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Comment la France est devenue le pays de l'assignation sociale

par Eric V.

13 % des fils d'employĂ©s et d'ouvriers non qualifiĂ©s deviennent cadres. Pour qu'un smicard cĂ©libataire touche 100 euros de plus, son employeur en dĂ©bourse 483. On hĂ©rite Ă  52 ans. Élise Rochefort a rangĂ© les chiffres de la mobilitĂ© sans conclure. Je conclus : la place se fixe avant vingt-deux ans, et chaque marche suivante est taxĂ©e par un barĂšme public.

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Une larve d'huĂźtre nage quelques semaines au grĂ© du courant, puis elle se colle Ă  une pierre et n'en bouge plus de sa vie. La France traite ses enfants Ă  peu prĂšs de la mĂȘme maniĂšre, avec davantage de formulaires.

Ce que disent les chiffres d'Élise

La fiche qu'Élise Rochefort publie dans ces colonnes aligne douze chiffres et se garde de trancher. C'est son mĂ©tier, et elle le fait bien. Le mien est de dire ce qu'ils racontent. Reprenons les principaux.

En 2015, 65 % des hommes de 35 Ă  59 ans n'appartenaient pas Ă  la mĂȘme catĂ©gorie sociale que leur pĂšre. Ils Ă©taient 64 % en 1977, selon l'Insee PremiĂšre n° 1739. Le mouvement n'a pas ralenti. Il a changĂ© de sens. Les hommes descendus par rapport Ă  leur pĂšre sont passĂ©s de 7 Ă  15 %, et il n'y a plus que 1,8 montĂ©e pour une descente, contre trois jusqu'en 2003. La part de la mobilitĂ© due Ă  la seule transformation des emplois, celle qui faisait monter tout le monde sans que personne ait Ă  descendre, est tombĂ©e de 40 Ă  24 %.

En 2024, d'aprĂšs la fiche « MobilitĂ© sociale » de l'Insee, un fils de cadre avait 3,1 fois plus de chances d'ĂȘtre cadre qu'un fils d'employĂ© ou d'ouvrier qualifiĂ©. Parmi les fils d'employĂ©s ou d'ouvriers non qualifiĂ©s, 13 % Ă©taient devenus cadres. Les enfants nĂ©s entre 1972 et 1981 dans les 20 % de foyers les plus modestes ont 9,7 % de chances d'atteindre les 20 % les plus aisĂ©s, contre 38,4 % pour les enfants nĂ©s en haut, selon l'Ă©tude de Kenedi et Sirugue pour l'Institut des politiques publiques.

On m'opposera, chiffres d'Élise Ă  l'appui, que la France n'est pas si mal placĂ©e : sur le rang de revenu, l'IPP la situe lĂ©gĂšrement au-dessus des États-Unis. C'est vrai, et l'OCDE dit sur ce point une chose et son contraire. Sa mesure principale, telle que la rĂ©sume France StratĂ©gie, retrouve chez les fils environ 52 % de l'Ă©cart de revenu entre leurs pĂšres en France, contre 40 % aux États-Unis ; mais elle constate aussi qu'un enfant modeste atteint plus souvent un revenu Ă©levĂ© chez nous qu'outre-Atlantique. Je veux bien qu'on se console en se comparant aux États-Unis. Les pays nordiques, eux, font mieux que nous sur les mesures disponibles. Et la question n'est pas de savoir si l'on bouge autant qu'Ă  Cleveland. Elle est de savoir dans quel sens, et qui dĂ©cide de la direction.

Ma rĂ©ponse tient en une phrase. La France n'empĂȘche personne de bouger. Elle fixe la place de chacun entre trois et vingt-deux ans, par l'Ă©cole et le diplĂŽme, puis elle fait payer chaque marche suivante, par des barĂšmes que personne n'a votĂ©s comme tels.

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La place se gagne avant vingt-deux ans

L'Insee le documente dĂšs la petite section de maternelle : en 2022, les enfants de trois ans issus de milieux trĂšs favorisĂ©s devançaient les enfants dĂ©favorisĂ©s de 32 points en langage et de 36 en mathĂ©matiques. À quinze ans, l'Ă©cart PISA entre le quart le plus favorisĂ© et le quart le plus dĂ©favorisĂ© atteint 113 points en mathĂ©matiques, contre 104 en 2003. La moyenne de l'OCDE est Ă  94. Vingt ans de plans, de prioritĂ©s et de rĂ©formes, et l'Ă©cart s'est creusĂ©.

Au collÚge, 4 % des enfants d'ouvriers sont orientés en Segpa, ces sections pour élÚves en grande difficulté, contre 0,27 % des enfants de cadres, relÚve le rapport 2025 du Conseil économique, social et environnemental. Un enfant d'ouvrier a cinq fois plus de risques de sortir sans diplÎme. En haut, 64 % des élÚves des grandes écoles venaient en 2016-2017 de milieux trÚs favorisés, qui ne représentent que 23 % de leur génération. J'en ai fait le détail cet été ; je n'y reviens pas.

Ce tri ne serait qu'un tri s'il ne dĂ©cidait pas du reste. Or il en dĂ©cide. France StratĂ©gie a mesurĂ©, dans sa note « NĂ©s sous la mĂȘme Ă©toile ? », qu'un enfant de cadre supĂ©rieur vit avec environ 1 000 euros par mois de plus qu'un enfant d'ouvrier non qualifiĂ©, Ă  Ăąge et sexe comparables. La moitiĂ© de l'Ă©cart passe par le diplĂŽme. Le diplĂŽme français n'est pas une compĂ©tence qu'on montre. C'est un rang qu'on obtient une fois, dans une institution d'État, et qu'on porte Ă  vie, comme un numĂ©ro matricule.

Faut dire que ce rang perd de sa valeur, et que personne ne l'a prévenu. La part des diplÎmés de niveau bac + 2 qui occupent un poste de cadre ou de profession intermédiaire est passée de 77 % à 43 %, selon la Note flash du Haut-commissariat au Plan d'octobre 2025. 36 % des jeunes bacheliers en emploi sont ouvriers ou peu qualifiés, contre 11 % en 1983. Le titre se dévalue. Il continue pourtant de fixer la place, puisqu'il n'y a guÚre d'autre moyen d'en changer.

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Ensuite, chaque marche coûte

C'est le cƓur de l'affaire, et c'est le moins commentĂ©. Une fois placĂ©, le salariĂ© modeste qui voudrait monter d'un cran rencontre l'État sur son chemin.

Le rapport Bozio-Wasmer d'octobre 2024 l'a chiffré. Les allÚgements de cotisations patronales coûtaient environ 75 milliards d'euros en 2023. Ils sont maximaux au Smic et s'éteignent quand le salaire monte. Ajoutés à la baisse des aides sociales, ils produisent sur une partie des salariés des taux de prélÚvement marginaux qui atteignent 80 %. Pour qu'un smicard célibataire sans enfant gagne 100 euros de plus en revenu disponible, son employeur doit débourser environ 483 euros. Les salaires se sont tassés entre 1,2 et 1,3 Smic, surtout au moment des 35 heures. L'OCDE relevait en 2019 que les cotisations patronales pÚsent environ 4 % du salaire brut au Smic et 36 % au salaire médian, un écart qu'elle dit unique parmi ses membres.

Personne n'a voté une loi disant : la promotion du caissier au poste de chef de rayon sera taxée aux quatre cinquiÚmes. On a voté des allÚgements, puis des aides, puis des seuils, chacun excellent pris à part. Le total est un péage à l'entrée de chaque étage.

La deuxiÚme chance, elle, va d'abord à ceux qui avaient eu la premiÚre. En 2020, selon le Céreq, 54 % des cadres du privé avaient suivi un cours ou un stage dans l'année, contre 36 % des ouvriers et 31 % des employés. Un ouvrier a 5,3 fois plus de chances de se former dans une entreprise de plus de mille salariés que dans une entreprise de moins de dix. Le systÚme de formation continue, que l'on présente depuis un demi-siÚcle comme l'ascenseur des adultes, sert surtout ceux qui sont déjà à l'étage.

Le patrimoine arrive trop tard, et l'on ne déménage plus

Il restait l'argent de famille et la mobilité géographique. L'un et l'autre se sont figés.

On hérite désormais à 52 ans, contre 43 au début des années 1980, d'aprÚs la Note flash du Haut-commissariat. Le patrimoine médian des trentenaires est passé de 48 % à 28 % de celui des quinquagénaires entre 1986 et 2021. Parmi le quart le plus modeste des 25-45 ans, la part des propriétaires est tombée de 35 % en 1973 à 17 % en 2013. Les prix des logements rapportés aux revenus ont progressé de plus de 70 % depuis 1975.

L'étude de l'IPP montre pourtant que partir paie : les enfants modestes qui ont quitté un département pauvre pour un département riche rattrapent le revenu moyen des enfants aisés restés sur place. Or partir suppose de se loger, et se loger suppose un apport qui arrive à 52 ans. Je suppose qu'aucun ministre n'a jamais voulu cela. Il a suffi de raréfier le logement par la norme et de laisser l'héritage vieillir avec les héritiers.

MĂȘme l'ascenseur public se transmet

Il faut rendre justice Ă  l'État sur un point. La fonction publique reste un vrai canal de promotion. Selon la note de France StratĂ©gie « Entrer et progresser dans la fonction publique », environ 25 % des cadres de la fonction publique d'État (hors enseignants) et de la territoriale sont d'origine populaire, contre 20 % dans le privĂ©.

Mais la mĂȘme note montre l'autre face. 23 % des agents publics ont un pĂšre agent public, contre 14 % des salariĂ©s du privĂ©. Quand les deux parents sont fonctionnaires, 45 % des filles et 32 % des fils le deviennent. Et la part de l'emploi public chez les 25-39 ans est passĂ©e de 23,3 % Ă  19,5 % entre 2005 et 2020. L'ascenseur public fonctionne, mais il se rĂ©trĂ©cit, et il se transmet de plus en plus en famille.

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Ce n'est pas nouveau, c'est trÚs français

Sous l'Ancien RĂ©gime, on naissait dans un ordre et l'on y mourait, sauf achat d'une charge. La RĂ©publique a aboli les ordres et inventĂ© autre chose : le rang par l'examen, attribuĂ© une fois, garanti par l'État, et protĂ©gĂ© ensuite par le statut, la grille et le barĂšme. Le systĂšme est plus juste Ă  l'entrĂ©e. Il est plus hiĂ©ratique Ă  la sortie. On ne vous assigne plus Ă  la naissance. On vous assigne Ă  vingt ans, et pour longtemps.

Et nous ? Combien d'entre nous ont choisi une adresse pour le collÚge qui allait avec, payé une classe préparatoire ou des cours particuliers, conseillé à un enfant le concours plutÎt que l'entreprise, parce que le concours, au moins, ne se reprend pas ? Nous ne subissons pas seulement cette assignation. Nous la pratiquons pour nos enfants, avec application, parce que nous savons comment le pays fonctionne. Le CESE a demandé aux Français ce qu'ils pensaient des politiques d'égalité des chances : 75 % les jugent inefficaces ou contre-productives. Ils ont raison. Et ils continuent, pour leurs propres enfants, de jouer le jeu dont ils se plaignent.

Dernier mot

La France n'est pas devenue le pays de l'assignation sociale parce que les riches se seraient barricadĂ©s, ni parce que le marchĂ© aurait tout verrouillĂ©. Elle l'est devenue parce que l'État distribue les places une fois, avant vingt-deux ans, par l'Ă©cole et le diplĂŽme, puis fait payer chaque dĂ©placement : 483 euros pour 100 euros de promotion au Smic, un employĂ© sur trois formĂ© dans l'annĂ©e, un hĂ©ritage Ă  52 ans, un logement hors de portĂ©e de ceux qui voudraient partir.

Ce ne sont pas des fatalitĂ©s. Ce sont des barĂšmes, et ils portent des dates et des numĂ©ros. Le jour oĂč un candidat Ă  la prĂ©sidentielle dira lequel il supprime en premier, on saura qu'il a lu ces chiffres.

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La mobilité sociale en France en douze chiffres

Par Élise Rochefort

En 2015, 65 % des hommes de 35 Ă  59 ans n'appartenaient pas Ă  la mĂȘme catĂ©gorie sociale que leur pĂšre, contre 64 % en 1977. La part de ceux qui Ă©taient descendus avait doublĂ©. Douze chiffres, tirĂ©s de l'Insee, de l'Institut des politiques publiques, de l'OCDE et de France StratĂ©gie.

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La mobilitĂ© sociale se mesure de deux façons. La premiĂšre compare la catĂ©gorie socioprofessionnelle d'une personne Ă  celle de son pĂšre ou de sa mĂšre : c'est la mĂ©thode de l'Insee, dans ses enquĂȘtes Formation et qualification professionnelle (FQP) de 1977 Ă  2015 puis dans l'enquĂȘte Emploi de 2024, rassemblĂ©es dans la fiche « MobilitĂ© sociale » de France, portrait social, publiĂ©e le 18 novembre 2025. La seconde compare le revenu des enfants Ă  celui de leurs parents : c'est la mĂ©thode de l'Ă©tude de Kenedi et Sirugue publiĂ©e par l'Institut des politiques publiques en octobre 2023. Les deux mĂ©thodes ne portent ni sur les mĂȘmes personnes ni sur les mĂȘmes annĂ©es. Elles ne se comparent pas terme Ă  terme.

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1. 65 %

En 2015, 65 % des hommes de 35 à 59 ans appartenaient à une autre catégorie que leur pÚre. Ils étaient 64 % en 1977 et 67 % en 1993, selon l'Insee PremiÚre n° 1739. Le taux est stable depuis quarante ans. Il compte comme « mobile » un fils d'agriculteur devenu ouvrier, qui a changé de catégorie sans monter.

2. 15 %

La part des hommes descendus par rapport à leur pÚre est passée de 7 % en 1977 à 15 % en 2015. La part des hommes montés est passée de 23 à 28 %. Il y avait environ trois ascensions pour une descente jusqu'en 2003, et 1,8 en 2015.

3. 40 %

En 2015, 40 % des femmes de 35 à 59 ans occupaient une position supérieure à celle de leur mÚre. Elles étaient 17 % en 1977. Comparées à leur pÚre, en revanche, les femmes descendent plus souvent (25 %) qu'elles ne montent (22 %).

4. 24 %

Une partie de la mobilité vient de la transformation des emplois : la diminution du nombre d'agriculteurs et d'ouvriers, l'augmentation du nombre de cadres. L'Insee la nomme mobilité structurelle. Elle représentait environ 40 % de la mobilité des hommes en 1977, et 24 % en 2015.

5. 3,1

En 2024, un homme dont le pĂšre Ă©tait cadre avait 3,1 fois plus de chances d'ĂȘtre cadre qu'un homme dont le pĂšre Ă©tait employĂ© ou ouvrier qualifiĂ©, selon l'enquĂȘte Emploi. Le rapport est de 2,5 pour les femmes comparĂ©es Ă  leur mĂšre. 53,4 % des fils de cadres sont cadres.

6. 13 %

Parmi les fils d'employés ou d'ouvriers non qualifiés, 37 % sont devenus employés ou ouvriers qualifiés en 2024, et 13 % cadres. Pour les filles de mÚres employées ou ouvriÚres non qualifiées, les proportions sont de 32 % et 11 %.

7. 9,7 %

Parmi les enfants nĂ©s en France mĂ©tropolitaine entre 1972 et 1981, 9,7 % de ceux dont les parents appartenaient aux 20 % de foyers aux revenus les plus bas ont rejoint, adultes, les 20 % les plus aisĂ©s. La proportion est de 38,4 % pour les enfants issus des 20 % les plus aisĂ©s. La corrĂ©lation entre le rang de revenu des parents et celui des enfants est de 0,303 en France, contre 0,341 aux États-Unis. La mobilitĂ© est plus forte dans le FinistĂšre et plus faible dans le Nord ; le chĂŽmage local est le facteur qui lui est le plus dĂ©favorable, selon l'Ă©tude de l'IPP.

