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Le maintien de l'ordre à l'épreuve des spectacles sportifs

Avec celle des transports, la question de la sécurité donne des sueurs froides aux organisateurs de grands événements. Le gouvernement a-t-il tiré toutes les leçons de la finale de la Ligue des champions de football en juin 2022 ? Un retour sur ce fiasco permet d'éclairer les dysfonctionnements majeurs de l'organisation et d'une approche anachronique.

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André Wendland. – « Squareball » (Ballon carré), 2022
© André Wendland - Galerie Droste, Berlin, Paris

La finale de la plus prestigieuse compétition interclubs de football, organisée par l'Union des associations européennes de football (UEFA) opposant Le Liverpool Football Club (LFC) au Real Madrid, le 28 mai 2022 à Saint-Denis, a offert à des centaines de millions de téléspectateurs l'image d'un chaos ainsi que du fiasco de l'organisation et de l'ordre public « à la française ». Seuls le sang-froid et les capacités d'adaptation des supporters liverpuldiens ont permis d'éviter un drame d'ampleur. Des milliers d'entre eux ont risqué l'écrasement du fait des défaillances des autorités. Ils furent ensuite pris en étau entre des agresseurs tentant de les dépouiller et une police dépassée recourant à la force de manière intempestive et sans discernement.

La première cause du désordre est liée à l'acheminement d'une partie des spectateurs vers le Stade de France : les itinéraires fléchés, les dispositifs de fouille et de contrôle des billets n'étaient pas dimensionnés pour une absorption efficace des flux humains. Dès lors, la densité de la foule accumulée a fait craindre le pire. Le match a débuté avec 36 minutes de retard, plusieurs milliers de personnes détentrices de billets n'ont pu assister à la première mi-temps et des centaines d'autres n'ont rien vu de la rencontre. L'après-match fut à nouveau le théâtre de nombreux vols à l'arraché. Plusieurs milliers de supporters relatent la désorganisation, le manque d'informations, la colère et la peur générées. Cette soirée mondialement télévisée a donné l'image d'un hôte mal préparé, soumis à une délinquance massive, et de forces de l'ordre débordées répondant par une violence disproportionnée et exercée contre… les spectateurs.

Comment en est-on arrivé là, alors que la France dispose d'une solide expérience d'organisation de grands événements sportifs, en particulier à Saint-Denis ? Certes, la finale, initialement programmée à Saint-Pétersbourg, a été relocalisée tardivement en France, du fait de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Cette décision fortement soutenue par le président de la République n'a laissé que trois mois aux organisateurs, au lieu des dix-huit généralement consacrés à la planification d'une telle rencontre. Une grève partielle sur l'une des lignes de RER a bousculé l'organisation. Mais les problèmes d'insécurité autour du stade sont identifiés de longue date, tout comme les difficultés récurrentes d'accès à l'enceinte.

L'origine des décisions n'ayant pas permis d'enrayer cet enchaînement critique semble en réalité procéder de trois tendances. Tout d'abord, la prégnance d'une conception « confrontationnelle » et démonstrative du maintien de l'ordre apparaît en décalage avec les besoins de dialogue des spectateurs venant de l'étranger assister à un événement festif. Ensuite, un déséquilibre en termes de relations de pouvoir s'est instauré entre parties prenantes ; en particulier, la centralité de la préfecture de police de Paris (PP) a empêché de définir collectivement un dispositif de sécurité adéquat. Enfin, les réticences à s'inspirer des diverses expertises disponibles ont contribué à plusieurs approximations.

En France, la sécurisation des grands événements sportifs est essentiellement appréhendée sous l'angle du maintien de l'ordre — une priorité renforcée par la menace terroriste. Lors des rencontres de football en particulier, la discipline demandée aux spectateurs prend le pas sur l'accueil et le service aux personnes. Le décalage est notable par rapport aux dispositifs déployés dans d'autres pays européens et aux engagements pris dans ce même Stade de France, où la France avait organisé en 2016 la signature de la Convention du Conseil de l'Europe sur une approche intégrée de la sécurité, de la sûreté et des services lors des matches de football et autres manifestations sportives. Paris avait ratifié l'année suivante ce traité incitant à faire des supporters des partenaires pour organiser des « événements sûrs et conviviaux (1) ».

