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La dislocation de l'Occident

Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l'alliance des démocraties libérales. Qu'y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L'historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s'interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l'autoritarisme dans les pays ciblés par l'Occident.

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Eduard Potapenkov. – « The Show Goes On » (Le spectacle continue), 2024
© Eduard Potapenkov - @ed_potapenkov

Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l'homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l'approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d'usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l'affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d'un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l'Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n'a pas de précédent historique.

On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l'Italie sortit en 1915 de l'alliance qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l'entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l'associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».

Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l'effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d'idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l'allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l'Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l'attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».

Lorsque l'on dit M. Trump capable de s'allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d'une guerre mondiale ? Le nombre de morts n'apparaît suffisant qu'en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l'action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique

Aujourd'hui, les chevaliers européens de l'Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d'antan.

Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l'affrontement va bouleverser l'équilibre du monde. La défaite en cours de l'Occident découle d'une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d'une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l'Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d'armes, et de loin. Nous retrouvons ici l'équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l'affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d'apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?

Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L'alliance de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l'un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu'est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?

Dans le cas de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d'États, et même, fondamentalement, d'États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.

On leur trouve d'ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d'hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l'organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s'y opposent.

Une hypothèse politique terrifiante

Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L'athéisme chinois, l'orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d'un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L'intensité du contrôle de l'État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d'une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s'équilibrer les unes les autres sous l'autorité d'un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s'épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l'avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l'Iran et le camp conservateur du pays. L'agression remet sans cesse le sentiment national au service de l'autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l'attaque américano-israélienne.

C'est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l'Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n'est pas aussi puissant qu'on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c'est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s'explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n'est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.

Une idée me vient. Et si le renforcement de l'autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L'État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu'au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d'hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.

Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d'États-nations souverains serait tout à fait ridicule.

D'abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l'Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l'État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu'il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l'Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l'Allemagne), n'a plus de souveraineté économique. L'élection présidentielle qui approche ne sera qu'une comédie si l'appartenance à l'Union interdit d'avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d'un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l'arme nucléaire.

Considérons schématiquement mais dans son ensemble l'Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d'adhésion à l'Europe et à l'atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l'Iran.

Le bloc occidental, c'est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l'OTAN — l'espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l'idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s'y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d'orientation, dans le domaine géopolitique notamment.

Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l'échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l'élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu'avec l'engagement industriel de l'Allemagne une guerre d'usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l'ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d'aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s'intensifient. L'espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu'à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l'opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L'épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l'industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d'urgence (phase 3). Le détroit d'Ormuz est bloqué, l'économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l'année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d'échecs, les Russes acceptent à nouveau d'aider le président américain dans son tour d'illusionniste.

Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l'affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l'Europe : là est la blague.

Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l'innovation, représentent l'état ancien du système. L'actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l'innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n'ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l'Europe. Ils sont le parti américain d'autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C'est donc au nom de l'Amérique d'autrefois que les peuples d'Europe continuent la guerre.

Voir en ligne : /2026/11/TODD/70200

(1) Identité, privilèges et nom de famille se transmettent de père en fils.

(2) Sur les causes et les effets de ce renoncement, lire L'Illusion économique, Gallimard, Paris, 1998, et Après la démocratie, Gallimard, 2008.

(3) Cf. La Dislocation, op. cit.

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La péninsule arabique à l'épreuve du feu

La déstabilisation du Proche-Orient provoquée par la guerre américano-israélienne contre l'Iran va-t-elle affecter une Arabie saoudite en quête de protecteur ? Alors que Téhéran ne fait aucune concession aux États-Unis et que les houthistes multiplient les attaques contre le royaume, le prince héritier Mohammed Ben Salman — qui cumule les échecs économiques — est placé devant des choix délicats.

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Betty Martin. – « Sandstorm over Riyadh » (Tempête de sable sur Riyad), 2024
© Betty Martin - @bettymartinworks

Huit mois après le déclenchement de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février dernier, le contexte géopolitique dans le Golfe demeure marqué par l'aggravation des tensions et la persistance des risques d'embrasement régional (1). Malgré l'importance des pertes humaines et économiques subies par leur pays, les dirigeants de la République islamique font preuve d'intransigeance dans les négociations directes ou indirectes avec l'administration américaine. Leur fermeté rappelle le jusqu'au-boutisme de l'imam Rouhollah Khomeiny, auquel il fallut plusieurs années avant de se résoudre à accepter la paix proposée par l'Irak et, partant, à mettre fin à un conflit qui fit près d'un million de morts entre 1980 et 1988 (2). Face aux États-Unis, l'Iran réclame la fin du blocus de ses ports, la levée immédiate des sanctions, la restitution des avoirs financiers confisqués par les États occidentaux et la fin de toutes les hostilités au Proche-Orient, notamment dans le sud du Liban et à Gaza. En retour, il propose la réouverture totale du détroit d'Ormuz en moins de six jours. Malgré l'insistance de Washington, qui en fait un sujet prioritaire, Téhéran refuse que le dossier de ses projets de développement de l'énergie nucléaire soit abordé de concert, estimant que seul un retour à la normale permettra des discussions sérieuses.

Tandis que la presse conservatrice n'hésite pas à crier victoire, le régime islamique entend donc démontrer qu'il ne fera pas de concessions et que c'est bien lui qui dicte le tempo. Après avoir observé une certaine retenue durant l'été, il a décidé d'intensifier les attaques contre des pétroliers, des vraquiers et des porte-conteneurs dans le détroit d'Ormuz. Le signal est clair : la stratégie de la marine américaine consistant à escorter les bateaux le long de la côte sud du passage maritime où transite un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) n'est plus une garantie de sécurité en raison de l'augmentation du nombre de mines et de drones sous-marins actionnés par les gardiens de la révolution.

Cette escalade — qui provoque l'augmentation des cours du pétrole — traduit la lecture iranienne de la situation politique aux États-Unis. Pour le pouvoir du Guide suprême Mojtaba Khamenei, les deux séquences à venir ne peuvent qu'être favorables à ses intérêts. La première, qui se poursuit à l'heure où nous mettons sous presse, est la campagne pour les élections américaines de mi-mandat. Avec une popularité au plus bas, notamment en raison des hausses des prix à la pompe, le président Donald Trump hésite à ordonner une attaque d'envergure contre l'Iran. Certes, cette opération est régulièrement évoquée par le locataire de la Maison Blanche, mais, fustigé par une partie de sa base, prendra-t-il le risque d'affoler le marché pétrolier et d'aller à l'encontre de ses électeurs qui ne soutiennent pas cette guerre ?

Du jamais-vu dans le royaume saoudien

La seconde séquence doit commencer au lendemain du scrutin américain. Comme nombre d'observateurs, les Iraniens misent sur une défaite républicaine à la Chambre des représentants et peut-être même au Sénat. Un revers qui, à en croire certaines de ses déclarations martiales, ne serait pas accepté par M. Trump, fidèle en cela à son attitude de dénégation après l'élection présidentielle perdue de novembre 2020. La crise politique qui pourrait s'ensuivre offrirait un répit bienvenu pour l'Iran en lui donnant le temps de réorganiser sa défense et d'exercer de nouvelles pressions sur les monarchies du Golfe. Ces dernières, Arabie saoudite en tête, espèrent à l'inverse une évolution différente : à Riyad comme à Abou Dhabi ou à Manama, on veut croire qu'une fois les élections passées, et quel que soit leur résultat, les États-Unis reprendront leur casquette de première puissance protectrice de la région et qu'ils relanceront leur offensive contre l'Iran et ses relais. Pourtant, M. Trump n'a jamais donné l'impression de prendre à cœur les doléances des pétromonarchies, y compris lors de sa première présidence (2016-2020). En mai 2019, après l'attaque par les forces houthistes yéménites contre des installations pétrolières saoudiennes majeures, les États-Unis avaient déjà signifié qu'il appartenait aux monarchies d'apprendre à se défendre seules.

Alliés de l'Iran, sans en être les vassaux, les houthistes offrent aujourd'hui un atout supplémentaire à Téhéran, car c'est le blocage simultané de deux détroits vitaux pour l'économie mondiale — Ormuz et Bab Al-Mandeb — qui se dessine. Le regain d'activité des forces houthistes contribue à l'intransigeance de la diplomatie iranienne. Téhéran peut même clamer que l'« axe de la résistance » contre les États-Unis et Israël n'a pas été vaincu. En infligeant plusieurs défaites aux troupes gouvernementales yéménites et en prenant le contrôle du littoral ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, le mouvement d'Ansar Allah («  les partisans de Dieu », le nom officiel du parti houthiste) a fait évoluer le rapport de forces dans la péninsule arabique. Avec leurs missiles à moyenne portée et leurs drones, les maîtres du nord et de l'ouest du Yémen ont semé la panique en bombardant des aéroports saoudiens, des installations pétrolières, mais aussi des casernes et des projets d'infrastructures touristiques : du jamais-vu dans le royaume.

Ce moment houthiste, amplement commenté sur les réseaux sociaux dans le monde arabe, braque les projecteurs sur la situation malaisée dans laquelle se trouve désormais l'Arabie saoudite, et plus particulièrement son prince héritier. M. Mohammed Ben Salman (« MBS ») ne semble pas avoir médité la recommandation majeure que faisait le roi Abdelaziz Ibn Saoud à ses héritiers : toujours garder l'œil sur le Yémen et faire en sorte qu'il soit à la fois faible et stable (3). La guerre frontalière de 1934 — deux ans après la création du royaume — fondait la mise en garde du souverain. Certes, elle s'était terminée par l'annexion de trois provinces yéménites (Asir, Jizan et Najran), mais sa violence et l'irrédentisme des tribus du nord du Yémen avaient servi de leçon. Ibn Saoud avait aussi en tête l'aura immémoriale de ces mêmes tribus dont l'ardeur au combat et la franche adhésion à la religion musulmane — contrairement à certaines populations bédouines de la péninsule qui se distinguaient par leur versatilité — avaient fait dire au prophète de l'islam que « la foi est yéménite, la sagesse est yéménite ».

C'est en 2015 que M. Ben Salman commet la première erreur à l'origine de ses difficultés actuelles. Entraîné par le très belliciste émir d'Abou Dhabi, M. Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane (« MBZ »), il engage son pays dans une campagne de bombardements aériens contre les houthistes particulièrement meurtrière pour les populations civiles (près de 10 000 morts jusqu'à la trêve d'avril 2022). Il rompt ainsi avec une tradition d'ingérence permanente mais toujours retenue dans les affaires de son voisin. « Il avait la possibilité de faire affaire avec à la fois le gouvernement en place, les rebelles houthistes et le camp sudiste, confie avec amertume un ancien diplomate saoudien. Un dialogue national sous l'égide et le financement de Ben Salman aurait abouti à un équilibre yéménite certes instable mais profitable au royaume. » Pourquoi une telle erreur ? L'hubris d'un jeune prince désireux de faire ses preuves, de tenir son rang face à son rival « MBZ » et d'en imposer à une partie de la famille royale peu convaincue de sa capacité à succéder à son père, le roi Salman. On connaît la suite. La mise au pas, parfois brutale, de cette famille, notamment la purge de novembre 2017, quand plusieurs centaines de personnalités, princes, ministres et hommes d'affaires, furent séquestrées dans l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad et obligées de verser leur « dîme » au Trésor en guise de compensation de leurs actes présumés de corruption.

La guerre contre les houthistes a quant à elle été perdue puisque la rébellion tient la capitale Sanaa (4). La reprise des hostilités en juillet dernier est d'ailleurs un mystère à l'heure où le prince héritier accumule les déboires, notamment sur le plan économique, avec l'échec de nombreux projets au cœur de sa « Vision 2030 ». C'est le cas notamment des villes nouvelles — dont Neom (5) —, mais aussi des projets d'ouverture touristique et de diversification économique. Les bombardements des houthistes n'ont pas simplement déréglé l'extraction et le transport d'hydrocarbures, vitaux pour l'économie saoudienne. Ils perturbent aussi la omra, le pèlerinage dans les lieux saints, qui a lieu durant toute l'année en dehors de la période du hadj — ce qui, là encore, entraîne une baisse de revenus. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute du produit intérieur brut (PIB) de plus de 3 % (6).

Pas plus qu'en 2019 les États-Unis n'ont volé au secours de l'Arabie saoudite, malgré ses appels à l'aide. Si l'armée américaine fournit des renseignements concernant les cibles au sol visées par l'aviation saoudienne et contribue à son approvisionnement en vol, M. Ben Salman escomptait une opération militaire comparable à celle de mars 2025, lorsque des bombardements américains avaient décapité une partie de l'état-major houthiste (7). Mais, si les houthistes s'étaient alors directement attaqués à des intérêts américains et israéliens, Ansar Allah évite cette fois la confrontation directe avec Washington et insiste sur sa volonté de dialogue avec les États-Unis, tout en assurant ne pas vouloir détenir seul le pouvoir au Yémen. M. Trump a donc beau jeu de temporiser et d'éviter un nouvel engagement guerrier.

Dès lors, M. Ben Salman n'a que des choix peu satisfaisants, en dehors d'espérer que le président américain change d'avis ou que Londres et Paris acceptent d'aller au-delà de la défense du royaume en s'attaquant directement aux houthistes. Une issue consisterait à conclure un accord avec ces derniers, leur reconnaissant le statut d'acteur de plein droit au sein de l'arène politique yéménite. Cela contribuerait à faire cesser les attaques, mais obligerait Riyad à accepter de verser à Ansar Allah des compensations financières au titre de dommages de guerre. Il lui faudrait surtout rassurer les adversaires des houthistes, qu'il s'agisse des forces gouvernementales ou des séparatistes du Sud, très proches du rival émirati. M. Ben Salman devrait d'abord prendre langue avec l'Iran, au risque de s'aliéner M. Trump de manière définitive. L'argument de l'incompatibilité religieuse, fréquemment évoqué dans la presse occidentale, n'a guère de pertinence. Certes, les houthistes sont chiites tandis que l'Arabie saoudite est le cœur du monde sunnite. Mais le zaydisme, courant chiite minoritaire auquel adhèrent les houthistes, diffère du chiisme duodécimain en vigueur en Iran. Ses spécificités — les zaydites reconnaissent par exemple la légitimité des premiers califes de l'islam — font que le zaydisme est parfois qualifié de cinquième école juridique du sunnisme aux côtés du hanafisme, du malékisme, du chaféisme et du hanbalisme. Par le passé, les Saoudiens ont même soutenu le zaydisme yéménite quand, partisan d'un imamat au Yémen, il s'opposait aux républicains du sud. Au moment de la trêve de 2022, des imams saoudiens très actifs sur Internet ont opportunément rappelé le statut particulier du zaydisme, estimant qu'en certaines circonstances il ne fallait pas l'inclure dans les camps des rawafidh (« ceux qui refusent »), terme péjoratif qui désigne les chiites.

La deuxième option pour M. Ben Salman serait d'obtenir une autre aide que celle des États-Unis. Contrairement à la situation de 2015, où de nombreux pays avaient rejoint la coalition codirigée par le royaume et les Émirats arabes unis, les renforts ne se bousculent pas au portillon. La Turquie et le Pakistan, signataires du pacte de La Mecque, ont d'ores et déjà prévenu que leur soutien ne serait que défensif. Autrement dit, il n'est pas question pour eux d'envoyer des troupes au sol. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan n'ignore pas que l'Empire ottoman a le plus souvent évité de s'aventurer au Yémen, tandis que son homologue pakistanais, le premier ministre Shehbaz Sharif, sait le risque en matière de politique intérieure que constituerait pour lui la mort de soldats de son pays face aux houthistes. Quant aux autres pays musulmans, ils regardent ailleurs, à commencer par l'Égypte, pourtant dépendante des capitaux saoudiens. Là aussi, l'histoire pèse. Durant la première guerre civile du Yémen (1962-1970), l'armée égyptienne s'est enlisée, perdant plus de 25 000 hommes avant d'opter pour un retrait honteux en 1967.

Reste une dernière option, celle du recours à Israël. Pour M. Benyamin Netanyahou, ou son successeur à l'issue des élections législatives, ce serait un succès diplomatique de grande ampleur et la concrétisation d'une normalisation à laquelle s'est jusque-là refusé M. Ben Salman. Les houthistes se trouveraient à la merci d'une force aérienne dévastatrice. Mais, pour le prince héritier saoudien, une telle ingérence risquerait de l'empêcher d'accéder au trône ou de s'y maintenir.

Voir en ligne : /2026/11/BELKAID/70187

(1) Lire Ziad Majed, « Recomposition stratégique majeure au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, septembre 2026.

(2) Lire Alain Gresh et Dominique Vidal, « Un conflit dévastateur », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(3) Cf. Caroline F. Tynan, Saudi Interventions in Yemen. A Historical Comparison of Ontological Insecurity, Routledge, New York, 2023.

(4) Lire Quentin Müller, « Quinze ans d'instabilité au Yémen », Le Monde diplomatique, janvier 2025.

(5) Lire Lise Triolet, « Des châteaux de sable high-tech dans le désert saoudien », Le Monde diplomatique, décembre 2025.

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Atoll Circus. Voyages à Clipperton

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Véritable laboratoire de biodiversité à ciel ouvert, l'îlot français de Clipperton, situé au cœur du Pacifique nord, à 1 300 kilomètres des côtes du Mexique, a vu son intérêt géopolitique, stratégique et scientifique longtemps sous-estimé par nos gouvernants. Fort de quatre expéditions réalisées entre 2001 et 2023, Stéphane Dugast, membre de la Société des explorateurs français, revient sur l'histoire de ce bout du monde, véritable petite épopée où défilent explorateurs, pirates, militaires, narcotrafiquants, savants, journalistes, radioamateurs, aventuriers et même un « roi fou ». Les Mexicains s'y établirent durant plusieurs décennies et en revendiquèrent la souveraineté, avant l'arbitrage définitif du roi italien Victor-Emmanuel III en 1931 : les Américains y installèrent une station météorologique et une piste pour hydravions. Quant aux Français, ils y menèrent de nombreuses missions, militaires puis scientifiques, sans jamais s'y établir durablement, en dépit des nombreux enjeux : droits de pêche, protection des ressources terrestres et maritimes, avant-poste du changement climatique…

Voir en ligne : /2026/11/CLASTRES/70162

Éditions du Trésor, Paris, 2026, 224 pages, 21 euros.

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Géopolitique de l'Afrique

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Dans cette troisième édition mise à jour, la politiste Sonia Le Gouriellec, de l'Université catholique de Lille, conserve son approche transversale mais enrichit ses « études de cas ». Elle note que, si de nombreuses régions connaissent des périodes de paix, l'Afrique compte plus de la moitié des conflits armés actifs dans le monde, soit entre 28 et 30 conflits « étatiques ou internationalisés » sur les 59 dénombrés par le Global Peace Index en 2025. Autre constat développé dans son chapitre « La quête de l'unité » : les États africains occupent 54 des 193 sièges à l'Assemblée générale des Nations unies, qui élit, tous les deux ans, trois d'entre eux pour siéger au Conseil de sécurité en tant que membres non permanents. Ce poids numérique permet au continent d'« exercer une influence et de faire entendre sa voix » dans les débats sur l'élection du secrétaire général et la réforme de l'institution. Un fait majeur de la dernière période reste cependant curieusement absent de cette réédition : les ambitions régionales des juntes militaires coalisées du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger).

Voir en ligne : /2026/11/PIOT/70167

PUF, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2026, 128 pages, 10 euros.

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L'ère de l'Indo-Pacifique, chimère ou réalité durable ?

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Quel est le positionnement de puissances et entités régionales à l'égard de la notion d'Indo-Pacifique ? Japon, Chine, États-Unis, Inde, Association des nations d'Asie du Sud-Est (Anase), Russie et Union européenne retiennent des définitions et des priorités stratégiques différentes pour cet espace. Mais tous ces acteurs, à l'exception de Pékin et de Moscou qui récusent le terme même, s'accordent sur la nécessité de « contenir », voire « contrebalancer » la puissance chinoise, et sur la centralité de l'Anase. Ce que la Chine perçoit clairement. Plutôt qu'entrer dans une logique de « nouvelle guerre froide », les pays de l'Anase préfèrent maintenir un équilibre entre Pékin et Washington, tandis que le Japon, l'Inde et l'Union européenne sont plus proches de la ligne américaine. La Russie soutient quant à elle le point de vue chinois, sans nécessairement adhérer à sa vision.

Voir en ligne : /2026/11/GUYONNET/70171

Presses de l'université du Québec, Québec, 2026, 306 pages, 34 euros.

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Au Yémen du sud, Saoudiens et Émiratis à couteaux tirés

Alors qu'ils étaient censés repousser de concert les rebelles houthistes du Yémen, Arabie saoudite et Émirats arabes unis se sont livrés pendant près de six ans à une bataille d'influence dans l'est du pays. À la fin de l'année 2025, ce conflit larvé a accouché d'une tentative de sécession soutenue par Abou Dhabi, provoquant la colère de Riyad. Profitant de ces divisions, les rebelles ont envahi, en septembre, la côte ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, avant d'être partiellement repoussés. « Le Monde diplomatique » s'était rendu dans l'est du Yémen pour documenter les ingérences émiraties, qui avaient grandement perturbé l'unité du camp loyaliste.

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Il faut plusieurs heures depuis Ghayl Ben Yamin pour atteindre le Wadi de Khnt Ali. Très accidentée et isolée du monde, cette petite gorge est peuplée de surums, un peuple bédouin vivant sous les rares arbres. Ces populations sont les gardiennes des décombres du château de la famille Ben Habrish. Elles ont égorgé deux chevreaux pour la venue des hommes du cheikh.
© Quentin Müller

Le cheikh Khalid Al-Aamri et son escorte sont arrivés au petit matin à l'hôtel Royal Plaza de Sayoun, dans l'Hadramaout, région orientale du Yémen. Un jeune garçon, kalachnikov dans le dos, attend à la réception, droit comme un piquet. Il nous accompagne jusqu'à un véhicule tout-terrain, dont les sièges sont recouverts de peaux de mouton laineuses. Le chef de tribu nous salue et fait signe à son groupe de démarrer. Lui et ses hommes ont pu exceptionnellement entrer dans la capitale nord de l'Hadramaout munis de leurs armes grâce à leur entente de circonstance avec la 1re division de l'armée nationale, responsable de la sécurité de tout le wadi (oued).

Passé Tarim et Al-Ghouraf, le cheikh signale une petite tente agrémentée d'un drapeau blanc. Deux jambiyas, le célèbre poignard recourbé, se croisent sous une poignée de main. « Bienvenue sur le territoire de l'Alliance tribale hadramie ! » L'ATH a été fondée en 2013 par Sa'd Ben Hamad Ben Habrich Al-Aliy (qui a été assassiné depuis), pour représenter au mieux les intérêts des tribus de l'Hadramaout face à un État central plus intéressé par les ressources pétrolières de la région que par son développement.

C'est son neveu Amr Ben Habrich qui a repris le flambeau. Durant l'année 2025, le taiseux et charismatique chef de la fameuse tribu Hamoum n'a cessé de faire pression sur l'État yéménite pour qu'il paie les fonctionnaires, construise des centrales électriques et règle les problèmes d'accès à l'eau potable. Vice-gouverneur de la région, M. Ben Habrich a également fustigé les velléités séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS), supplétif des Émirats arabes unis. Depuis 2019, ce groupe a envahi Aden, Abyan, Socotra, Shabwa, et menace de faire de même dans l'Hadramaout et à Mahra. L'entité a déjà pris le contrôle de la bande côtière, où ses forces sont soutenues par d'autres groupes militaires liés à Abou Dhabi, telles les Brigades de soutien à la sécurité (BSS) ou les Troupes d'élites hadramies. En intervenant au Yémen pour repousser les houthistes, les Émirats n'ont pas seulement voulu épauler leur allié saoudie ; il ont poursuivi leurs propres objectifs. Depuis 2015, ils ont, via les groupes qu'ils arment et financent, colonisé toute la côte donnant sur la mer d'Arabie et le détroit de Bab Al-Mandeb. Une stratégie impérialiste cohérente avec leurs actions en Érythrée, au Somaliland, en Somalie et au Soudan.