Les comparaisons entre pays dĂ©pendent de la mesure retenue. Sur le rang de revenu, l'IPP situe la France prĂšs de l'Italie et lĂ©gĂšrement au-dessus des États-Unis, et prĂ©cise que ces comparaisons restent indicatives. L'OCDE, dans son rapport A Broken Social Elevator? de juin 2018, utilise une autre mesure : l'Ă©lasticitĂ© des revenus entre pĂšres et fils, c'est-Ă -dire la part de l'Ă©cart de revenu entre deux pĂšres que l'on retrouve, en moyenne, entre leurs fils. Selon la synthĂšse de France StratĂ©gie « La mobilitĂ© sociale en France : que sait-on vraiment ? », publiĂ©e le 1er septembre 2020, elle est d'environ 52 % en France et 53 % en Allemagne, 40 % aux États-Unis, 45 % au Royaume-Uni, 26 % en SuĂšde, et infĂ©rieure Ă  40 % en moyenne dans l'OCDE. La mĂȘme OCDE constate pourtant qu'un enfant de milieu modeste atteint plus souvent un revenu Ă©levĂ© en France qu'aux États-Unis ou en Allemagne. Une autre Ă©tude, celle de Lefranc et Trannoy (2005), donne 40 % pour la France et 52 % pour les États-Unis. Comme le rappelle France StratĂ©gie, l'Ă©lasticitĂ© dĂ©pend aussi du niveau des inĂ©galitĂ©s de revenus dans chaque pays, et pas seulement de la mobilitĂ©. Elle conclut qu'il n'existe pas de consensus sur le rang de la France.

8. 1 000 euros

À sexe, Ăąge et origine migratoire comparables, l'Ă©cart moyen de niveau de vie entre un enfant de cadre supĂ©rieur et un enfant d'ouvrier non qualifiĂ© est d'environ 1 000 euros par mois. La moitiĂ© de cet Ă©cart passe par le diplĂŽme. Le calcul porte sur des personnes nĂ©es entre 1970 et 1984 ; il figure dans la note de France StratĂ©gie « NĂ©s sous la mĂȘme Ă©toile ? » de juillet 2018.

9. 113 points

À l'enquĂȘte PISA de mathĂ©matiques de 2022, l'Ă©cart entre le quart des Ă©lĂšves de 15 ans les plus favorisĂ©s et le quart le plus dĂ©favorisĂ© Ă©tait de 113 points en France, contre 104 en 2003. La moyenne de l'OCDE est de 94 points. Les Ă©lĂšves favorisĂ©s français obtiennent 535 points, au-dessus de leurs homologues de l'OCDE (525) ; les dĂ©favorisĂ©s 422, au-dessous (431). Les chiffres sont repris dans la fiche de l'Insee « InĂ©galitĂ©s sociales dans l'enseignement scolaire », qui relĂšve aussi des Ă©carts dĂšs la petite section de maternelle.

10. 64 %

En 2016-2017, 64 % des élÚves des grandes écoles venaient de milieux sociaux trÚs favorisés, qui représentent 23 % des jeunes de 20 à 24 ans. Les milieux défavorisés en représentaient 9 %, pour 36 % des 20-24 ans. La composition sociale des écoles a peu varié depuis 2006, d'aprÚs le rapport de l'IPP de janvier 2021.

11. 25 %

Environ 25 % des cadres de la fonction publique d'État (hors enseignants) et de la fonction publique territoriale sont d'origine populaire, contre environ 20 % dans le secteur privĂ©. À diplĂŽme Ă©gal, l'Ă©cart de chances d'accĂšs aux postes de cadre liĂ© Ă  l'origine populaire est de 15 points dans le privĂ© et de 10 points dans la fonction publique d'État. Dans le mĂȘme temps, 23 % des agents publics ont un pĂšre agent public, contre 14 % des salariĂ©s du privĂ©. Les donnĂ©es sont celles de la note de France StratĂ©gie « Entrer et progresser dans la fonction publique », de fĂ©vrier 2025.

12. 52 ans

L'ùge moyen auquel on hérite est passé de 43 ans au début des années 1980 à 52 ans en 2020. Le patrimoine net médian des 30-39 ans représentait 48 % de celui des 50-59 ans en 1986, et 28 % en 2021. Ces chiffres figurent dans la Note flash n° 4 du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, d'octobre 2025.

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Deux lectures

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L'Amérique prépare ses frappes sur l'Iran pour aprÚs ses élections. Et notre base d'Abou Dhabi ?

Par Thibault de Varenne

Washington a demandé aux monarchies du Golfe de se préparer à une campagne « courte et intense » contre l'Iran, juste aprÚs le scrutin américain du 3 novembre. Un porte-avions de plus fait route. La France a une base navale à Abou Dhabi, touchée par des drones iraniens le 1er mars. Le plein de gazole coûte 2,38 euros le litre.

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Selon l'agence Anadolu, qui cite le Wall Street Journal, les États-Unis ont prĂ©venu plusieurs pays arabes du Golfe, par les canaux diplomatiques et militaires, qu'une offensive pourrait suivre les Ă©lections de mi-mandat. Donald Trump n'a pas tranchĂ©. Il penche, selon la mĂȘme source, pour une attaque d'ampleur contre les sites nuclĂ©aires et les infrastructures iraniennes. Les prĂ©paratifs, eux, sont dĂ©jĂ  en cours. Un groupe aĂ©ronaval supplĂ©mentaire et une unitĂ© de Marines doivent rejoindre en novembre la vingtaine de navires de guerre amĂ©ricains dĂ©jĂ  sur place. Une batterie de missiles Patriot quitte le Texas. Des soldats sont retirĂ©s des bases les plus exposĂ©es.

Le prĂ©sident amĂ©ricain avait promis de ne rien faire avant le vote. À un meeting Ă  Lubbock, au Texas, le 27 octobre, il a prĂ©cisĂ© la suite : « Vous verrez l'Iran dans quelques semaines. » La Maison-Blanche se contente de dire qu'il « garde toutes les options sur la table ».

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Huit mois de guerre, en quelques lignes

Pour le lecteur qui n'a pas suivi, voici ce qui s'est passé depuis l'hiver.

Le 28 fĂ©vrier, les États-Unis et IsraĂ«l ont ouvert les hostilitĂ©s contre l'Iran. TĂ©hĂ©ran a rĂ©pondu en frappant les installations amĂ©ricaines du Golfe et en fermant de fait le dĂ©troit d'Ormuz, ce goulet entre l'Iran et Oman par lequel passait environ un cinquiĂšme du pĂ©trole mondial. Un cessez-le-feu amĂ©ricano-iranien est entrĂ© en vigueur le 8 avril. Un mĂ©morandum signĂ© en juin, selon Anadolu, devait ouvrir la voie Ă  la paix. Il a sombrĂ© sur la question de la navigation dans le dĂ©troit. Depuis, Washington Ă©trangle les exportations iraniennes par un blocus naval.

Les monarchies du Golfe ont payĂ© la premiĂšre phase. Aux Émirats arabes unis, les frappes iraniennes ont fait 13 morts et 224 blessĂ©s, selon les bilans compilĂ©s, touchĂ© l'aĂ©roport de DubaĂŻ, des raffineries, des sites gaziers. L'Iran a prĂ©venu que toute nouvelle attaque dĂ©clencherait des frappes contre les cibles Ă©conomiques et militaires de toute la rĂ©gion. Riyad, Ankara et Islamabad multiplient les consultations avec TĂ©hĂ©ran. Sans rĂ©sultat.

Israël vote. Avec plus de 90 % des bulletins dépouillés, Benyamin Nétanyahou devance de peu Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major, et aucun des deux n'a de

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Trappes, ou pourquoi un seul mort met le feu

Par Thibault de Varenne

Vendredi 23 octobre, vers dix heures, un homme de trente-neuf ans a tirĂ© depuis sa voiture dans les rues de Trappes, puis de La VerriĂšre. Il a tuĂ© Pengo Bossio Wangi, vingt-six ans. Il a blessĂ© plusieurs personnes, dont une fillette de douze ans. ArrĂȘtĂ© aussitĂŽt, il a dit aux policiers qu'il visait « les Noirs et les Arabes », pour « venger les commerçants » pillĂ©s le 17 octobre. On a trouvĂ© chez lui Mein Kampf, une Bible, un Coran, des bonbonnes de gaz reliĂ©es Ă  un minuteur, et dans son sang du cannabis et de la cocaĂŻne.

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Un homme seul, instable, armĂ©, qui tire dans la rue : la France connaĂźt ce genre de drame, hĂ©las, et l'oublie d'ordinaire en quelques jours. Celui-ci ne s'oublie pas. Il a fait sortir une partie de la gauche de l'hĂ©micycle mardi, opposĂ© le Premier ministre Ă  la gauche, le maire de Trappes au Premier ministre, et les rĂ©seaux Ă  eux-mĂȘmes. La question n'est pas de savoir qui a raison. Elle est de comprendre pourquoi un crime, si atroce soit-il, devient en France un champ de bataille.

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La guerre des mots

Le premier combat porte sur le nom de la chose. Fait divers ou attentat ? Le parquet national antiterroriste, juridiction spécialisée créée en 2019, a retenu la qualification terroriste, en raison de l'appartenance, réelle ou supposée, des victimes à une race ou à une religion. Le président de la République a parlé d'attentat raciste. D'autres y voient l'acte d'un déséquilibré drogué, qui ne mérite pas le vocabulaire de la guerre.

On reconnaßt le débat. Il a eu lieu cent fois, mais les rÎles étaient inversés. AprÚs chaque attaque commise au nom de l'islam par un homme isolé, une partie de la classe politique parlait de « déséquilibré » et de « fait divers », pendant qu'une autre exigeait qu'on dise le mot terrorisme. Les arguments n'ont pas changé. Ce sont les avocats qui ont changé de banc.

Voilà le premier ressort de l'inflammabilité. En France, la qualification d'un crime n'est plus une opération juridique, c'est une déclaration d'appartenance. Dire « attentat », c'est se ranger d'un cÎté ; dire « fait divers », c'est se ranger de l'autre. Chacun juge le mot selon le tireur, et non selon l'acte. Le droit, qui devrait trancher, est soupçonné par les deux camps : trop prompt ici, trop lent là.

Trappes, ou pourquoi un seul mort met le feu
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Le tableau des scores

Le deuxiĂšme ressort est plus trivial, et plus profond. Depuis dix ans, une partie des Français tient une comptabilitĂ©. Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice, le pĂšre Hamel, Samuel Paty, Dominique Bernard : la liste est connue, et elle est lourde. Pour beaucoup, elle a nourri le sentiment d'un camp qui encaisse sans jamais pouvoir rĂ©pondre, et dont on soupçonnait la colĂšre avant mĂȘme qu'elle s'exprime.

Dans cette comptabilité, Trappes arrive comme une piÚce de l'autre colonne. Les

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Face à la délirante loi totalitaire anti-casseurs

Par Eric V.

Dix mille euros pour ĂȘtre restĂ© dans un cortĂšge. Une part de RSA prĂ©levĂ©e chaque mois pendant quatorze ans pour une vitrine qu'on n'a pas touchĂ©e. VotĂ© par le SĂ©nat dans la nuit, le projet « casseurs-payeurs » installe en France la punition collective.

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229 voix contre 105. Dans la nuit de mardi à mercredi, aprÚs six heures de débat, le Sénat a adopté le projet de loi « casseurs-payeurs ». Son article premier tient en une idée simple : désormais, celui qui était là paiera pour celui qui a cassé.

Payer pour avoir été là

Reprenons le mĂ©canisme. Toute personne ayant « sciemment participĂ© » Ă  un groupement violent, ou s'Ă©tant maintenue dans l'attroupement aprĂšs deux sommations, pourra ĂȘtre tenue solidairement responsable des dĂ©gĂąts, mĂȘme s'il n'est pas Ă©tabli qu'elle en soit l'auteur. Plafond : 10 000 euros par tĂȘte. Le ministre de l'IntĂ©rieur, Laurent Nuñez, jure que le rĂ©gime « reste fondĂ© sur la faute ». C'est exact. La faute, c'est d'ĂȘtre restĂ©.

RestĂ© oĂč, au juste ? Dans un cortĂšge de dix mille personnes, Ă  trois cents mĂštres d'une vitrine qui tombe, avec une sono, des slogans et une sommation qu'on n'a pas entendue. La sĂ©natrice Ă©cologiste MĂ©lanie Vogel a soulevĂ© le cas des manifestants trop Ă©loignĂ©s pour entendre quoi que ce soit. Le vote de la nuit a tranchĂ©.

Au passage, le gouvernement avait déposé un amendement pour réserver l'exception du « motif légitime » aux seuls journalistes professionnels. Les secouristes, les observateurs, le badaud, le riverain qui rentrait chez lui : dehors. Le Sénat l'a rejeté. L'intention, elle, reste au compte rendu.

Et pour recouvrer, on ira se servir lĂ  oĂč l'argent ne se cache pas. L'article 4 permet de prĂ©lever chaque mois sur les allocations familiales et les APL ; le SĂ©nat a ajoutĂ© le RSA. Le communiste Fabien Gay a fait le calcul : Ă  ce rythme, 10 000 euros se remboursent en quatorze ans. Quatorze ans de RSA Ă©cornĂ© pour une vitrine qu'on n'a pas brisĂ©e.

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Une punition collective, en toutes lettres

Il faut appeler la chose par son nom. Faire payer un groupe pour l'acte de quelques-uns, sans établir qui a fait quoi, cela s'appelle une punition collective. Le droit international l'interdit depuis 1949, par l'article 33 de la quatriÚme convention de GenÚve, à une armée d'occupation sur un territoire conquis. Ce qu'on refuse à l'occupant, la République se l'accorde contre ses propres citoyens. C'est la logique des régimes totalitaires : la responsabilité ne colle plus à l'acte, elle colle à la présence.

On objectera que les dĂ©gĂąts sont rĂ©els, que les commerçants pillĂ©s du 17 octobre ne sont pas une fiction, et que le casseur doit payer. Bien sĂ»r. Mais l'État dispose dĂ©jĂ  de l'action rĂ©cursoire contre l'auteur identifiĂ©. Son problĂšme n'est pas qu'il manque d'outils pour faire payer le casseur. C'est qu'il ne sait pas le trouver. Alors il facture celui qu'il trouve : le manifestant Ă  visage dĂ©couvert, filmĂ©, allocataire. Le casseur cagoulĂ©, lui, ne touche pas les APL.

Ce n'est d'ailleurs que la deuxiĂšme marche. En 2019, la premiĂšre loi anti-casseurs voulait dĂ©jĂ  permettre au prĂ©fet d'interdire Ă  un individu de manifester ; le Conseil constitutionnel a censurĂ© la disposition. Le texte de 2026 ne retient pas la leçon, il contourne : on ne vous interdit plus de venir, on vous fait comprendre ce que coĂ»tera d'ĂȘtre venu. Avec, pour faire bonne mesure, un nombre illimitĂ© de drones prĂ©fectoraux et un dĂ©lit de groupement violent portĂ© d'un an Ă  trois ans de prison. On jette le filet sur le cortĂšge, et l'on trie ensuite au tribunal.

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Un pouvoir qui manque de tout, sauf de lois

Qui porte cela ? Un exécutif dont le budget de la Sécurité sociale a été rejeté à l'Assemblée par 115 voix contre une, qui emprunte à dix ans au-dessus de 5 %, et dont le président n'est jugé bon que par 16 % des Français. Un pouvoir qui ne parvient plus à faire voter ses comptes trouve toujours une majorité pour durcir l'ordre public. C'est le dernier budget qu'on ne lui refuse jamais.

Je suppose que le Conseil constitutionnel aura son mot Ă  dire. Mais il serait commode de tout lui dĂ©lĂ©guer. Car cette loi ne tombe pas du ciel : elle prospĂšre sur une habitude que nous avons prise, celle de tenir l'État pour l'assureur universel de nos dĂ©sordres. Nous avons voulu qu'il indemnise tout, il prĂ©sente maintenant la facture au plus proche. Le contribuable qui applaudit depuis son canapĂ© ne voit pas qu'il vient de signer, pour lui-mĂȘme, la clause de solidaritĂ©.

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Dernier mot

La présidentielle de 2027 offre au moins une occasion de trier. La question à poser à chaque candidat tient en une ligne : abrogerez-vous la loi casseurs-payeurs ? Elle ne range personne d'avance dans le bon camp. Au Sénat, des élus RN réclamaient de porter le plafond à 30 000 euros ; on attend de voir combien, à gauche, inscriront l'abrogation dans un programme plutÎt que dans un communiqué. L'indignation ne coûte rien, l'engagement écrit se vérifie.

Qu'on choisisse donc celui qui s'engage, par écrit, à rendre à chacun la seule responsabilité qui vaille : la sienne.

Pour le reste, l'ordre régnera. Solidairement.

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Parcoursup, un symbole de la tiers-mondisation par l'Absurdistan

Par Eric V.

« Les Ă©lĂšves vont voir leur vie changer », a promis lundi le ministre Édouard Geffray. Ils la verront changer en 2028, sur une nouvelle plateforme « guidĂ©e par l'IA », dont personne ne connaĂźt encore le constructeur ni le budget. Cet Ă©tĂ©, 126 632 candidats attendaient toujours une rĂ©ponse. Elle sera commandĂ©e par le ministĂšre qui a Ă©crit Parcoursup.