Les pouvoirs publics redoutaient des violences liées à la présence de hooligans, témoignant d'une vision anachronique des supporters de Liverpool : ceux d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux des années 1980 qui s'illustrèrent notamment durant le drame du Heysel (Bruxelles, 1985). La tactique de maintien de l'ordre choisie a conduit les autorités françaises à négliger la sécurité publique qu'auraient pu incarner les policiers en civil, habilités à interpeller et prévenir la délinquance visant les spectateurs. Peu mobiles, rapatriés derrière les grilles du stade afin d'empêcher les intrusions, les effectifs déployés n'ont pour leur part guère été en mesure d'enrayer les agressions.

Par ailleurs, le commandement de la PP avait pour objectif central de préserver la capitale d'éventuels débordements. Sur les 29 unités de force mobile mobilisées le 28 mai, composées chacune de 80 CRS, gendarmes mobiles ou membres de compagnies d'intervention de la PP, 9 étaient présentes aux environs du stade, 6 autour de la « fan zone » du cours de Vincennes (destinée aux supporters de Liverpool présents à Paris sans billet) et 4 sur des sites sensibles comme les Champs-Élysées. Ce déploiement a amoindri les capacités de réaction lorsque des désordres se sont produits à Saint-Denis. L'autonomie de la PP génère de surcroît une concurrence interservices avec la police nationale (2). Des enjeux de pouvoir ont altéré la pertinence du dispositif, puisque la PP a confié l'essentiel de la surveillance des secteurs sensibles à Paris aux CRS et aux gendarmes mobiles, renforçant la marge de manœuvre de ses unités propres au Stade de France. Or ces dernières n'ont ni expérience dans la gestion des supporters ni compétence en matière de gestion des foules. Du reste, l'usage disproportionné de gaz lacrymogènes relevait des membres des compagnies d'intervention de la PP.

Les effectifs de la PP sont connus pour exercer des formes dures de contrôle social (3). Leur recours débridé à la violence a choqué les supporters britanniques habitués à des interactions pacifiées avec les forces de l'ordre. Le niveau d'agressivité de la police est modulé par son commandement, lequel, dans le cas d'espèce, assume une approche dure du maintien de l'ordre : c'est la doctrine revendiquée par M. Didier Lallement, préfet de police de Paris (qui a dû quitter son poste peu après ces événements), M. Alexis Marsan, représentant le préfet au poste de commandement opérationnel du Stade de France, et M. Paul-Antoine Tomi, responsable de la mise en œuvre opérationnelle du dispositif de sécurité.

Les connaissances disponibles sur ces types de publics et leur encadrement émanant d'associations, d'universitaires, d'acteurs territoriaux, de journalistes ou encore de services spécialisés au sein de la police ont peu été prises en considération. La police britannique a par exemple transmis au renseignement français un portrait rassurant des supporters de Liverpool, soulignant leur comportement exemplaire en déplacement, leur respect des consignes policières, ainsi que la présence très peu probable de hooligans en région parisienne. Une note de la division nationale de lutte contre le hooliganisme synthétise ces éléments. Transmise le 25 mai à la PP, elle n'a pas été relayée aux autres parties prenantes ni fait l'objet d'échanges lors des réunions ultérieures.

L'association Football Supporters Europe (FSE) explique que les services de l'État n'étaient pas présents lors de l'habituelle visite préparatoire du site à laquelle elle participait. « Nous n'avons donc pu que constater une accumulation d'erreurs, sans pouvoir influer sur le déroulement des événements », témoigne son directeur général. Depuis 2019, cette association ne dispose plus de canal de communication avec la PP et le ministère de l'intérieur. En tout état de cause, la centralisation du pouvoir a soustrait plusieurs décisions clés au discernement collectif — comme le cadrage décalé du maintien de l'ordre et le choix d'un itinéraire d'acheminement inadapté, car bien trop étroit.

