Le 29 octobre, la BCE a annoncé que Christine Lagarde partirait le 7 février 2027. C'est le dernier jour possible pour convoquer les électeurs de la présidentielle. Les parrainages ferment le 12 mars. Le 30 septembre, elle disait qu'une candidature « ne serait pas une bonne idée du tout ».
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Le 29 octobre, la Banque centrale européenne a fait savoir que sa présidente quitterait ses fonctions le 7 février 2027, neuf mois avant la fin de son mandat. Christine Lagarde a dit partir « avec le sentiment du travail accompli ». Des sources citées par l'AFP ont ajouté que ce départ lui donnerait « une plus grande liberté d'exprimer ses vues ».
Le 7 février 2027 n'est pas une date comme une autre. C'est, selon le calendrier calculé par Toute l'Europe, le dernier jour où le gouvernement peut publier le décret qui convoque les électeurs, dix semaines avant le premier tour du 18 avril. Les parrainages devront parvenir au Conseil constitutionnel avant le vendredi 12 mars, 18 heures.
La réponse à la question du titre tient donc en trois temps. En droit, oui. Au calendrier, de justesse. À l'en croire, non. C'est le troisième temps qu'il faut regarder de près, parce qu'il a déjà changé deux fois.
Le 30 septembre, à La Croix, une candidature « ne serait pas une bonne idée du tout ». Elle invoque l'énergie qu'exige la fonction, puis son âge : « Et j'ai 70 ans. »
Le 29 octobre, elle annonce son départ pour le 7 février.
J'avoue un intérêt dans l'affaire. Le 29 septembre, j'écrivais ici que le bloc central
13 % des fils d'employés et d'ouvriers non qualifiés deviennent cadres. Pour qu'un smicard célibataire touche 100 euros de plus, son employeur en débourse 483. On hérite à 52 ans. Élise Rochefort a rangé les chiffres de la mobilité sans conclure. Je conclus : la place se fixe avant vingt-deux ans, et chaque marche suivante est taxée par un barème public.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Une larve d'huître nage quelques semaines au gré du courant, puis elle se colle à une pierre et n'en bouge plus de sa vie. La France traite ses enfants à peu près de la même manière, avec davantage de formulaires.
Ce que disent les chiffres d'Élise
La fiche qu'Élise Rochefort publie dans ces colonnes aligne douze chiffres et se garde de trancher. C'est son métier, et elle le fait bien. Le mien est de dire ce qu'ils racontent. Reprenons les principaux.
En 2015, 65 % des hommes de 35 à 59 ans n'appartenaient pas à la même catégorie sociale que leur père. Ils étaient 64 % en 1977, selon l'Insee Première n° 1739. Le mouvement n'a pas ralenti. Il a changé de sens. Les hommes descendus par rapport à leur père sont passés de 7 à 15 %, et il n'y a plus que 1,8 montée pour une descente, contre trois jusqu'en 2003. La part de la mobilité due à la seule transformation des emplois, celle qui faisait monter tout le monde sans que personne ait à descendre, est tombée de 40 à 24 %.
En 2024, d'après la fiche « Mobilité sociale » de l'Insee, un fils de cadre avait 3,1 fois plus de chances d'être cadre qu'un fils d'employé ou d'ouvrier qualifié. Parmi les fils d'employés ou d'ouvriers non qualifiés, 13 % étaient devenus cadres. Les enfants nés entre 1972 et 1981 dans les 20 % de foyers les plus modestes ont 9,7 % de chances d'atteindre les 20 % les plus aisés, contre 38,4 % pour les enfants nés en haut, selon l'étude de Kenedi et Sirugue pour l'Institut des politiques publiques.
On m'opposera, chiffres d'Élise à l'appui, que la France n'est pas si mal placée : sur le rang de revenu, l'IPP la situe légèrement au-dessus des États-Unis. C'est vrai, et l'OCDE dit sur ce point une chose et son contraire. Sa mesure principale, telle que la résume France Stratégie, retrouve chez les fils environ 52 % de l'écart de revenu entre leurs pères en France, contre 40 % aux États-Unis ; mais elle constate aussi qu'un enfant modeste atteint plus souvent un revenu élevé chez nous qu'outre-Atlantique. Je veux bien qu'on se console en se comparant aux États-Unis. Les pays nordiques, eux, font mieux que nous sur les mesures disponibles. Et la question n'est pas de savoir si l'on bouge autant qu'à Cleveland. Elle est de savoir dans quel sens, et qui décide de la direction.
Ma réponse tient en une phrase. La France n'empêche personne de bouger. Elle fixe la place de chacun entre trois et vingt-deux ans, par l'école et le diplôme, puis elle fait payer chaque marche suivante, par des barèmes que personne n'a votés comme tels.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
L'Insee le documente dès la petite section de maternelle : en 2022, les enfants de trois ans issus de milieux très favorisés devançaient les enfants défavorisés de 32 points en langage et de 36 en mathématiques. À quinze ans, l'écart PISA entre le quart le plus favorisé et le quart le plus défavorisé atteint 113 points en mathématiques, contre 104 en 2003. La moyenne de l'OCDE est à 94. Vingt ans de plans, de priorités et de réformes, et l'écart s'est creusé.
Au collège, 4 % des enfants d'ouvriers sont orientés en Segpa, ces sections pour élèves en grande difficulté, contre 0,27 % des enfants de cadres, relève le rapport 2025 du Conseil économique, social et environnemental. Un enfant d'ouvrier a cinq fois plus de risques de sortir sans diplôme. En haut, 64 % des élèves des grandes écoles venaient en 2016-2017 de milieux très favorisés, qui ne représentent que 23 % de leur génération. J'en ai fait le détail cet été ; je n'y reviens pas.
Ce tri ne serait qu'un tri s'il ne décidait pas du reste. Or il en décide. France Stratégie a mesuré, dans sa note « Nés sous la même étoile ? », qu'un enfant de cadre supérieur vit avec environ 1 000 euros par mois de plus qu'un enfant d'ouvrier non qualifié, à âge et sexe comparables. La moitié de l'écart passe par le diplôme. Le diplôme français n'est pas une compétence qu'on montre. C'est un rang qu'on obtient une fois, dans une institution d'État, et qu'on porte à vie, comme un numéro matricule.
Faut dire que ce rang perd de sa valeur, et que personne ne l'a prévenu. La part des diplômés de niveau bac + 2 qui occupent un poste de cadre ou de profession intermédiaire est passée de 77 % à 43 %, selon la Note flash du Haut-commissariat au Plan d'octobre 2025. 36 % des jeunes bacheliers en emploi sont ouvriers ou peu qualifiés, contre 11 % en 1983. Le titre se dévalue. Il continue pourtant de fixer la place, puisqu'il n'y a guère d'autre moyen d'en changer.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
C'est le cœur de l'affaire, et c'est le moins commenté. Une fois placé, le salarié modeste qui voudrait monter d'un cran rencontre l'État sur son chemin.
Le rapport Bozio-Wasmer d'octobre 2024 l'a chiffré. Les allègements de cotisations patronales coûtaient environ 75 milliards d'euros en 2023. Ils sont maximaux au Smic et s'éteignent quand le salaire monte. Ajoutés à la baisse des aides sociales, ils produisent sur une partie des salariés des taux de prélèvement marginaux qui atteignent 80 %. Pour qu'un smicard célibataire sans enfant gagne 100 euros de plus en revenu disponible, son employeur doit débourser environ 483 euros. Les salaires se sont tassés entre 1,2 et 1,3 Smic, surtout au moment des 35 heures. L'OCDE relevait en 2019 que les cotisations patronales pèsent environ 4 % du salaire brut au Smic et 36 % au salaire médian, un écart qu'elle dit unique parmi ses membres.
Personne n'a voté une loi disant : la promotion du caissier au poste de chef de rayon sera taxée aux quatre cinquièmes. On a voté des allègements, puis des aides, puis des seuils, chacun excellent pris à part. Le total est un péage à l'entrée de chaque étage.
La deuxième chance, elle, va d'abord à ceux qui avaient eu la première. En 2020, selon le Céreq, 54 % des cadres du privé avaient suivi un cours ou un stage dans l'année, contre 36 % des ouvriers et 31 % des employés. Un ouvrier a 5,3 fois plus de chances de se former dans une entreprise de plus de mille salariés que dans une entreprise de moins de dix. Le système de formation continue, que l'on présente depuis un demi-siècle comme l'ascenseur des adultes, sert surtout ceux qui sont déjà à l'étage.
Le patrimoine arrive trop tard, et l'on ne déménage plus
Il restait l'argent de famille et la mobilité géographique. L'un et l'autre se sont figés.
On hérite désormais à 52 ans, contre 43 au début des années 1980, d'après la Note flash du Haut-commissariat. Le patrimoine médian des trentenaires est passé de 48 % à 28 % de celui des quinquagénaires entre 1986 et 2021. Parmi le quart le plus modeste des 25-45 ans, la part des propriétaires est tombée de 35 % en 1973 à 17 % en 2013. Les prix des logements rapportés aux revenus ont progressé de plus de 70 % depuis 1975.
L'étude de l'IPP montre pourtant que partir paie : les enfants modestes qui ont quitté un département pauvre pour un département riche rattrapent le revenu moyen des enfants aisés restés sur place. Or partir suppose de se loger, et se loger suppose un apport qui arrive à 52 ans. Je suppose qu'aucun ministre n'a jamais voulu cela. Il a suffi de raréfier le logement par la norme et de laisser l'héritage vieillir avec les héritiers.
Même l'ascenseur public se transmet
Il faut rendre justice à l'État sur un point. La fonction publique reste un vrai canal de promotion. Selon la note de France Stratégie « Entrer et progresser dans la fonction publique », environ 25 % des cadres de la fonction publique d'État (hors enseignants) et de la territoriale sont d'origine populaire, contre 20 % dans le privé.
Mais la même note montre l'autre face. 23 % des agents publics ont un père agent public, contre 14 % des salariés du privé. Quand les deux parents sont fonctionnaires, 45 % des filles et 32 % des fils le deviennent. Et la part de l'emploi public chez les 25-39 ans est passée de 23,3 % à 19,5 % entre 2005 et 2020. L'ascenseur public fonctionne, mais il se rétrécit, et il se transmet de plus en plus en famille.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Sous l'Ancien Régime, on naissait dans un ordre et l'on y mourait, sauf achat d'une charge. La République a aboli les ordres et inventé autre chose : le rang par l'examen, attribué une fois, garanti par l'État, et protégé ensuite par le statut, la grille et le barème. Le système est plus juste à l'entrée. Il est plus hiératique à la sortie. On ne vous assigne plus à la naissance. On vous assigne à vingt ans, et pour longtemps.
Et nous ? Combien d'entre nous ont choisi une adresse pour le collège qui allait avec, payé une classe préparatoire ou des cours particuliers, conseillé à un enfant le concours plutôt que l'entreprise, parce que le concours, au moins, ne se reprend pas ? Nous ne subissons pas seulement cette assignation. Nous la pratiquons pour nos enfants, avec application, parce que nous savons comment le pays fonctionne. Le CESE a demandé aux Français ce qu'ils pensaient des politiques d'égalité des chances : 75 % les jugent inefficaces ou contre-productives. Ils ont raison. Et ils continuent, pour leurs propres enfants, de jouer le jeu dont ils se plaignent.
Dernier mot
La France n'est pas devenue le pays de l'assignation sociale parce que les riches se seraient barricadés, ni parce que le marché aurait tout verrouillé. Elle l'est devenue parce que l'État distribue les places une fois, avant vingt-deux ans, par l'école et le diplôme, puis fait payer chaque déplacement : 483 euros pour 100 euros de promotion au Smic, un employé sur trois formé dans l'année, un héritage à 52 ans, un logement hors de portée de ceux qui voudraient partir.
Ce ne sont pas des fatalités. Ce sont des barèmes, et ils portent des dates et des numéros. Le jour où un candidat à la présidentielle dira lequel il supprime en premier, on saura qu'il a lu ces chiffres.
Dix mille euros pour être resté dans un cortège. Une part de RSA prélevée chaque mois pendant quatorze ans pour une vitrine qu'on n'a pas touchée. Voté par le Sénat dans la nuit, le projet « casseurs-payeurs » installe en France la punition collective.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
229 voix contre 105. Dans la nuit de mardi à mercredi, après six heures de débat, le Sénat a adopté le projet de loi « casseurs-payeurs ». Son article premier tient en une idée simple : désormais, celui qui était là paiera pour celui qui a cassé.
Payer pour avoir été là
Reprenons le mécanisme. Toute personne ayant « sciemment participé » à un groupement violent, ou s'étant maintenue dans l'attroupement après deux sommations, pourra être tenue solidairement responsable des dégâts, même s'il n'est pas établi qu'elle en soit l'auteur. Plafond : 10 000 euros par tête. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, jure que le régime « reste fondé sur la faute ». C'est exact. La faute, c'est d'être resté.
Resté où, au juste ? Dans un cortège de dix mille personnes, à trois cents mètres d'une vitrine qui tombe, avec une sono, des slogans et une sommation qu'on n'a pas entendue. La sénatrice écologiste Mélanie Vogel a soulevé le cas des manifestants trop éloignés pour entendre quoi que ce soit. Le vote de la nuit a tranché.
Au passage, le gouvernement avait déposé un amendement pour réserver l'exception du « motif légitime » aux seuls journalistes professionnels. Les secouristes, les observateurs, le badaud, le riverain qui rentrait chez lui : dehors. Le Sénat l'a rejeté. L'intention, elle, reste au compte rendu.
Et pour recouvrer, on ira se servir là où l'argent ne se cache pas. L'article 4 permet de prélever chaque mois sur les allocations familiales et les APL ; le Sénat a ajouté le RSA. Le communiste Fabien Gay a fait le calcul : à ce rythme, 10 000 euros se remboursent en quatorze ans. Quatorze ans de RSA écorné pour une vitrine qu'on n'a pas brisée.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Il faut appeler la chose par son nom. Faire payer un groupe pour l'acte de quelques-uns, sans établir qui a fait quoi, cela s'appelle une punition collective. Le droit international l'interdit depuis 1949, par l'article 33 de la quatrième convention de Genève, à une armée d'occupation sur un territoire conquis. Ce qu'on refuse à l'occupant, la République se l'accorde contre ses propres citoyens. C'est la logique des régimes totalitaires : la responsabilité ne colle plus à l'acte, elle colle à la présence.
On objectera que les dégâts sont réels, que les commerçants pillés du 17 octobre ne sont pas une fiction, et que le casseur doit payer. Bien sûr. Mais l'État dispose déjà de l'action récursoire contre l'auteur identifié. Son problème n'est pas qu'il manque d'outils pour faire payer le casseur. C'est qu'il ne sait pas le trouver. Alors il facture celui qu'il trouve : le manifestant à visage découvert, filmé, allocataire. Le casseur cagoulé, lui, ne touche pas les APL.
Je suppose que le Conseil constitutionnel aura son mot à dire. Mais il serait commode de tout lui déléguer. Car cette loi ne tombe pas du ciel : elle prospère sur une habitude que nous avons prise, celle de tenir l'État pour l'assureur universel de nos désordres. Nous avons voulu qu'il indemnise tout, il présente maintenant la facture au plus proche. Le contribuable qui applaudit depuis son canapé ne voit pas qu'il vient de signer, pour lui-même, la clause de solidarité.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
La présidentielle de 2027 offre au moins une occasion de trier. La question à poser à chaque candidat tient en une ligne : abrogerez-vous la loi casseurs-payeurs ? Elle ne range personne d'avance dans le bon camp. Au Sénat, des élus RN réclamaient de porter le plafond à 30 000 euros ; on attend de voir combien, à gauche, inscriront l'abrogation dans un programme plutôt que dans un communiqué. L'indignation ne coûte rien, l'engagement écrit se vérifie.
Qu'on choisisse donc celui qui s'engage, par écrit, à rendre à chacun la seule responsabilité qui vaille : la sienne.