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En fĂ©vrier 2020, la Cour des comptes a ouvert le capot de Parcoursup. Le ministĂšre avait publiĂ© en mai 2018, au nom de la transparence, le code de la plateforme ; la Cour a mesurĂ© que cette publication reprĂ©sentait au plus 1 % des lignes. Le reste, 858 752 lignes de SQL contre 11 331 lignes de Java rendues publiques, Ă©tait fermĂ©. QualitĂ© « mĂ©diocre », 1 582 violations critiques, 27 % de composants complexes lĂ  oĂč les standards professionnels en tolĂšrent 5 Ă  7. Un audit de sĂ©curitĂ© de juillet 2018 classait le risque « trĂšs Ă©levĂ© ».

Ce code décide chaque printemps du sort de 660 399 lycéens et de quelque 206 000 étudiants en réorientation. Le 11 juillet, à la clÎture de la phase principale, 126 632 candidats n'avaient reçu aucune proposition : 17,36 %, contre 11,8 % un an plus tÎt.

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Une machine d'État, de bout en bout

On aimerait accuser un cabinet de conseil. On ne peut pas. Aucun grand intĂ©grateur n'apparaĂźt dans l'histoire connue de la plateforme : Parcoursup est l'Ɠuvre de l'État. Il descend d'APB, que faisaient tourner en 2014, Ă  l'INP de Toulouse, sept ingĂ©nieurs et deux assistantes Ă  mi-temps, pour 600 000 euros par an. En juin 2018, un arrĂȘtĂ© a créé un service Ă  compĂ©tence nationale chargĂ© de concevoir, d'exploiter et de maintenir la plateforme. Le cƓur algorithmique a Ă©tĂ© formalisĂ© avec des chercheurs du CNRS. Des fonctionnaires, des universitaires, un ministĂšre.

Je ne tiens pas ces gens pour incompétents. Je pense qu'on leur a confié une tùche impossible, et qu'aucune équipe ne l'aurait mieux remplie.

La présomption fatale, version rectorat

Hayek a donnĂ© un nom Ă  cette tĂąche : la prĂ©somption fatale, l'illusion qu'une autoritĂ© centrale pourrait rassembler un savoir dispersĂ© entre des millions de personnes et dĂ©cider mieux qu'elles. Parcoursup en est l'application chimiquement pure. Un lycĂ©en sait ce qu'il aime, ce qu'il vaut, ce qu'il est prĂȘt Ă  sacrifier. Un dĂ©partement d'IUT sait qui rĂ©ussit chez lui. Les deux ne se parlent pas : ils parlent Ă  une plateforme, qui croise des vƓux et des dossiers selon des algorithmes locaux protĂ©gĂ©s par le « secret des dĂ©libĂ©rations ».

Les annonces de lundi prolongent la prĂ©somption au lieu de la corriger. Le ministĂšre a dĂ©cidĂ© qu'il fallait 15 000 places de plus, et il a dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© lesquelles : 10 000 en BTS, 4 000 en IUT, 1 000 en santĂ©, de prĂ©fĂ©rence pour les bacheliers professionnels et technologiques d'Île-de-France. Il a dĂ©cidĂ© qu'une classe de seconde compterait 28 Ă©lĂšves. Pour savoir ce que veulent 660 000 lycĂ©ens, il avait ouvert une plateforme de consultation, « Agora », qui a recueilli 100 000 contributions en trois semaines. Il annonce maintenant une autre plateforme pour remplacer la premiĂšre.

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De Dakar Ă  Nairobi, le mĂȘme guichet

Au SĂ©nĂ©gal, l'entrĂ©e dans l'enseignement supĂ©rieur public passe exclusivement par une plateforme d'État, Campusen. Le bachelier y dĂ©pose ses vƓux, l'État l'oriente. Quand les places publiques manquent, il oriente une partie des bacheliers vers des Ă©tablissements privĂ©s qu'il s'engage Ă  payer. DĂ©cidĂ© en 2013, le dispositif a coĂ»tĂ© environ 45 milliards de francs CFA en six ans. À la fin de la dĂ©cennie, l'État devait quelque 16 milliards Ă  70 Ă©tablissements, et des Ă©tudiants qu'il y avait lui-mĂȘme envoyĂ©s Ă©taient menacĂ©s d'exclusion.

Au Kenya, une agence publique, le KUCCPS, place les bacheliers. Chacun classe ses filiĂšres. L'agence range les candidats par points, remplit les places dans l'ordre et, quand les choix sont pleins, peut affecter le candidat dans une filiĂšre voisine oĂč il reste de la place. En 2025, 194 372 des 201 695 candidats ont Ă©tĂ© placĂ©s. Les autres peuvent postuler directement auprĂšs des universitĂ©s, Ă  leurs frais.

Boßte aux lettres ou répartiteur

Paris, Londres et Boston ont tous une plateforme d'admission. Trois questions suffisent Ă  voir qu'elles ne font pas le mĂȘme mĂ©tier.

Qui fixe le nombre de places ? En France, les capacitĂ©s d'accueil sont « arrĂȘtĂ©es chaque annĂ©e par l'autoritĂ© acadĂ©mique aprĂšs dialogue avec chaque Ă©tablissement ». En Angleterre, l'État a supprimĂ© en 2015 tout plafond : une universitĂ© recrute autant d'Ă©tudiants qu'elle peut en attirer. Aux États-Unis, chaque Ă©tablissement fixe lui-mĂȘme sa taille.

Qui choisit ? En Angleterre, le candidat adresse cinq vƓux par UCAS, une association caritative qui transmet les dossiers. Chaque universitĂ© rĂ©pond seule, par une offre ou un refus, et le candidat choisit ensuite entre les offres reçues. La Common App amĂ©ricaine, organisme sans but lucratif, sert de formulaire commun Ă  1 146 Ă©tablissements qui fixent chacun leurs critĂšres et dĂ©cident. En France, les formations classent les dossiers, mais sous des quotas de boursiers fixĂ©s par l'autoritĂ© acadĂ©mique, et un algorithme national distribue les places. Celui qui reste sans rien reçoit une proposition de l'administration : 5 781 bacheliers ont saisi cet Ă©tĂ© la commission chargĂ©e de leur trouver une place.

Qui paie ? Une inscription en licence coûte 178 euros en 2026-2027. Un étudiant de plus rapporte donc 178 euros de droits à l'université qui l'accueille. En Angleterre, il apporte des droits plafonnés à 9 535 livres par an. L'université anglaise qui ouvre une place encaisse ; la française engage une dépense.

À Londres et Ă  Boston, la plateforme est une boĂźte aux lettres : elle porte des dossiers entre un candidat et des universitĂ©s qui dĂ©cident, et qui en rĂ©pondent. À Paris, comme Ă  Dakar et Ă  Nairobi, elle est un rĂ©partiteur : elle distribue des places dont l'administration a fixĂ© le nombre. Dakar et Nairobi rĂ©partissent parce que leurs places publiques sont comptĂ©es. La France le fait sans y ĂȘtre contrainte, et elle a mĂȘme produit l'intermĂ©diaire de ce genre de systĂšme : le coaching Parcoursup, dont la presse dĂ©crivait dĂšs 2018 le « florissant business ». Des familles paient pour apprendre Ă  Ă©crire Ă  un rĂ©partiteur.

On répondra que la plateforme protÚge le fils d'ouvrier contre le carnet d'adresses, et que les dossiers papier d'avant APB favorisaient les initiés. L'argument est sérieux, et l'intention est honorable. Mais la Cour a constaté que Parcoursup ne fait pas mieux qu'APB : un taux d'acceptation stable autour de 65 %. Et le carnet d'adresses n'a pas disparu, il s'achÚte désormais en séances de coaching. Le guichet unique a produit une file commune, dont les familles informées connaissent les raccourcis.

La sortie n'a rien d'exotique, elle se pratique Ă  Londres. Rendre aux Ă©tablissements le droit de recruter, et aux candidats celui de postuler oĂč ils veulent, avec une rĂ©ponse motivĂ©e par ceux qui les refusent. Les lycĂ©ens ont d'ailleurs arrachĂ© lundi le droit de demander ce motif. Une universitĂ© qui choisit ses Ă©tudiants rĂ©pond de ses choix devant eux, et devant ceux qui la financent ; une plateforme ne rĂ©pond devant personne.

Encore faut-il le vouloir. Nous avons demandĂ© Ă  l'État une place garantie pour chaque bachelier, et nous avons obtenu ce que dĂ©livre un guichet : une place, pas un choix. Je me demande combien de parents qui maudissent l'algorithme en juillet accepteraient, en mars, qu'une universitĂ© dise non Ă  leur enfant, de vive voix, et assume sa raison.

Les candidats de 2027, recensĂ©s lundi par LCP, ont tous un avis sur Parcoursup. Jean-Luc MĂ©lenchon veut l'abolir et crĂ©er 150 000 places, pour que tout bachelier s'inscrive dans la formation de son choix : l'État fixerait toujours les places, il en fixerait davantage. Marine Le Pen ne la supprimera pas, elle la « rĂ©formera », avec « une transparence totale dans les critĂšres qui sont choisis par les diffĂ©rentes universitĂ©s ». La transparence est un progrĂšs ; elle laisse le rĂ©partiteur en place. Bruno Retailleau rĂ©clame une nouvelle plateforme et une sĂ©lection fondĂ©e sur le « mĂ©rite ». Aucun, dans ce recensement, ne propose que l'universitĂ© fixe sa taille, ni que la place ait un prix.

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Dernier mot

En 2028, la France changera de plateforme. Le ministÚre qui a écrit Parcoursup commandera son successeur, avec un service à compétence nationale, de l'intelligence artificielle, et un budget que personne n'a encore annoncé. Rien, dans les annonces de lundi, ne dit que les universités y feront des offres, ni que les bacheliers y choisiront entre elles.

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Mutuelles : le gel des cotisations 2026 est censuré. Ce que l'assuré peut encore faire

Par Claire Montsalvy

Le Conseil constitutionnel a censurĂ© le 23 octobre l'interdiction d'augmenter les cotisations de complĂ©mentaire santĂ© en 2026. Les hausses de janvier, 4,3 % en moyenne sur les contrats individuels, ne pourront plus ĂȘtre contestĂ©es sur ce fondement. Pour 2027, une hausse mĂ©diane de 8 % est annoncĂ©e. L'assurĂ© conserve un droit, et un seul, qui agit sur le prix : celui de partir.

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La décision

Le 23 octobre 2026, le Conseil constitutionnel a rendu sa dĂ©cision n° 2026-1230/1231 QPC. Les deux questions prioritaires de constitutionnalitĂ©, transmises par le Conseil d'État les 24 et 27 juillet, Ă©manaient d'une organisation d'employeurs des mĂ©tiers de l'alimentation d'une part, de la FĂ©dĂ©ration nationale de la mutualitĂ© française et de la FĂ©dĂ©ration française de l'assurance d'autre part. Le Medef Ă©tait intervenu Ă  leur soutien.

Le texte contestĂ© est la deuxiĂšme phrase de l'article 13, I, de la loi de financement de la sĂ©curitĂ© sociale pour 2026 : « Pour l'annĂ©e 2026, le montant de ces cotisations ne peut ĂȘtre augmentĂ© par rapport Ă  celui applicable pour l'annĂ©e 2025. » Le mĂȘme article crĂ©ait une contribution exceptionnelle Ă  la charge des organismes complĂ©mentaires, assise sur les cotisations de 2026, au taux de 2,05 %.

Le Conseil admet l'objectif poursuivi, qui est d'empĂȘcher la rĂ©percussion de la contribution sur les assurĂ©s, et le qualifie de motif d'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral de protection des consommateurs. Il relĂšve cependant que le gel « s'oppose Ă  toute augmentation » des cotisations, quelle qu'en soit la cause, et interdit donc aux organismes de fixer leurs tarifs en fonction de leurs charges. L'atteinte Ă  la libertĂ© d'entreprendre et Ă  la libertĂ© contractuelle est jugĂ©e disproportionnĂ©e. La phrase est dĂ©clarĂ©e contraire Ă  la Constitution.

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La rĂšgle : ce que produit l'abrogation

En application de l'article 62 de la Constitution, une disposition déclarée inconstitutionnelle sur QPC est abrogée à la date de publication de la décision, sauf report décidé par le Conseil. Aucun report n'a été prononcé. La décision a été publiée au Journal officiel du 24 octobre 2026, et le Conseil précise qu'elle est applicable à toutes les affaires non jugées définitivement à cette date.

Deux conséquences en découlent.

D'une part, le gel disparaßt rétroactivement pour tous les litiges en cours. Un assuré qui réclamerait le remboursement de la hausse appliquée en 2026, au motif qu'elle violait l'article 13, ne dispose plus de fondement juridique. Une action déjà engagée sur ce seul moyen est vouée à l'échec.

D'autre part, la dĂ©cision ne touche pas Ă  la contribution elle-mĂȘme. Elle n'a pas Ă©tĂ© contestĂ©e devant le Conseil et reste due par les organismes pour 2026. Elle ne pĂšse pas juridiquement sur l'assurĂ©, mais plus rien n'interdit de l'intĂ©grer dans le tarif.

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La pratique

Le gel n'a pas Ă©tĂ© appliquĂ©. Les organismes ont maintenu en janvier les hausses dĂ©jĂ  arrĂȘtĂ©es : 4,3 % en moyenne sur les contrats individuels, 4,7 % sur les contrats collectifs. Dans un communiquĂ© commun du 23 octobre, leurs fĂ©dĂ©rations ont qualifiĂ© la mesure de « Ă  la fois inapplicable, contraire Ă  la Constitution et prĂ©judiciable ».

Pour 2027, le projet de loi de financement de la sĂ©curitĂ© sociale reconduisait la contribution, sans gel. Les dĂ©putĂ©s ont rejetĂ© cette reconduction, Ă©valuĂ©e Ă  1,12 milliard d'euros, puis rejetĂ© le 23 octobre la deuxiĂšme partie du texte par 115 voix contre 1. Le texte part au SĂ©nat, oĂč la contribution peut ĂȘtre rĂ©tablie. Les projections du secteur situent la hausse mĂ©diane des cotisations 2027 entre 8 et 8,3 %, selon le baromĂštre Addactis.

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Le risque, pour chaque partie

L'assuré n'a plus de recours sur le tarif 2026 et ne dispose d'aucun droit à un tarif 2027 encadré. Il supporte la hausse, sauf à changer de contrat.

L'organisme est libre de fixer son tarif. Il reste tenu de ses obligations d'information, notamment de rappeler le droit de résiliation sur chaque avis d'échéance.

Le salarié couvert par un contrat collectif obligatoire ne peut pas résilier seul : seul l'employeur, souscripteur, dispose de ce droit.

Ce qu'il faut faire

La résiliation à tout moment est ouverte depuis le 1er décembre 2020 par la loi du 14 juillet 2019 (article L. 113-15-2 du code des assurances pour les assureurs, L. 221-10-2 du code de la mutualité pour les mutuelles, disposition équivalente du code de la sécurité sociale pour les institutions de prévoyance). Elle suppose un an

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OAT à 5 % : le premier tour de 2027 s'est joué sur le marché obligataire

par Vincent Clairmont

Le 22 octobre, la France a payĂ© 5,13 % pour emprunter Ă  dix ans. L'Ă©cart italien avec l'Allemagne Ă©tait de 124 points, le français de 175. Le lendemain, Moody's a dĂ©signĂ© la seule rĂ©forme qui dĂ©cidera de la note aprĂšs 2027 : les retraites. Les deux candidats en tĂȘte des sondages promettent d'y revenir.

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Le 22 octobre, le rendement de l'OAT Ă  dix ans a atteint 5,13 %, et l'Ă©cart avec le Bund allemand 174,6 points de base. Un point de base vaut un centiĂšme de point. Le mĂȘme jour, l'Ă©cart italien clĂŽturait Ă  124. DĂ©but juillet, l'Ă©cart français Ă©tait d'environ 70 points. Il a Ă©tĂ© multipliĂ© par 2,5 en moins de quatre mois.

J'ai chiffré ici le 23 octobre ce que ce taux coûte à un budget calculé à 4,3 %. Je laisse ce compte de cÎté. La question de ce papier est autre : qui a fixé ce prix, et sur quoi.

Ma thĂšse : le spread français ne mesure pas un risque vague d'« extrĂȘmes ». Il intĂšgre un programme prĂ©cis, le retour en arriĂšre sur l'Ăąge de dĂ©part, et il le fait payer d'avance. Les dĂ©tenteurs de 57,5 % de la dette votent sur la prĂ©sidentielle de 2027 Ă  chaque adjudication, en proportion de ce qu'ils prĂȘtent. C'est un suffrage censitaire, et il a rendu son premier tour.