À mesure qu'approchait la finale, la PP a été de moins en moins encline à coopérer, comme en atteste l'enquête indépendante de l'UEFA : « il n'existait aucun mécanisme permettant d'infléchir les opérations de police, ou de faire remonter le problème par une partie prenante autre que la police (4). » La Fédération française de football (FFF) a ainsi subi un passage en force de la PP. Chargée d'orienter les supporters des stations de transport en commun vers le stade, elle avait mis en place un fléchage destiné à limiter les effets de la grève sur la ligne du RER B. L'objectif était d'éviter l'engorgement de l'accès au stade le plus direct à la sortie du RER D, où s'est concentré l'essentiel des difficultés de transit. Le 23 mai, la PP a ordonné le démontage de cette signalétique de délestage, estimant qu'elle perturbait ses habitudes de travail. Cette décision, qui constitue une des causes de l'échec, n'a pas été évoquée lors des réunions de coordination.

L'UEFA a admis que la délégation de ses prérogatives sécuritaires à la FFF et aux services de police a été excessive, s'apparentant à une forme de dessaisissement de sa responsabilité. À une autre échelle, au sein du poste de commandement opérationnel du stade, alors que les signes d'une dégradation rapide de la situation étaient sans ambiguïté, les responsables de l'UEFA n'ont pas osé faire état de la nécessité d'infléchir le dispositif, doutant que le commandant de police suive leurs conseils.

À la suite des auditions menées par le Sénat, l'une des recommandations invite à réaffirmer le rôle de coordination de la délégation interministérielle aux grands événements sportifs (Diges) (5). Cela trahit la difficulté de cette dernière à s'émanciper de la tutelle de la PP, en dépit d'une expertise reconnue.

Dès la mi-temps de la rencontre, le ministre de l'intérieur a attribué les problèmes survenus à la présence de 30 000 à 40 000 supporters de Liverpool sans billet ou munis de faux, alors que l'intensité de la fraude était assez habituelle pour ce type de match (moins de 2 500 faux billets auraient circulé). Cette stigmatisation a généré des réactions indignées au Royaume-Uni. Ces déclarations prématurées comme le verrouillage de la communication gouvernementale ou la disparition des images de vidéosurveillance ont empêché la mise en œuvre d'un retour d'expérience transparent, car cela aurait conduit les acteurs impliqués à contredire la posture du ministre. L'occasion de progresser en matière de sécurité (avec en ligne de mire les Jeux olympiques) n'a ainsi pas pu être complètement saisie.

Le gouvernement entend répondre par une accélération technologique et le biais de la vidéosurveillance et des algorithmes de reconnaissance faciale stimulée par des opportunités de marché (6). À supposer qu'elle puisse apporter une plus-value sécuritaire, la mise en œuvre de tels dispositifs nécessitera des phases de test et une appropriation qui ne seront guère effectives en quelques mois. Elle soulève aussi des questions éthiques et de respect de la vie privée pourtant promptement balayées par le Sénat et l'Assemblée nationale.

Voir en ligne : /2024/05/LESTRELIN/66873

(3) Anne Wuilleumier (sous la dir. de), « Désescalade de la violence et gestion des foules protestataires. Quelle(s) articulation(s) en France et en Europe aujourd'hui ? », Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), Défenseur des droits, juillet 2021.

(4) « Independent Review 2022 UEFA Champions League Final » (PDF), février 2023.

(5) François-Noël Buffet et Laurent Lafon, « Rapport d'information sur les incidents survenus au Stade de France le 28 mai 2022 », n° 776, Sénat, 13 juillet 2022.

(6) Lire Thomas Jusquiame, « Des villes verrouillées au nom de la sécurité », Le Monde diplomatique, janvier 2024.

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Bagdad suffoque

Asphyxiée par une pollution-record et paralysée par un gouvernement inactif, la capitale irakienne suffoque. Entre un air irrespirable, des infrastructures obsolètes et l'absence d'investissements, les 10 millions d'habitants de la mégapole luttent chaque jour pour respirer.

