❌

Reading view

La puce à l'oreille

La saturation progressive du sens de la vue par les écrans a ouvert un nouvel espace à l'ouïe, jusque-là essentiellement sollicitée par la voix humaine et la musique. Diffusés en ligne, chuchotements et sons de contact amplifiés permettent de nouer avec certaines personnes un rapport très particulier.

Un homme apparaît sur un fond noir, devant une toile posée sur un chevalet. Le sourire affable, il s'adresse aux téléspectateurs comme s'il les connaissait chacun personnellement : « Hi, welcome back, I'm glad to see you » (« Salut, content de vous revoir ici »). Il s'emploie alors à peindre montagnes, couchers de soleil ou fermes sous la neige. Le patient professeur conseille et encourage d'une voix douce l'élève invisible.

« The joy of painting » (« La joie de peindre ») est un programme télévisé américain, animé par Robert (« Bob ») Ross et diffusé entre 1983 et 1994. Personne, sans doute, n'aurait pu prédire que les méandres d'Internet lui donneraient une seconde célébrité quelques décennies plus tard, ni qu'il deviendrait le modèle de l'ASMR. Ce sigle — pour autonomous sensory meridian response, « réponse sensorielle autonome culminante » en français — désigne une sensation, voire un sentiment suscité par ces contenus, et par extension ces contenus eux-mêmes. Une étiquette apposée sur certaines vidéos reprenant les codes des émissions de Bob Ross : douceur de la voix, lenteur de l'élocution, adresse directe au spectateur et amplification exagérée de certains bruits d'ordinaire peu perceptibles — en l'occurrence, celui du pinceau.

Grâce à des micros placés tout près de la source sonore, les créateurs accentuent les sons produits par des objets manipulés : une vidéaste met de la mousse à raser sur un micro, découpe avec des ciseaux une balle antistress à paillettes pour en répandre le contenu. Les séquences mettent souvent en scène une personne « guide » qui, explique l'artiste et chercheuse Alice Lenay, « fait mine de prendre soin du “récepteur” ».

Ce « prendre soin » s'incarne dans un jeu de rôle : le ou la vidéaste est une librairie qui te conseille des livres ; une esthéticienne qui te prodigue un soin du visage, etc. Les sons amplifiés exacerbent sa respiration, ses bruits de bouche ; ils mettent mal à l'aise certaines personnes et en ravissent d'autres. Si ce genre compte des millions d'adeptes à travers le monde (la chaîne YouTube américaine Gentle Whispering compte plus de 2 millions d'abonnés), l'ASMR demeure un ovni. « C'est une niche », admet avec un sourire Florian Boullot, alias Paris ASMR. Sa chaîne a fêté ses 10 ans l'année dernière. « Beaucoup de gens n'hésitent pas à me dire qu'ils n'aiment pas. Je crois que j'apprécie ce clivage : sauver les nuits des uns de l'insomnie, et être moqué par les autres. »

« ASMR chuchoté (attention personnelle) », « ASMR spa & face massage », « ASMR tapping, no talking » (ou « tapotement ASMR sans paroles »)… Que vient-on chercher en s'absorbant dans la contemplation de quelqu'un qui, faisant bouger avec des gestes lents une maquette du Système solaire, dit à voix basse le nom et la localisation de chaque planète ? Ou qui mange, sans un mot, des cornichons ou des bonbons colorés près d'un micro ? Alors que ces communautés n'ont cessé de grandir sur différentes plates-formes, certains, comme Florian Boullot, se sont spécialisés dans la production de ces vidéos.

Si les images numériques colorées, saturées, agitées peuplent les réseaux sociaux, « le public ASMR en ligne délimite un espace intime, au rythme ralenti de l'infra-ordinaire, à rebours de la clarté pressante des messages informationnels », souligne Alice Lenay. Elle met l'accent sur l'« ordinaire étrangeté » de l'ASMR, où les objets et situations du quotidien deviennent des supports de relaxation. Pour Sandra Marinelli, qui a créé sa chaîne Sandra ASMR en 2015, il s'agit de « ralentir » : « J'ai découvert l'ASMR, comme beaucoup de gens, parce que je faisais des insomnies. Même si j'ai trouvé ça un peu bizarre au début, je me suis aperçue que ces vidéos me faisaient du bien. J'aimais qu'elles me donnent l'impression de s'adresser à moi. Elles devenaient comme une présence. »

À une époque marquée par un sentiment d'accélération frénétique, l'ASMR se présente telle une bulle, un monde de douceur et de calme, où tous les objets sont bien rangés, où le désagrément n'existe pas, ou alors seulement comme le sujet d'une mise en scène humoristique, passé au tamis d'une voix susurrée. De nombreuses recherches s'intéressent d'ailleurs à la portée thérapeutique du processus et à ses effets sur le cerveau. Les « artistes ASMR » estiment que cette expérience trouve son origine dans les premiers temps de la vie. Dans le langage de la communauté, le mot « triggers » (« déclencheurs ») désigne les sons qui provoquent la sensation de bien-être. Chaque personne ayant ses propres triggers, de nombreux vidéastes s'interrogent sur ce qui pourrait relever de souvenirs de la petite, voire de la très petite enfance. Florian Boullot parle ainsi des traces d'une « éducation au monde » : la voix rassurante d'un parent, le bruit des pages tournées au moment de l'histoire du soir, les lueurs du mobile au-dessus du berceau.

Créatrice de la chaîne Roxane ASMR, Roxane Cathelot, ancienne infirmière en réanimation formée à l'hypnose, utilise à présent cette technique dans ses vidéos. « Je me suis rendu compte que j'aidais peut-être encore plus de gens sur Internet qu'à l'hôpital », estime-t-elle. Une position à la fois valorisante et ambiguë. « Certaines personnes peuvent venir chercher, davantage que de la relaxation, de quoi combler leur solitude », note Florian Boullot. Cette relation unilatérale confronte des personnes souvent sans formation médicale à la souffrance d'autrui. Sur sa chaîne Paris ASMR, le vidéaste a changé de ton au fil des années pour s'adresser à ses abonnés : « J'essaie de nuancer mon propos, de dire aux gens qu'ils ne sont pas seuls, pour les encourager à ne pas trop se réfugier dans cette réalité numérique. Mon ASMR ne peut être qu'une petite pommade. »

L'une des dimensions centrales de la médiation sonore tient au « sentiment d'être touché à distance, analyse Alice Lenay. Quand le doigt de la personne effleure le micro, le son tape mon tympan et me donne l'impression d'une caresse ». La professionnalisation de la pratique s'accompagne d'une sophistication technique. Très présente sur YouTube mais aussi sur la plate-forme Twitch, qui lui permet de faire des sessions live d'ASMR, Roxane Cathelot raconte son enthousiasme pour le travail du son : « Très vite après que j'ai lancé ma chaîne, il y a dix ans, j'ai investi dans des micros de bonne qualité et j'ai une carte spécifique pour traiter les sons en direct. »

Pendant l'épidémie de Covid-19, la youtubeuse française BehindTheMoons a réalisé, en collaboration avec l'artiste Caroline Delieutraz, une performance consistant à toucher et à manipuler une sélection d'œuvres contemporaines. « En général, dans un musée, on interdit de toucher les œuvres. Au contraire, je devais m'en saisir pour essayer d'en tirer des sons et partager, dans une vidéo, une forme de découverte naïve, explique-t-elle. Ainsi, il y a un spectre d'approches qui va d'une pratique face caméra classique à des réalisations visuelles et sonores plus artistiques, se voulant cinématographiques ou encore expérimentales. » Les unes proches de la musique concrète, les autres, au contraire, asservies à l'entreprise marchande.

En 2023, un spot publicitaire pour une automobile de luxe s'inspire de l'ASMR : une jeune femme blonde, un micro à la main, tapote de ses ongles manucurés les jantes de la voiture qu'elle fait ensuite démarrer, caresse le volant, en susurrant le nom de la marque, Bentley. La mise en scène, si elle a donné lieu à de nombreux détournements comiques, met en lumière un autre aspect de l'ASMR : sa confusion avec la pornographie. « Ce lien est réel. L'ASMR est devenue une catégorie à part entière sur les sites pornographiques », constate Roxane Cathelot. Comme beaucoup de ses collègues, la jeune femme veut pourtant éviter toute dimension suggestive dans ses propres vidéos, et qualifie l'ASMR qu'elle pratique de « familial » et « enveloppant ». À son grand dam, sur Twitch, où elle diffuse plusieurs fois par semaine ses vidéos, la catégorie « ASMR » est inondée de contenus à caractère pornographique, à tel point qu'elle a été interdite aux moins de 18 ans.