OAT à 5 % : le premier tour de 2027 s'est joué sur le marché obligataire
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Premier point : qui vote ?

Selon l'Agence France TrĂ©sor, 57,5 % de la dette nĂ©gociable de l'État Ă©tait dĂ©tenue par des non-rĂ©sidents au 31 mars 2026. La Banque de France donne 58,4 % fin juin, soit 2,5 points de plus en trois mois. Environ 24 % de l'encours est logĂ© hors de la zone euro, dont quelque 137 milliards d'euros chez des investisseurs japonais. Ces derniers ont vendu des obligations Ă©trangĂšres cinq semaines de suite, 22

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Fraude de Lula au Brésil ? Vraiment ?

Par Thibault de Varenne

Ce qui s'est passé le 25 octobre entre 17 heures et 19 heures, et pourquoi la Bourse de São Paulo a perdu 14 % le lendemain.

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Dimanche soir, Flåvio Bolsonaro a refusé sa défaite et promis de faire annuler l'élection. Lundi, Donald Trump a trouvé que le scrutin « semblait truqué », et São Paulo a connu sa pire séance boursiÚre depuis 2020. Deux récits se répondent. Aucun n'est tout à fait celui qu'on croit.

Le dimanche 25 octobre, Ă  17 heures, heure de BrasĂ­lia, les bureaux de vote brĂ©siliens devaient fermer. Ils ne l'ont pas tous fait. Au moment de la clĂŽture, un juge de la Cour suprĂȘme, Cristiano Zanin, a ordonnĂ© seul que le vote se prolonge jusqu'Ă  19 heures dans tout le pays. Ce juge a Ă©tĂ© l'avocat personnel de Lula. La demande venait du Parti des travailleurs, le parti de Lula. Le dĂ©pouillement, dĂ©jĂ  commencĂ©, a Ă©tĂ© suspendu. Certaines urnes Ă©taient closes, d'autres ouvertes. On a parlĂ© un moment de revenir au bulletin papier.

À 21 heures, Lula Ă©tait réélu avec 51,79 % des voix. Son adversaire, le sĂ©nateur FlĂĄvio Bolsonaro, a dĂ©clarĂ© : « Vamos pedir a anulação dessas eleiçÔes » (« nous allons demander l'annulation de ces Ă©lections »). Il affirme que les observateurs de son parti ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s de la salle sĂ©curisĂ©e du tribunal Ă©lectoral. Le lendemain, le prĂ©sident amĂ©ricain a jugĂ© que l'Ă©lection « a semblĂ© truquĂ©e ». Le mĂȘme lundi, la Bourse de SĂŁo Paulo perdait prĂšs de 14 %, et la monnaie brĂ©silienne 8 % face au dollar.

Tout y est : un juge liĂ© au vainqueur, une horloge arrĂȘtĂ©e, des observateurs qu'on dit chassĂ©s, Washington qui doute, des capitaux qui s'enfuient. Les questions se posent d'elles-mĂȘmes. Que s'est-il passĂ© entre 17 et 19 heures ? Combien de voix ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©es dans ce temps-lĂ  ? Qui a demandĂ© quoi ? Et pourquoi les investisseurs ont-ils fui comme devant un coup d'État ?

Les données des urnes brésiliennes sont publiques, bureau par bureau, minute par minute. Ce qu'on y lit ne ressemble ni au récit du vol, ni à celui de la victoire propre.

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Eh, Manu, supprime Parcoursup pour rétablir l'ordre, vite !

Par Eric V.

Trois heures Ă  l'ÉlysĂ©e vendredi, et les lycĂ©ens ressortent avec un mot : « refonte ». Samedi, 70 000 policiers et gendarmes, prĂšs de 1 000 interpellations. Ils rĂ©clament dix milliards, on leur en concĂšde un. La seule revendication gratuite est celle qu'on leur refuse.

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Vendredi 23 octobre, trois heures dans un salon de l'ÉlysĂ©e. En face du PrĂ©sident, les organisations lycĂ©ennes. À la sortie, un mot rapportĂ© par les Ă©lĂšves, pas par le Palais : « refonte en profondeur » de Parcoursup. Et une prĂ©cision de Lydia Hamadene, secrĂ©taire nationale de l'Union syndicale lycĂ©enne : le PrĂ©sident refuse la suppression et prĂ©fĂšre « une meilleure transparence de la plateforme ». Le verdict des lycĂ©ens tient en une ligne : rencontre « avant tout symbolique, sans aucune mesure concrĂšte ». Ils sont reçus ce lundi Ă  Matignon.

Le lendemain, la France a dĂ©ployĂ© 70 000 policiers et gendarmes. PrĂšs de 1 000 interpellations, contre 385 au mĂȘme stade le 17 octobre. Dans les Bouches-du-RhĂŽne, manifestations interdites dans tout le dĂ©partement, couvre-feu Ă©tendu aux majeurs, port du casque prohibĂ©. Le mouvement Ă©tait parti le 21 septembre d'un lycĂ©e de CrĂ©teil ; fin septembre, on comptait dĂ©jĂ  625 interpellations en une seule journĂ©e.

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Le devis de l'ordre

Faisons les comptes, puisque Bercy aime ça. Les syndicats étudiants réclament 10 milliards et 250 000 places. Le gouvernement oppose 1,1 milliard au budget 2027, 3 000 remplaçants et une consultation en ligne, concession chétive. Entre les deux, une dette projetée à 121,7 % du PIB l'an prochain et une OAT à 5 %, plus haut depuis 2002. Les 9 milliards d'écart, personne ne les trouvera.

Reste une revendication, une seule, dont le coût budgétaire est nul : en finir avec la plateforme. Supprimer un guichet ne demande ni poste, ni crédit, ni loi de finances rectificative. Cela demande un texte et un vote. C'est précisément ce que le Président écarte, en proposant de rendre la machine « plus transparente ».

Eh, Manu. Tu fais sortir 70 000 uniformes un samedi pour encadrer des cortÚges dont l'une des colÚres porte sur un logiciel. Tu as sous la main la seule concession qui ne coûte pas un centime au contribuable, et tu la ranges dans un tiroir marqué « refonte ».

Ce qu'on garde, ce qu'on rend

L'argument de l'exĂ©cutif est sĂ©rieux. Supprimer Parcoursup sans rien derriĂšre, c'est revenir Ă  la loterie d'APB, ou adopter la proposition de loi des Insoumis, qui rend au bachelier le droit de s'inscrire oĂč il veut puis confie au recteur le soin de trancher quand l'amphi dĂ©borde. La rue ne rĂ©clame pas toujours la bonne chose, et le recteur ne sait pas mieux que l'algorithme combien de places il faut ouvrir en psychologie Ă  Nanterre.

Raison de plus pour supprimer la bonne chose. Le 11 juillet, 126 632 candidats n'avaient aucune proposition, le jour mĂȘme oĂč 83 000 places restaient vides. L'Ă©cran n'y est pour rien : le nombre de places est arrĂȘtĂ© chaque annĂ©e par l'autoritĂ© acadĂ©mique, avant que l'algorithme ne tourne. Qu'on garde le catalogue, qui est un progrĂšs. Qu'on rende Ă  chaque universitĂ© le droit de dire combien d'Ă©tudiants elle accueille, et Ă  chaque lycĂ©en celui de frapper directement Ă  sa porte. Un refus prononcĂ© par un doyen, avec son nom au bas de la lettre, cela se discute dans un bureau, pas sur un parvis.

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Les amis du couvre-feu

Faut dire que l'ordre a bonne presse ces jours-ci, et c'est ici que le lecteur doit regarder ses propres mains. Nous applaudissons le couvre-feu de Marseille. Nous trouvons que 70 000 hommes, ce n'est pas trop. Nous ne demandons jamais pourquoi des gamins de seize ans bloquent un lycĂ©e oĂč, l'an dernier, 9,8 % des heures de cours prĂ©vues n'ont pas Ă©tĂ© assurĂ©es, dont 7,5 points faute de remplaçants. L'ordre que nous rĂ©clamons ressemble beaucoup Ă  un lycĂ©e calme oĂč personne ne fait cours.

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Dernier mot

Je ne sais pas si la fin de Parcoursup viderait les rues. Une colĂšre de cette taille a plus d'une cause, et la plateforme n'en est qu'une. Je sais seulement qu'elle est la seule qu'on puisse satisfaire sans un euro.

Ce lundi, SĂ©bastien Lecornu reçoit les lycĂ©ens Ă  Matignon. Qu'il leur apporte une date de fermeture de la plateforme, et le prĂ©fet des Bouches-du-RhĂŽne pourra peut-ĂȘtre ranger son arrĂȘtĂ©. Vite, Manu : les gilets jaunes ont dĂ©jĂ  rendez-vous le 31 octobre.

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La communauté nationale dans la Constitution ? Mais laquelle ?

Par Thibault de Varenne

Marine Le Pen veut inscrire la « communautĂ© nationale » dans la Constitution. Le mot a deux siĂšcles d'histoire, et au moins cinq sens. Renan, BarrĂšs, Bloch et le Conseil constitutionnel ne mettent pas la mĂȘme chose derriĂšre. Avant de voter un mot, il faut savoir lequel.

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Dimanche, au Zénith d'Orléans, Marine Le Pen a proposé d'inscrire dans la Constitution, par référendum, le principe de « communauté nationale ». Elle l'a dit « fondateur, inclusif et fraternel ». Elle a ajouté : « Il n'y a pour nous qu'une seule communauté, c'est la communauté nationale. » La salle a applaudi. Personne, ni dans la salle ni ailleurs, n'a demandé laquelle.

Marine Le Pen à Orléans : ce que contient le discours de la « Renaissance »
Référendums, Bardella à Matignon, loi Hulot, TVA : ce que contient le discours de Marine Le Pen à Orléans, et ce qu'il ne chiffre pas.

Car il y en a plusieurs. La France discute de ce qu'elle est depuis deux siÚcles et demi, et elle n'a jamais tranché. Elle a seulement changé de vocabulaire. Avant de juger la proposition, il faut remettre en ordre les conceptions en présence. Elles sont cinq, à peu prÚs, et chacune répond à une question différente.

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Cinq maniÚres de dire « nous »

La premiĂšre est rĂ©volutionnaire. En janvier 1789, dans Qu'est-ce que le tiers Ă©tat ?, SieyĂšs dĂ©finit la nation comme « un corps d'associĂ©s vivant sous une loi commune et reprĂ©sentĂ©s par la mĂȘme lĂ©gislature ». Ni sang, ni sol, ni passĂ© : une loi et une reprĂ©sentation. Le 23 dĂ©cembre de la mĂȘme annĂ©e, Ă  l'AssemblĂ©e constituante, le comte de Clermont-Tonnerre en tire la consĂ©quence Ă  propos des Juifs de France, qu'il s'agit d'Ă©manciper : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation, et tout accorder aux Juifs comme individus. » La phrase a Ă©tĂ© lue depuis comme une gĂ©nĂ©rositĂ© et comme une menace. Elle est les deux. Elle fonde la rĂšgle française : la RĂ©publique ne connaĂźt que des citoyens, et aucun corps intermĂ©diaire entre eux et elle.

La deuxiĂšme est historique et sentimentale. Michelet Ă©crit que « la France est une personne ». Une personne a une biographie, des blessures, une vocation. La nation n'est plus un contrat, c'est un ĂȘtre qui a grandi.

La troisiĂšme naĂźt d'une dĂ©faite. En 1870, l'historien allemand Theodor Mommsen justifie l'annexion de l'Alsace par la langue et l'origine germaniques de ses habitants. Fustel de Coulanges, historien de l'AntiquitĂ©, lui rĂ©pond le 27 octobre que ce qui fait un peuple n'est « ni la race, ni la langue », mais « une communautĂ© d'idĂ©es, d'intĂ©rĂȘts, d'affections, de souvenirs et d'espĂ©rances ». Le mot « communautĂ© » entre lĂ  dans notre dĂ©bat, et il y entre contre l'argument ethnique.

Renan reprend la rĂ©ponse douze ans plus tard. Le 11 mars 1882, Ă  la Sorbonne, il prononce Qu'est-ce qu'une nation ?. La rĂ©ponse est connue, Ă  force d'ĂȘtre citĂ©e : « Une nation est une Ăąme, un principe spirituel. » Elle repose sur deux choses, un passĂ© — « avoir fait de grandes choses ensemble » — et un prĂ©sent, le consentement, qu'il appelle, en s'excusant de la mĂ©taphore, « un plĂ©biscite de tous les jours ». « L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion. » On oublie souvent la phrase la plus dure de la confĂ©rence : « L'oubli, et je dirai mĂȘme l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la crĂ©ation d'une nation. »

La quatriĂšme est la rĂ©plique. BarrĂšs, en 1899, ramĂšne la nation Ă  « la terre et les morts ». Elle n'est plus choisie ; elle est reçue, et l'on n'en sort pas. Maurras durcit l'idĂ©e en doctrine. Il oppose le « pays rĂ©el », celui des familles, des mĂ©tiers, des provinces, au « pays lĂ©gal » des partis et des assemblĂ©es. Le constat touche juste. La suite, le nationalisme intĂ©gral, a conduit ses disciples oĂč l'on sait, et d'abord Ă  exclure de la communautĂ© une partie des Français.

La cinquiĂšme est la synthĂšse gaullienne. De Gaulle n'a pas Ă©crit de thĂ©orie de la nation. Il s'en faisait « une certaine idĂ©e », et le mot idĂ©e est choisi. Marc Bloch, historien, rĂ©sistant, fusillĂ© en 1944, en a donnĂ© la formule dans L'Étrange DĂ©faite : « Il est deux catĂ©gories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans Ă©motion le rĂ©cit de la fĂȘte de la FĂ©dĂ©ration. » Le sacre des rois Ă  Reims et le 14 juillet 1790, ensemble. La monarchie chrĂ©tienne et la RĂ©volution, dans la mĂȘme mĂ©moire. La phrase est souvent citĂ©e par le Front national puis le RN. On cite moins le testament du mĂȘme homme, nĂ© juif : « je me suis senti, durant ma vie entiĂšre, avant tout et trĂšs simplement Français ». Simone Weil, pendant la guerre, ajoute ce qui manquait : l'enracinement est un besoin de l'Ăąme, et une nation qui ne transmet plus dĂ©racine ses propres enfants.

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Ce que dit déjà le droit

Le juriste a moins d'imagination que le philosophe, mais il a des textes. L'article premier de la Constitution proclame la République « indivisible » et assure « l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion ». En 1991, le Conseil constitutionnel a censuré la mention d'un « peuple corse, composante du peuple français », au motif que « le concept juridique de "peuple français" a valeur constitutionnelle ». En 1999, à propos des langues régionales, il a posé que les principes d'indivisibilité, d'égalité et d'unicité du peuple français « s'opposent à ce que soient reconnus des droits collectifs à quelque groupe que ce soit ».

Le Code civil, enfin, emploie le mot depuis longtemps. Nul n'est naturalisé, dit l'article 21-24, s'il ne justifie de son « assimilation à la communauté française », notamment par la connaissance de la langue, de l'histoire et des valeurs de la République. La communauté nationale existe donc en droit. Elle a un nom, des juges et une porte d'entrée.

La proposition d'Orléans ne crée pas un principe. Elle déplace un principe qui existe vers le sommet de la hiérarchie des normes, et elle le fait par référendum. Il faut se demander pourquoi.

Deux lectures de la mĂȘme phrase

La lecture favorable mĂ©rite d'ĂȘtre exposĂ©e Ă  son meilleur, car elle n'est pas absurde. La jurisprudence de 1991 et de 1999 est une construction de juges. Ce que des juges ont posĂ©, d'autres juges peuvent le nuancer, et le droit europĂ©en pousse depuis vingt ans vers la reconnaissance des minoritĂ©s. Écrire le principe en toutes lettres, et le faire adopter par le peuple, le soustrait Ă  cette Ă©rosion. La formule choisie, « inclusive », est renanienne : une seule communautĂ©, ouverte Ă  qui la rejoint. Sur le papier, Fustel la signerait.

La lecture inquiĂšte est tout aussi sĂ©rieuse. Un principe constitutionnel n'est jamais posĂ© pour lui-mĂȘme. Il sert de fondement Ă  des lois qui, sans lui, seraient

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Comment déjouer les tricheries des huissiers recouvreurs !

Par Claire Montsalvy

Le mĂȘme professionnel peut vous relancer Ă  l'amiable ou, muni d'un jugement, saisir vos biens. La loi l'autorise Ă  cumuler ces deux statuts trĂšs diffĂ©rents. Elle ne l'oblige pas Ă  dire, dans chaque courrier, laquelle des deux casquettes il porte, ce qui peut vous conduire Ă  "vous faire avoir". Ce que dit le droit, ce que montrent les contrĂŽles, et comment faire la diffĂ©rence.