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Bagdad, janvier 2025
yaz00ne alani — @yazoone

Il est 21 h 30 à l'hôpital public de Zafaraniyah, dans le sud-est de la capitale irakienne. On est loin des complexes modernes, des grandes enseignes et de la luminosité du centre-ville, situé à seulement une vingtaine de minutes en voiture. Pour ce quartier de plusieurs centaines de milliers de personnes, trois jeunes médecins, deux infirmières et trois pharmaciens sont chargés de tenir l'hôpital durant la nuit. Ils peuvent traiter jusqu'à cinq cents patients par jour. Au sein des urgences masculines, une salle exiguë, huit lits alignés, serrés les uns contre les autres. En face, M. Ali Z., 62 ans est placé sous assistance respiratoire. « Il a de plus en plus de mal à respirer, chuchote son fils. Il vient presque tous les mois, surtout l'été. Ici nous pouvons avoir de la Ventoline, et de l'oxygène, ça le calme. Mais, pour que sa situation s'améliore, il faut acheter des médicaments à la pharmacie, et cela coûte cher ».

Dans la rue ou à travers la vitre, il suffit de lever les yeux pour voir l'épais voile jaunâtre qui obscurcit l'horizon. Tôt le matin, une concentration de particules noires se dresse. On sent le soufre. M. Othman Kareem, 26 ans, fait partie de cette génération qui souhaite prendre la question environnementale à bras-le-corps. Il a cofondé le think tank Iraq Climate Change Center, participe à conseiller le gouvernement ainsi que le programme des Nations unies pour le développement (PNUD). « Il y a quelques semaines, un nuage noir est resté au-dessus de la ville durant quatre jours entiers. J'ai eu la chance de pouvoir partir à Erbil à ce moment, par crainte pour ma santé, mais ce n'est pas possible pour tout le monde », avoue l'ingénieur et expert en politique environnementale.

« Ce nuage était une concentration de ce que l'on respire quotidiennement à Bagdad. Un mélange de dioxyde de carbone et de soufre. Un cocktail qui provient de deux sources principales : le trafic routier et l'entreprise de raffinage située au sud de la ville », poursuit-il. Zafaraniyah se trouve à 6 kilomètres à l'est de Daoura, l'un des plus anciens complexes de raffinage du pays. La raffinerie date des années 1950 et produit 50 000 barils par jour. Elle est ancrée dans une zone qui n'a fait qu'accueillir toujours plus d'habitants en raison de l'exode rural des dernières années, provoqué par la sécheresse, la pollution des sols et les guerres.

« Les enfants sont souvent atteints d'asthme. Le taux de cancer des personnes de plus de 50 ans que l'on rencontre est impressionnant. Cela est dû à la pollution atmosphérique, mais également aux armes chimiques utilisées durant les différentes guerres qu'a connues le pays », précise M. Mountadhar Saad, médecin généraliste passé par l'hôpital public de Zafaraniyah. M. Z. est donc un cas symptomatique de sa génération, lui qui travaille dans le centre-ville de la capitale. Il est exposé aux pires substances toxiques, a connu la guerre contre l'Iran de 1980 à 1988, l'invasion puis l'occupation du Koweït d'août 1990 à février 1991, l'invasion anglo-américaine de mars 2003 qui fit tomber le régime de Saddam Hussein, et la lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI). Autant d'événements qui ont déstabilisé le pays, et retardé le développement structurel d'une ville qui n'a cessé de s'étendre du fait de l'exode rural. Comme tant d'autres Irakiens, M. Z. est la victime d'une histoire tourmentée, qui, entre autres conséquences, a paralysé la réflexion sur la question environnementale.

Les facteurs de détérioration de la qualité de l'air en Irak sont nombreux — en premier lieu, la sécheresse. La pluie se raréfie et, à chaque début d'été, les tempêtes de sable en provenance de l'ouest frappent de plein fouet la capitale. La ville est ainsi enveloppée par un nuage de sable, qui s'introduit dans les maisons, altère les voies respiratoires et provoque l'engorgement des hôpitaux. « Lors des tempêtes de sable, tous les indicateurs de qualité de l'air explosent les seuils recommandés par l'Organisation mondiale pour la santé », explique M. Saad. Durant le mois de décembre, censé être plus clément, la société suisse IQAir indique un taux de PM2.5 (des microparticules capables de pénétrer profondément dans les poumons et le système sanguin), 17 fois supérieur au seuil annuel recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). À Paris, l'indicateur est 1,5 fois au-dessus. Lors des tempêtes de sable, on dépasse de 200 % les recommandations internationales.

