aujourd'hui, respectivement, 10 % et 21 % des effectifs, tandis qu'ils sont restés stables dans les universités (autour de 39 %), alors même que la catégorie des boursiers (du supérieur) s'est embourgeoisée sur la période (8).
D'autres possibles ? Des lendemains moins terribles ?
C'est sans surprise Sciences Po qui, vingt-cinq ans après la création des conventions éducation prioritaire (CEP), a endossé de nouveau le statut de chef de file en effectuant une (énième) refonte de ses critères et modalités de sélection. La dernière réforme, en 2021, a mis fin aux épreuves écrites d'admissibilité, unifié les voies de recrutement et instauré des points de bonus pour les boursiers du secondaire issus des lycées partenaires, dont le nombre a été porté de 106 à 215. Mais, dans sa communication, la direction de l'IEP est restée discrète sur le taux global de ces boursiers du secondaire (qui s'élève à 12 %, contre 29 % en moyenne en France dans le public), insistant plutôt sur celui de boursiers du supérieur (bien plus favorisés que ceux du secondaire) parmi les admis (27 %), loin de la moyenne des universités à l'échelle nationale (39 %) (9).
Historiens spécialistes des systèmes éducatifs contemporains, Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard envisagent plusieurs scénarios (10) : l'un d'eux serait une alternative post-néolibérale, assumant une politique progressiste, à la fois économique, via une relance financée par un impôt plus équitable, et éducative, grâce à une hausse significative des dépenses publiques en matière d'enseignement public, mais aussi des réformes de structures comme la fusion de tous les cycles post-bac, prépas, STS et IUT compris, en un premier cycle propédeutique unifié, occupant une position intermédiaire entre le lycée et l'université ; un autre scénario serait un statu quo général favorisant une accélération du régime managérial actuellement dominant, avec l'extension des stratégies mercantiles, la poursuite du désengagement de l'État du financement des études supérieures et le remplacement des ressources fiscales par un mélange de prêts étudiants et de droits d'inscription élevés, accompagnés de quelques bourses, suivant le modèle américain.
De telles projections n'ont rien de chimérique. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le rapport de la commission d'enquête sénatoriale menée par la sénatrice Les Républicains Laurence Garnier, dont les préconisations offrent un aperçu de la politique que la droite pourrait impulser en matière de sélection en cas de victoires électorales (11) : suppression du droit d'accès aux études supérieures pour les bacheliers, le baccalauréat cessant d'être le premier grade de l'enseignement supérieur ; fin du droit d'accès au master pour les titulaires d'une licence universitaire ; renforcement des filières sélectives au sein des universités (doubles licences, doubles cursus école-fac, cycles préparatoires aux études supérieures) et des cursus courts, au détriment des capacités d'accueil dans les licences offrant peu de débouchés professionnels (en psychologie, langues, lettres et sciences humaines) ; fin du pouvoir des recteurs d'imposer aux universités des étudiants sans affectation au terme de la procédure Parcoursup ; instauration de droits d'inscription dans les universités, à hauteur de 900 euros en licence et 1 300 euros en master.
Mais, en appelant à augmenter le financement public de l'éducation et à tourner le dos aux logiques sélectionnistes qui tendent à se généraliser à tous les niveaux du système éducatif, le mouvement lycéen-étudiant de 2026 a ouvert la voie à une réflexion critique sur le modèle censitaire en cours d'imposition. Le ralliement d'élèves de lycées favorisés et d'étudiants issus de grandes écoles témoigne de la fragilité de l'ordre symbolique en haut de l'espace social, un peu comme en Mai 68. Il se pourrait bien que ces solidarités improbables, en dessinant d'autres possibles, fassent advenir des lendemains moins terribles. À condition que d'autres révoltés s'en mêlent, jeunes ou moins jeunes, pour résister à la contre-révolution qui vient.