« Les élèves vont voir leur vie changer », a promis lundi le ministre Édouard Geffray. Ils la verront changer en 2028, sur une nouvelle plateforme « guidée par l'IA », dont personne ne connaît encore le constructeur ni le budget. Cet été, 126 632 candidats attendaient toujours une réponse. Elle sera commandée par le ministère qui a écrit Parcoursup.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
En février 2020, la Cour des comptes a ouvert le capot de Parcoursup. Le ministère avait publié en mai 2018, au nom de la transparence, le code de la plateforme ; la Cour a mesuré que cette publication représentait au plus 1 % des lignes. Le reste, 858 752 lignes de SQL contre 11 331 lignes de Java rendues publiques, était fermé. Qualité « médiocre », 1 582 violations critiques, 27 % de composants complexes là où les standards professionnels en tolèrent 5 à 7. Un audit de sécurité de juillet 2018 classait le risque « très élevé ».
On aimerait accuser un cabinet de conseil. On ne peut pas. Aucun grand intégrateur n'apparaît dans l'histoire connue de la plateforme : Parcoursup est l'œuvre de l'État. Il descend d'APB, que faisaient tourner en 2014, à l'INP de Toulouse, sept ingénieurs et deux assistantes à mi-temps, pour 600 000 euros par an. En juin 2018, un arrêté a créé un service à compétence nationale chargé de concevoir, d'exploiter et de maintenir la plateforme. Le cœur algorithmique a été formalisé avec des chercheurs du CNRS. Des fonctionnaires, des universitaires, un ministère.
Je ne tiens pas ces gens pour incompétents. Je pense qu'on leur a confié une tâche impossible, et qu'aucune équipe ne l'aurait mieux remplie.
La présomption fatale, version rectorat
Hayek a donné un nom à cette tâche : la présomption fatale, l'illusion qu'une autorité centrale pourrait rassembler un savoir dispersé entre des millions de personnes et décider mieux qu'elles. Parcoursup en est l'application chimiquement pure. Un lycéen sait ce qu'il aime, ce qu'il vaut, ce qu'il est prêt à sacrifier. Un département d'IUT sait qui réussit chez lui. Les deux ne se parlent pas : ils parlent à une plateforme, qui croise des vœux et des dossiers selon des algorithmes locaux protégés par le « secret des délibérations ».
Les annonces de lundi prolongent la présomption au lieu de la corriger. Le ministère a décidé qu'il fallait 15 000 places de plus, et il a déjà décidé lesquelles : 10 000 en BTS, 4 000 en IUT, 1 000 en santé, de préférence pour les bacheliers professionnels et technologiques d'Île-de-France. Il a décidé qu'une classe de seconde compterait 28 élèves. Pour savoir ce que veulent 660 000 lycéens, il avait ouvert une plateforme de consultation, « Agora », qui a recueilli 100 000 contributions en trois semaines. Il annonce maintenant une autre plateforme pour remplacer la première.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Au Kenya, une agence publique, le KUCCPS, place les bacheliers. Chacun classe ses filières. L'agence range les candidats par points, remplit les places dans l'ordre et, quand les choix sont pleins, peut affecter le candidat dans une filière voisine où il reste de la place. En 2025, 194 372 des 201 695 candidats ont été placés. Les autres peuvent postuler directement auprès des universités, à leurs frais.
Boîte aux lettres ou répartiteur
Paris, Londres et Boston ont tous une plateforme d'admission. Trois questions suffisent à voir qu'elles ne font pas le même métier.
Qui fixe le nombre de places ? En France, les capacités d'accueil sont « arrêtées chaque année par l'autorité académique après dialogue avec chaque établissement ». En Angleterre, l'État a supprimé en 2015 tout plafond : une université recrute autant d'étudiants qu'elle peut en attirer. Aux États-Unis, chaque établissement fixe lui-même sa taille.
Qui choisit ? En Angleterre, le candidat adresse cinq vœux par UCAS, une association caritative qui transmet les dossiers. Chaque université répond seule, par une offre ou un refus, et le candidat choisit ensuite entre les offres reçues. La Common App américaine, organisme sans but lucratif, sert de formulaire commun à 1 146 établissements qui fixent chacun leurs critères et décident. En France, les formations classent les dossiers, mais sous des quotas de boursiers fixés par l'autorité académique, et un algorithme national distribue les places. Celui qui reste sans rien reçoit une proposition de l'administration : 5 781 bacheliers ont saisi cet été la commission chargée de leur trouver une place.
Qui paie ? Une inscription en licence coûte 178 euros en 2026-2027. Un étudiant de plus rapporte donc 178 euros de droits à l'université qui l'accueille. En Angleterre, il apporte des droits plafonnés à 9 535 livres par an. L'université anglaise qui ouvre une place encaisse ; la française engage une dépense.
À Londres et à Boston, la plateforme est une boîte aux lettres : elle porte des dossiers entre un candidat et des universités qui décident, et qui en répondent. À Paris, comme à Dakar et à Nairobi, elle est un répartiteur : elle distribue des places dont l'administration a fixé le nombre. Dakar et Nairobi répartissent parce que leurs places publiques sont comptées. La France le fait sans y être contrainte, et elle a même produit l'intermédiaire de ce genre de système : le coaching Parcoursup, dont la presse décrivait dès 2018 le « florissant business ». Des familles paient pour apprendre à écrire à un répartiteur.
On répondra que la plateforme protège le fils d'ouvrier contre le carnet d'adresses, et que les dossiers papier d'avant APB favorisaient les initiés. L'argument est sérieux, et l'intention est honorable. Mais la Cour a constaté que Parcoursup ne fait pas mieux qu'APB : un taux d'acceptation stable autour de 65 %. Et le carnet d'adresses n'a pas disparu, il s'achète désormais en séances de coaching. Le guichet unique a produit une file commune, dont les familles informées connaissent les raccourcis.
La sortie n'a rien d'exotique, elle se pratique à Londres. Rendre aux établissements le droit de recruter, et aux candidats celui de postuler où ils veulent, avec une réponse motivée par ceux qui les refusent. Les lycéens ont d'ailleurs arraché lundi le droit de demander ce motif. Une université qui choisit ses étudiants répond de ses choix devant eux, et devant ceux qui la financent ; une plateforme ne répond devant personne.
Encore faut-il le vouloir. Nous avons demandé à l'État une place garantie pour chaque bachelier, et nous avons obtenu ce que délivre un guichet : une place, pas un choix. Je me demande combien de parents qui maudissent l'algorithme en juillet accepteraient, en mars, qu'une université dise non à leur enfant, de vive voix, et assume sa raison.
Les candidats de 2027, recensés lundi par LCP, ont tous un avis sur Parcoursup. Jean-Luc Mélenchon veut l'abolir et créer 150 000 places, pour que tout bachelier s'inscrive dans la formation de son choix : l'État fixerait toujours les places, il en fixerait davantage. Marine Le Pen ne la supprimera pas, elle la « réformera », avec « une transparence totale dans les critères qui sont choisis par les différentes universités ». La transparence est un progrès ; elle laisse le répartiteur en place. Bruno Retailleau réclame une nouvelle plateforme et une sélection fondée sur le « mérite ». Aucun, dans ce recensement, ne propose que l'université fixe sa taille, ni que la place ait un prix.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
En 2028, la France changera de plateforme. Le ministère qui a écrit Parcoursup commandera son successeur, avec un service à compétence nationale, de l'intelligence artificielle, et un budget que personne n'a encore annoncé. Rien, dans les annonces de lundi, ne dit que les universités y feront des offres, ni que les bacheliers y choisiront entre elles.
Trois heures à l'Élysée vendredi, et les lycéens ressortent avec un mot : « refonte ». Samedi, 70 000 policiers et gendarmes, près de 1 000 interpellations. Ils réclament dix milliards, on leur en concède un. La seule revendication gratuite est celle qu'on leur refuse.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Vendredi 23 octobre, trois heures dans un salon de l'Élysée. En face du Président, les organisations lycéennes. À la sortie, un mot rapporté par les élèves, pas par le Palais : « refonte en profondeur » de Parcoursup. Et une précision de Lydia Hamadene, secrétaire nationale de l'Union syndicale lycéenne : le Président refuse la suppression et préfère « une meilleure transparence de la plateforme ». Le verdict des lycéens tient en une ligne : rencontre « avant tout symbolique, sans aucune mesure concrète ». Ils sont reçus ce lundi à Matignon.
Faisons les comptes, puisque Bercy aime ça. Les syndicats étudiants réclament 10 milliards et 250 000 places. Le gouvernement oppose 1,1 milliard au budget 2027, 3 000 remplaçants et une consultation en ligne, concession chétive. Entre les deux, une dette projetée à 121,7 % du PIB l'an prochain et une OAT à 5 %, plus haut depuis 2002. Les 9 milliards d'écart, personne ne les trouvera.
Reste une revendication, une seule, dont le coût budgétaire est nul : en finir avec la plateforme. Supprimer un guichet ne demande ni poste, ni crédit, ni loi de finances rectificative. Cela demande un texte et un vote. C'est précisément ce que le Président écarte, en proposant de rendre la machine « plus transparente ».
Eh, Manu. Tu fais sortir 70 000 uniformes un samedi pour encadrer des cortèges dont l'une des colères porte sur un logiciel. Tu as sous la main la seule concession qui ne coûte pas un centime au contribuable, et tu la ranges dans un tiroir marqué « refonte ».
Ce qu'on garde, ce qu'on rend
L'argument de l'exécutif est sérieux. Supprimer Parcoursup sans rien derrière, c'est revenir à la loterie d'APB, ou adopter la proposition de loi des Insoumis, qui rend au bachelier le droit de s'inscrire où il veut puis confie au recteur le soin de trancher quand l'amphi déborde. La rue ne réclame pas toujours la bonne chose, et le recteur ne sait pas mieux que l'algorithme combien de places il faut ouvrir en psychologie à Nanterre.
Raison de plus pour supprimer la bonne chose. Le 11 juillet, 126 632 candidats n'avaient aucune proposition, le jour même où 83 000 places restaient vides. L'écran n'y est pour rien : le nombre de places est arrêté chaque année par l'autorité académique, avant que l'algorithme ne tourne. Qu'on garde le catalogue, qui est un progrès. Qu'on rende à chaque université le droit de dire combien d'étudiants elle accueille, et à chaque lycéen celui de frapper directement à sa porte. Un refus prononcé par un doyen, avec son nom au bas de la lettre, cela se discute dans un bureau, pas sur un parvis.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Faut dire que l'ordre a bonne presse ces jours-ci, et c'est ici que le lecteur doit regarder ses propres mains. Nous applaudissons le couvre-feu de Marseille. Nous trouvons que 70 000 hommes, ce n'est pas trop. Nous ne demandons jamais pourquoi des gamins de seize ans bloquent un lycée où, l'an dernier, 9,8 % des heures de cours prévues n'ont pas été assurées, dont 7,5 points faute de remplaçants. L'ordre que nous réclamons ressemble beaucoup à un lycée calme où personne ne fait cours.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Je ne sais pas si la fin de Parcoursup viderait les rues. Une colère de cette taille a plus d'une cause, et la plateforme n'en est qu'une. Je sais seulement qu'elle est la seule qu'on puisse satisfaire sans un euro.
Ce lundi, Sébastien Lecornu reçoit les lycéens à Matignon. Qu'il leur apporte une date de fermeture de la plateforme, et le préfet des Bouches-du-Rhône pourra peut-être ranger son arrêté. Vite, Manu : les gilets jaunes ont déjà rendez-vous le 31 octobre.
Deux cent mille numéros de téléphone composés en juillet et en août. Cent cinquante citoyens retenus. Six week-ends à Paris, trois millions d'euros, et en février un message aux candidats à la présidentielle. Le tirage au sort revient à la mode. Personne ne dit ce que ces assemblées n'auront pas le droit de décider.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Le 10 et le 11 octobre, cent cinquante Français tirés au sort se sont retrouvés pour la deuxième fois au Conservatoire national des arts et métiers, à Paris. L'initiative s'appelle Un commun accord. Elle a été lancée par Jean-Marc Jancovici et elle est hébergée par l'association The Shift Project. Pour constituer le groupe, un institut de sondage a composé environ deux cent mille numéros de téléphone pendant l'été, soit plus de mille trois cents appels pour chaque participant retenu. Les tirés au sort sont indemnisés comme des jurés d'assises, 102,16 euros par jour. Ils travailleront jusqu'en février 2027 sur six « dilemmes » choisis après une consultation en ligne, puis ils décideront s'ils s'adressent aux candidats à l'élection présidentielle.
L'initiative est privée, financée par des dons, et ne prétend gouverner personne. Je n'ai rien à lui reprocher en tant que telle. Mais elle arrive dans un paysage où l'assemblée tirée au sort est devenue, à gauche comme au centre, la réponse automatique à la crise de la représentation. Raphaël Glucksmann promet une convention citoyenne sur l'immigration. Le programme de La France insoumise inscrit le recours aux conventions citoyennes parmi ses mesures, et sa plateforme de contributions a vu passer l'idée de transformer le Sénat en assemblée citoyenne tirée au sort. Depuis la loi organique du 15 janvier 2021, le Conseil économique, social et environnemental peut tirer des citoyens au sort pour les consulter. Et Étienne Chouard, qui a popularisé le référendum d'initiative citoyenne chez les gilets jaunes, défend depuis vingt ans des chambres entières tirées au sort.
Je dois une précision à ceux qui ont lu mon papier de mardi, « Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative ? ». J'y présentais des jurys tirés au sort comme l'une des trois pistes pour préparer les lois dans une démocratie liquide. Je maintiens la piste, à une condition. Et cette condition tient à une question que presque personne ne pose dans ce débat : que cette assemblée aura-t-elle le droit de décider, et que n'aura-t-elle pas le droit de toucher ?
La démocratie liquide, telle que ce journal la défend, ne commence pas par une technique de vote. Elle commence par deux interdits.
Le premier est une charte des droits que nulle loi, nulle majorité et nulle assemblée ne peut modifier : la liberté de penser, de croire, de s'exprimer, d'aller et venir ; l'inviolabilité de la personne ; le consentement libre aux soins ; la vie privée, à protéger contre le fichage, la reconnaissance faciale et une monnaie numérique capable de tracer chaque dépense. Le second est une subsidiarité stricte : la collectivité ne légifère que là où les personnes, les familles, les entreprises et les communes ne peuvent pas régler le problème elles-mêmes. L'État garde la police, la justice, l'impôt et la défense. Il n'a rien à faire dans la salle de classe, sur la scène de théâtre ou dans le thermostat de votre salon.
C'est seulement à l'intérieur de ce périmètre que le vote s'organise. Chaque électeur dispose d'une voix sur chaque question qui relève de la loi. Il peut voter lui-même, ou prêter sa voix à quelqu'un qu'il estime, sujet par sujet : sur les retraites, vous votez vous-même ; sur le nucléaire, vous confiez votre voix à une amie ingénieure ; et vous la reprenez le lendemain si elle vous déçoit. C'est ce qu'on appelle la démocratie liquide. Mais l'ordre compte, et je l'écrivais mardi : les deux premiers piliers limitent le pouvoir, le vote vient ensuite. Une démocratie liquide sans charte ni subsidiarité serait une majorité instantanée capable de tout, c'est-à-dire une menace totalitaire : un pouvoir qui peut atteindre chaque domaine de la vie, et qui le fait au nom de tous.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Ce danger n'est pas une hypothèse d'école. La France l'a vécu, et sous le nom même que portent aujourd'hui nos assemblées tirées au sort : une convention.
De 1792 à 1795, la Convention nationale a concentré entre ses mains le pouvoir de faire la loi, et, par ses comités, celui de gouverner et de juger. Elle ne connaissait aucune borne, puisqu'elle se tenait pour la nation elle-même. Le 17 septembre 1793, elle vote la loi des suspects, qui permet d'enfermer quiconque, « par sa conduite, ses relations ou ses propos », passe pour ennemi de la Révolution. Selon les historiens, entre 70 000 et 500 000 personnes ont été détenues. Le 10 juin 1794, elle vote la loi du 22 prairial : plus de défenseur pour les « conspirateurs », plus de témoins quand il existe des preuves « morales », et une seule peine, la mort. Devant le seul tribunal révolutionnaire de Paris, 2 625 condamnations à mort sont prononcées pendant les semaines qui suivent.