Dans les années 2010, le terme de brain orgasm (orgasme cérébral) apparaît dans les médias pour désigner l'intensité de la sensation que provoque l'ASMR. « Une chaîne de télévision est un jour venue chez moi, raconte Sandra Marinelli. Quand le reportage est sorti, j'ai découvert qu'il portait sur les “nouveaux types d'orgasme”. Je n'en menais pas large quand je suis arrivée au travail le lendemain de la diffusion… » Cette sexualisation des créatrices d'ASMR les rend plus vulnérables encore aux nombreuses formes de harcèlement que la plupart subissent déjà : certaines reçoivent des messages à caractère sexuel non sollicités, des lettres de menaces de mort ou de viol, d'autres voient leur adresse ou celle de leur famille divulguée sur les réseaux sociaux. « C'est presque une règle qui régit Internet : si quelque chose existe, sa version sexuelle aussi », déplore BehindTheMoons avec un certain fatalisme.

De ce monde dépolitisé du bien-être, l'influenceur Maël Coutand a tiré un autre fil. En 2020, alors qu'il cherche à tourner en dérision une vidéo de Ségolène Royal « racontant n'importe quoi » au micro du journaliste Jean-Jacques Bourdin, ce créateur de vidéos humoristiques s'aperçoit qu'un doublage chuchoté de l'interview produit un effet insolite. « Je me suis rendu compte que les gens prêtaient parfois davantage attention à ce qui était dit grâce au chuchotement, explique celui qui est aussi conseiller en communication et chargé de plaidoyer pour des structures d'intérêt général. Après avoir transformé des engueulades en chuchotements, je suis parfois choqué par le contenu des interviews : “Il a vraiment dit ça ?” »

Pourtant, malgré le caractère très créatif de la production d'ASMR, son modèle économique reste le même que celui de l'influence (1). Le nombre de vues des vidéos génère très peu de revenus, et la rémunération découle surtout des placements de produits et de la publicité insérée en début, milieu ou fin de visionnage. Jusqu'en mars 2026, les créateurs pouvaient obtenir de la part du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) une aide financière au projet. Mais, à la suite d'une polémique alimentée par le Rassemblement national, ce fonds a été suspendu. Le financement de ces créations reste donc dépendant des activités commerciales. « Les placements de produits dans l'ASMR ont ceci de particulièrement désagréable qu'ils interviennent non pas seulement dans un moment de disponibilité de l'auditeur, mais de vulnérabilité, alors que nous sommes dans un état proche de l'hypnose », observe Alice Lenay. Pour cette raison, Sandra Marinelli a voulu restreindre les partenariats commerciaux, ce qui, dit-elle, « divise [ses] revenus par trois », en particulier les annonces en milieu ou en fin de visionnage, qui « font vivre presque tous les youtubeurs aujourd'hui ». Un autre mode de financement, les abonnements payants, existe mais reste marginal. L'ASMR reflète au fond l'univers numérique où il s'épanouit. La force de ses triggers ne se résume pas à une simple expérience neurophysiologique. Sur YouTube, « The joy of painting » connaît toujours le même engouement : la chaîne totalise 6,5 millions d'abonnés. « J'espère vous revoir très bientôt. D'ici là, bonne peinture. Merci ! »

Voir en ligne : /2026/11/MORFOUACE/70153

(1) Lire Benoît Bréville, « Tous influenceurs ! », Le Monde diplomatique, juin 2025.

  •  

Les soutiers camerounais de l'IA

À Yaoundé, une petite armée de « microtravailleurs » annote des données pour des plates-formes internationales d'intelligence artificielle comme Appen, Isahit ou Scale AI (à travers Remotasks). Une activité de l'ombre qui s'accomplit sans contrat ni protection sociale. L'État, lui, s'active pour taxer les maigres revenus de cette main-d'œuvre interchangeable.

JPEG - 186.8 kio
Jean David Nkot. – « www.hybris du point zéro.com », 2024-2025
© ADAGP, Paris, 2026 - Galerie Afikaris, Paris

Il est tard à Ngoa Ékélé. Dans la pénombre d'un cybercafé exigu qui fleure bon la poussière, le visage de Boris L. est inondé par la lumière bleutée d'un écran de seconde main. Dehors, le quartier universitaire de Yaoundé plonge dans l'obscurité en raison de l'un de ces délestages chroniques dont la Société camerounaise d'électricité (Socadel) a le secret. Mais ici, grâce à un vieux groupe électrogène qui gronde dans l'arrière-boutique, la connexion Internet tient bon. Depuis plusieurs mois, une grande partie des soirées de cet étudiant se déroulent ici. Boris est ce qu'on appelle un « microtravailleur », l'un des milliers d'opérateurs invisibles qui, au Cameroun comme ailleurs en Afrique, polissent le miroir de l'intelligence artificielle (IA) mondiale pour un salaire de misère.

Sur Remotasks, une plate-forme de Scale AI, entreprise américaine basée à San Francisco et valorisée à 29 milliards de dollars en 2025 (1), il enchaîne ainsi des microtâches. Elles consistent à repérer des éléments dans des images, à les délimiter et à les identifier afin d'entraîner des systèmes d'IA à les reconnaître. Sur l'écran défilent des scènes du quotidien américain ou européen. Il faut identifier des piétons, des voitures, des panneaux de signalisation. Pour chaque tâche, quelques centimes. « Au bout de quatre heures de travail, j'ai peut-être l'équivalent de 500 francs CFA », confie-t-il. Soit moins de 1 euro. Comme tous les microtravailleurs interrogés pour ce reportage, notre interlocuteur a demandé que l'on change son nom, non par honte d'accomplir une besogne indigne de son niveau d'instruction, mais par peur. Celle de perdre cette source de revenus dérisoires, pourtant précieuse dans un pays où 65 % de la population active vit une forme de sous-emploi, selon l'Institut national de la statistique du Cameroun (2). À des milliers de kilomètres de là, ces données annotées viendront nourrir les algorithmes de voitures autonomes ou les modèles de vision par ordinateur des pays du Nord.

Le discours officiel, lui, semble ignorer ces conditions précaires. Le 7 juillet 2025, la ministre des postes et télécommunications camerounaise, Mme Minette Libom Li Likeng, lançait officiellement la « stratégie nationale d'intelligence artificielle ». L'ambition affichée est de faire du Cameroun « le hub de référence en intelligence artificielle en Afrique » à l'horizon 2040 (3). La stratégie prévoit notamment de créer douze mille emplois directs et de concevoir un modèle de langage local, le « GPT Cameroun », qui valoriserait les quelque trois cents langues nationales. Des discours ont résonné dans les amphithéâtres universitaires, et tous les médias ont relayé la nouvelle avec enthousiasme. L'Afrique allait enfin prendre sa place dans la révolution numérique, non plus comme consommatrice, mais comme productrice. Pourtant, le microtravail de l'IA proposé aux opérateurs camerounais repose sur un principe : fragmenter des travaux en milliers d'opérations élémentaires (cocher une case, identifier un objet, évaluer une phrase) et les distribuer via des plates-formes numériques à des travailleurs dispersés à travers le monde, rémunérés à la tâche. Le terme consacré est ghost work, le « travail fantôme », popularisé par les chercheurs Mary L. Gray et Siddharth Suri, de Microsoft Research dans un ouvrage paru en 2019 (4).

Un vivier de jeunes diplômés

Cette main-d'œuvre indispensable au développement de l'IA n'existe pas pour le droit du travail camerounais. Pas de contrat, pas de protection sociale et encore moins de congés payés. L'illusion d'une collaboration technologique de pointe « gagnant-gagnant » s'effrite dès l'examen des « conditions générales d'utilisation » (CGU) que Boris a dû valider d'un clic. « L'utilisateur reconnaît qu'il agit en tant que prestataire indépendant et qu'aucune relation d'emploi ou de joint-venture n'est établie avec la plate-forme », stipule en anglais le contrat type de Remotasks. Cette ligne de texte minuscule, presque illisible, suffit à reporter toute la responsabilité sociale sur l'individu.