Parfois, l'inespéré advient. Un mouvement lycéen spontané, mettant en cause les travers du système éducatif, a rencontré d'autres colères, rallié à lui divers secteurs de la société. Et, jusqu'ici, les manœuvres visant à diviser les contestataires n'ont pas abouti...
Lucie et Robin n'ont pas trop à se plaindre de leurs conditions d'études dans l'Aveyron. Leur lycée a été récemment rénové, et les classes n'y sont pas surchargées. Pourtant, le 17 octobre dernier, ils sont allés manifester, en soutien à leurs camarades moins bien lotis. « Même si nous, à Rodez, ça va, ce n'est pas pareil partout, notamment en banlieue », expliquaient-ils à un journaliste venu couvrir l'événement (Centre Presse Aveyron, 17 octobre). Cette solidarité entre des lycéens de territoires qui semblent n'avoir pas grand-chose en commun s'est notamment nouée sur les réseaux sociaux, où, d'un établissement à l'autre, circulent les témoignages et vidéos, les messages d'encouragement. Elle constitue l'une des particularités du mouvement qui embrase la France depuis la rentrée 2026. Une mobilisation qui, autre singularité, n'est pas née de l'opposition à une réforme, comme c'est souvent le cas, mais a jailli soudainement, en pleine période électorale, pour protester contre la dégradation généralisée du service public de l'enseignement.
Les mêmes préoccupations reviennent ainsi partout, de Créteil à Lamballe, de Vaulx-en-Velin à Villefranche-sur-Rouergue, en passant par Paris, Marseille, Mayotte ou la Guyane : les locaux dégradés et mal isolés, les professeurs non remplacés, les emplois du temps à trous et à rallonge, Parcoursup et son algorithme incompréhensible… Sans parler d'un horizon toujours plus sombre, entre l'intelligence artificielle qui menace les emplois, le dérèglement climatique qui menace la planète et le spectre de la guerre qui menace l'Europe.
La convergence des lycéens de banlieues et de zones rurales peut surprendre après quinze ans de matraquage sur la « fracture territoriale », qui a ancré l'idée d'une opposition entre « France des métropoles » et « France périphérique », « jeunes des villes » et « jeunes des champs ».
Selon cette lecture, aussi répandue dans les médias que contestée par les chercheurs (1), il existerait deux jeunesses populaires qui n'auraient ni les mêmes problèmes, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes perspectives. Les jeunes de banlieue seraient certes confrontés au racisme, aux discriminations et à la ségrégation urbaine, mais leur proximité géographique avec des centres dynamiques ou l'attention particulière que l'État leur porterait via la politique de la ville leur offriraient une certaine ouverture sur le monde, la possibilité de se créer des réseaux et des perspectives d'ascension sociale. À l'inverse, les jeunes des campagnes, réputés plus conservateurs et attachés à leurs traditions, seraient prisonniers de leur territoire. Éloignés des lieux de décision, des filières d'excellence et des bassins d'emploi, oubliés par les pouvoirs publics, ils auraient moins de chances de s'en sortir. « La jeunesse de banlieue a été privilégiée par rapport à celle de la ruralité. C'est une jeunesse à qui on a tout donné. Mieux vaut avoir 20 ans à Saint-Denis et Nanterre que dans la Creuse », croit savoir M. Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RTL, 2 juillet 2023). Difficile, dès lors, d'imaginer un mouvement social agrégeant ces deux jeunesses.
Pourtant, quand on cesse d'opposer les espaces pour s'intéresser aux conditions sociales, les expériences se révèlent bien plus proches qu'il n'y paraissait. À la campagne comme en banlieue, les jeunes subissent de plein fouet les conséquences de la désindustrialisation. Ils connaissent le manque d'emplois stables, le sous-investissement dans les services publics, la stigmatisation des uns en « ploucs » et des autres en « racailles ». Ils partagent également des formes de sociabilité centrées sur des « solidarités à petit rayon » (2), peu mixtes, ainsi que, chez les garçons, un goût pour le football et le motocross. Bref, ils ont bien des raisons de parler d'une même voix, et le mouvement lycéen l'a rappelé avec puissance, détermination et enthousiasme.
