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Une jeunesse qui ne se tient plus sage

Au mouvement social actuel, le gouvernement oppose une répression policière et judiciaire particulièrement sévère. La confrontation dans la rue se double d'une bataille symbolique, faite d'images, de slogans et de récits, qui n'est pas moins rude.

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #6 » (Lanceur), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

« Est-ce que vous condamnez la violence ? » L'injonction pèse sur tout lycéen, étudiant, responsable syndical ou politique invité dans les médias pour commenter les mobilisations actuelles. Le gouvernement n'est pas en reste. Dès les premiers jours, le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray évoque « une bascule » des blocages des lycées vers des « violences urbaines » (Le Monde, 2 octobre 2026), quand son homologue de l'intérieur Laurent Nuñez annonce n'avoir donné « aucune consigne de retenue » (TF1, 2 octobre 2026). Une répression policière inédite s'est abattue sur les protestataires : des milliers de personnes, majoritairement des mineurs, ont été interpellées et placées en garde à vue. Plusieurs manifestants ont été mutilés par des grenades lacrymogènes ou assourdissantes, ainsi que par des tirs de lanceur de balles de défense (LBD). Les syndicats policiers tentent de justifier ces violences en invoquant des centaines de policiers et gendarmes qui auraient été blessés depuis le début du mouvement. Les voix de présidents de région s'élèvent pour dénoncer le coût des destructions, et le gouvernement a enclenché la procédure accélérée pour faire adopter un projet de loi, dite « casseur-payeur », visant à engager la responsabilité civile d'un participant à un rassemblement « dès lors qu'il a connaissance que la dispersion a été ordonnée en raison des violences ou dégradations en cours ».

Cette place centrale accordée à la violence ne fait pas consensus. Mme Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, fait remarquer avec humour sur le plateau de BFM TV : « Je sais que ça fait un beau fond, les flammes, là. Apparemment, c'est très esthétique parce que vous avez gardé ce fond-là à peu près toute la journée, qui nous fait croire qu'on est en guerre civile. Mais ce n'est pas ça qui se passe » (3 octobre 2026). Dans les cortèges, des pancartes, comme « Brûler des poubelles ne dérange que les ordures » ou « Quand les jeunes montrent leur avenir, les imbéciles regardent la poubelle qui brûle », viennent aussi contredire ce récit dominant.

Il suffit en effet de participer aux mobilisations ou de les observer pour se rendre compte qu'elles revêtent un tout autre visage. Elles sont déterminées, festives et inventives. Des déguisements de dinosaures, de requins, de super-héros, de personnages de mangas, de jeux vidéo ou de Pokémon émaillent les manifestations. Les battles d'aura, les danses et les chants rythment les blocages. Des milliers de pancartes de carton rivalisent de créativité, d'humour et d'irrévérence (« Macron, toi, tu manquais pas de prof de français », « Recyclez vos déchets, n'en faites pas des ministres »). Partout, des visages souriants, une joie communicative.

Le sens d'un événement est inséparable des controverses dont il fait l'objet pour en imposer la définition légitime. Et l'insistance sur la violence est une façon de détourner l'attention des raisons de la colère. Le procédé est ancien. En 1986, Louis Pauwels, alors directeur du Figaro Magazine, accusait la jeunesse soulevée contre le projet de loi Devaquet d'être atteinte d'un « sida mental » (Figaro Magazine, 6 décembre 1986), et Robert Pandraud, alors ministre délégué chargé de la sécurité, déclarait au sujet de Malik Oussekine, mort sous les coups des voltigeurs motocyclistes de la police : « Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais d'aller faire le con dans les manifestations. » La thèse de la manipulation a également la vie dure. Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur, ne voyait pas dans les manifestations une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche », comme le cabinet de l'actuel premier ministre, M. Sébastien Lecornu (France Info, 1er octobre 2026), mais celle de « professionnels de la déstabilisation, gauchistes et anarchistes de tout poil et de toutes nationalités » (Le Monde, 9 décembre 1986).

Toutefois, quelque chose a changé dans l'ampleur de la répression. La comparaison avec le mouvement contre le contrat première embauche (CPE) de 2006 en donne la mesure : 4 544 personnes avaient été interpellées entre le 7 mars et le 18 avril 2006, soit une moyenne de 106 interpellations quotidiennes (1). En 2026, les 6 547 interpellations recensées entre le 28 septembre et le 6 octobre représentent une moyenne de 727 par jour, près de sept fois plus. « Le but de la manœuvre était d'effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde », reconnaît un commissaire de police cité par Le Canard enchaîné (14 octobre 2026). L'écart est plus spectaculaire encore pour les gardes à vue. Leur nombre a été multiplié par neuf, passant de 46 par jour en 2006 à 418 en 2026 (chiffres au 13 octobre 2026). Le seul week-end des 17 et 18 octobre a, lui, donné lieu à près de 2700 gardes à vue, davantage que pendant les deux mois du mouvement contre le CPE. Les défèrements devant la justice connaissent une progression comparable. La garde à vue est ainsi largement détournée de sa fonction judiciaire pour intimider, dissuader ou entraver les protestataires, et les parquets usent de leurs prérogatives propres (avertissements pénaux probatoires, réparations pénales, interdictions de paraître, etc.) pour sanctionner des faits qu'ils auraient bien du mal à faire condamner par un juge.

Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact »

En 2006, au milieu de la tourmente du CPE, M. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, confiait aux responsables des forces de l'ordre : « Je sais qu'il est extrêmement difficile de faire le tri au sein d'une foule entre ceux qui manifestent pacifiquement et ceux qui veulent créer du désordre. Mais nous ne pouvons accepter que certains cherchent à instaurer le règne de la terreur. Face à l'évolution de la situation, je vous demande de mettre en place des dispositifs particulièrement adaptés à l'interpellation des fauteurs de troubles (2). » La « terreur » invoquée concerne en réalité les vitrines, les poubelles et le mobilier urbain, dont le maintien de l'ordre traditionnel s'accoutumait très bien de la dégradation, au nom d'une doctrine du « désordre acceptable » qui cherchait avant tout à éviter les blessés (3). Mais les images d'incendies et de destructions relayées avidement par les médias contrarient les postures de fermeté sécuritaire que M. Sarkozy et ses successeurs aiment présenter à leurs électeurs.

Les forces spécialisées comme les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) et les compagnies républicaines de sécurité (CRS) perdent ainsi leur position dominante, au profit d'unités issues des polices urbaines — compagnies d'intervention, brigades anticriminalité (BAC), BRAV-M à Paris —, dont la logique d'action diffère. Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact », de « percuter » afin d'interpeller le moindre « fauteur de troubles » au cœur même des cortèges. Cela élève considérablement le degré de violence en leur sein et enclenche des cycles d'escalade. Les charges sont brutales et provoquent une incompréhension et une colère qui se retournent facilement contre les fonctionnaires. Agissant en petits groupes, ils sont parfois pris à partie et recourent volontiers aux grenades de désencerclement et aux LBD pour se dégager, au prix de blessures parfois sérieuses chez les manifestants. « Une poubelle brûlée = un lycéen mutilé », résument des pancartes.

Cette stratégie est d'autant plus funeste que ces policiers sont coutumiers de la lutte contre la petite criminalité, les trafics ou les désordres urbains. Ils ne voient donc pas dans les lycéens et les étudiants des citoyens exerçant un légitime droit démocratique, mais des délinquants potentiels qu'on peut humilier, brimer et brutaliser. Les doctrines de maintien de l'ordre et celle de la lutte contre les « violences urbaines » en sont venues à se confondre en pratique, et ce n'est pas un hasard si les ministres de l'éducation nationale, de l'intérieur ou de la justice utilisent désormais cette expression à propos des mobilisations actuelles.

Par suite, la police occupe une place plus centrale que par le passé dans l'imaginaire de la contestation. « Je fais des cauchemars de Macron et de la police », affichent des manifestantes. Les cortèges chantent à pleins poumons les slogans « Tout le monde déteste la police » ou « ACAB » (pour « All cops are bastards », « Tous les flics sont des salauds »), quand les pancartes « La police nous protège, ça crève les yeux », « Liberté, égalité, LBD » ou « Système ACABlant » fleurissent dans les rassemblements.

La surexposition de cet antagonisme tend toutefois à gommer la violence structurelle qui a déclenché les mobilisations. À la différence d'expériences antérieures, lycéens et étudiants ne protestent pas pour le retrait d'une réforme en particulier, mais expriment une critique sociale plus générale. Ils dénoncent les situations parfois indignes dans lesquelles se déroulent les apprentissages, mais aussi les réformes qui en détournent l'attention. « 38 °C/38 élèves, mais le problème, c'est le téléphone », taclent des panonceaux. Plus profondément encore, le mouvement révèle aussi une contradiction entre un élargissement social de l'accès aux études (à peine un tiers d'une génération obtenait le baccalauréat en 1986, contre près de 80 % aujourd'hui) et les possibilités réelles de les poursuivre. Alors que les budgets de l'enseignement supérieur accompagnaient ce mouvement (ses effectifs ont quasi triplé, passant d'environ 1,1 million d'étudiants au milieu des années 1980 à plus de 3 millions aujourd'hui), un renversement s'opère à partir du milieu des années 2010. Les financements récurrents des universités publiques stagnent, limitant ainsi les capacités d'accueil. Et Parcoursup, mis en place en 2018, incarne le mécanisme qui filtre l'accès aux formations, pénalisant ceux dont les familles sont les moins armées pour cette compétition d'un nouveau type (lire « Les raisons du soulèvement »). « Jeunesse formidable, avenir fort minable », s'inquiètent les protestataires.

Ces mobilisations ont déjà contraint le gouvernement à « engager des chantiers » sur le remplacement des enseignants, l'état des bâtiments, l'organisation du temps scolaire ou Parcoursup. Des promesses qui, en l'absence de financements suffisants, n'engagent pas à grand-chose. « Pas besoin de plan cul, le gouvernement nous baise déjà », reprenait une manifestante, à l'évidence sceptique.