Selon un enseignant-chercheur en économie à l'université de Yaoundé-II, « nous sommes dans une économie de l'extraction pure. On ne mine plus du cobalt ou du pétrole, mais de la cognition humaine. Le Cameroun fournit la matière grise nécessaire à la validation des systèmes d'intelligence artificielle du Nord, sans aucune contrepartie en termes de transfert de technologie ou de protection sociale ». Le modèle n'est pas propre à Remotasks. Appen, Clickworker, UHRS (de Microsoft) : toutes ces plates-formes recrutent massivement en Afrique subsaharienne, attirées par un vivier de jeunes diplômés disposant d'une connexion Internet et subissant un chômage structurel qui les rend disponibles à n'importe quel tarif. Les « travailleurs du clic » qui annotent les données destinées à l'IA ne font l'objet d'aucun décompte continental fiable à ce jour.

Si les autorités camerounaises ne s'intéressent guère à la zone de non-droit dans laquelle baignent ces travailleurs, elles ne renoncent pas pour autant à taxer leurs maigres rémunérations. Ainsi, selon les dispositions réglementaires, « les sociétés locales de téléphonie opérant au Cameroun sont tenues de configurer leurs systèmes de manière à éviter toute connexion au réseau par des appareils de communication non répertoriés (5) ». En d'autres termes, l'opérateur mobile devient le gendarme d'un État qui traque la moindre recette. Pour un jeune dont le revenu mensuel dépasse rarement les 50 000 francs CFA (76,50 euros), la taxe douanière de 33 % sur son terminal représente un lourd fardeau. Selon un spécialiste du droit du travail au barreau de Yaoundé, cette asymétrie est révoltante : « Le gouvernement déploie une ingénierie complexe pour identifier un numéro IMEI [International Mobile Equipment Identity, soit l'identifiant du téléphone] et prélever une taxe douanière, mais il se déclare incapable d'identifier ces plates-formes étrangères qui emploient des milliers de nos jeunes sans verser la moindre cotisation à la Caisse nationale de prévoyance sociale. On protège la recette budgétaire, mais on abandonne le travailleur. » La conséquence directe pourrait être un basculement vers une clandestinité numérique accrue, avec le développement de réseaux de falsification d'IMEI pour échapper au blocage prévu par la réglementation.

L'Afrique anglophone (Kenya, Nigeria, Afrique du Sud) est depuis longtemps dans le viseur des grandes plates-formes (6). Mais l'Afrique francophone constitue désormais un nouveau terrain d'investissement. Une société française, Isahit, se positionne explicitement sur ce créneau. Elle se présente comme une plate-forme « socialement responsable » qui « met en relation des travailleurs défavorisés d'Afrique francophone avec des entreprises françaises » pour des tâches d'annotation de données, de modération de contenus et d'analyse d'images destinées à l'entraînement de systèmes d'IA. Parmi celles qu'elle cite figurent Airbus et L'Oréal, des groupes du CAC 40. Le vernis éthique est soigné. Sur son site officiel, Isahit présente son modèle comme de l'« impact sourcing », qui consiste à confier des tâches rémunérées à des jeunes issus de milieux modestes. Ses communications mettent en avant des témoignages de travailleurs « épanouis », des chiffres d'« impact social ». Mais les conditions concrètes demeurent largement opaques. Les travailleurs, appelés « HITers », pour « Human Intelligence Tasks », sont rémunérés à la microtâche, sans contrat de travail au sens classique. Joint par messagerie WhatsApp, un HITer de 27 ans basé à Douala, Hermann, titulaire d'une licence en droit, décrit ainsi son quotidien : « On reçoit des lots de tâches sans préavis. Parfois il y en a, parfois il n'y en a pas pendant des jours entiers. Il n'y a aucun contrat, aucune garantie. On ne sait jamais à l'avance combien on va gagner dans le mois. »

La question de savoir à qui s'adresser en cas de problème reste sans réponse claire. La plate-forme se présente comme un simple intermédiaire, et les entreprises clientes se réfugient derrière les CGU. Contacté sur LinkedIn, Isahit nous a répondu par la voix de son cofondateur et directeur des opérations, M. Philippe Coup-Jambet. L'entreprise compte dix-huit contributeurs actifs au Cameroun, qui travaillent sous le statut d'indépendant et non de salarié. Elle reconnaît que leur activité dépend des commandes : « Les volumes d'activité varient naturellement en fonction des projets confiés par nos clients. » Cette subordination éclaire l'irrégularité des tâches évoquée par Hermann. Côté rémunération, Isahit avance un montant mensuel « de l'ordre de 220 euros pour un mi-temps », soit environ 144 400 francs CFA, tout en précisant que les revenus fluctuent selon les missions réalisées et le temps consacré. L'entreprise indique enfin plafonner l'activité à cent heures par mois, afin de permettre aux contributeurs de la combiner avec d'autres.

Ce qui frappe dans ce système, c'est son architecture d'invisibilité. Entre Meta ou OpenAI et le travailleur de Nairobi, de Yaoundé ou de Dakar, une multitude de sous-traitants (Sama, Scale AI, Appen, Isahit) opèrent dans un vide juridique transnational soigneusement entretenu. Chaque maillon peut se décharger sur le suivant. Le travailleur n'a pas d'employeur clairement identifiable, pas de convention collective applicable, pas d'inspection du travail compétente pour instruire une plainte. Les plates-formes se défendent d'exploiter leurs prestataires. Elles brandissent les chiffres : les salaires versés seraient supérieurs aux salaires minimums locaux. Ce qui est, dans de nombreux cas, factuellement exact et révélateur à la fois. Comparer un salaire de misère à un plancher légal lui-même souvent insuffisant ne dit rien de la valeur réelle produite par ce travail. Selon une étude de l'entreprise de conseil Grand View Research, le marché mondial de l'annotation pour l'IA est estimé à 1,9 milliard de dollars (1,7 milliard d'euros) en 2025 et devrait atteindre 13,1 milliards de dollars (11,7 milliards d'euros) en 2033 (7). La part qui revient aux travailleurs africains qui en constituent une partie de la main-d'œuvre demeure infime et non traçable. Le chercheur Antonio Casilli, spécialiste du travail numérique à l'Institut polytechnique de Paris, décrit un mécanisme structurel délibéré. Les entreprises attirent intentionnellement plus de travailleurs que nécessaire sur leurs plates-formes, maintenant une concurrence permanente entre eux, ce qui tire de fait les rémunérations vers le bas. Il en résulte une alternance de périodes de surcharge et d'absence d'activité que les travailleurs ne peuvent ni prévoir ni négocier. Ce n'est pas un dysfonctionnement du système. C'en est précisément le moteur. Lauriane N., étudiante en master de communication à Yaoundé, affirme avoir travaillé pendant plusieurs mois sur UHRS, la plate-forme de Microsoft, accessible via des sous-traitants. Elle décrit la logique épuisante du système : « Pour accéder aux tâches mieux rémunérées, il faut passer des examens de qualification. Mais ces examens ne sont pas toujours disponibles. Et, quand on a enfin accès à une catégorie, les tâches peuvent disparaître du jour au lendemain sans la moindre explication. »

La contradiction est là, béante, entre les discours et la réalité du terrain. Le Cameroun — comme le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Maroc — investit politiquement dans une rhétorique de souveraineté numérique. Il s'agit de produire une IA « africaine », ancrée dans les valeurs culturelles du continent, capable de répondre aux besoins spécifiques de ses populations. La volonté est réelle. Mais, pendant ce temps, la véritable intégration des Africains dans l'économie mondiale de l'IA se fait par le bas : comme main-d'œuvre jetable, interchangeable, non protégée, opérant hors de tout cadre juridique national. Le paradoxe est d'autant plus cruel que cette main-d'œuvre est souvent hautement qualifiée. Les microtravailleurs africains ne sont pas, dans leur grande majorité, des personnes sans formation. Ce sont des titulaires de licence, de master, de diplôme d'ingénierie qui ne trouvent pas de débouché dans une économie formelle structurellement défaillante et se tournent vers ces plates-formes faute de mieux. Au Cameroun, la prise de conscience collective n'en est qu'à ses balbutiements. Ces soutiers sont dispersés, isolés derrière leurs écrans, souvent tenus par des clauses de confidentialité qui les dissuadent de témoigner.