Dans le même temps, l'Irak fait désormais partie des cinq pays les plus vulnérables face au changement climatique. En 2023, le ministère de l'environnement a reconnu que les ressources en eau avaient diminué de moitié, par rapport à 2020, une situation qui n'est pas sans rappeler celle de l'Iran voisin (1). Les raisons en sont principalement la baisse des précipitation, une gestion des ressources hydriques inefficaces et des barrages présents en amont du Tigre et de l'Euphrate, en Turquie, en Syrie et en Iran. Selon la conjoncture géopolitique et les tensions régionales, ces trois pays peuvent agir sur le débit de ces fleuves et ainsi exercer des pressions sur l'Irak.

Le gouvernement irakien est aussi responsable de cette situation. La dépendance structurelle aux ressources fossiles empêche une réflexion stratégique sur la question environnementale. « Le pétrole et le gaz coûtent moins cher à l'exploitation que d'investir massivement dans un projet à long terme », fait remarquer, exaspéré, M. Kareem. Mais cette prépondérance des hydrocarbures n'empêche pas les pénuries d'énergie, et, chaque nuit, Bagdad, cherche le sommeil dans le ronflement continu des générateurs.

Durant la journée, la ville est soumise à des coupures d'électricité récurrentes obligeant les commerces à utiliser des générateurs géants. Malgré la pollution atmosphérique, auditive, olfactive de ces installations qui encombrent l'espace urbain, le gouvernement ne bouge pas. Une négligence politique patente. « Nous avons présenté des chiffres qui auraient donné le tournis à tous les gouvernements du monde. La situation est alarmante, mais tout ce qui intéresse les dirigeants actuels, ce sont les élections », déplore Adel Bakawan, président du Centre français de recherche sur l'Irak (CFRI).

À l'image du Caire, Damas ou Mumbai (Bombay), la circulation routière est l'une des plaies environnementales majeures de la capitale. « C'est la ville qui ne dort jamais », dit Laith B., chauffeur de taxi. À toute heure du jour et de la nuit, les rues sont engorgées. Le vendredi, jour de repos, la ville reprend son souffle ; le reste de la semaine, ce sont des embouteillages à perte de vue. Ici, pas de bus, de tramway ou de métro. Comme à Santiago (Chili), des minibus, souvent brinquebalants, constituent l'unique mode de transport en commun, dont le secret des itinéraires est réservé aux initiés (2). « Il n'y a pas d'arrêts “officiels”, le passage des bus est irrégulier, et ils ne desservent pas tous les quartiers. Il faut être né ici pour en connaître le fonctionnement, décrit un usager. Ma femme part à son travail deux à trois heures à l'avance, et elle n'est pas la seule. » Même marcher s'avère très difficile, car la plupart des trottoirs ne sont pas aménagés. Ceux qui le sont, dans le centre-ville, sont pris d'assaut par les générateurs ou les véhicules en stationnement.

Selon la Direction générale de la circulation en Irak, 4 millions d'automobiles étaient officiellement recensées dans la capitale en 2023, alors que, toujours selon elle, « la capacité des rues de la ville ne peut accueillir qu'un maximum de 400 000 voitures ».

Un plan de métro a été imaginé en 1983, sous la présidence de Saddam Hussein. Mais les guerres, les changements de régime et l'instabilité politique ont mis un arrêt au projet. « Comme souvent, les projets et les services les plus bénéfiques sur le plan social ont été lancés sous Saddam Hussein, reconnaît M. Saad. Nombre d'Irakiens sont nostalgiques de la situation économique de cette époque et de la qualité du système socio-éducatif. On ne peut que le constater, même en étant chiite [une communauté marginalisée par Saddam Hussein] ou en ayant conscience des horreurs commises par l'ancien régime », poursuit M. Saad.

Les défis environnementaux ne se limitent pas à l'eau ou à la qualité de l'air. Ici, pas de tri de déchets, de traitement des eaux usées, pas non plus de projets de réduction de l'usage du plastique, de transports en commun ou de rénovation d'usines. « Les autorités ne savent pas par où commencer ni comment mettre tout cela en place », reconnaît M. Kareem. En attendant, la population revendique un mieux-être et des mesures d'urgence pour pouvoir respirer.

Voir en ligne : /2026/10/GUYOT/69905

(1) Lire Akram Belkaïd, « Un défi existentiel », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(2) Lire Guillaume Beaulande, « À Santiago du Chili, avec les galériens des transports », Le Monde diplomatique, mars 2023.