Quelles que soient les suites du mouvement, il est clair qu'il représente un moment fort de politisation pour une « Gen Z » que l'on décrivait comme lobotomisée par les réseaux sociaux. « Je leur parle de prise de conscience, ils me parlent de crise d'adolescence », pouvait-on lire dans les cortèges. Ceux-ci disent « Non au R-Haine » et chantent « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes »). Les militants de La France insoumise, du collectif révolutionnaire Le Poing levé ou de la « Jeunesse communiste » distribuent tracts, journaux et autocollants.

Mais la mobilisation emprunte aussi des formes moins balisées, semblant prendre acte de l'indifférence — ou du mépris — des élites politiques envers les contestations sociales et les revendications écologistes exprimées dans la rue. La force du nombre ne suffit plus à infléchir les décisions. Les canaux institutionnalisés de négociation (comme les syndicats) sont ignorés, délaissés au profit de la communication ou de dispositifs de « consultation » en trompe-l'œil (lire « “Civic tech”, l'art de laisser causer »). En réaction, lycéens et étudiants réinventent des formes modernes de carnaval.

« La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas »

Des anthropologues comme James C. Scott ont insisté sur l'importance de ce rituel de résistance dans des contextes où les rapports de domination semblent difficilement ébranlables. L'énergie, la joie et l'anonymat de la foule qui se rassemble dans l'espace public renversent pour un temps l'ordre social. Celle-ci exprime collectivement le « ressentiment accumulé contre les riches et les puissants » et met « l'injustice sociale en accusation » (4). Les déguisements, les masques moquent les dominants ou exaltent les protecteurs des faibles (Spider-Man par exemple). Les figures d'autorité sont dégradées. On brûle leurs effigies, on raille leur sérieux, leur importance en les ramenant à leur condition bassement corporelle (5). On parle d'eux de manière crue, obscène et scatologique. Des pancartes comme « Nuñez, grosse cuve à pisse » dépouillent leurs cibles de toute dignité officielle. Festif et mordant, le carnaval n'en reste pas moins agressif. Des slogans, tels « La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas » ou « Macron, on a guillotiné le roi pour moins que ça », convoquent la mémoire violente de la Révolution française. Les appels à prendre les « lieux de pouvoir », à l'instar de l'Élysée ou Matignon, l'actualisent. Au risque de sévères affrontements avec les forces de l'ordre et de lourds dégâts, comme on a pu le voir lors de la manifestation du 17 octobre.

Mais l'irrévérence et l'émeute ne s'opposent pas autant qu'aimeraient le faire croire ceux qui séparent les « bons manifestants » des « semeurs de chaos ». Elles constituent deux faces de la contestation d'un ordre institutionnel qui tend à fonctionner chaque jour plus visiblement au service des dominants. Comme l'a montré l'historien Edward P. Thompson, les violences populaires naissent le plus souvent du sentiment que les gouvernants ont trahi les obligations qui fondaient leur légitimité (6). La bataille que mène la jeunesse mobilisée dépasse largement ses conditions d'études. Elle porte sur la définition même de l'intérêt général, dont l'État est censé être le garant. Le démantèlement continu de ses fonctions de protection et l'essor corrélatif de celles de coercition nourrissent la défiance à son égard (7). Le renoncement aux idéaux de justice sociale sur lesquels reposait son autorité retourne ainsi la colère contre les élites politiques et administratives qui conduisent ces transformations et s'en font gloire. La pancarte « Les vrais casseurs sont en costard-matraque », brandie par une manifestante, montre qu'il n'y a plus d'ambiguïté sur l'origine du saccage.

Voir en ligne : /2026/11/BONELLI/70181

(1) Selon le ministère de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, qui répondait à la question écrite n° 96093 du député Jean-Claude Abrioux, Journal officiel de l'Assemblée nationale, Paris, 15 août 2006.

(2) « Rencontre avec les services de police et de gendarmerie », ministère de l'intérieur, 24 mars 2006.

(3) Lire « Brutalisation de l'ordre manifestant », Le Monde diplomatique, mai 2023.

(4) James C. Scott, La Domination et les Arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Amsterdam, Paris, 2009 (1re éd. : 1990).

(5) Lire Pierre Rimbert, « Eloge du rire sardonique », Le Monde diplomatique, août 2010.

(6) Edward P. Thompson, « “Rough Music” : le charivari anglais », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 27e année, n° 2, Paris, mars-avril 1972.

(7) Lire Alexis Spire, « Pourquoi il faut réenchanter l'État », Le Monde diplomatique, octobre 2026.

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Brutalisation de l'ordre manifestant

À partir du début du XXe siècle, la république a cherché à mieux encadrer les protestations populaires dans la rue en privilégiant l'évitement. Depuis les années 2000, l'approche est plus punitive. La priorité est donnée à l'arrestation des « fauteurs de troubles ». Une évolution qui favorise les violences et pose la question du respect du droit de manifester.