Il est minuit passé à Yaoundé. Boris vient de terminer son lot de tâches. Son téléphone affiche le total de la soirée. Il pose l'appareil, soupire et dit simplement : « Si on avait le choix, on ne serait pas là. Mais, avec un diplôme et pas d'emploi, tu fais quoi ? » Sans une action coordonnée pour imposer des normes sociales aux plates-formes et une fiscalité plus juste qui ne frappe pas que le maillon faible, Boris et ses compagnons d'infortune resteront les forçats d'une modernité qui se construit sur leur dos.

Voir en ligne : /2026/11/NGA/70151

(1) Cf. Reuters, « Meta investit plusieurs milliards de dollars dans Scale AI et recrute son DG », Les Echos, 13 juin 2025.

(2) « Enquête camerounaise auprès des ménages (ECAM 5). Situation des conditions de vie des ménages en 2021-2022 » (PDF), Institut national de la statistique du Cameroun, Yaoundé, mai 2024.

(3) Ludovic Amara, « Le Cameroun lance sa stratégie d'intelligence artificielle pour générer 12 000 emplois d'ici 2040 », Investir au Cameroun, 10 juillet 2025.

(4) Mary L. Gray et Siddharth Suri, Ghost Work : How to Stop Silicon Valley from Building a New Global Underclass, Houghton Mifflin Harcourt, Boston, 2019.

(5) Article 7 de la « Décision conjointe n° 00000145/Minfi/Minpostel du 25 mars 2026 », signée par les ministres des finances et des postes et télécommunications, scribd.com.

(6) Lire Sabine Cessou, « Fièvre numérique au Kenya », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

(7) « AI annotation market (2025-2033) », Grand View Research, San Francisco, octobre 2025, actualisé en mai 2026.

  •  

Tout le monde déteste l'IA

Les investisseurs n'ont d'yeux que pour elle ; ses architectes toisent les chefs d'État ; son usage se propage comme le feu dans la plaine : l'intelligence artificielle, dit-on, va transformer l'humanité. Mais l'humanité le veut-elle ? Face au Moloch numérique, qui exige le sacrifice de l'emploi, du climat et de la vie privée, les résistances se multiplient. Sauront-elles s'organiser alors que les grands partis, obnubilés par les machines, regardent ailleurs ?

JPEG - 149.1 kio
Norbert Bisky. « Cut » (Coupe) 2014
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photographie : Bernd Borchardt

« Il y a une bataille, dehors, qui bat son plein. Elle ébranlera bientôt vos fenêtres et secouera vos murs. » L'air de cette chanson de Bob Dylan sur les temps qui changent a-t-il effleuré l'esprit de M. Eric Schmidt le 15 mai dernier ? Ce vendredi-là, l'ancien président-directeur général de Google et ex-conseiller du Pentagone avait revêtu la coiffe à pompon, la toge à revers jaune et le sourire satisfait pour discourir devant un parterre d'étudiants de l'université de Tucson, en Arizona, à l'occasion de la remise des diplômes. Était-ce la cinquantième ou la centième fois qu'il débitait machinalement son topo sur l'intelligence-artificielle-qui-va-tout-bouleverser ? Soudain, un concert de huées et de cris de rage l'interrompt, et le tohu-bohu redouble sitôt qu'il articule ses lettres fétiches, « I » et « A ». Son sourire se fige en rictus. « Je sais ce que beaucoup d'entre vous ressentent. (…) Je comprends cette peur », lance M. Schmidt — dont la fortune dépasse 60 milliards de dollars — à des étudiants lestés d'une dette moyenne de 35 000 dollars, et dont l'IA menace d'annihiler les futurs emplois.

L'incident n'est pas isolé. Une houle contestataire enfle aux États-Unis contre le culte de l'automatisation, les ravages du tout-numérique, la prolifération des centres de données, l'arrogance et le pouvoir des élites de la tech, la corruption des élus qui se prosternent à leurs pieds. Jet de cocktail Molotov sur le domicile du fondateur d'OpenAI en avril, tirs d'armes à feu contre celui d'un conseiller municipal d'Indianapolis favorable à l'installation d'un data center, manifestions locales : les indices d'un grand ras-le-bol s'empilent. Au moment où l'avant-garde du secteur — OpenAI, Anthropic — annonce des entrées en Bourse, le Wall Street Journal frissonne : « La seule chose qui croît plus vite que ce secteur de l'IA, c'est peut-être le sentiment négatif des Américains à son égard (1). » À en croire les enquêtes d'opinion, c'est le cas d'une majorité d'entre eux ; plus des deux tiers jugent « trop rapide » le développement de cette nouvelle technologie, y compris les 18-29 ans (64 %) (2).

Comme la plupart des changements technologiques majeurs, le déferlement de l'IA sur les sociétés n'a fait l'objet d'aucune délibération collective ni même d'une discussion publique.

Le schéma n'a pas fondamentalement varié depuis la fin du XIXe siècle : les pouvoirs publics encouragent ces impositions privées au nom d'une « modernisation » qui consiste à liquider les classes « arriérées » soupçonnées d'entraver la marche en avant économique — artisans, paysans, ouvriers, employés. Mais, cette fois, l'ampleur et la rapidité du choc provoquent une rébellion à la composition sociale inédite. Les nouveaux luddites se recrutent aussi bien parmi les étudiants, les éleveurs, les catholiques galvanisés par l'encyclique papale Magnifica humanitas, qui appelle à « désarmer l'IA », qu'au sein de la bourgeoisie nationale-conservatrice de type MAGA (« Make America Great Again »). Pour le moment, rien n'agrège ces groupes dont les colères procèdent de trois logiques dissemblables.

JPEG - 110.7 kio
Norbert Bisky. – « Dies irae » (Jour de colère), 2016
© Norbert Bisky - ADAGP, Paris, 2026 - photo : Bernd Borchardt

La première, et la plus évidente, tient à la perspective d'un grand remplacement des cadres et professions intellectuelles supérieures par des machines. Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l'indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l'« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. La litanie des suppressions de postes dans la finance, le conseil, l'ingénierie informatique, l'architecture, la programmation ainsi que dans le monde de l'information, de la communication et des arts, etc., provoque un dessillement brutal, en particulier chez les plus jeunes, que le système d'enseignement américain fait entrer sur le marché du travail l'enclume de la dette au cou. Dans l'ombre de ces professions chargées de mettre en scène l'espace public, l'automatisation assombrit aussi l'avenir de cohortes d'invisibles : les employés administratifs du privé comme du public, incarnations des petites classes moyennes, souvent très féminisées, dont les fonctions dites « support » ou « d'arrière-boutique » (back-office) se trouvent confrontées à une vague de numérisation (3).

Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l'équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s'appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu'anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l'IA s'annonce d'une tout autre magnitude.

Une fin de soirée difficile

Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l'un des spécialistes mondiaux des effets de l'innovation prévient : « L'intelligence artificielle devrait creuser l'écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l'épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l'alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients.

