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Les raisons du soulèvement

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #5 » (Lanceur), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Il suffit parfois d'une étincelle, et d'un peu d'huile sur le feu, pour que tout un pays s'embrase. La révolte qui secoue la France à l'automne 2026 est partie d'une série de blocages lycéens organisés dans les derniers jours d'août et les premières semaines de septembre. Mais les récits médiatiques des événements tendent à gommer les nombreux signaux, jugés trop faibles pour être pris au sérieux, qui ont précédé l'embrasement. De Nantes à Marseille, en passant par Lille, Toulouse ou Vaulx-en-Velin, des centaines d'enseignants, de proviseurs avaient alerté en vain rectorats et syndicats. Leurs difficultés devenaient peu à peu insurmontables, leurs élèves étaient souvent au bord de l'implosion. Les équipes pédagogiques en sous-effectif et les absences non remplacées, les collègues débordés ou épuisés, les classes surchargées et les budgets sous-dotés, les salles détériorées et les activités extrascolaires supprimées, les parents perdus et leurs enfants angoissés. Ceux qui n'ont rien vu venir ont souvent préféré regarder ailleurs, trop occupés à gérer la pénurie ou à protéger leur carrière. Pour beaucoup, la jeunesse n'est intéressante que lorsqu'elle est brillante ou délinquante.

En tentant de passer en force, le gouvernement n'a fait que grossir les rangs d'une contestation parfois comparée à Mai 68. Au crépuscule d'un pouvoir libéral-autoritaire en place depuis neuf longues années, celle-ci marque moins l'irruption soudaine d'une « génération sacrifiée » que le retour d'une question sociale impossible à ignorer. Il n'est pas anodin que la révolte soit survenue en plein examen d'un budget de l'État prévoyant des coupes drastiques dans les moyens des écoles, des collèges, des lycées et des universités publics, mais aucune réforme fiscale ciblant les ultrariches ou les grandes entreprises. Ni que l'embrasement ait eu lieu juste après la rentrée scolaire, moment-clé dans la vie des établissements, où les absences de personnels et les problèmes matériels sautent aux yeux de tout le monde, élèves comme proviseurs ou enseignants.

Les médias ont souligné le caractère à la fois prévisible et surprenant du mouvement. Des experts y ont vu le fruit d'un aveuglement politique devant les « ratés de la massification scolaire » ; d'autres, l'effet d'un « stress » structurel chez des jeunes dont les perspectives d'avenir se révèlent toujours plus sombres. Sommée, dès la fin du collège, de se projeter dans un futur anxiogène, de jouer le jeu d'une compétition généralisée où les savoirs et les diplômes comptent moins que les places et les rangs, cette jeunesse avait bien des raisons de se révolter : les confinements dus à la pandémie de Covid, mais aussi l'intégralité de sa scolarité secondaire effectuée dans un paysage redessiné par la réforme dite « Blanquer ».

En 2018, alors ministre de l'éducation nationale, M. Jean-Michel Blanquer a supprimé les filières ES, L et S au profit d'un baccalauréat à la carte faisant la part belle aux parcours individuels et à un contrôle continu, au détriment des épreuves nationales un tant soit peu équitables. En mettant fin aux groupes-classes et en multipliant les options, sa réforme a fragilisé non seulement les équipes pédagogiques, mais également les solidarités entre pairs qui contribuaient à créer du sens et des liens dans la vie des lycéens. Le peu qu'il restait de l'institution scolaire en tant que cadre intégrateur a ainsi été défait, ou ébranlé.

Présentée comme une mesure progressiste et respectueuse des « choix » des élèves, la réforme du baccalauréat a introduit, tout comme la création au même moment du dispositif de sélection assuré par Parcoursup, un modèle individualiste et « sélectionniste » auparavant limité aux seules filières d'élite. En l'imposant sans débat public et sans moyens budgétaires, ses artisans ont fabriqué une véritable bombe à retardement. Nombre de parents, d'enseignants et de personnels de direction estiment que les conditions minimales d'un apprentissage serein et vertueux ne sont plus réunies. La charge mentale, chez les jeunes comme chez les adultes, liée aux injonctions ministérielles à « construire son parcours » en restant « connectés » à chaque étape aux applications et aux plates-formes, empêche de redonner du sens au statut d'élève, comme au métier d'enseignant.