Le 9 thermidor, Robespierre tombe. On a longtemps cru que la Terreur était l'affaire d'un homme ; la suite prouve le contraire. Les thermidoriens suspendent la loi de prairial, mais ils gardent le principe qui l'avait rendue possible : l'assemblée peut tout. Le 22 août 1795, par le décret des deux tiers, la Convention réserve à ses propres membres 500 des 750 sièges des futurs conseils. Elle écrit, par la loi, les règles de sa propre succession. Quarante-sept sections parisiennes sur quarante-huit le rejettent, et le refus tourne à l'insurrection le 13 vendémiaire. Deux ans plus tard, le 4 septembre 1797, leurs héritiers du Directoire organisent le coup d'État du 18 fructidor : les élections sont annulées dans 49 départements, et des députés, des prêtres et des journalistes sont déportés en Guyane.
Voilà la leçon thermidorienne, et elle dépasse de loin la période. Les hommes avaient changé, les factions aussi ; la pratique est restée, parce que rien n'interdisait à l'assemblée de faire n'importe quelle loi contre n'importe qui. Une assemblée sans champ de compétences strictement délimité ne protège personne de ses successeurs.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
On me répondra que des citoyens ordinaires, tirés au sort, n'ont rien de commun avec les conventionnels de 1793. C'est exact pour les personnes. C'est faux pour le mécanisme. Une assemblée tirée au sort se présente comme le peuple en modèle réduit. Sa légitimité, à ses propres yeux et à ceux du public, n'est pas celle d'un parti ou d'un élu : c'est celle de « Monsieur et Madame Tout-le-Monde ». Elle est donc moins encline que toute autre à se demander si elle a le droit de décider ce qu'elle décide.
Regardons ce qu'a produit la plus célèbre d'entre elles. La Convention citoyenne pour le climat a réuni 150 personnes d'octobre 2019 à juin 2020, pour un coût de plus de 6 millions d'euros selon le Sénat. On lui avait demandé comment réduire les émissions de gaz à effet de serre. Personne ne lui avait dit ce qu'elle ne pouvait pas toucher. Parmi ses 149 propositions, on trouve, d'après le recensement de L'Info durable : un référendum pour modifier le préambule et l'article premier de la Constitution ; un délit d'écocide, avec une « haute autorité » chargée de faire respecter les « limites planétaires » ; la rénovation énergétique obligatoire de tous les bâtiments d'ici 2040 ; l'interdiction de climatiser en dessous de 30 degrés, hors milieu médical et petite enfance ; l'interdiction des vols intérieurs quand le train fait le trajet en moins de quatre heures ; l'interdiction de certaines publicités.
Je ne discute pas ici chacune de ces mesures. Je compte ce qu'elles touchent : la Constitution, le droit pénal, la propriété de votre maison, la température de votre bureau, votre liberté de vous déplacer et celle des entreprises de faire connaître leurs produits. Cent cinquante personnes de bonne foi, interrogées sur le climat, ont proposé de légiférer sur tout cela, parce que rien dans leur mandat ne les en empêchait. Demain, une convention sur l'immigration, comme celle que promet Raphaël Glucksmann, sera interrogée sur un sujet qui touche à la liberté d'aller et venir, à la vie de famille, à la liberté de conscience. Aucun de ses promoteurs n'a dit ce qu'elle n'aurait pas le droit de proposer.
Personne n'a prêté sa voix aux cent cinquante
Le défaut de bornes n'est pas le seul. Dans la démocratie liquide, chaque parcelle de pouvoir a été prêtée par un électeur nommé, qui peut la reprendre. Dans une assemblée tirée au sort, le pouvoir circule par ressemblance. Les cent cinquante de la convention climat parlaient au nom de quarante-neuf millions d'inscrits parce qu'ils leur ressemblaient statistiquement, à raison d'une chance sur 325 000 d'être appelé. Si une retraitée de la Drôme, tirée au sort à votre place, vote une mesure qui vous paraît absurde, vous n'avez aucun geste à faire. Elle ne vous doit rien et vous ne pouvez rien lui reprendre. Dans la démocratie liquide, le délégué qui vous déçoit perd votre voix à la minute.
Qui écrit la question, qui choisit les experts
Une assemblée tirée au sort ne tient son pouvoir d'aucun électeur. Elle le tient donc de celui qui la convoque : c'est lui qui pose la question, choisit les experts, recrute les animateurs et décide, à la fin, de ce qu'il garde. Emmanuel Macron s'était engagé à transmettre les propositions de la convention climat « sans filtre ». Le 29 juin 2020, il en écartait trois d'entrée, dont la réécriture du préambule de la Constitution et la taxe de 4 % sur les dividendes. Les membres ont noté la reprise de leurs travaux par le gouvernement : 3,3 sur 10. La convention sur la fin de vie s'est prononcée à 75,6 % pour une aide active à mourir en avril 2023 ; le projet de loi a été abandonné avec la dissolution de juin 2024. Le juriste François Saint-Bonnet parlait, à propos d'un collectif de trente-cinq tirés au sort réuni sur la vaccination en 2021, de « démocratie par petit conseil ».
Je ne prête à personne l'intention de manipuler. Je constate que l'absence de bornes et la dépendance à l'organisateur se combinent : une assemblée qui peut tout proposer, dirigée par quelqu'un qui choisit ce qu'il retient, donne à ce quelqu'un un pouvoir que nulle constitution ne lui a confié.
Ce que montrent les assemblées qui marchent
Les défenseurs du tirage au sort ont un parrain de poids. Montesquieu écrivait dans L'Esprit des lois que « le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l'aristocratie ». Ils ajoutent une objection directe à la démocratie liquide : la délégation ne fabrique-t-elle pas des « super-délégués » ? Le Parti pirate allemand, qui a utilisé le logiciel LiquidFeedback de 2010 à 2013, permet de répondre chiffres en main. Une étude de 2015 portant sur 499 009 votes confirme la concentration : 38 votants ont reçu plus de cent délégations. Mais sans aucune délégation, 84,9 % des résultats auraient été identiques, et chacun de ces trente-huit pouvait tout perdre le lendemain matin.
Quant à Montesquieu, il pensait à Athènes, et Athènes confirme ce que j'avance. Le tirage au sort y désignait la Boulè, un conseil de cinq cents membres qui préparait les décisions ; l'Ecclésia, ouverte à tous les citoyens, les prenait. Et même cette assemblée souveraine n'avait pas tous les droits. Par la graphè paranomon, n'importe quel citoyen pouvait attaquer un décret contraire aux lois en vigueur ; sa seule déclaration sous serment en suspendait l'application, et l'auteur du texte s'exposait à une amende, voire à la perte de ses droits civiques. Les Athéniens avaient compris que le peuple réuni pouvait voter contre la loi, et ils s'étaient donné un frein.
Les expériences modernes les plus honorables suivent le même schéma. En Irlande, une assemblée de 99 citoyens tirés au sort a travaillé en 2016 et 2017 sur l'interdiction constitutionnelle de l'avortement. Elle a recommandé ; les électeurs irlandais ont tranché, par référendum, le 25 mai 2018. Partout où le tirage au sort fonctionne sans abus, son champ est borné et quelqu'un d'autre que les tirés au sort a le dernier mot.
Le système d'Étienne Chouard
Le défenseur français le plus constant du tirage au sort n'est ni Emmanuel Macron ni Jean-Marc Jancovici. C'est Étienne Chouard, ancien professeur d'économie et de gestion au lycée Marcel-Pagnol, à Marseille, connu depuis 2005 pour son analyse du traité constitutionnel européen. Son système, détaillé sur son site, est cohérent. Une assemblée constituante tirée au sort plutôt qu'élue, dont les membres seraient inéligibles aux fonctions qu'ils créent, parce que « ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'écrire les règles du pouvoir ». Une chambre législative et des chambres de contrôle tirées au sort. Des mandats courts et non renouvelables. Un référendum d'initiative citoyenne législatif, abrogatoire, révocatoire et constituant. Et une formule : « élire n'est pas voter ».
Sur deux points, Chouard est plus proche de nous que les conventions officielles. Il a critiqué la convention climat dans un billet de juillet 2020 titré « Fake tirage au sort, fake démocratie ». Et il veut que les lois soient votées par tous. Son argument du conflit d'intérêts est juste, aussi, et le décret des deux tiers lui donne raison : une assemblée qui écrit les règles de sa propre succession est juge et partie.
Mais le désaccord principal porte exactement sur les bornes. Une constituante tirée au sort et un RIC constituant peuvent tout réécrire, y compris la liberté de conscience, l'inviolabilité de la personne et la vie privée. Rien, dans ce système, ne place ces libertés hors de portée d'une majorité, qu'elle soit de cent cinquante tirés au sort ou de vingt-cinq millions d'électeurs. Chouard soupçonne à juste titre les élus d'écrire les règles à leur profit. Il ne dit pas ce qui empêcherait des tirés au sort, ou une majorité référendaire, d'écrire des règles contre une minorité. La Convention de 1793 n'était pas peuplée de professionnels installés depuis vingt ans : une bonne part de ses membres siégeaient pour la première fois dans une assemblée nationale.
Deux désaccords secondaires s'y ajoutent. Chouard tire au sort parmi les volontaires : le groupe ressemble alors à ceux qui ont le temps et le goût des réunions, rarement à l'artisan ou à la mère de trois enfants. Et ses tirés au sort se révoquent par une procédure et une majorité, alors que, dans la démocratie liquide, chacun reprend sa voix seul.
La place exacte du tirage au sort
D'où la règle que je propose, et qui précise ce que j'écrivais mardi. Elle tient en trois temps, dans cet ordre. D'abord, la charte des droits et la liste fermée de ce que la loi peut régler sont posées avant toute assemblée, et aucune assemblée, tirée au sort ou non, ne peut y toucher. Ensuite, un jury tiré au sort peut préparer un texte à l'intérieur de ce champ, entendre des experts, rédiger des options ; il publie la liste des experts entendus et le nom de ceux qui les ont choisis. Enfin, le texte est soumis au vote de tous les électeurs, chacun votant lui-même ou par une délégation qu'il peut retirer, et n'importe quel citoyen peut, comme à Athènes, le faire suspendre devant un juge s'il sort du champ autorisé.
Un régime d'assemblées citoyennes renverse cet ordre. Il fait du panel l'organe qui décide, ou dont les conclusions s'imposent, et il le fait sans liste de ce qu'il ne peut pas décider. Une chambre haute tirée au sort, une convention dont les propositions passeraient directement dans la loi, un conseil permanent qui fixerait l'agenda national : chacune de ces formules reproduit le schéma de la Convention, avec des visages plus sympathiques.
Le confort d'être remplacé
Il faut aussi regarder pourquoi ces assemblées nous plaisent tant. Quelqu'un comme nous lit les dossiers, entend les experts, passe ses week-ends au Cnam, et nous n'avons qu'à lire la synthèse. La démocratie liquide est plus exigeante : elle suppose que nous lisions les textes qui nous concernent, que nous choisissions sérieusement à qui prêter notre voix sur les autres, et que nous défendions la charte même quand une majorité sympathique propose de l'écorner pour une bonne cause. En 1793, la loi des suspects n'a pas seulement été subie : elle a été appliquée par des comités de surveillance où siégeaient des voisins. Cent cinquante personnes indemnisées 102,16 euros par jour peuvent aujourd'hui faire le travail à notre place, et nous n'avons même pas à choisir lesquelles.
Dernier mot
Les assemblées tirées au sort vont occuper la campagne de 2027 : celle lancée par Jean-Marc Jancovici, qui rendra ses travaux en février, les conventions promises dans plusieurs programmes, et les propositions d'Étienne Chouard, que le RIC a remises en circulation. Devant chacune, trois questions suffisent, et la première commande les deux autres. Qu'est-ce que cette assemblée n'aura pas le droit de décider ? Qui a écrit sa question et choisi ses experts ? Qui vote à la fin ?
Aux candidats qui promettent une convention citoyenne, il faut donc demander deux choses, par écrit : la liste des sujets que cette convention n'aura pas le droit de trancher, et l'engagement que ses conclusions seront soumises à référendum. Un candidat qui ne peut pas fournir la première liste propose une assemblée qui peut tout. La France en a déjà eu une, de septembre 1792 à octobre 1795.
Des blindés Centaure, des soldats de Sentinelle devant les bâtiments officiels, le RAID et le GIGN, plus de 60 000 hommes. Toutes les manifestations interdites dans les Bouches-du-Rhône et à Lyon. Et, sur le pouvoir d'achat, « aucune mesure ». Voilà la réponse du gouvernement au pays, à la veille du 24 octobre.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Le 2 octobre, alors que les lycées se bloquaient les uns après les autres, j'écrivais ici que la stratégie du tout sécuritaire était dangereuse. Trois semaines plus tard, on a eu le 17 octobre : 550 000 manifestants, l'hôtel de ville de Limoges incendié, celui de Marseille forcé, des centaines de commerces pillés, plus de 6 800 gardes à vue. On pourrait croire que l'exécutif en aurait tiré une leçon. Il en a tiré un dispositif. Pour samedi, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, annonce vouloir « monter en gamme », et le Premier ministre a fixé la doctrine en une phrase : « Le retour à l'ordre est le préalable de tout ».
Le préalable de tout. Autrement dit : rien d'autre avant. Pas de réponse sur les salaires, pas de réponse sur l'école, pas de réponse sur la vie chère qui a fait descendre les gens dans la rue. D'abord les blindés, ensuite on verra. Je maintiens ce que j'écrivais le 2 octobre, et je l'aggrave : ce vide politique est confondant, et il est dangereux.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Mercredi 21 octobre, Sébastien Lecornu a reçu les cinq confédérations syndicales à Matignon, flanqué du ministre de l'Intérieur. Le choix du ministre qui l'accompagnait disait déjà l'ordre du jour. Les syndicats venaient parler de pouvoir d'achat et de coût de l'énergie. Ils sont repartis, selon Sophie Binet, avec « aucune mesure ». Le Premier ministre a confié au ministre du Travail le soin de « travailler » avec eux dans les semaines à venir. Résultat : la quasi-totalité des syndicats appelle à la grève le 5 novembre, et la CGT parle déjà de faire succéder les grèves aux manifestations.
Les lycéens et les étudiants, qui sont pourtant à l'origine du mouvement, n'étaient même pas invités. On les renvoie au ministre de l'Éducation lundi prochain. Depuis début octobre, leurs revendications sont connues, et la fin de Parcoursup en fait partie. J'ai consacré deux papiers, les 7 et 9 octobre, à expliquer pourquoi cette revendication n'était pas un caprice d'adolescents mais la critique fondée d'un algorithme qui décide à 17 ans de l'avenir d'un élève sur la base d'une présomption. Le gouvernement n'y a opposé, depuis trois semaines, que le silence. Le 2 octobre, 564 établissements étaient perturbés et l'exécutif « cherchait une sortie de crise ». Il la cherche encore.
Le pays entend donc ceci : vous avez des problèmes de fin de mois, vos enfants ont des problèmes d'orientation, et nous avons des hélicoptères. Il ne faut pas s'étonner que se répande le sentiment d'un régime sourd et arrogant. Ce sentiment n'est pas une manipulation de l'ultragauche. Il est fabriqué, jour après jour, à Matignon.
Car il y a une incohérence au cœur de la communication gouvernementale. Le Premier ministre parle de « schéma insurrectionnel » à la tribune de l'Assemblée. Mais la réponse qu'il organise reste celle d'une grosse journée de maintien de l'ordre : plus d'hommes, plus de matériel, plus d'interdictions, et rendez-vous à la prochaine. Le mot « insurrection » sert à disqualifier les manifestants, pas à décrire un danger auquel on se prépare politiquement.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
La liberté de manifester devient une licence syndicale
Pendant que rien ne bouge sur le fond, tout bouge sur les libertés. Et dans un seul sens.
Jeudi 22 octobre, à l'issue d'un conseil de sécurité, Emmanuel Macron a énoncé une nouvelle « doctrine » : « La recommandation générale, c'est pas de manifestations dans les jours à venir ». Seules seront autorisées les manifestations organisées à la demande des syndicats. Celles demandées « par des gens qui n'ont aucune légitimité pour le faire » seront interdites par les préfets.