Influence saoudienne dans l'Hadramaout

Pour faire face à cette menace, M. Ben Habrich et l'ATH ont constitué une force militaire composée de plusieurs centaines d'hommes. En ce mois d'octobre, une réunion de chefs tribaux est organisée dans leur fief, au cœur du district de Ghyal Ben Yamin, dans le centre de l'Hadramaout. À mesure que les véhicules approchent des hauts plateaux de la tribu Hamoum, la végétation s'appauvrit, jusqu'à disparaître. Brûlée par le soleil, la terre semble plus hostile encore.

Le long de la route, dans un terrain vague, une vingtaine de camions-citernes d'hydrocarbures sont stationnés. Le cheikh Al-Aamri, bras droit du seigneur de guerre Ben Habrich, explique : « Nous avons stoppé ces camions de pétrole qui sortaient des champs pétroliers et allaient vers des destinations inconnues. Encore de l'argent du peuple hadrami qui était en passe d'être détourné ! Heureusement, nous sommes intervenus. »

L'affaire a fait grand bruit : l'ATH a privé Aden, capitale partagée par le gouvernement reconnu à l'étranger et le CTS, de livraisons de pétrole. Un coup de force qui a accru les tensions. À l'entrée de la ville d'Al-Alib, des hommes équipés d'armes lourdes quadrillent les routes sous un soleil de plomb. La présence militaire est encore plus visible à l'entrée du quartier général de l'ATH. De jeunes garçons tiennent à bout de bras des mitrailleuses, certains juchés sur des collines rougeâtres et caillouteuses.

Derrière le mur d'enceinte, en rangs d'oignon, une forêt de 4×4 surmontés de tourelles mitrailleuses. Devant l'entrée, les chefs de tribu invités ont laissé une marée de sandalettes pour rejoindre le majliss, s'asseyant en tailleur sur des coussins gris de style Louis XV. Châle crème sur la tête, chemise grise à poche, regard perçant, le cheikh Ben Habrich se tient au milieu de l'assemblée. « Tous ceux qui s'opposent à nous sont des ennemis de l'Hadramaout. Qui sont-ils ? Je dirais que, du Nord au Sud, nous sommes en conflit avec tout le monde. Le sud de l'Hadramaout est aux mains des relais des Émirats arabes unis. Au nord, il y a Al-Islah [le parti des Frères musulmans], Moutamar [le parti présidentiel] et les houthistes. » Les propos du chef de l'ATH sont traduits par Mohammed F., étudiant en ingénierie à… Nancy. Le jeune homme a bénéficié d'une bourse attribuée par un consortium de fortunes saoudiennes d'origine hadramie.

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Amr Ben Habrish, chef de l'ATH. Récemment, l'homme est apparu sur une photo aux côtés de Khaled Ben Salman, petit frère du prince héritier Mohammed Ben Salman et ministre de la défense. Il fut l'une des premières et principales figures à s'ériger contre le CTS et le projet émirati de sécession du sud Yémen.
© Quentin Müller

Le royaume entretient en effet des relations très étroites avec le plus grand gouvernorat yéménite. Au nord, l'Hadramaout présente une longue frontière avec l'Arabie saoudite, et plusieurs tribus vivent des deux côtés. Après la découverte de ses réserves pétrolières, dès le début du XXe siècle, des milliers de familles hadramies avaient par ailleurs migré vers le royaume pour y trouver du travail. Certaines y ont fait fortune, comme les Ben Laden ou les Bugshan. Ce sont elles qui exercent un intense lobbying auprès de Riyad et du prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS ») pour que le royaume n'abandonne pas l'Hadramaout au CTS, et donc à l'influence émiratie.

Ainsi, M. Ben Habrich a reçu un appui saoudien formel à compter de 2020. Une photo le montrant au bras de M. Khaled Ben Salman, le ministre saoudien de la défense, chargé du dossier yéménite, a fait couler beaucoup d'encre. « C'est un soutien moral, pas vraiment un soutien financier, tempère-t-il. Les armes que vous voyez ici, ce sont celles de nos tribus. »

Avant de tenter d'envahir tout l'Hadramaout début décembre, le CTS avait testé les défenses de M. Ben Habrich et de sa confédération tribale. Le 3 septembre, des forces alliées aux séparatistes s'étaient dirigées vers Al-Akdah, dans l'est du district de Ghayl Ben Yamin, « sûrement pour éprouver nos forces militaires, explique à l'assemblée un chef militaire de l'ATH. Les tribus locales sont intervenues pour faire barrage à cette avancée, constitutive d'une grave provocation à notre encontre ».

« Nos relations avec les Émirats sont bonnes, sauf quand ils soutiennent le CTS, martèle le chef de l'ATH. Nous rejetons toute ingérence extérieure. Leur projet d'intégrer l'Hadramaout à un Yémen du Sud indépendant n'est pas la volonté du peuple. C'est une tyrannie, tout comme la colonisation anglaise au XVIIIe siècle jusqu'en 1967, ou l'avènement du régime socialiste qui a forcé l'unification des territoires du Sud, ou encore la fusion entre Yémen du Nord et Yémen du Sud en 1990. »

Bombardements anglais et lune rouge

Le cheikh Ben Habrich est issu d'une lignée irrédentiste, cherchant depuis le début du XXe siècle à se libérer d'une tutelle vue comme étrangère ou à obtenir l'indépendance de l'Hadramaout. En 1919, la tribu Hamoum, dirigée par son arrière-grand-père, Salem Ben Habrich, était assujettie au sultanat de Qu'aiti, lui-même sous influence britannique.

« C'est la même histoire qui se reproduit, ou presque, relève M. Ben Habrich. À la place des Anglais qui finançaient le sultanat de Qu'aiti, ce sont les Émirats qui soutiennent le CTS. » Après avoir chuchoté quelques mots à l'oreille d'un de ses hommes de confiance, il nous propose de « visiter le château de [son] grand-père Ali, bombardé par les Anglais dans les années 1920 ».

Pour atteindre le château des Ben Habrich, il faut près de sept heures de route. Nos 4×4 s'enfoncent dans le très étroit wadi de Khnt Ali, où de grosses pierres blanches sont balayées par les torrents lors des moussons. Hormis les grottes creusées dans les parois des deux canyons par des siècles de pluie, seuls quelques arbres trapus, aux feuillages touffus, apportent un peu d'ombre. C'est en dessous que les Surums, des Bédouins surnommés « Ceux qui vivent sous les arbres », s'abritent.

Rencontrés après plusieurs heures de route au milieu de cet environnement hostile, ces hommes et ces femmes n'ont que de petites cages cadenassées pour sécuriser leurs effets personnels. Ne possédant pas de tentes, ils progressent avec leurs troupeaux de chèvres et de dromadaires en fonction des pluies. « Nous vivions ainsi il y a deux générations », fait savoir un membre de l'ATH.

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© Quentin Müller
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Dans le Wadi de Khnt Ali, les hommes de Amr Ben Habrish tiennent à nous montrer les ruines du château de son arrière-grand-père bombardé par les Britanniques au début du XXe siècle. Certains ont en main des éclats de bombes larguées par les Anglais.
© Quentin Müller

À la lisière d'une oasis, le convoi des hommes de M. Ben Habrich fait une halte. Des Surums ont égorgé deux chèvres en guise de karam (hospitalité). Pendant qu'ils dépècent les bêtes, certains apportent de vieux obus rouillés encore intacts, tandis que d'autres exhibent des éclats de bombes anglaises. « Le château d'Ali, grand-père d'Amr [Ben Habrich], se trouve plus haut. Il a été bombardé par les Anglais parce que nous n'acceptions pas la domination de leurs supplétifs, les Qu'aiti. Aujourd'hui, son petit-fils se bat contre le CTS, supplétif des Émiratis, qui ont remplacé les Anglais dans le sud du Yémen », lance un vieux Bédouin, reprenant en d'autres termes les propos de M. Ben Habrich.

Une fois la viande consommée avec un peu de riz mariné au concentré de tomates, l'escorte entreprend de remonter le canyon. À mesure que nous progressons, les pièces métalliques rouillées provenant de bombes anglaises s'amoncellent et tapissent le sol. Nous atteignons le point culminant, qui offre une vue imprenable sur la vallée. Quelques trous d'obus sont encore visibles. Des débris de terre cuite et de vieilles poutres sont entassés, ici et là. Les vestiges de la citadelle des Ben Habrich semblent dérisoires, mais ils sont la preuve matérielle d'un traumatisme historique qui tourmente encore les mémoires locales.

Une pluie fine précipite la fin de la visite. Les soldats, munis de leurs kalachnikovs, pressent le pas. Seul M. Mozahem Bajaber, vêtu d'une chemisette jaune, ne porte pas d'arme. Ce journaliste de 25 ans a rejoint l'équipe de communication de M. Ben Habrich après avoir constaté la mainmise des Émirats et du CTS sur le sud du gouvernorat. Dans le district de Ghayl Ben Yamin, il est protégé et peut écrire librement sur la dérive autoritaire des séparatistes et d'Abou Dhabi au Yémen. En août dernier, alors que sa femme accouchait à Moukalla, capitale côtière tenue par le CTS, il a pris le risque de lui rendre visite à l'hôpital et a été arrêté à la demande du gouverneur Mabkhout Ben Mahdi, acquis à la cause des séparatistes. Les Brigades de soutien à la sécurité, pilotées par Abou Dhabi, se sont chargées de son arrestation. « Mon enlèvement et ma détention n'étaient pas le fruit d'une procédure judiciaire régulière, mais d'un plan coordonné pour me réduire au silence et détruire ma carrière journalistique », accuse M. Bajaber, assis à l'arrière du véhicule. Dans les zones contrôlées par le CTS, les arrestations de journalistes et d'opposants sont devenues banales, tout comme l'usage de la torture.

Des torrents thé au lait se déversent dans les canyons, formant des cascades éphémères. Le wadi devient vite impraticable. Fastidieux est le retour au village de M. Ben Habrich, qui se fait en pleine nuit. Ses hommes et lui prennent place à l'extérieur, assis en tailleur, s'accoudant sur des coussins durs comme de la pierre. Sous une lune rouge sang, certains mâchent du qat, une plante euphorisante consommée dans tout le pays. « La guerre est proche, mais nous ne savons pas quelle forme elle prendra. Le CTS n'osera jamais nous attaquer avec ses propres forces », prédit le chef de l'ATH.

Un Joulani yéménite

Le cheikh de la tribu Hamoum n'est pas le seul à s'opposer farouchement à la domination du CTS et des Émirats dans le Yémen du Sud. En mars 2025, Riyad Al-Nahdi, ancien cadre d'Al-Qaida dans la péninsule arabique, a créé son propre mouvement : Tayyar al-Taghyeer wal-Tahreer, le « Courant pour le changement et la libération ». Un parti sans milice — chose rare au Yémen —, centré sur le développement du service public, dépourvu d'idéologie extrémiste et militant pour un Yémen unifié fédéraliste. L'homme de 40 ans rêve d'une destinée à la Ahmed Al-Charaa, dont il dit connaître les conseillers, rencontrés en Irak lors de sa participation au « djihad contre les Américains en 2004 ».

M. Al-Nahdi est populaire dans les districts d'Al-Qatn et d'Al-Abr, situés dans l'extrême-nord de l'Hadramaout, non loin de l'Arabie saoudite. Les canyons y sont plus encaissés, et l'eau, moins abondante. Les belles aspérités rouges du wadi Hadramaout s'effacent à l'ouest, avalées par de gigantesques dunes et d'immenses plaines, ouvertes à tous les trafics et aux offensives de gangs multiples. Au bord de la route, de petits commerces miteux se mêlent à des garages où la graisse de vidange noircit le sol, jonché de pneus crevés et poussiéreux. Des enfants mendient aux vitres des automobilistes venus se restaurer. Personne ne sort sans arme. De jour comme de nuit, le qat se vend dans des fourgonnettes. Dans cette zone de non-droit, les rebelles houthistes disposent également de cellules dormantes, plusieurs fois ranimées pour éliminer des dignitaires militaires rejoignant Marib, dernière forteresse du gouvernement légitime.

Dans ce marasme, les coupures de courant sont quotidiennes. Éducation publique, justice, hôpitaux, routes, police, rien ne fonctionne. À Khashah, les écoles sont fermées depuis plus d'un an. Salem F., un autre ancien d'Al-Qaida, désormais actif au sein de Tayyar via son ONG Bina, doit garder son fils à la maison depuis deux années scolaires. En cause, le non-paiement des salaires des fonctionnaires, notamment des professeurs. « À un moment, dans le village, nous nous sommes cotisés pour payer nous-mêmes leurs salaires, mais on ne peut pas le faire indéfiniment, déplore-t-il. J'ai acheté à mon fils son premier cartable et des fournitures scolaires. Il était content, il pensait enfin faire sa rentrée. Il a déchanté. » Cela n'est pas sans conséquences. Selon plusieurs professeurs, 60 à 70 % des élèves arrivant au lycée ne savent ni lire ni écrire.

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« Abou Amr » Riyad al-Nahdi, autre homme fort du Hadramaout ayant affronté le CTS et les Émirats arabes unis après leur tentative de sécession en décembre 2025.
© Quentin Müller

M. Al-Nahdi fait son possible pour contrer cette fatalité. Dans le district d'Hawrah, il a organisé une manifestation de soutien aux professeurs. Une petite foule s'est rassemblée devant une estrade montée à la hâte, surmontée d'une grande banderole pastichant en arabe le mot d'ordre trumpien : « Teacher First ! » (Les profs d'abord !). Une flopée d'enfants déscolarisés brandissent des tracts appelant l'État à rouvrir les écoles et à payer de nouveau les enseignants. Chemise rentrée dans le pantalon, blazer marron, le leader de Tayyar monte sur scène. Sa voix résonne dans la vallée : « Chers frères, toutes les forteresses de notre Yémen se sont effondrées. Il n'en reste qu'une, à laquelle nous tenons : la forteresse du savoir. Ne la laissons pas s'effondrer ! » Il est chaudement applaudi par son public, dont les cheikhs de la grande tribu Al-Nahdi, qui soutient son parti. « Cette manifestation est un droit légitime. Enseignants, ne sous-estimez pas votre rôle ni votre capacité à arracher vos droits. C'est pourquoi j'appelle tous les districts, sur la côte comme dans les terres intérieures, à se rassembler pour manifester. »

Depuis la création de Tayyar, « Abou Amr » comme on l'appelait autrefois quand il combattait en Irak, a reçu des menaces du CTS, qui le perçoit comme un rival et un opposant à sa volonté hégémonique dans le Sud. « Le CTS n'est qu'un instrument au service des Émirats, analyse calmement M. Al-Nahdi. Ils n'ont aucun projet politique, hormis prendre le pouvoir. Les séparatistes sont des outils que la puissance régionale émiratie peut activer en pressant un bouton. Il existe toutefois des courants nationaux qui portent de réels projets, tournés vers la population. Tayyar en fait partie. » Ce parti a déjà offert des panneaux solaires à un centre médical régional, proposé de prendre en charge les salaires de plusieurs médecins pour maintenir leur activité et offert des formations à des dizaines de jeunes chômeurs.

Le lendemain, le groupe est attendu à une médiation tribale pour éviter la condamnation à mort d'un homme accusé de meurtre. Des centaines de Yéménites sont venus des quatre coins du pays pour demander grâce à la famille de la victime. Une tradition tribale à laquelle participe M. Al-Nahdi. Jugée trop lente et corrompue, la justice gouvernementale est inopérante en la matière.

Les débats, qui se tiennent sous une grande tente, sont animés. « La mère de la victime est venue nous menacer, disant que si on ne l'exécutait pas, cet homme récidiverait. » Le cheikh Saad Al-Jabri, représentant la tribu du défunt, annonce et dit à plusieurs reprises qu'il n'a pas réussi à persuader la famille d'accorder la grâce au condamné. « Il y a des gens qui sont venus de très loin. Vous devriez nous concéder quelque chose, ô cheikh ! », lance un participant. « Vous savez bien que je n'ai pas le contrôle sur ça. Ils n'accorderont pas la grâce. Peut-être le report de l'exécution d'un jour, tout au plus ! » Le leader de Tayyar suit la conversation avec attention. Dans cette zone, comme partout au Yémen, « le code tribal prend le relais quand l'État est défaillant », explique-t-il.

Échec du CTS

Les conflits entre CTS et gouvernement légitime ne risquent pas d'arranger la situation humanitaire dramatique dans laquelle le pays est plongé. Deux mois après notre départ du Yémen, les séparatistes envahissent militairement les zones tenues par l'ATH de M. Ben Habrich, ainsi que les territoires de Tayyar.

Cette offensive-éclair pousse la première à se retrancher dans les concessions pétrolières des blocs 14 et 53, et le second à prendre le maquis avec ses hommes, menacés d'arrestation. La 1re division de l'armée nationale, également présente dans le nord de l'Hadramaout, est défaite par les séparatistes après quelques heures de combat. Des soldats et des opposants sont arrêtés. Dans un premier temps, l'Arabie saoudite tarde à réagir. Les trois premières semaines du mois de décembre 2025, elle se contente de communiqués exigeant le retrait du CTS de l'Hadramaout et de Mahra, la région frontalière avec Oman, elle aussi envahie. Les séparatistes refusent d'obéir et défient le gouvernement yéménite, en passe de vaciller. Des partisans des séparatistes déferlent dans les rues pour réclamer que le leader du groupe, M. Aïdarous Al-Zoubaïdi, annonce unilatéralement l'indépendance de ce qu'ils appellent l'« Arabie du Sud ».

Face à cette menace de sécession, Riyad bombarde une livraison émiratie d'armes et de véhicules militaires dans le port de Moukalla, le 30 décembre. Puis, dans la foulée, publie un communiqué au ton inhabituellement grave. Le ministère des affaires étrangères accuse les Émirats d'avoir « poussé » les séparatistes à mener des opérations militaires à la frontière sud du royaume. Des mesures « prises par un État frère » jugées « extrêmement dangereuses » et constituant « une menace pour la sécurité » de l'Arabie saoudite et de la région. Le royaume ajoute qu'il « n'hésitera pas à prendre toutes les mesures pour (…) neutraliser » ce danger.

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L'Alliance Tribale Hadramie (ATH) contrôle le district de Ghayl Ben Yamin. Ses forces armées soutenues par l'Arabie saoudite se sont battues contre les proxies des Émirats et espèrent toujours glaner l'indépendance de la région pétrolière.
© Quentin Müller© Quentin Müller

Pour la première fois dans l'histoire récente de la péninsule, les relations entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis sont dégradées. Mais le CTS refuse toujours de se retirer. Ses hommes arrêtent des membres de l'ATH dans le district de Ghayl Ben Yamin. En réponse, celle-ci leur tend plusieurs embuscades. Les Saoudiens apportent leur soutien aux hommes M. Ben Habrich et bombardent les forces du CTS, faisant une soixantaine de victimes.

Le président yéménite, M. Rachad Al-Amini, soutenu par Riyad, annonce qu'il met fin au pacte de défense unissant son pays aux Émirats arabes unis et exige le départ de leurs troupes régulières sous vingt-quatre heures. Une annonce forte mais symbolique, les Émirats ne disposant plus que d'une centaine de conseillers militaires ou de troupes d'élites dans le pays, répartis dans des endroits-clés (Socotra, îles en mer Rouge, Balhaf, où se trouvent les installations de Total, et Aden). Abou Dhabi s'exécute.

Au sol, les Boucliers de la nation, groupe armé formé par l'Arabie saoudite, loyal au gouvernement légitime, reprennent rapidement les zones envahies par le CTS. M. Al-Nahdi et ses partisans participent au combat contre les séparatistes, appuyant les supplétifs saoudiens. La débandade dans les rangs des alliés des Émiratis est telle que les régions qu'ils dominaient militairement depuis 2019 tombent une à une. Après l'Hadramaout et Mahra, c'est au tour de Shabwa et d'Abyan de repasser sous le contrôle gouvernemental. Début janvier, les « Boucliers » arrivent à Aden, où les troupes du CTS ont déserté les bases militaires et les points de contrôle. Partout, les drapeaux séparatistes sont remplacés par celui du Yémen unifié.

L'Arabie saoudite convoque le chef séparatiste Al-Zoubaïdi pour qu'il s'explique. Une délégation séparatiste s'envole pour Aden le 6 janvier. Au tout dernier moment, M. Al-Zoubaïdi refuse d'embarquer et prend la fuite, vraisemblablement en bateau, pour le Somaliland (région alliée des Émirats), puis vers Abou Dhabi en avion. Le journal saoudien Arab News publie en « une » son visage avec la mention « Wanted ». Sous pression, la délégation du CTS arrivée à Riyad annonce qu'elle dissout du mouvement.

L'Arabie saoudite envisage d'organiser une conférence pour régler la question du Sud, mais sa concrétisation tarde à venir. Malgré la débâcle du CTS, le désir d'une sécession est encore populaire, sans faire l'unanimité. Depuis le début de 2026, les manifestations de ses partisans se sont multipliées dans le Sud, causant plusieurs morts. La dissolution du CTS imposée par Riyad ne dissipera pas la problématique sudiste.

Voir en ligne : /2026/11/MULLER/70130
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Élections brésiliennes, ingérences américaines

Washington s'est toujours immiscé dans les affaires de Brasília. La campagne des élections générales des 4 et 25 octobre l'a confirmé. Une victoire du candidat d'extrême droite Flávio Bolsonaro, soutenu par l'administration Trump, provoquerait un basculement régional favorable au locataire de la Maison Blanche et à son projet de reprise en main de l'Amérique latine.

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« Veuillez accepter mes vœux les plus sincères à l'occasion de votre accession à la présidence des États-Unis du Brésil. » Le 2 avril 1964, deux jours après le coup d'État militaire qui a renversé le président travailliste João Goulart, son homologue américain est le premier chef d'État étranger à reconnaître les nouvelles autorités (1). Le courrier empressé de Lyndon Johnson s'adresse alors au président de la Chambre des députés, Pascoal Ranieri Mazzilli, à qui le Congrès, sous la pression des militaires brésiliens, vient de confier la présidence de la République. Quinze jours après ces événements, Mazzilli cède directement la présidence au maréchal Humberto Castelo Branco. La dictature militaire s'installe au palais du Planalto à Brasília jusqu'en 1985. Avec la bénédiction de Washington.

Arrivé au pouvoir en 1961, Goulart souhaitait engager une réforme agraire et nationaliser massivement les entreprises stratégiques de plusieurs secteurs (pétrole et énergie, mines, télécommunications, etc.), ce qui impliquait l'expropriation de sociétés américaines dominantes. Il entendait aussi mener une « politique étrangère indépendante ». Brasília avait rétabli fin 1961 ses relations diplomatiques avec l'Union soviétique (rompues depuis 1947) et amorcé de premiers échanges commerciaux avec la Chine maoïste. Quelques mois plus tard, lorsque Goulart refusa de soutenir la politique américaine contre Cuba, c'en fut trop pour Washington.