À la perspective du chômage des diplômés s'ajoute l'angoisse, corrosive bien que statistiquement invisible, d'être inutile au monde. Et trahi par ceux qui le dirigent. Le pouvoir des élites non élues alimente une deuxième forme de colère. L'affaire Mythos en fournit une bonne illustration. En avril dernier, la société Anthropic choisit de ne pas rendre public Claude Mythos Preview, son dernier modèle d'IA, si puissant, prétend-elle, que des utilisateurs malintentionnés pourraient s'en servir pour compromettre des infrastructures informatiques critiques. Éthique ou promotionnel, le geste a immédiatement suscité un malaise bien résumé par la juriste Mariana Olaizola Rosenblat : « Les sociétés démocratiques ne devraient pas dépendre de la retenue morale des dirigeants d'entreprise lorsque l'enjeu concerne la stabilité de nos systèmes financiers, de nos réseaux électriques, de nos hôpitaux et de nos élections (6). » Pendant qu'il est encore temps, « l'État doit intervenir et légiférer vigoureusement », plaide-t-elle. C'est précisément ce que M. Donald Trump veut empêcher afin de favoriser les champions américains dans leur compétition avec la Chine (7). L'affrontement mondial autour de l'IA a d'ailleurs incité la Maison Blanche à suspendre mi-juin l'accès des non-Américains a une version bridée de Mythos. Soucieux d'évoluer dans un cadre clair et prévisible, le fondateur d'Anthropic réclame « une réglementation plus stricte et contraignante de l'IA ». Et M. Chris Lehane, directeur des affaires internationales d'OpenAI, suggère que les intérêts imbriqués de l'État et de l'industrie numérique « nécessiteraient pour les gérer la mise en place d'un nouvel hybride public-privé » (8). Dans tous les cas, les impératifs géopolitiques oblitèrent les considérations démocratiques.

Par-delà ses effets sur l'emploi, cette IA en roue libre dirigée par des suprémacistes technologiques nourrit l'idée d'une perte de contrôle face à une technologie caractérisée par son autonomie croissante — les modèles de génération suivante écriront eux-mêmes les lignes de code nécessaires à leur propre perfectionnement… Évidente pour les dirigeants, ce genre de fuite en avant ne va pas de soi pour les autres. Car le type même de rapports sociaux qu'implique l'automatisation révolte le public, et en particulier ceux que l'hebdomadaire The Economist (6 juin 2026) baptise avec épouvante la « Gen Z socialiste » : surveillance généralisée, inégalités abyssales, indifférence à l'environnement, cynisme des élites de la tech qui interdisent à leurs enfants les services qu'ils imposent au reste du monde, interactions robotisées pour les pauvres et domesticité humaine pour les riches.

Manque à ce tableau idyllique le carburant de la machine : la puissance de calcul. Et donc les centres de données. Or une proportion croissante d'Américains — 70 % en mars selon Gallup — refusent l'implantation dans leur voisinage de ces installations bruyantes, polluantes, qui dévorent les paysages, amputent les terres agricoles, assèchent les nappes phréatiques, emploient peu de salariés et, surtout, font exploser les prix de l'électricité. Leur multiplication rend le sujet brûlant : les États-Unis comptaient en avril dernier plus de 3 000 grands data centers opérationnels, essentiellement dans des aires urbaines, mais les 1 500 supplémentaires en cours de construction se situent aux deux tiers en zones rurales, en particulier dans le Sud et le Midwest (9). Ces projets — qui ne répondent pas à un besoin au moment de leur mise en chantier — anticipent la croissance exponentielle de l'IA : le pari d'un avenir virtuel déglingue la vie réelle.

Contrairement aux deux premières, cette troisième composante de la colère contre l'IA s'appuie sur des communautés locales, des mobilisations tangibles ainsi que sur une base sociologiquement diversifiée et transpartisane : mères de famille inquiètes pour l'environnement, chrétiens du Texas, fermiers, ouvriers républicains, techniciens des télécommunications, militants progressistes. « Le niveau d'opposition ne varie pas significativement en fonction de l'âge, de l'origine ethnique, du niveau d'études, du revenu ou du degré d'urbanisation », observe l'enquête de Gallup publiée le 13 mai dernier. « L'affrontement n'oppose pas la droite à la gauche, les démocrates aux républicains, les banlieues à la campagne. En réalité, c'est le haut contre le bas », explique M. Saul Levin, un activiste interrogé par le journaliste Andrew Cockburn. Son enquête à Saline, une petite ville du Michigan où doit s'implanter un data center à 16 milliards de dollars, montre la distance qui s'installe entre, d'un côté, les élus déconcertés par l'opposition locale, les pontes de la tech qui dépêchent avocats et lobbyistes pour les dissuader d'agir, les dirigeants de compagnies d'électricité qui font monter les prix, et, de l'autre, des administrés massés dans les mairies qui secouent leurs représentants (10). La plupart ne s'étaient jamais mobilisés. Un peu comme les « gilets jaunes » en France en 2018-2019, ils se sentent trompés par les politiciens et découvrent la puissance de l'action collective. Le site DataCenterWatch.org dénombre 142 groupes militants dans 24 États. Au cours du seul premier trimestre 2026, 75 projets ont été bloqués ou retardés pour une valeur estimée à 130 milliards de dollars, contre 48 projets ajournés ou annulés pour 156 milliards de dollars au cours de l'année 2025. « Les élus de plus de dix États ont déposé cette année des projets de loi visant à suspendre la construction », rapportait début juin le Washington Post. Et « les habitants de Monterey Park, en Californie, ont approuvé la première interdiction permanente des centres de données, avec plus de 86 % des suffrages » (11).

L'humain d'abord, mais lequel ?

Alors qu'édiles locaux et parlementaires accueillaient avec des cris d'amour et d'exubérantes exonérations fiscales ces cathédrales numériques louangées par M. Trump, l'aversion qu'elles suscitent désormais constitue un enjeu des élections de mi-mandat. Pourtant, à l'exception de quelques figures de gauche (MM. Bernie Sanders et Ro Khanna, Mme Alexandria Ocasio-Cortez, partisans d'un moratoire dans la construction des data centers) ou républicaines (M. Ronald DeSantis, Mme Marjorie Taylor Greene), la contestation populaire ne trouve qu'un relais limité, y compris chez les démocrates. La pression des industriels, les campagnes de dénigrement financées par les lobbys et l'influence de certains syndicats favorables aux installations douchent les velléités oppositionnelles.

Toujours à l'affût d'un élixir qui revitaliserait un mouvement MAGA déboussolé par l'aventurisme militaire de M. Trump et sa dévotion pour les milliardaires de la tech, l'ancien stratège de la Maison Blanche Steve Bannon a, lui, publié en avril une lettre signée d'une soixantaine de personnalités conservatrices proches du président américain pour exhorter ce dernier à réglementer l'IA. « Nous savons que nous ne pouvons pas compter sur ces entreprises pour s'autoréguler », explique le document. La missive était conçue comme une rampe de lancement de « Humans First », déclinaison numérique d'« America First » : « Les mondialistes du numérique cherchent à détourner notre mouvement pour pousser Washington à faire passer les géants de l'IA avant le peuple américain. “Humans First” marque le début de la lutte pour reconquérir notre pays. » Pendant que les partis tergiversent, l'extrême droite tente sa chance…

Déjà, la bataille dépasse le cadre américain. L'IA et les data centers mobilisent au Chili, au Mexique, en Espagne. En France, où M. Emmanuel Macron abaisse le marchepied aux industriels du numérique, le foisonnement des centres de données à Marseille, Grenoble, en Seine-et-Marne, dans les Hauts-de-France, etc., attise le mécontentement des riverains et favorise l'éclosion de collectifs d'opposants. Si l'impopularité abyssale du président de la République ne joue pas en faveur de son IA chérie, la poursuite de la numérisation à marche forcée reste étrangement absente de la campagne électorale qui démarre. Après la propriété, le libre-échange, l'intégration européenne ou l'Alliance atlantique, cette question compte-t-elle désormais au nombre des sujets sur lesquels le vote n'a pas prise ? La peur de rater l'avenir, la mauvaise réputation de mouvements politiquement hétérogènes, l'attrait d'une feinte souveraineté faite d'infrastructures certes locales mais qui tournent sur des puces américaines Nvidia anesthésient le sens critique des meilleures volontés.

« L'humain d'abord » ou « Humans first », populisme populaire ou nationalisme réactionnaire, « gilets jaunes » ou Tea Party : le destin du soulèvement contre les machines pose l'une des grandes questions politiques de notre temps.

Voir en ligne : /2026/07/RIMBERT/69683

(1) Amrith Ramkumar, Katherine Blunt et Lindsay Ellis, « The American rebellion against AI Is gaining steam », The Wall Street Journal, New York, 18 mai 2026.

(2) Mike Allen, « AI hate wave is here », Axios, 17 mai 2026.

(3) Ben Casselman, « Forget about coders. The real A.I. threat is in the back office », The New York Times, 15 juin 2026.

(4) Lire Frédéric Lordon, « Marx va avoir raison (IA et lutte des classes) », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 2 mars 2026.