Les préfets ont suivi. Dans les Bouches-du-Rhône, toutes les manifestations sont interdites samedi, « y compris celles portant sur d'autres sujets que le pouvoir d'achat », déclarées ou non, et les transports publics de l'agglomération marseillaise seront suspendus vingt-quatre heures. À Lyon, toute manifestation dans la ville est interdite. À Lille, à Nice, à Toulon, au Havre, à Rouen, les centres-villes sont fermés aux cortèges. À Paris, la préfecture de police autorise le cortège de la CGT entre Bastille et Nation et interdit celui des étudiants et des gilets jaunes entre Bastille et Opéra. À Metz, même un rassemblement de l'Unef est interdit.
Mesurons ce qui vient d'être dit. La liberté de manifester n'est pas un privilège accordé aux organisations représentatives. C'est une liberté individuelle, que le Conseil constitutionnel rattache à la liberté d'expression collective des idées et des opinions, et que chaque citoyen détient sans avoir à présenter une carte syndicale. Le président de la République vient d'inventer une liberté sous licence : vous pouvez descendre dans la rue si une confédération vous y emmène. Un lycéen de Marseille, un artisan gilet jaune de Lille, une mère de famille de Lyon n'ont plus « aucune légitimité » pour dire publiquement qu'ils ne bouclent plus leurs fins de mois.
Les juges ne s'y trompent pas tous. Jeudi, le tribunal administratif de Paris a annulé l'interdiction d'un rassemblement étudiant, et un recours a été déposé devant le Conseil d'État contre la doctrine présidentielle elle-même. Mais l'essentiel est fait : le message est passé que la rue appartient désormais à ceux que l'État agrée.
Et pendant ce temps, l'équipement monte. Le 17 octobre, Laurent Nuñez avait prévenu que grenades et LBD « pourront être utilisés ». Pour samedi, on ajoute les blindés, les lanceurs d'eau, les unités d'élite et l'armée devant les bâtiments publics. Le Premier ministre juge le maintien de l'ordre « trop statique et pas assez mobile ». Il veut plus mobile. On imagine ce que cela signifie dans des rues interdites.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
J'en viens au cœur du danger. Cette stratégie ne produit pas l'ordre. Elle produit l'inverse.
Une manifestation déclarée a un parcours, un service d'ordre, des organisateurs que la préfecture connaît et qui ont intérêt à ce que la journée se passe bien. C'est ce qui permet de séparer la foule des casseurs. Interdire, c'est supprimer tout cela d'un coup. Ceux qui veulent manifester ne restent pas chez eux pour autant, parce que leur colère n'a pas été traitée. Ils se retrouvent sans parcours, sans service d'ordre, sans interlocuteur, dans des rassemblements que plus personne n'encadre. La préfecture d'Ille-et-Vilaine a déjà dû interdire à Rennes un rassemblement non déclaré, appelé « sur les réseaux sociaux ». Franceinfo raconte comment la journée de samedi se prépare sur des serveurs Discord. C'est
« Enfant, tu dois aimer la France. » Ainsi s'ouvre le manuel d'histoire distribué par millions aux écoliers à partir de 1884. Deux ans plus tôt, à la Sorbonne, Renan avait dit l'inverse : une nation se vote tous les jours. Zemmour a choisi le manuel. Les populistes, un peuple sans péché. Nous choisissons Renan.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
« Enfant, tu dois aimer la France parce que la nature l'a faite belle, et parce que son histoire l'a faite grande. » La phrase figure en tête du Petit Lavisse, le manuel d'histoire qu'Ernest Lavisse publie en 1884 et que des millions d'écoliers ont appris jusqu'en 1950. C'est un ordre, donné à un enfant, par un professeur de la Sorbonne, au nom de l'État.
Deux ans plus tôt, dans la même Sorbonne, un autre Ernest avait tenu un langage opposé. Le 11 mars 1882, Ernest Renan prononce une conférence intitulée « Qu'est-ce qu'une nation ? ». L'Alsace et la Moselle ont été annexées onze ans plus tôt par l'Empire allemand, au nom de la langue et de la race de leurs habitants. Renan répond que ni la langue, ni la race, ni la religion, ni les montagnes ne font une nation. Une nation, dit-il, existe parce que des gens veulent continuer à vivre ensemble, et elle doit être voulue tous les jours.
Ces deux textes de la Troisième République posent la question qui nous occupe. Le peuple français existe-t-il ? Deux réponses dominent aujourd'hui le débat, et toutes deux disent oui. La première fait du peuple une chose, un héritage clos qu'il faut garder sous cloche. La seconde en fait un saint, naturellement bon, trahi par ses élites. Je crois que ces deux réponses se trompent de la même façon, et que la bonne se trouve chez Renan, prolongée par deux auteurs qu'on n'associe jamais à la question nationale : un médecin hollandais installé à Londres au début du XVIIIe siècle, Bernard Mandeville, et un économiste autrichien, Friedrich Hayek. C'est aussi, sous une autre forme, la thèse de mon Traité pour le monde d'après : ce qui tient une société n'est pas l'ordre qu'on lui impose d'en haut, c'est celui qu'elle produit elle-même.
Le 16 septembre 2018, sur le plateau des Terriens du dimanche, Éric Zemmour s'adresse à la chroniqueuse Hapsatou Sy. Dans la séquence coupée au montage, puis révélée par Quotidien, il lui dit : « Votre prénom est une insulte à la France », et ajoute : « Vous devriez vous appeler Corinne, ça vous irait bien. » Il s'appuie sur la loi du 11 germinal an XI, qui encadrait le choix des prénoms et qui a été abrogée en 1993.
Ce n'était pas un écart de plateau. En mars 2022, candidat à l'élection présidentielle, il inscrit dans son programme un référendum pour « rétablir la loi sur les prénoms pour les futures naissances » : le prénom d'un enfant devrait être pris dans les calendriers français ou régionaux, dans l'Antiquité ou dans la Bible. Sur CNews, il précise qu'il veut obliger les immigrés à donner des prénoms français, car « il n'y a aucune raison pour que les musulmans ne le fassent pas ». Le même programme prévoit « un grand ministère de la remigration ». Et en 2025, il publie chez Fayard La messe n'est pas dite. Pour un sursaut judéo-chrétien, dont la question centrale est, selon la recension de La Nef : « voulons-nous défendre notre civilisation chrétienne ? » Le christianisme y vaut moins comme foi que comme identité et comme culture, seule capable, selon l'auteur, de résister à l'islamisation de l'Europe.
Mettons ces pièces bout à bout. Le peuple français, dans cette vision, est un contenu déjà rempli : une religion devenue frontière, un calendrier de prénoms, une histoire achevée. On peut y entrer, et c'est la version la plus forte de la thèse, celle qu'il faut prendre au sérieux : Zemmour ne se dit pas racialiste, il se dit assimilationniste. La porte est ouverte. Mais elle donne sur une maison dont le
Mardi, au tribunal de Paris, un président de chambre libère un prévenu interpellé le 17 octobre : il est resté au dépôt plus de vingt heures, la loi l'interdit. Deux autres dossiers tombent sur la procédure. 557 gardes à vue à Paris, 300 personnes présentées à un magistrat mardi soir. Et ce n'était que Paris.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Le prévenu libéré mardi n'a pas été jugé innocent. Il n'a pas été jugé du tout. Le président de chambre a constaté que le délai entre la fin de sa garde à vue et sa comparution dépassait vingt heures, que l'homme était donc retenu sans titre, et qu'aucun tribunal ne pouvait le juger dans ces conditions. Dans une autre salle, des avocats n'avaient toujours pas pu parler à leurs clients, enfermés dans les geôles du palais, pendant que les magistrats attendaient, faute de dossier prêt. Ailleurs, un réquisitoire a été écourté pour ne pas laisser expirer le délai du dossier suivant.
C'est la Justice française à l'heure de pointe. Et l'heure de pointe a duré un week-end.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
On parle des émeutes en chiffres d'interpellations. Le ministère de l'Intérieur en annonce près de 2 400 pour la seule journée du 17. Le chiffre impressionne, et il trompe : une interpellation ne coûte presque rien. C'est ce qui vient ensuite qui coûte.
Chaque personne interpellée appelle un officier de police judiciaire pour la garde à vue, quarante-huit heures au plus. Puis un substitut du procureur pour décider de l'orientation. Puis une place au dépôt, vingt heures au plus. Puis un avocat, qu'il faut trouver, déplacer, laisser lire le dossier. Puis un greffier, sans qui aucune audience n'existe. Puis une escorte, une salle, un interprète le cas échéant, et trois magistrats si l'audience est collégiale. Et si le tribunal ne peut pas siéger le jour même, un juge des libertés qui place le prévenu en détention, à charge de le faire comparaître au plus tard le troisième jour ouvrable. Sinon, il sort.
Six métiers au moins, chacun avec son délai, chacun déjà au maximum un mardi ordinaire. La France compte 11,3 juges professionnels pour 100 000 habitants, contre 17,6 en médiane européenne. Pour les procureurs, le rapport tombe à 3 contre 11,2. Il n'existe pas de réserve opérationnelle de greffiers qu'on rappellerait un samedi soir.
2023 a tenu, en trichant avec le temps
On m'opposera que la machine a déjà encaissé pire. Après la mort de Nahel, entre le 27 juin et le 13 juillet 2023, la Justice a rendu 1 278 jugements, avec 95 % de condamnations, 742 peines de prison ferme et près de 600 incarcérations. Le garde des Sceaux de l'époque avait présenté ces chiffres comme la preuve que l'institution répondait.
Elle avait répondu, en effet, mais sur seize jours et non sur trois. Pendant que les chambres de comparution immédiate tournaient, j'imagine que les autres audiences attendaient, sans que personne en tienne le compte. Et cela se passait avec des maisons d'arrêt dont l'occupation, selon les organisations de magistrats elles-mêmes, frôlait alors 145 %.
Trois ans plus tard, les prisons françaises comptent 90 020 détenus au 1er septembre, un record. En février, l'occupation moyenne atteignait déjà 137 %. Les prévenus vont en maison d'arrêt, là où la surpopulation est la plus forte. Chaque mandat de dépôt prononcé après le 17 octobre, c'est un matelas au sol de plus.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Le projet de loi de finances porte la mission Justice à 11 milliards d'euros. Il crée 287 postes de magistrats, 334 postes de greffiers et 326 places de prison nettes pour toute l'année 2027.
Posons ces chiffres à côté de ceux des émeutes. Près de 600 incarcérations en 2023, c'est près de deux années de places nouvelles au rythme de 2027, consommées en seize jours. Les 287 magistrats seront répartis sur tout le territoire et sur toutes les matières, du divorce au contentieux de l'Urssaf, et ils ne seront pas en poste avant d'avoir été formés.
À Paris, sur une trentaine de condamnations analysées par Europe 1, huit seulement sont des peines de prison ferme. On peut y voir de la mollesse. J'y vois surtout, peut-être, des juges qui savent combien il reste de places en maison d'arrêt.
Ce que la fermeté coûte
Faut dire que la tentation de la loi d'exception viendra vite. On parlera d'insurrection, d'état d'urgence, d'allonger les gardes à vue. Aucun de ces textes ne fournit un greffier. L'état d'urgence donne des couvre-feux, pas des salles d'audience. Et même une dérogation à la Convention européenne des droits de l'homme, comme celle que la France a notifiée en novembre 2015, ne permet pas de toucher à l'interdiction des traitements dégradants : la France a déjà été condamnée par la Cour de Strasbourg en janvier 2020, dans l'arrêt J.M.B. c. France, pour l'état de ses prisons.
Le lecteur qui réclame, comme le garde des Sceaux de 2023, une réponse « ferme, rapide, systématique » réclame donc, sans le dire, des milliers de magistrats, de greffiers et de places de prison. Il les réclame à un État endetté à 119 % du PIB, au moment même où l'Assemblée supprime de son budget la seule ligne qui fixait le déficit.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Au prochain épisode, il y aura plus d'interpellations que de places au dépôt, et plus de dossiers que de greffiers pour les audiencer. Le premier prévenu libéré faute de délai fera la une. Le dixième ne la fera plus.
Le 20 octobre, à Paris, ce n'est pas un juge laxiste qui a relâché un prévenu du 17 octobre. C'est la vingt et unième heure.
En 1800, il fallait huit jours de diligence pour aller de Paris à Toulouse. Il faut aujourd’hui quelques secondes pour consulter cent mille personnes. Nous votons pourtant comme sous le Consulat : un nom, tous les cinq ans, et la paix jusqu’au suivant. Voici ce que nous proposons à la place, pilier par pilier.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Huit jours. C’était, en 1800, le temps qu’il fallait à un député de la Haute-Garonne pour rentrer chez lui. En 1870, le train avait ramené le voyage à vingt heures. Dans ces conditions, demander à un élu de consulter ses électeurs avant chaque vote relevait de la plaisanterie, et la démocratie représentative n’était pas une confiscation : c’était une contrainte de transport, habillée en principe.
Le transport a changé. Le principe est resté. Un sondage sur Telegram réunit des dizaines de milliers de réponses dans la matinée ; une banque authentifie un virement en deux secondes ; la métropole se traverse en moins de deux heures d’avion. Et nous continuons de remettre, tous les cinq ans, la totalité de notre part de souveraineté à un homme ou à une femme que nous n’avons souvent pas choisi, mais seulement préféré à pire.
Ce journal défend depuis des années une autre organisation : la démocratie liquide. J’en ai posé les premiers jalons dans Faut-il quitter la France ? en 2012, je l’ai reprise ici même en juin 2022, et j’en ai tenté une théorie d’ensemble dans le deuxième chapitre du Traité pour le monde d’après. On me demande souvent, à raison, de dire concrètement ce que le mot recouvre. Voici.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Commençons par ce qui ne marche plus, et par le chiffre qui le résume le mieux. En 1980, le recueil annuel des lois publié par l’Assemblée nationale comptait 632 pages. En 2004, il en comptait 2 556 — quatre fois plus, selon le décompte que la revue Pouvoirs publiait en 2005. Ces pages sont votées par quelques centaines de personnes, absorbées par leur carrière, qui doivent avoir un avis éclairé le lundi sur la fiscalité des holdings, le mardi sur la programmation militaire et le jeudi sur le remboursement des prothèses dentaires.
Personne ne peut tenir ce rythme, et personne ne le tient. Dans le même temps, l’élévation générale du niveau de formation a créé, dans le pays, des réserves de compétence qui dépassent de très loin celles du Parlement. Sur l’énergie, la finance ou la santé, des milliers d’ingénieurs, de praticiens et de cadres connaissent mieux le dossier que le rapporteur. La représentation les écarte par construction : elle opère une soustraction de l’intelligence là où une société instruite pourrait la multiplier.
Faut dire que les partis ont fait le reste. Le multipartisme devait garantir la pluralité des opinions ; il fonctionne, en pratique, comme un filtre qui élimine les profils les moins contrôlables et produit, à chaque scrutin, le plus petit dénominateur commun. Le second tour de 2022 l’a montré jusqu’à la caricature : moins de 19 millions de voix pour le vainqueur sur près de 49 millions d’inscrits, et un nombre considérable d’électeurs venus voter contre quelqu’un plutôt que pour quelqu’un. Avec moins de 40 % des inscrits, on obtient pourtant les pleins pouvoirs pour cinq ans.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
La réponse spontanée à ce constat est connue : rendre la parole au peuple, voter sur tout, tout le temps. C’est la voie la plus dangereuse, et je veux le dire avant de proposer quoi que ce soit.
Le Comité de salut public ne procédait pas du peuple directement, mais il obéissait à une conviction que la démocratie directe partage : la loi peut tout. Les soviets prétendaient, eux, exprimer la volonté populaire sans intermédiaire, et décidaient de tout au mépris de l’ordre traditionnel de la société russe. Leur échec n’a pas attendu Staline : il était inscrit dans l’idée même d’une assemblée sans bornes. Une majorité qui vote sur tout finit par voter contre quelqu’un, et elle le fait avec une bonne conscience qu’aucune caste n’a jamais eue — car la caste, au moins, sait qu’elle est minoritaire, et ses lois sont contestées comme telles.
Le vrai problème n’est donc pas qui fait la loi. C’est ce que la loi a le droit de décider. Toute réforme démocratique qui ne commence pas par borner le champ de la loi prépare une tyrannie plus efficace que la précédente, parce qu’elle sera plus légitime.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
L’ordre compte. Les deux premiers piliers limitent le pouvoir ; les trois suivants l’organisent. Les inverser, c’est retomber dans le piège précédent.