Pour répondre à cette mobilisation inédite, le gouvernement a repris une méthode éprouvée depuis l'arrivée au pouvoir de M. Emmanuel Macron. Il l'a d'abord ignorée (le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray a attendu deux semaines avant de recevoir des représentants des lycéens). Puis il l'a réprimée, avant de tenter de la discréditer (les blocages ne seraient qu'une « manœuvre de La France insoumise et de ses proxys de l'ultragauche », selon Matignon) puis de la diviser, en distinguant les gentils manifestants et les méchants « casseurs », lesquels auraient transformé la protestation lycéenne en « mouvement de violences urbaines », d'après le premier ministre Sébastien Lecornu. Et bien sûr il a créé une plate-forme en ligne pour permettre aux élèves d'exprimer leurs doléances, selon un procédé déjà mis en œuvre en 2019 avec les « gilets jaunes » : offrir un exutoire numérique à la colère, pour mieux l'ignorer (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « « Civic tech », l'art de laisser causer »).
Le gouvernement pensait avoir réussi son coup. Il misait sur un échec de la mobilisation du 17 octobre, à l'appel des lycéens, des organisations étudiantes, des « gilets jaunes » et des syndicats, ne prévoyant que 150 000 à 200 000 participants. Ils furent quatre fois plus nombreux. En marge des cortèges massifs et pacifiques — pourtant soumis aux gaz lacrymogènes et aux charges policières aléatoires —, quelque trois mille commerces ont été dégradés ou dévalisés, des bâtiments publics incendiés.
Dès lors, le rouleau compresseur identitaire s'est remis en marche, écrasant les revendications des manifestants. Alors que l'on parlait de services publics, de salaires, d'inflation, de prix du carburant, le débat a rebasculé sur l'immigration, la délinquance, les banlieues… Ne voit-on pas, sur les vidéos circulant sur Internet, des jeunes à capuche ? « Ces pillards sont à une écrasante majorité des enfants de l'immigration qui, sans doute inconsciemment, reproduisent tout simplement les razzias de leurs ancêtres », en conclut la journaliste Élisabeth Lévy (Sud Radio, 19 octobre). M. Bardella fustige de même les « hordes déracinées de sauvages qui se trouvent de l'autre côté du périphérique et qui viennent dans les agglomérations et dans les grandes villes pour piller et exprimer un sentiment de revanche à l'égard de la France » (CNews, 19 octobre), tandis que M. Bruno Retailleau, candidat Les Républicains à la présidentielle, s'en prend aux « binationaux qui pillent, qui sont violents, qui agressent des gendarmes et des policiers », en proposant de les déchoir de la nationalité française — une idée également défendue par le président de Reconquête, M. Éric Zemmour. Au terme de cette semaine de déferlement raciste, un homme a pris un pistolet mitrailleur pour, selon ses mots, « venger les commerçants » vandalisés, en tirant à vue sur « des Noirs et des Arabes » à Trappes.