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Mathieu Clément. – « CRS », 2021
© Mathieu Clément

À la tribune du Palais-Bourbon, un député dénonce les violences qu'ont subies quelques jours plus tôt des protestataires, dans une petite ville du nord de la France. La journée a débuté par un regroupement devant une usine. Vers 9 heures, « les gendarmes, sur ordre du lieutenant et sans provocation, ont chargé. Un homme a été blessé, un enfant a eu l'oreille à moitié coupée. La colère de la foule a commencé là et s'est manifestée en effet par des pierres lancées ». Après un moment d'apaisement, la situation se tend à nouveau : « Vers 3 heures [de l'après-midi], de nouvelles bousculades ont lieu et le nombre des manifestants grossit. » Puis la violence se déchaîne : « Les gendarmes frappent de tous côtés. Des femmes, des enfants et des vieillards sont renversés. L'exaspération monte. Un grand nombre de citoyens ripostent aux gendarmes avec des pierres. » Soudain, c'est le drame : « Un grand désordre règne et c'est à ce moment que, sans qu'on sache qui en a donné l'ordre, sans sommation préalable, un terrible feu de peloton a été tiré dans cette masse de monde. (…) La place était couverte de blessés et de morts. » Interpellé, le ministre de l'intérieur répond avec véhémence : « Nous avons donné des ordres pour assurer la tranquillité publique ; nous les avons donnés avec netteté, fermeté et prudence. » Il livre ensuite son propre récit : « La gendarmerie locale a pu distinguer dans la foule toute la clientèle ordinaire des contrebandiers et des gens sans aveu qu'on peut évaluer à cinq ou six cents, parmi lesquels plus d'un quart d'étrangers. Toute la journée la force publique et l'armée ont eu à subir les injures, provocations et agressions de plus en plus violentes de la foule, et ce n'est qu'à la dernière extrémité et sous l'impression du danger qu'il n'était plus en leur pouvoir de conjurer autrement qu'elles ont dû recourir à la force des armes. »

Il conclut : « Je ne sais si les agents, lassés par les provocations de la foule, se sont laissé entraîner à quelques violences ; mais ce que je sais bien c'est que des hommes dont on n'a pas encore parlé ont été blessés et mis en danger de mort en accomplissant leur devoir. (…) Je tiens à envoyer mes remerciements à tous ces braves gens. » Cette dernière tirade déclenche la colère d'un député, qui le traite à deux reprises d'« assassin », et se voit exclu temporairement de l'Hémicycle.

Revendication de la « modération, [de la] fermeté et [de la] prudence » de l'État, controverse sur la responsabilité de l'escalade violente (manifestants ou gendarmes), rôle des « perturbateurs » (étrangers notamment), soutien inconditionnel aux forces de l'ordre : la scène fait écho aux polémiques qui entourent ces dernières semaines la répression des mouvements contre la réforme des retraites ou contre les mégabassines, comme à Sainte-Soline le 25 mars dernier. Pourtant, le député, bien que socialiste, n'appartient pas à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) et le ministre n'est pas M. Gérald Darmanin. Il s'agit respectivement d'Ernest Roche et de Jean Antoine Ernest Constans, qui s'affrontent à la Chambre le 4 mai 1891, trois jours après le massacre de Fourmies, qui a fait neuf morts (dont deux enfants) et trente-cinq blessés par balle parmi les ouvriers réclamant la journée de huit heures et le repos du 1er-Mai (1).

« Citoyens temporairement égarés »

Une telle similarité des échanges étonne car, depuis la fin du XIXe siècle, le maintien de l'ordre a beaucoup évolué. Il ne relève plus de l'armée, alors chargée de ce que l'on appelait les « émotions populaires ». Dès que la police locale ou la gendarmerie étaient en difficulté, on la faisait intervenir, comme le 145e régiment d'infanterie à Fourmies. Des Trois Glorieuses de 1830 à la « semaine sanglante » de 1871 en passant par les journées de juin 1848, l'écrasement des crises sociales ou de régime provoque des milliers de morts et des dizaines de milliers de blessés. Mais cette répression brutale ne constituait guère un problème politique, ni même moral. Pour les élites d'alors, le peuple est par nature différent. Il constitue une masse dépourvue de volonté individuelle, prête à suivre aveuglément quelques meneurs dans l'émeute (2). Anne Robert Jacques Turgot, contrôleur général des finances de Louis XVI, livre un condensé de cet imaginaire social dans sa lettre aux élus des états de Bourgogne du 18 avril 1775. À la suite des pillages et de la destruction d'un moulin par des paysans en colère contre le prix du grain, il écrit : « Il faut avant tout en imposer à la populace et être le plus fort », puis « arrêter les chefs de l'émeute, qu'on peut aisément connaître et découvrir », l'impunité étant considérée comme « un grand encouragement pour les émeutes à venir ».

