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Obama et le Brexit

En déplacement à Londres pendant quatre jours, le président américain Barack Obama plaide, dans une tribune parue dans le Daily Telegraph (23 avril 2016), pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. « L'Union européenne ne diminue pas l'influence britannique, elle l'amplifie », écrit-il. Lors d'une conférence de presse la veille, il avait prévenu les électeurs britanniques qu'en cas de Brexit leur pays se retrouverait « au bout de la file d'attente » dans la négociation d'un futur accord commercial avec les États-Unis. Nullement choqué par cette immixtion, le quotidien français Le Monde commente (22 avril 2016) : « Avec son aisance oratoire, Barack Obama (…) avait le choix entre une approche tout en retenue ou une attitude très directe, quitte à froisser quelques susceptibilités. Il a choisi sans hésitation la seconde option. » Le site russe Sputnik livre, lui, un récit différent (22 avril 2016) : « Le président américain ne cesse d'imposer sa volonté partout. Ainsi, lors de sa visite à Londres, Barack Obama a menacé le Royaume-Uni de conséquences sur les relations commerciales des deux pays en cas de Brexit. »

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« Russiagate »

Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.

Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?

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Bêtisier des complotologues

• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).

• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).

• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).

• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).

• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).

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Toutes les ingérences ne se valent pas

Les immixtions politiques dans les affaires d'un autre État sont une habitude ancienne et largement partagée. Certaines sont tolérées, d'autres non. Les interférences de Moscou ou Pékin entrent dans cette deuxième catégorie. Elles sont désormais cataloguées comme relevant de la « guerre hybride », ce qui permet de justifier l'adoption de mesures d'exception.

Feros, « Is Watching You » (On vous regarde), 2020.

En matière d'ingérences, les choses ont longtemps été simples. D'un côté, les manipulations odieuses orchestrées par des régimes « autoritaires » — russe, chinois, iranien. De l'autre, les interventions vertueuses des Occidentaux chez leurs voisins pour défendre les valeurs démocratiques. En récusant la rhétorique du « monde libre », Donald Trump a troublé ce schéma sans le bouleverser : Londres, Berlin ou Paris tolèrent toujours les immixtions de Washington, y compris chez eux, mais qualifient les opérations russes ou chinoises d'« attaques hybrides ».

Avant même l'institution de la démocratie représentative, des États étrangers ont tenté d'infléchir la politique d'autres pays conformément à leur intérêt. En 1764, la Russie et la Prusse s'entendent pour imposer leur favori Stanislas-Auguste Poniatowski à l'assemblée de notables chargée d'élire le roi polonais. En France, les révolutionnaires de l'an I saisissent les biens des nobles émigrés qui complotent avec les monarchies voisines en vue de restaurer les Bourbons sur le trône. Avec la souveraineté nationale se constitue la figure repoussoir du « parti de l'étranger ». La France et l'Allemagne s'accusent mutuellement d'ingérence entre 1871 et 1914. Et l'une comme l'autre tournent leur suspicion vers Moscou quand triomphe la révolution bolchevique de 1917. La bourgeoisie perçoit l'Internationale communiste comme une « cinquième colonne » susceptible de s'engouffrer dans la brèche ouverte par les élections libres.

Bêtisier

• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).

• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).

• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).

• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).

• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).

Après 1945, l'ingérence devient pour l'Union soviétique et les États-Unis une composante majeure de la guerre froide. Elle prend diverses formes. L'influence en sous-main : la Central Intelligence Agency (CIA) finance secrètement, en millions de dollars, des syndicats anticommunistes en France, la Démocratie chrétienne en Italie, le Parti libéral-démocrate japonais et quantité de formations politiques et paramilitaires en Amérique latine. Elle intervient dans la vie intellectuelle, artistique et littéraire des alliés de Washington, et manipule les intellectuels libéraux les plus réputés, comme le montre Frances Stonor Saunders dans Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (Denoël, 2003). Elle s'immisce aussi dans la politique. Dans son livre Meddling in the Ballot Box : The Causes and Effects of Partisan Electoral Interventions (Oxford University Press, 2020), le politiste Dov H. Levin a montré qu'entre 1946 et 2000 Washington était intervenu dans 81 scrutins à l'étranger (contre 36 fois pour Moscou), soit une élection nationale sur neuf en tout.

Quand la subversion échoue, on recourt à la manière forte. Si les images des chars russes à Budapest (1956) et à Prague (1968) sont mondialement connues, celles de la soixantaine de coups d'État militaires contre des dirigeants démocratiquement élus appuyés par Washington entre 1946 et 1989 le sont moins — Iran (1953), Guatemala (1954), Grèce (1967), Chili (1973), etc. La France fait de même dans ses anciennes colonies, du Gabon aux Comores.