Le succès des putschistes en 1964 doit beaucoup au travail de l'Agence centrale de renseignement (CIA) et de l'Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid). Lors des élections législatives d'octobre 1962, elles financent les forces d'opposition au gouvernement de Goulart, préparant ainsi l'entrée en scène ultérieure des militaires. La victoire des conjurés s'explique également par l'activisme de l'ambassadeur américain Lincoln Gordon, ainsi que celui de son attaché militaire, le colonel Vernon Walters, ami personnel du maréchal Branco. Les deux diplomates suivirent pendant des mois les préparatifs des conspirateurs.

Une époque révolue, un autre monde ? Assurément. La guerre froide n'est plus. Depuis le début du XXIe siècle, le Brésil fait partie des nouvelles puissances mondiales. Champion économique de l'Amérique latine, le pays pourrait s'ériger en première puissance agricole exportatrice mondiale dans les années à venir, devant les États-Unis. Riche de ressources naturelles colossales (première réserve mondiale d'eau douce, deuxième de terres rares, hydrocarbures, minerais, etc.), il s'invite régulièrement, comme en 2026, dans le club des dix plus grandes économies.

Membre fondateur des BRIC (avec la Russie, l'Inde et la Chine, bientôt rejointes par l'Afrique du Sud), il l'est également du G20 et dispose d'un réseau diplomatique étendu à plus de deux cents pays. Depuis 2009, la Chine est devenue son principal partenaire commercial. Le Brésil y exporte désormais plus qu'aux États-Unis et en Europe réunis. Oléagineux (soja essentiellement), produits agricoles, viande, pétrole et minerais constituent les principaux produits que Brasília fournit à la deuxième puissance mondiale. En 2025, les échanges entre les deux pays ont atteint 171 milliards de dollars, un record historique (2), et le Brésil s'est converti en première destination des investissements chinois dans le monde (infrastructures, transition énergétique, etc.).

Opération de guerre économique

Les deux premiers mandats du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») — entre 2003 et 2011 —, ainsi que ceux de sa successeure Dilma Rousseff, interrompus en 2016 par sa destitution, ont encouragé ces évolutions dans le cadre d'une stratégie de diversification similaire, dans ses principes, à celle voulue par Goulart à son époque. Cette politique s'est trouvée favorisée par l'entrée de la Chine au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 et l'ouverture de son gigantesque marché aux produits brésiliens, nécessaires à son propre développement. Elle a aussi bénéficié de la perte d'influence des États-Unis dans la région, alors qu'ils s'empêtraient dans leurs croisades contre le terrorisme. Pourtant, le fil des ingérences de Washington au Brésil ne s'est jamais rompu.

En 2013, le lanceur d'alerte et ancien employé de la CIA Edward Snowden révèle que l'Agence nationale de sécurité (NSA) espionne les communications personnelles de Mme Rousseff, ainsi que celles de plusieurs ministres et de dirigeants de Petrobras, l'entreprise nationale des hydrocarbures. À l'époque, le Brésil vient de découvrir d'importants gisements de pétrole en eau profonde — dits « pré-sal » (pré-salifères) — dans le bassin de Santos, situé au large de l'État de Rio. Les réserves sont estimées entre huit et douze milliards de barils de brut. L'opération de guerre économique cherche ainsi à fournir au gouvernement américain un maximum d'informations sur les gisements (taille, composition, réserves, etc.) et sur le cadre réglementaire qui déterminera l'attribution des concessions d'exploitation. L'objectif consiste également à connaître par avance chaque décision stratégique de Petrobras et à savoir dans quelle mesure la présidente Rousseff entend favoriser les positions des entreprises chinoises et russes dans ce négoce. Ces révélations provoquent une crise diplomatique inédite entre Brasília et Washington.

Quelques années plus tard, dans le cadre de l'affaire de corruption dite « Lava Jato » (« lavage à haute pression »), le juge Sergio Moro, chargé des investigations, ordonne en 2018 la détention de l'ancien président « Lula ». Éliminé de la course à l'élection présidentielle, qui promettait un duel entre l'ancien syndicaliste et le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro, il est libéré en 2019 avant d'être définitivement blanchi en 2021 par la justice brésilienne (3). Le site d'information The Intercept révèle en 2020 les liens secrets entretenus depuis 2015 par les enquêteurs brésiliens avec le département de la justice et le Bureau fédéral d'enquête (FBI) américains (4).

À l'insu de la hiérarchie judiciaire brésilienne, les premiers communiquent aux seconds des informations sensibles du dossier, que ces derniers utilisent ensuite pour sanctionner les sociétés Odebrecht (rebaptisée Novonor en 2020) et Petrobras, liées au scandale, en application du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA). Cette législation vise les pratiques de corruption d'agents publics à l'étranger que Washington considère comme une distorsion du marché lésant les intérêts de ses propres entreprises (5). Elle permet au gouvernement américain d'attaquer n'importe quelle société dans le monde. Odebrecht et Petrobras, pivots majeurs de la stratégie d'influence économique du Brésil en Amérique latine et en Afrique, doivent s'acquitter d'amendes s'élevant à environ 3,5 milliards de dollars. L'ancien fleuron du BTP, surendetté, déclare son insolvabilité en 2019 et entre dans un processus de restructuration financière toujours en cours auprès des autorités locales.

« Nous ne sommes pas une colonie et nous ne serons la colonie de personne. » Le 7 septembre 2026, à l'occasion de la fête de l'indépendance, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat, dénonce dans un message vidéo les « puissances étrangères qui veulent transformer le Brésil en nouvelle colonie » et prévient : « Aucun gouvernement étranger n'a le droit de dire à qui nous pouvons acheter et à qui nous pouvons vendre. » Les États-Unis sont, bien sûr, visés. Depuis le retour au pouvoir de M. Donald Trump en 2025, les offensives de Washington se multiplient en effet contre Brasília.

L'ancien président Bolsonaro (2019-2023) a été condamné en 2025 pour tentative de coup d'État. Son clan familial bénéficie de tout le soutien de M. Trump. Le 16 juin dernier, M. Eduardo Bolsonaro, troisième fils du « capitaine », a été condamné à quatre ans de prison par la justice de son pays pour avoir sollicité — et obtenu — des autorités américaines l'application de sanctions commerciales contre le Brésil en représailles au procès de son père : une surtaxe douanière de 40 % est appliquée entre les mois d'août et novembre 2025 sur de nombreux produits en provenance du pays.

Washington soumet ainsi Brasília à des droits de douane assouplis ou renforcés en fonction de la conjoncture. Quelques semaines avant le premier tour des élections générales du 4 octobre, l'administration américaine, qui dispose de son candidat en la personne du sénateur Flávio Bolsonaro, l'aîné des fils de l'ancien président, impose 37,5 % de taxes sur plusieurs produits agricoles et miniers (dont l'acier). En réponse, le gouvernement brésilien examine la possibilité d'appliquer une loi de réciprocité tout en maintenant un canal de négociation avec les autorités américaines.

Sur le plan politique, ces dernières ne retiennent plus leurs coups et poursuivent une stratégie visant à décrédibiliser les institutions de la démocratie brésilienne, notamment ses systèmes électoral et judiciaire. M. Trump accuse régulièrement le Tribunal suprême fédéral (STF) d'avoir injustement condamné son ami. Aujourd'hui, M. Alexandre de Moraes, le juge à l'origine de cette décision, se trouve au cœur d'une nouvelle affaire de possible scandale politico-financier déchirant l'institution. De quoi réjouir, en pleine campagne électorale, le fils de l'ancien président et l'extrême droite, ainsi que Washington, qui envisage de placer le magistrat sous sanctions.

Ces événements interviennent tandis que la doctrine « Donroe » (néologisme né de la contraction de « Donald » et « Monroe ») entre dans une nouvelle phase. Celle-ci assigne trois principaux objectifs à la politique extérieure de Washington à destination de son ancienne « arrière-cour » : réorienter les ressources stratégiques régionales vers les chaînes de valeur et de production des États-Unis, imposer aux gouvernements locaux la prise en compte dans leurs politiques intérieures des exigences américaines en matière de lutte contre le narcotrafic et l'immigration, refouler du continent les « concurrents non hémisphériques » (la Chine) (6). Fondé au mois de mars dernier, le « Bouclier des Amériques » réunit, de M. Javier Milei (Argentine) à M. Nayib Bukele (Salvador), les vassaux latino-américains de M. Trump au sein d'une nouvelle alliance sécuritaire officiellement nécessaire pour lutter contre le « narcoterrorisme », les interférences étrangères et l'immigration. Elle comporte dix-neuf membres depuis l'adhésion de la Colombie dirigée par le nouveau président Abelardo de la Espriella.

Washington a annoncé la création dans ce cadre d'une « force opérationnelle interarmées de l'hémisphère occidental », chargée d'étendre à tout le continent les missions de l'opération « Lance du Sud », toujours en cours dans la Caraïbe. Pour sa part, le département d'État a élargi la liste des cartels latino-américains désignés « organisation terroriste étrangère ». Cette dénomination justifie, sur le plan juridique, l'intervention des forces armées américaines en dehors du territoire national. Au mois de mai dernier, M. Flávio Bolsonaro s'est rendu à la Maison Blanche pour demander — et obtenir — qu'elle soit appliquée à deux organisations brésiliennes : le Comando Vermelho (CV) et le Primeiro Comando da Capital (PCC).

Dernier bastion de gauche

Au cours de ses voyages réguliers dans la région, le secrétaire d'État américain Marco Rubio multiplie, lui, les mises en garde contre la présence chinoise en Amérique latine. Il annonce de nouveaux accords de coopération sécuritaire. « C'est formidable de constater qu'à l'exception du Nicaragua, de Cuba, du Venezuela (…) et, bien sûr, du Brésil — bien que ce dernier soit en pleine campagne électorale — (…), notre région est peuplée d'alliés des États-Unis, de dirigeants amis des États-Unis, et suit une orientation favorable aux États-Unis (7) », affirmait-il, le 2 juin dernier, devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain.

Dans un tel contexte, alors que le Brésil est aujourd'hui, avec son voisin uruguayen, le dernier pays dirigé par la gauche en Amérique du Sud et le principal contrepoids au projet d'emprise américaine sur la région, son gouvernement a-t-il eu tort de refuser la délivrance, le 24 juillet, de visas à deux fonctionnaires du département d'État américain ? Ces derniers affirmaient vouloir rencontrer sur place des responsables des autorités électorales, des dirigeants religieux et des représentants d'organisations sociales. Cette décision a immédiatement conduit Washington à révoquer le visa de l'ambassadrice du Brésil aux États-Unis. Comme un symbole, elle est intervenue trois semaines avant le lancement d'une campagne officielle pour déterminer qui, du candidat soutenu par M. Trump ou du président sortant, dirigera la première puissance latino-américaine dans quelques mois.

Voir en ligne : /2026/10/VENTURA/70108

(1) Lyndon B. Johnson, « Message to the new president of Brazil », 2 avril 1964, The American Presidency Project, université de Californie.

(2) « Brazil-China trade hits record in 2025, reaching $171 billion », Global Times, Pékin, 14 janvier 2026.

(3) Lire Perry Anderson, « Au Brésil, les arcanes d'un coup d'État judiciaire », et Fernando Morais, « Résister ou se rendre ? », Le Monde diplomatique, respectivement septembre 2019 et septembre 2024.

(4) Andrew Fishman, Natalia Viana et Maryam Saleh, « Keep it confidential. The secret history of US involvement in Brazil's scandal-wracked Operation Car Wash », The Intercept, 12 mars 2020.

(5) Lire Jean-Michel Quatrepoint, « Au nom de la loi… américaine », Le Monde diplomatique, janvier 2017.

(6) Lire « M. Trump, pirate des Caraïbes », Le Monde diplomatique, janvier 2026.

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Géopolitique, le domaine confisqué

Issus des mêmes écoles, habitués des cercles du pouvoir, journalistes et experts propagent une lecture manichéenne des grands événements internationaux, sans laisser aucune place aux voix discordantes. Heureusement, il existe désormais un outil pour résister à l'air du temps : notre « Manuel d'autodéfense intellectuelle » consacré à la géopolitique.

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Pages du Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique, disponible chez les marchands de journaux, sur notre boutique en ligne et en version électronique dans notre application mobile. Le sommaire est consultable ici.

Le 30 avril 1998, George Kennan, inspirateur de la doctrine de l'endiguement de l'Union soviétique au début de la guerre froide, pousse un soupir de colère mêlée de désespoir. Le Sénat américain vient de ratifier l'extension de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) à trois anciens pays du bloc de l'Est, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. L'année précédente, Kennan avait pourtant prévenu qu'une telle décision serait « la plus funeste erreur de la politique américaine de toute l'ère post-guerre froide (1) ». À présent, il fulmine : « Les Russes vont progressivement réagir de manière franchement négative, et cela aura des conséquences sur leurs politiques. » Premier directeur des affaires politiques du département d'État, auteur d'un article fameux dans la revue Foreign Affairs recommandant d'« opposer aux Russes une force de résistance inaltérable partout où ils commencent à empiéter sur les intérêts » des États-Unis (2), Kennan estime désormais que l'Occident, victorieux de la guerre froide, dilapide la possibilité d'une paix durable par son agressivité réflexe. « J'ai été particulièrement gêné par les références à la Russie comme un pays mourant d'envie d'attaquer l'Europe occidentale. Les gens ne comprennent-ils pas ? Pendant la guerre froide, nos différends concernaient le régime communiste soviétique. Et aujourd'hui nous tournons le dos à ceux-là mêmes qui ont mené la plus grande révolution sans effusion de sang de l'histoire pour renverser ce régime (3). »

L'avertissement est resté lettre morte. Comme l'avait suggéré Kennan, les Russes ont réagi de manière « franchement négative » et envahi l'Ukraine pour, disent-ils, empêcher l'intégration de Kiev à l'OTAN. En réinscrivant ce sujet à l'ordre du jour en 2008, puis plus directement encore en 2020-2021, les membres de l'Alliance atlantique savaient qu'il s'agissait pour Moscou d'un casus belli, comme l'a d'ailleurs reconnu l'ex-chancelière allemande Angela Merkel dans ses Mémoires (4). Après quatre ans et demi d'un conflit sanglant, la Russie a vraisemblablement réussi à écarter cette possibilité d'une adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, mais au prix d'un triple échec, militaire (son offensive initiale s'est enlisée), stratégique (la Finlande et la Suède ont rejoint l'Alliance en 2023 et 2024), géopolitique (Moscou a accru sa dépendance à Pékin). Placé sous perfusion économique et militaire occidentale, Kiev a, de son côté, perdu malgré une résistance acharnée 20 % de son territoire, des centaines de milliers de jeunes tués ou blessés au combat, une part significative de sa population exilée ou restée sur les territoires conquis, et nombre de ses infrastructures. Si les conflits au Proche-Orient ont profité à la Russie en détournant l'attention internationale et les munitions sol-air, aucune évolution décisive n'a bouleversé la ligne de front.

À mesure que l'impasse inspire aux acteurs la nécessité d'un arrêt des hostilités, l'Union européenne et ses États membres les plus engagés aux côtés de Kiev voient s'approcher des jours sombres. Le président américain Donald Trump, désireux d'imposer une paix qui refléterait le rapport de forces militaire sur le terrain et d'en faire payer le coût à ses « alliés », qu'il traite avec mépris, laisse Bruxelles face à un choix épineux. Prendre la place de Washington dans la confrontation avec Moscou, accentuer le soutien militaire et financier à Kiev et risquer alors une guerre ouverte. Ou accepter de négocier la paix et se dédire des serments imprudemment claironnés face aux médias sur la nécessité de gagner « une guerre existentielle pour notre Europe et pour la France », de « mettre le régime russe en échec », selon les termes de M. Emmanuel Macron (France 2, 14 mars 2024). Comme sur nombre de sujets cruciaux, Bruxelles bombe le torse en se préparant à la bérézina.

Faire passer la pilule

Car, depuis le retour de M. Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les exécutifs européens les plus bellicistes — États baltes, France, Allemagne, Pologne… —, épaulés par la Commission européenne, ont réorienté la politique de l'Union vers un unique objectif à court terme : infliger à Moscou une défaite sur le terrain ukrainien. Initialement promue comme l'enfant de la paix et du marché, l'Europe redéfinit désormais son identité autour du combat des démocraties libérales contre les régimes autoritaires. Son industrie, qui ambitionnait à la fin des années 1990 de rattraper la Silicon Valley dans la course à « l'économie de la connaissance », se reconvertit dans la production de missiles intercepteurs, de chars et de drones. Sa stratégie, naguère axée sur l'idée de puissance d'équilibre teintée d'un occidentalisme tempéré, se recentre sur l'exigence d'opposer un contrefort militaire et moral à la menace russe. Sans qu'aucun dirigeant ait reçu de mandat populaire en ce sens, les gouvernements européens ont agi face à M. Trump contre leurs propres intérêts nationaux afin de ménager temporairement les humeurs du président américain, peu sensible au sort de Kiev : acceptation du chantage sur les tarifs douaniers, absence de condamnation des violations américaines du droit international à Gaza (projet de Riviera), impassibilité face à l'enlèvement du président vénézuélien, soutien initial aux attaques israélo-américaines en Iran… Enfin, l'Union européenne et plusieurs de ses États membres ont adapté leurs politiques financières et budgétaires afin de soutenir le poids des dépenses guerrières et des aides à l'Ukraine — 220 milliards d'euros depuis 2022 (5).

Comment penser une paix et les concessions qu'elle implique lorsqu'on a gagé son avenir sur une victoire totale de Kiev ? Un cycle infernal s'enclenche : pour aiguillonner l'optimisme et la générosité de ses donateurs européens, l'Ukraine multiplie les audaces militaires, comme les bombardements d'infrastructures en profondeur sur le territoire russe, tout en sachant que son adversaire répliquera avec des moyens très supérieurs. Les médias occidentaux répercutent chacun de ces succès avec des râles de bonheur, en exagèrent la portée et alimentent l'idée que Kiev, s'il est suffisamment soutenu, pourrait gagner la guerre.

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Les extraits de cartes de cette double page proviennent du Manuel d'autodéfense intellectuelle - Géopolitique. Vous les y retrouverez entières.

Quand les dommages infligés par les projectiles russes asphyxient la capitale ukrainienne, le président Volodymyr Zelensky réclame une nouvelle tranche d'aide (27 milliards de dollars demandés le mois dernier) (6) et les commentateurs européens embrayent pour faire passer la pilule sur l'imminence et la gravité de la menace russe. De Varsovie à Rome, de Tallinn à Athènes, la vie de centaines de millions d'individus bat désormais au rythme des informations souvent alarmistes sur les sabotages russes, et des coupes concomitantes dans les services sociaux, sanitaires et éducatifs : la prodigalité martiale appelle l'austérité sociale. A contrario, sur la balance des préoccupations morales européennes, le sort des Palestiniens de Gaza pèse moins qu'une plume.

Un fait majeur tient à ce qu'aucune de ces transformations qui engagent la sécurité du continent et le destin de ses habitants n'a été soumise au suffrage universel ni même ouverte au débat public. La guerre et sa préparation, les relations internationales et la géopolitique : domaines réservés ! Ou plutôt : domaines confisqués — soustraits à l'examen démocratique par une coterie d'experts autoentrepreneurs, de généraux retraités réengagés sur les plateaux de télévision, d'ex-diplomates reconvertis en influenceurs de réseaux sociaux, de journalistes et d'éditorialistes qui rivalisent à qui présentera avec le plus d'emphase la guerre comme nécessaire. Tout en s'employant à marginaliser ou à bannir les infidèles à la nouvelle foi néoconservatrice européenne.

Dans les démocraties libérales, la mise au pas de l'information internationale prend plusieurs formes. Celle, d'abord, d'un combat paradoxal contre les fake news, entendues comme toute information qui contredit le discours occidental. Évoquant l'Ukraine un mois avant son invasion par Moscou, le New York Times jugeait ainsi que la désinformation ne se résumait pas seulement à l'énoncé d'assertions fausses, mais aussi à des affirmations « vraies mais sans lien direct avec le sujet » (25 janvier 2022). Ainsi, rappeler l'hostilité de Kennan à l'élargissement de l'OTAN, les ingérences occidentales en Ukraine pour installer au pouvoir des gouvernements « amis », l'influence d'éléments d'extrême droite ou néonazis dans l'armée ukrainienne, etc., relèverait désormais de la désinformation puisque ces trois faits, quoique vrais et démontrables, ne présentent pas de lien direct avec la propagande euroatlantique et semblent appuyer celle du Kremlin. Ironie du journalisme d'état-major : chacun d'entre eux avait fait l'objet d'articles détaillés dans… le New York Times.

Dès lors, le président ukrainien n'a pas tort d'estimer que « le meilleur moyen de convaincre les gouvernements occidentaux qu'ils font le bon choix [en livrant des armes à l'Ukraine] est de faire pression sur eux via les médias (7) ».

L'information sur les conflits en cours souffre également de son confinement institutionnel : du ministère des affaires étrangères français — où les jeunes loups néoconservateurs ont depuis la présidence de M. Nicolas Sarkozy largement remplacé les derniers grognards gaullistes (8) — aux cercles de réflexion stratégiques et géopolitiques subventionnés par l'État, l'analyse de la guerre russo-ukrainienne et de celles au Proche-Orient converge vers une pensée unique qui rappelle celle des commentateurs libéraux des années 1990 béats face à la mondialisation. Les nouveaux acteurs de ce petit jeu ne risquent pas de tirer un coup de pistolet pendant la messe. Nouvelle coqueluche des médias centristes, Le Grand Continent, site et revue fondés en 2019 à l'École normale supérieure (ENS), professe un macronisme europhile et russophobe attentif à la menace populiste — une version élégante et polyphonique des chroniques géopolitiques de France Inter. De son côté, Sciences Po, remise au pas de l'oie par son directeur Luis Vassy, ancien chef de cabinet du ministre des affaires étrangères macroniste Stéphane Séjourné, ambitionne tout à la fois de lancer un institut de stratégie, le Centre for Global Security and Governance (ici, on parle la langue des maîtres), calqué sur les approches américaines, et d'installer un campus à Bruxelles où sera inculquée (toujours en anglais) une vision eurocentrée en rupture avec les approches critiques. Le pluralisme se déploie dans l'espace, aussi épais qu'une feuille de papier à cigarettes, qui sépare ces deux institutions.

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Olivier Donnars. – De la série « R.I.P. (Rest in Pieces) » (Repose en pièces), salon de l'armement du Bourget, 2025
© Olivier Donnars/Agence Le Pictorium

De ces pépinières percole un troisième élément du quadrillage de l'information internationale : les directions des médias traditionnels, leurs éditorialistes et leurs invités. Les premières façonnent une représentation mutilée des relations internationales, concentrée autour de thèmes obsessionnels comme actuellement la menace russe et les errements de M. Trump qui empêcheraient de la conjurer. Très suivie par les enseignants, l'émission de France 5 « C dans l'air » illustre bien cette vision du monde. Sur les cinquante-trois derniers épisodes diffusés du 29 juin au 14 septembre 2026, trente-quatre étaient consacrés à l'actualité internationale, dont quinze aux vilenies du président Vladimir Poutine ou à l'affrontement Russie-OTAN, et dix-neuf à celles de son homologue américain. M. Benyamin Netanyahou n'apparaît pas au sommaire, pas plus que Gaza, la Cisjordanie, l'Afrique, l'Amérique latine…

À cheval entre universités, chancelleries, groupes de réflexion et chaînes d'information, le milieu des experts en géopolitique fonctionne en vase clos. Une fois l'ancien chroniqueur géopolitique de France Inter devenu eurodéputé macroniste, son successeur, par ailleurs président de Reporters sans frontières et éditorialiste au Nouvel Obs, a admis avoir lui aussi « voté Macron au premier et au deuxième tour » (9). Le statut convoité d'intervenant permanent suppose de cocher trois cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Sitôt ces gages donnés, de préférence avec l'aplomb et la gravité d'un évêque, les clients se précipitent. L'essayiste pro-israélien Frédéric Encel intervient par exemple sur TF1, LCI, France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la Radio télévision suisse (RTS), mais aussi dans Libération, Marianne, Le Figaro, L'Express, Sud-Ouest, La Voix du Nord (10). En cas d'indisponibilité, les rédactions se rabattent sur un clone (Dominique Reynié, Nicolas Tenzer, etc.) ou sur les éditorialistes néoconservatrices Sylvie Kauffmann (Le Monde), Laure Mandeville et Isabelle Lasserre (Le Figaro). De temps à autre, de nouvelles têtes rajeunissent la troupe : Gilles Gressani, directeur du Grand Continent, au pôle intello-macroniste ; Aurélien Duchêne au pôle néoconservateur radical.