À la fin du XIXe siècle, cette philosophie n'est plus guère soutenable. La domination politique restait le monopole de la noblesse sous l'Ancien Régime ; elle était réservée aux plus fortunés sous la monarchie censitaire ; l'instauration du suffrage universel masculin en 1848 admet le peuple en politique. Les formes les plus coutumières et personnelles d'autorité se dévaluent avec l'apparition des clubs, des comités électoraux, des ligues (comme celle de l'enseignement), des sociétés de secours mutuel, puis des partis. Ces structures organisent les citoyens et constituent le creuset de discours, de programmes et d'idéologies qui mettent particulièrement l'accent sur la question sociale et la condition des travailleurs (3). La mobilisation politique n'est pas pour rien dans l'avènement de la IIIe République et la consolidation des républicains, à partir de 1877. Même si cela va prendre des années, il devient délicat pour le nouveau régime de garantir d'un côté des libertés d'expression (avec par exemple les lois sur la presse de 1881), mais aussi celles de se réunir et de se syndiquer, tout en faisant tirer par la troupe sur ceux qui les exercent. D'autant que l'armée n'est pas toujours fiable. Lors de la révolte des vignerons de 1907 (qui fait sept morts à Narbonne), le 17e régiment d'infanterie se mutine et fraternise avec les manifestants, mettant en difficulté le gouvernement de Georges Clemenceau.

Le début du XXe siècle est donc marqué par plusieurs projets de loi visant à mettre en place une force spécialisée dans la gestion des protestations, distincte de l'armée. Après de multiples hésitations, celle-ci voit finalement le jour le 22 juillet 1921, avec la création de 111 « pelotons mobiles de gendarmerie ». Rebaptisée « garde républicaine mobile » en 1926, cette force comptait 21 000 hommes en 1939 et avait le quasi-monopole du maintien de l'ordre sur le territoire français, à l'exception de Paris. Elle développe une doctrine, un entraînement et des savoir-faire originaux (4). Il s'agit de ne plus traiter les protestataires comme des ennemis ou des adversaires mais comme des « individus temporairement suggestionnés », pour reprendre la terminologie des années 1930, ou des « citoyens temporairement égarés », pour utiliser celle des années 1970. Ceci suppose d'éviter les contacts directs avec ces derniers, dont l'expérience montre qu'ils dégénèrent toujours en affrontements. On leur préfère des techniques de canalisation, de contention et de dispersion des foules, qui impliquent notamment de laisser toujours une porte de sortie. La discipline collective, le barrage des corps, la crosse du fusil et la matraque constituent dans un premier temps les seuls outils disponibles. Ils sont complétés après la seconde guerre mondiale par des technologies permettant de tenir les manifestants à distance, comme le gaz lacrymogène — inenvisageable auparavant en France en raison du souvenir des tranchées —, les grenades offensives et les lances à incendie. En 1944, la police se dote à son tour d'unités spécifiques, les compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui comptent près de 13 000 hommes en 1947 et reproduisent l'organisation, la doctrine et l'équipement de la gendarmerie mobile.

Les deux forces s'engagent dans les rugueux conflits sociaux de la période (comme les grèves des mineurs de 1947-1948), au prix d'un grand nombre de blessés de part et d'autre. Mais on remarque une diminution significative des décès parmi les protestataires, notamment en province. Paris reste une exception, le préfet disposant de ses propres unités, prises parmi les effectifs de la police municipale (5). Elles ne disposent ni de l'entraînement ni du savoir-faire de leurs collègues et n'hésitent pas à déchaîner leur brutalité et à « régler leurs comptes » avec les Algériens (sept victimes lors de la manifestation du 14 juillet 1953 et plusieurs dizaines le 17 octobre 1961 (6)) ou les communistes (dix morts au métro Charonne à Paris, le 8 février 1962).

La crise de mai-juin 1968, par sa virulence et son ampleur, met à rude épreuve le ministère de l'intérieur. Contrairement au discours officiel, cinq morts sont à déplorer (trois étudiants à Paris, à Flins et dans le Calvados, et deux ouvriers à Sochaux) mais, surtout, les forces de l'ordre sont apparues dépassées en nombre et en équipement. En conséquence, vingt mille policiers sont recrutés entre 1968 et 1974, et CRS comme gendarmes mobiles reçoivent de nouvelles protections corporelles (casques, visières, jambières, boucliers, masques à gaz) et du matériel offensif et défensif, comme les fourgons-pompe, les véhicules blindés à roues de la gendarmerie (VBRG) et des grenades plus diversifiées. En avril 1969 ouvre également à Saint-Astier, en Dordogne, le Centre de perfectionnement de la gendarmerie mobile (CPGM), destiné à la formation continue des personnels. En 1977, une véritable ville — Cigaville — avec des bâtiments, des rues et des places y est construite, permettant de s'entraîner à toutes les situations du maintien de l'ordre, y compris les plus dures (barricades, cocktails Molotov). Les CRS en profitent aussi, avant de se doter de leurs propres centres. Ces entraînements visent à inculquer aux personnels une discipline collective et une maîtrise d'eux-mêmes permettant de gérer la peur et le stress inhérents à leurs missions.

Une nouvelle actualisation significative de l'équipement s'opère à la suite de la manifestation des marins-pêcheurs de Rennes du 4 février 1994, considérée par les professionnels comme l'une des plus violentes de la période contemporaine (usage de fusées de détresse et de harpons, blessures « de guerre » chez des policiers et gendarmes, incendie du parlement de Bretagne). Des grilles sont apposées sur les véhicules, et surtout apparaissent les tenues de « Robocop », comme les nomment les intéressés : uniformes ignifugés, manchettes, coudières, épaulières et casque en Kevlar, protège-nuque, etc. (7).