Louis Armstrong (1901-1971) devant le Sphinx de Gizeh, Égypte, le 31 janvier 1961.
Le trompettiste effectuait alors une tournée africaine organisée par le département d'État qui le fit passer par le Congo. Le périple de la vedette américaine du jazz aurait servi de paravent à des agents de la CIA qui se préparaient à déstabiliser la jeune république indépendante en ciblant son premier ministre Patrice Lumumba.

Valises de billets ou opérations de désinformation, ces « mesures actives » inspirent des romans policiers. Mais d'autres leviers s'actionnent au grand jour, sans être qualifiés d'ingérences. Lorsque Moscou fait varier le tarif de son gaz en fonction de la couleur politique sortie des urnes, on parle de chantage gazier ; lorsque Berlin et Bruxelles mettent la Grèce à genoux, c'est le chant de la raison libérale. Une étude publiée dans le Journal of Law and Economics (2007) a analysé 206 lettres d'intentions adressées au Fonds monétaire international par 38 pays entre 1992 et 2003. Les résultats montrent que les alliés des États-Unis (et du Groupe des sept) reçoivent des prêts avec moins de conditions, notamment avant les élections. Une « ingérence » rebaptisée « conditionnalité politique ». Washington finance nombre d'organisations non gouvernementales en faveur de la promotion de la démocratie, qui, des Balkans à l'Asie centrale, appuient des « révolutions de couleur », débouchant sur la victoire de coalitions pro-occidentales.

« Russiagate »

Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.

Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?

Le regain de tensions avec Moscou depuis 2014 et la montée en puissance de la Chine ont donné une centralité nouvelle au thème de la « cinquième colonne ». Les médias voient la main de Moscou derrière le Brexit, l'élection de Trump en 2016, le mouvement des « gilets jaunes ». Cet affolement s'explique notamment par la vulnérabilité numérique des démocraties libérales. Pour quelques milliers de dollars, une poignée de bots coordonnés amplifient la diffusion de documents compromettants ou de campagnes de publicité cachées dans des proportions inédites, grâce à la force propulsive des algorithmes.

Obama et le Brexit

En déplacement à Londres pendant quatre jours, le président américain Barack Obama plaide, dans une tribune parue dans le Daily Telegraph (23 avril 2016), pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. « L'Union européenne ne diminue pas l'influence britannique, elle l'amplifie », écrit-il. Lors d'une conférence de presse la veille, il avait prévenu les électeurs britanniques qu'en cas de Brexit leur pays se retrouverait « au bout de la file d'attente » dans la négociation d'un futur accord commercial avec les États-Unis. Nullement choqué par cette immixtion, le quotidien français Le Monde commente (22 avril 2016) : « Avec son aisance oratoire, Barack Obama (…) avait le choix entre une approche tout en retenue ou une attitude très directe, quitte à froisser quelques susceptibilités. Il a choisi sans hésitation la seconde option. » Le site russe Sputnik livre, lui, un récit différent (22 avril 2016) : « Le président américain ne cesse d'imposer sa volonté partout. Ainsi, lors de sa visite à Londres, Barack Obama a menacé le Royaume-Uni de conséquences sur les relations commerciales des deux pays en cas de Brexit. »

Toutefois, l'impact de la propagande en ligne sur le vote reste à démontrer. En 2012, une étude portant sur 61 millions d'utilisateurs de Facebook aléatoirement exposés à un message incitant à se rendre aux élections a conclu à son effet négligeable sur la participation (+ 0,39 %). En même temps qu'ils abdiquent leur souveraineté numérique au profit des États-Unis, les gouvernements européens dramatisent la désinformation russe ou chinoise, comme une menace justifiant de suspendre le cours ordinaire des institutions ou d'interdire des médias (RT, Sputnik).

L'élection présidentielle de 2024 en Roumanie marque un cran supplémentaire. Alors qu'un « outsider » d'extrême droite et prorusse arrivait en tête du premier tour, la Cour suprême a décidé d'annuler le scrutin. Les juges ont pointé l'exigence de « protection contre toute influence indue sur le comportement électoral, exercée au moyen d'actes ou de faits illégaux et disproportionnés ». Dès lors, quelle ingérence sera considérée comme « disproportionnée », alors que bien d'autres facteurs biaisent le jugement électoral, à commencer par la propriété privée des médias ? À ce compte, le nombre de scrutins invalidés pourrait dangereusement augmenter…

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