À l'horizon, cet aréopage ne distingue qu'une issue : la guerre. Quand un invité politique de BFM TV comme M. Fabien Roussel suggère qu'il serait plus opportun de construire des hôpitaux et des écoles que des bombes, la présentatrice Apolline de Malherbe réplique aussitôt : « Et si les bombes tombent sur nos hôpitaux et nos écoles ? » (16 septembre 2026)… « Il n'y a d'autre option pour nous, et j'en suis navré, que la guerre », assène Pierre Servent, éditorialiste géopolitique de LCI (26 février 2026). Le déraillement d'un transport express régional (TER) entre les gares de Tourville et d'Elbeuf-Saint-Aubin (Seine-Maritime), un drone en panne ou un graffiti suspect suffit pour qu'une nuée d'« experts » se ruent sur X : « Il faut le dire avec gravité mais avec fermeté, nous sommes en guerre avec la Russie » (Cyprien Ronze-Spilliaert, 15 septembre 2026). Avec sa soudaine inclination pour la paix en Ukraine et sa passion pour Xenia Fedorova, CNews/Europe 1 ne propose pas une approche « non alignée », mais une autre modalité du même alignement : si les médias du milliardaire Vincent Bolloré admirent l'oligarchie conservatrice et religieuse sur laquelle le président russe assoit son pouvoir, la montée en puissance d'États du Sud, l'épuisement de l'Occident et l'affaiblissement de l'axe américano-israélien au Proche-Orient les révulsent.

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Trente-cinq ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la première guerre du Golfe (1990-1991), le débat public sur la politique étrangère française connaît paradoxalement sa grande glaciation. Cette confiscation reflète la peur d'exécutifs contestés, tant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne qu'à Bruxelles, et qui cherchent dans la mobilisation contre un ennemi extérieur la source d'une cohésion que leur action politique contredit. Mais l'infantilisation des populations à qui l'État et les médias de cour prétendent dire quoi penser, qui écouter, qui censurer, a-t-elle la moindre chance de rétablir l'ordre quand quiconque peut accéder en ligne ou en librairies à des points de vue différents ?

En France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions d'Emmanuel Todd, de Pascal Boniface ou de John Mearsheimer suscite un vif intérêt. Seront-elles bientôt proscrites — ou sanctionnées, au nom de la « lutte » contre ceux qui « méprisent nos valeurs et veulent briser l'unité européenne » menée par Mme Ursula von der Leyen (11) ? Version actualisée de l'Inquisition, les campagnes de rectification idéologique lancées par l'Union européenne sous des appellations orwelliennes (« bouclier européen de la démocratie ») au prétexte de combattre la désinformation traduisent la décomposition du modèle libéral des Lumières. La démocratie représentative postulait que des citoyens instruits et informés forgeraient rationnellement leurs jugements et feraient leur miel de la liberté d'opinion. Deux siècles plus tard, les dirigeants se réinventent en directeurs de conscience, voire en inquisiteurs. Et, comme au temps des chaires à prêches, sermonnent des masses qu'ils jugent vulnérables, immatures, influençables, et toujours enclines à céder aux mauvaises pensées.

Pour préserver la paix

Afin de briser l'encerclement idéologique en matière de politique étrangère et le paternalisme, Le Monde diplomatique publie un Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique. Il ne s'agit pas de prendre le contre-pied du dogme, mais de permettre à chacun de s'équiper intellectuellement pour former sa propre opinion, loin des leçons de morale et des credo. Plus encore que l'économie, les questions de politique étrangère impressionnent et paraissent réservées à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » Si le catéchisme néolibéral des années 1980-1990 a nourri un puissant mouvement international de contestation, l'altermondialisme, l'évangile guerrier des néoconservateurs européens n'a pas encore heurté pareil obstacle. Or deux facteurs cruciaux concourent à faire de la paix et de la coopération internationale, plutôt que du réarmement et de la guerre, l'approche la plus réaliste de notre époque : l'échec des conflits armés pour ceux qui les provoquent, d'une part ; la menace d'un anéantissement de la planète par le réchauffement climatique, une escalade nucléaire ou l'intelligence artificielle (IA), d'autre part.

En Ukraine, à Gaza, en Iran ou au Liban, des États envahissent, bombardent, menacent, sous le regard d'un droit international et d'institutions créés pour préserver la paix mais incapables de les en empêcher. Les règles communes censées contenir la puissance des États cèdent les unes après les autres devant la logique du rapport de forces.

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Luigi Serafini. – Image extraite du « Codex seraphinianus », 1981
© Luigi Serafini

L'histoire a pourtant montré que la guerre paie rarement, et les États-Unis en savent quelque chose. À l'exception de la guerre du Golfe, leurs grandes interventions militaires ont presque toujours tourné au fiasco. Au Vietnam, où 58 000 soldats américains et entre 2 et 3 millions de Vietnamiens ont péri, les États-Unis ont fini par se retirer après huit années de conflit. Deux ans plus tard, en 1975, les communistes prenaient Saïgon, ce que Washington voulait précisément empêcher en intervenant. Vingt ans d'engagement armé et d'occupation n'auront pas non plus suffi à stabiliser l'Afghanistan. En 2021, les troupes américaines sont parties dans le chaos, et les talibans ont repris le pouvoir — facture : 2 300 milliards de dollars, en incluant les surcoûts de guerre, les soins aux vétérans et les intérêts de la dette (12). Et le bilan n'est guère plus reluisant en Irak. Lancée en 2003 sur la base d'affirmations mensongères concernant l'existence d'armes de destruction massive, l'invasion a contribué à la déstabilisation durable du Proche-Orient et à l'essor de l'Organisation de l'État islamique (OEI), que les Américains ont ensuite combattue en Syrie — coût des deux opérations : 2 900 milliards de dollars.

D'autres puissances ont subi pareilles déconvenues. En Libye, l'intervention occidentale de 2011 a bien fait tomber Mouammar Kadhafi, mais le pays plongeait quelques années plus tard dans la guerre civile. Au Mali, l'armée française s'est révélée incapable de stopper l'expansion djihadiste, malgré neuf ans (2013-2022) de déploiement dans la zone sahélo-saharienne. L'Union soviétique avait connu un destin similaire en Afghanistan. Après plus de neuf années de guerre, elle retirait ses troupes en 1989 sans avoir vaincu la rébellion. L'enlisement russe en Ukraine illustre encore aujourd'hui ce paradoxe. La guerre se retourne souvent contre ceux qui la déclenchent : elle coûte des fortunes et ternit durablement la réputation internationale de l'agresseur.

Aucun de ces constats ne freine le retour de la force. Partout, les États brandissent la puissance militaire pour défendre leurs intérêts. Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, soit une onzième année d'affilée de hausse et le niveau le plus élevé jamais enregistré. L'Europe a vu ses dépenses militaires bondir de 14 % en un an, à 864 milliards de dollars : + 24 % pour l'Allemagne, + 50 % pour l'Espagne. Trois pays — États-Unis, Chine, Russie — concentrent désormais plus de la moitié de cet effort planétaire.

Cette conflictualité croissante surprend car les grandes puissances ne sont plus engagées, comme au siècle dernier, dans un affrontement existentiel visant à imposer au monde un modèle plutôt qu'un autre. Ni la Chine ni la Russie ne proposent aujourd'hui de projet idéologique alternatif à l'ordre existant. Capitalistes, oligarchiques et extractivistes, elles s'intègrent pleinement à l'architecture économique mondiale héritée de l'après-guerre. Et, si l'extrême droite progresse dans de nombreux pays, son nationalisme ne s'accompagne pas, à ce jour, des ambitions expansionnistes qui caractérisaient les grandes puissances du XXe siècle. Le Rassemblement national (RN) ne revendique pas la Sarre, pas plus que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) ne lorgne la Lorraine. « On est chez nous » : leur horizon est national, pas impérial.

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Plus fondamentalement, les grands défis du XXIe siècle exigent ce que la politique de puissance empêche : la coopération. Le réchauffement ne peut être maîtrisé que par des engagements réciproques, des mécanismes de contrôle, des normes communes, une coordination internationale et des transferts financiers, soit à peu près l'inverse de la logique de rivalité qui prévaut aujourd'hui. L'IA ouvre des perspectives analogues. L'automatisation des décisions militaires charrie des risques d'erreur, d'escalade et de perte de contrôle. À mesure qu'elle s'installe dans la vie économique et sociale, l'IA pose partout les mêmes questions : jusqu'où déléguer aux machines ? Comment protéger les individus ? Là encore, aucun pays ne peut, à lui seul, fixer les règles d'une technologie dont les effets débordent largement les frontières.

Après les deux guerres mondiales, les grandes puissances ont su s'entendre, malgré leurs divergences, pour bâtir un ordre international commun et créer des institutions destinées à préserver la paix. Elles avaient compris que leur sécurité passait aussi par des règles et des mécanismes partagés. Leurs dirigeants devraient aujourd'hui parler de diplomatie et de désescalade ; ils privilégient le réarmement et les déclarations martiales.

La géopolitique contemporaine sait fort bien décrire les nouvelles formes de conflictualité, et les revues spécialisées regorgent d'analyses raffinées sur les guerres hybrides, informationnelles ou économiques, sur les cyberconflits ou la compétition technologique. Mais où sont les travaux sur les conditions de la paix, la coexistence stable d'intérêts différents, les mécanismes de confiance ou les moyens d'empêcher qu'une crise locale ne dégénère en affrontement entre grandes puissances ?

Une autre géopolitique est possible.

Voir en ligne : /2026/10/BREVILLE/70106

(1) « A fateful error », The New York Times, 5 février 1997.

(2) X (George F. Kennan), « The sources of Soviet conduct », Foreign Affairs, New York, juillet 1947.

(3) Thomas L. Friedman, « Foreign Affairs ; Now a word from X », The New York Times, 2 mai 1998.

(4) Angela Merkel, Liberté. Mémoires, 1954-2021, Albin Michel, Paris, 2024.

(6) Jeanna Smialek et Siobhán O'Grady, « Ukraine says it needs $27 billion more. Europe wants to know why », The New York Times, 9 septembre 2026.

(7) « Donald Trump will “never” support Putin, says Volodymyr Zelensky », The Economist, Londres, 16 septembre 2023.

(8) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

(9) Pierre Haski cité par Paul Sugy, « Reporters sans frontières, un arbitre des élégances médiatiques aux partis pris embarrassants », Le Figaro, Paris, 18 décembre 2025.

(10) Cf. Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel », Blast, 28 juin 2025.

(11) Ursula von der Leyen, « Discours sur l'état de l'Union », Commission européenne, Bruxelles, 16 septembre 2006.

(12) Selon le projet Costs of War de l'université Brown.

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Attention, objet dangereux !

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième publie le Manuel d'autodéfense intellectuelle — Géopolitique pour donner à réfléchir plutôt que, comme les deux premiers, professer quoi penser.

Cet ouvrage met en effet à la disposition de ses lecteurs les outils nécessaires pour se forger une opinion personnelle et éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. En fin de volume, une boîte à outils présente une méthode simple et efficace d'analyse des relations internationales qui fonctionne par superposition de calques permettant de croiser les points de vue : géographie, diplomatie, stratégie, économie, représentations des acteurs. Un riche appareil cartographique explore tout au long de l'ouvrage les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz et celui de la mer Noire illustrent l'importance. Le XXIe siècle marque le grand retour de la géographie et des politiques de puissance : il importe plus que jamais de se réapproprier la géopolitique. Et de contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.

Cette publication est disponible chez les marchands de journaux ainsi que dans les meilleures librairies. Son contenu même l'expose au silence des revues de presse et au mutisme embarrassé des commentateurs. Il considère ses lecteurs comme des êtres doués de raison : objet dangereux. Si sa lecture élargit vos horizons et vous arme d'une serpe pour tailler dans le maquis des médias, alors prêtez-nous main-forte — faites-le connaître, recommandez-le à vos amis, à vos proches, à toutes celles et tous ceux qui étouffent dans les fils de l'information barbelée.

Voir en ligne : /2026/10/A/70103
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Taïwan ou la grande bascule

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M. Trump en visite à Pélin avec M. Xi en mai 2026
cc0 Daniel Torok

Le sommet qui a réuni les présidents américain et chinois lors de la visite de M. Xi Jinping aux États-Unis, du 23 au 25 septembre, invite à mesurer un renversement géopolitique – et à s'interroger sur un autre.

Au milieu des années 1980, la question de Taïwan ne figure pas au rang des priorités géopolitiques de la planète. Depuis 1979, Washington a établi des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC). La priorité est alors d'affaiblir l'Union soviétique en jouant des tensions qui l'opposent à la Chine. Dans le grand jeu planétaire, Taïwan ne représente qu'« un problème insignifiant », selon un document du Congrès américain daté de février 1982.

Le « problème insignifiant » d'hier se trouve désormais tout en haut de la liste des questions brûlantes qui opposent Washington et Pékin. Le statut de l'île offre depuis longtemps à Washington une marge de manœuvre : si le traité de San Francisco établit que le Japon « renonce » à Taïwan, il ne précise pas à qui elle doit revenir. Après l'effondrement du bloc soviétique, alors que la Chine apparaît comme un rival possible des États-Unis, cette ambiguïté prend une nouvelle valeur stratégique.

M. Xi aurait sans doute aimé acter un nouveau renversement, à l'occasion de sa visite officielle, en obtenant des États-Unis qu'ils « adhèrent à la position correcte consistant à s'opposer à “l'indépendance de Taïwan” » — ce qui aurait, de nouveau, renvoyé l'île au rang de question géopolitique « insignifiante ». Que M. Trump se soit gardé de répondre publiquement, à M. Xi comme aux journalistes, pourrait signifier qu'il compte toujours sur l'île comme atout de négociation.

Dans nos archives

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Cet institut au parfum d'ambassade

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Chen Ching-Yuan. — « Card Stunt XXIV — A line with me », (Cascade de cartes — Une ligne avec moi), 2020
© Chen Ching-Yuan - Galerie Mor Charpentier, Paris

Dans le district de Neihu, en périphérie de Taipei, l'American Institute in Taiwan (AIT) se fait relativement discret. Pas de drapeau, ni de marines en armes, ni de voitures avec plaques diplomatiques ; seul un sceau représentant l'aigle des États-Unis à la porte d'entrée rappelle à qui le bâtiment appartient. Inauguré en 2018, l'institut s'est éloigné du quartier de Xinyi où se retrouvent généralement les structures diplomatiques du monde entier, des « représentations » d'États — et non des ambassades — car la plupart des nations ne reconnaissent pas Taïwan comme pays.

D'une valeur de 255 millions de dollars (190 millions d'euros), l'« ambassade de facto », comme on l'appelle, possède néanmoins des dimensions colossales. Si l'on y ajoute les bureaux à Kaohsiung, deuxième ville de l'île, la présence américaine rassemble près de 500 employés (contre 1 300 à Pékin). Officiellement, l'AIT se définit comme une organisation à but non lucratif financée par le gouvernement des États-Unis. Officieusement, il constitue l'un de leurs bâtiments diplomatiques les plus chers d'Asie.

Selon M. Luke Martin, responsable des affaires culturelles, l'AIT est structuré « comme n'importe quelle ambassade : il y a un responsable des affaires politiques, économiques, culturelles, un bureau des relations presse, des départements chargés du commerce, de l'agriculture, de la défense (1) ». M. William A. Stanton, directeur entre 2009 et 2012, ne s'en cache pas : « L'AIT a toujours été, dans les faits, une ambassade. Globalement, notre mandat est d'améliorer les relations entre Taïwan et les États-Unis. (…) La plus grande différence réside dans les noms que l'on emploie. La “chancellerie politique” est appelée “affaires générales”. J'étais officiellement “directeur”, mais les Taïwanais m'appelaient “Monsieur l'ambassadeur”. » Il n'est pas nommé par la Maison Blanche ni confirmé par le Sénat à l'instar des autres ambassadeurs, mais il assume les mêmes fonctions. « Au lieu de recevoir ma lettre de la part du président, je l'ai reçue de la part d'Hillary Clinton [alors secrétaire d'État] », souligne l'ancien diplomate. Il vit toujours à Taïwan et il enseigne comme professeur invité à la prestigieuse université Chengchi, à Taipei (2).

Après sa reconnaissance de la République populaire de Chine, en 1979, Washington a déménagé son ambassade à Pékin et pris une série de mesures évitant toute présence officielle à Taïwan. Avant 2002, explique encore M. Stanton, les employés américains devaient démissionner de leurs fonctions de diplomate avant d'accepter un poste à Taipei. Tout comme les militaires. Cela n'est plus le cas.

Les relations taïwano-américaines prennent une tournure de plus en plus officielle, notamment depuis la présidence de M. Donald Trump. Cette évolution a alimenté les tensions déjà existantes entre les deux rives du détroit de Formose depuis l'élection, en 2016, de la présidente Tsai Ing-wen. Le 10 janvier 2021, juste avant l'investiture de M. Joseph Biden, le secrétaire d'État Michael Pompeo a même annoncé que « les règles instaurées dans le but d'apaiser Pékin devraient être caduques ». Il a levé toutes les restrictions concernant les contacts entre officiels américains et taïwanais.

Aujourd'hui, démocrates comme républicains soutiennent une politique « dure » envers Pékin. M. Biden a d'ailleurs invité la représentante de Taïwan aux États-Unis, Mme Hsiao Bi-khim, à sa cérémonie d'investiture. Des visites de personnalités américaines, à un niveau de responsabilité jamais atteint depuis 1979, ont eu lieu : que ce soit celle du ministre de la santé Alex Azar, en mars 2020 (sous l'administration Trump), ou celle de l'ambassadeur américain aux îles Palaos, où Washington envisage de créer une nouvelle base militaire, le 1er avril 2021.

Le porc dopé à la ractopamine désormais autorisé

Pour Mme Hsiao, « la défense et la sécurité constituent l'objectif premier [pour Taïwan]. Viennent ensuite le champ des relations économiques et, en troisième position, notre participation internationale et nos autres partenariats politiques », ainsi qu'elle le confie dans une interview au magazine spécialisé dans l'actualité de l'Asie-Pacifique The Diplomat, le 9 février 2021.

Taïwan et les États-Unis ne sont liés par aucun accord de défense. Mais, par le Taiwan Relations Act, signé en 1979, ces derniers se sont engagés à fournir aux 23,5 millions d'habitants de l'île les moyens de se défendre. Washington dispose d'un quasi-monopole sur les ventes d'armes (à l'exception de quelques livraisons, notamment en provenance de la France). Les directeurs successifs de l'AIT mesurent d'ailleurs leur succès au montant des contrats signés : « Durant mon mandat, nous avons vendu pour environ 13 milliards de dollars d'armement [9,6 milliards d'euros], un chiffre d'affaires légèrement inférieur à celui réalisé sous Trump », souligne M. Stanton.

Le 9 juillet 2019, le Congrès américain approuve la vente de 66 avions de combat multirôle F-16V, 108 chars M1A2T Abrams, 250 missiles de défense aérienne Stinger, et d'autres armes. L'administration Trump a mis au point un système d'évaluation des besoins (need-based review system) qui permet de répondre plus rapidement aux demandes en équipements militaires de Taipei. En novembre 2020, « l'état-major de la marine taïwanaise a confirmé, pour la première fois, la présence d'un corps de marines américains d'active — et non de retraités — stationnés sur la base navale de Zuoying (3) » au sud de l'île, afin de former pendant quatre semaines les militaires taïwanais.

Toutefois Washington refuse de vendre des F-35 capables de faire face aux avions de chasse chinois, voulant rester le seul et unique gardien de l'équilibre géostratégique dans la région. « L'objectif n'est pas d'inverser le rapport de forces actuel », explique Yeh Yao-Yuan, chef du département des études internationales à l'université de Saint-Thomas, à Houston, pour justifier la décision américaine.

Si l'administration Tsai et la presse internationale se félicitent de ces étroites relations taïwano-américaines, l'opposition y voit un danger. Le porte-parole du Kuomintang, M. Ho Chih-Yung, estime que « malheureusement, le gouvernement a cessé de poursuivre une politique prudente entre les États-Unis et la Chine ; il a choisi de devenir un pion dans l'échiquier géopolitique entre les deux grandes puissances ». Ce parti très anticommuniste, qui a longtemps considéré la réunification sous son égide, avec la Chine comme l'objectif absolu, est désormais largement divisé. Une partie de ses membres revendiquent désormais le « statu quo pacifique » : Washington comme allié sur le plan stratégique, la Chine comme partenaire économique essentiel. À l'opposé, le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir voit les États-Unis comme un allié de premier plan pour contrer la pression chinoise et se rapprocher de l'indépendance, largement soutenue par la jeune génération (lire l'article ci-dessus), tout en prônant, lui aussi, un « statu quo pacifique ». « Taïwan n'a pas intérêt à prendre parti alors qu'elle négocie avec deux puissances majeures dont les intérêts sont antagonistes, nous précise M. Ho. Car personne ne veut voir de conflits éclater. » Selon Yeh Yao-Yuan, la relation actuelle est, au contraire, équilibrée : « Taïwan a besoin de l'assistance des États-Unis afin de préserver sa souveraineté, les États-Unis ont besoin de Taïwan pour faire avancer leurs intérêts stratégiques et contrer la Chine. »

Et Mme Tsai ne rate pas une occasion de montrer l'efficacité de ce rapprochement. Le 6 juin 2020, les trois lettres « USA », visibles de loin, barraient la façade du Grand Hotel, monument représentatif de la capitale, en remerciement du don de 750 000 vaccins. Quatorze jours plus tard, l'Amérique annonçant l'envoi de 2,5 millions de vaccins, c'était à la très emblématique tour Taipei 101 d'afficher : « Vive l'amitié entre les États-Unis et Taïwan ».

Il faut dire qu'il n'y a presque plus une ombre au tableau depuis que la présidente a levé, en août 2020, un point de constante tension : l'interdiction d'importer du porc américain élevé à la ractopamine, substance destinée à doper les muscles des animaux et interdite en Europe, notamment. Cette question empoisonne l'accord-cadre sur le commerce et les investissements (en anglais, Trade and investment framework agreement, TIFA) signé en 1994 entre Washington et Taipei, plusieurs fois suspendu à cause des produits carnés. Le gouvernement taïwanais espère que la reprise des discussions mènera à un large accord de libre-échange, permettant de rompre la dépendance à la Chine, toujours premier partenaire commercial.