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Le 19 mars 2019, la chambre criminelle de la Cour de cassation a statuĂ© sur le cas d'une sociĂ©tĂ© de recouvrement (Cass. crim., 19 mars 2019, n° 17-87.534, publiĂ© au bulletin), poursuivie pour pratique commerciale trompeuse aprĂšs plusieurs plaintes transmises Ă  la DGCCRF. Il lui Ă©tait reprochĂ© d'adresser aux dĂ©biteurs des mises en demeure au ton comminatoire, Ă©maillĂ©es de rĂ©fĂ©rences Ă  des textes de loi, et de rĂ©clamer, en plus de la crĂ©ance, des frais qui ne pouvaient pas leur ĂȘtre imputĂ©s, comme les frais d'envoi d'une lettre. La cour d'appel de Colmar l'avait relaxĂ©e. La Cour de cassation a censurĂ© : le recouvreur ne vend rien au dĂ©biteur, mais ses courriers relĂšvent du droit des pratiques commerciales, parce qu'ils portent sur le paiement d'un produit ou d'un service. Elle s'appuie sur un arrĂȘt de la Cour de justice de l'Union europĂ©enne du 20 juillet 2017 (Gelvora, C-357/16).

La décision vise une société de recouvrement. La question posée ici est plus délicate : que se passe-t-il quand la lettre de relance émane d'un commissaire de justice, l'ancien huissier, qui peut aussi, demain, saisir ?

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La rĂšgle : une mĂȘme personne, deux rĂ©gimes

Depuis le 1er juillet 2022, les huissiers de justice et les commissaires-priseurs judiciaires forment une seule profession, celle de commissaire de justice. L'ordonnance n° 2016-728 du 2 juin 2016 qui en fixe le statut lui confie, à l'article 1er, des missions de monopole, comme la signification des actes et l'exécution forcée des décisions de justice. Elle l'autorise aussi à « procéder au recouvrement amiable ou judiciaire de toutes créances ». Le recouvrement amiable n'est pas un monopole. Le commissaire de justice l'exerce en concurrence avec les sociétés de recouvrement.

Les deux activitĂ©s n'obĂ©issent pas aux mĂȘmes rĂšgles. L'exĂ©cution forcĂ©e suppose un titre exĂ©cutoire, c'est-Ă -dire un jugement, une injonction de payer revĂȘtue de la formule exĂ©cutoire ou un acte notariĂ©. Sans titre, aucune saisie n'est possible, quel que soit le papier Ă  en-tĂȘte. Le recouvrement amiable consiste Ă  obtenir un paiement volontaire. Il ne permet aucune contrainte.

Les sociĂ©tĂ©s de recouvrement sont soumises aux articles R. 124-1 Ă  R. 124-7 du code des procĂ©dures civiles d'exĂ©cution : dĂ©claration au procureur de la RĂ©publique, assurance, convention Ă©crite avec le crĂ©ancier, lettre au dĂ©biteur comportant des mentions obligatoires. Ce rĂ©gime exclut les personnes qui agissent au titre de leur statut professionnel. Le commissaire de justice y Ă©chappe donc. Comme le relĂšve la DGCCRF, ses lettres amiables ne sont pas soumises aux mĂȘmes exigences de forme.

Deux rĂšgles s'appliquent en revanche Ă  tous. Selon l'article L. 111-8 du mĂȘme code, les frais d'un recouvrement entrepris sans titre exĂ©cutoire restent Ă  la charge du crĂ©ancier. Les exceptions sont limitĂ©es : un acte que la loi impose au crĂ©ancier, la mauvaise foi du dĂ©biteur reconnue par le juge de l'exĂ©cution, le recouvrement d'un chĂšque impayĂ©, et l'indemnitĂ© forfaitaire de 40 euros entre professionnels. Le droit des pratiques commerciales trompeuses s'applique ensuite, conformĂ©ment Ă  l'arrĂȘt de 2019. Les peines sont de deux ans d'emprisonnement et de 300 000 euros d'amende.

Pour les sociĂ©tĂ©s de recouvrement, l'article 433-13 du code pĂ©nal ajoute une incrimination propre. Il punit d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende l'usage de documents prĂ©sentant avec des actes judiciaires ou extrajudiciaires « une ressemblance de nature Ă  causer une mĂ©prise dans l'esprit du public ». Ce texte ne vise pas le commissaire de justice : ses actes sont authentiques. Le risque, chez lui, est l'inverse. Une lettre amiable, sur le papier de l'Ă©tude, peut ĂȘtre prise pour un acte.

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La pratique : une confusion documentée, sans statistique dédiée

La DGCCRF a contrĂŽlĂ© en 2022 161 opĂ©rateurs de recouvrement amiable, sociĂ©tĂ©s de recouvrement et commissaires de justice confondus. Le taux d'anomalie est de 41 %. Parmi les pratiques relevĂ©es figurent des courriers qui entretiennent « la confusion entre recouvrement amiable et procĂ©dure de recouvrement forcĂ© », des crĂ©ances prescrites ou forcloses rĂ©clamĂ©es sans vĂ©rification et des sommes indues prĂ©sentĂ©es comme « frais accessoires » ou « frais de l'acte ». L'enquĂȘte a donnĂ© lieu Ă  90 avertissements, 36 injonctions et 2 procĂšs-verbaux pĂ©naux. Les rĂ©sultats ne sont pas ventilĂ©s par catĂ©gorie d'opĂ©rateur. Il n'existe donc pas de chiffre public Ă©tablissant la part des commissaires de justice dans ces anomalies.

La DGCCRF qualifie elle-mĂȘme la situation de « double casquette », susceptible de laisser le dĂ©biteur incertain sur le rĂŽle de son interlocuteur. L'intention de celui qui rĂ©dige ne se prouve pas sur piĂšce ; l'effet du courrier, si. Une lettre amiable Ă  en-tĂȘte d'une Ă©tude de commissaire de justice, portant les mots « dernier avis avant poursuites », un dĂ©compte de « frais » et une rĂ©fĂ©rence de dossier, produit sur un dĂ©biteur non juriste l'effet d'un acte, alors qu'elle n'en a aucune force.

La loi a d'ailleurs Ă©tendu cette ambivalence. La procĂ©dure simplifiĂ©e de recouvrement des petites crĂ©ances, issue de la loi du 6 aoĂ»t 2015, permet au commissaire de justice de dĂ©livrer un titre exĂ©cutoire sans juge pour une crĂ©ance n'excĂ©dant pas 5 000 euros, si le dĂ©biteur donne son accord dans le mois. Le commissaire qui a conduit cette procĂ©dure ne peut pas procĂ©der ensuite Ă  l'exĂ©cution forcĂ©e. Une proposition de loi en cours d'examen au SĂ©nat Ă©tendrait le mĂ©canisme aux crĂ©ances commerciales incontestĂ©es entre professionnels. Chaque extension accroĂźt le nombre de courriers oĂč l'amiable et le contraignant se cĂŽtoient sous la mĂȘme signature.

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Le risque, pour chaque partie

Le débiteur risque de payer ce qu'il ne doit pas : des frais imputés en violation de l'article L. 111-8, une créance prescrite, ou une somme réglée dans la crainte d'une saisie qu'aucun titre ne permet.

Le créancier répond du mandataire qu'il choisit. Des frais indus réclamés en son nom l'exposent à une action en restitution.

Le commissaire de justice s'expose à une double sanction : pénale, sur le fondement des pratiques commerciales trompeuses, et disciplinaire, au titre du code de déontologie issu du décret n° 2023-1296 du 28 décembre 2023. Son statut d'officier public et ministériel ne couvre pas la faute : c'est précisément lui qui donne au courrier son crédit.

Ce qu'il faut faire

Pour le débiteur qui reçoit un courrier d'un commissaire de justice :

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Salariés, avez-vous vérifié comment votre employeur assure vos longues maladies ?

Par Vincent Clairmont

Depuis le 1er juillet 2026, l'indemnitĂ© journaliĂšre maximale de l'Assurance maladie est de 42,97 euros brut par jour, soit environ 1 290 euros par mois. Ce plafond ne dĂ©pend pas de votre salaire : au-delĂ  de 2 613,83 euros brut mensuels — 1,4 fois le SMIC, contre 1,8 fois avant le 1er avril 2025 —, votre indemnitĂ© ne bouge plus. Pour un cadre Ă  5 000 euros brut, la SĂ©curitĂ© sociale remplace donc 26 % du salaire sur un arrĂȘt long. Les lecteurs me posent toujours la mĂȘme question : suis-je couvert si je tombe malade un an ? Ma rĂ©ponse, dans la majoritĂ© des cas : moins que vous ne le croyez, et vous n'avez jamais lu le document qui le dit.

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Les trois étages, et celui qui est facultatif

Premier Ă©tage, les indemnitĂ©s journaliĂšres : 50 % du salaire journalier de base, Ă  partir du quatriĂšme jour, pendant 360 jours sur trois ans — trois ans en affection de longue durĂ©e exonĂ©rante, un an seulement pour les autres depuis le 15 octobre 2026.

DeuxiÚme étage, le maintien de salaire par l'employeur, article L. 1226-1 du Code du travail : 90 % du brut trente jours, puis 66,66 % trente jours, à partir d'un an d'ancienneté et aprÚs sept jours de carence ; les durées s'allongent avec l'ancienneté, et les conventions collectives font souvent mieux.

TroisiÚme étage, la prévoyance collective, qui comble l'écart entre le plafond public et votre salaire réel, puis prend le relais quand le maintien est épuisé. C'est celui-là qui est facultatif.

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Ce que l'obligation légale garantit vraiment

Si vous ĂȘtes cadre, votre employeur doit cotiser 1,50 % de la tranche 1 — la part de rĂ©munĂ©ration sous le plafond annuel de la SĂ©curitĂ© sociale, 48 060 euros en 2026 —, en application de l'accord national interprofessionnel du 17 novembre 2017. Mais lisez l'affectation : au moins 0,76 point doit financer la garantie dĂ©cĂšs. Le solde, 0,74 point au plus, peut couvrir l'incapacitĂ©, l'invaliditĂ©, une rente de conjoint ou une rente Ă©ducation. Peut, pas doit.

Aucun texte n'oblige votre employeur Ă  vous assurer contre un arrĂȘt long, et la seule sanction joue au dĂ©cĂšs : les ayants droit d'un cadre non couvert peuvent rĂ©clamer trois fois le plafond annuel, soit 144 180 euros en 2026. Pour l'invaliditĂ©, pas de sanction, parce que pas d'obligation.

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Comment vérifier, et les trois chiffres qui comptent

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OAT Ă  5,14 %, Moody's s'abstient, or en recul de 4,1 % : le point patrimonial du 25 octobre

Par Vincent Clairmont

Chaque dimanche, je passe en revue ce que la semaine a changé pour votre épargne. Cette semaine : taux français et notation souveraine, calendrier du budget 2027, échéances fiscales de novembre et dispense d'acompte, or et argent, bitcoin, livrets, BCE et devises.

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Le 22 octobre, le rendement de l'OAT à dix ans a touché 5,14 % en séance, son plus haut niveau depuis juillet 2002. Le 23 octobre, Moody's a maintenu la France en Aa3, perspective négative, alors que la majorité des économistes attendaient une dégradation en A1. Et l'once d'or a reculé de 4,1 % en euros. Je reprends ces dossiers un par un.

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Taux et notation : la France emprunte plus cher que l'Italie

L'OAT Ă  dix ans a clĂŽturĂ© Ă  5,05 % le 23 octobre, le Bund Ă  3,33 %. Le spread, la prime exigĂ©e pour prĂȘter Ă  la France plutĂŽt qu'Ă  l'Allemagne, ressort Ă  171,8 points de base le 23, contre 137,4 le 16 octobre et 78,9 de moyenne sur un an : plus 34,4 points en une semaine, plus 70,1 en un mois. Moody's a maintenu Aa3 sur l'hypothĂšse explicite d'un budget 2027 ramenant le dĂ©ficit de 5,4 % Ă  5 % du PIB,

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Pourquoi un régime d'assemblées citoyennes est incompatible avec la démocratie liquide

Par Eric V.

Deux cent mille numéros de téléphone composés en juillet et en août. Cent cinquante citoyens retenus. Six week-ends à Paris, trois millions d'euros, et en février un message aux candidats à la présidentielle. Le tirage au sort revient à la mode. Personne ne dit ce que ces assemblées n'auront pas le droit de décider.

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Le 10 et le 11 octobre, cent cinquante Français tirés au sort se sont retrouvés pour la deuxiÚme fois au Conservatoire national des arts et métiers, à Paris. L'initiative s'appelle Un commun accord. Elle a été lancée par Jean-Marc Jancovici et elle est hébergée par l'association The Shift Project. Pour constituer le groupe, un institut de sondage a composé environ deux cent mille numéros de téléphone pendant l'été, soit plus de mille trois cents appels pour chaque participant retenu. Les tirés au sort sont indemnisés comme des jurés d'assises, 102,16 euros par jour. Ils travailleront jusqu'en février 2027 sur six « dilemmes » choisis aprÚs une consultation en ligne, puis ils décideront s'ils s'adressent aux candidats à l'élection présidentielle.

L'initiative est privĂ©e, financĂ©e par des dons, et ne prĂ©tend gouverner personne. Je n'ai rien Ă  lui reprocher en tant que telle. Mais elle arrive dans un paysage oĂč l'assemblĂ©e tirĂ©e au sort est devenue, Ă  gauche comme au centre, la rĂ©ponse automatique Ă  la crise de la reprĂ©sentation. RaphaĂ«l Glucksmann promet une convention citoyenne sur l'immigration. Le programme de La France insoumise inscrit le recours aux conventions citoyennes parmi ses mesures, et sa plateforme de contributions a vu passer l'idĂ©e de transformer le SĂ©nat en assemblĂ©e citoyenne tirĂ©e au sort. Depuis la loi organique du 15 janvier 2021, le Conseil Ă©conomique, social et environnemental peut tirer des citoyens au sort pour les consulter. Et Étienne Chouard, qui a popularisĂ© le rĂ©fĂ©rendum d'initiative citoyenne chez les gilets jaunes, dĂ©fend depuis vingt ans des chambres entiĂšres tirĂ©es au sort.

Je dois une précision à ceux qui ont lu mon papier de mardi, « Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative ? ». J'y présentais des jurys tirés au sort comme l'une des trois pistes pour préparer les lois dans une démocratie liquide. Je maintiens la piste, à une condition. Et cette condition tient à une question que presque personne ne pose dans ce débat : que cette assemblée aura-t-elle le droit de décider, et que n'aura-t-elle pas le droit de toucher ?

Pourquoi un régime d'assemblées citoyennes est incompatible avec la démocratie liquide
Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative ?
Huit jours de diligence en 1800, quelques secondes aujourd’hui : pourquoi votons-nous encore comme sous le Consulat ? Les cinq piliers de la dĂ©mocratie liquide.
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Ce que la loi n'a pas le droit de faire

La démocratie liquide, telle que ce journal la défend, ne commence pas par une technique de vote. Elle commence par deux interdits.

Le premier est une charte des droits que nulle loi, nulle majoritĂ© et nulle assemblĂ©e ne peut modifier : la libertĂ© de penser, de croire, de s'exprimer, d'aller et venir ; l'inviolabilitĂ© de la personne ; le consentement libre aux soins ; la vie privĂ©e, Ă  protĂ©ger contre le fichage, la reconnaissance faciale et une monnaie numĂ©rique capable de tracer chaque dĂ©pense. Le second est une subsidiaritĂ© stricte : la collectivitĂ© ne lĂ©gifĂšre que lĂ  oĂč les personnes, les familles, les entreprises et les communes ne peuvent pas rĂ©gler le problĂšme elles-mĂȘmes. L'État garde la police, la justice, l'impĂŽt et la dĂ©fense. Il n'a rien Ă  faire dans la salle de classe, sur la scĂšne de théùtre ou dans le thermostat de votre salon.

C'est seulement Ă  l'intĂ©rieur de ce pĂ©rimĂštre que le vote s'organise. Chaque Ă©lecteur dispose d'une voix sur chaque question qui relĂšve de la loi. Il peut voter lui-mĂȘme, ou prĂȘter sa voix Ă  quelqu'un qu'il estime, sujet par sujet : sur les retraites, vous votez vous-mĂȘme ; sur le nuclĂ©aire, vous confiez votre voix Ă  une amie ingĂ©nieure ; et vous la reprenez le lendemain si elle vous déçoit. C'est ce qu'on appelle la dĂ©mocratie liquide. Mais l'ordre compte, et je l'Ă©crivais mardi : les deux premiers piliers limitent le pouvoir, le vote vient ensuite. Une dĂ©mocratie liquide sans charte ni subsidiaritĂ© serait une majoritĂ© instantanĂ©e capable de tout, c'est-Ă -dire une menace totalitaire : un pouvoir qui peut atteindre chaque domaine de la vie, et qui le fait au nom de tous.