La complexité des nouvelles procédures de sélection et l'affaiblissement simultané de tout ce qui rend matériellement possible la découverte de savoirs, d'auteurs et de notions qui ne peuvent être enseignés que par l'école, ont fait voler en éclats les faux-semblants d'une méritocratie en trompe-l'œil. Car, loin de se borner à des restrictions quantitatives, les réformes éducatives successives ont revêtu la forme d'un moins-disant qualitatif : qualité en baisse de la formation des élèves et des enseignants, qualité parfois douteuse de l'information offerte aux familles concernant l'orientation, mais aussi qualité dégradée de l'ambiance générale et du « dialogue » au sein de bien des établissements scolaires. Ces transformations ont aggravé un sentiment de déclassement ancien chez nombre de professeurs et les malentendus qui existaient déjà entre eux et des familles incitées depuis longtemps à agir en stratèges, quitte à recourir au privé si le public ne répond plus à leurs aspirations. À force d'insister sur l'avenir professionnel et l'orientation scolaire de leurs enfants, les parents ont cessé d'être des alliés des enseignants, eux-mêmes pris dans des rapports de concurrence autour du nombre d'heures attribuées à chaque enseignement de spécialité ou de matière à option. Le malaise, l'épuisement ou l'abandon ressentis par un nombre élevé de « profs à tout faire » marquent l'expérience quotidienne de chaque classe ou salle des profs. Les suicides médiatisés de collègues en burn-out et les formes plus discrètes de mort sociale, par dépression ou démission, témoignent de cette perte de repères, comme les niveaux record d'intentions de vote au sein du corps professoral en faveur du Rassemblement national (RN).

L'enseignement public subit de plein fouet les conséquences d'un désengagement durable de l'État, dont les responsables ont beau jeu de masquer les effets en pointant la « démission » des parents (qui laisseraient trop leurs enfants seuls devant leurs écrans) ou le problème de la dette publique (qui résulte largement d'une baisse des recettes et d'un refus obstiné d'une réforme fiscale de grande ampleur). En maintenant les subventions à l'école privée tout en baissant sensiblement le financement de l'école publique du primaire au supérieur — la dépense éducative par étudiant rapportée au produit intérieur brut (PIB) a baissé de 15,3 % entre 2008 et 2024, selon l'estimation de l'économiste Michaël Lainé (1) —, les gouvernements successifs ont mis en péril des équilibres aussi précieux que fragiles.

L'obsession de la dette publique et le tabou de la redistribution fiscale conduisent à avaliser l'hégémonie à la fois économique et culturelle d'une infime minorité sociale dont le credo tient en une phrase : « ne plus payer pour les autres », c'est-à-dire pour les services publics et dans l'intérêt général. Mais, comme les « gilets jaunes », le soulèvement de l'automne 2026 va bien au-delà de ses motifs initiaux. Il exprime une demande d'égalité quand, en France, l'origine sociale a une forte incidence sur la réussite scolaire. Ce constat est d'autant plus préoccupant dans une période marquée, du reste, par la profonde crise des « vocations » enseignantes. Il y a moins de professeurs dans les collèges et lycées aujourd'hui qu'en 2008, alors que le nombre d'élèves a augmenté de 250 000 sur la même période (2).

Dans l'enseignement supérieur, le tableau est similaire mais souvent plus sombre, tant l'austérité et la précarité y frappent davantage encore. Depuis 2012, le budget public par étudiant a diminué de 23 %, amorçant sa chute sous la présidence de M. François Hollande avant de connaître une baisse vertigineuse lors des deux quinquennats de M. Emmanuel Macron (3). Et si le projet de loi de finances examiné par le Parlement pour 2027 consiste — selon les mots du ministre de la ville et du logement, Vincent Jeanbrun, sur France Info le 19 septembre 2026 — à demander « un petit effort à tout le monde » pour dégager 54 milliards d'euros d'économies, une large part de ces dernières concernent bien les étudiants, comme le gel des aides personnelles au logement (APL) ou les coupes imposées aux universités, invitées à réduire encore des budgets déjà largement déficitaires, faute de bénéficier de compensations de l'État — dans une sorte de cercle vicieux qui justifie ensuite les jugements négatifs et le mépris des élites conservatrices envers les universités, assimilées à des « usines à chômeurs ». Les jeunes manifestants n'ont, sur ce point, fait que rappeler une évidence : sans redistribution des richesses en faveur des classes moyennes et populaires, et sans un rééquilibrage des priorités au profit de l'enseignement public, les « efforts » exigés de « tout le monde » ont tout d'un jeu de dupes.