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À São Paulo, les sans-terre à la conquête des populations urbaines

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Au cœur de São Paulo, l'immense parc Água Branca s'anime en cette matinée ensoleillée de fin de semaine. Joggeurs et parents avec poussettes se pressent autour de stands de bananes, de mangues, de chocolats et de noix de cajou. Ces produits sont proposés par des centaines de paysans du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), arrivés de tout le pays quelques jours plus tôt. Depuis sa fondation, en 1984, les quelque deux millions de membres revendiqués de l'organisation militent pour une réforme agraire au Brésil, en occupant des terres pour les cultiver jusqu'à obtenir leur régularisation par l'État.

« J'ai vendu beaucoup de goyaves ! » Derrière son étal, Mme Jacqueline Souza est satisfaite. L'agricultrice a enduré deux jours de bus pour rejoindre la mégapole. Elle vit et produit depuis dix-huit ans dans une ferme située dans l'État de Pernambouc, à plus de deux mille kilomètres de São Paulo, dans le nord-est du pays. Comme les autres militants présents ce jour-là, elle n'a pas entrepris un tel voyage seulement pour écouler ses fruits et légumes.

Lancée en 2015, la Foire nationale de la réforme agraire du MST attire des centaines de milliers de visiteurs à chaque édition. Le mouvement rural s'appuie sur cet événement pour sensibiliser les citadins à sa cause et engranger leur soutien au cœur du poumon économique et financier du Brésil. « Beaucoup de gens pensent que les sans-terre sont des vagabonds, alors que nous travaillons et produisons sur les terres que nous occupons. Il est donc important de montrer au plus grand nombre notre réalité », explique Mme Souza.

Selon le dernier recensement de l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) (1), 1 % des propriétaires terriens détiennent 47,6 % de la superficie rurale du pays. Pourtant, malgré ces inégalités foncières criantes, le MST est loin de faire l'unanimité. Un sondage publié par deux médias de droite, Crusoé et O Antagonista, affirme ainsi que 66 % des Brésiliens s'opposeraient aux revendications de l'organisation (2).

Mouvement criminel contre la propriété privée

La mauvaise image du MST est la conséquence de campagnes de dénigrement systématiques, orchestrées par l'extrême droite. Soutenu par le secteur de l'agro-industrie, qui pèse un quart du produit intérieur brut (PIB) brésilien et s'appuie sur un puissant lobby au sein du Congrès (Chambre des députés et Sénat) (3), ce courant politique dépeint les sans-terre en mouvement criminel menaçant la propriété privée. Un discours largement relayé par les médias nationaux.

Même le New York Times fait sien ce récit. Le 30 avril 2023, le quotidien titrait : « Si vous n'exploitez pas votre terre, ces marxistes pourraient vous la prendre (4) ». En réalité, les occupations du mouvement se fondent sur la loi. Ses membres ciblent uniquement des parcelles éligibles aux critères d'expropriation publique définis par l'article 184 de la Constitution. Ce dernier dispose que l'État peut « procéder à l'expropriation », à des fins de réforme agraire, de « biens ruraux qui ne remplissent pas leur fonction sociale » — c'est-à-dire des terres insuffisamment productives, qui ne respectent pas les droits des travailleurs ou ne garantissent pas la préservation des ressources naturelles (5).

En campagne électorale, l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2023) avait même qualifié les sans-terre de « marginaux qui doivent être traités comme des terroristes », encourageant les propriétaires terriens à « se défendre » armes à la main. « Ils [les membres du MST] envahissent [une propriété]  ? Alors on ouvre le feu ! », avait-il lancé (6). Selon la Commission pastorale de la terre (CPT), créée sous la dictature militaire par la Conférence nationale des évêques du Brésil, soixante-quatre membres de l'organisation ont été tués depuis 1985 au cours de conflits agraires (7).

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

« Confrontés à d'énormes intérêts politiques et économiques, ainsi qu'à de puissants pouvoirs médiatiques et idéologiques, nous avons compris une chose : nous ne réussirons pas à imposer la réforme agraire sans alliances avec de larges secteurs des classes ouvrière et moyenne », analyse M. Gilmar Mauro, coordinateur national du MST. Le dirigeant est convaincu que « la lutte pour la terre se mène à la campagne, mais se gagne en ville ».