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La Convention, ou l'assemblée qui peut tout

Ce danger n'est pas une hypothĂšse d'Ă©cole. La France l'a vĂ©cu, et sous le nom mĂȘme que portent aujourd'hui nos assemblĂ©es tirĂ©es au sort : une convention.

De 1792 Ă  1795, la Convention nationale a concentrĂ© entre ses mains le pouvoir de faire la loi, et, par ses comitĂ©s, celui de gouverner et de juger. Elle ne connaissait aucune borne, puisqu'elle se tenait pour la nation elle-mĂȘme. Le 17 septembre 1793, elle vote la loi des suspects, qui permet d'enfermer quiconque, « par sa conduite, ses relations ou ses propos », passe pour ennemi de la RĂ©volution. Selon les historiens, entre 70 000 et 500 000 personnes ont Ă©tĂ© dĂ©tenues. Le 10 juin 1794, elle vote la loi du 22 prairial : plus de dĂ©fenseur pour les « conspirateurs », plus de tĂ©moins quand il existe des preuves « morales », et une seule peine, la mort. Devant le seul tribunal rĂ©volutionnaire de Paris, 2 625 condamnations Ă  mort sont prononcĂ©es pendant les semaines qui suivent.

Le 9 thermidor, Robespierre tombe. On a longtemps cru que la Terreur Ă©tait l'affaire d'un homme ; la suite prouve le contraire. Les thermidoriens suspendent la loi de prairial, mais ils gardent le principe qui l'avait rendue possible : l'assemblĂ©e peut tout. Le 22 aoĂ»t 1795, par le dĂ©cret des deux tiers, la Convention rĂ©serve Ă  ses propres membres 500 des 750 siĂšges des futurs conseils. Elle Ă©crit, par la loi, les rĂšgles de sa propre succession. Quarante-sept sections parisiennes sur quarante-huit le rejettent, et le refus tourne Ă  l'insurrection le 13 vendĂ©miaire. Deux ans plus tard, le 4 septembre 1797, leurs hĂ©ritiers du Directoire organisent le coup d'État du 18 fructidor : les Ă©lections sont annulĂ©es dans 49 dĂ©partements, et des dĂ©putĂ©s, des prĂȘtres et des journalistes sont dĂ©portĂ©s en Guyane.

Voilà la leçon thermidorienne, et elle dépasse de loin la période. Les hommes avaient changé, les factions aussi ; la pratique est restée, parce que rien n'interdisait à l'assemblée de faire n'importe quelle loi contre n'importe qui. Une assemblée sans champ de compétences strictement délimité ne protÚge personne de ses successeurs.

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Pourquoi le tirage au sort aggrave le danger

On me répondra que des citoyens ordinaires, tirés au sort, n'ont rien de commun avec les conventionnels de 1793. C'est exact pour les personnes. C'est faux pour le mécanisme. Une assemblée tirée au sort se présente comme le peuple en modÚle réduit. Sa légitimité, à ses propres yeux et à ceux du public, n'est pas celle d'un parti ou d'un élu : c'est celle de « Monsieur et Madame Tout-le-Monde ». Elle est donc moins encline que toute autre à se demander si elle a le droit de décider ce qu'elle décide.

Regardons ce qu'a produit la plus célÚbre d'entre elles. La Convention citoyenne pour le climat a réuni 150 personnes d'octobre 2019 à juin 2020, pour un coût de plus de 6 millions d'euros selon le Sénat. On lui avait demandé comment réduire les émissions de gaz à effet de serre. Personne ne lui avait dit ce qu'elle ne pouvait pas toucher. Parmi ses 149 propositions, on trouve, d'aprÚs le recensement de L'Info durable : un référendum pour modifier le préambule et l'article premier de la Constitution ; un délit d'écocide, avec une « haute autorité » chargée de faire respecter les « limites planétaires » ; la rénovation énergétique obligatoire de tous les bùtiments d'ici 2040 ; l'interdiction de climatiser en dessous de 30 degrés, hors milieu médical et petite enfance ; l'interdiction des vols intérieurs quand le train fait le trajet en moins de quatre heures ; l'interdiction de certaines publicités.

Je ne discute pas ici chacune de ces mesures. Je compte ce qu'elles touchent : la Constitution, le droit pĂ©nal, la propriĂ©tĂ© de votre maison, la tempĂ©rature de votre bureau, votre libertĂ© de vous dĂ©placer et celle des entreprises de faire connaĂźtre leurs produits. Cent cinquante personnes de bonne foi, interrogĂ©es sur le climat, ont proposĂ© de lĂ©gifĂ©rer sur tout cela, parce que rien dans leur mandat ne les en empĂȘchait. Demain, une convention sur l'immigration, comme celle que promet RaphaĂ«l Glucksmann, sera interrogĂ©e sur un sujet qui touche Ă  la libertĂ© d'aller et venir, Ă  la vie de famille, Ă  la libertĂ© de conscience. Aucun de ses promoteurs n'a dit ce qu'elle n'aurait pas le droit de proposer.

Personne n'a prĂȘtĂ© sa voix aux cent cinquante

Le dĂ©faut de bornes n'est pas le seul. Dans la dĂ©mocratie liquide, chaque parcelle de pouvoir a Ă©tĂ© prĂȘtĂ©e par un Ă©lecteur nommĂ©, qui peut la reprendre. Dans une assemblĂ©e tirĂ©e au sort, le pouvoir circule par ressemblance. Les cent cinquante de la convention climat parlaient au nom de quarante-neuf millions d'inscrits parce qu'ils leur ressemblaient statistiquement, Ă  raison d'une chance sur 325 000 d'ĂȘtre appelĂ©. Si une retraitĂ©e de la DrĂŽme, tirĂ©e au sort Ă  votre place, vote une mesure qui vous paraĂźt absurde, vous n'avez aucun geste Ă  faire. Elle ne vous doit rien et vous ne pouvez rien lui reprendre. Dans la dĂ©mocratie liquide, le dĂ©lĂ©guĂ© qui vous déçoit perd votre voix Ă  la minute.

Qui écrit la question, qui choisit les experts

Une assemblée tirée au sort ne tient son pouvoir d'aucun électeur. Elle le tient donc de celui qui la convoque : c'est lui qui pose la question, choisit les experts, recrute les animateurs et décide, à la fin, de ce qu'il garde. Emmanuel Macron s'était engagé à transmettre les propositions de la convention climat « sans filtre ». Le 29 juin 2020, il en écartait trois d'entrée, dont la réécriture du préambule de la Constitution et la taxe de 4 % sur les dividendes. Les membres ont noté la reprise de leurs travaux par le gouvernement : 3,3 sur 10. La convention sur la fin de vie s'est prononcée à 75,6 % pour une aide active à mourir en avril 2023 ; le projet de loi a été abandonné avec la dissolution de juin 2024. Le juriste François Saint-Bonnet parlait, à propos d'un collectif de trente-cinq tirés au sort réuni sur la vaccination en 2021, de « démocratie par petit conseil ».

Je ne prĂȘte Ă  personne l'intention de manipuler. Je constate que l'absence de bornes et la dĂ©pendance Ă  l'organisateur se combinent : une assemblĂ©e qui peut tout proposer, dirigĂ©e par quelqu'un qui choisit ce qu'il retient, donne Ă  ce quelqu'un un pouvoir que nulle constitution ne lui a confiĂ©.

Ce que montrent les assemblées qui marchent

Les défenseurs du tirage au sort ont un parrain de poids. Montesquieu écrivait dans L'Esprit des lois que « le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l'aristocratie ». Ils ajoutent une objection directe à la démocratie liquide : la délégation ne fabrique-t-elle pas des « super-délégués » ? Le Parti pirate allemand, qui a utilisé le logiciel LiquidFeedback de 2010 à 2013, permet de répondre chiffres en main. Une étude de 2015 portant sur 499 009 votes confirme la concentration : 38 votants ont reçu plus de cent délégations. Mais sans aucune délégation, 84,9 % des résultats auraient été identiques, et chacun de ces trente-huit pouvait tout perdre le lendemain matin.

Quant Ă  Montesquieu, il pensait Ă  AthĂšnes, et AthĂšnes confirme ce que j'avance. Le tirage au sort y dĂ©signait la BoulĂš, un conseil de cinq cents membres qui prĂ©parait les dĂ©cisions ; l'EcclĂ©sia, ouverte Ă  tous les citoyens, les prenait. Et mĂȘme cette assemblĂ©e souveraine n'avait pas tous les droits. Par la graphĂš paranomon, n'importe quel citoyen pouvait attaquer un dĂ©cret contraire aux lois en vigueur ; sa seule dĂ©claration sous serment en suspendait l'application, et l'auteur du texte s'exposait Ă  une amende, voire Ă  la perte de ses droits civiques. Les AthĂ©niens avaient compris que le peuple rĂ©uni pouvait voter contre la loi, et ils s'Ă©taient donnĂ© un frein.

Les expĂ©riences modernes les plus honorables suivent le mĂȘme schĂ©ma. En Irlande, une assemblĂ©e de 99 citoyens tirĂ©s au sort a travaillĂ© en 2016 et 2017 sur l'interdiction constitutionnelle de l'avortement. Elle a recommandĂ© ; les Ă©lecteurs irlandais ont tranchĂ©, par rĂ©fĂ©rendum, le 25 mai 2018. Partout oĂč le tirage au sort fonctionne sans abus, son champ est bornĂ© et quelqu'un d'autre que les tirĂ©s au sort a le dernier mot.

Le systùme d'Étienne Chouard

Le dĂ©fenseur français le plus constant du tirage au sort n'est ni Emmanuel Macron ni Jean-Marc Jancovici. C'est Étienne Chouard, ancien professeur d'Ă©conomie et de gestion au lycĂ©e Marcel-Pagnol, Ă  Marseille, connu depuis 2005 pour son analyse du traitĂ© constitutionnel europĂ©en. Son systĂšme, dĂ©taillĂ© sur son site, est cohĂ©rent. Une assemblĂ©e constituante tirĂ©e au sort plutĂŽt qu'Ă©lue, dont les membres seraient inĂ©ligibles aux fonctions qu'ils crĂ©ent, parce que « ce n'est pas aux hommes au pouvoir d'Ă©crire les rĂšgles du pouvoir ». Une chambre lĂ©gislative et des chambres de contrĂŽle tirĂ©es au sort. Des mandats courts et non renouvelables. Un rĂ©fĂ©rendum d'initiative citoyenne lĂ©gislatif, abrogatoire, rĂ©vocatoire et constituant. Et une formule : « Ă©lire n'est pas voter ».

Sur deux points, Chouard est plus proche de nous que les conventions officielles. Il a critiquĂ© la convention climat dans un billet de juillet 2020 titrĂ© « Fake tirage au sort, fake dĂ©mocratie ». Et il veut que les lois soient votĂ©es par tous. Son argument du conflit d'intĂ©rĂȘts est juste, aussi, et le dĂ©cret des deux tiers lui donne raison : une assemblĂ©e qui Ă©crit les rĂšgles de sa propre succession est juge et partie.

Mais le dĂ©saccord principal porte exactement sur les bornes. Une constituante tirĂ©e au sort et un RIC constituant peuvent tout réécrire, y compris la libertĂ© de conscience, l'inviolabilitĂ© de la personne et la vie privĂ©e. Rien, dans ce systĂšme, ne place ces libertĂ©s hors de portĂ©e d'une majoritĂ©, qu'elle soit de cent cinquante tirĂ©s au sort ou de vingt-cinq millions d'Ă©lecteurs. Chouard soupçonne Ă  juste titre les Ă©lus d'Ă©crire les rĂšgles Ă  leur profit. Il ne dit pas ce qui empĂȘcherait des tirĂ©s au sort, ou une majoritĂ© rĂ©fĂ©rendaire, d'Ă©crire des rĂšgles contre une minoritĂ©. La Convention de 1793 n'Ă©tait pas peuplĂ©e de professionnels installĂ©s depuis vingt ans : une bonne part de ses membres siĂ©geaient pour la premiĂšre fois dans une assemblĂ©e nationale.

Deux désaccords secondaires s'y ajoutent. Chouard tire au sort parmi les volontaires : le groupe ressemble alors à ceux qui ont le temps et le goût des réunions, rarement à l'artisan ou à la mÚre de trois enfants. Et ses tirés au sort se révoquent par une procédure et une majorité, alors que, dans la démocratie liquide, chacun reprend sa voix seul.

La place exacte du tirage au sort

D'oĂč la rĂšgle que je propose, et qui prĂ©cise ce que j'Ă©crivais mardi. Elle tient en trois temps, dans cet ordre. D'abord, la charte des droits et la liste fermĂ©e de ce que la loi peut rĂ©gler sont posĂ©es avant toute assemblĂ©e, et aucune assemblĂ©e, tirĂ©e au sort ou non, ne peut y toucher. Ensuite, un jury tirĂ© au sort peut prĂ©parer un texte Ă  l'intĂ©rieur de ce champ, entendre des experts, rĂ©diger des options ; il publie la liste des experts entendus et le nom de ceux qui les ont choisis. Enfin, le texte est soumis au vote de tous les Ă©lecteurs, chacun votant lui-mĂȘme ou par une dĂ©lĂ©gation qu'il peut retirer, et n'importe quel citoyen peut, comme Ă  AthĂšnes, le faire suspendre devant un juge s'il sort du champ autorisĂ©.

Un régime d'assemblées citoyennes renverse cet ordre. Il fait du panel l'organe qui décide, ou dont les conclusions s'imposent, et il le fait sans liste de ce qu'il ne peut pas décider. Une chambre haute tirée au sort, une convention dont les propositions passeraient directement dans la loi, un conseil permanent qui fixerait l'agenda national : chacune de ces formules reproduit le schéma de la Convention, avec des visages plus sympathiques.

Le confort d'ĂȘtre remplacĂ©

Il faut aussi regarder pourquoi ces assemblĂ©es nous plaisent tant. Quelqu'un comme nous lit les dossiers, entend les experts, passe ses week-ends au Cnam, et nous n'avons qu'Ă  lire la synthĂšse. La dĂ©mocratie liquide est plus exigeante : elle suppose que nous lisions les textes qui nous concernent, que nous choisissions sĂ©rieusement Ă  qui prĂȘter notre voix sur les autres, et que nous dĂ©fendions la charte mĂȘme quand une majoritĂ© sympathique propose de l'Ă©corner pour une bonne cause. En 1793, la loi des suspects n'a pas seulement Ă©tĂ© subie : elle a Ă©tĂ© appliquĂ©e par des comitĂ©s de surveillance oĂč siĂ©geaient des voisins. Cent cinquante personnes indemnisĂ©es 102,16 euros par jour peuvent aujourd'hui faire le travail Ă  notre place, et nous n'avons mĂȘme pas Ă  choisir lesquelles.

Dernier mot

Les assemblĂ©es tirĂ©es au sort vont occuper la campagne de 2027 : celle lancĂ©e par Jean-Marc Jancovici, qui rendra ses travaux en fĂ©vrier, les conventions promises dans plusieurs programmes, et les propositions d'Étienne Chouard, que le RIC a remises en circulation. Devant chacune, trois questions suffisent, et la premiĂšre commande les deux autres. Qu'est-ce que cette assemblĂ©e n'aura pas le droit de dĂ©cider ? Qui a Ă©crit sa question et choisi ses experts ? Qui vote Ă  la fin ?

Aux candidats qui promettent une convention citoyenne, il faut donc demander deux choses, par écrit : la liste des sujets que cette convention n'aura pas le droit de trancher, et l'engagement que ses conclusions seront soumises à référendum. Un candidat qui ne peut pas fournir la premiÚre liste propose une assemblée qui peut tout. La France en a déjà eu une, de septembre 1792 à octobre 1795.

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Vers un génocide à bas bruit en Cisjordanie ? C'est commencé !

Par Thibault de Varenne

AprĂšs l’attaque d’HĂ©bron, Bezalel Smotrich rĂ©clame pour la Cisjordanie une guerre « exactement comme Ă  Gaza ». La formule fait peur, et elle Ă©gare. Ce qui menace la Cisjordanie n’est pas une copie de Gaza, c’est l’extension aux villes d’une mĂ©thode appliquĂ©e depuis vingt mois aux camps de rĂ©fugiĂ©s. Il faut la prendre au sĂ©rieux pour cette raison-lĂ .