Puisque, pour les élites en place, l'enseignement ne constitue plus un bien commun mais une simple « offre de formations » de plus en plus censitaire, il ne reste au pouvoir guère d'autres moyens — en dehors de la force brute et de la propagande — pour neutraliser la critique et relégitimer le système que de renforcer la croyance méritocratique par de nouvelles annonces ou par diverses formes de déni.

Entre autres exemples récents, citons celui d'Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale, pris pour cible par les révoltes lycéennes de cet automne. Quelques mois avant l'embrasement, il avait annoncé la création d'un concours général des collèges (sur le modèle de celui des lycées) en la justifiant par la nécessité de restaurer le sens de l'effort et par sa conviction personnelle que « l'excellence n'est pas une question de lieu, ni de géographie, ni de sociologie [mais] de travail et de talent (4) ». Dès lors qu'un ministre de l'éducation ne saurait ignorer l'existence de décennies de recherches en sciences sociales, sans doute faut-il prendre cette phrase comme relevant du discours performatif, qui use du présent de l'indicatif pour agir sur le monde. La répétition de tels mots d'ordre érige l'élitisme de bon aloi en sens commun des élites réformatrices. Le « mérite » (re)devient une arme de protection massive en temps de crise pour contrecarrer les critiques et fabriquer du consensus.

En janvier 2024, une polémique l'avait mis en évidence. L'éphémère ministre de l'éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra — ex-camarade de promotion de M. Macron à l'École nationale d'administration (ENA), après des études à Sciences Po et à l'École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) — s'était alors vu reprocher de scolariser ses enfants dans l'établissement privé catholique Stanislas, à Paris. Et, surtout, de l'avoir justifié par « le paquet d'heures non remplacées » dans l'école publique où était initialement inscrit son fils aîné. Mme Oudéa-Castéra s'était plainte, ensuite, d'être perçue comme le « symbole d'une caste privilégiée à combattre, à abattre », ajoutant : « La seule chose que j'ai héritée de ma famille, c'est l'amour du travail bien fait, du goût de l'effort, la passion du mérite. » Elle oubliait de préciser que cette « passion » avait pris corps au sein d'une famille comptant plusieurs journalistes connus (Alain, Patrice et Benjamin Duhamel, ou Nathalie Saint-Cricq) puis dans un lycée des beaux quartiers parisiens, mais aussi que son « goût de l'effort » lui avait été transmis par son père, ex-directeur de Publicis, avant d'être partagé par son époux, ancien président-directeur général de la Société générale et actuel président du conseil d'administration du groupe Sanofi.

Que signifie « mériter », dans ces conditions ? S'agit-il d'une lutte active contre les privilèges, le népotisme et l'arbitraire, dans la lignée de Condorcet, de la tradition égalitaire issue de la Révolution française ? Ou d'une croyance conservatrice, utile aux héritiers pour tenir leur rang et renforcer l'ordre symbolique qui rend l'héritage socialement acceptable ?

Essor du business de l'orientation scolaire

Les profils des ministres de l'éducation nationale diffèrent souvent de ceux des boursiers qu'ils aiment invoquer dans leurs discours. Titulaire de la fonction de 2017 à 2022, M. Jean-Michel Blanquer a effectué sa scolarité à Stanislas, du CM1 à la terminale, avant d'étudier à l'université Paris-II (« Assas ») et à Sciences Po. Fils d'un avocat et d'une enseignante, il a grandi dans le 8e arrondissement de Paris. Issu d'une famille très aisée — père producteur de cinéma, mère descendant de la noblesse russe —, M. Gabriel Attal (ministre de juillet 2023 à janvier 2024) a, quant à lui, étudié à l'École alsacienne, place forte de la reproduction sociale dans le 6e arrondissement de la capitale.