(5) Daron Acemoglu, « The simple macroeconomics of AI », (PDF), NBER working paper, mai 2024.

(6) Mariana Olaizola Rosenblat, « The governance gap Mythos exposed — And how to address it », Just Security, 29 avril 2026.

(7) Lire Evgeny Morozov, « Face à la Chine, l'Amérique a un plan », Le Monde diplomatique, juin 2026.

(8) Respectivement Dario Amodei, « Politicy on the AI exponential », Dario Amodei, juin 2026, et Axios, 13 mai 2026.

(9) Skyler Seets et Kaitlyn Radde, « Most new data centers in the U.S. are coming to rural areas », Pew Research Center, 13 avril 2026. D'autres sources dénombrent davantage d'installations.

(10) Andrew Cockburn, « The data-center divide. Why politicians are squandering the anti-AI backlash », Harper's, New York, juin 2026.

(11) Liz Goodwin et Riley Beggin, « Why most politicians are not calling for data center bans despite voter's anger », The Washington Post, 7 juin 2026.

  •  

« Sans les images ? »

JPEG - 89.4 kio
Tan Mu. — « Minneapolis », 2020
© Tan Mu - tanmustudio.com - Peres Projects, Berlin, Séoul, Milan

Un mur de Nanterre, le 29 juin dernier. Des lettres violettes inscrites à la bombe. « Sans vidéo Nahel serait une statistique pour la Place Beauvau. Fuck le 17 ». Deux jours auparavant, Nahel Merzouk, 17 ans, avait trouvé la mort au volant d'une voiture, après qu'un agent lui eut tiré en pleine poitrine, à bout portant. Des images tournées par une passante et diffusées sur les réseaux sociaux le jour même ont remis en cause la version policière reprise dans les premiers articles sur le drame. Le 27 juin à 8 h 22, le compte rendu du centre de commandement consignait : « Individu blessé par balle à la poitrine gauche. Le fonctionnaire de police s'est mis à l'avant pour le stopper. Le conducteur a essayé de repartir en fonçant sur le fonctionnaire. » Or la séquence filmée montre le motard ouvrant le feu depuis le côté d'un véhicule qui redémarre lentement.

Sans image, que se serait-il passé ? « S'il n'y avait pas eu la vidéo, s'est interrogée la jeune femme qui l'a postée, une collègue de son auteure, quelle aurait été la suite (1)  ? » Plusieurs médias ont comparé l'émotion suscitée par la mort de Nahel Merzouk à la relative indifférence dans laquelle, deux semaines plus tôt, Alhoussein Camara était décédé d'une balle dans le thorax à Saint-Yrieix-sur-Charente, dans la banlieue d'Angoulême. Lors d'un contrôle de police sur la route de son travail, ce jeune homme de 19 ans aurait refusé d'obtempérer et heurté les jambes d'un agent avec sa voiture. Un ami d'enfance témoignait, interdit : « Je sais tellement qu'il n'a pas pu blesser ce policier, mais comment le prouver sans vidéo (2)… »

Les images, en réalité, ne suffisent pas toujours. Du moins à obtenir justice. En 1991, Rodney King, un Afro-Américain de 25 ans, est passé à tabac par quatre policiers à Los Angeles. Avec une petite caméra portative, un riverain capte la scène. Son enregistrement et sa diffusion provoquent l'indignation. La vidéo devient dès lors un outil de preuve, un moyen de scandaliser et de mobiliser, mais aussi d'engager des poursuites judiciaires. L'affaire n'aurait sans doute jamais conduit à un procès sans cette captation, et sans son passage en boucle sur Cable News Network (CNN) : même s'ils ne permettront pas de faire condamner les responsables — les policiers sont acquittés un an plus tard —, ils cristallisent une colère qui conduira aux plus grandes émeutes qu'ait connues Los Angeles.

Dans les années 1960, des collectifs avaient déjà utilisé des caméras comme instrument de surveillance de la police (copwatching). Une coalition d'organisations noires les expérimenta dans le quartier de Watts à Los Angeles à la suite de nombreux meurtres policiers, suivie à Oakland par le Black Panther Party à partir de 1966. Act Up se dota aussi d'un groupe de vidéastes dans les années 1980, dont un des buts était de filmer les manifestations pour prévenir les violences policières. Catherine Gund Saalfield, l'une des fondatrices de Damned Interfering Video Activist Television (DIVA TV), expliquait alors : « Nous avons une banque d'images de flics pliant les poignets des gens jusqu'au point de rupture, de flics matraquant des manifestants sur le dos et les épaules (3). »

À la différence des tenants du cinéma d'intervention — les groupes Medvedkine, par exemple — ou de la télévision alternative, DIVA TV ne cherchait plus seulement à donner la parole aux sans-voix ou à faire exister des corps exclus de la visibilité. La caméra devait servir d'outil dans la lutte, les vidéos de preuve. Mais ce copwatching relevait encore de la pratique politique, de la longue histoire des expériences audiovisuelles militantes. Au cours de la période récente, dans les cas des homicides de George Floyd aux États-Unis ou de Cédric Chouviat en France en 2020, ce sont des voisins ou des passants qui ont filmé la scène ; des caméras de vidéosurveillance ont capté l'arrestation violente de Théo Luhaka à Aulnay-sous-Bois en 2017 ou les coups assenés au producteur de musique Michel Zecler (en 2020 également) ; et, aux États-Unis, où leur emploi est quasi systématique, certaines vidéos de violences proviennent des caméras corporelles de policiers.

Pour les activistes d'aujourd'hui, l'Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONVP) ou David Dufresne et sa plate-forme « Allô Place Beauvau », le partage apparaît plus déterminant que l'enregistrement. Et il faudra s'en remettre aux acteurs judiciaires et médiatiques, dont le rôle devient décisif. Or, du journal télévisé au procès, faire parler l'image implique une série de procédés tant techniques que rhétoriques. La parole de l'expert ou du témoin la décrit, la commente ou la met en contexte. À la télévision, les vidéos subissent des modifications matérielles. Des inserts graphiques dirigent le regard vers ce qui devrait être vu, quand le ralenti « peut amener les téléspectateurs à percevoir une action comme plus intentionnelle (4) », le ralentissement induisant le sentiment que l'auteur des faits a eu le temps de penser son action. Il en va de même lors des procès, où les captures d'écran, parfois imprimées et annotées, se substituent à la projection, comme, en France, dans l'affaire Gaye Camara en 2019 (5).

Reste que les effets sociaux des images inquiètent les autorités et agacent les forces de l'ordre. Face à la multiplication des entraves policières à la liberté de filmer, notamment lors des manifestations, le ministère de l'intérieur avait dû rappeler à ses troupes par la voie d'une circulaire datée du 23 décembre 2008 que « les policiers ne bénéficient pas de protection particulière en matière de droit à l'image (…). La liberté de l'information, qu'elle soit le fait de la presse ou d'un simple particulier, prime le droit au respect de l'image ou de la vie privée dès lors que cette liberté n'est pas dévoyée par une atteinte à la dignité de la personne ou au secret de l'enquête ou de l'instruction ».

Malgré cela, en septembre 2019, un jeune « gilet jaune » dijonnais a été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour avoir filmé et mis en ligne les images d'affrontements entre des manifestants et des gendarmes. Une décision rendue sur le fondement d'un article du code pénal introduit en 2007 pour sanctionner le happy slapping (ou « vidéo baffe », une agression captée puis diffusée sur les réseaux sociaux). La majorité de M. Emmanuel Macron a ensuite tenté d'entraver la circulation des vidéos de violences policières. Finalement écarté par le Conseil constitutionnel, l'article 24 de la proposition de loi relative à la sécurité globale visait à punir de cinq ans d'emprisonnement la diffusion d'images d'un agent portant « atteinte à son intégrité physique ou psychique ».

La loi promulguée en 2021 a quand même autorisé les policiers à exploiter en temps réel des caméras installées dans les halls d'immeuble ou l'extension de l'accès à la vidéosurveillance aux agents des polices municipales et de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF). Face à la multiplication des dispositifs d'enregistrement au sein de la population, il s'agit de construire des contre-feux. « Quand on est attaqué par l'image, il faut se défendre par l'image (6) », soutient M. David Le Bars, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN).