La « violence contenue » revendiquée par les forces de l'ordre laisse dans son sillage un vaste cortège de blessés et de mutilés. Mais les victimes mortelles sont rares après 1968, au point que l'on se souvient encore des noms de Malik Oussekine, tué par des voltigeurs motocyclistes lors du mouvement étudiant contre la loi Devaquet, en décembre 1986, ou de Rémi Fraisse, qui décède des suites de la déflagration d'une grenade à Sivens, en octobre 2014 (8). Les responsables policiers en sont même venus à vanter un « modèle français » de maintien de l'ordre. Ils regardent avec circonspection les difficultés des polices étrangères pour faire face au mouvement altermondialiste (comme à Seattle en 1999, à Göteborg et à Gênes en 2001) et restent à l'écart des réflexions qui se mènent au niveau européen.

Pourtant, quelque chose change graduellement à partir de la fin des années 1990. Les principaux responsables gouvernementaux considèrent que la conflictualité sociale a diminué et voient dans les compagnies de CRS et les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) un réservoir de personnels pouvant être aisément redéployés dans la lutte contre l'« insécurité », dont ils ont fait une priorité. Amorcé sous le gouvernement de M. Lionel Jospin (1997-2002), ce mouvement s'accélère par la suite. Le programme d'action annexé à la loi d'orientation et de programmation pour la sécurité intérieure du 29 août 2002 indique ainsi : « Les forces mobiles ont été créées dans un contexte historique particulier marqué par des périodes d'émeutes et de troubles collectifs. La démocratie apaisée que notre pays connaît depuis de nombreuses années permet aujourd'hui un changement radical de la doctrine d'emploi des forces mobiles. Cette politique systématique rompant avec la priorité de l'ordre public permet de mettre les trente mille hommes qui constituent aujourd'hui les forces mobiles au service de la sécurité quotidienne. »

Le nombre de policiers et de gendarmes disponibles pour le maintien de l'ordre diminue. Ils ne sont plus que 25 786 en 2015, soit une baisse de presque 15 % par rapport à 2002, alors même que leurs missions se sont diversifiées. La saturation qui en découle pour ces unités s'est traduite par la montée en puissance des compagnies d'intervention (CDI). Existant localement sous des formats divers, elles sont composées de policiers de sécurité publique qui remplissent surtout des missions de sécurisation dans la lutte contre les « violences urbaines » et les trafics de stupéfiants. Reconnaissables à leurs casques barrés de deux bandes bleu roi (qui les distinguent des jaunes des CRS), elles sont devenues depuis la fin des années 2000 un élément central du maintien de l'ordre. Outre le renfort numérique qu'elles apportent, elles sont plus autonomes dans leur commandement et leur action que les CRS et les EGM, considérés comme trop statiques. Elles apparaissent également mieux ajustées que ces derniers à la judiciarisation du maintien de l'ordre.

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Mathieu Clément. – « Foule à Paris », 2021
© Mathieu Clément

L'arrestation ne faisait partie qu'à la marge de la gestion des manifestations (par exemple après leur dissolution). Le général Bertrand Cavallier, ancien responsable du CPGM, explique que la doctrine traditionnelle consiste d'abord à « absorber une violence qui est généralement une violence passagère. C'est le concept de désordre acceptable. Quel est l'effet final recherché ? Va-t-on s'intéresser à quelques dégradations ou va-t-on comprendre qu'après cette montée de fièvre il y a un retour à la normale et que l'on va pouvoir discuter et essayer de répondre aux attentes des manifestants, même si ces manifestants ont été violents (9) ? ». À partir du début des années 2000, le tournant punitif des gouvernements qui se succèdent se fait sentir sur ce terrain également. Il s'agit d'en finir avec l'« impunité » et donc d'identifier et d'arrêter des fauteurs de troubles. Les CRS et les gendarmes vidéastes font leur apparition, et plus récemment les « produits marquants codés », laissant des traces sur la peau et les vêtements. Des techniques qui permettent d'intervenir a posteriori. Les procureurs n'hésitent plus à autoriser les arrestations préventives et à organiser leurs services pour agir dans l'urgence. Surtout, on assiste à une actualisation tactique qui sépare les manifestants conformes de ceux qui se livrent à des actes illégaux (les « casseurs »), qu'il faut maintenant aller chercher au cœur même des cortèges. Cette distinction se retrouve clairement dans le schéma national du maintien de l'ordre adopté en 2021. Il formule deux objectifs « distincts ou complémentaires » de la gestion de la manifestation, « la dispersion sans délai des groupes hostiles et des interpellations rapides et ciblées facilitées par la mise en œuvre de dispositifs tactiques permettant d'aller au contact des individus identifiés ». Bien que les EGM et les CRS disposent d'unités capables d'assurer ces tâches, elles sont en pratique assumées par les CDI et surtout par les brigades anticriminalité (BAC) et les controversées brigades de répression de l'action violente motorisées (BRAV-M), créées en 2019.