Une charte des droits naturels, que nulle loi ne peut toucher. Liberté de penser, de croire, de s’exprimer, d’aller et venir, inviolabilité de la personne : rien de neuf depuis l’habeas corpus, mais tout est à réaffirmer contre des menaces que 1789 ne pouvait pas imaginer. Le consentement libre et éclairé aux soins, qui a si peu pesé pendant la crise sanitaire. La protection contre toute discrimination fondée sur l’appréciation politique du comportement — ce que la Chine appelle crédit social et que nous avons commencé de pratiquer sans le nommer. Et la vie privée, à défendre contre l’attelage de la reconnaissance faciale, de l’identité numérique et d’une monnaie numérique capable de tracer chaque dépense. Cette charte pourrait être, tout simplement, le premier amendement à la Déclaration de 1789.
La subsidiarité stricte de la loi. La collectivité ne légifère que si les personnes, les familles, les entreprises, les branches, les communes ne peuvent pas régler le problème elles-mêmes. Le droit pénal et le droit fiscal relèvent naturellement de la loi. Le droit du travail, en revanche, est confié aux négociations collectives dans la plupart des pays voisins et reste chez nous une prérogative d’État ; les programmes scolaires, la politique culturelle ou l’assurance-chômage n’ont rien à faire dans un hémicycle. L’État garde la police, la justice, l’impôt et la défense, et il les tient mieux qu’aujourd’hui ; il quitte la salle de classe, la scène de théâtre et la caisse de chômage.
Le référendum d’initiative citoyenne, à sa juste place. Il existe en Suisse sous la forme de la votation, et il est devenu, depuis les gilets jaunes, une sorte de Graal. Je le défends, mais je ne le sacralise pas. En France, le seul outil approchant, le référendum d’initiative partagée, n’a jamais abouti : la tentative sur Aéroports de Paris a réuni environ un million de soutiens quand il en fallait près de cinq. Mais un RIC sans charte des droits pourrait aussi bien mettre aux voix une obligation vaccinale ou une confiscation de la propriété privée. Et un RIC sans garde-fou devient le jouet des « réunionites » : les thèmes sont imposés par ceux qui ont le temps de se réunir, c’est-à-dire rarement l’artisan, la mère de trois enfants ou le chef d’entreprise.
Le mandat transitif. C’est le cœur technique du dispositif, et c’est aussi le point où je tiens le moins à avoir raison seul. Le constat, lui, ne se discute guère : notre système confond deux opérations, préparer la loi et l’adopter. Préparer un texte fiscal ou un code des marchés exige un savoir que personne ne possède sur tous les sujets à la fois ; l’adopter relève du corps électoral tout entier. La manière de séparer les deux opérations, en revanche, reste ouverte, et je vois au moins trois pistes, qu’il faudra comparer, combiner peut-être, et éprouver à petite échelle avant d’en retenir une.
La première, que j’ai développée dans le Traité, est un bicamérisme d’un genre nouveau. Une chambre généraliste, resserrée, élue sur une base partisane. Et une chambre spécialisée aux sièges stables, mais dont les occupants changent à chaque texte : des citoyens élus pour un seul projet de loi, sur leur compétence, avec un mandat impératif, et qui rentrent chez eux une fois le texte rédigé. Comme pour les jurés d’assises, une liste annuelle recenserait les volontaires par domaine ; le Conseil économique, social et environnemental pourrait fournir la charpente de cette chambre, à condition de cesser d’être une maison de retraite pour syndicalistes. Le texte préparé serait ensuite soumis à tous. Sa faiblesse est connue : un expert élu pour un texte peut se révéler le lobbyiste de sa propre branche.
La deuxième piste déplace la souplesse vers le vote lui-même. Chacun vote lui-même, ou prête sa voix à qui il veut — un voisin, un médecin, un ingénieur qu’il estime —, sujet par sujet, et la reprend d’un geste le lendemain. Une délégation qui se retire à vue cesse d’être un dépôt à fonds perdus et redevient un prêt. Son risque à elle est la concentration : quelques influenceurs pourraient rassembler des millions de voix déléguées par paresse. Une concentration révocable chaque matin n’a certes ni la durée ni la sécurité d’un siège de député, et c’est la durée qui nourrit la cooptation ; mais je ne prétends pas que l’argument suffise à clore la question.
La troisième confierait la préparation des textes à des jurys tirés au sort, sur le modèle des conventions citoyennes, à condition qu’elles ne soient plus pilotées par ceux qui en fixent la question et en choisissent les experts. Elle donne à chacun la même chance d’être désigné ; elle bute sur la technicité d’un texte fiscal, que le juré tiré au sort découvre le premier matin.
Les trois pistes partagent un même danger, le fichier : un vote en ligne, mal conçu, produit la base de données politique dont rêve tout pouvoir. Quelle que soit la formule retenue, la charte des droits doit précéder le logiciel, et le secret du vote primer sur sa commodité.
La fin du scrutin majoritaire. Une législative se joue régulièrement à moins de cent voix, et le perdant à 49,9 % se retrouve sans aucune part au pouvoir. Le vote unique transférable pratiqué en Irlande, où l’électeur classe les candidats par ordre de préférence, écarte mécaniquement les candidats les plus clivants. Le panachage en est une variante que nos petites communes connaissaient bien. Rien n’interdit de combiner les modes de scrutin selon les assemblées — proportionnelle départementale ici, vote préférentiel là. Ce qui doit disparaître, c’est le duel binaire qui oblige à choisir entre deux personnes que l’on n’a pas désignées.
Mille électeurs tirés au sort pour choisir le président
Reste la question qui passionne ce pays d’essence bonapartiste : comment choisir le chef de l’État. À partir de 1268, et pendant plus de cinq siècles, Venise désigna ses doges par une cascade de tirages au sort et d’élections, onze étapes au bout desquelles quarante et un électeurs choisissaient le doge. L’intuition vénitienne est la bonne, et elle renverse nos idées reçues : le tirage au sort ne sert pas à désigner le gouvernant, il sert à désigner ceux qui le désigneront.
Transposons. Deux ou trois tirages successifs constituent un collège de mille électeurs. Ces mille citoyens soumettent chaque candidat à un grand oral public, retransmis en direct, avec des questions obligatoires sur la trajectoire des finances publiques et des libertés. Le scrutin final, préférentiel, désigne celui qui déplaît le moins plutôt que celui qui divise le mieux. L’effet le plus immédiat serait financier : une campagne présidentielle coûte aujourd’hui d’un demi-million d’euros pour les plus modestes à près de vingt millions pour les plus lourdes, et aucun vainqueur n’a dépensé moins de dix millions. Convaincre mille personnes réunies coûte infiniment moins cher que d’occuper l’écran de quarante-neuf millions d’inscrits, et oblige le candidat à répondre aux questions plutôt qu’à les contourner.
Ne manquez pas nos vidéos exclusives gratuites
Si vous voulez voir les vidéos exclusives de décryptage, rejoignez notre chaîne Telegram gratuite en cliquant sur ce lien :
Faut-il, au-delà de la charte, une constitution ? Moins qu’on ne croit. L’épaisseur d’un texte constitutionnel mesure presque toujours l’ambition d’encadrement de l’État qui l’a écrit. Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne compte 358 articles, et seule une administration abondante est capable de le faire fonctionner. Un régime proche de l’ordre spontané se contente de la charte des droits et de quelques règles de procédure : dissolution, veto, révocation, amendement, articulation des deux chambres.
On m’objectera que tout cela est une utopie de plus. Je me demande plutôt si l’utopie n’est pas de croire que le régime actuel durera. La démocratie liquide n’exige aucun grand soir : elle s’expérimente dans une association, une copropriété, une commune, une fédération professionnelle, avant d’être portée à l’échelle d’un pays. Les logiciels existent ; LiquidFeedback a été utilisé par des partis européens dès 2010.
Dernier mot
Aucun professionnel de la représentation ne défendra un dispositif qui le rend inutile, et il ne faut pas attendre de candidat qu’il le porte. Il faut aussi admettre ce que ce régime nous coûterait à nous : lire les textes, choisir sérieusement ceux qui les préparent ou ceux à qui l’on confie sa voix, et se déjuger quand on s’est trompé. Le bulletin quinquennal a ce confort qu’il nous dispense de tout cela pendant cinq ans. Nous l’avons préféré, élection après élection, et c’est bien nous qui l’avons glissé dans l’urne.
Le dernier référendum national date du 29 mai 2005. Ses résultats ont été contournés trois ans plus tard par le traité de Lisbonne. Un électeur qui avait dix-huit ans ce jour-là en a trente-neuf aujourd’hui, et n’a jamais été consulté sur autre chose que sur des noms.
Un tweet du 26 mars, effacé depuis. Vingt-six morts dans le hall d'un aéroport, le 30 mai 1972. Deux jours d'audience et trois juges, à Paris. Depuis décembre 1972, l'ONU cherche ce qu'est un acte de terrorisme et n'a toujours pas trouvé. Le tribunal correctionnel de Paris, lui, n'a pas eu besoin de chercher. Pour combien de temps cette hybris parisienne ?
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
J'ai passé mon après-midi de lundi dans la salle où l'on juge Rima Hassan. L'eurodéputée LFI est poursuivie pour apologie du terrorisme à cause d'un tweet du 26 mars, supprimé depuis, qui citait le Japonais Kozo Okamoto : « J'ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne », et « tant qu'il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir ». Okamoto est l'un des trois hommes de l'Armée rouge japonaise qui, le 30 mai 1972, ont ouvert le feu dans le hall de l'aéroport de Lod, près de Tel-Aviv : vingt-six morts, dont dix-sept pèlerins portoricains. Condamné à perpétuité en Israël, libéré en 1985 dans un échange de prisonniers, réfugié au Liban, il est mort à Beyrouth le 23 juillet, à 78 ans. Signalement du ministère de l'Intérieur, puis de l'Organisation juive européenne et de la Licra. Peine encourue, parce que c'était en ligne : sept ans de prison et 100 000 euros d'amende.
La prévenue a choisi de se taire. Elle a fait citer un témoin, Alexis Deswaef, avocat bruxellois, élu il y a un an président de la FIDH, qui plaide aussi devant la Cour pénale internationale. Il a dit la chose la plus simple de la journée. Le terrorisme, a-t-il expliqué à la barre, n'est pas une notion de droit international. Ce qui s'est passé à Lod en 1972 n'est pas un « attentat » : c'est un crime de guerre, commis dans un conflit armé contre des civils, et un crime de guerre est plus grave qu'un attentat. Je suppose que les parties civiles n'ont pas aimé le mot « guerre » : il suppose deux camps, là où elles veulent un assassin et des victimes. Le témoin, lui, parlait d'un texte qui n'existe pas.
À ne surtout pas manquer : le journal de jerusalem
Chaque semaine, je document le génocide de Gaza sur Substack, avec rigueur et exactitude, sans fioriture : c'est le Journal de Jérusalem
Le mot que 193 États cherchent depuis l'année de Lod
Au passage, il a même dit moins que la vérité. Le droit international n'ignore pas le terrorisme : il en cherche la définition depuis 1972, précisément. Quatre mois après Lod, trois jours après la prise d'otages de Munich, le secrétaire général Kurt Waldheim inscrit le terrorisme à l'ordre du jour de l'Assemblée générale. Le 18 décembre 1972, la résolution 3034 crée un comité spécial de trente-cinq membres chargé de définir le terrorisme — et, dans le même texte, « réaffirme le droit inaliénable à l'autodétermination » des peuples sous régime colonial et « la légitimité de leur lutte, en particulier celle des mouvements de libération nationale ». Soixante-seize voix pour, trente-cinq contre, dix-sept abstentions. Le comité s'est réuni jusqu'en 1979. Il n'a jamais rendu de définition.
En 1996, l'Inde a relancé le chantier : une convention générale sur le terrorisme international, que la Sixième Commission de l'ONU négocie depuis trente ans. Elle bute toujours sur le même article 18 : faut-il exclure du champ de la convention les armées des États, et les peuples qui luttent contre une « occupation étrangère » ? Les pays de l'Organisation de la coopération islamique disent oui, les Occidentaux disent non, et en octobre 2025 l'Inde parlait encore de « divergences étroites ». Cinquante-quatre ans après Lod, 193 États, pas une ligne.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Le tribunal correctionnel de Paris, lui, n'a pas ce problème. Le Code pénal français a sa définition à lui depuis 1986 : est terroriste tout crime ordinaire — meurtre,
Mes chers compagnons d'Absurdistan, ce lundi à midi, les maires de France vont défendre leur mairie. Pour cela, il leur faut d'abord la permission. Enfin, pas une permission : une déclaration. En France, la nuance a fait carrière.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
L'affaire est simple. Samedi, des mairies ont été saccagées, à Marseille, à Lille, à Bordeaux, et l'hôtel de ville de Limoges a brûlé. L'Association des maires de France appelle donc élus, conseils municipaux et forces vives à se tenir sur le parvis de leur mairie. C'est un geste très ancien : on se tient devant sa maison quand quelqu'un y a mis le feu.
Seulement voilà. Un rassemblement sur la voie publique est une manifestation, et une manifestation se déclare, trois jours francs à l'avance. Dans une commune sans police d'État, la déclaration se dépose à la mairie, qui la transmet au préfet.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Récapitulons. Qui déclare ? Le maire. Où ? À la mairie. Qui reçoit ? Le maire. Qui peut interdire ? Le maire. Et s'il ne le fait pas ? Le préfet. Et le délai ? L'appel est parti dimanche pour lundi midi. Trois jours francs, cela fait jeudi dernier. Le maire est donc, à midi une, l'organisateur d'une manifestation n'ayant pas fait l'objet d'une déclaration dans les conditions fixées par la loi. Tarif théorique : six mois de prison et 7 500 euros d'amende. Pour avoir défendu sa mairie, devant sa mairie, avec son écharpe.
L'écharpe, parlons-en. Le maire la porte. L'adjoint la porte s'il le remplace ou le représente. Le conseiller municipal, seulement s'il le remplace. Trois rangs, trois règles, sur un parvis de quinze mètres. Et la banderole ? Elle doit respecter la neutralité du service public. « Non aux violences » passe. « Non à la vie chère » peut être retirée. Par qui ? Par le maire, toujours lui.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Miljaardedju, mes amis du Pays-des-Cartésiens, vous avez inventé l'homme qui se dépose une demande, se l'instruit, se la transmet, et se surveille lui-même pendant qu'il manifeste. Breughel en aurait fait un tableau grouillant. Votre administration l'a écrite en un seul article.
Ajoutez la touche finale, apportée dimanche à 20 heures. Le président a annoncé que les préfets, en lien avec les maires, pourraient aller jusqu'à interdire certains rassemblements afin de protéger les bâtiments publics. Le rassemblement qui protège un bâtiment public est un rassemblement. Il est donc, en bonne logique, interdisable pour protéger le bâtiment qu'il protège.
Le plus beau reste l'asymétrie. Samedi, des émeutiers sont entrés dans des mairies sans rien déclarer à personne. Lundi, ceux qui veulent seulement se tenir devant doivent remplir un formulaire.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Une dernière question, mes chers lecteurs sans tableur. Le maire de Limoges veut lui aussi se rassembler devant son hôtel de ville. Limoges est en zone de police d'État : sa déclaration ira donc à la préfecture. Heureusement. Le guichet de sa mairie sent encore la fumée.
2 397 interpellations, 997 policiers et gendarmes blessés, et ce dimanche soir encore des pillages au Châtelet. Dans les commissariats, une autre alarme circule : l'argent manque pour les munitions. Le budget 2027 réduit de 7 % les crédits d'équipement de la police. La charge de la dette, elle, prend 10 milliards.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Dimanche, 20 heures. Au lendemain d'une journée où l'hôtel de ville de Limoges a brûlé, où la résidence de la préfète de Bordeaux a été saccagée, où des magasins ont été pillés à Paris et à Marseille, Emmanuel Macron parle aux Français. Il promet que « ceux qui ont détruit doivent payer, ceux qui ont cassé doivent rembourser ». Il annonce une cellule de crise pour les victimes, promet la « transparence » sur le dispositif de samedi, demande au ministre de l'Intérieur de tirer les leçons en matière de renseignement et d'anticipation. Pas un mot sur les effectifs. Pas un mot sur les moyens. Au même moment, CNews signale des pillages en cours au Châtelet, forces de l'ordre en route.