Cette volonté d'opposer œil pour œil les caméras-piétons et de vidéosurveillance à celles des citoyens comme celle d'empêcher la circulation de certaines images trahissent la foi des gouvernants dans leur capacité à sensibiliser ou à révéler la répression au plus grand nombre. Cette foi se double d'une croyance dans la puissance mimétique qui conduirait des individus généralement jeunes, peu diplômés, de classes populaires à s'égarer dans la violence pour reproduire ce qu'ils ont vu. À ce titre, le président de la République a souligné le 30 juin dernier, dans une allocution depuis la cellule interministérielle de crise, le « rôle considérable » de Snapchat et TikTok dans les soulèvements des quartiers populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk, et dénoncé la diffusion d'images des violences commises dans de très nombreuses villes françaises.

Face à la censure des médias audiovisuels, les plates-formes numériques ont permis au cours des années 2010 de diffuser assez librement des enregistrements. Mais ces entreprises, actrices majeures du capitalisme, n'ont pas vocation à soutenir les révoltes. À l'Assemblée nationale le 10 juillet, la responsable des affaires publiques de Snapchat en France a assuré que son entreprise avait « travaillé conjointement avec le ministère de l'intérieur et les différentes autorités afin d'endiguer le plus rapidement possible les différents dérapages qu'on a pu percevoir sur le terrain ». Avant de se féliciter du résultat de cette collaboration en constatant que « l'ensemble des stories qui étaient publiées » aux derniers soirs du soulèvement provenaient d'utilisateurs « qui se plaignaient justement des émeutes et des conséquences des émeutes ».

Le matin du même jour, le commissaire européen au marché intérieur avait averti de la fin de la fête. Déplorant que les réseaux sociaux n'aient pas préalablement censuré tout message susceptible d'accentuer les émeutes, M. Thierry Breton a prévenu : « Tout cela ne sera plus possible à partir du 25 août », en vertu d'un nouveau règlement sur les services numériques. « Lorsqu'il y aura des contenus haineux, des contenus qui appellent par exemple à la révolte, qui appellent également à tuer ou à brûler des voitures, [les plates-formes] auront l'obligation dans l'instant de les effacer. Si elles ne le font pas, elles seront immédiatement sanctionnées », voire temporairement interdites. Le temps de la désillusion pour les militants qui, depuis le « printemps arabe », associaient réseaux sociaux et liberté ? « Sans les images la révolution n'aurait pas eu lieu », nous disait un Tunisien en 2011… Sans les images ou sans les moyens pour les diffuser ?


(3) Catherine Saalfield, « On the make : Activist video collectives » (PDF), dans Martha Gever, John Greyson et Pratibha Parmar (sous la dir. de), Queer Looks. Perspectives on Lesbian and Gay Film and Video, Routledge, Londres et New York, 1993.

(4) Cf. Zachary Burns, Eugene Caruso et Benjamin Converse, « Slow motion increases perceived intent », Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 113, Washington, DC, 2016.

(5) Cf. Nicolas Chapuis, « Les tirs de légitime défense par les policiers, une zone grise pour les enquêteurs », Le Monde, 24 octobre 2019.

(6) Cité par Chloé Pilorget-Rezzouk, « Les caméras-piétons, une fausse bonne idée ? », Libération, Paris, 15 juillet 2020.

  •  

Dire « tu » à une machine

« Les gens qui construisent l'intelligence artificielle croient sincèrement qu'elle pourrait tous nous tuer d'ici à la fin de la décennie », a admis en septembre dernier un salarié démissionnaire d'Anthropic, l'une des entreprises les plus à la pointe du secteur. Alerte ou alarmisme ? Quoi qu'il en soit, les robots conversationnels ont déjà profondément modifié notre rapport aux machines et aux autres humains.

JPEG - 214.3 kio
Romain Zeder. – « Narcisse », 2022
© Romain Zeder

En 1966, dix ans après la conférence de Dartmouth, qui marque le coup d'envoi du programme de recherche technoscientifique consacré à l'« intelligence artificielle » (IA), le premier robot conversationnel voit le jour aux États-Unis, entre les murs du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ce programme, développé par Joseph Weizenbaum, alors professeur d'informatique au MIT, permet de simuler des interactions linguistiques (1). Le principe est simple : un utilisateur tape une phrase à l'aide d'une machine à écrire connectée à un ordinateur, le logiciel analyse la phrase, génère une réponse adaptée en fonction de son script et envoie la réponse sous forme de texte. Son créateur le nomme Eliza, du nom d'un des personnages de la pièce de théâtre Pygmalion (2), Eliza Doolittle, une fleuriste qui apprend un langage aristocratique afin de se faire passer pour une duchesse. Le programme simule non pas une aristocrate, mais un psychothérapeute dans une parodie d'échange avec le patient. Il se contente de reformuler les affirmations de l'utilisateur, la plupart du temps sous forme de question, afin de le faire parler davantage, sans jamais fournir de réponse détaillée.

Ce choix s'explique par des raisons techniques : le programme n'a pas accès à un stock d'informations dans lequel il pourrait puiser pour produire ses réponses, il procède par identification des mots-clés dans les phrases émises et applique des règles. Par exemple, s'il reconnaît des mots comme « père » ou « mère » dans les requêtes écrites par l'utilisateur, le logiciel génère une réponse du type « Parlez-moi de votre famille ». À défaut, Eliza répond avec une phrase générale, du type « Je comprends », « Très bien », « Poursuivez ».

Il s'agit donc d'un dispositif assez basique. Pourtant, les effets psychiques s'avèrent stupéfiants. Weizenbaum lui-même s'étonne de la vitesse et de l'intensité avec lesquelles les utilisateurs l'anthropomorphisent et l'investissent émotionnellement : « Je ne m'étais pas rendu compte que de si courtes interactions avec un programme informatique relativement simple pouvaient induire des pensées délirantes chez des personnes plutôt normales », écrira-t-il dix ans plus tard, revenant ainsi de manière critique sur cette expérimentation technologique (3). Weizenbaum cite le cas de sa secrétaire, qui lui demande de sortir de la pièce lorsqu'elle expérimente le programme, comme s'il s'agissait d'une personne humaine à laquelle elle s'apprêtait à confier ses plus intimes secrets. L'informaticien s'étonne ainsi des « attributions extrêmement exagérées » auxquelles « même un public bien éduqué est capable de procéder (…) à l'égard de technologies qu'il ne comprend pas ». Selon Weizenbaum, notre tendance collective à accorder à l'ordinateur des intentions ou des émotions tient en grande partie à notre incapacité à comprendre le fonctionnement interne de ces programmes informatiques. En détaillant le mécanisme d'Eliza, l'informaticien tente donc de dépouiller l'ensemble de son « aura magique », dans le but de démystifier ces nouvelles technologies.

Soixante ans plus tard, ces efforts n'ont manifestement pas porté leurs fruits. Si l'expression « effet Eliza » désigne désormais la tendance à assimiler le fonctionnement d'un ordinateur à un comportement humain ou à attribuer à un système informatique une intériorité psychique (des intentions, des émotions, de la compréhension…), les réflexions critiques de l'informaticien semblent avoir été largement oubliées. Depuis le lancement du robot conversationnel ChatGPT en 2022, on ne compte plus les individus parmi ses millions d'usagers s'adressant à ce type de dispositifs numériques à la deuxième personne du singulier. Tout se passe comme s'ils dialoguaient avec un humain capable de comprendre les demandes qui lui sont adressées et comme si l'expérimentation de laboratoire du chercheur informaticien était désormais menée à une échelle de masse par une poignée d'entreprises privées.