Nul ne connaît pourtant le profil des personnes impliquées dans ces émeutes. Et s'il s'avérait que les jeunes de banlieue étaient très nombreux parmi elles, cela ne suffirait pas à en faire un phénomène ethnique. Les événements survenus au Royaume-Uni à l'été 2011, à la suite de la mort de Mark Duggan, un jeune homme noir tué par la police à Londres, montrent en effet combien cette lecture peut être biaisée. En cinq jours, plus de 2 000 commerces furent alors dégradés ou pillés. « Ces émeutes avaient un caractère racial. Pourquoi nier ce fait ? », avait d'emblée acté une chroniqueuse du Telegraph (7 août 2011). « Sans la culture des gangs du Londres noir, aucune de ces émeutes n'aurait eu lieu », continuait un confrère du Daily Mirror (13 août 2011). Un an plus tard, un rapport du ministère de la justice révélait un tableau très différent. Parmi les 3 103 personnes jugées pour des troubles à l'ordre public, 41 % étaient blanches et 39 % étaient noires. Tout dépendait en fait de la ville concernée. À Birmingham, où la jeunesse populaire est majoritairement noire, les personnes arrêtées l'étaient aussi. À Liverpool ou à Manchester, où les milieux populaires comptent davantage de jeunes blancs, la tendance s'inversait. En d'autres termes, le profil des participants reflétait avant tout la composition de la jeunesse populaire locale (3). Quant à leurs motivations, un autre rapport a mis au jour un puissant effet d'opportunité et d'imitation, dans un contexte où la police ne semblait plus rien maîtriser, créant ainsi un sentiment d'impunité : « L'observateur curieux peut devenir un amateur de sensations fortes, ou l'amateur de sensations fortes, un opportuniste (4) ».
Par ailleurs, pendant des siècles, l'émeute, le soulèvement violent et spontané, a constitué le principal moyen de pression sur les pouvoirs en place — ce que l'historien Eric Hobsbawm a appelé la « négociation collective par l'émeute (5) ». Avec l'avènement de la société industrielle et l'essor des grandes organisations collectives (partis, syndicats, associations…), la grève s'est progressivement imposée comme le principal levier d'action du mouvement ouvrier. Mais, depuis les années 1980, l'affaiblissement de ces organisations, l'éclatement des collectifs de travail et les échecs répétés des modes d'action traditionnels ont contribué au retour de ce phénomène, où se conjuguent, en parallèle ou intrinsèquement, revendications et casse (6). Et cette dynamique s'est accélérée depuis la crise financière de 2008. Révolte contre l'austérité en Grèce (2010-2012), soulèvement contre le coût de la vie au Brésil (2013), en Bulgarie (2013), au Chili (2019), « gilets jaunes » (2018-2019) ou émeutes urbaines en France (2023)… Malgré des contextes différents, les mêmes scènes se répètent, avec des bâtiments publics attaqués, des commerces dégradés, des barricades, des affrontements avec la police, débordant les formes traditionnelles de la mobilisation politique. L'automne 2026 confirme cette tendance. Des émeutes de la jeunesse ont également éclaté en Italie, en Belgique et en Albanie, tandis que des mobilisations massives touchaient l'Espagne, le Portugal et la Grèce.
Par-delà les siècles et les frontières, l'histoire des révoltes rappelle un principe élémentaire : la violence sociale (pauvreté, racisme, exploitation…) peut produire, en retour, une violence chez ceux qui en sont victimes. Cette idée est d'ailleurs largement acceptée quand des populations se soulèvent au Sri Lanka ou à Madagascar. Ou quand des agriculteurs s'attaquent à la préfecture du Lot-et-Garonne, détruisent un bâtiment de la direction régionale de l'environnement à Carcassonne et vandalisent des magasins Leclerc ou des McDonald's — comme ce fut le cas en janvier 2024. Alors ministre de l'intérieur, M. Gérald Darmanin avait évoqué les « coups de sang légitimes de ceux qui ne gagnent pas beaucoup d'argent et qui travaillent très fort », en expliquant qu'« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » (TF1, 25 janvier 2024).