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Un maire français à Taybeh, une ville bouclée à Hébron

Le samedi 17 octobre, Ă  Taybeh, un village chrĂ©tien Ă  l’est de Ramallah, une dĂ©lĂ©gation composĂ©e du consul gĂ©nĂ©ral de Belgique, de diplomates français et polonais et de reprĂ©sentants des Églises est prise Ă  partie par des colons israĂ©liens. La vitre d’un vĂ©hicule consulaire belge vole en Ă©clats. Un maire français de 78 ans, Bernard Baudoux, est frappĂ© Ă  coups de pied. Deux jours plus tard, la police israĂ©lienne et le Shin Bet arrĂȘtent dix IsraĂ©liens soupçonnĂ©s d’attaques contre des journalistes et des diplomates Ă©trangers.

Six jours aprĂšs, le vendredi 23 octobre, deux hommes armĂ©s ouvrent le feu sur un poste militaire israĂ©lien prĂšs d’HĂ©bron. Deux soldats sont tuĂ©s, trois blessĂ©s ; les deux assaillants sont abattus. Le soir mĂȘme, Benyamin NĂ©tanyahou annonce une opĂ©ration en Cisjordanie « d’une ampleur jamais vue depuis la guerre des Six Jours », ordonne le bouclage d’HĂ©bron et de la ville voisine de Halhoul, et demande Ă  l’armĂ©e de se prĂ©parer Ă  fermer tout le territoire. Son ministre des Finances, Bezalel Smotrich, rĂ©clame une campagne « exactement comme Ă  Gaza et au Liban ».

Ces deux journĂ©es ne disent pas la mĂȘme chose, mais elles se rĂ©pondent. La premiĂšre montre ce que vivent les Palestiniens de Cisjordanie quand ils ne font pas la une : des attaques de colons assez banales pour qu’elles touchent, cette fois, des diplomates europĂ©ens. La seconde montre ce que le gouvernement israĂ©lien prĂ©pare au nom de la sĂ©curitĂ©, quatre jours avant les Ă©lections lĂ©gislatives du 27 octobre.

La question posĂ©e par mon directeur de la publication est simple : faut-il prendre au sĂ©rieux l’annonce d’une opĂ©ration « du mĂȘme ordre qu’à Gaza » ? Ma rĂ©ponse l’est aussi. Oui, mais pas dans le sens oĂč on l’entend. Le danger n’est pas que la Cisjordanie soit bombardĂ©e comme Gaza. Il est qu’on y applique aux villes ce qu’on a dĂ©jĂ  fait aux camps, et que cette mĂ©thode, dĂ©jĂ  rodĂ©e, produise au bout du compte le mĂȘme effet politique : un territoire vidĂ©, sans gouvernement palestinien, livrĂ© Ă  l’annexion.

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Qui est qui en Cisjordanie

La Cisjordanie est le territoire situĂ© Ă  l’ouest du Jourdain, occupĂ© par IsraĂ«l depuis la guerre de juin 1967, que le gouvernement israĂ©lien appelle « JudĂ©e-Samarie ». Les accords d’Oslo, dans les annĂ©es 1990, l’ont dĂ©coupĂ©e en trois zones. La zone C, qui couvre environ 60 % du territoire, est entiĂšrement sous contrĂŽle israĂ©lien. Les villes palestiniennes relĂšvent pour l’essentiel des zones A et B, oĂč l’administration est palestinienne. Plus de 700 000 colons israĂ©liens y vivent aujourd’hui, JĂ©rusalem-Est comprise.

L’AutoritĂ© palestinienne, créée par les accords d’Oslo et installĂ©e Ă  Ramallah, gouverne ces villes : Ă©coles, hĂŽpitaux, police. Elle vit en grande partie des taxes qu’IsraĂ«l perçoit pour elle sur les marchandises entrant dans les territoires et doit lui reverser chaque mois, selon le protocole de Paris de 1994. Ces reversements reprĂ©sentent environ 56 % de ses recettes publiques, selon son ministre des Finances, Estephan Salameh. Elle coopĂšre avec l’armĂ©e israĂ©lienne en matiĂšre de sĂ©curitĂ©, ce qui la rend impopulaire chez une partie des Palestiniens.

Le Hamas, qui a gouvernĂ© Gaza, n’administre rien en Cisjordanie. Il y dispose de cellules, comme le Djihad islamique et des groupes armĂ©s locaux, surtout dans les camps de rĂ©fugiĂ©s du nord. Ce ne sont pas des armĂ©es : ce sont des rĂ©seaux.

Le gouvernement israĂ©lien sortant repose sur une coalition. Benyamin NĂ©tanyahou dirige le Likoud, le grand parti de droite. IsraĂ«l Katz est son ministre de la DĂ©fense. À leur droite siĂšgent deux partis qui rĂ©clament la souverainetĂ© israĂ©lienne sur la Cisjordanie : le Sionisme religieux de Bezalel Smotrich, ministre des Finances, et Otzma Yehudit (« Force juive ») d’Itamar Ben-Gvir. Smotrich est sanctionnĂ© par plusieurs pays occidentaux.

L’opposition n’est pas, sur ce dossier, un autre monde. Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major, qui conduit la liste Yashar, juge l’idĂ©e d’un État palestinien « dĂ©lirante » et veut « renforcer » les colonies, tout en refusant l’annexion complĂšte. Naftali Bennett se dit « plus Ă  droite » que NĂ©tanyahou. Avigdor Lieberman veut annexer toute la zone C. Seul YaĂŻr Golan, Ă  gauche, dĂ©fend une forme de sĂ©paration en deux États.

HĂ©bron, enfin, est le grand centre Ă©conomique du sud de la Cisjordanie, et la ville la plus tendue du territoire. Un accord signĂ© en 1997 par NĂ©tanyahou et Yasser Arafat l’a coupĂ©e en deux : une zone H1 palestinienne, environ 80 % de la ville, et une zone H2 sous contrĂŽle israĂ©lien, oĂč quelques centaines de colons vivent au milieu de dizaines de milliers de Palestiniens, autour du tombeau des Patriarches, que les musulmans appellent mosquĂ©e d’Ibrahim. J’y suis passĂ© une fois, il y a longtemps, dans une voiture Ă  plaque diplomatique ; on changeait de rĂ©gime en changeant de rue.

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Ce qu’a dit Smotrich, et depuis quand il le dit

On aurait tort de lire la phrase du 23 octobre comme un mot de colĂšre. Smotrich l’avait dĂ©jĂ  prononcĂ©e Ă  froid. Le 27 septembre, dans un entretien, il appelait IsraĂ«l Ă  « faire en Cisjordanie ce que nous avons fait Ă  Gaza », c’est-Ă -dire, selon ses propres termes, dĂ©manteler l’AutoritĂ© palestinienne, qu’il qualifie d’« autoritĂ© terroriste ». Dans le mĂȘme entretien, il rĂ©clamait l’annexion de la partie de Gaza tenue par l’armĂ©e israĂ©lienne et du Sud-Liban jusqu’au fleuve Litani. Le 23 octobre, il prĂ©cise que ce doit ĂȘtre l’une des premiĂšres exigences de son parti dans le prochain gouvernement.

Gaza, dans sa bouche, ne dĂ©signe donc pas seulement une intensitĂ© de feu. C’est un modĂšle politique : un territoire oĂč l’administration ennemie est dĂ©truite, oĂč l’armĂ©e tient durablement une partie du sol, et que l’on peut ensuite redessiner. Le ministĂšre de la SantĂ© de Gaza, qui relĂšve du Hamas et dont les chiffres doivent ĂȘtre lus comme ceux d’une partie au conflit, compte 74 480 morts depuis octobre 2023, dont 1 522 depuis le cessez-le-feu de l’an dernier. L’armĂ©e israĂ©lienne contrĂŽle environ 65 % de l’enclave. C’est cela que Smotrich propose d’étendre.

Le Premier ministre, lui, n’a pas repris la formule. Il a dit autre chose, de plus prĂ©cis, et qui mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte davantage.

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Ce qu’a ordonnĂ© NĂ©tanyahou : le modĂšle des camps, Ă©tendu aux villes

Selon le compte rendu de Xinhua, NĂ©tanyahou a annoncĂ© que l’armĂ©e appliquerait aux quartiers d’oĂč venaient les assaillants « le modĂšle opĂ©rationnel des camps de rĂ©fugiĂ©s » : Ă©vacuation des habitants, fouilles maison par maison, saisie des armes, destruction de « l’infrastructure terroriste ». DĂšs le vendredi soir, un immeuble de trois appartements a Ă©tĂ© dĂ©truit dans le quartier de Farsh al-Hawa, Ă  l’ouest d’HĂ©bron. L’agence TASS, de son cĂŽtĂ©, rĂ©sume la nouveautĂ© en une phrase : jusqu’ici l’armĂ©e dĂ©truisait surtout des bĂątiments dans les camps ; cette pratique s’étend dĂ©sormais aux villes palestiniennes, Ă  commencer par HĂ©bron, et le modĂšle pourra ĂȘtre appliquĂ© Ă  d’autres villes.

Il faut donc savoir ce qu’est « le modĂšle des camps ». Il a un nom et une date. Le 21 janvier 2025, l’armĂ©e israĂ©lienne lance l’opĂ©ration « Mur de fer » contre le camp de rĂ©fugiĂ©s de JĂ©nine, puis, une semaine plus tard, contre ceux de Tulkarem et de Nour Chams, dans le nord de la Cisjordanie. Ces camps, administrĂ©s par l’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les rĂ©fugiĂ©s palestiniens, abritent depuis 1948 les descendants des familles chassĂ©es ou parties lors de la crĂ©ation d’IsraĂ«l.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a publiĂ© le bilan en septembre. L’opĂ©ration a dĂ©placĂ© plus de 33 000 habitants ; 33 362 restaient dĂ©placĂ©s en juillet, selon l’UNRWA. Elle a tuĂ© 102 Palestiniens, dont au moins 21 enfants. Le Haut-Commissaire, Volker TĂŒrk, Ă©crit que la conduite de l’opĂ©ration « suggĂšre que son but Ă©tait d’expulser autant de Palestiniens que possible ». Des dĂ©placĂ©s ont rapportĂ© que des officiers israĂ©liens leur avaient dit qu’il n’y aurait plus de camps, et qu’ils devaient « tous aller en Jordanie ».

Le dĂ©tail matĂ©riel compte plus que les mots. En octobre 2025, 52 % des bĂątiments du camp de JĂ©nine Ă©taient dĂ©truits ou endommagĂ©s, 48 % Ă  Nour Chams, 36 % Ă  Tulkarem, oĂč plus de 2 000 logements ont Ă©tĂ© entiĂšrement rasĂ©s. Dans certaines zones, des maisons ont Ă©tĂ© remplacĂ©es par de larges routes, et la reconstruction y est interdite. Fuad Abu Salam, 42 ans, a fui Tulkarem avec plus de quarante membres de sa famille ; il loue un appartement de 100 mĂštres carrĂ©s dans la ville voisine. Vingt mois plus tard, la Cour suprĂȘme israĂ©lienne attend encore du gouvernement un calendrier de retour, qu’il doit lui remettre le 23 novembre.

VoilĂ  le modĂšle que NĂ©tanyahou propose d’appliquer Ă  HĂ©bron, au cƓur d’une rĂ©gion oĂč vivent, selon des sources israĂ©liennes citĂ©es par Xinhua, plus d’un million de Palestiniens.

L’argument de la sĂ©curitĂ©, pris au sĂ©rieux

Un lecteur de bonne foi m’arrĂȘtera ici. Deux soldats ont Ă©tĂ© tuĂ©s par des hommes armĂ©s, Ă  un poste militaire. Depuis le 7 octobre 2023, IsraĂ«l a vu ce que produit un territoire laissĂ© Ă  des groupes armĂ©s Ă  sa frontiĂšre. Selon les chiffres officiels israĂ©liens repris par Xinhua, 1 318 membres des forces de sĂ©curitĂ© ont Ă©tĂ© tuĂ©s en trois ans de conflits. L’AutoritĂ© palestinienne ne tient plus les camps du nord, oĂč des groupes armĂ©s s’étaient installĂ©s avant l’opĂ©ration de 2025. Quel État, demandera ce lecteur, accepterait qu’on tire sur ses soldats sans rĂ©pondre ?

L’argument est fort, et une partie en est juste. L’attaque d’HĂ©bron est un acte de guerre ; IsraĂ«l a le droit d’en rechercher les auteurs et leurs complices, et aucun gouvernement au monde ne laisserait un tel acte sans rĂ©ponse. Je ne connais pas de pays qui ferait autrement.

Mais l’argument tombe sur un point prĂ©cis : la mĂ©thode ne correspond pas au but affichĂ©. Pour rechercher les complices d’une cellule, on enquĂȘte, on arrĂȘte, on saisit des armes. Le Shin Bet le fait d’ailleurs : il cherche Ă  Ă©tablir si les deux assaillants agissaient seuls ou au sein d’un rĂ©seau plus large. On n’a pas besoin, pour cela, de vider des quartiers, de raser des immeubles et d’interdire ensuite de reconstruire. Une opĂ©ration qui se mesure Ă  la sĂ©curitĂ© se termine quand les armes sont saisies. Une opĂ©ration qui laisse 33 362 personnes hors de chez elles vingt mois plus tard, sur des terrains transformĂ©s en routes, se mesure Ă  autre chose : Ă  la carte.

Il y a plus. Le gouvernement qui invoque la dĂ©faillance de l’AutoritĂ© palestinienne est celui qui l’organise. Selon le ministre palestinien des Finances, IsraĂ«l retient environ 6 milliards de dollars de recettes fiscales qui lui sont dues, et a cessĂ© tout reversement depuis un an. Le ministre israĂ©lien qui a conduit cette politique, selon Al Jazeera, est Bezalel Smotrich. RĂ©sultat, Ă  l’hĂŽpital public de Beit Jala, le seul du gouvernorat de BethlĂ©em et ses 320 000 habitants : des soignants payĂ©s Ă  moitiĂ©, des fonctionnaires qui ne viennent que deux ou trois jours par semaine faute de pouvoir payer le trajet, des traitements anticancĂ©reux qui manquent. Le mĂȘme homme qui affame l’administration palestinienne la qualifie ensuite d’« autoritĂ© terroriste » incapable d’assurer l’ordre, et en tire la nĂ©cessitĂ© de la dĂ©manteler.

La sĂ©curitĂ© d’IsraĂ«l est un intĂ©rĂȘt lĂ©gitime. Elle ne justifie pas cette mĂ©thode, parce que cette mĂ©thode sert un autre but, que ses auteurs ont eux-mĂȘmes Ă©noncĂ©.

Ce que Smotrich a déjà fait, sans attendre les élections

Reste l’objection inverse, celle du sceptique : tout cela serait de la surenchĂšre Ă©lectorale. Smotrich est en campagne, Ă  quatre jours d’un scrutin ; il crie fort pour exister. AprĂšs le 27 octobre, la phrase sera oubliĂ©e.

Le registre de ses actes rĂ©pond Ă  cette objection mieux que tout commentaire. En juin 2026, Smotrich annonce 2 162 logements dans une nouvelle colonie prĂšs de JĂ©rusalem. Le mĂȘme mois, il dĂ©clare avoir « aboli » les dispositions de l’accord

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Une nouvelle journée insurrectionnelle peut-elle provoquer une crise de la dette ?

Par Vincent Clairmont

Cette semaine, l'État français paie plus cher que l'Italie pour emprunter. Samedi, une nouvelle journĂ©e de mobilisation. Ce soir, Moody's rend sa note. Les prĂȘteurs ne regarderont pas les vitrines brisĂ©es. Ils regarderont ce que le gouvernement promettra lundi pour que ça s'arrĂȘte.

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Jeudi, la France a emprunté à dix ans à 5,14 %. C'est son taux le plus élevé depuis 2002. L'Allemagne emprunte autour de 3,5 %. L'Italie, que l'on présente depuis quinze ans comme le malade de l'Europe, paie aujourd'hui moins cher que nous.

Samedi, les syndicats défilent de nouveau. Ce soir, l'agence Moody's dit si la France garde sa note. Les économistes interrogés s'attendent presque tous à une baisse.

La question posĂ©e en titre, des lecteurs me la posent depuis lundi. Ma rĂ©ponse est oui, c'est possible. Mais si une crise de la dette arrive, la journĂ©e de samedi n'en sera pas la cause. La cause sera la façon dont le gouvernement l'achĂštera. Les prĂȘteurs ne sanctionnent pas la colĂšre d'un pays. Ils sanctionnent ce que l'État promet de payer pour la calmer, quand il n'a plus de quoi le payer.

