Dans l'Italie des années 1970, naissance de l'« extrémisme du centre »
La montée en puissance du Parti communiste italien, l'industrialisation des années 1960 et l'assassinat d'Aldo Moro en 1978 ont ébranlé l'hégémonie de la Démocratie chrétienne. Mais cette dernière a su préserver sa domination jusque dans les années 1990 en théorisant son indépassable « centralité » face aux « extrêmes ». Une matrice toujours mobilisée aujourd'hui, y compris dans le paysage politique français.
Le 1er février 1975, dans le Corriere della Sera, Pier Paolo Pasolini publie un article intitulé « Le vide du pouvoir en Italie », également connu comme l'« Article des lucioles » (1). Il y évoque un phénomène écologique dramatique survenu au début des années 1960 dans les campagnes italiennes : la disparition des lucioles, provoquée par la pollution de l'air et de l'eau.
L'écrivain mobilise cette métaphore pour décrire la mutation de la société transalpine de l'époque, qui passe d'« un ancien univers agricole et paléo-capitaliste » à « un nouveau type de civilisation », issu de l'« homogénéisation violente de l'industrialisation ». Une transformation à l'origine, selon lui, de l'avènement du « pouvoir de la consommation » et de la marchandisation du monde.
Dans cette transition historique, Pasolini analyse — autre intérêt de sa métaphore — la manière dont les dirigeants de la Démocratie chrétienne (DC) ont tenté de changer de peau, abandonnant les anciennes valeurs de la société italienne pour se rallier aux nouvelles, dans le seul but de « conserver le pouvoir à tout prix ».
Le jugement de l'auteur est alors sans appel. Dans cette Italie qui émerge, « le pouvoir réel poursuit son cours sans eux », estime-t-il. Ce pouvoir, c'est celui de la marchandise, servi par « des polices technocratiques » transnationales. Et, face à lui, les responsables démocrates-chrétiens, qui dirigent le pays depuis la chute du fascisme, « n'ont plus entre les mains que [des] appareils inutiles qui, chez eux, ne rendent tangible rien d'autre que leur sinistre costume croisé ». Au moment où Pasolini écrit ces lignes, ils seraient ainsi devenus, depuis une dizaine d'années, les « hommes de paille » de ce nouveau « pouvoir réel ».
La journaliste Simona Zecchi attribue son assassinat en novembre 1975 à cette virulente mise en accusation de la démocrate-chrétienne (2).
« Sicilianisation » du monde
Dans l'incipit de L'Affaire Moro, publié en 1978, quelques mois après l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro, président du parti démocrate-chrétien, l'écrivain sicilien Leonardo Sciascia (1921-1989) (3) rappelle, en hommage à son ami Pasolini, que ce dernier « voulait faire le procès du Palais, presque au nom des lucioles (4) ».
Sciascia partage avec Pasolini le mérite d'avoir saisi quelque chose de cette mutation du pouvoir italien. Tout au long des années 1960 et 1970, dans son œuvre de romancier comme d'essayiste, il décrit l'hybridation réciproque du fait mafieux et du fait politique. Il présente ainsi son roman noir Le Contexte, initialement publié en 1971, comme « un apologue sur le pouvoir dans le monde, sur le pouvoir qui, de plus en plus, prend la forme obscure d'une chaîne de connivences, approximativement la forme de la mafia (5) ».
Pour qualifier ce phénomène, Sciascia forge l'expression de « sicilianisation » du monde. Le Contexte décrit ainsi le lien étroit entre la « stratégie de la tension » et l'émergence d'un pouvoir de type mafieux, dont certaines caractéristiques se retrouveront, deux décennies plus tard, sous Silvio Berlusconi. Fondé sur des réseaux de relations personnelles et d'influence, et se constituant comme l'espace des intérêts marchands, ce pouvoir entend devenir le centre à partir duquel sont neutralisées toutes les forces qui le contredisent.