Plusieurs sources internes à la police nationale, interrogées par le Courrier, décrivent la même chose : des alarmes lancées en interne depuis des mois sur
Samedi, l’Hôtel de ville de Limoges a brûlé. Dimanche, l’Unsa-Police avoue n’avoir pas tenu les centres-villes. Le Parisien titre « Scènes d’insurrection » ; le parquet de Paris poursuit pour recel de vol. J’y étais. Il manque bien quelque chose, et ce n’est pas de la violence.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Vendredi, j’écrivais ici que le pouvoir avait pris ses précautions et que ses auxiliaires avaient pris les leurs. Les précautions ont tenu jusqu’à la place de la République : le cortège déclaré s’y est dispersé dans les rues sans pouvoir rejoindre la place. Derrière lui, la ville brûlait. Je retire la précaution. Je garde le verdict, en trois manques.
Il manque d’abord un fauteuil occupé. L’Hôtel de ville de Limoges est parti en fumée ; à Marseille, Lille, Angers et Bordeaux, des manifestants sont entrés dans les mairies ou les préfectures pour les saccager. Chez nous, en 1830, en 1848, en 1870, on prend l’Hôtel de Ville, on monte au balcon, on y proclame un gouvernement. Samedi, on y a mis le feu et on est reparti. Les policiers décrivent eux-mêmes ce qui les a submergés : de petits groupes très mobiles, courant d’une rue à l’autre. Lundi matin, le maire de Limoges retrouvera ses murs noircis. Personne n’y a installé quoi que ce soit.
Une police qui réclame des renforts n’a pas changé de camp
Il manque ensuite une défection. Les forces de l’ordre ont été, de leur propre aveu, complètement débordées ; François Hollande constate que l’État n’a pas été capable d’assurer partout l’ordre public ; les maires de Paris, Lyon et Marseille réclament des moyens et un rendez-vous à Matignon. Tout cela est vrai. Rien de cela n’est une défection. Six cents blessés, et pas un bouclier posé. Un syndicat qui se plaint du sous-nombre demande plus de force, pas moins. Aucun préfet n’a démissionné, aucun commissaire n’a refusé d’engager. La force publique a flanché quelques heures, dans quelques centres-villes, et personne ne s’est baissé pour la ramasser.
Faut dire que la foule qui aurait pu la ramasser était rentrée chez elle. Samedi, j’ai marché dans un cortège qui avait un nom à crier, et ce n’était ni Parcoursup ni le gazole : c’était celui du président, devenu, jusque sur un oreiller brandi place de la République, le symbole de ce qui bloque. Cette foule-là est rentrée à la nuit tombée. Ceux qui sont restés, et ceux qui sont revenus dimanche, voulaient casser du flic et vider des vitrines, et je ne leur prête rien d’autre. Dimanche, plus de pavés que samedi, et plus un seul nom crié.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
L’État dit « insurrection » et poursuit pour recel
Il manque enfin un nom et une date. Le mot, à le bien regarder, n’a été prononcé que d’un côté. Le Parisien titre « Scènes d’insurrection » et son éditorialiste attribue dans la foulée ce climat « quasi-insurrectionnel » à une minorité qui n’a rien à voir avec les manifestants ; Laurent Nuñez parle d’un désordre semé « de manière concertée » ; Sébastien Lecornu met en garde ceux qui voudraient faire de ces violences un « tour de chauffe » avant la présidentielle. Dans le même temps, le parquet de Paris place en garde à vue pour recel de vol, groupement en vue de commettre des violences et dégradations — l’échelle de l’émeute, pas l’article 412-3 du Code pénal et son « mouvement insurrectionnel ». La CRS 8 engagée à République est l’unité spécialisée dans les violences urbaines : la grammaire de 2023.
Le droit français n’écrit pourtant le mot qu’à deux endroits. Dans cet article 412-3, que personne ne vise. Et à l’article L2121-1 du code de la défense, qui réserve l’état de siège de l’article 36 de la Constitution au péril imminent résultant d’une guerre étrangère ou d’une « insurrection armée ». L’état d’urgence, lui, relève de la loi du 3 avril 1955 et vise les « atteintes graves à l’ordre public » : le texte de novembre 2005. Le président va s’adresser aux Français. Je suppose qu’il dira le mot et qu’il signera la loi de 1955. Insurrection à la télévision, émeute au Journal officiel : l’État aura qualifié lui-même, contre son propre vocabulaire.
Et vous, qui réclamez depuis samedi soir de l’ordre à n’importe quel prix ? Vous demandez à l’État de finir par décret ce que les casseurs n’ont pas réussi dans la rue : faire disparaître les 800 000 personnes du samedi après-midi derrière les 2 000 interpellés de la nuit.
Ne manquez pas nos vidéos exclusives gratuites
Si vous voulez voir les vidéos exclusives de décryptage, rejoignez notre chaîne Telegram gratuite en cliquant sur ce lien :
Un samedi de vacances scolaires a montré une vacance. Pendant quelques heures, dans quelques villes, la force publique n’appartenait plus à personne. Ni la CGT, dont la prochaine date est fixée au 5 novembre depuis le 6 octobre, ni La France insoumise, qui préfère l’urne de 2027 à un fauteuil de mairie, ni les casseurs, qui ne veulent pas de fauteuil, ne se sont présentés pour l’occuper.
Ce qui manque, donc : quelqu’un assis à Limoges, un préfet qui refuse, un appel à une journée de semaine signé d’un nom. Rien de tout cela n’est là ce soir. Ce qui est là, en revanche, c’est un président qui va parler. Le seul candidat au fauteuil vide, ce soir, c’est lui.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Beaucoup, à tort, répétons-le, réduisent le mouvement du 17 octobre à des pillages. Des pillages, des dégradations, il y en a eu, d'une violence jamais égalée, à mon avis, depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies. Nous en montrons une infime part ici. Mais...
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Ce serait une erreur (largement commise par les conservateurs et réactionnaires de tous poils) de réduire ce mouvement à des violences urbaines. Je l'ai souligné hier : le mouvement est beaucoup plus "nombreux" que la police, et même les organisateurs, l'ont soutenu hier. Le cortège parisien, s'il avait pu se tenir comme prévu, aurait largement dépassé les 100.000 personnes. Et ces personnes n'avaient rien à voir avec des meutes islamistes. Il y avait des jeunes, des quadragénaires, des vieux, des riches, des pauvres, des moyens, des gens de gauche et de droite. L'influence du mouvement dépasse largement le simple fait d'une émeute urbaine.
Voici quelques images offertes par Paris aujourd'hui :
Comme d'habitude dans nos colonnes, j'ai couvert la manifestation de ce jour et je vous en reporte des images au plus près de ce qui s'y est passé. Nous sommes loin de pouvoir faire tous les comptes à 20 heures, et la nuit qui s'annonce a de nombreuses "chances" d'être très violente. Mais voici un premier point forcément parcellaire !
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Premier point, essentiel : je tiens la manifestation d'aujourd'hui pour une insurrection, ou une première étape vers une insurrection contre l'ordre établi. Beaucoup aiment à y voir des violences urbaines, ou des pillages. Bien sûr, il y a eu des pillages, il y a eu des violences. Mais ce serait, de mon point de vue, passer à côté de la nature du mouvement que de ne pas voir l'événement dans son ensemble : une jeunesse en dehors du "système" , accompagnée de radicaux, a parcouru Paris pour défier et contester l'ordre en place, ce qui n'exclut, pour certains, le pillage de magasins en bonne et due forme.
Deuxième point, tout aussi essentiel : la Préfecture de Police n'est pas parvenue à imposer un trajet clair aux manifestants, de telle sorte que très vite la mobilisation s'est éparpillée en une multitude de cortèges sauvages, dont l'un semble ce soir vouloir prendre l'Élysée. Nous ne sommes donc pas face à une manifestation classique, mais face à une sorte de guérilla urbaine.
Troisième point, encore plus essentiel : les forces de l'ordre étaient manifestement trop peu nombreuses à Paris (reste à comprendre pour quoi) et manifestement mal équipées. Selon les informations recueillies sur place, à 15h30, des compagnies entières étaient en rupture de munition, et ne disposaient plus que de matraques pour repousser des manifestants ou des émeutiers bien plus nombreux et bien plus déterminés.
Dans ce contexte, comme on dit au football, les manifestants ont clairement dominé le match.
Enfin, et surtout, le mouvement a attiré des gens de tous horizons et de tous âges, pour l'essentiel tout à fait pacifiques et venus simplement exprimer leur grogne. Ce point est capital, car la manifestation n'a pas attiré que des lycéens ou des étudiants, ni des casseurs. Elle était massivement faite de gens ordinaires qui voulaient s'exprimer sans violence.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Reste que de nombreuses questions seront à poser sur cette journée. Au premier chef sur la stratégie policière, qui n'a pas manqué d'étonner.
Dès 12h, des troubles ont éclaté entre les premiers participants, dont des Gilets Jaunes historiques comme Jérôme Rodriguez, et la police, place de la République. Immédiatement, la place a été nassée par la police, et ceux qui se trouvaient dans la nasse ont entamé une tournante de charges : tantôt, les manifestants chargeaient la police et s'essuyaient du gaz lacrymogène, tantôt la police les chargeaient et les repoussaient de l'autre côté de la place.
Dans le même temps, la police interdisait l'accès à la place pour ceux qui n'étaient pas arrivés assez tôt (la manifestation devait débuter à 14h). Les gens affluaient en masse de toutes les rues convergents vers la place. Empêchés d'accéder à la République, ces manifestants se sont répandus dans Paris, souvent dans des cortèges sauvages. Certains prenaient la route de la Bastille, d'autres du Marais, d'autres encore... de l'Élysée.
C'est ainsi que la stratégie policière a produit le désordre : au lieu de les canaliser dans une manifestation mobile, elle les a dispersés et livrés à eux-mêmes.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
15h : les premiers désordres, sans intervention policière
Cette stratégie de dispersion des manifestants a conduit à de rapides désordres. Partout, des petits groupes de casseurs et de provocateurs profitaient de l'absence de la police pour dresser des barricades et incendier le matériel urbain qu'ils trouvaient à proximité. Ce fut notamment vrai dans le Marais totalement abandonné par la police.
La police est restée cantonnée place de la République, où des émeutiers semaient la terreur et le chaos, et a laissé les "quartiers" adjacents aux insurgés, souvent à la recherche d'un but pour manifester.
Dans cet étrange contexte, les rues comptaient encore des manifestants sincères et pacifiques, mais il devenait évident que les perturbateurs prenaient le dessus.
17h : l'heure du pillage et de la casse
Vers 17 heures, une police épuisée, manquant de munitions, et déforcée car de nombreuses unités étaient parties à l'Élysée pour protéger le Palais menacé par des manifestants déterminés à en découdre, faisait péniblement face à des nuées de voyous place de la République et alentour.
Là, le spectacle du chaos faisait peine à voir :
Dans tous les cas, le pouvoir a donné le sentiment d'être sur la défensive, et désormais alourdi pour un corps préfectoral incapable de faire respecter l'ordre le plus élémentaire.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Laure Lavalette s'inquiète pour les vitrines. Jordan Bardella voit des groupuscules d'extrême gauche. Zemmour veut prélever les allocations des parents de lycéens. Murer et Rougeyron se taisent. La veille du 17 octobre, la droite a choisi son camp : celui du préfet.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Un parti qui fait campagne depuis dix ans sur la colère des Français trouve, la veille du jour où ils descendent dans la rue, ses premiers mots pour les vitrines. Laure Lavalette a ensuite réclamé une TVA à 5,5 % sur l'énergie, c'est vrai. Mais les vitrines sont venues d'abord. Le RN n'est pas le seul. Toute la droite conservatrice et souverainiste a fait la même chose cette semaine, avec des nuances de ton et une remarquable unité de fond : entre la colère et l'ordre, elle a choisi l'ordre. Celui de Laurent Nuñez.
Ce sont les hostiles. Viennent ensuite les silencieux, plus nombreux qu'on ne croit. Sur leurs comptes X, depuis un mois, je n'ai trouvé aucun appel au 17 octobre chez Philippe Murer, aucun chez Pierre-Yves Rougeyron. François Asselineau fait exception à moitié : il a salué le 6 octobre une manifestation de jeunes réclamant la démission d'Emmanuel Macron, mais il n'a pas relayé l'appel du 17. Florian Philippot, lui, s'est demandé le 14 septembre « qu'en penser vraiment ? », a jugé qu'« un peuple debout est toujours préférable à l'inaction », puis a appelé quatre jours plus tard à sa propre manifestation, le 3 octobre, place du Palais-Royal. Un défilé à soi, plutôt que la colère des autres.
En face, la gauche, socialistes compris, appelle à descendre dans la rue. On peut trouver cela opportuniste, et ça l'est. Mais il faut regarder le résultat : la seule colère populaire de l'automne est abandonnée par ceux qui prétendent parler au nom du peuple, et ramassée par la CGT et La France insoumise.
La vieille préférence
Ce n'est pas nouveau, c'est très français. Le 30 mai 1968, la droite a eu son grand jour dans la rue, et c'était pour défiler sur les Champs-Élysées derrière le général de Gaulle, contre la grève. Depuis, elle ne descend en masse dans la rue que pour défendre une institution : l'école libre en 1984, la famille en 2013. Contre l'impôt ou contre la police, presque jamais.
On me dira qu'il y a des casseurs, et c'est vrai : le ministère attend 50 à 100 black blocs dans des villes comme Nantes ou Lyon, et personne de sensé ne défend une vitrine brisée. Mais la vitrine n'est pas la question. La question est de savoir de quel côté l'on se tient quand des lycées manquent de professeurs, que le gazole ne redescend pas et que le budget taxe ce qui reste. La droite conservatrice et souverainiste a répondu : du côté du préfet.
Je suppose qu'il y entre du calcul. Un parti qui se voit à l'Élysée en 2027 n'a pas envie d'hériter d'un pays qui a pris l'habitude de la rue, et il veut que les retraités et les commerçants qui votent pour lui le voient en gardien. C'est compréhensible. C'est aussi exactement ce que faisait Emmanuel Macron en 2018.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Il y a pourtant une confusion au cœur de cette préférence, et elle n'a rien de tactique. Le conservateur français confond l'ordre de la société avec l'ordre de l'État. Il croit défendre la France quand il défend la préfecture. Or l'État qu'il protège samedi est celui qui a voté les ZFE, qui fiscalise la transmission des entreprises et qui laisse filer la dette vers 3 810 milliards d'euros. Ce n'est pas la civilisation que gardent les CRS boulevard Voltaire. C'est un guichet.
On objectera que l'insurrection n'est pas une politique. Je suis d'accord : je ne crois pas au Grand soir, et je ne l'appelle pas. Mais entre l'émeute et le soutien au ministre de l'Intérieur, il existe toute une gamme de positions, dont la plus simple : dire que la colère est juste et que l'État en est la cause. Personne, à droite, ne l'a dite cette semaine.
Et vous, lecteur conservateur, qui avez soupiré en voyant les images des lycées bloqués ? Vous aviez peut-être raison sur la méthode. Mais posez-vous la question qu'ils ne se posent pas : si la colère ne vient plus jamais de chez vous, qui la portera, et contre qui ?
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Samedi, les supplétifs ne seront pas dans la rue. Ils seront sur les plateaux, à compter les vitrines avec le ministre. Le 18 au matin, ils dénonceront de nouveau le « système », et Laurent Nuñez pourra les remercier d'avoir tenu, la veille, exactement les mêmes propos que lui.