Un lobby peu médiatisé mais très efficace

Certes, Mme Tsai ne cesse d'affirmer que, à la différence de M. Chen Shui-bian, son prédécesseur du DPP à la présidence (2000-2008), elle ne se prononce pas pour l'indépendance de l'île. Mais, en sous-main, celle-ci recherche toujours plus de garanties et d'officialité. « Renforcer la capacité de dissuasion de Taïwan est crucial pour notre survie sur le long terme », résume Mme Hsiao (4).

À Washington, le lobby taïwanais, qui reste bien moins médiatisé que le lobby israélien, joue un rôle majeur, notamment pour encourager la vente d'armes. «  [Des think tanks] produisent des analyses clairement faites pour peser sur la politique extérieure des États-Unis (…) mais ils ne mentionnent pas directement qu'elles sont financées par la représentation de Taïwan à Washington », nous assure Eli Clifton, chercheur au Quincy Institute for Responsible Statecraft, favorable à la démilitarisation de la politique extérieure américaine. Ainsi le Project 2049 Institute fait partie de ces organisations exerçant leur influence en coulisses. Financé par Taipei et l'industrie de l'armement américaine, l'organisme publie de nombreux articles plaidant pour que Washington défende la participation de l'île aux organisations internationales, renforce la légitimité de l'AIT et encourage l'intégration économique entre les alliés du Pacifique. D'autres études agitent le spectre d'une invasion chinoise (5).

Elles ne manquent pas de mettre en avant le discours de M. Xi Jinping, pour les 100 ans du Parti communiste chinois, le 1er juillet 2021. Appelant à « faire progresser la réunification pacifique de la patrie » et à « faire résolument échec à toute tentative visant à l'“indépendance de Taïwan” » (6), celui-ci lance cette menace à peine voilée : « Nul ne doit sous-estimer la détermination, la volonté et la compétence du peuple chinois pour défendre la souveraineté nationale et l'intégrité du territoire. »

Quant au rôle exact de l'AIT, la direction de cette vraie-fausse ambassade a refusé de répondre à nos questions, et l'arrivée de la nouvelle directrice Mme Sandra Oudkirk, n'y a rien changé. Même mutisme du côté du ministère de la défense taïwanais. Alors qu'« il y a forcément des canaux pour parler de militaires à militaires, note Hugo Tierny, doctorant spécialisé sur les questions de défense dans le détroit de Taïwan, cette partie des relations se caractérise par une grande discrétion ». Le moins que l'on puisse dire.

Voir en ligne : /2021/10/HERAIT/63634

(1) Interview de M. Luke Martin, The KK Show #67, YouTube, 16 février 2021.

(2) En poste en Chine, en Australie et en Corée du Sud, notamment, ce diplomate a reçu la médaille du « service civil exceptionnel » du département de la défense des États-Unis, pour ses contributions au commandement des forces américaines en Corée de 2006 à 2009.

(3) Catherine Bouchet-Orphelin, « Exercices militaires conjoints des marines. La gifle américaine », Asie21-Futuribles, n° 144, Paris, novembre 2020.

(4) Shannon Tiezzi, « What to expect from US-Taiwan relations in 2021 (and beyond) », interview de Mme Hsiao Bi-khim, The Diplomat, Arlington (États-Unis), 11 février 2021.

(5) Jae Chang, « Coordinated competition in the Indo-Pacific », Project 2049 Institute, Arlington, 1er juillet 2021.

(6) Discours intégral en français disponible sur le site de Xinhua, Pékin.

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Washington et Pékin jouent avec le feu

Que cherchait Mme Nancy Pelosi, troisième personnage de l'État américain, en se rendant début août à Taipei ? Un simple coup de publicité ? Ou voulait-elle provoquer Pékin, obligeant M. Joseph Biden et son gouvernement à accélérer le changement de la politique historique des États-Unis ? Celle-ci combine la reconnaissance d'« une seule Chine » et une certaine protection de Taïwan.

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Chou Tai-chun. — « Détails triviaux dans l'incident », 2021
© Chou Tai-chun - www.choutaichun.com - Liang Gallery, Taipei

Bien avant que l'avion de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ne touche le sol taïwanais le 2 août dernier, les relations sino-américaines se trouvaient déjà dans une spirale négative. M. Joseph Biden et son gouvernement s'étaient attachés à tisser un réseau d'alliances hostiles pour encercler la Chine ; de son côté, Pékin multipliait les manœuvres militaires agressives en mer de Chine orientale et en mer de Chine méridionale. Il reste que leurs relations bilatérales ne s'étaient pas détériorées au point de rendre impossible tout dialogue de haut niveau sur le changement climatique ou sur d'autres questions vitales. Pour preuve, les présidents Biden et Xi Jinping ont discuté de ces sujets, lors de leur entretien par visioconférence, le 28 juillet.

En fait, la visite de Mme Pelosi a créé une nouvelle faille dans la relation entre les deux puissances, balayant toute perspective de coopération. Ne subsiste qu'une rivalité militaire exacerbée.

Depuis le rétablissement des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC) en 1978, sous l'administration de James Carter (1977-1981), les dirigeants américains ont toujours adhéré (au moins publiquement) au principe d'une « Chine unique », Taïwan et le continent constituant un seul pays bien que ne dépendant pas nécessairement d'une même entité politique. Ce que résume la célèbre formule adoptée un peu plus tard « Une Chine, deux systèmes ». Dans le même temps, avec le Taiwan Relations Act (TRA) voté par le Congrès en 1979, les États-Unis sont tenus de livrer des armes défensives à Taipei selon ses besoins et de considérer toute tentative chinoise de modifier le statut de l'île par la force comme un fait « extrêmement préoccupant » — une formulation connue pour son « ambiguïté stratégique », dans la mesure où elle ne dit pas clairement si Washington interviendrait ou pas.

Combinés, ces deux préceptes ont jusqu'ici contribué à garantir une forme de stabilité : en laissant supposer l'existence d'un lien intrinsèque entre Taïwan et le continent, le principe d'« une seule Chine » dissuade Pékin de toute tentative précipitée de s'emparer de l'île ; de son côté, l'« ambiguïté stratégique » laisse les Taïwanais comme les Chinois dans l'incertitude sur la réponse américaine en cas de déclaration d'indépendance des premiers ou de projet d'invasion des seconds. De quoi dissuader les uns et les autres de toute prise d'initiative irréfléchie (1).

Degré de tolérance abaissé

Même si les dirigeants américains assurent toujours adhérer à ces deux principes, les plus hauts responsables du gouvernement et du Congrès ont donné l'impression ces derniers mois qu'ils s'en étaient éloignés, au profit d'une politique suggérant l'existence de deux États : la Chine d'une part, Taïwan de l'autre (« one China, one Taïwan ») et en faveur d'une plus grande « clarté stratégique ». M. Biden lui-même y a contribué : interrogé sur Cable News Network (CNN) pour savoir si Washington défendrait Taïwan en cas d'attaque chinoise, il a répondu clairement. « Nous sommes tenus de le faire (2) », a-t-il déclaré, bien que ce ne soit pas la ligne officielle.

Le président comme d'autres dirigeants ont aussi suggéré un changement de politique, en cherchant à obtenir de leurs alliés dans la région — l'Australie, le Japon et la Corée du Sud — qu'ils s'engagent à assister les forces américaines, dans le cas où celles-ci seraient impliquées dans une guerre contre la Chine. De plus, le Congrès a encouragé ce processus en apportant un soutien bipartite aux livraisons d'armes à Taïwan, en y organisant à de nombreuses reprises des visites de délégations de niveau élevé et en projetant de modifier le TRA de 1979 pour en finir avec l'« ambiguïté stratégique », laquelle serait remplacée par un engagement ferme à aider l'île à se défendre (3). La Chine a observé ces développements avec un désarroi grandissant. Pour ses dirigeants — et particulièrement pour M. Xi, qui brigue un troisième mandat de cinq ans au poste suprême de premier secrétaire du Parti communiste et de président de la RPC —, la réunification s'est imposée comme l'objectif ultime de la politique gouvernementale, une condition sine qua non de la « renaissance » nationale (4). « Le peuple chinois, fort de plus de 1,4 milliard de personnes, est déterminé à défendre résolument la souveraineté de la Chine et son intégrité territoriale, a-t-il déclaré à M. Biden lors de leur échange du 28 juillet, selon le communiqué chinois. Nul ne peut s'opposer à la volonté du peuple, et quand on joue avec le feu, on finit par se brûler (5). »

Mme Pelosi savait parfaitement que sa visite ne pourrait conduire qu'à aggraver la situation. Les responsables du Pentagone comme ceux de la Maison Blanche l'ont avertie que l'effectuer à ce moment-là susciterait l'ire des dirigeants chinois et provoquerait d'une façon ou d'une autre une réaction cinglante de leur part. Elle a malgré tout fait le choix de se rendre à Taipei — tout en s'assurant d'attirer au maximum l'attention internationale en faisant planer le doute sur sa visite. On ne peut pas ne pas se dire qu'elle a fait le voyage avec la ferme intention de provoquer et d'accélérer le processus d'inflexion de la politique américaine vers la doctrine « la Chine d'une part, Taïwan de l'autre », avec tous les risques que cela comporte.

Si telle était son intention, son entreprise a largement été couronnée de succès. En dépit des efforts déployés par les responsables de la Maison Blanche pour assurer leurs homologues chinois de la séparation des pouvoirs au sein du système politique américain, Pékin a eu du mal à croire que Mme Pelosi ne représentait qu'elle-même — et non le gouvernement des États-Unis. Aux yeux des dirigeants chinois, cette visite n'est que l'aboutissement d'une campagne conjointe du Congrès et de la Maison Blanche pour répudier le principe d'une seule Chine, un premier pas vers la reconnaissance de Taïwan comme État indépendant. L'administration Biden a bien tenté de sauver la situation en soulignant avec insistance qu'« aucun changement » n'était intervenu dans sa politique, mais ces déclarations n'ont pas semblé convaincre.

Le 10 août, une semaine seulement après le voyage de Mme Pelosi, le Bureau d'information du Conseil des affaires d'État (gouvernement) a publié un nouveau Livre blanc sur « la question de Taïwan », réaffirmant la volonté de Pékin de réaliser la réunification de l'île par des moyens pacifiques, sans exclure le recours à des moyens militaires afin de briser toute résistance de la part des forces indépendantistes taïwanaises ou de leurs soutiens étrangers : « Nous sommes prêts à créer un vaste espace [de coopération] afin de parvenir à une réunification pacifique, mais ne céderons pas le moindre pouce de terrain aux activités sécessionnistes, quelle que soit la forme qu'elles puissent prendre, peut-on lire. La question de Taïwan est une affaire intérieure qui concerne les intérêts fondamentaux de la Chine (…), aucune ingérence extérieure ne sera tolérée (6). »

Les déclarations officielles ont été accompagnées de toute une série d'opérations militaires et diplomatiques, visant à démontrer que les dirigeants avaient abaissé leur degré de tolérance à l'égard des « ingérences extérieures » comme celle de Mme Pelosi. Ils ont haussé le niveau de préparation du pays en vue d'un éventuel blocus de l'île ou même de son invasion si celle-ci s'engageait plus loin dans la voie de l'indépendance. Plusieurs mesures préoccupantes reflètent cette nouvelle position.

• Le 4 août, l'Armée populaire de libération (APL) a tiré onze missiles balistiques DF-15 dans les eaux situées à l'est, au nord-est et au sud-est de Taïwan — ce qui laisse entrevoir son intention d'organiser un blocus en cas de crise ou de conflit. Cinq d'entre eux ont atterri dans la zone économique exclusive du Japon, signe que toute guerre liée à Taïwan pourrait s'étendre rapidement à l'archipel nippon, qui abrite de nombreuses bases militaires américaines (7).

• Le 6 août, des représentants du gouvernement chinois ont annoncé que le dialogue entre les responsables de l'APL et ceux de l'armée américaine visant à prévenir toute confrontation involontaire entre leurs forces navales et aériennes respectives était interrompu. Les discussions sur des questions aussi vitales que le changement climatique et la santé mondiale sont, quant à elles, suspendues (8).

• Le 7 août, plusieurs médias d'État chinois ont annoncé que l'APL mènerait désormais « régulièrement » des exercices militaires à l'est de la ligne médiane du détroit de Taïwan (côté taïwanais), alors que les forces chinoises avaient jusqu'ici principalement mené leurs opérations à l'ouest de cette ligne (côté chinois). De quoi accentuer la pression psychologique sur l'île, tout en se donnant la possibilité d'effectuer des simulations d'une invasion.

Toutes ces mesures ont été qualifiées d'« irresponsables » et de « provocatrices » par les Américains. « Nous ne devons pas prendre en otage la coopération sur des sujets d'intérêt mondial, au nom des divergences entre nos deux pays, a déclaré le secrétaire d'État Antony Blinken lors d'une conférence de presse, à Manille, le 6 août. Les autres [pays] attendent de nous, à juste titre, que nous continuions à travailler sur les questions qui touchent à l'existence et aux moyens de subsistance de leurs peuples tout comme des nôtres (9). »

Malheureusement, les propos de M. Blinken comportent une grande part de vérité. Mais il serait erroné de tenir Pékin pour seul responsable de l'impasse dans laquelle se trouve la relation entre les deux pays. Le secrétaire d'État lui-même a consacré la plus grande partie de l'année dernière à nouer des alliances pour tenter de contenir la montée en puissance de la Chine, et à adresser aux dirigeants chinois des ultimatums sur un large éventail de problèmes internes, tels que la persécution des Ouïgours du Xinjiang ou la répression politique à Hongkong — ultimatums auxquels ils ne pouvaient céder. Certes, M. Blinken a aussi appelé à une coopération accrue en matière de changement climatique, mais toujours dans un second temps. Du point de vue chinois, c'est Washington qui prend en otage les discussions sur les sujets à enjeu crucial pour la planète.

N'est-il pas temps de mettre fin à ce petit jeu consistant à rejeter sur l'autre la responsabilité de la situation, et de reprendre des discussions sur les mesures permettant de réduire le risque d'un conflit violent ? Les États-Unis devraient s'engager à ne plus faire transiter leurs navires de guerre par le détroit de Taïwan, et Pékin à ne pas en franchir la ligne médiane avec leurs forces militaires. S'il est impossible de revenir à l'ère de l'avant-visite de Mme Pelosi, tout doit être fait pour empêcher que cette nouvelle configuration ne dégénère en conflit armé.

Voir en ligne : /2022/09/KLARE/65064

(1) Lire Michael J. Green et Bonnie S. Glaser, « What is the US “one China” policy, and why does it matter ? », Centre d'études stratégiques et internationales, Washington, DC, 13 janvier 2017.

(2) John Ruwitch, « Would the US defend Taiwan if China invades ? Biden said yes. But it's complicated », National Public Radio (NPR), Washington, DC, 28 octobre 2021, www.npr.org

(3) Cf. Olivier Knox, « Senate looks to update and deepen US-Taiwan relationship », Washington Post, 1er août 2022.

(4) Lire Tanguy Lepesant, « Taïwan, pièce manquante du « rêve chinois » », Le Monde diplomatique, octobre 2021.

(5) « President Xi Jinping speaks with US president Joe Biden on the phone », ministère des affaires étrangères de la RPC, Pékin, 29 juillet 2022.

(6) « The Taiwan question and China's reunification in the new era », Bureau d'information du Conseil des affaires d'État, Pékin, août 2022.

(7) Sam LaGrone et Heather Mongilio, « 11 Chinese ballistic missiles fired near Taiwan, US embarks USS America from Japan », US Naval Institute News, Annapolis (États-Unis), 4 août 2022.

(8) Vincent Ni, « China halts US cooperation on range of issues after Pelosi's Taiwan visit », The Guardian, Londres, 6 août 2022.

(9) « Blinken : China should not hold global concerns “hostage” », Associated Press, 6 août 2022.

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Guerre du récit national à Taïwan

Livraisons d'armes de Washington contre opérations navales de Pékin, provocations du Congrès américain contre discours martiaux du président Xi Jinping, l'approche des élections générales du 13 janvier à Taïwan a exacerbé les tensions entre les États-Unis et la Chine. Sur place, la rivalité géopolitique se grime parfois derrière d'autres débats : ceux qui divisent la société autour de son « identité profonde ».

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Ken-tsai Lee. — Visuel pour l'affiche du Festival de la calligraphie qui s'est tenu à la fois en Chine et à Taïwan, 2011

« Quand on regarde une statue, on peut décider de ne voir qu'une statue. On peut aussi y lire un symbole. Cela varie en fonction des personnes. » Au mémorial de Tchang Kaï-chek, le dirigeant qui a transféré le gouvernement de la République de Chine sur le sol taïwanais à la suite de la victoire des communistes sur le continent en 1949, un responsable tente de relativiser les débats houleux autour de la figure de l'ancien dictateur (1945-1975). Il refuse de donner son nom et de révéler plus de détails sur sa perception du généralissime, figure incontournable de l'histoire de l'île : « Le mémorial est un sujet trop sensible à l'heure actuelle, personne ne répondra à vos questions sans que vous vous engagiez à protéger son anonymat », assure-t-il.

Lieu emblématique de la capitale taïwanaise, le monument s'élève en plein centre du quartier administratif de Taipei, face à la bibliothèque nationale. Le visiteur y accède en passant sous une arche au fronton de laquelle est inscrit « Place de la Liberté ». Il navigue ensuite entre deux gigantesques bâtiments d'architecture chinoise, le théâtre et la salle de concert nationaux, puis monte un peu moins d'une centaine de marches pour enfin apercevoir l'immense statue de bronze représentant l'ancien président. Le mémorial surplombe la place. En son sein, la sculpture est gardée sans interruption par deux soldats, la relève s'effectuant toutes les heures, sous le regard généralement curieux des étrangers de passage. Rares sont les Taïwanais qui viennent assister au spectacle.

Depuis quelques années, toutefois, l'exposition a changé : si on peut toujours y découvrir les grandes étapes de la vie de Tchang Kaï-chek et jeter un œil à ses effets personnels, l'espace a été réduit de moitié et comprend aujourd'hui des segments entiers évoquant les atteintes à la liberté de la presse et la répression sous la loi martiale. Du jamais-vu puisque, jusque-là, les périodes de « terreur » qui caractérisèrent cette dictature — avec ses exécutions d'opposants, ses purges et sa police secrète — étaient tues.

« Ce genre d'exposition devrait être organisé dans des musées spécifiques, pas dans un mémorial », s'exaspère M. Yin Tai, qui, pendant plus de vingt ans, a assuré avec d'autres volontaires les visites guidées. Comme une partie d'entre eux, il s'y refuse désormais. Issu d'une famille ayant fui le continent avec les troupes de la République de Chine, M. Yin, 73 ans, est un partisan du Kuomintang (Parti nationaliste chinois, KMT), la formation de Tchang Kaï-chek, dans l'opposition depuis l'arrivée au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste (PDP), en 2016.

« Après les chiens, les cochons »

De façon inattendue, les deux formations traditionnelles de la démocratie taïwanaise se querellent au sujet de la question de l'héritage historique du généralissime. Sur une île déchirée par la question de ses rapports à la Chine continentale, on aurait en effet pu s'attendre à ce que la formation revendiquant la figure du dirigeant politique ayant opéré la rupture avec la République populaire se révèle la plus hostile à Pékin. C'est tout le contraire. Car, s'il incarne l'opposition aux communistes, Tchang Kaï-chek représente également l'idée d'une continuité identitaire entre le continent et l'île. Soit la vision des choses que défend désormais le KMT, auquel certains reprochent de faire les yeux doux à ses adversaires d'antan. De son côté, le PDP, qui jouit du soutien occidental dans le cadre de l'affrontement entre Washington et Pékin, justifie son projet d'indépendance en insistant sur la différence intrinsèque qui existerait entre Chinois et Taïwanais.

« Nous pensons que Tchang Kaï-chek a apporté plus de bonnes choses que de mauvaises à Taïwan », nous explique donc M. Yin. En défendant la figure du dictateur, il songe sans doute à son histoire familiale. Celle de nombreux descendants de réfugiés du continent, arrivés après la défaite face aux communistes et qui voient encore dans la République populaire de Chine le pays natal perdu. Ces waìshēngrén (« venus d'une province extérieure »), comme on les appelle parfois, représenteraient 14 % de la population taïwanaise, sur la base d'enquêtes déclaratives. Les populations indigènes en rassembleraient 2 % et les Taïwanais dits « de souche » — Chinois dont la présence sur l'île débute avant la colonisation japonaise (1895-1945) — 84 %. Bon nombre de ces derniers estiment que l'existence de Taïwan comme entité à part entière ne fait plus question. Une large fraction d'entre eux votent donc pour le PDP, qui s'est attaché à mettre en valeur une identité taïwanaise à la trajectoire clairement distincte de celle des Chinois du continent.

Une large fraction, mais pas tous. Ainsi cette employée du mémorial, taïwanaise « de souche », selon laquelle l'identité de l'île plonge ses racines en Chine. « Bien sûr, il est nécessaire d'attribuer à Tchang Kaï-chek la responsabilité de ses actions, commente-t-elle sous couvert d'anonymat. Mais il ne faut pas complètement oublier ses contributions à la société. Pendant la seconde guerre mondiale, il a par exemple aidé de nombreux pays et a collaboré avec les Alliés afin de résister au Japon et, plus tard, au Parti communiste. » De sorte que la fonctionnaire se désole des dernières évolutions du mémorial : « Ce n'est pas fait pour que les visiteurs comprennent mieux l'histoire, l'objectif est purement politique. »

Du côté des partisans de l'indépendance, l'existence même du mémorial irrite : « Je pense que ce lieu ne devrait pas exister », explique ainsi Shake, une artiste de 45 ans qui ne voit dans ce nouvel arrangement de l'exposition qu'un compromis du PDP. Membre d'une famille de waìshēngrén — aux racines chinoises, donc —, elle exècre le régime de Pékin : elle s'est fait connaître en érigeant un gigantesque char d'assaut gonflable sur la place du mémorial à l'occasion des 30 ans de la répression des manifestations de Tiananmen à Pékin, en juin 2019 (1). « C'était avant la pandémie. Les touristes chinois étaient encore autorisés à venir à Taïwan. Et le mémorial de Tchang Kaï-chek était un endroit incontournable à visiter. »

Pour l'artiste, le généralissime n'est rien d'autre qu'un « dictateur » : « Je ne pense pas qu'il ait contribué en quoi que ce soit au développement de Taïwan », déclare-t-elle. À l'image de ceux qui craignent une intervention chinoise, cette farouche opposante aux régimes autoritaires attribue volontiers l'essor de l'île… à sa colonisation par l'empire japonais. En dépit de la répression violente et des massacres qui l'ont caractérisée. « La plupart des Taïwanais étaient assimilés aux Japonais. Ils n'ont pas eu les moyens de réfléchir à ce qu'ils allaient devenir. Puis le KMT est arrivé. On s'est retrouvés emportés dans la guerre civile chinoise. » À la suite des exactions du régime de Tchang Kaï-chek, cette colonisation nippone garde une image positive auprès de certains, dont Shake.

« Le nationalisme taïwanais naît à cette époque. L'objectif premier était d'obtenir les mêmes droits que les Japonais, à un moment où les Taïwanais étaient des citoyens de seconde zone. Mais il ne s'agissait pas d'un mouvement indépendantiste », explique Vladimir Stolojan, historien français associé à l'université de Tamkang (Taïwan). Avant de préciser : « Il y a eu une phase de répression puis de grande modernisation. Ceux qui se souviennent de l'époque du Japon sont nés pendant la période la moins sévère. » De plus, le KMT a chassé l'occupant nippon pour installer un régime encore plus dur. Ce que traduit cet adage populaire : « Quand les chiens sont partis, les cochons sont arrivés ».