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Ce qu'est une crise de la dette

Le mot fait peur, il faut donc le dĂ©finir. Une crise de la dette, ce n'est pas un État

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Insurrection : le pari dangereux du tout sécuritaire et du silence politique

Par Eric V.

Des blindés Centaure, des soldats de Sentinelle devant les bùtiments officiels, le RAID et le GIGN, plus de 60 000 hommes. Toutes les manifestations interdites dans les Bouches-du-RhÎne et à Lyon. Et, sur le pouvoir d'achat, « aucune mesure ». Voilà la réponse du gouvernement au pays, à la veille du 24 octobre.

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Le 2 octobre, alors que les lycées se bloquaient les uns aprÚs les autres, j'écrivais ici que la stratégie du tout sécuritaire était dangereuse. Trois semaines plus tard, on a eu le 17 octobre : 550 000 manifestants, l'hÎtel de ville de Limoges incendié, celui de Marseille forcé, des centaines de commerces pillés, plus de 6 800 gardes à vue. On pourrait croire que l'exécutif en aurait tiré une leçon. Il en a tiré un dispositif. Pour samedi, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, annonce vouloir « monter en gamme », et le Premier ministre a fixé la doctrine en une phrase : « Le retour à l'ordre est le préalable de tout ».

Contestation étudiante : la dangereuse stratégie de la répression
600 interpellations avant midi, 40 proviseurs blessés, et deux explications gouvernementales incompatibles en 24 heures. Devaquet, le CIP, le CPE : la leçon.

Le préalable de tout. Autrement dit : rien d'autre avant. Pas de réponse sur les salaires, pas de réponse sur l'école, pas de réponse sur la vie chÚre qui a fait descendre les gens dans la rue. D'abord les blindés, ensuite on verra. Je maintiens ce que j'écrivais le 2 octobre, et je l'aggrave : ce vide politique est confondant, et il est dangereux.

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Rien sur le fond

Mercredi 21 octobre, Sébastien Lecornu a reçu les cinq confédérations syndicales à Matignon, flanqué du ministre de l'Intérieur. Le choix du ministre qui l'accompagnait disait déjà l'ordre du jour. Les syndicats venaient parler de pouvoir d'achat et de coût de l'énergie. Ils sont repartis, selon Sophie Binet, avec « aucune mesure ». Le Premier ministre a confié au ministre du Travail le soin de « travailler » avec eux dans les semaines à venir. Résultat : la quasi-totalité des syndicats appelle à la grÚve le 5 novembre, et la CGT parle déjà de faire succéder les grÚves aux manifestations.

Les lycĂ©ens et les Ă©tudiants, qui sont pourtant Ă  l'origine du mouvement, n'Ă©taient mĂȘme pas invitĂ©s. On les renvoie au ministre de l'Éducation lundi prochain. Depuis dĂ©but octobre, leurs revendications sont connues, et la fin de Parcoursup en fait partie. J'ai consacrĂ© deux papiers, les 7 et 9 octobre, Ă  expliquer pourquoi cette revendication n'Ă©tait pas un caprice d'adolescents mais la critique fondĂ©e d'un algorithme qui dĂ©cide Ă  17 ans de l'avenir d'un Ă©lĂšve sur la base d'une prĂ©somption. Le gouvernement n'y a opposĂ©, depuis trois semaines, que le silence. Le 2 octobre, 564 Ă©tablissements Ă©taient perturbĂ©s et l'exĂ©cutif « cherchait une sortie de crise ». Il la cherche encore.

Obtenir la fin de Parcoursup
126 632 candidats sans proposition, 83 000 places vides le mĂȘme jour. Pourquoi il faut obtenir la fin de Parcoursup, et ce que « finir » veut dire.

Le pays entend donc ceci : vous avez des problÚmes de fin de mois, vos enfants ont des problÚmes d'orientation, et nous avons des hélicoptÚres. Il ne faut pas s'étonner que se répande le sentiment d'un régime sourd et arrogant. Ce sentiment n'est pas une manipulation de l'ultragauche. Il est fabriqué, jour aprÚs jour, à Matignon.

Car il y a une incohĂ©rence au cƓur de la communication gouvernementale. Le Premier ministre parle de « schĂ©ma insurrectionnel » Ă  la tribune de l'AssemblĂ©e. Mais la rĂ©ponse qu'il organise reste celle d'une grosse journĂ©e de maintien de l'ordre : plus d'hommes, plus de matĂ©riel, plus d'interdictions, et rendez-vous Ă  la prochaine. Le mot « insurrection » sert Ă  disqualifier les manifestants, pas Ă  dĂ©crire un danger auquel on se prĂ©pare politiquement.
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La liberté de manifester devient une licence syndicale

Pendant que rien ne bouge sur le fond, tout bouge sur les libertés. Et dans un seul sens.

Jeudi 22 octobre, à l'issue d'un conseil de sécurité, Emmanuel Macron a énoncé une nouvelle « doctrine » : « La recommandation générale, c'est pas de manifestations dans les jours à venir ». Seules seront autorisées les manifestations organisées à la demande des syndicats. Celles demandées « par des gens qui n'ont aucune légitimité pour le faire » seront interdites par les préfets.

Les prĂ©fets ont suivi. Dans les Bouches-du-RhĂŽne, toutes les manifestations sont interdites samedi, « y compris celles portant sur d'autres sujets que le pouvoir d'achat », dĂ©clarĂ©es ou non, et les transports publics de l'agglomĂ©ration marseillaise seront suspendus vingt-quatre heures. À Lyon, toute manifestation dans la ville est interdite. À Lille, Ă  Nice, Ă  Toulon, au Havre, Ă  Rouen, les centres-villes sont fermĂ©s aux cortĂšges. À Paris, la prĂ©fecture de police autorise le cortĂšge de la CGT entre Bastille et Nation et interdit celui des Ă©tudiants et des gilets jaunes entre Bastille et OpĂ©ra. À Metz, mĂȘme un rassemblement de l'Unef est interdit.

Mesurons ce qui vient d'ĂȘtre dit. La libertĂ© de manifester n'est pas un privilĂšge accordĂ© aux organisations reprĂ©sentatives. C'est une libertĂ© individuelle, que le Conseil constitutionnel rattache Ă  la libertĂ© d'expression collective des idĂ©es et des opinions, et que chaque citoyen dĂ©tient sans avoir Ă  prĂ©senter une carte syndicale. Le prĂ©sident de la RĂ©publique vient d'inventer une libertĂ© sous licence : vous pouvez descendre dans la rue si une confĂ©dĂ©ration vous y emmĂšne. Un lycĂ©en de Marseille, un artisan gilet jaune de Lille, une mĂšre de famille de Lyon n'ont plus « aucune lĂ©gitimitĂ© » pour dire publiquement qu'ils ne bouclent plus leurs fins de mois.

Les juges ne s'y trompent pas tous. Jeudi, le tribunal administratif de Paris a annulĂ© l'interdiction d'un rassemblement Ă©tudiant, et un recours a Ă©tĂ© dĂ©posĂ© devant le Conseil d'État contre la doctrine prĂ©sidentielle elle-mĂȘme. Mais l'essentiel est fait : le message est passĂ© que la rue appartient dĂ©sormais Ă  ceux que l'État agrĂ©e.

Et pendant ce temps, l'Ă©quipement monte. Le 17 octobre, Laurent Nuñez avait prĂ©venu que grenades et LBD « pourront ĂȘtre utilisĂ©s ». Pour samedi, on ajoute les blindĂ©s, les lanceurs d'eau, les unitĂ©s d'Ă©lite et l'armĂ©e devant les bĂątiments publics. Le Premier ministre juge le maintien de l'ordre « trop statique et pas assez mobile ». Il veut plus mobile. On imagine ce que cela signifie dans des rues interdites.

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Le piĂšge de l'interdiction

J'en viens au cƓur du danger. Cette stratĂ©gie ne produit pas l'ordre. Elle produit l'inverse.

Une manifestation dĂ©clarĂ©e a un parcours, un service d'ordre, des organisateurs que la prĂ©fecture connaĂźt et qui ont intĂ©rĂȘt Ă  ce que la journĂ©e se passe bien. C'est ce qui permet de sĂ©parer la foule des casseurs. Interdire, c'est supprimer tout cela d'un coup. Ceux qui veulent manifester ne restent pas chez eux pour autant, parce que leur colĂšre n'a pas Ă©tĂ© traitĂ©e. Ils se retrouvent sans parcours, sans service d'ordre, sans interlocuteur, dans des rassemblements que plus personne n'encadre. La prĂ©fecture d'Ille-et-Vilaine a dĂ©jĂ  dĂ» interdire Ă  Rennes un rassemblement non dĂ©clarĂ©, appelĂ© « sur les rĂ©seaux sociaux ». Franceinfo raconte comment la journĂ©e de samedi se prĂ©pare sur des serveurs Discord. C'est

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Oui, vous pouvez ĂȘtre harcelĂ© par vos collaborateurs !

Par Claire Montsalvy

Le harcĂšlement moral n'exige aucun lien d'autoritĂ©. Un salariĂ© peut en ĂȘtre l'auteur envers son supĂ©rieur, et la Cour de cassation l'a jugĂ© dĂšs 2011. Ce que dit le droit, ce que le manager peut faire, et ce que l'employeur risque s'il ne fait rien.

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Les faits

Le chef du service d'action sociale territoriale de Parthenay, dans les Deux-SÚvres, s'est donné la mort en avril 2007. L'un des éducateurs de son service, placé sous son autorité, a été poursuivi pour harcÚlement moral. Il lui était reproché d'avoir, pendant plusieurs années, dévalorisé le travail de son chef, diffusé auprÚs des collÚgues l'image d'un responsable incompétent, adopté à son égard un comportement méprisant, organisé des refus d'appliquer ses instructions et adressé un courriel obscÚne.

Le tribunal correctionnel de Bressuire a condamné le prévenu le 9 juin 2009. La cour d'appel de Poitiers l'a relaxé le 11 mars 2010. Elle a notamment estimé qu'un subordonné ne disposait pas des moyens de compromettre la carriÚre de son supérieur, et que l'atteinte à la santé de la victime n'était pas démontrée.

La chambre criminelle de la Cour de cassation a cassĂ© cet arrĂȘt le 6 dĂ©cembre 2011 (n° 10-82.266). Elle a jugĂ©, d'une part, que le dĂ©lit n'exige pas la preuve d'une atteinte effective : la simple possibilitĂ© d'une dĂ©gradation des conditions de travail suffit ; d'autre part, que la qualitĂ© de subordonnĂ© du prĂ©venu est indiffĂ©rente. L'affaire a Ă©tĂ© renvoyĂ©e devant la cour d'appel d'Angers.

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La rĂšgle

La solution dĂ©coule du texte lui-mĂȘme. L'article L. 1152-1 du code du travail dispose qu'« aucun salariĂ© ne doit subir les agissements rĂ©pĂ©tĂ©s de harcĂšlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dĂ©gradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte Ă  ses droits et Ă  sa dignitĂ©, d'altĂ©rer sa santĂ© physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ». L'article 222-33-2 du code pĂ©nal punit le harcĂšlement moral de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende. Aucun des deux textes ne mentionne de lien hiĂ©rarchique. Un manager est un salariĂ© comme un autre au regard de cette protection.

Trois conséquences en découlent.

L'intention de nuire n'est pas requise. Le harcĂšlement peut ĂȘtre constituĂ© par ses seuls effets, indĂ©pendamment de l'intention de son auteur, comme la

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Le peuple français existe-t-il ? ou le plébiscite de tous les jours

Par Eric V.

« Enfant, tu dois aimer la France. » Ainsi s'ouvre le manuel d'histoire distribué par millions aux écoliers à partir de 1884. Deux ans plus tÎt, à la Sorbonne, Renan avait dit l'inverse : une nation se vote tous les jours. Zemmour a choisi le manuel. Les populistes, un peuple sans péché. Nous choisissons Renan.

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« Enfant, tu dois aimer la France parce que la nature l'a faite belle, et parce que son histoire l'a faite grande. » La phrase figure en tĂȘte du Petit Lavisse, le manuel d'histoire qu'Ernest Lavisse publie en 1884 et que des millions d'Ă©coliers ont appris jusqu'en 1950. C'est un ordre, donnĂ© Ă  un enfant, par un professeur de la Sorbonne, au nom de l'État.

Deux ans plus tĂŽt, dans la mĂȘme Sorbonne, un autre Ernest avait tenu un langage opposĂ©. Le 11 mars 1882, Ernest Renan prononce une confĂ©rence intitulĂ©e « Qu'est-ce qu'une nation ? ». L'Alsace et la Moselle ont Ă©tĂ© annexĂ©es onze ans plus tĂŽt par l'Empire allemand, au nom de la langue et de la race de leurs habitants. Renan rĂ©pond que ni la langue, ni la race, ni la religion, ni les montagnes ne font une nation. Une nation, dit-il, existe parce que des gens veulent continuer Ă  vivre ensemble, et elle doit ĂȘtre voulue tous les jours.

Ces deux textes de la TroisiĂšme RĂ©publique posent la question qui nous occupe. Le peuple français existe-t-il ? Deux rĂ©ponses dominent aujourd'hui le dĂ©bat, et toutes deux disent oui. La premiĂšre fait du peuple une chose, un hĂ©ritage clos qu'il faut garder sous cloche. La seconde en fait un saint, naturellement bon, trahi par ses Ă©lites. Je crois que ces deux rĂ©ponses se trompent de la mĂȘme façon, et que la bonne se trouve chez Renan, prolongĂ©e par deux auteurs qu'on n'associe jamais Ă  la question nationale : un mĂ©decin hollandais installĂ© Ă  Londres au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, Bernard Mandeville, et un Ă©conomiste autrichien, Friedrich Hayek. C'est aussi, sous une autre forme, la thĂšse de mon TraitĂ© pour le monde d'aprĂšs : ce qui tient une sociĂ©tĂ© n'est pas l'ordre qu'on lui impose d'en haut, c'est celui qu'elle produit elle-mĂȘme.

Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative?
Ce pont du 10 novembre, moment de répit dans l'agitation nationale, offre une occasion de prendre du recul sur le spectacle de notre propre impuissance. La France est paralysée. Le chaos parlementaire, les blocages institutionnels et la déconnexion béante entre le pays légal et le pays réel ne sont
Par quoi voulons-nous remplacer la démocratie représentative ?
Huit jours de diligence en 1800, quelques secondes aujourd’hui : pourquoi votons-nous encore comme sous le Consulat ? Les cinq piliers de la dĂ©mocratie liquide.
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I. Le peuple-chose et le peuple-saint

Zemmour, ou la France sous cloche

Le 16 septembre 2018, sur le plateau des Terriens du dimanche, Éric Zemmour s'adresse Ă  la chroniqueuse Hapsatou Sy. Dans la sĂ©quence coupĂ©e au montage, puis rĂ©vĂ©lĂ©e par Quotidien, il lui dit : « Votre prĂ©nom est une insulte Ă  la France », et ajoute : « Vous devriez vous appeler Corinne, ça vous irait bien. » Il s'appuie sur la loi du 11 germinal an XI, qui encadrait le choix des prĂ©noms et qui a Ă©tĂ© abrogĂ©e en 1993.

Ce n'Ă©tait pas un Ă©cart de plateau. En mars 2022, candidat Ă  l'Ă©lection prĂ©sidentielle, il inscrit dans son programme un rĂ©fĂ©rendum pour « rĂ©tablir la loi sur les prĂ©noms pour les futures naissances » : le prĂ©nom d'un enfant devrait ĂȘtre pris dans les calendriers français ou rĂ©gionaux, dans l'AntiquitĂ© ou dans la Bible. Sur CNews, il prĂ©cise qu'il veut obliger les immigrĂ©s Ă  donner des prĂ©noms français, car « il n'y a aucune raison pour que les musulmans ne le fassent pas ». Le mĂȘme programme prĂ©voit « un grand ministĂšre de la remigration ». Et en 2025, il publie chez Fayard La messe n'est pas dite. Pour un sursaut judĂ©o-chrĂ©tien, dont la question centrale est, selon la recension de La Nef : « voulons-nous dĂ©fendre notre civilisation chrĂ©tienne ? » Le christianisme y vaut moins comme foi que comme identitĂ© et comme culture, seule capable, selon l'auteur, de rĂ©sister Ă  l'islamisation de l'Europe.

Mettons ces piÚces bout à bout. Le peuple français, dans cette vision, est un contenu déjà rempli : une religion devenue frontiÚre, un calendrier de prénoms, une histoire achevée. On peut y entrer, et c'est la version la plus forte de la thÚse, celle qu'il faut prendre au sérieux : Zemmour ne se dit pas racialiste, il se dit assimilationniste. La porte est ouverte. Mais elle donne sur une maison dont le

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