Dès lors, l'anthropomorphisation relève du quotidien. L'« effet Eliza » alimente un nouveau marché, et les délires identifiés à l'époque par Weizenbaum prennent une dimension collective et planétaire — y compris à travers notre langue usuelle, qui mobilise les termes anthropomorphiques d'« intelligence artificielle », d'« assistant virtuel » ou encore d'« agent conversationnel ». Contrairement à Eliza, dont le programme simple avait été clairement explicité par son concepteur dans un article scientifique, les produits logiciels actuels s'appuient sur des algorithmes qui demeurent la plupart du temps inconnus des usagers et dont les spécificités ne sont pas toujours divulguées. En somme, ces robots conversationnels se révèlent aussi faciles à utiliser que difficiles à comprendre. Or, comme l'avait anticipé Weizenbaum et comme le confirme une récente étude (4), moins nous comprenons, plus nous anthropomorphisons, et plus nous avons tendance à solliciter ces dispositifs à la place de personnes humaines — par exemple, pour la demande de conseils ou le soutien émotionnel. L'étude montre que les sentiments d'émerveillement ou de magie suscités par ces programmes incitent à des usages anthropomorphiques, eux-mêmes susceptibles d'engendrer des formes de dépendance affective. Sans surprise, les personnes qui comprennent mieux le fonctionnement de ces dispositifs ont moins tendance à se confier, et utilisent davantage les algorithmes pour des tâches spécifiques et limitées (analyse de résultats, synthèse documentaire, etc.).

Il n'est guère étonnant que les entreprises qui conçoivent ces services numériques développent toutes sortes de spécifications susceptibles d'aviver notre tendance à l'anthropomorphisation pour nous rendre dépendants. Pareille stratégie s'observait déjà sur les réseaux sociaux commerciaux à travers des fonctionnalités comme le défilement infini ou les recommandations personnalisées, destinées à maximiser l'engagement des usagers en les incitant à rester connectés et en les enfermant dans des bulles adaptées. Cette économie de l'attention revêt désormais la forme d'une économie de l'attachement qui exploite nos affects et nos émotions en jouant sur nos inclinations psychiques (5). La plupart des dispositifs gratuitement disponibles pour le grand public utilisent ainsi la première personne du singulier (le pronom « je »), relancent les usagers avec de nouvelles questions et les flattent ou les confortent dans leurs opinions — pour ne citer que quelques-unes des techniques mobilisées (6). Loin de démystifier nos rapports aux machines algorithmiques, tel que le préconisait Weizenbaum, le modèle exploite notre besoin de reconnaissance et nous incite à entretenir des relations personnalisées avec ces services numériques.

Ces projections anthropomorphiques sont évidemment décuplées dans le cas des applications fournissant des « compagnons » virtuels expressément conçus pour simuler des conversations émotionnelles ou amicales avec les usagers, comme celles proposées par les entreprises Replika ou Character.AI. Certains en viennent ainsi à tomber amoureux de leur chatbot, alors que les plus désespérés leur demandent des conseils pour se suicider. Plusieurs plaintes déposées aux États-Unis concernent des utilisateurs ayant mis fin à leurs jours après des échanges avec des robots, lesquels auraient encouragé leurs idées noires. À en croire un rapport du Center for Countering Digital Hate (7), ces cas pourraient illustrer un problème plus structurel lié à la fréquence des instructions nocives générées par ces systèmes : conseils pour se mutiler, listes de médicaments pour une surdose, lettres d'adieu rédigées.

Au-delà de ces dangers pour la santé des jeunes usagers, il semble légitime de s'interroger sur les effets à long terme des interactions quotidiennes avec des automates numériques. Comment affecteront-ils nos vies psychiques ? Comment conserver des savoirs sociaux fondamentaux comme l'écoute, l'empathie, la patience, ou encore la capacité à débattre et à argumenter, une fois acquise l'habitude d'adresser des demandes impératives à des robots conversationnels disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, toujours de notre côté, toujours prêts à nous flatter ? Car, tant que nous disposons des ressources matérielles pour les faire fonctionner, les systèmes algorithmiques ne seront jamais fatigués, jamais malades, jamais dans le besoin d'une quelconque attention.

« Capitalisme de la solitude »

Ces robots fournissent donc des simulacres d'altérité qui suppriment les risques de l'exposition à autrui et la surprise que toute rencontre implique. L'individu qui s'entretient avec son chatbot ne rencontre personne, si ce n'est un reflet algorithmique de lui-même, généré sur la base des calculs probabilistes effectués sur ses données personnelles. Illusionné par ce reflet qui semble lui parler à la deuxième personne du singulier, il le prend alors pour un autre, confondant sa propre image avec une altérité, exactement comme Narcisse dans le mythe, qui finit par tomber amoureux de son reflet, à l'image des individus s'éprenant de leur double numérique.

À travers les chatbots ne se nouent ni une relation sociale avec un autre ni une relation réflexive avec soi-même, mais un rapport à soi confondu avec un rapport à l'autre, qui pourrait nous pousser à régresser dans un état de confusion caractérisé par l'indistinction du moi et de l'autre, du moi et du monde, des pulsions et de la réalité. Loin de constituer des alter ego, ces simulacres numériques dénient toute possibilité de séparation, donc de relation. L'économie de l'attachement menace ainsi la possibilité même de se relier, les liens sociaux étant peu à peu supplantés par une dépendance affective à des services numériques contrôlés par des entreprises privées, auxquels des publicités ciblées sont désormais intégrées (8). Alors que l'isolement est désormais reconnu comme un problème de santé publique (9), ce « capitalisme de la solitude (10) » pourrait bien engendrer une prolétarisation sociale généralisée.

Face à une telle situation, les intuitions de Weizenbaum méritent sans doute d'être remises au goût du jour. Plusieurs propositions politiques vont dans ce sens. Par exemple, l'idée de désanthropomorphiser les chatbots, en évitant la première personne du singulier, les relances ou les flatteries (11). Une telle décision semblerait conforme aux règlements européens comme le Digital Services Act, dont l'article 25 interdit les interfaces trompeuses (dark patterns), ou comme l'AI Act, dont l'article 5 proscrit les systèmes d'IA qui déploient des techniques subliminales ou manipulatrices. On pourrait aussi envisager un changement de modèle plus profond, valorisant les technologies contributives qui soutiennent les relations d'entraide ou de solidarité, le partage des savoirs entre pairs ou la constitution de groupes capacitants (12). Ces technologies existent, mais leur généralisation nécessite un soutien politique, de nouveaux droits collectifs et de nouveaux modèles économiques. Le destin numérique de nos liens affectifs en dépend.

Voir en ligne : /2026/10/ALOMBERT/70097

(1) Joseph Weizenbaum, « Eliza — a computer program for the study of natural language communication between man and machine », Communications of the Association for Computing Machinery, vol. 9, n° 1, New York, 1966.

(2) Le célèbre film My Fair Lady (1964), de George Cukor, adapté de la comédie musicale du même nom (1956), est directement inspiré de cette pièce de George Bernard Shaw écrite en 1912.

(3) Joseph Weizenbaum, Computer Power and Human Reason. From Judgement to Calculation, W. H. Freeman, San Francisco, 1976.

(4) Gil Appel, Chiara Longoni et Stephanie M. Tully, « Lower Artificial Intelligence literacy predicts greater AI receptivity », Journal of Marketing, vol. 89, n° 5, Chicago, 13 janvier 2025.

(5) Mark Esposito et Aurélie Jean, « GenAI : d'une économie de l'attention à une économie de l'attachement », Harvard Business Review, Brighton (États-Unis), 2025.

(6) Esben Kran et al., « DarkBench : Benchmarking dark patterns in large language models », arXiv, 13 mars 2025.

(7) « Fake friend. How ChatGPT betrays vulnerable teens by encouraging dangerous behavior », Center for Countering Digital Hate, 6 août 2025.

(8) Cf. le site d'OpenAI : « Faire de la publicité dans ChatGPT ».

(9) Organisation mondiale de la santé, « De la solitude aux liens sociaux : ouvrir la voie vers des sociétés plus saines », 30 juin 2025.

(10) Paul Klotz, « Le capitalisme de la solitude. Lutter contre le nouveau fonds de commerce de la tech », Fondation Jean-Jaurès, 26 août 2026.

(11) Sur ce point, cf. Anne Alombert et Jean-Lou Fourquet, « Au lieu d'anthropomorphiser l'IA, humanisons nos réseaux numériques ! », Usbek & Rika, 26 novembre 2025, ainsi que la proposition de l'élue suisse Isabelle Chappuis sur son site

(12) Lire Evgeny Morozov, « La gauche et l'intelligence artificielle », Le Monde diplomatique, août 2026, et Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia, Paris, 2025.

  •  
❌