Cette « sicilianisation » du monde n'est nulle part mieux illustrée aujourd'hui que par la pratique du pouvoir de M. Donald Trump : privatisation de la chose publique, hubris obscène et sentiment d'impunité, clanisme agressif, intimidation mafieuse, primat du deal sur toute autre forme de médiation et transformation de quiconque lui résiste, même peu, en ennemi à abattre.
Dans L'Affaire Moro, Sciascia poursuit son entreprise de dévoilement de la nature politique de la DC. L'enlèvement d'Aldo Moro, le 16 mars 1978, et son assassinat, le 9 mai suivant, par les Brigades rouges constituent l'événement politique majeur de la fin des années 1970 en Italie (6). Cette tragédie conduit alors Guy Debord à qualifier la Péninsule de « laboratoire le plus moderne de la contre-révolution internationale (7) ».
À la suite de l'assassinat du dirigeant politique, le Parti communiste italien (PCI), alors le plus puissant d'Europe occidentale et le plus indépendant à l'égard de l'Union soviétique, s'aligne sur l'orientation atlantiste de la DC. Dans le même temps, la contestation sociale et révolutionnaire, née au cœur de l'industrie italienne, se radicalise, une évolution qui se traduit notamment par le recours à la lutte armée.
À travers les lettres que Moro adresse, durant sa captivité, à sa famille et aux dirigeants de son parti, Sciascia saisit la manière dont le responsable démocrate-chrétien interprète lui-même sa situation. Face au refus catégorique des hiérarques de la DC d'engager toute négociation avec les Brigades rouges, Moro prend progressivement la mesure de sa propre condamnation à mort.
Cette dernière modifie les rapports de forces au sein de la DC, du PCI et des Brigades rouges. Sciascia montre que Moro avait compris cette évolution, accédant à une conscience lucide et tragique du moment historique dont il était, à son corps défendant, l'acteur-clé. Dans l'une de ses dernières missives, il fustige, dans un style tout pasolinien, les « hommes du pouvoir ».
Au nom de la raison d'État
La singularité de l'affaire Moro réside, pour Sciascia, dans le fait que son issue était réglée d'avance. Cette conviction tient d'abord à la manière dont elle s'est déroulée. Les motifs de perplexité furent en effet nombreux : l'insuffisance manifeste de la protection policière dont bénéficiait Moro ; l'incapacité des forces de police à découvrir, pendant deux mois, une cache au cœur de Rome ; un pape plaçant soudainement la raison d'État au-dessus de la charité ; un PCI communiant avec la DC dans « ce mélodrame d'amour pour l'État » ; mais aussi des brigadistes qui ne tremblent pas en mitraillant un homme dont ils ont pourtant perçu le désarroi et le chagrin, et qui semblent ignorer les conséquences de leur geste sur la légitimité d'un mouvement révolutionnaire dont ils se veulent les héritiers les plus fidèles.
Par le fond même de l'opération, ensuite : elle constitue ce que Sciascia appelle une « opération de pur pouvoir », qui transforme radicalement l'alternative entre « État capitaliste ou révolution démocratique » en une autre, appelée à faire date : « État autoritaire ou terrorisme ».
Cette « opération de pur pouvoir » se déploie, écrit-il, dans cette « aire circonscrite entre les partis où, à l'abri des vents idéologiques, vit désormais le pouvoir ». Pour lui, c'est précisément au moment où ce pouvoir est le plus sérieusement critiqué qu'il se soustrait à la contestation en refondant son assise au nom de la raison d'État.
Un nouveau pouvoir
Dans son journal Noir sur noir (1979), Sciascia qualifie d'« extrémisme du centre » ce « nouveau pouvoir » sous lequel « tous les événements survenus en Italie au cours des dernières années (…) ont servi en réalité à maintenir les choses intactes telles qu'elles sont (8), ne leur ôtant en contrepartie que du prestige ».
Cette notion d'« extrémisme du centre » n'est un oxymore qu'en apparence. Elle montre que la force politique qui se veut centrale n'est ni résiduelle ni modérée, mais dominante et hégémonique, et qu'elle entend perdurer sans avoir à faire de compromis. Elle ne compose avec ses marges que lorsqu'elle peut les annexer, les métaboliser ou les hybrider à son avantage, en s'appropriant son autre pour le digérer et le transformer en même.