Malgré tous les efforts rhétoriques pour expliquer la complémentarité de ces tactiques, elles sont partiellement contradictoires. « Impacter » ou « percuter » des « groupes hostiles » a souvent pour effet de stopper les cortèges et de porter la violence en leur sein. Les charges comme les gaz lacrymogènes ne sont pas sélectifs. Ils touchent d'abord les moins aguerris, provoquent l'incompréhension et attisent la colère. De plus, le risque physique d'intervenir dans une foule, en petit nombre de surcroît, augmente la probabilité d'user de la force. De multiples vidéos postées sur les réseaux sociaux attestent le désordre causé par l'intervention de ces polices urbaines, quand elles ne montrent pas les conflits qui éclatent avec les gendarmes mobiles ou les CRS, dont elles désorganisent les dispositifs. Facilement mises en difficulté, elles ont également plus volontiers recours aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense (comme le LBD 40).

Apparue au milieu des années 1990 (sous le nom commercial de Flash-Ball), cette arme « à létalité réduite » était destinée à l'origine à des unités spécialisées dans la neutralisation des forcenés ou des preneurs d'otages. Elle s'est graduellement diffusée au sein des BAC et des CDI puis s'est généralisée après l'embrasement des banlieues françaises en 2005. Ce sont d'abord ces policiers qui en systématisent l'usage dans les manifestations. Lors de la crise des « gilets jaunes », sur les 13 460 tirs de LBD recensés entre le 17 novembre 2018 et le 5 février 2019, 85 % étaient imputables aux polices urbaines, contre 15 % aux CRS. Sur la même période, la gendarmerie rapportait un millier de tirs (10). Si la controverse sur les ravages qu'elles ont provoqués a fait diminuer l'usage de ces armes, il ne s'en est pas moins banalisé. Le rapport annuel de l'inspection générale de la police nationale (IGPN) relève ainsi 6 684 tirs en 2021, contre 1 514 en 2012, soit quatre fois plus en neuf ans.

Enfin, le rôle dévolu aux polices urbaines dans les manifestations modifie les représentations des manifestants. Portés par leur socialisation professionnelle à se penser comme des « chasseurs », leurs agents ne sont guère enclins à considérer ces derniers comme des « citoyens momentanément égarés ». Ils les voient plutôt comme des délinquants (ou comme leurs complices) et n'hésitent pas à les traiter comme tels : humiliations et brimades diverses, arrestations musclées, etc.

Tous ces facteurs concourent à expliquer la « brutalisation du maintien de l'ordre (11) » repérable depuis le milieu des années 2010, dont le mouvement des « gilets jaunes » a pour l'heure constitué l'acmé. Toutefois, celle-ci reste inintelligible si on ne la relie pas à la délégitimation de la manifestation comme mode d'action politique.

La force intimide, la justice neutralise

Le maintien de l'ordre ne se limite pas à un face-à-face entre policiers et protestataires. Il s'agit d'une relation à trois qui implique également les gouvernants. Tout au long du XXe siècle s'est graduellement développé un ordre manifestant. Celui-ci implique une adaptation des forces de l'ordre, mais aussi des citoyens, lesquels abandonnent progressivement le registre de l'émeute pour des répertoires plus codifiés comme la manifestation. La mise en place de cortèges, de banderoles, de revendications, de mots et de services d'ordre procède de cet apprentissage protestataire (12). Toutefois, il n'est possible que parce qu'il permet la négociation politique, c'est-à-dire qu'il est reconnu comme une expression démocratique du dissensus. Le commissaire Jean-Marc Berlioz, directeur adjoint de la sécurité publique à la préfecture de police de Paris, observait en 1997 : « Désormais tout citoyen est appelé un jour à devenir manifestant, et je partage l'analyse qui veut que la manifestation soit un correctif à l'élection (13). »

Une telle formule semble désormais heurter les représentations des élites gouvernantes, qui n'ont pas la même expérience de l'action collective que leurs aînées. L'élection, même fragile, dont ils tirent leur position est perçue comme la seule source de légitimité et pratiquement comme un chèque en blanc. Le refus du dialogue avec les centrales syndicales (pourtant représentatives, elles aussi) et les groupes mobilisés (comme les personnels soignants) tout comme l'utilisation jusqu'à la dernière extrémité des outils légaux pour museler le Parlement (« 49-3 », limitation du temps des débats, sanctions disciplinaires) attestent une conception verticale du pouvoir qui fait peu cas de la contestation.

Dans les discours, les expressions comme « foules », « meutes » ou « hordes » réactivent une vision de la populace ignare et brutale que n'aurait pas reniée Turgot. On applique d'ailleurs une politique semblable dans ses principes : exhiber la force pour intimider et utiliser la justice pour neutraliser, même temporairement. Charges intempestives, usage abusif des gaz, des LBD ou des « nasses », zones interdites, gardes à vue préventives, amendes, fichages policiers et déferrements en masse se combinent ainsi pour rendre les manifestations plus inhospitalières, incertaines et insécurisantes.