La réforme Parcoursup — adoptée dans le cadre de la loi relative à l'orientation et à la réussite des étudiants du 8 mars 2018, dite « ORE » — a servi de prétexte et d'accélérateur à une privatisation mais aussi à une « élitisation » de l'offre éducative. Entre 2010 et 2024, le taux d'inscription à l'université (hors instituts universitaires de technologie [IUT]) est passé de 60,4 % à 57,4 % des nouveaux titulaires du baccalauréat général, alors qu'il a augmenté dans le même temps de 4,2 points dans les écoles de commerce, d'ingénieurs et autres établissements privés (5). Pour les bacheliers technologiques, les inscriptions dans l'enseignement post-bac privé ont doublé ; pour les « bacs pro », déjà peu nombreux à la fac, les licences universitaires et les IUT sont devenus quasi inaccessibles, au profit des sections de techniciens supérieurs (STS) et de petites écoles privées dont beaucoup n'existaient pas avant la création de Parcoursup. Effet d'aubaine pour nombre d'entreprises du secteur des formations post-bac, la plate-forme a aussi favorisé l'essor d'un business de l'orientation scolaire très rentable, dont les familles favorisées peuvent se passer, mais qui tend progressivement à se substituer à une mission historique de l'école publique.

Moins d'enfants d'ouvriers à l'université

Même si l'on a oublié qu'il y eut bien, en 2018, un mouvement anti-Parcoursup, durement réprimé (on se souvient peut-être de ces lycéens mis à genoux par des policiers heureux de voir une « classe qui se tient sage », à Mantes-la-Jolie) et éclipsé par les « gilets jaunes », la vitesse avec laquelle les algorithmes de sélection se sont imposés en dit long sur les victoires idéologiques qui, progressivement, ont réduit une question âprement discutée et conflictuelle à une « solution » purement technique et consensuelle. Alors qu'à d'autres périodes les partisans d'un enseignement élitiste devaient assumer la sélection en tant que telle, les débats autour de Parcoursup ont relégué au second plan des enjeux autrefois centraux pour s'en tenir aux effets anxiogènes de l'outil ou aux difficultés à s'y retrouver dans un tel dédale.

S'il est vrai que, grâce au taux minimal de boursiers dans les filières sélectives prévu par la loi ORE, une poignée de néobacheliers (17 000 en 2025 sur environ 650 000) peuvent désormais trouver une place dans une formation à laquelle leur dossier scolaire ne leur aurait pas permis d'accéder lors de la phase principale, la part des enfants d'ouvriers à l'université a baissé de 11,4 à 8,7 % entre 2009 et 2024, en particulier depuis 2020. À l'échelle de l'enseignement supérieur, la proportion d'étudiants de milieux populaires tend à stagner. Si, parmi les jeunes de 25-29 ans, poursuivre des études dans le supérieur est depuis longtemps une norme dans les familles aisées (68 %), ce n'est toujours pas le cas dans les familles défavorisées (36 %). Les écarts demeurent, puisque ces proportions s'élèvent à 63 % et 33 % au sein de la génération scolaire antérieure, c'est-à-dire les 45-49 ans d'aujourd'hui. Parmi les 25-29 ans originaires des classes supérieures, 10,9 % sont diplômés d'une grande école en 2024, contre 10,2 % en 2012 ; du côté de ceux des classes populaires, ils sont 2,7 % en 2024, contre 2,3 % en 2012 (6).

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Jérôme Lagarrigue. – « Esthetic of a melee » (Esthétique d'une mêlée), 2017
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Parcoursup peut aussi présenter l'avantage d'augmenter la sélectivité scolaire des filières d'élite, et donc leur prestige relatif, à condition d'en atténuer les effets en matière de tri social. Ainsi, à l'institut d'études politiques (IEP) de Bordeaux, l'élaboration d'un algorithme local favorisant les candidatures de boursiers scolairement excellents a permis une (légère) ouverture du recrutement social, tout en augmentant le niveau scolaire moyen des admis, ce qui a réduit l'écart avec la concurrence représentée par les autres IEP, notamment Sciences Po (7). Cette bonne volonté méritocratique donne aussi à voir l'arbitraire de la sélection par des algorithmes qui, selon les formations, les années et les politiques de chaque établissement, varie considérablement. Cantonnés à des discussions entre initiés et à des compétences techniques, ces usages hétérodoxes de Parcoursup révèlent en creux les choix bien plus orthodoxes faits par d'autres filières d'élite au niveau scolaire déjà très élevé, mais aussi et surtout l'impossibilité, pour ce genre d'expérimentation, d'aller trop loin dans le jeu avec la règle, au risque de faire fuir des candidats bien dotés scolairement mais qui pourraient assimiler ces évolutions à une perte de sélectivité et de prestige.