République, boulevard Voltaire, Nation : le parcours n'a été fixé que ce matin, et il est contesté par les manifestants. Entre-temps, la CGT, LFI et le NPA ont déclaré les cortèges, et l'intersyndicale a déjà fixé la suite au 5 novembre. Le Grand soir annoncé a son service d'ordre.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Ce vendredi matin, la préfecture de police a voulu trancher : le cortège parisien partirait de la place de la République et s'arrêterait place de la Nation. Il aura fallu trois jours pour en arriver là. Jeudi, le préfet Patrice Faure avait interdit le parcours déclaré par les étudiants de l'Interfac, de République à la Concorde, au nom de « risques sérieux de troubles à l'ordre public ». Il avait refusé dans la foulée celui des Gilets jaunes et des syndicats, de l'Opéra à la Bastille, et proposé à la place un détour par Clichy, Pigalle et Barbès, que personne ne voulait.
Le mouvement, lui, n'a ni chef ni bureau. Il est né sur les réseaux, contre le prix du gazole et la vie chère, et il s'est grossi en route des lycéens, des étudiants, puis des syndicats. Une carte collaborative recense plus de mille actions ; une source proche du ministère de l'Intérieur en compte 200 à 300, dont une soixantaine de manifestations. À Paris, les autorités attendent entre 20 000 et 40 000 personnes.
Le pouvoir a peur, et il ne s'en cache pas. Laurent Nuñez a réuni cette semaine les chefs de la police, de la gendarmerie et du renseignement ; il a briefé les préfets par visioconférence ; il annonce 50 à 100 black blocs dans des villes comme Nantes, Rennes ou Lyon, et promet « une intervention ferme et immédiate » contre tout blocage durable. Sébastien Lecornu, qui parlait déjà le 1er octobre de « violences urbaines » à propos des lycées, n'a pas changé de vocabulaire.
Qu'est-ce qui fait trembler un ministre de l'Intérieur à la veille d'un samedi d'automne ? Pas les vitrines, il en a vu d'autres. C'est un mot, que la gauche française se transmet comme un bijou de famille depuis cent cinquante ans : la convergence des luttes. L'idée que les colères, en se rejoignant dans la rue, finiront par faire tomber le pouvoir d'un coup, un soir, comme un fruit trop mûr. Le Grand soir.
Ce Grand soir est-il possible le 17 octobre ? Personne n'a de boule de cristal. Mais on peut regarder comment la machine est montée, et la machine dit déjà beaucoup.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Commençons par concéder ce qui est vrai : la colère existe, et elle est profonde. Le pouvoir d'achat arrive en tête des préoccupations des Français dans l'enquête Toluna-Harris d'octobre. Plus d'un millier de lycées ont été touchés par les blocages depuis la fin septembre, pour des professeurs absents et jamais remplacés. Les chefs d'entreprise voient arriver un budget qui taxe la transmission de leur société, les automobilistes un gazole qui ne redescend pas, les étudiants un Parcoursup qu'ils détestent, et les fonctionnaires une grève programmée pour le 5 novembre.
Seulement, cette colère est émiettée. Chacun la porte dans son coin, avec sa revendication, son vocabulaire et son calendrier. Le lycéen de Créteil ne demande pas la même chose que l'artisan de la Somme, qui ne demande pas la même chose que l'agent des finances publiques. Ce sont des braises éparses, pas un incendie.
Le pouvoir le sait, et c'est précisément ce qui l'inquiète : des braises éparses peuvent se rejoindre. La fusion de ces colères produirait une réaction chimique dont personne ne connaît la formule, et c'est cette inconnue, plus que le nombre, qui tient éveillés les préfets.
Reste à savoir si les Grands soirs existent vraiment. C'est l'une des images les plus chères à l'imaginaire français, et l'une des moins démontrables. Le 14 juillet 1789, on prend la Bastille, et l'on en fait l'acte de naissance de la Révolution. Mais les États généraux siégeaient depuis le 5 mai, les députés du tiers s'étaient proclamés Assemblée nationale le 17 juin et avaient juré au Jeu de paume le 20 de ne pas se séparer. Personne ne peut prouver que la Révolution n'aurait pas eu lieu sans la prise d'une forteresse qui ne gardait plus que sept prisonniers. Faut dire que le soir fait une meilleure gravure que le mois de procédure qui l'a précédé.
Je soupçonne donc le Grand soir d'être un récit après coup plus qu'un mécanisme. Mais le simple fait que le ministère de l'Intérieur passe sa semaine à le redouter prouve une chose : beaucoup, au sommet de l'État, le croient possible. Laurent Nuñez ne réunit pas tous les préfets en visioconférence pour un défilé.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Face à cette peur, le système ne réfléchit pas, il réagit, et il réagit plutôt bien. Il n'a besoin ni de complot ni de chef d'orchestre : il a des réflexes, polis par des décennies de cortèges.
Le premier réflexe appartient à la préfecture. Fixer un parcours la veille au matin, ce n'est pas de l'indécision, c'est une technique. Un trajet connu trop tôt attire des cars de province, des groupes organisés, des rendez-vous ; un trajet connu trop tard décourage les arrivées massives et laisse aux seuls Parisiens le soin de remplir les boulevards. Le parcours République–Nation, par le boulevard Voltaire, est celui de tant de manifestations syndicales depuis un demi-siècle : large, droit, facile à fermer aux deux bouts. On ne marche pas sur l'Élysée en descendant vers la Nation.
Les auxiliaires
Mais la préfecture ne fait que la moitié du travail. L'autre moitié, la plus délicate, elle ne peut pas la faire elle-même. Elle revient à la gauche installée, et d'abord à la CGT.
Le 13 octobre, la confédération a annoncé qu'elle rejoindrait les manifestations de samedi, pour faire barrage, dit-elle, aux « tentatives de détournement » de l'extrême droite. Le 15, Matignon citait La France insoumise, le NPA et la CGT parmi ceux qui déclaraient des cortèges. Avec eux arrivent un service d'ordre, des chasubles, un camion sono, et surtout des revendications. À Dijon, le communiqué de Solidaires réclame l'indexation des salaires et la taxation des superprofits ; le prix du gazole n'y figure plus. Et l'étape suivante est déjà fixée : la grève du 5 novembre, décidée par cinq confédérations avant même que la rue ne bouge.
Je ne dis pas que la CGT travaille pour Matignon. Je dis qu'elle fait samedi exactement ce que Matignon ne peut pas faire : donner à une colère sans adresse un parcours, un ordre du jour et une date de rendez-vous. Dans une armée, on appelle cela des auxiliaires.
Ce n'est pas nouveau, c'est très français. En mai 1968, pendant que les étudiants dépavaient le Quartier latin, la CGT de Georges Séguy se méfiait d'eux comme de la peste, et c'est avec elle que Georges Pompidou négocia, rue de Grenelle, jusqu'au 27 mai, une hausse de 35 % du salaire minimum. Le Grand soir s'est conclu par un accord salarial, puis, un mois plus tard, par une Chambre introuvable de droite. On peut y voir une trahison. J'y vois plutôt un savoir-faire.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Mettons bout à bout ce que nous avons sous les yeux. Un trajet défini et déclaré. Un service d'ordre. Des organisations responsables, qui ont un siège, un bureau et des interlocuteurs en préfecture. En une semaine, le 17 octobre est passé du collectif insaisissable, que personne ne pouvait convoquer ni disperser, à un mouvement structuré. Hybridé, pour être exact.
Le politologue néerlandais Cas Mudde a donné l'outil le plus utile pour comprendre ce qui se passe. Dans un article de 2004 devenu classique, « The Populist Zeitgeist », publié par la revue Government and Opposition, il définit le populisme comme une idéologie qui sépare la société en deux groupes homogènes et antagonistes, « le peuple pur » et « l'élite corrompue », et qui veut que la politique exprime la volonté générale du peuple. Il ajoute surtout que c'est une idéologie « mince » : elle dit contre qui l'on se bat, pas ce que l'on veut construire. Pour durer, elle doit donc s'attacher à une idéologie « épaisse », une idéologie hôte, le nationalisme à droite, le socialisme à gauche, qui lui fournit un programme, des cadres et une doctrine.
Les Gilets jaunes de 2018 étaient le cas d'école d'un populisme mince à l'état pur : « eux » contre « nous », le référendum d'initiative citoyenne, et rien d'autre. C'est ce qui les rendait insaisissables, et c'est aussi ce qui les a fait mourir, faute d'hôte. Ceux de 2026 en ont trouvé un en trois jours. La CGT, Solidaires et La France insoumise leur apportent l'épaisseur : l'indexation, les superprofits, le barrage. Ils y gagnent un service d'ordre et une date au 5 novembre. Ils y perdent le rond-point.
Et vous, qui attendez peut-être de ce samedi qu'il fasse ce que vous n'osez pas faire vous-même ? Le Grand soir a cette commodité qu'il dispense de tous les petits matins. On le délègue à la rue comme on délègue tout le reste, et quand la rue le délègue à son tour à un syndicat, on s'étonne qu'il ait fini rue de Grenelle.
Dernier mot
Samedi soir, il y aura peut-être beaucoup de monde place de la Nation, et l'on parlera d'un succès. Je le souhaite à ceux qui défilent, dont beaucoup ont d'excellentes raisons d'être là.
Mais un cortège qui part de République à l'heure dite, sous chasuble CGT, avec un rendez-vous fixé au 5 novembre, ne prend pas de Bastille. Il arrive à la Nation, il se disperse, et il rentre en RER. Il y a peu de risques que le 17 octobre se transforme en insurrection : le pouvoir a pris ses précautions, et ses auxiliaires ont pris les leurs.
Le Pen 32 %, Mélenchon 16 %. L'une promet 140 milliards d'économies sans que personne ne perde rien, l'autre 106 milliards d'impôts nouveaux. Sur notre carte libertarienne, ils sont à +4,2 et +5. Reste à savoir lequel nous mènerait le plus vite aux soixante euros par jour au distributeur.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
LA NEWSLETTER · GRATUITE
Le Courrier, chaque matin.
L'essentiel de l'actualité, passé au crible par les cinq plumes du Courrier. Dans votre boîte, chaque jour ouvré.
Gratuit. Vous restez libre de partir quand vous voulez.
Le 29 juin 2015, à Athènes, les distributeurs de billets ne donnaient plus que soixante euros par jour et par carte. Les banques sont restées fermées trois semaines, jusqu'au 20 juillet. Entre la fin de 2014 et la fin de juin, les Grecs avaient retiré 42 milliards d'euros de leurs comptes, le quart de leurs dépôts. Ils n'avaient pas attendu de voir le gouvernement d'Alexis Tsipras à l'œuvre : dès décembre 2014, le mois où des élections anticipées furent convoquées, 2,5 milliards étaient déjà sortis. Le 13 juillet, après dix-sept heures de négociation, Tsipras signait un plan plus dur que celui que son peuple venait de rejeter par référendum.
Je pense à ces soixante euros en regardant les sondages français. Le dernier, réalisé par l'Ifop du 12 au 14 octobre, donne Marine Le Pen à 32 % et Jean-Luc Mélenchon à 16 % au premier tour. Le second tour Le Pen-Mélenchon n'est plus une hypothèse d'école.
Il faut donc répondre à la question que pose le titre, et je vais y répondre : Mélenchon effondrerait la France plus vite. En quelques semaines, par la peur, sur le modèle grec. Marine Le Pen l'effondrerait plus lentement, en un budget, par la déception. Les deux arriveraient au même endroit, et notre carte dit pourquoi.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
ABONNEMENT
Allez au fond des choses.
Deux grands formats par jour. Les cinq plumes du Courrier. La série Sécession, le dimanche.
Le Courrier a publié cette semaine une carte libertarienne de trente-quatre forces politiques, placées sur deux axes : la distance à laquelle se prend la décision, et le sens dans lequel elle circule, du décret vers le citoyen ou du contrat entre citoyens. Marine Le Pen y figure à +4,3 sur la souveraineté et +4,2 sur l'État. Jean-Luc Mélenchon à +2 et +5. Sur l'axe qui compte pour un budget, celui de l'État, ils sont l'un à côté de l'autre, tout en haut.
Cela veut dire une chose simple. Ni l'un ni l'autre ne propose de réduire le périmètre de l'État. L'une promet de le faire payer par d'autres, l'autre de le faire payer par plus d'impôts. Le premier à dire au retraité, au fonctionnaire ou à l'allocataire qu'il recevra moins n'est pas encore candidat.
Le 14 octobre, Jean-Luc Mélenchon et Éric Coquerel ont présenté leur budget : 106,4 milliards de recettes nouvelles, 81,7 milliards de dépenses nouvelles, un impôt sur les héritages qui rapporterait 20 milliards de plus, une taxe sur les patrimoines au-delà de 100 millions, la suppression de la flat tax, 100 milliards d'épargne « mobilisés » chaque année, l'assurance-vie rendue « moins intéressante ». Et l'annulation, ou le gel, de la dette française détenue par la Banque centrale européenne, quelque 640 milliards. Vincent Clairmont en a fait les comptes ici même : 106 milliards de prélèvements en plus pour viser le même déficit que le gouvernement Lecornu.
La crise ne viendrait pas de l'application de ce programme. Elle viendrait de son annonce. Un épargnant n'attend pas qu'on taxe son héritage pour déplacer son argent, et un fonds de pension de Singapour n'attend pas qu'on gèle la créance de la BCE pour vendre ses titres français. Il lui suffit de comprendre qu'un gouvernement est prêt à ne pas rembourser l'un de ses créanciers.
On m'opposera Allende, et on aura raison d'y penser. Au Chili, l'inflation est passée de 22 % en 1971 à 163 % en 1972, puis à plus de 500 % en 1973 ; les rayons des magasins se sont vidés, le riz et la farine se vendaient au marché noir, et l'État n'avait plus de réserves de change. Mais il a fallu trois ans. Allende disposait d'une monnaie nationale : il imprimait, et la crise passait par les prix, lentement.
Mélenchon n'aurait pas de planche à billets. Il aurait l'euro, comme Tsipras. Dans une monnaie qu'on ne contrôle pas, la crise ne passe pas par les prix, elle passe par les comptes. Faut dire qu'un Français inquiet n'a pas besoin de cacher des billets sous son carrelage : il lui suffit d'ouvrir un compte dans une banque allemande ou néerlandaise, en dix minutes, depuis son téléphone. C'est la variante grecque, et elle va plus vite que la chilienne.
On répondra que la France n'est pas la Grèce : deuxième économie de la zone euro, trop grosse pour qu'on la laisse tomber, et la BCE dispose depuis juillet 2022 d'un instrument pour acheter la dette d'un pays attaqué. C'est vrai, et c'est précisément là que le piège se referme. Cet instrument, la BCE ne l'accorde qu'à des conditions écrites : le respect des règles budgétaires européennes, une dette jugée soutenable, le suivi des recommandations de la Commission. La France est sous procédure pour déficit excessif depuis juillet 2024. Un gouvernement qui ajouterait 82 milliards de dépenses et proposerait d'annuler la créance de la BCE ne remplirait aucune de ces conditions. On aiderait sans doute la France, oui. Comme on a aidé la Grèce le 13 juillet 2015, contre un mémorandum.
Je suppose que Mélenchon le sait. Il a vu Tsipras. Mais un candidat qui promet de ne pas plier ne peut pas annoncer, entre les deux tours, qu'il pliera.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TELEGRAM · L'INFO EN CONTINU
Entre deux éditions, le fil.
La newsletter vous donne le matin. Le fil vous donne l'instant.
Avec Marine Le Pen, le marché ne paniquerait pas le premier soir. Il l'a montré le 7 octobre : le jour où elle a présenté son plan de 140 milliards d'économies, le taux à dix ans a reflué à 4,75 %. Les investisseurs connaissent le précédent italien. Giorgia Meloni, venue de la droite souverainiste, gouverne depuis 2022, et l'écart de taux de l'Italie avec l'Allemagne était tombé fin 2025 à 72 points de base, au plus bas depuis 2010, parce que son budget s'est révélé plus prudent que ses discours.
Le marché ferait donc à Marine Le Pen crédit de ses renoncements futurs. C'est là que commence son problème.
Thibault de Varenne l'a décrit dans ces colonnes le 22 septembre : le Rassemblement national a différé pendant des années tous ses arbitrages internes, sur le voile, sur la Russie, sur les retraites, et il les voit remonter ensemble. Le programme du 7 octobre ne tranche aucun d'eux. Il additionne. Près de la moitié de l'effort repose sur trois payeurs qui ne votent pas en France : 32,5 milliards demandés aux fraudeurs, 19,5 à Bruxelles, 29 aux étrangers privés de prestations. La retraite revient à 62 ans, ce que l'Institut Montaigne chiffre jusqu'à 34 milliards par an, et le même plan inscrit 15 à 20 milliards d'économies sur les retraites. Enfin, la candidate veut inscrire dans la Constitution une règle d'or qui plafonnerait le déficit 2027 à 2,4 %, quand sa propre trajectoire affiche 4,9 %.