À plus petite échelle, la foire de São Paulo se décline dans plusieurs États du pays. Le mouvement a également ouvert, depuis 2016, des points de vente pour ses produits agricoles dans vingt-quatre villes, parmi lesquelles Brasília, Porto Alegre et Rio de Janeiro. Dans certaines métropoles, les militants livrent des paniers à domicile et organisent des visites pour leurs clients dans les assentamentos rurais (« implantations rurales »). Ainsi, ils peuvent découvrir comment les paysans vivent, s'organisent et cultivent la terre.

Lors de la pandémie de Covid-19, le MST a également organisé des récoltes collectives pour les quartiers populaires. Dans ces zones, la faim s'était dramatiquement aggravée en raison de la gestion désastreuse de la crise sanitaire par le gouvernement Bolsonaro. Entre le premier trimestre 2019 et la fin 2021, le nombre de Brésiliens touchés par l'insécurité alimentaire a bondi de 25,6 millions à 29,2 millions, d'après une étude de la Fondation Getulio Vargas (8).

Le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine

Pour M. Mauro, mobiliser autour de l'alimentation est plus efficace que la « pratique classique des rassemblements de la gauche, avec une sono installée sur un camion, une estrade et des personnes qui prennent la parole, car tout le monde s'en est lassé ». Il estime que « les problèmes climatiques et sanitaires causés par l'agro-industrie rendent la jeunesse plus sensible à l'agroécologie ». La promotion de ce modèle agricole fait figure de priorité pour le mouvement depuis son congrès de 2014. Le MST est ainsi devenu le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine. Une orientation en phase avec l'opinion : aujourd'hui, 79 % des Brésiliens se déclarent très préoccupés par les aliments ultra-transformés, et 72 % d'entre eux s'inquiètent de l'usage massif des pesticides par l'agro-industrie (9).

La stratégie du mouvement porte ses fruits. D'une édition à l'autre, la popularité de la foire grandit. En 2015, la première édition avait attiré 150 000 visiteurs, soit moitié moins qu'en 2025 (10). Les stands séduisent bien au-delà des partisans du MST. « Je trouve ce marché sensationnel ! », s'enthousiasme Mme Maria Gomes. Venue avec son mari, cette esthéticienne découvre pour la première fois l'événement. Son sac déborde de farine de maïs et de miel. « Je ne soutiens pas les occupations du MST, confie-t-elle. Mais ici, je vois leur action sous un autre angle. Manger “naturel” et préserver ma santé est prioritaire. C'est pourquoi je pense que nous devons valoriser ces petits producteurs qui travaillent dur. »

L'aspiration des citadins à mieux se nourrir rapproche le MST de ces populations. Le mouvement séduit également de nouveaux publics grâce à la culture. « Au MST, nous accordons beaucoup de valeur à ce que nous appelons la “mystique”, c'est-à-dire la fête, la musique, la joie, les spectacles et les traditions de chaque région. Cela occupe une place centrale dans nos activités et nos mobilisations », explique Mme Marina dos Santos. Ancienne dirigeante du mouvement, elle a été élue députée à l'Assemblée de l'État de Rio de Janeiro en 2022 sur les listes du Parti des travailleurs (PT). Pour elle, « ces pratiques culturelles fédèrent au-delà des appartenances sociales ».

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Chaque événement organisé par le MST combine vente des produits du mouvement, concerts, débats politiques, rencontres avec des intellectuels engagés… Les thèmes abordés s'inscrivent au cœur des mobilisations militantes : environnement, droits des LGBTQ +, féminisme, éducation, santé, logement, etc. « Le MST diversifie les sujets sur lesquels il se positionne et son répertoire de luttes. Il combat ainsi les discours qui cherchent à le réduire à une organisation dont le seul but serait de s'approprier indûment des biens privés », explique Joana [Tereza Vaz de] Moura, spécialiste du mouvement à l'université fédérale de l'État du Rio Grande do Norte (UFRN).