En laissant la possibilité à chaque commission d'examen des vœux de sélectionner à l'aide d'un algorithme local, plutôt qu'avec l'algorithme national disponible sur la plate-forme, la réforme Parcoursup ne se limite cependant pas à imposer des modes de sélection et d'affectation des étudiants. La possibilité pour ces commissions de connaître le lycée d'origine des candidats — tournant majeur, qui constitue objectivement une rupture d'égalité — tient de l'aubaine pour bien des enseignants attachés à l'élitisme qui a imprégné leur propre scolarité, désireux de choisir eux-mêmes ceux qui « méritent » leur enseignement. Mais, pour d'autres, plus critiques ou réflexifs, la marge de manœuvre est faible et ambiguë, puisque l'État fait peser sur leurs épaules un tri social que ses plus hauts représentants se refusent à endosser. Dès lors, il ne reste guère d'autre choix que de limiter la casse, en prenant sur le temps normalement alloué à l'enseignement et à la recherche des heures entières à lire et classer des dossiers. Le rehaussement statutaire, qui tient dans ce pouvoir de choisir délégué aux commissions, ne fait que donner aux universitaires l'illusion qu'ils ont gagné un « droit » de sélectionner là où, en réalité, ils sont contraints de trier, et par là d'arbitrer eux-mêmes entre faire leur métier correctement et gérer les flux avec les moyens du bord.

Au sein des cursus d'élite, les marges d'action sont étroites, mais elles existent ; à condition toutefois de répondre aux intérêts des filières concernées. Depuis 2020, certaines écoles de commerce ou d'ingénieurs — l'École des hautes études commerciales (HEC), les Ponts et chaussées, etc. — ont fait le choix d'instaurer des points de bonus pour les boursiers qui passent le concours pour la deuxième fois. D'autres, comme l'Essec, ont mis en place un système de sélection différenciée permettant à des boursiers (une quarantaine par an) qui ne seraient pas reçus aux écrits d'admissibilité de passer les épreuves orales, tout en conservant la même barre d'admission pour tous les candidats. Malgré ces changements, les taux de boursiers ont diminué entre 2012 et 2024 de 3 à 4 points dans les écoles de commerce et d'ingénieurs, où ils représentent, aujourd'hui, respectivement, 10 % et 21 % des effectifs, tandis qu'ils sont restés stables dans les universités (autour de 39 %), alors même que la catégorie des boursiers (du supérieur) s'est embourgeoisée sur la période (8).

D'autres possibles ? Des lendemains moins terribles ?

C'est sans surprise Sciences Po qui, vingt-cinq ans après la création des conventions éducation prioritaire (CEP), a endossé de nouveau le statut de chef de file en effectuant une (énième) refonte de ses critères et modalités de sélection. La dernière réforme, en 2021, a mis fin aux épreuves écrites d'admissibilité, unifié les voies de recrutement et instauré des points de bonus pour les boursiers du secondaire issus des lycées partenaires, dont le nombre a été porté de 106 à 215. Mais, dans sa communication, la direction de l'IEP est restée discrète sur le taux global de ces boursiers du secondaire (qui s'élève à 12 %, contre 29 % en moyenne en France dans le public), insistant plutôt sur celui de boursiers du supérieur (bien plus favorisés que ceux du secondaire) parmi les admis (27 %), loin de la moyenne des universités à l'échelle nationale (39 %) (9).

Historiens spécialistes des systèmes éducatifs contemporains, Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard envisagent plusieurs scénarios (10) : l'un d'eux serait une alternative post-néolibérale, assumant une politique progressiste, à la fois économique, via une relance financée par un impôt plus équitable, et éducative, grâce à une hausse significative des dépenses publiques en matière d'enseignement public, mais aussi des réformes de structures comme la fusion de tous les cycles post-bac, prépas, STS et IUT compris, en un premier cycle propédeutique unifié, occupant une position intermédiaire entre le lycée et l'université ; un autre scénario serait un statu quo général favorisant une accélération du régime managérial actuellement dominant, avec l'extension des stratégies mercantiles, la poursuite du désengagement de l'État du financement des études supérieures et le remplacement des ressources fiscales par un mélange de prêts étudiants et de droits d'inscription élevés, accompagnés de quelques bourses, suivant le modèle américain.