Ainsi, le mémorial de Tchang Kaï-chek n'est pas le seul sujet de controverse au sein de la société. C'est l'histoire du pays, la conception de son identité qui distinguent les deux principaux camps politiques. S'ils entendent désormais maintenir le statu quo, l'idée même de nation les divise.

À son arrivée, le KMT « déjaponise » puis sinise l'île à marche forcée. Au principe d'une « littérature et d'un art anticommunistes », qui caractérise la politique du Kuomintang dès 1945, s'ajoute dans les années 1960 une attaque contre la culture locale : « L'emploi des dialectes locaux est interdit dans les écoles et les lieux publics, écrit Chang Bi-yu, professeure à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'université de Londres. Le théâtre traditionnel taïwanais (…) et les arts populaires sont considérés comme grossiers et arriérés, et l'histoire taïwanaise est presque entièrement absente des manuels d'histoire » (2). En réalité, le Japon avait pris des mesures d'assimilation sociale et culturelle identiques à partir de 1937, mais, avec l'arrivée des nationalistes, la culture chinoise détrône la culture japonaise : « Ce qui est chinois devient synonyme de raffinement, de beauté et de grandeur, ce qui est taïwanais est au contraire jugé vulgaire, stupide », poursuit Chang Bi-yu. Le KMT cultive alors l'espoir de reconquérir le continent. À la mort du dictateur nationaliste et, surtout, après la levée de la loi martiale en 1987, cette politique culturelle est assouplie. La vision insulaire du passé s'invite progressivement dans les milieux scientifiques et dans l'enseignement à mesure que l'île se démocratise.

« Lorsque le Parti nationaliste chinois commence à replier ses troupes à Taïwan, il colporte dans l'île les analyses qui façonnent sa vision du présent et de l'avenir », explique Damien Morier-Genoud, maître de conférences à l'université Grenoble-Alpes. « Les études historiques sur Taïwan, de même que les programmes et manuels scolaires d'histoire, se devaient de cautionner le mythe d'une “Grande Chine” plurimillénaire et unifiée. » Il ajoute : « C'est précisément pour faire pièce à cette politique d'endoctrinement du KMT pétrie de chauvinisme et de nationalisme chinois que les opposants au régime, bientôt rejoints par une partie de la communauté académique, se sont attachés à élaborer, à partir des années 1970-1980, un récit nouveau du passé insulaire. »

Altruisme américain

Une polémique autour de la qualification de l'époque japonaise revient ainsi régulièrement : alors qu'avant les années 1990 les livres parlaient d'« occupation » japonaise (rìjù), ceux d'aujourd'hui parlent de… « régime » japonais (rìzhì). Ils soulignent en revanche le coût, pour les travailleurs, du « miracle économique » taïwanais des années 1960, que l'époque antérieure présentait positivement, en l'attribuant à la planification pratiquée par le gouvernement.

Lors de son discours d'investiture en 2016, la présidente Tsai avait promis : « L'histoire ne divisera plus Taïwan. » Elle s'était engagée à œuvrer pour la réconciliation nationale, en poursuivant le processus de justice transitionnelle inauguré par le président Lee Teng-hui (KMT) en 1995. Celui-ci vise à indemniser les victimes de la période autoritaire (1947-1992) et de la « terreur blanche » à la suite des manifestations réprimées du 28 février 1947, connues sous le nom d'« incident 228 » (en référence au jour où l'épisode a commencé, le 28 février, ou 2/28) : l'arrestation violente d'une vendeuse de cigarettes de contrebande avait déclenché une vague d'insurrections contre la dictature, se soldant par des dizaines de milliers de morts.

« De nombreux cas de meurtres n'ont pas été révélés, on ne sait pas qui sont les bourreaux », se désole Shake, qui estime que le processus de justice transitionnelle censé mettre au jour les crimes reste insuffisant. Damien Morier-Genoud nuance : « Le comité a eu au moins le mérite de déclassifier certaines archives importantes pour faire la lumière sur les agissements de l'ancienne police secrète de Tchang Kaï-chek et de son fils Chiang Ching-kuo. Mais ce travail d'investigation prend inévitablement du temps ; outre le respect de la loi et de la Constitution, il doit s'inscrire dans la lenteur et la rigueur qu'impliquent la restitution des témoignages du passé et la réflexion en histoire. »

Dans l'émission « C ce soir » (France 5), le 11 avril 2023, M. François Wu, le représentant de Taïwan en France, justifie le caractère indépendant de l'île par son histoire : « On commence par Tchang Kaï-chek et Mao [Zedong], mais l'histoire de Taïwan commence bien (…) avant. Les premiers pouvoirs installés à Taïwan n'étaient pas du tout chinois, c'étaient des Européens. (…) Il faut rappeler que par le passé Taïwan n'a jamais été purement chinoise, car les Qing n'étaient pas des purs Hans (3). »

Pour ceux qui restent attachés à l'idée d'une Chine unifiée, ou même pour ceux qui doutent de la stratégie de rapprochement avec les États-Unis, ce type de discours s'avère dangereux. Une analyse qu'ailleurs on qualifie de « prochinoise ». Selon MM. Lin Fei-fan et Lii Wen, deux représentants du PDP, manquer de confiance envers l'allié américain reviendrait en effet à se montrer « conspirationniste ». Dans la revue américaine National Interest, les deux hommes politiques regrettent que « des récits décrivant le soutien américain à Taïwan avec scepticisme et méfiance ont également émergé dans le discours public taïwanais (4) ». Une vision selon eux inspirée par Pékin et véhiculée par le KMT. Ils sont convaincus : excepté à Pékin, personne dans le monde ne douterait de l'altruisme américain.

Voir en ligne : /2024/01/HERAIT/66448

(1) Everington Keoni, « Photo of the day : inflatable tank man “pops up” in Taipei », Taiwan News, 21 mai 2019.

(2) Chang Bi-yu, « De la taïwanisation à la dé-sinisation, la politique culturelle depuis les années 1990 », Perspectives chinoises, Hongkong, septembre-octobre 2004.

(3) La dynastie Qing (1644-1912), qui conquit Taïwan, était d'origine mandchoue. Groupe ethnique majoritaire dans un pays qui en compte plusieurs dizaines, les Hans sont parfois considérés comme le peuple chinois historique.

(4) Lin Fei-fan et Lii Wen, « Skepticism toward U.S. support for Taiwan harms regional security », National Interest, Washington, DC, 15 mai 2023.

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Le monde ou rien

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Marcus Jansen, « History of an Imperialist » (Histoire d'un impérialiste), 2022.

Quel est le point commun entre Augusto Pinochet, Frédéric Encel et Le Monde diplomatique ? Le premier a enseigné la géopolitique à l'université militaire de Santiago et publié un traité intitulé Geopolítica cinq ans avant son coup d'État au Chili, en 1973. Le deuxième compte au nombre des experts les plus fréquemment invités dans les médias, où il savoure avec un sourire faraud l'énoncé de sa qualité : « docteur en géopolitique ». Le troisième a conçu le manuel que vous avez sous les yeux pour interroger les visions du monde portées par les deux premiers : pour l'un, la compétition entre États pensés comme des organismes voués à la conquête de leur espace vital ; pour l'autre, l'idée que la politique internationale se réduit à l'affrontement entre démocraties libérales et régimes autoritaires, au nom de valeurs que l'Occident aurait vocation à défendre et, au besoin, à diffuser.

Si la vieille géopolitique allemande dont s'inspirait Pinochet a été reléguée aux livres d'histoire, la croisade morale que mènent les éditorialistes connaît, avec le conflit russo-ukrainien et les massacres israéliens à Gaza, un moment de consécration en même temps qu'une mise à l'épreuve. Désorientés par le lâchage de leur tuteur américain, les dirigeants européens et leurs relais médiatiques tiennent simultanément deux discours incompatibles : l'agresseur russe menace les démocraties ouvertes, lesquelles soutiennent l'Ukraine qui se « bat pour nos valeurs » ; mais l'agresseur israélien, qui bombarde ses voisins et multiplie les crimes contre l'humanité, ne fait qu'exercer son « droit de se défendre ».

La supériorité morale de l'Occident, fondement de la politique étrangère

Une telle contradiction, sur des sujets qui engagent la sécurité du continent, serait relevée sans relâche si l'univers des commentateurs internationaux n'était pas aussi étroitement quadrillé. Le statut convoité d'invité permanent suppose de cocher plusieurs cases : atlantiste, pro-européen, adepte d'un idéalisme qui fait de la supériorité morale de l'Occident le fondement de la politique étrangère. Ainsi sélectionnés, analystes et stratèges semblent reprendre le flambeau des néoconservateurs américains, discrédités au mitan des années 2000 par l'aventurisme de George W. Bush.

Leur passion de la démocratie ne supporte pas la contradiction : en France, les voix dissidentes en matière de politique étrangère sont si rarement sollicitées par la presse dominante que chacune des interventions de Dominique de Villepin, Emmanuel Todd, Pascal Boniface ou John Mearsheimer suscite un vif succès d'audience. Le raidissement occidentaliste des commentateurs exprime, faute de mieux, la réaction d'un Vieux Continent déclinant face à une puissance américaine toujours dominante et à l'essor de la Chine. Le contretemps est manifeste : après la crise financière de 2008, historiens, intellectuels publics et journalistes exhortaient leur public à « décentrer le regard » pour penser « un monde multipolaire ». Presque vingt ans plus tard, il reste impossible, à écouter le clergé géopolitique, de se faire une idée de la manière dont les puissances émergentes voient le monde, nous perçoivent, se projettent.

Cette incapacité à regarder ailleurs tient aussi au petit monde qui fabrique le savoir géopolitique. À cheval entre universités, chancelleries et groupes de réflexion, ce milieu fonctionne en vase clos. Il élabore des récits globaux qui s'imposent moins par la force des arguments que par leur répétition. La matière peut paraître rébarbative, réservée à un milieu d'initiés dont les représentants rappellent le jugement d'Étienne Bonnot de Condillac sur ses adversaires philosophiques : « Ils doivent leur réputation à l'importance des sujets dont ils s'occupent plutôt qu'à la manière dont ils les traitent. » (1) L'introduction de la géopolitique dans certaines filières de l'enseignement secondaire n'a pas encore suffi à combler le fossé entre l'importance des enjeux internationaux pour quiconque participe à la vie publique et leur confiscation par un cercle restreint de spécialistes.

La politique étrangère engage en effet la guerre et la paix, la sécurité de populations entières. Pourtant, les choix militaires et les grandes orientations stratégiques restent largement soustraits à la discussion publique. Au cours des deux dernières décennies, la France a engagé des opérations en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, en Libye, au Mali et dans le Sahel, en République centrafricaine, en Irak et en Syrie sans que leurs objectifs, leurs résultats ou leurs conséquences fassent l'objet d'un véritable examen démocratique ; ces interventions extérieures sont d'ailleurs restées largement absentes des campagnes présidentielles. Aujourd'hui, l'explosion des budgets de défense et la militarisation de la politique étrangère européenne, qui servent de palliatif à sa marginalisation diplomatique, s'imposent, elles aussi, sans débat. D'autres choix stratégiques, d'autres priorités diplomatiques seraient pourtant nécessaires quand les interdépendances, le dérèglement climatique, les pandémies, les bouleversements technologiques ou les risques liés à la prolifération nucléaire appellent de nouvelles formes de coopération internationale.

Ce Manuel d'autodéfense intellectuelle entend donner à chacun les outils pour se forger une opinion éclairée sur les conflits et la situation internationale. Appuyé sur les acquis de la recherche, il passe au crible les grandes idées reçues qui façonnent les représentations du monde depuis la fin de la guerre froide. Son appareil cartographique explore les rapports entre espace et puissance — dont le contrôle du détroit d'Ormuz illustre l'importance. Car, si le XXIe siècle offre à la géographie sa revanche sur la Terre prétendument plate et sans histoire de la mondialisation, se réapproprier la géopolitique ouvre un possible nécessaire : contester aux dirigeants le monopole des affaires du monde.


(1) Cité par Olivier Zajec, Nicholas John Spykman, l'invention de la géopolitique américaine, Sorbonne Université Presses, Paris, 2016.

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Voix de faits

Citations, extraits, repères…

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« Ney »

Flûte dont le nom persan signifie « roseau » et dont on joue dans les mondes arabe, turc et persanophone. Connu dès l'Antiquité, cet instrument se décline en de nombreuses tailles.

5 millions de tonnes de CO2

C'est la quantité de dioxyde de carbone ou équivalent émise lors des quatorze premiers jours de la guerre, soit autant qu'un pays comme l'Islande en un an, selon une estimation du Climate and Community Institute. C'est aussi l'équivalent des rejets annuels d'un total de 1,1 million de véhicules à moteur à combustion.

Source : Fred Otu-Larbi, Patrick Bigger et Benjamin Neimark, « Two weeks of war in Iran unleashed more carbon pollution than Iceland does in a year », Climate and Community Institute, 21 mars 2026.

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Fierté

« C'est en lisant les vers du poète du Xe siècle Ferdowsi (940-1020) que j'ai compris la fierté du peuple iranien mais aussi sa longue tradition révolutionnaire : cette alliance impétueuse de dignité et de fureur me convient parfaitement ! » Bertrand Badie, politiste de père iranien
Source : Le Monde, 20 mars 2026.

« Mort à l'Amérique ! »

Ou « Marg bar Amrika ! » en iranien. Slogan repris et popularisé par les étudiants durant la prise d'otages de l'ambassade américaine de Téhéran en 1979, et qui fut promis à une longue prospérité sur les murs des villes ou dans les manifestations pro-régime. Dans ses Mémoires, l'ancien président Hachémi Rafsandjani (1934-2017) affirme qu'en juillet 1984 le Parlement avait décidé de l'abandonner, tout comme le slogan « Mort à l'Union soviétique », mais que le moment propice n'est pas venu.

Opération « chat botté »

Parmi ses projets pour abattre le régime iranien, le renseignement extérieur israélien (Mossad) œuvrait au retour au pouvoir de l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad à la faveur d'un soulèvement militaire des forces d'opposition kurdes. Pour mémoire, le concerné, qui fut président de 2005 à 2013, fut l'un des plus violents contempteurs d'Israël, et c'est sous son mandat que la question du programme nucléaire iranien est devenue une source de tension majeure entre Téhéran et Tel-Aviv.

Source : The New York Times, 13 juillet 2026.

Frantz Fanon à Alo Shariati

« Ton interprétation de la renaissance de l'esprit religieux et tes efforts pour mobiliser cette grande puissance — qui à l'heure actuelle est en proie aux conflits internes ou atteinte de paralysie — dans un but d'émancipation d'une grande partie de l'humanité menacée par l'aliénation et la dépersonnalisation et dont le retour à l'islam apparaît comme un repli sur soi sera le chemin que tu as pris (…). Quant à moi, bien que ma voie se sépare, voire s'oppose à la tienne, je suis persuadé que nos chemins se croiseront finalement vers cette destination où l'homme vit bien. » Lettre de Frantz Fanon à Ali Shariati, penseur de la révolution iranienne et qui avait traduit ses œuvres en persan.
Source : Frantz Fanon, Écrits sur l'aliénation et la liberté, La Découverte, Paris, 2015.

Savak, CIA et Mossad

De sinistre mémoire, l'Organisation pour le renseignement et la sécurité nationale (Savak selon l'acronyme persan) était connue pour sa brutalité, ses arrestations arbitraires, le recours à la censure et une surveillance étroite de toute la société. Cette police politique du chah a vu le jour avec l'aide des services secrets américains en 1957. Dans le cadre des bonnes relations avec Israël — que l'Iran avait reconnu dès 1950 —, les services de renseignement de Tel-Aviv (Mossad) formèrent les officiers iraniens aux techniques d'interrogatoire, de surveillance et de contre-espionnage.

PIB en berne

La « pression maximale » exercée par les États-Unis sur l'économie iranienne aurait entraîné une contraction du produit intérieur brut de 7,3 % entre 2018 et 2022, selon l'économiste Vali Nasr (Iran's Grand Strategy. A Political History, Princeton University Press, 2026). La pauvreté aurait augmenté de 11 %.

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Un nez parfait

Les rues de Téhéran grouillent de jeunes (surtout des femmes) avec le nez dans le plâtre ou affublé d'un pansement. Les rhinoplasties sont à la mode, et certains Iraniens branchés portent un plâtre sans avoir subi d'opération, seulement pour afficher leur statut social. Comment expliquer une telle mode ? De nombreuses raisons ont été avancées. La première serait le code vestimentaire — de moins en moins respecté ces dernières années — selon lequel les femmes doivent se couvrir les cheveux et le corps et qui fait du visage le centre de l'attention et de l'apparence. La seconde tiendrait au désœuvrement des jeunes, qui rêvent de ressembler aux vedettes de Hollywood.

Tapis

C'est à Pazyryk, une vallée du Haut-Altaï, en Sibérie méridionale, que des archéologues soviétiques découvrirent en 1949 dans le pergélisol un tapis de laine de mouton noué et finement tissé à la main. Préservé par le gel, ce tapis daté du IVe ou IIIe siècle avant notre ère est le plus ancien connu de cette qualité. Il proviendrait soit des Scythes, soit des Perses achéménides. Les tapis persans noués à la main demeurent à ce jour les plus célèbres et les plus recherchés des tapis d'Orient.

Voie nucléaire

« L'un des principaux dirigeants réformateurs iraniens, Saeed Laylaz, a déclaré récemment que l'Iran était contraint par les événements de devenir une puissance nucléaire. Il indique que, depuis quarante ans, l'Iran a déclaré à de nombreuses reprises aux Américains être prêt à telle ou telle concession, pensant que ces derniers allaient le laisser tranquille. Mais le résultat a été davantage de pression, puis la guerre. Les Iraniens n'ont donc plus le choix : soit ils deviennent une puissance nucléaire, soit ils meurent. La seule issue de cette guerre serait un Iran nucléaire. » Source : Siavosh Ghazi, Carnet de guerre. 40 jours dans Téhéran sous les bombardements, First, Paris, 2026.

208
(milliards de barils)

Réserves prouvées de pétrole de l'Iran en 2025, selon l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), soit près de huit fois la consommation annuelle mondiale. Le pays occupe la troisième place dans le monde derrière le Venezuela et l'Arabie saoudite, devant le Canada.

Le persan en héritage

Langue officielle de l'Iran, le persan est compris par la plupart des Iraniens, bien qu'il ne soit la langue maternelle que d'un peu plus de la moitié de la population. Il est parlé en Afghanistan et au Tadjikistan, pays où il est également la langue officielle. L'histoire de la région fait aussi que le persan a beaucoup influencé d'autres langues, proches comme le kurde, mais aussi distinctes comme le turc ottoman et surtout l'ourdou du Pakistan, lui-même très proche de l'hindi, officiel en Inde. Plus largement, la plupart des langues d'Asie du Sud et du Sud-Ouest appartiennent à la famille indo-iranienne.

Michel Foucault et l'Iran

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« Il n'y a, certes, aucune honte à changer d'opinion ; mais il n'y a aucune raison de dire qu'on en change lorsqu'on est aujourd'hui contre les mains coupées, après avoir été hier contre les tortures de la Savak. (…) La spiritualité à laquelle se référaient ceux qui allaient mourir est sans commune mesure avec le gouvernement sanglant d'un clergé intégriste. Les religieux iraniens veulent authentifier leur régime par les significations qu'avait le soulèvement. On ne fait pas autre chose qu'eux en disqualifiant le fait du soulèvement parce qu'il y a aujourd'hui un gouvernement de mollahs. »

Michel Foucault s'explique dans Le Monde du 11 mai 1979. Envoyé spécial pour le Corriere della Sera, le philosophe s'était beaucoup vu reprocher son intérêt pour cette révolution religieuse et ses propos sur l'unité populaire contre le chah, le « soulèvement de toute une société ». En réalité, il s'intéressa davantage au « mouvement » de délégitimation du politique qu'à son débouché.

« Axe du mal »

« Des États comme ceux-ci [Corée du Nord, Iran et Irak], ainsi que leurs alliés terroristes constituent un axe du mal qui s'arme pour menacer la paix mondiale. En cherchant à se doter d'armes de destruction massive, ces régimes représentent un danger grave et croissant. Ils pourraient fournir ces armes à des terroristes, leur donnant ainsi les moyens d'assouvir leur haine. Ils pourraient attaquer nos alliés ou tenter de faire chanter les États-Unis. Dans tous ces cas, le prix de l'indifférence serait catastrophique. »

George W. Bush, discours sur l'état de l'Union, 29 janvier 2002.

Impayés

En juillet 2026, les autorités iraniennes recensaient 20 676 personnes et entreprises n'ayant pas régularisé des revenus estimés à 94,4 milliards d'euros, des sommes principalement liées au rapatriement des revenus d'exportation. À eux seuls, 225 grands débiteurs concentreraient 53 milliards d'euros. Cela ne signifie toutefois pas que ces montants ont disparu : selon l'Organisation générale de l'inspection, une partie importante correspondrait à des erreurs d'enregistrement douanier, notamment au niveau des sociétés pétrolières publiques, ou à des devises déjà utilisées pour financer des importations. L'affaire révèle surtout l'opacité du circuit des devises en Iran.

« Tahdig »

Cette couche croustillante et savoureuse qui se forme au fond de la casserole lors de la préparation du riz est la gourmandise convoitée d'un repas persan. Souvent parfumée au safran et au beurre, elle doit être soigneusement surveillée pendant la cuisson. Les cuiseurs à riz modernes permettent de la réussir plus facilement.

Armes chimiques

Durant la guerre contre l'Irak, l'Iran a subi plusieurs attaques chimiques lancées par Bagdad. Le régime de Saddam Hussein fit ainsi usage de 54 000 obus d'artillerie et de 27 000 missiles chimiques, ainsi que de 19 500 bombes gazeuses aériennes.

Source : Vali Nasr, Iran's Grand Strategy. A Political History, Princeton University Press, 2026.

Golfe Persique ou Arabique ?

« Il y a plus de deux mille ans que le golfe en question s'appelle le golfe Persique : en fait, depuis que les Perses se sont installés dans la province de l'Iran qui le borde. Au cours de ces deux millénaires, jamais ce nom n'a changé. Tous les géographes et les historiens de l'Antiquité n'ont connu le golfe que sous le nom de Persique… En Europe, à partir du XVIe siècle, dans les grands atlas — comme ceux de Gerard Mercator et d'Abraham Ortelius, par exemple —, c'est exclusivement la désignation de “Sinus Persicus” qui est utilisée. Jusque vers 1960, tous les atlas et ouvrages de géographie, même les manuels scolaires publiés dans les pays arabes, n'ont utilisé que “khaleej al-farsi”. »

Extrait d'un courrier de protestation de l'ambassade d'Iran en France adressé au « Diplo » après la publication d'un article mentionnant le « golfe Arabique » (Jean-Pierre Viennot, « Nouveaux affrontements dans la région du golfe Arabique entre éléments traditionalistes et forces révolutionnaires », Le Monde diplomatique, janvier 1970).