Ainsi, le MST s'impose de plus en plus comme un espace de contre-culture, capable d'attirer vers lui des sympathisants initialement peu sensibles à la revendication agraire. « Soutenir le mouvement devient un marqueur politique et culturel, et finit par incarner une certaine posture contre-hégémonique dans la société », analyse la chercheuse. En témoigne, surtout à Rio de Janeiro et à São Paulo, la popularisation de la casquette rouge emblématique du mouvement.

Portant son emblème — une carte du Brésil verte sur laquelle se découpe un couple de paysans, machette brandie en signe de lutte —, ce couvre-chef a conquis la jeunesse urbaine. Il se repère fréquemment dans les cercles de samba, les lieux culturels et les bars branchés.

Criminalisation par la droite et l'extrême droite

Si cette stratégie étend l'influence du MST au-delà des campagnes, elle n'a, pour l'heure, pas donné de résultats politiques. Malgré le retour au pouvoir M. Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») en 2023, un allié historique des sans-terre, le mouvement se heurte aux mêmes difficultés pour faire aboutir ses revendications. Le président de gauche doit composer avec un Congrès majoritairement acquis à l'agro-industrie et à l'extrême droite, l'obligeant à de constantes concessions. « Les ressources destinées à la réforme agraire sont dérisoires », déplore ainsi M Mauro.

En 2025, le budget alloué aux acquisitions et expropriations foncières a plafonné à 406 millions de reais (environ 64 millions d'euros). Un montant dérisoire face aux besoins. L'Association brésilienne pour la réforme agraire (ABRA) estime en effet qu'il faudrait 6,5 milliards de reais (environ 1 milliard d'euros) afin d'installer dignement les 122 000 familles qui campent toujours dans une grande précarité (11).

Par ailleurs, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat face au sénateur Flávio Bolsonaro, le fils aîné de M. Jair Bolsonaro, n'a rien pu faire pour empêcher la criminalisation du MST par la droite et l'extrême droite.

Dès la première année de son mandat, le 17 mai 2023 précisément, les représentants de l'agro-industrie au sein du pouvoir législatif ont lancé une commission d'enquête parlementaire sur de prétendus financements irréguliers liés aux occupations du mouvement. Le rapport des parlementaires exigeait la mise en examen de dix personnes et qualifiait le MST de « faction criminelle ». L'initiative s'est toutefois soldée par un échec quelques mois plus tard, en septembre.

Faute de quorum, le document n'a jamais été soumis au vote. Pourtant, ses rédacteurs ont atteint leur but : le discrédit qu'ils ont jeté sur le mouvement auprès de l'opinion publique a contribué à dissuader le gouvernement de mettre en œuvre une politique ambitieuse de répartition des terres.

Voir en ligne : /2026/10/CORREA/70053

(1) « Censo agropecuário 2017 », site de l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE).

(2) Duda Teixeira, « 66 % dos brasileiros são contra o MST », Crusoé, 19 avril 2025.

(3) Le Front parlementaire de l'agriculture et de l'élevage (Frente Parlamentar da Agropecuária, FPA) revendique 345 sièges sur 594 au Congrès (297 députés et 48 sénateurs), site du FPA.

(4) Jack Nicas, « If you don't use your land, these Marxists may take it », The New York Times, New York, 30 avril 2023.

(5) Constitution fédérale brésilienne, site de la présidence de la République.

(6) Jeferson Ribeiro, « Bolsonaro quer tipificar invasão de propriedade por MST e MTST como prática terrorista », O Globo, Rio de Janeiro, 21 mai 2018 ; lire aussi Anne Vigna, « Retour de la violence politique au Brésil », Le Monde diplomatique, mai 2018.

(7) « Massacres no campo », site de la Commission pastorale de la terre (CPT).

(8) Marcelo C. Neri, « Insegurança Alimentar no Brasil : Pandemia, Tendências e Comparações Globais », site de la Fondation Getulio Vargas, mai 2022.

(9) « Voz do Consumidor 2025 », étude de la société d'expertise-conseil PwC Brasil, septembre 2025.

(10) « Feria del MST atrajo 170 mil personas a São Paulo », Brasil de Fato, São Paulo, 7 mai 2017.

(11) « A urgência da Reforma Agrária no Brasil », site du Mouvement des sans-terre (MST), 18 juillet 2025.

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