Si elle ne peut y parvenir, elle rejette cette altérité dans l'« extrême ». L'« extrémisme » se définit ainsi par le monopole que le centre s'arroge pour définir les « extrêmes », face auxquels il se pose en force « raisonnable ». Est « extrême » tout acteur politique qui ne consent pas à sa neutralisation. Mais, lorsqu'il faut choisir, le « nouveau pouvoir » se tourne sans hésiter vers la droite, toujours plus à droite, dès lors que c'est dans cette direction que son assise idéologique profonde est le moins menacée. Il prend même les devants en métabolisant les mots d'ordre qui accompagnent son virage autoritaire à mesure que son socle électoral s'effrite.
La notion d'« extrémisme » permet ainsi de construire une continuité entre la forme politique dite « centrale » et la radicalisation de sa droite, qui se manifeste notamment, dans le cas français, par l'hybridation progressive de différentes composantes de cette famille. Dans Récidive. 1938 (PUF, 2021), Michaël Fœssel a montré comment un tel processus était déjà à l'œuvre en 1938, deux ans avant l'instauration de la « révolution nationale », en juillet 1940. Certains aspects de l'événement à venir étaient déjà bel et bien présents dans la réalité politique de l'époque.
À titre d'exemple contemporain, l'inversion de la charge de la preuve en matière de légitime défense des forces de l'ordre — une revendication ancienne de l'extrême droite — a trouvé son expression dans ce que ses opposants surnomment désormais la loi « permis de tuer », adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale début juillet. Il s'agirait là d'un changement majeur dans un pays dont la tradition républicaine a fait de la sûreté une liberté fondamentale. Cette présomption de légitime défense prend un relief particulier dans le contexte actuel de brutalisation assumée du maintien de l'ordre et de remise en cause du droit constitutionnel à manifester.
Lorsque l'historien Pierre Serna forge le concept d'« extrême centre » pour qualifier la nature du pouvoir en France depuis 2017, il fait écho à la notion élaborée par Sciascia dans les années 1970. Revenir au « contexte » italien de cette décennie permet de prendre la mesure d'un phénomène politique dans lequel on ne peut se contenter de voir un « girouettisme » (9).
Non réductible à un cynisme opportuniste, la logique de l'« extrême centre », consiste à redistribuer les positions politiques en fonction d'un objectif stratégique : préserver sa centralité hégémonique, quitte à faire de la place à des demandes d'extrême droite dès lors qu'il estime pouvoir les incarner. La transformation autoritaire d'un appareil d'État au service de la marchandisation du monde — autre mot du capital — est alors pleinement assumée.
Penser ensemble la « disparition des lucioles », la « sicilianisation » du monde et l'« extrémisme du centre » permet de comprendre les mécanismes d'une emprise qui dévitalise la politique, mais également de concevoir ce qui s'y oppose radicalement : une association démocratique fondée sur l'égalité des conditions et la contestation radicale de l'ordre marchand.
(1) Pier Paolo Pasolini, « “Il vuoto del potere” ovvero “l'articolo delle lucciole” », Corriere della Sera, Milan, 1er février 1975.
(2) Simona Zecchi, Pasolini. Massacro di un poeta, Ponte alle Grazie, Milan, 2015.
(3) Lire Antony Burlaud, « Au pays sans vérité », Le Monde diplomatique, mai 2021.
(4) L'Affaire Moro, Grasset, Paris, 1978.
(5) Le Contexte, Gallimard, Paris, 1979.
(6) Lire Leonardo Sciascia, « L'antique tragédie du pouvoir », Le Monde diplomatique, novembre 1978.
(7) Préface à la quatrième édition italienne de La Société du spectacle, Éditions Buchet/Chastel, Paris, 1967.
(8) Souligné dans le texte par Sciascia.
(9) Voir Pierre Serna, L'Extrême entre ou le poison français. 1789-2019, Éditions Champ Vallon, Ceyzérieu, 2019.