De telles projections n'ont rien de chimérique. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le rapport de la commission d'enquête sénatoriale menée par la sénatrice Les Républicains Laurence Garnier, dont les préconisations offrent un aperçu de la politique que la droite pourrait impulser en matière de sélection en cas de victoires électorales (11) : suppression du droit d'accès aux études supérieures pour les bacheliers, le baccalauréat cessant d'être le premier grade de l'enseignement supérieur ; fin du droit d'accès au master pour les titulaires d'une licence universitaire ; renforcement des filières sélectives au sein des universités (doubles licences, doubles cursus école-fac, cycles préparatoires aux études supérieures) et des cursus courts, au détriment des capacités d'accueil dans les licences offrant peu de débouchés professionnels (en psychologie, langues, lettres et sciences humaines) ; fin du pouvoir des recteurs d'imposer aux universités des étudiants sans affectation au terme de la procédure Parcoursup ; instauration de droits d'inscription dans les universités, à hauteur de 900 euros en licence et 1 300 euros en master.

Mais, en appelant à augmenter le financement public de l'éducation et à tourner le dos aux logiques sélectionnistes qui tendent à se généraliser à tous les niveaux du système éducatif, le mouvement lycéen-étudiant de 2026 a ouvert la voie à une réflexion critique sur le modèle censitaire en cours d'imposition. Le ralliement d'élèves de lycées favorisés et d'étudiants issus de grandes écoles témoigne de la fragilité de l'ordre symbolique en haut de l'espace social, un peu comme en Mai 68. Il se pourrait bien que ces solidarités improbables, en dessinant d'autres possibles, fassent advenir des lendemains moins terribles. À condition que d'autres révoltés s'en mêlent, jeunes ou moins jeunes, pour résister à la contre-révolution qui vient.

Voir en ligne : /2026/11/PASQUALI/70149

(1) Michaël Lainé, « La mobilisation lycéenne s'explique-t-elle par l'évolution des dépenses éducatives ? », L'économie hors la tour d'ivoire, blog sur le site d'Alternatives économiques, 8 octobre 2026.

(2) Évelyne Blanché, Paul-Olivier Gasq et Isabelle Paulin, « Les élèves du second degré à la rentrée 2008 dans les établissements publics ou privés », note d'information de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), n° 09-08, Paris, 2009 ; L'État de l'école, n° 20, ministère de l'éducation nationale, novembre 2010 ; « L'éducation nationale en chiffres, 2025 », DEPP, août 2025 ; « Panorama statistique des personnels de l'enseignement scolaire, 2025-2026 », DEPP, octobre 2026.

(3) Lucas Chancel, « Université française : près de 15 ans de décrochage », 30 janvier 2026.

(4) « Concours général du collège, des lycées et des métiers », ministère de l'éducation nationale, 30 juillet 2026.

(5) Pierrette Schuhl (sous la dir. de), L'État de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation en France, 2026, sous-direction des systèmes de l'information et des études statistiques (SIES), 19e édition, ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace, Paris, 2026.

(6) « 8e rapport annuel au Parlement », (PDF), Comité éthique et scientifique de Parcoursup et Mon Master, avril 2026 ; Jérémie Martin-Kleinbauer et Louis Maurin, « Enseignement supérieur : comment évolue la composition sociale des filières ? », Observatoire des inégalités, 27 février 2025.

(7) Vincent Tiberj, « Parcoursup ou la sélection par les algorithmes », La Vie des idées, Paris, 12 janvier 2021.

(8) « Boursiers des écoles d'ingénieurs en 2012-2013 », Chiffres du mois, n° 46, Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI), Paris, décembre 2013 ; « Cartographie des bourses publiques de l'enseignement supérieur », rapport de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, Paris, février 2020 ; Marie Fourré, « Les boursiers sur critères sociaux en 2024-2025 », (PDF), Note flash du SIES, n° 23, Paris, septembre 2025.

(9) Éloïse Girard, « Sciences Po : moyenne au bac, genre, milieu social… Qui sont les candidats admis en 2025 ? », L'Étudiant, 13 mai 2026 ; « Qui sommes-nous ? », Sciences Po.

(10) Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard, L'Université pour tous ? France - Royaume-Uni, une histoire comparée (1920-2026), Seuil, Paris, à paraître en 2027.

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