Les lycéens, les jeunes de banlieue ou les « gilets jaunes » n'ont pas droit à de tels égards. Il y a vingt ans, un homme politique de droite comme M. François Bayrou pouvait tout à fait déclarer, au sujet des révoltes urbaines de novembre-décembre 2005 : « Si l'on cherche l'origine de ce qui s'est passé, alors on la trouvera dans la manière dont on a laissé urbaniser la France en enfermant les pauvres avec les pauvres, en acceptant que se constituent des ghettos qui sont des ghettos de l'origine, des ghettos du chômage avec plus de 40 % dans certains quartiers, des ghettos où l'école est en situation difficile, où s'ajoutent les problèmes sociaux aux problèmes culturels (…). Les conséquences ont des causes. Ce sont les causes qu'il faut soigner (7). » En juillet 2023, le président Emmanuel Macron, moins porté à l'autocritique, n'avait vu dans les émeutes ayant suivi la mort de Nahel Merzouk que des « violences pures et injustifiables qui n'ont aucune légitimité ».
Jérôme Lagarrigue. – « Red Mist » (Nuage rouge), 2025
Qu'est-ce qui pousse une société à l'explosion ? Pourquoi certains en viennent à assaillir des bâtiments publics, des commerces ou des policiers ? Soulever ces questions expose à une chasse aux sorcières. « Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l'ordre (…), soit on est du côté des casseurs », a martelé le premier ministre Sébastien Lecornu au soir du 17 octobre. Le lendemain, M. François-Xavier Bellamy, le vice-président des Républicains, suggérait de jeter en prison M. Philippe Poutou, l'ancien porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), parce qu'il s'était déclaré « dans le camp des manifestants, des émeutiers, de la jeunesse révoltée, des opprimés et du désordre ». La France insoumise est quant à elle accusée par M. Lecornu de « fournir des excuses à ceux qui commettent » des violences, par Mme Marine Le Pen de « légitimer la violence en considérant l'ordre comme une oppression et le désordre comme un droit », par M. Gérard Larcher de diffuser « un discours de haine », le président du Sénat allant jusqu'à s'interroger sur la dissolution du parti.
Pendant une semaine, les responsables politiques se sont relayés sur les plateaux de télévision pour détailler leurs propositions. Certains, à l'image de M. Gabriel Attal, veulent bloquer l'accès aux réseaux sociaux pendant les manifestations et généraliser la surveillance faciale et algorithmique ; d'autres proposent de construire des milliers de places de prison sur le modèle du Salvador de M. Nayib Bukele, de retirer leurs prestations sociales aux familles de casseurs ou encore de durcir la justice des mineurs. Les autorités suivent docilement cette surenchère répressive. Pour les jeunes arrêtés, une justice expéditive est mise en place, à coups de comparutions immédiates qui ne laissent pas le temps aux accusés de préparer leur défense. Un lourd parfum de délation flotte même dans l'atmosphère quand la préfecture de police de Paris met en place une plate-forme sur laquelle les témoins des débordements peuvent transmettre leurs vidéos à la police. Et quand M. Darmanin, le ministre de la justice, déclare son souhait d'autoriser les parquets à prévenir les employeurs des personnes condamnées.
Des couvre-feux sont également instaurés dans plusieurs villes, sous l'œil vigilant de drones et d'hélicoptères, des rassemblements sont prohibés et, dans certains quartiers, il devient même interdit de se balader avec un sac à dos ou un couvre-chef. Le 24 octobre, jour de mobilisation nationale, la restriction des libertés publiques franchit un nouveau seuil. Sous couvert de prévenir les débordements, les manifestations sont interdites à Lyon, Nice, Montpellier, Rouen, Le Havre, Toulon… La SNCF supprime des trains pour empêcher certains manifestants de se rendre aux rassemblements, et des contrôles préventifs sont réalisés dans les gares et sur les routes. À Paris, l'armée est mobilisée pour encadrer les manifestants, de même que la brigade d'intervention régionale, le RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion) et le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).