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Mise en garde

« Au président iranien Rohani : NE MENACEZ PLUS JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, LES ÉTATS-UNIS, SINON VOUS EN SUBIREZ DES CONSÉQUENCES QUE PEU DE PERSONNES DANS L'HISTOIRE ONT JAMAIS CONNUES. NOUS NE SOMMES PLUS UN PAYS QUI TOLÉRERA VOS PAROLES DÉMENTIELLES DE VIOLENCE ET DE MORT. SOYEZ PRUDENT ! »

Donald Trump, en 2018
Source : compte Twitter de Donald J. Trump (@realDonaldTrump)

103 milliards de dollars

Ce serait le bilan financier des cent vingt premiers jours de guerre pour les États-Unis, selon l'estimation du chercheur Stephen Semler, qui prend non seulement en compte le coût des opérations, mais aussi celui des munitions et des pertes. Selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires de l'Iran en 2025 auraient été de 7,5 milliards de dollars. Source : Stephen Semler, « US spent $103 billion on the Iran war in four months », Newsletter n° 345, Polygraph, 13 juillet 2026.

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« Khar kardan »

Expression familière qui signifie « faire un âne de quelqu'un », autrement dit l'amadouer, le duper ou le prendre pour un imbécile. En écho, un dicton célèbre affirme que « Mieux vaut être embrassé par un âne qu'être “rendu âne'' par un baiser ». Autrement dit : un baiser de peu de valeur est préférable à celui qui manipule et fait perdre la tête.

« Tondre la pelouse »

« La communication du commandement interarmées américain qui couvre le Moyen-Orient indique que les États-Unis devront probablement conduire des frappes de manière assez régulière pour empêcher l'Iran de reconstruire ses capacités balistiques et son infrastructure de radars. L'expression, quelque peu vulgaire, qui résume cette stratégie est : ''tondre la pelouse''. Autrement dit, empêcher Téhéran de reconstituer ses arsenaux. »

Martin Quenez, chercheur en relations transatlantiques au German Marshall Fund
Source : Cultures Monde, France culture, 2 septembre 2026

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55 kilomètres

C'est la plus faible distance entre les deux rives continentales du détroit d'Ormuz. Les îles Larak (Iran) et l'archipel de Salamah (Oman) ne sont distants que de 38 kilomètres. Cet étroit passage maritime permet l'acheminement de l'essentiel du pétrole et du gaz produits par l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, l'Irak, Bahreïn et l'Iran. En 2025, un quart du transport maritime mondial de pétrole et un cinquième du commerce maritime mondial de gaz naturel liquéfié (GNL) a franchi ce détroit.

Source : « Détroit d'Ormuz : quelle importance dans le transport de pétrole et de gaz ? », www.connaissancedesenergies.org, 26 avril 2026.

Turcs, Iraniens et Arabes

« C'est en Turquie que j'ai compris à quel point la vision du monde arabe à l'égard de l'Iran est biaisée. Les Turcs voient dans les Iraniens des égaux. Ils n'ont pas d'idées préconçues à leur égard et encore moins du racisme ou du mépris. Ces deux pays sont pourtant rivaux, mais le peuple turc a le sentiment d'être face à une civilisation qui mérite le respect. Les Arabes ont beaucoup à apprendre de cela. »

Abdelkader Fayez, directeur du bureau d'Al-Jazira en Iran
Source : Iran Podcast (en arabe), 8 janvier 2025.

Palme d'or et menacé de prison

Le cinéaste Jafar Panahi a été moult fois récompensé pour son œuvre : Caméra d'or à Cannes pour Le Ballon blanc en 1995 ; Lion d'or à Venise pour Le Cercle en 2000 ; Ours d'or à Berlin pour Taxi Téhéran en 2015 ; Palme d'or à Cannes en 2025 pour Un simple accident. Condamné par contumace à un an de détention en décembre 2025, pour « activité de propagande contre l'État », Panahi a vu sa peine confirmée en juin 2026. Un recours restait néanmoins possible selon son avocat. Il a déjà fait deux séjours en prison, en 2010 et entre 2022 et 2023. Il a choisi de rentrer dans son pays pour continuer son travail après sa dernière récompense à Cannes.

250 000

Nombre de millionnaires en dollars que compterait le pays, selon le magazine Forbes (21 juin 2021).

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« Grand Satan »

En farsi, « Sheytan bozorg ». Expression utilisée par l'ayatollah Rouhollah Khomeiny pour désigner les États-Unis d'Amérique et reprise dans nombre de publications, qu'elles soient officielles ou non.

« Balaal kababi »

Vendu par des marchands ambulants, ce mets est emblématique de la cuisine de rue iranienne. Il consiste en du maïs grillé sur du charbon de bois et se consomme généralement en été.

Ski

Prisé des alpinistes et des skieurs-alpinistes, le mont Damavand est le point culminant de l'Iran, à 5 610 mètres. Ce volcan iconique fait partie de la chaîne de l'Elbourz, qui sépare Téhéran de la mer Caspienne. De nombreux textes mythologiques s'y réfèrent.

Digérer l'envahisseur

« Bien que plusieurs fois envahis par les Grecs, les Arabes, les Turcs et les Mongols, les Iraniens n'ont jamais été détruits ou, pire encore, assimilés. Leur culture, leur peuple ont survécu à tous les traumatismes, même les plus violents. (…) Vaincus, les Iraniens ? Alors qu'ils finissent toujours par intégrer l'envahisseur, l'étranger, en l'“iranisant'', un fait extrêmement rare dans l'histoire des peuples ? Face à l'invasion arabe, la civilisation égyptienne s'est perdue en l'espace de deux générations. Il n'y a pas eu de phénomène semblable en Iran. »

Ardavan Amir-Aslani, avocat et essayiste.
Source : De la Perse à l'Iran. 2 500 ans d'histoire, L'Archipel, Paris, 2018.

Effacer la mémoire

Les bombardements américains et israéliens ont également touché les lieux où l'Iran transmet son savoir et conserve son histoire. Plus de trente universités ont ainsi été endommagées. Le patrimoine n'a pas davantage été épargné : le palais du Golestan à Téhéran, la mosquée du Vendredi et les palais d'Ali Qapou et de Chehel Sotoun à Ispahan ont subi des destructions.

Sources : AFP, Reuters, Unesco.

Ouverture d'esprit

« À Téhéran, quantité de gens qui n'auront jamais l'occasion ni les moyens de voir Paris parlent parfaitement français. Et ce n'est pas le résultat d'une influence politique ni — comme l'anglais en Inde — d'une influence coloniale. C'est celui de la culture iranienne, curieuse de tout ce qui est autre. »

Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, La Découverte, Paris, 2014 (1re éd. : 1963).

Précarité

Selon l'économiste iranien Mohammad Maljoo, la proportion de travailleurs concernés par des contrats à durée déterminée, équivalents aux CDD en France, serait passée d'environ 6 % en 1989 à plus de 90 % en 2017.

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Drapeau

Le 29 juillet 1980, l'Iran se dote d'un nouveau drapeau pour signifier la rupture avec le régime du chah. L'emblème porte deux phrases calligraphiées en langue arabe : Allah Akbar (« Dieu est plus grand ») et La ilah illa Allah (« Il n'y a de dieu que Dieu »). Pour signifier leur défiance à l'égard de la République islamique, de nombreux groupes d'opposition utilisent soit le drapeau au lion et au soleil, soit le drapeau tricolore vert-blanc-rouge sans emblèmes. Tous les deux ont été interdits par la Fédération internationale de football association (FIFA) lors des Coupes du monde de football en 2022 et en 2026.

« Enfer ardent »

« Tout le peuple iranien est uni face à toute attaque et à toute menace. Pour tout envahisseur, l'Iran se transformera en un enfer ardent. »

Mohammad Khatami, 10 février 2005. À l'époque président de la République islamique, ce réformateur a subi des restrictions de déplacement et de parole depuis le soutien qu'il a apporté au « mouvement vert », provoqué par l'élection controversée de M. Mahmoud Ahmadinejad en 2009.

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Jeunes prodiges

En juin 2026, l'équipe nationale iranienne de mathématiques a remporté l'Olympiade internationale de mathématiques et de sciences (IMSO) organisée par la Chine. Cette compétition annuelle destinée aux élèves du primaire (âgés de 13 ans et moins) a réuni des représentants de 49 pays.

3 millions

C'est le nombre d'étudiants dans l'enseignement supérieur, dont le tiers est inscrit en sciences de l'ingénieur.

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« Femme, Vie, Liberté »

« Zan, Zendegi, Azadi » : slogan d'abord scandé par des femmes kurdes et des militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Turquie). En septembre 2022, à la suite de la mort à Téhéran de Mahsa Amini, une étudiante iranienne arrêtée trois jours plus tôt par la police religieuse pour « port de vêtements jugés inappropriés », les manifestants se l'approprient, et il est désormais célèbre dans le monde entier.

Voir en ligne : /mav/209/A/69909
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Ôter ses œillères, comprendre un pays

« Axe du mal » ou « axe de la résistance » ? On fustige ou on soutient l'Iran, son système politique comme son non-alignement. Pourtant, manichéisme ou « campisme » interdisent de saisir la viscosité des questions géopolitiques et l'âpreté du quotidien des Iraniens. La marche singulière de cette nation insubordonnée invite à interroger les certitudes, oublier les préjugés et repérer les subterfuges.

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Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), vue d'ensemble, exposition au sein de la sucrerie de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Le premier piège lorsque l'on s'intéresse à la République islamique d'Iran consiste à s'arrêter au second terme. Ou de ne voir dans son drapeau, choisi après la révolution de 1979, qu'« Allah » calligraphié en son centre sous la forme d'une tulipe, symbole des « martyrs ». Sous le régime du chah (1941-1979), l'absence de libertés, la répression et le contrôle de la vie publique limitaient fortement l'expression des revendications sociales. Dans ces conditions, l'islam est devenu un ciment révolutionnaire, une sorte de bélier politique et social enfonçant les murailles de l'ancien régime impérial. Le clergé chiite était partagé entre une fraction proche du pouvoir en place et une autre qui jouait un rôle de contre-pouvoir. Aujourd'hui, il occupe sans conteste une place atypique dans l'appareil d'État. Mais cette forme d'islam politique n'a guère à voir avec ses avatars contemporains, notamment dans la sphère sunnite, issus de lectures rigoristes et ultraconservatrices du Coran. Et elle a perdu beaucoup de sa force de cohésion idéologique des premières années.

Pour le penseur révolutionnaire Ali Shariati (1933-1977), la spiritualité éveillait d'autant plus les consciences qu'elle portait en elle une émancipation : la quête de liberté des plus pauvres qui alimenta la dynamique révolutionnaire. Mais le mouvement social porté par l'islam devait éviter toute institutionnalisation. Loin de prôner la résignation ou le fatalisme social, le premier Guide, Rouhollah Khomeiny (1900-1989), s'appuyait, lui, sur les principes de l'islam non pour refuser la modernité, mais pour trouver un chemin propre à son pays. Il a théorisé son modèle de pouvoir par le velayat-e-faqih, qui inspire la Constitution de décembre 1979 : une sorte d'« État de droit islamique », fondé sur la primauté d'un juriste-théologien, un « sage » religieux, dont l'érudition doit permettre de puiser dans les textes islamiques les fondements de ses arbitrages entre les composantes du pouvoir temporel. Mais, dans la pratique, les sources juridiques sont plurielles.

Car, sous la gouverne des clercs, la révolution de 1979 accélère la construction d'institutions modernes, paradoxalement de plus en plus sécularisées, comme la société. En revanche, si la nouvelle Constitution voulue par Khomeiny accorde une place importante à la souveraineté du peuple, celle-ci s'exerce par un suffrage universel… sous contrôle. En dernier ressort, le clergé s'est arrogé de nombreux pouvoirs, dont celui de sélectionner les candidats et de contrôler les élus (lire « Un pluralisme en trompe-l'œil »). Toutefois, parler de théocratie serait accepter la fiction qui fait officiellement du Guide un régent, le représentant du douzième imam le temps de son « occultation », entamée en 874. Les motivations de ses orientations appartiennent évidemment au profane et témoignent des luttes de pouvoir.

Assurer une continuité symbolique

La répression des mouvements sociaux, dès les premières années, signale l'abandon des idéaux de justice sociale et de liberté. La fin de la guerre Iran-Irak, en 1988, parachève le verrouillage de la société. Avec la nomination du second Guide, Ali Khamenei, en 1989, l'érudition a semblé moins compter que l'intrication, voire la compromission dans le premier cercle des décideurs. Autant de critiques redoublées après la nomination de son fils Mojtaba, à la suite de son assassinat revendiqué par Israël le 28 février dernier. Certes, ce choix de l'Assemblée des experts (tous religieux) visait à assurer une continuité symbolique du système, mais au risque de voir émerger une logique dynastique, alors que la force des institutions nées de la révolution tient à une dilution des pouvoirs. Cette dernière relativise d'ailleurs l'impact de l'élimination de nombreux chefs politiques ou militaires, contrairement à ce qu'imaginaient probablement les dirigeants aventuristes israéliens et américains.

Chez de nombreux progressistes et surtout au Maghreb, en Afrique ou en Amérique latine, les sanctions occidentales sous la dictée des États-Unis et les critiques du « régime » de Téhéran vaudraient comme autant de preuves de sa bravoure, le prix de son indépendance, un gage de vertu. Si elle a échappé à la colonisation, la Perse se bat, il est vrai, depuis le milieu du XIXe siècle contre les ingérences étrangères. Seule la mobilisation de sa population lui a permis de s'extraire du Grand Jeu qui opposait Russes et Britanniques pour le contrôle de la région, durant la guerre de l'hiver 1856-1857 par exemple, ou la révolte du tabac de 1890. Cette dernière dessine d'ailleurs une trame familière à tant de peuples vassalisés : un pouvoir politique autocratique, aux mains du chah Naser Al-Din Qajar, octroie à une compagnie britannique le monopole de la culture, de la vente et de l'exportation du tabac. Les marchands et le clergé protestent en vain jusqu'à la fatwa du grand ayatollah Mirza Hassan Shirazi, qui interdit la consommation de tabac. Manifestations et boycott obligent en définitive le chah à renoncer à cette concession britannique en 1892.

Double discours occidental

Le coup d'État anglo-américain de 1953 ou le large soutien économique et militaire reçu par Saddam Hussein (ex-URSS, États-Unis, France, pays du Golfe, etc.) durant la guerre Iran-Irak (1980-1988) ont inoculé une méfiance vis-à-vis des grandes puissances. Le double discours occidental actuel devient limpide quand on rappelle que le programme nucléaire a été lancé dans les années 1970 par le chah… avec l'aide des Américains, des Allemands et des Français. Les revendications iraniennes sur le golfe Arabo-Persique ne posaient pas de problèmes quand « notre ami » Mohammad Reza Pahlavi étendait les eaux territoriales de son pays, en 1959, ou s'empressait de prendre le contrôle de trois îles stratégiques proches du détroit d'Ormuz lors du départ des Britanniques de la région en 1971. Rien de neuf dans les revendications actuelles : le rôle-clé du Golfe pour le commerce maritime et les relations internationales est documenté depuis plusieurs millénaires.

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Pooya Aryanpour //// « Gone With the Wind » (Parti avec le vent), détail, exposition au sein de l'usine sucrière de Kahrizak, Téhéran, 2022
© Pooya Aryanpour - Dastan Gallery

Pastichée par l'impérialisme débridé de M. Donald Trump, l'animosité belliciste des États-Unis — dont les dépenses militaires représentaient en 2025 cent vingt-huit fois celles de l'Iran — ne justifie pas pour autant qu'un gouvernement tire sur les manifestants, pourchasse les femmes libres, ses opposants, ses artistes, propose une rançon pour la mort de l'écrivain Salman Rushdie, liquide bien d'autres auteurs moins célèbres en Occident, censure et contrôle la presse, sanctionne étudiants, enseignants, syndicalistes ou recoure massivement à la peine de mort (2 159 exécutions en 2025 selon Amnesty International). Le « campisme », ou le choix binaire d'un camp, conduit aussi certains à ne pas voir la nature profondément néolibérale, inégalitaire et oligarchique de l'économie iranienne, ou à ignorer tous ces jeunes qui « votent avec leurs pieds » et émigrent. Cette fuite des cerveaux dilapide un important capital humain et scientifique difficilement acquis, grâce à la généralisation de l'accès à l'éducation, à la construction de nombreuses écoles et à la démocratisation de l'enseignement supérieur, notamment au bénéfice des filles, qui représentent aujourd'hui près de 60 % des étudiants. La rhétorique antioccidentale égare également nombre d'observateurs, qui en font une lecture littérale, ignorant l'ambivalence des sentiments partagés jusqu'au sommet du pouvoir. Les enfants des dignitaires ne font pas leurs études en Chine ou en Russie, mais en Europe et aux États-Unis. Et pour éliminer Saddam Hussein en 2003 ou combattre l'Organisation de l'État islamique (OEI) entre 2014 et 2019, les Occidentaux ont pu compter sur la complicité de Téhéran.

Téhéran seul face à ses ennemis

Sans surprise, Israël et les États-Unis ont tenté d'embarquer une partie des forces kurdes iraniennes dans leur croisade, espérant peut-être que cette minorité lance une nouvelle rébellion comme celle qui fut écrasée après 1979 (lire l'article page 45). Il faudrait davantage que des incursions locales pour prendre le contrôle d'un pays grand comme trois fois la France. La diversité ethnolinguistique des plus de 90 millions d'habitants est trop souvent présentée comme une faiblesse. Certes, un peu plus de la moitié de la population seulement est d'origine persane (indo-européenne), les turcophones (Azéris, Turkmènes, Afsharis…) représentent près du tiers, le restant se répartit entre Kurdes, Arabes, Baloutches, Lors, Assyro-Chaldéens, Bakhtiaris, Gilakis, Arméniens, etc. Le persan, ou farsi, joue toutefois de longue date le rôle d'une lingua franca, un lien commun et d'échange vers les pays ou populations persanophones (en Afghanistan, au Tadjikistan, et ailleurs en Asie centrale). Inscrite dans une histoire plurimillénaire, cette civilisation a produit un sentiment d'appartenance, un nationalisme qui dépasse les divergences d'intérêt, d'origine ou d'opinion. On le perçoit notamment dans le rôle de la culture, de la littérature, et particulièrement de la poésie (lire l'article page 15). Partagé par près de 90 % de la population, l'islam chiite contribue également à forger une communauté de destin, héritée de l'époque safavide, lorsque le chiisme duodécimain fut érigé en religion d'État.

Plus délicate encore apparaît la perception du positionnement géopolitique de la République islamique. Elle participe à l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) — très souple —, dialogue avec la Russie et la Chine, vend des drones à la première et achète beaucoup d'électronique à la seconde. Mais aucune alliance ne vient sceller cette entente « amicale », et non désintéressée. Téhéran est seul pour faire face à ses ennemis, la volonté d'indépendance demeurant l'une des seules revendications fondamentales de 1979 qui subsistent encore aujourd'hui.

Depuis, une nuée d'articles annoncent régulièrement une « exportation de la révolution », mais négligent les divergences culturelles ou religieuses qui l'empêchent. Les dirigeants iraniens ont beau jeu de rappeler que leur pays n'a jamais envahi ses voisins et ne fait que répondre aux agressions. Ils ont néanmoins construit un réseau de complices, ou de comparses, le plus souvent liés par une position dissidente au sein de l'islam : chiites d'Irak, du Liban (Hezbollah) ou d'Afghanistan, houthistes du Yémen, alaouites de Syrie, mais aussi sunnites du Hamas ou du Djihad islamique à Gaza, voire laïques du Front populaire de libération de la Palestine. Cet « axe de la résistance » à l'impérialisme d'Israël et des États-Unis comprend une dimension militaire, régulièrement à l'œuvre dans le conflit asymétrique ces derniers mois. Mais il a été ébranlé par la chute du régime syrien de M. Bachar Al-Assad et produit sans doute autant d'hostilité que de crainte dans le monde arabe.

En politique, le brouillage atteint son paroxysme. Les réformateurs ne sont pas nécessairement « de gauche » — certains sont ultralibéraux — et les conservateurs « de droite ». Même les politiques « sociales » attribuées au président (conservateur) Mahmoud Ahmadinejad, sur le logement notamment, sont inspirées par une approche libérale de l'économie. L'État social construit avec peine recule dans la santé, l'éducation, partout. Les audaces redistributives des premières années apparaissent bien lointaines. Les journaux réformateurs critiquent la Chine ou la Russie, mais cela ne les empêche pas d'appeler à serrer les coudes sous les bombardements.

Le mystère le plus difficile à percer tient au nucléaire. L'Iran a toujours déclaré vouloir développer un programme civil sans acquérir la bombe, une fatwa d'Ali Khameinei l'interdit d'ailleurs. Mais alors, pourquoi signer le traité de non-prolifération tout en produisant un uranium enrichi à 60 %, bien au-delà des besoins d'un programme électronucléaire civil ? Ambiguïté stratégique ? Dissimulation ? Cette volonté d'arriver au seuil de la maîtrise de la bombe fournit depuis plus de vingt ans le prétexte idéal à Israël et aux États-Unis pour s'agiter. Mais ne pas franchir ce seuil conduit à renoncer aux moyens de dissuader les agressions.

Les interventions constantes des États-Unis et la confrontation permanente voulue par Israël prolongent une logique de domination par la force aux relents colonialistes. Elles attisent les tensions régionales pour imposer un ordre injuste du monde qui fait le jeu des pouvoirs autoritaires. L'histoire contemporaine du peuple iranien se confond ainsi avec celle des ingérences étrangères et d'une double confiscation — intérieure et extérieure — de son aspiration à choisir librement et démocratiquement son destin.

Voir en ligne : /mav/209/DESCAMPS/69918
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De la révolution islamique à la guerre avec les États-unis et Israël

Fin d'une monarchie

1977

Janvier. Troubles à l'université de Téhéran.

7-9 octobre. Manifestations pour exiger le retour de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny, exilé en Irak. 15-16 novembre. La contestation estudiantine est brutalement réprimée dans la capitale.

1978

Janvier. La séquence manifestations-répression devient presque quotidienne. 8 septembre. Le chah instaure la loi martiale. L'armée tue des milliers de manifestants. C'est le « vendredi noir ».

6 octobre. L'imam Khomeiny est expulsé d'Irak et s'installe à Neauphle-le-Château, en France. 10 et 11 décembre. Des millions de manifestants défilent contre le chah à Téhéran.

1979

16 janvier. Face à la pression de la rue, le chah quitte le pays pour l'Égypte.

19 janvier. Quatre millions de personnes défilent dans la capitale pour réclamer le renversement du régime et le retour de Khomeiny. Après quinze ans d'exil, ce dernier revient au pays le 1er février.

Mars. Des Iraniennes non vêtues du hijab se voient refuser l'accès à leur lieu de travail.

Avril. La République islamique d'Iran est approuvée par 98 % des voix lors d'un référendum. Elle est proclamée par Khomeiny le lendemain. Répression contre les mouvements de gauche.

Juin. Présentation de la nouvelle Constitution, qui entérine le contrôle du clergé sur les institutions politiques.

Août-septembre. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (pasdarans) écrase violemment l'insurrection kurde dans le nord-ouest du pays.

4 novembre. Les « étudiants de la voie de l'imam » prennent en otage une cinquantaine d'agents diplomatiques à l'ambassade américaine de Téhéran, réclamant l'extradition du chah hospitalisé à New York. Les employés consulaires américains resteront détenus pendant 444 jours.

Purges et conflit avec l'Irak

1980

Janvier. Abolhassan Bani Sadr est élu président de la République islamique avec 76 % des voix.

Avril. Les États-Unis rompent leurs relations diplomatiques avec l'Iran. L'opération américaine « Eagle Claw », qui tente de sauver les otages à l'ambassade de Téhéran, tourne au désastre (huit soldats américains perdent la vie dans une collision entre un hélicoptère et un avion de transport).

Juillet. Les autorités annoncent avoir déjoué un coup d'État militaire. 22 septembre. Début de l'invasion irakienne.