Rien de cela ne déclenche une crise un soir d'élection. Tout cela déclenche une crise le jour où il faut écrire le premier projet de loi de finances, à l'automne 2027. Ce jour-là, il n'y a que deux chemins. Le premier est celui de Meloni : tenir les comptes, donc renoncer à la retraite à 62 ans telle qu'elle a été promise, et découvrir que la fraude recouvrée ne fait que 600 millions par an. L'électorat populaire qui a porté le RN au pouvoir apprend alors qu'il paiera. Le second est de tenir les promesses : le déficit dépasse les engagements, Bruxelles constate que la France ne corrige pas son déficit excessif, l'instrument de la BCE se ferme, et l'on retrouve l'horloge du marché avec six mois de retard.
Dans le premier cas, la crise est sociale. Dans le second, elle est financière. Dans les deux, elle arrive avec le premier budget.
LE COURRIER DES STRATÈGES
Restez libre !
TIPS · SANS ABONNEMENT
Offrez-nous un café.
Un média libre vit de ses lecteurs. Un pourboire ponctuel, sans compte ni engagement, quand le cœur vous en dit.
Vous donnez ce que vous voulez. Vous restez libre.
Il serait confortable d'en rester là, et de compter les points entre deux candidats. Mais une fuite de capitaux n'est pas l'œuvre d'une poignée de spéculateurs. À Athènes, les 42 milliards ne sont pas sortis des coffres de fonds anglo-saxons : ils sont sortis des comptes de retraités, de commerçants, d'épargnants ordinaires qui ont pris peur avant les autres.
En France, ce sera pareil. Le premier à vendre ne sera pas forcément un fonds de Singapour. Ce sera peut-être vous, le lundi qui suit le second tour, en déplaçant votre assurance-vie ou votre livret avant que le voisin ne le fasse. Et ce sera aussi vous, si Marine Le Pen est élue, qui descendrez dans la rue à l'automne quand on vous annoncera que les 62 ans attendront. Ensemble, ces deux candidats réunissent 48 % des intentions de vote au premier tour. Ces 48 %, ce ne sont pas eux qui les ont écrits : ce sont des électeurs qui veulent l'État protecteur sans la facture.
Dernier mot
Je réponds donc à la question posée. Mélenchon irait plus vite : de l'ordre de quelques semaines entre son élection et le premier contrôle des capitaux, parce qu'il annonce qu'un créancier ne sera pas remboursé, dans une monnaie qu'il ne contrôle pas, avec 57,5 % de la dette entre des mains étrangères. Marine Le Pen irait moins vite : un budget, celui de l'automne 2027, parce qu'elle a promis en même temps la retraite à 62 ans et une règle d'or à 2,4 %.
Sur notre carte, l'une est à +4,2, l'autre à +5. La différence de vitesse ne vient pas de l'écart entre ces deux chiffres. Elle vient de ce que l'un des deux programmes annonce un créancier non remboursé. La destination, elle, est la même : un État dont les dépenses atteignent 57,2 % du PIB, et que ni l'une ni l'autre ne propose de réduire d'un euro.
À Athènes, il a fallu six mois entre l'annonce des élections et les soixante euros au distributeur. À Paris, avec Mélenchon, je ne parierais pas sur six mois. Avec Marine Le Pen, je parierais sur octobre 2027.
Six months before France's April 2027 presidential election, Macron sits at −5 on sovereignty and Mélenchon at +2: everything divides them. On the state, +4 and +5: nothing does. We placed 34 French parties and public figures on a two-axis libertarian map. Thirty-two of them sit in the top half. In the bottom right corner, there is almost no one. That is where we stand.
Thirty-four dots on a page
Emmanuel Macron, −5 and +4. Jean-Luc Mélenchon, +2 and +5. Marine Le Pen, +4.3 and +4.2. Bruno Retailleau, +1 and +4. On October 12, Le Courrier des Stratèges placed thirty-four French parties and public figures on a two-axis map, each axis running from −5 to +5, and the first finding is geographic: everyone is at the top. They fight fiercely over the horizontal axis, they trade insults over it, they campaign on it, and when the time comes to say what they expect from the state, they all find themselves at the same altitude.
Only two names drop below the midline on the sovereigntist side: David Lisnard (+1, −2), the mayor of Cannes, who talks about decentralization and shrinking the state, and Sarah Knafo (+4, −1), openly hostile to public spending. Below −2, only reference points outside any party remain: libertarians, who have no electoral offer in France, this publication, at +4 and −4, and the author of these lines, slightly above.
A map neither left nor right will draw
The left-right axis dates back to the summer of 1789: in the National Constituent Assembly, deputies who supported the king's veto sat to the right of the president, the others to the left. It served for two centuries. Today, it places Bruno Retailleau, the conservative leader, and Jean-Luc Mélenchon, the hard-left leader, at opposite ends of a line, while our map puts them at almost the same altitude, +4 and +5. And it says nothing about the one question a libertarian asks in front of a ballot: will this candidate decide in my place, and from how far away?
American libertarians hit the same wall. In the early 1970s, David Nolan drew a two-axis chart, economic freedom and personal freedom, to show that neither Republicans nor Democrats represented them. The Political Compass picked up the idea in 2001. Both tools measure what the state allows. They do not measure where it decides from. Yet that is the French question of 2027: a president elected in Paris, rules written partly in Brussels, and a farmer's hedge in rural Corrèze that has to go up to the prefect, the central government's representative in each department.
Hence this map, built for one specific purpose: to see, behind the quarrels of the horizontal axis, which floor each player stands on. It is published with this article, and anyone may challenge a position.
The positions are orders of magnitude. One could argue for former Prime Minister Édouard Philippe at +1.3 rather than +2, or for Éric Zemmour a notch higher. No one will pull the top half down. The map rests on two criteria, and only two. Here they are, because everything else follows from them.
First criterion: distance
The horizontal axis measures proximity. It asks a simple question: how far from the citizen is the decision made? At +5, no rule stands above national law. At −5, the nation is presented as an outdated level for the big issues. Emmanuel Macron has occupied that point since his Sorbonne speech of September 26, 2017, in which "European sovereignty" became the natural frame for defense, energy and currency.
The word globalism annoys people, and I take it in its strict sense, because it has been badly soiled. It does not designate a club, a conspiracy, or a category of people. It designates a doctrine, which can be read in public speeches: the right level of decision, for most things, is the most distant one. Sovereigntism is the opposite doctrine: the right level is the closest one.
Two words that are constantly confused must be told apart right away. A knife maker in Saint-Étienne who sells knives in Osaka is doing globalization. A single rule, written in Brussels or Geneva, setting how the Osaka maker and the Saint-Étienne maker must label their knives, is globalism. The first is an exchange, the second a command. One can like the first and loathe the second, and on reflection that is the most consistent position there is.
Second criterion: slope
The vertical axis measures slope. It does not ask where the decision is made, but in which direction it flows. Does it come from above, through decree, regulation, plan, prior authorization? Or does it arise sideways, through contract, trade, association, agreement between neighbors?
An example is worth more than a definition. Since October 1, a French farmer who wants to remove a field hedge must file a "single declaration" with the prefect (decree no. 2026-829 of August 28, 2026). He must justify the absence of an alternative, wait two months for review, replant at least the length destroyed, and, from 2027, respect a ban period of at least twenty-one weeks set by order. The text merges thirteen earlier regulations and is presented as a simplification. It is vertical from start to finish: the question of a hedge between two fields goes up to the prefecture and comes back down as a receipt.
This axis does not measure left and right. France Unbowed (LFI) and the Communist Party are at +4.5; the National Rally at +3.8; Macron's Renaissance at +3.4. Ecological planning, national preference and the strategist state do not have the same content. They have the same slope.
The two axes do not overlap
This is where the map bothers sovereigntists, and I count myself among them. Being close is not enough to be horizontal. The National Rally is at +4 on sovereignty and +3.8 on the state: national preference, retirement at 62, the protective state. Nicolas Dupont-Aignan is at +5.3 and +3.6, with reindustrialization planned from Paris. This kind of sovereigntism brings the signature back from Brussels to Paris, and keeps the decree.
French history knows this case well. Colbert, Louis XIV's finance minister, was a sovereigntist before the word existed: royal manufactures, production regulations, inspectors checking the width of cloth. The nation was close, orders fell from above, and the draper wove at the width set by the king. Nothing new about it; it is very French.
Lisnard and Knafo show that the opposite combination exists on the right. It remains rare, and it has no party machine.
Why the libertarian is first a man of proximity
In September 1945, in "The Use of Knowledge in Society", Hayek made an observation no one has ever refuted: the knowledge needed for a decision is dispersed, local, often tacit. The baker knows what his oven is worth, the farmer knows where water pools, the craftsman knows what his customer will pay. No central bureau can gather that knowledge. Prices transmit it without anyone giving an order.
A rule of logic, not of taste, follows. If knowledge is local, the decision must be made where it lies. And the place closest to any decision that concerns me is me. Family, firm, town and nation come next, in that order, as levels of delegation. That is why French libertarianism speaks of individual sovereignty before national sovereignty: the second only makes sense as protection for the first.
The libertarian is therefore a sovereigntist by construction. He is one in a precise way: between decision-makers close to one another, coordination happens sideways, through contract and exchange. The liquid democracy we advocate is its political form: everyone votes himself, or delegates his vote, revocably, to whomever he chooses. Delegation starts at the bottom, and it can be taken back the next day.
Some will object that American libertarians defend global free trade, sometimes open borders, and look like globalists. The objection deserves better than a shrug. The answer lies in the distinction drawn above. Free trade is the most horizontal form there is: millions of contracts concluded without a center. It needs no world government. The Cobden-Chevalier Treaty of 1860, which opened trade between France and the United Kingdom, was signed by two sovereign nations, and it removed barriers instead of writing rules. A libertarian can want planetary trade and local decisions. What he cannot want is for the rules of trade to be written by an authority no one chose.
Why globalism cannot come down
Turn the logic around. A decision made for 450 million Europeans, or for eight billion humans, cannot know the hedge in Corrèze, the baker's oven in Lens or the order book of a subcontractor in the Jura. It can therefore take only one form: a uniform rule, applied everywhere in the same way, enforced by an administration. Distance requires rules, and rules require slope. A horizontal globalist would be a man who wants to decide everything from as far away as possible without imposing anything on anyone. He does not exist, and the map shows it: the bottom left quadrant is empty. The lowest point in the pro-European camp is Édouard Philippe's Horizons party, at +1.
The digital euro is a textbook case. Under the European Parliament's position, the holding limit would be set by the Commission, by delegated act, on the recommendation of the ECB. Parliament and the Council could object. They could not amend it. The amount of digital public money a French citizen will be allowed to keep will thus be decided three floors above him, by an institution he does not elect.
Federalists answer with subsidiarity, written into Article 5 of the Treaty on European Union: the Union acts only if the national level is not enough. It is their best argument, and it is worth looking at how it works. National parliaments can send the Commission a "yellow card" if they gather a third of the votes. Since 2009, they have done so three times. The Commission withdrew its proposal once, in 2012, on the right to strike. It kept its proposal twice, on the European Public Prosecutor's Office and, on July 20, 2016, on posted workers. In this system, the center decides what it leaves to the periphery. Subsidiarity, conceived this way, does not make power rise from below. It lets some of it trickle back down, when the top agrees.
That is the asymmetry. Proximity does not guarantee horizontality: the National Rally proves it. Distance does guarantee verticality: the empty quadrant proves it.
A crowded top half
It would be convenient to stop here and blame the political offer. That would be a bit of a lie. If almost everyone is at the top of the map, it is because voters are there too. Us, I mean. When diesel goes above two euros, we ask the state for a rebate, not for lower taxes. When a neighbor is a nuisance, we ask the mayor for a bylaw. When a profession worries us, we ask for prior licensing. Each of these gestures, taken alone, has its reasons. Put end to end, they draw exactly the map we deplore.
Verticality has its charm, mind you: it brings relief. Whoever asks for a decree no longer has to negotiate with his neighbor, or bear alone the risk of a failed contract. I suppose that is why it wins so often, and why it wins on both sides of the horizontal axis at once.
Last word
Thirty-four names on the map. Thirty-two in the top half. Two below the line on the sovereigntist side, and none below −2. None in the quadrant of horizontal globalists, because that quadrant cannot exist. Below −3, there is only a publication, its editor and a family of ideas that has no party.
In April 2027, every ballot on offer will bear the name of someone standing in the top half. The empty quadrant will not be filled by a vote. It fills up every time one of us settles with a neighbor what he was about to ask the prefect for.
How we scored
Each party or figure receives two scores from −5 to +5. The scale below says what each level means; the names are examples from the map. Positions are orders of magnitude, open to debate within a point: they are meant for comparison, not grading.
Horizontal axis: where decisions are made
Score
Meaning
Examples
+5
Full sovereigntism. Exit from the EU treaties, even from the EU and NATO. No rule above national law.
UPR, Debout la France, Philippot
+4
Rupture sovereigntism. Stay in the EU but subordinate it: primacy of national law, national preference, referendums against Brussels.
National Rally, Reconquête, Le Pen, Zemmour, Knafo
+3
Negotiating sovereigntism. Non-alignment, rejection of free-trade treaties, renegotiation rather than exit.
Communist Party, Ruffin, Villepin, UDR
+2
Nation first, international horizon. Hostile to current treaties, but in the name of another supranational project ("social Europe", alter-globalism).
France Unbowed, Mélenchon
+1
Europe by habit, nation by reflex. Accepts the European framework, challenges it case by case (immigration, farming, energy).
The Republicans (LR), Retailleau, Lisnard
0
Indifference. Where decisions are made is not an issue.
No major player
−1 / −2
Pragmatic Europeanism. The EU is the natural framework, without an explicit federal project.
Darmanin (−2)
−3
Committed Europeanism. More integration wanted: common budget, common foreign policy.
Federalism. The European level is the right one for most things: tax, defense, industry. The nation-state executes.
Renaissance, MoDem, Place publique, Glucksmann, Attal, Bayrou
−5
"European sovereignty." The nation is explicitly presented as an outdated level for the big issues.
Macron
Vertical axis: what is expected from the state
Score
Meaning
Examples
+5
Planning. The state sets prices, output and behavior; nationalizations, bans, a new constitution imposed from above.
France Unbowed, Communist Party, Mélenchon, Ruffin, Darmanin (on law and order)
+4
Protective, commanding state. The state must "protect" and "restore order"; social spending and authority go together.
National Rally, Le Pen, Macron, Retailleau, Greens, Tondelier
+3
Extended regulatory state. The market exists, but regulation comes first: the strategist state, agencies, sector plans.
Socialist Party, Place publique, Glucksmann, Renaissance, LR, UDR, Villepin, Debout la France, Bardella
+2
Referee state. Fewer interventions, but order still comes from above; talk of "responsibility" without shrinking the state's scope.
MoDem, Bayrou, Zemmour, Reconquête, Marion Maréchal
+1
Cautious decentralization. Loosen the state without shrinking it: local freedom, simplification, fiscal discipline.
Horizons, Philippe
0
Balance point. As much spontaneous order as commanded order.
No major player
−1 / −2
Openly liberal. Declared reduction of the state's scope, spending cuts as a program, trust in local and private initiative.
Knafo (−1), Lisnard (−2)
−3 / −4
Spontaneous order. The state limited to core sovereign functions and a few common goods; the rest goes to individuals, towns and contracts. Direct or liquid democracy.
Le Courrier des Stratèges (−4), Eric Verhaeghe (−3.4)
−5
Minarchy. The state reduced to courts, police and defense, or less.
Libertarians
Le Courrier des Stratèges is an independent French libertarian publication, founded and edited by Eric Verhaeghe. A former senior civil servant and business federation executive turned entrepreneur and essayist, he writes on the French state, surveillance, and the case for individual sovereignty.