Or la brutalisation du maintien de l'ordre et celle du jeu politique sont les deux faces d'un même processus. Le refus de la négociation et le déni de l'expression manifestante provoquent une colère qui augmente le niveau de violence. La focalisation des médias sur la moindre poubelle brûlée ou sur la dégradation de mobilier urbain renforce cette dynamique. Dans les luttes « pour l'imposition du sens de l'événement (14) », le choix de rapporter les actes les plus spectaculaires plutôt que les revendications exprimées — souvent avec beaucoup d'inventivité — confortent les premiers. Ils trouvent en effet un écho inversement proportionnel à leur poids dans la mobilisation. En retour, ils provoquent un durcissement de l'action policière et facilitent la disqualification de mouvements pourtant massifs, réduits aux menées de ceux que les ministres de l'intérieur nomment commodément les « black blocs », les « anarcho-autonomes » ou l'« ultragauche ».

On perçoit les bénéfices politiques immédiats de cette dislocation de l'ordre manifestant. Ses effets demeurent plus douteux à moyen terme. Elle produit d'abord une adaptation des protestataires. Ils apprennent à mieux se protéger (équipements contre les gaz, apparition des street medics, etc.), à rendre visibles les violences policières (en les filmant) et adoptent des stratégies favorisant la confrontation, la mobilité et l'imprévisibilité plutôt que l'expression de mots d'ordre. Ces évolutions pourraient ensuite déboucher sur un retour à des modes d'action plus radicaux, comme l'émeute, le sabotage, l'incendie, le blocage ou l'occupation.

Des élites ignorantes

Mais, surtout, le gouvernement d'un pays suppose un consentement minimal de ceux sur lesquels il s'exerce, c'est-à-dire des contreparties. Juste après le drame de Fourmies, le député Alexandre Millerand — qui deviendra plusieurs fois ministre, puis président de la République (1920-1924) — interpelle le ministre Constans : « Si la République a été fondée, si elle existe, si elle a été maintenue à travers toutes les crises, vous ne le devez, vous le savez bien d'ailleurs, qu'à ces millions de travailleurs de l'usine, des champs, de la mine qui attendent aujourd'hui de la République les réformes sociales qu'elle leur doit. » Son discours résonne étrangement avec celui de M. Gérard Mardiné, alors secrétaire général de la Confédération française de l'encadrement — Confédération générale des cadres (CFE-CGC), qui s'adressait le 15 février 2023 à la commission des affaires sociales du Sénat : « Votre politique, vous la menez pour qui ? Pour les salariés français ou pour les fonds de pension anglo-saxons ? »

Tous deux nous rappellent que l'instauration et la consolidation d'un État démocratique en France sont inséparables des protections qu'il a dû apporter à la condition salariale, c'est-à-dire des compromis trouvés entre le travail et le capital (15). Le déséquilibre manifeste qui s'est instauré en faveur des plus privilégiés — et que l'on n'essaie même plus de dissimuler — sape ce contrat social implicite. Les élites politiques qui en sont responsables démontent ainsi pierre à pierre une construction dont elles sont les héritières ignorantes. La démocratie représentative ne fonctionne pas comme un dialogue courtois et feutré entre les actionnaires d'un conseil d'administration ou les membres des comités directeurs d'institutions financières internationales. Elle vit et s'exprime aussi par les éclats de mobilisations collectives qui actualisent périodiquement les rapports de forces entre représentants et représentés. En rappelant publiquement l'intérêt du plus grand nombre, elles contribuent à la légitimité de la délégation politique, bien mieux que les consignes de politique pénale, les circulaires sur la composition des grenades lacrymogènes ou les doctrines d'emploi des LBD.

Voir en ligne : /2023/05/BONELLI/65761

(1) Ces citations sont extraites du Journal officiel de la République française du 5 mai 1891, https://gallica.bnf.fr

(2) Déborah Cohen, La Nature du peuple. Les formes de l'imaginaire social (XVIIIe – XXIe siècles), Champ Vallon, Ceyzérieu, 2010.

(3) Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Seuil, Paris, 1991.

(4) Patrick Bruneteaux, Maintenir l'ordre. Les transformations de la violence d'État en régime démocratique, Presses de Sciences Po, Paris, 1996.

(5) La police parisienne n'est intégrée dans la police nationale qu'en 1966.

(6) Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens (1944-1962), Nouveau Monde, Paris, 2011.

(7) David Dufresne, Maintien de l'ordre. Enquête, Hachette, Paris, 2007.

(8) Il faut y ajouter Vital Michalon, victime d'une grenade lors des mobilisations contre l'installation d'une centrale nucléaire à Creys-Malville, en juillet 1977, et Zineb Redouane, tuée par un tir de lacrymogène dans son appartement en décembre 2018 à Marseille.

(9) « Maintien de l'ordre : du terrain au politique », conférence du 16 octobre 2020, vidéo disponible sur YouTube.

(11) Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020.

(12) Charles Tilly, La France conteste. De 1600 à nos jours, Fayard, Paris, 1986.

(13) « Table ronde : à propos des matériels de maintien de l'ordre », Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 27, Paris, 1997.

(14) Patrick Champagne, Faire l'opinion, Éditions de Minuit, Paris, 1990.

(15) Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Gallimard, Paris, 1999.

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