Novembre. Khomeiny confie la conduite de la guerre aux pasdarans.

1981

20 janvier.

Après une médiation de l'Algérie, les diplomates américains sont relâchés.

17 février. Les bassidji, organe milicien de mobilisation de la jeunesse populaire, sont intégrés à l'armée des pasdarans.

7 juin. Avec pragmatisme, Khomeiny partage avec Israël des renseignements dans le cadre de l'opération de bombardement « Opéra », qui cible la centrale nucléaire irakienne d'Osirak.

21 juin. Exclue du partage du pouvoir, une partie de la gauche passe dans l'opposition armée.

28 juin. Nouvelle répression contre les forces de gauche. 27 septembre. Sous le titre de l'offensive du « huitième imam », de nombreux territoires sont repris en Irak.

2 octobre. Ali Khamenei est élu président de la République et nomme M. Mir Hossein Moussavi premier ministre.

1982

Mars. Téhéran annonce la création d'un centre de technologie nucléaire à Ispahan en vue de produire de l'uranium enrichi. L'Iran refuse les propositions de cessez-le-feu avancées par Bagdad.

Juillet. Le président américain Ronald Reagan signe un décret autorisant les États-Unis à faire « le nécessaire » pour empêcher l'Iran de vaincre l'Irak.

Exporter la révolution

1983

Mars. L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) préconise un accord de coopération et d'assistance technique avec l'Iran, projet abandonné sous la pression de Washington.

Octobre. Téhéran commandite des attentats-suicides du Hezbollah libanais contre des marines américains et des soldats français, tuant 241 Américains et 58 Français. Les États-Unis et la France imposent des sanctions contre l'Iran.

1984

Février. Des dizaines de milliers de soldats iraniens meurent durant l'opération « Kheybar ». L'ayatollah Hossein Ali Montazeri, longtemps numéro deux derrière Khomeiny, met en garde l'imam contre l'emprise croissante des pasdarans.

Mars. Téhéran accuse Bagdad de faire usage d'armes chimiques (gaz moutarde et innervant). Ces faits sont confirmés par les Nations unies.

Mai. Malgré plusieurs revers, Khomeiny refuse toujours le cessez-le-feu. Automne. Purge au sein des pasdarans pour éliminer les partisans d'une guerre extrême contre l'Irak.

1986

Février. Les troupes iraniennes prennent le port irakien de Fao. Khomeiny refuse toujours la paix.

16 août. Khamenei est réélu à la présidence.

1987

Janvier-février. L'Iran échoue à prendre Bassora. Au sein du régime, le débat fait rage entre partisans de l'ouverture libérale et de l'étatisation.

1988

18 janvier. Le premier ministre Moussavi admet que les inégalités ont augmenté depuis 1980.

18 avril. L'armée de Saddam Hussein regagne du terrain. 3 juillet. Le croiseur américain USS Vincennes abat le vol civil Iran Air 655, faisant 290 morts.

12-18 juillet. L'armée irakienne investit Dehloran, ville iranienne qui héberge un quartier général des pasdarans. Khomeiny accepte la paix avec l'Irak.

17 août. Les troupes irakiennes se retirent des territoires iraniens. Août-décembre. 4 000 prisonniers politiques sont exécutés.

1989

Février. Khomeiny prononce une fatwa contre l'écrivain Salman Rushdie pour son roman Les Versets sataniques. Il écarte de sa succession l'ayatollah Montazeri.

4 juin. Khamenei succède à Khomeiny après sa mort. Juillet. La réforme constitutionnelle. Hachémi Rafsandjani, qui a joué un rôle-clé dans la désignation de Khamenei comme Guide suprême, est élu président avec 94,95 % des voix.

Stabilisation

1991

Janvier. L'Iran demeure neutre face à l'intervention américaine en Irak.

1992

Avril. Le président Rafsandjani est réélu avec 63 % des suffrages.

17 septembre. Les services de renseignement assassinent quatre leaders du Parti démocratique du Kurdistan iranien dans un restaurant à Berlin.

1995

Mars. Signature d'un contrat d'une valeur de 1 milliard de dollars avec l'entreprise américaine Conoco pour une concession de pétrole. Le président William Clinton bloque le projet par décret, sous pression du Congrès.

1996

Août. Le Congrès américain adopte la loi Amato-Kennedy, qui interdit à toute entreprise américaine ou étrangère d'investir plus de 20 millions de dollars par an dans les hydrocarbures iraniens.

Réformes et dossier nucléaire

1997

Mai. Téhéran signe un accord de coopération technique avec l'AIEA. Le modéré Mohammad Khatami est élu président de la République. Un vent réformiste souffle sur le pays.

1998

Janvier. Dans une interview accordée à CNN, M. Khatami évoque un rapprochement avec les États-Unis. Mai. Attaques de la presse conservatrice contre le président. M. Gholamhossein Karbaschi, maire de Téhéran et soutien de M. Khatami, est arrêté. Septembre. En visite à New York, M. Khatami déclare que l'État iranien ne mettra pas en œuvre la fatwa contre Rushdie. Automne. Assassinats en série d'opposants politiques et d'écrivains dissidents.

1999

Février. Pour la première fois de l'histoire de la République islamique, des élections municipales sont organisées dans plus de 1 000 communes (elles seront remportées par les candidats du camp réformateur).

Juillet. Les étudiants de l'université de Téhéran protestent contre la fermeture du journal Salaam par le pouvoir judiciaire. La répression est violente (17 morts). Les pasdarans s'en prennent directement au président Khatami. C'est la fin du « printemps des médias », entamé après l'élection de M. Khatami.

2001

Automne. Téhéran fournit des renseignements à l'alliance militaire occidentale engagée dans la guerre contre le régime des talibans en Afghanistan.

2002

29 janvier. Lors de son discours sur l'état de l'Union, le président américain George W. Bush désigne l'Iran comme l'un des pays de l'« axe du Mal » aux côtés de l'Irak et de la Corée du Nord. Avril. M. Khatami cherche à normaliser les relations diplomatiques avec les pays du Golfe.

2003

3 mai. Le renversement du régime de Saddam Hussein par les forces anglo-américaines accroît l'influence de l'Iran en Irak.

Août. M. Mohamed El-Baradei, directeur général de l'AIEA, inspecte le site nucléaire de Natanz et découvre des taux d'uranium enrichi supérieurs aux normes civiles.

8-12 septembre. L'AIEA intime à l'Iran de prouver avant le 31 octobre qu'il ne développe pas l'arme nucléaire.

10 octobre. Chirine Ebadi reçoit le prix Nobel de la paix pour sa lutte en faveur des droits des femmes, des enfants et des réfugiés.

21-23 octobre. L'imam Khamenei publie une fatwa interdisant à l'Iran de développer une bombe nucléaire.

10-11 novembre. L'Iran accepte de suspendre ses activités en échange de négociations avec les Européens sur un partenariat nucléaire civil.

18 décembre. Téhéran signe le protocole additionnel au traité de non-prolifération (TNP).

2004

30 octobre. Le géant chinois du gaz Sinopec signe un contrat d'une valeur de 70 milliards de dollars pour importer du gaz naturel liquéfié depuis l'Iran pour une période de vingt-cinq ans.

14 novembre. Sous la pression du Royaume-Uni, de la France et de l'Allemagne, le responsable iranien des négociations sur le nucléaire et futur président Hassan Rohani affirme que l'Iran va geler son programme d'enrichissement d'uranium. Washington rejette le compromis.

La revanche des conservateurs

2005

5-8 août. M. Mahmoud Ahmadinejad, conservateur populiste qui promet de combattre les inégalités sociales et la corruption, est élu président. Il rompt avec l'ouverture de M. Khatami et reprend la doctrine de la « défense sacrée » et le programme d'enrichissement de l'uranium à Ispahan.

2006

4 février. L'AIEA décide de transférer le dossier du nucléaire iranien aux Nations unies. Téhéran suspend les inspections-surprises prévues par le TNP. 11 avril. M. Ahmadinejad annonce le succès de l'enrichissement de l'uranium à 3,5 %, soit assez pour être utilisé dans un réacteur nucléaire civil.

12 juin. Des manifestations à Téhéran pour l'égalité des sexes sont réprimées.

31 juillet. Résolution de l'ONU donnant un mois à l'Iran pour suspendre ses activités nucléaires, sous peine de sanctions.

30 septembre. Le Congrès américain vote l'« Iran Freedom Support Act », qui alloue 20 millions de dollars par an au financement de groupes iraniens « prodémocratie » et anti-République islamique.

23 décembre. Le Conseil de sécurité vote la résolution 1737, qui impose des sanctions au programme nucléaire iranien.

2007

22 février. L'AIEA constate que l'Iran n'a pas respecté l'ultimatum de l'ONU. Mars. La répression contre les femmes qui revendiquent l'égalité des droits se poursuit.

24 mars. L'ONU adopte la résolution 1747, qui durcit les sanctions économiques et commerciales contre l'Iran.

2009

Juin. « Mouvement vert ». Des centaines de milliers de Téhéranais descendent dans les rues pour manifester contre la fraude électorale à la suite de l'élection de M. Ahmadinejad face à M. Moussavi.

Septembre. L'État vend 51 % de la compagnie des télécommunications de l'Iran pour 7,8 milliards de dollars à Mobin Trust Consortium, entreprise sous le contrôle des pasdarans. C'est l'une des multiples ventes sous la présidence de M. Ahmadinejad qui renforcent la domination des pasdarans sur l'économie iranienne.

2010

12 janvier. Le meurtre de Masoud Ali-Mohammadi, professeur de physique à l'université de Téhéran, marque le début d'une série d'assassinats de scientifiques nucléaires civils iraniens par le Mossad, qui se poursuivra tout au long de la décennie.

Avril. M. Esmail Kahron, professeur d'écologie à l'université de Téhéran, classe l'Iran en avant-dernière place mondialement en matière d'érosion des sols, causée par les centaines de digues et barrages érigés par les pasdarans.

17 mai. Téhéran et Ankara signent un accord d'échange d'uranium enrichi et de barres de combustible pour apaiser les tensions sur le nucléaire.

Juin. Le Conseil de sécurité des Nations unies impose une quatrième vague de sanctions contre l'Iran. Septembre. Sous l'appellation « Opérations Jeux olympiques », le virus américano-israélien Stuxnet infecte 30 000 systèmes informatiques iraniens liés aux installations nucléaires.

Vers l'accord avec les États-Unis

2011

Février. M. Moussavi est placé en résidence surveillée, où il demeure sans avoir été jugé depuis cette date.

Printemps. Khamenei soutient à la fois les révolutions tunisienne, égyptienne, libyenne, yéménite et bahreïnie du « printemps arabe », signe d'après lui d'un « réveil islamique ». À l'inverse, le régime choisit de soutenir M. Bachar Al-Assad en Syrie.

Septembre. La centrale nucléaire de Bouchehr est connectée au réseau national. Novembre. Le rapport de l'AIEA infirme la thèse selon laquelle l'Iran fabriquerait une bombe atomique.

2012

Septembre. Des étudiants lancent la campagne « Dévoiler le droit des femmes à se dévoiler » sur les réseaux sociaux.

Décembre. Les États-Unis et Israël utilisent à nouveau le ver informatique Stuxnet pour saboter les installations pétrolières et les centrifuges nucléaires iraniennes.

2013

Mars. Début, à Oman, des négociations secrètes avec les États-Unis sur le nucléaire. Juin. M. Rohani, protégé de Rafsandjani, remporte l'élection présidentielle en se distinguant lors de sa campagne par une critique du bilan diplomatique de M. Ahmadinejad, alors que le pays se retrouve de plus en plus isolé dans la région.

2014

Juin. Les forces Al-Qods (branche des pasdarans habilitée à se déployer à l'étranger) s'engagent aux côtés de leurs homologues irakiennes contre l'Organisation de l'État islamique (OEI).

2015

2 avril. M. Rohani annonce que l'Iran n'enrichira pas son uranium à plus de 3,7 % pendant quinze ans, ne construira pas de nouveau site nucléaire, réduira de 19 000 à 6 104 le nombre de centrifuges, et diluera de 95 % son stock d'uranium enrichi.

14 juillet. L'accord Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) sur le nucléaire iranien, jugé historique, est signé avec les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies, et l'Allemagne. Téhéran accepte de suspendre le programme de recherche nucléaire pendant dix ans.

20 juillet. La résolution 2231 du Conseil de sécurité de l'ONU avalise le JCPOA.

Octobre. L'intervention militaire de la Russie pour sauver le régime syrien est saluée par Téhéran.

2016

2 janvier. L'Arabie saoudite exécute l'imam chiite saoudien Nimr Baqr Al-Nimr. Des Iraniens s'attaquent à l'ambassade saoudienne à Téhéran et à son consulat à Machhad. Riyad rompt ses relations diplomatiques, et Doha rappelle son ambassadeur.

16 janvier. Les sanctions onusiennes sont levées. Mai. Le tribunal révolutionnaire de Téhéran condamne l'activiste féminine Narges Mohammadi à seize ans de prison pour « avoir établi et dirigé le groupe clandestin illégal Legam », qui lutte contre la peine de mort en Iran.

15-16 juillet. Téhéran apporte son soutien au régime turc victime d'une tentative de coup d'État.

21 décembre. Ankara, Téhéran et Moscou s'accordent sur le principe d'un cessez-le-feu élargi en Syrie.

2017

Juillet-août. Dans une sorte de scène de ménage régionale, l'Arabie saoudite, l'Égypte, Bahreïn et les Émirats arabes unis rompent leurs relations avec le Qatar et imposent un blocus à sa seule frontière terrestre. Les quatre alliés exigent, entre autres, le gel des projets pétro-gaziers avec l'Iran. Téhéran soutient Doha en envoyant de l'aide humanitaire. Le Qatar annonce le retour de son ambassadeur à Téhéran.

21 novembre. M. Rohani proclame la fin de l'OEI. 27 décembre. Mme Vida Mohaved ôte son foulard et le tient au bout d'un bâton pendant plus d'une heure sur l'avenue Enghelab, où se sont déroulées les manifestations de 1979 et de 2009, avant d'être arrêtée. Des manifestations se déroulent dans plusieurs villes, les autorités procèdent à 4 000 arrestations, 1 500 manifestants sont tués. 29-30 décembre. Manifestations massives contre la hausse des prix et la corruption. Les protestataires décrient la hausse de 50 % des prix de l'essence.

Isolement et répression

2018

Janvier. Alors qu'ils enquêtent sur l'utilisation des ressources aquifères, qui connaissent une situation critique, huit membres du Persian Wildlife Heritage Fund sont arrêtés pour « espionnage » et « crime contre la sécurité nationale » (lire « Un défi existentiel »).

8 mars. Manifestations féministes contre le hijab lors de la Journée internationale des droits des femmes, des dizaines de manifestantes sont arrêtées.

Avril. Les habitants d'Ispahan manifestent leur colère après que les ressources hydriques de la province ont été détournées vers Yazd, causant une pénurie d'eau et une sécheresse sévère.

8 mai. Retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire (JCPOA) et lancement de la politique de « pression maximale », avec le rétablissement de lourdes sanctions économiques (qui passent de 370 à 1 500), y compris sur les entreprises américaines ou étrangères qui viendraient à commercer avec l'Iran.

16-17 mai. Les États européens déclarent leur volonté unanime de rester dans l'accord JCPOA, sans pour autant trouver une riposte commune à l'application extraterritoriale des lois américaines qui pénaliseraient les entreprises européennes opérant en Iran.

Juillet. Un rapport spécial du Parlement, intitulé « Éléments efficaces de la mise en œuvre des politiques sur le voile et solutions disponibles », reconnaît que seules 35 % des femmes acceptent le tchador, et que 70 % d'entre elles font partie des bad hijab ou ne sont pas favorables à l'obligation de son port.

2019

Avril. M. Donald Trump impose de nouvelles sanctions à l'Iran. En réponse, Téhéran déclare reprendre l'enrichissement de l'uranium.

Mai. Les pasdarans attaquent quatre pétroliers provenant du port émirati de Foujeyrah dans le golfe d'Oman. Un drone de surveillance de l'armée américaine est aussi abattu.

9 septembre. La militante féministe Sahar Khodayari s'immole après avoir reçu une peine de six mois de prison pour avoir tenté d'assister à un match de football au stade.

14 septembre. Frappes contre les infrastructures pétrolières saoudiennes de Bouqaiq et de Khourays, échappant au système de défense antiaérien fourni par l'Amérique. L'ONU juge peu crédible la revendication des houthistes.

16-17 novembre. Le gouvernement suspend les subventions sur le prix de l'essence, des manifestations éclatent dans des centaines de villes, dont les métropoles majeures, ce qui n'était pas le cas en décembre 2017. Comme à chaque soulèvement, la répression est brutale. Le régime accuse les États-Unis d'être à l'origine des troubles et arrête huit personnes pour complot.

2020

3 janvier. Le général Ghassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods, est tué par un drone américain.

16 avril. M. Rohani annonce que l'Iran reprend l'enrichissement de son uranium.

Décembre. Le Parlement adopte une loi qui mandate le gouvernement pour répondre aux actes non conformes des autres pays signataires du JCPOA par des actes eux-mêmes non conformes.

2021

Février. Accélération du programme d'enrichissement d'uranium et suspension des inspections de l'AIEA.

Mars. Ouverture de négociations avec la Chine pour un investissement à long terme de 450 milliards de dollars dans l'économie iranienne, dans le cadre des nouvelles routes de la soie (BRI). Les discussions ne déboucheront pas.

Juin. Ebrahim Raïssi succède à M. Rohani à la présidence.

Juillet. Des manifestants défilent dans le Sud-Ouest, dans les villes du Khouzistan, contre le manque d'eau, la pauvreté et la discrimination. Plusieurs sont tués par les tirs de la police. Une semaine plus tard, d'autres régions se soulèvent, y compris Ispahan.

Septembre. Entrée de l'Iran dans l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), composée de la Chine, de la Russie, de l'Inde, des pays d'Asie centrale et du Pakistan.

2022

8 mars. Mmes Yasmin Ariani, Munirah Arabshai et Mozghan Keshavarz sont condamnées à cinquante-cinq ans de prison pour avoir publié une vidéo d'elles distribuant, sans hijab, des fleurs aux passants lors de la Journée internationale des droits des femmes.

Août. Téhéran renonce à signer un nouvel accord nucléaire avec Washington.

14 septembre. Mahsa Amini tombe dans le coma après son arrestation par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés » et est déclarée morte deux jours plus tard. Cette tragédie provoque le début du mouvement « Femme, vie, liberté ». Le régime coupe l'accès à Internet et ouvre le feu sur les manifestants. L'association Iran Human Rights comptabilise au moins 92 manifestants tués entre le 16 septembre et le 2 octobre. Des centaines d'autres le seront au cours des mois suivants.

Septembre. « Vendredi noir » à Zahedan, dans le Baloutchistan (sud-est du pays) : 96 manifestants sont tués par les autorités alors qu'ils protestent contre le viol d'une fille baloutche de 15 ans par le chef de la police de Chahabar.

26 octobre. Les manifestations et grèves s'intensifient lors du 40e jour de deuil depuis le meurtre de Mahsa Amini.

19 novembre. Sévère mise en garde du Guide suprême Khamenei contre les manifestants. 21 novembre. La sélection iranienne de football refuse d'entonner l'hymne national à la Coupe du monde au Qatar.

15 décembre. L'Iran est exclu de la Commission de la condition de la femme des Nations unies.

Vers la guerre

2023

10 mars. Téhéran et Riyad annoncent la reprise de leurs relations diplomatiques, un accord parrainé par Pékin. Avril. Selon Iran Human Rights, le bilan des manifestants tués depuis la mort de Mahsa Amini dépasserait 537 personnes, tandis que plusieurs centaines d'autres ont été exécutés.

11 septembre. Un an après les manifestations « Femme, vie, liberté », l'imam Khamenei publie un tweet accusant les États-Unis d'avoir formé un « groupe de crise » visant à déstabiliser la région.

Octobre. Israël cible des généraux des pasdarans, ainsi que les installations nucléaires iraniennes. La militante Narges Mohammadi obtient le prix Nobel de la paix.

2024

1er janvier. L'Iran rejoint les Brics. Avril. Israël bombarde le consulat iranien à Damas, tuant plusieurs hauts fonctionnaires. Téhéran riposte en envoyant 300 drones vers Israël, la plupart interceptés.

18 mai. Le président Raïssi perd la vie dans un accident d'hélicoptère. Juillet. Le réformiste Massoud Pezechkian remporte l'élection présidentielle. Alors qu'Ismaïl Haniyeh, chef du Hamas, se rend à Téhéran pour célébrer son investiture, il est tué par une frappe de drone israélienne.

Octobre. Après l'assassinat du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, par Israël, Téhéran lance l'opération « Promesse honnête II » et cible des installations militaires en Israël avec plus de 200 missiles.

Décembre. À Damas, la chute du régime de M. Al-Assad est un revers pour la stratégie de « défense avancée » iranienne.

2025

Février.

Téhéran enclenche l'expulsion de 1,6 million de réfugiés afghans.

13 juin. Israël lance « Lion debout », une campagne de bombardements contre l'Iran ; seize scientifiques nucléaires iraniens sont assassinés.

22 juin. Les États-Unis interviennent directement avec l'opération « Marteau de minuit », bombardant les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, un coup de massue pour le programme nucléaire iranien. La « guerre de douze jours » met fin aux négociations sur ce programme. L'Iran riposte notamment contre la base américaine d'Al-Oudeid au Qatar.

Septembre. Le Conseil de sécurité des Nations unies autorise le rétablissement des sanctions contre l'Iran.

2026

6-8 janvier. Alors que l'inflation est de 60 %, le gouvernement annonce une augmentation des salaires de 20 % seulement. Le bazar proteste contre la vie chère et de la dépréciation de la monnaie nationale face au dollar. Les manifestations gagnent tout le pays et subissent la répression des forces de sécurité. Plusieurs milliers de morts sont recensés. Les États-Unis incitent les Iraniens à se révolter, mais n'apportent finalement aucune aide.

28 février. Washington et Tel-Aviv lancent l'opération « Fureur épique » visant des centaines de cibles militaires, nucléaires et de commandement. L'imam Khamenei est tué. L'Iran répond par des frappes de missiles et de drones contre Israël et des bases américaines au Proche-Orient.

8 mars. L'ayatollah Mojtaba Khamenei, fils d'Ali Khamenei, lui succède.

8 avril. Un premier cessez-le-feu entre en vigueur.

17 juin. MM. Trump et Pezechkian signent un mémorandum d'entente en 14 points, ouvrant soixante jours de négociations. L'accord prévoit le maintien du cessez-le-feu, la réouverture du détroit d'Ormuz, des discussions sur le nucléaire iranien, un allègement progressif des sanctions, des mécanismes de vérification internationaux et une clause concernant le Liban, par laquelle l'Iran s'engage à limiter son soutien militaire au Hezbollah et à empêcher toute attaque contre Israël depuis le territoire libanais.

8 juillet. Après des accusations réciproques de violations du cessez-le-feu, l'Amérique mène plus de 80 bombardements contre des installations iraniennes.

24 août. Après avoir alterné le chaud (négociations) et le froid (menaces de bombardement), Washington annonce un nouveau train de sanctions contre l'Iran. L'administration Trump somme les pays commerçant avec Téhéran de rompre tous leurs liens sous peine de sanctions secondaires. La Chine répond qu'elle « défendra ses droits et intérêts légitimes ».

Voir en ligne : /mav/209/MAILLOT/69937
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