Ainsi le pouvoir apeuré cherche-t-il à étouffer la contestation en ignorant ce qui la nourrit. Mais cela ne fonctionne plus. Le 24 octobre, la foule fut finalement aussi nombreuse que la semaine précédente, malgré les interdictions, les gaz lacrymogènes, le mauvais temps et les vacances scolaires. Après dix ans de présidence Macron, les raisons de la colère ne disparaîtront pas sous les coups de matraque. La France compte désormais près de dix millions de pauvres. sept millions d'adultes déclarent ne pas manger à leur faim. Depuis 2024, sous l'effet de l'inflation, un ménage de deux adultes et deux enfants a vu son budget annuel amputé de 1 200 euros en moyenne. La justice manque de juges, de greffiers, de procureurs ; l'école, d'enseignants, d'infirmières, de surveillants. À l'hôpital, les services d'urgences saturent, et environ 35 000 lits ont été supprimés en dix ans, tandis que les déserts médicaux continuent de s'étendre, y compris dans des centres-villes. Pompiers en grève, pénurie de logements sociaux, lignes ferroviaires supprimées, établissements pour personnes âgées en sous-effectif, prisons surpeuplées… La liste des problèmes est sans fin.
Face à cela, M. Macron et son gouvernement n'ont que l'austérité à la bouche. Les yeux rivés sur la dette et soumis au verdict des marchés, ils répètent que les caisses sont vides — sauf pour augmenter les dépenses militaires, construire des prisons et accorder des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux ménages aisés. Pourtant, comme le remarque l'économiste Thomas Piketty, si la dette publique est bien passée de 20 % du produit intérieur brut (PIB) en 1970 à 120 % aujourd'hui, les patrimoines privés ont bondi de 300 % à 600 % du PIB, avec une concentration extrême au sommet de la pyramide (8). En 2025, les dividendes versés aux actionnaires ont atteint le niveau record de 107 milliards d'euros, contre 46 milliards en 2017 (9). Or, plus l'épargne augmente, plus la dette gonfle. Mais s'attaquer aux plus fortunés, dont il espère peut-être qu'ils l'embaucheront bientôt, est inenvisageable pour M. Macron. Faute de s'y résoudre, le pouvoir s'enferme dans une équation dangereuse, où les raisons de se révolter s'accumulent tandis que la place laissée à la contestation se réduit.
La diversion identitaire d'une part, la répression et l'intimidation d'autre part ne sont pas parvenues à étouffer la volonté de nommer et défaire les injustices. À son arrivée au pouvoir en 2017, sous les applaudissements des classes dominantes occidentales, M. Macron s'était érigé en rempart contre la « tentation illibérale » qui gagnait, selon lui, du terrain dans plusieurs pays. Dix ans plus tard, le Rassemblement national se trouve aux portes du pouvoir. Désavoué trois fois par le suffrage universel depuis 2024, le président français n'hésite plus à remettre en cause le droit constitutionnel à manifester, rivalisant, en matière de répression de la contestation, avec la cheffe d'extrême droite du gouvernement italien, Mme Giorgia Meloni.
En faisant converger des jeunesses que tout semblait opposer, la révolte actuelle rappelle que rien n'est écrit d'avance. Son élan saisit en effet d'autres secteurs qui, chacun isolément, avait protesté en vain au cours des dernières décennies : fonctionnaires, « gilets jaunes », salariés du privé, retraités. Ironie des effets homogénéisateurs du néolibéralisme, la colère se propage hors des frontières où les mêmes causes produisent les mêmes effets. De plus en plus à l'étroit dans un corps électoral vieillissant, la jeunesse ouvre ainsi la voie au mouvement social européen dont rêvait le sociologue Pierre Bourdieu à la fin des années 1990 ; une démonstration que la fatalité recule quand les luttes convergent.
(2) Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, Paris, 2019. Cf. aussi Julian Mischi, Rural, Anamosa, Paris, 2026.
(5) Eric Hobsbawm, « The machine breakers », Past & Present, n° 1, Oxford, février 1952. Voir la traduction parue dans le supplément 2006-4bis de la Revue d'histoire moderne et contemporaine.
(6) Joshua Clover, Riot. Strike. Riot. The New Era of Uprisings, Verso, Londres, 2016.