Comment la France est devenue le pays de l'assignation sociale
par Eric V.
13 % des fils d'employĂ©s et d'ouvriers non qualifiĂ©s deviennent cadres. Pour qu'un smicard cĂ©libataire touche 100 euros de plus, son employeur en dĂ©bourse 483. On hĂ©rite Ă 52 ans. Ălise Rochefort a rangĂ© les chiffres de la mobilitĂ© sans conclure. Je conclus : la place se fixe avant vingt-deux ans, et chaque marche suivante est taxĂ©e par un barĂšme public.
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JE M'INSCRIS lecourrierdesstrateges.frUne larve d'huĂźtre nage quelques semaines au grĂ© du courant, puis elle se colle Ă une pierre et n'en bouge plus de sa vie. La France traite ses enfants Ă peu prĂšs de la mĂȘme maniĂšre, avec davantage de formulaires.
Ce que disent les chiffres d'Ălise
La fiche qu'Ălise Rochefort publie dans ces colonnes aligne douze chiffres et se garde de trancher. C'est son mĂ©tier, et elle le fait bien. Le mien est de dire ce qu'ils racontent. Reprenons les principaux.
En 2015, 65 % des hommes de 35 Ă 59 ans n'appartenaient pas Ă la mĂȘme catĂ©gorie sociale que leur pĂšre. Ils Ă©taient 64 % en 1977, selon l'Insee PremiĂšre n° 1739. Le mouvement n'a pas ralenti. Il a changĂ© de sens. Les hommes descendus par rapport Ă leur pĂšre sont passĂ©s de 7 Ă 15 %, et il n'y a plus que 1,8 montĂ©e pour une descente, contre trois jusqu'en 2003. La part de la mobilitĂ© due Ă la seule transformation des emplois, celle qui faisait monter tout le monde sans que personne ait Ă descendre, est tombĂ©e de 40 Ă 24 %.
En 2024, d'aprĂšs la fiche « MobilitĂ© sociale » de l'Insee, un fils de cadre avait 3,1 fois plus de chances d'ĂȘtre cadre qu'un fils d'employĂ© ou d'ouvrier qualifiĂ©. Parmi les fils d'employĂ©s ou d'ouvriers non qualifiĂ©s, 13 % Ă©taient devenus cadres. Les enfants nĂ©s entre 1972 et 1981 dans les 20 % de foyers les plus modestes ont 9,7 % de chances d'atteindre les 20 % les plus aisĂ©s, contre 38,4 % pour les enfants nĂ©s en haut, selon l'Ă©tude de Kenedi et Sirugue pour l'Institut des politiques publiques.
On m'opposera, chiffres d'Ălise Ă l'appui, que la France n'est pas si mal placĂ©e : sur le rang de revenu, l'IPP la situe lĂ©gĂšrement au-dessus des Ătats-Unis. C'est vrai, et l'OCDE dit sur ce point une chose et son contraire. Sa mesure principale, telle que la rĂ©sume France StratĂ©gie, retrouve chez les fils environ 52 % de l'Ă©cart de revenu entre leurs pĂšres en France, contre 40 % aux Ătats-Unis ; mais elle constate aussi qu'un enfant modeste atteint plus souvent un revenu Ă©levĂ© chez nous qu'outre-Atlantique. Je veux bien qu'on se console en se comparant aux Ătats-Unis. Les pays nordiques, eux, font mieux que nous sur les mesures disponibles. Et la question n'est pas de savoir si l'on bouge autant qu'Ă Cleveland. Elle est de savoir dans quel sens, et qui dĂ©cide de la direction.
Ma rĂ©ponse tient en une phrase. La France n'empĂȘche personne de bouger. Elle fixe la place de chacun entre trois et vingt-deux ans, par l'Ă©cole et le diplĂŽme, puis elle fait payer chaque marche suivante, par des barĂšmes que personne n'a votĂ©s comme tels.
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S'ABONNER lecourrierdesstrateges.frLa place se gagne avant vingt-deux ans
L'Insee le documente dÚs la petite section de maternelle : en 2022, les enfants de trois ans issus de milieux trÚs favorisés devançaient les enfants défavorisés de 32 points en langage et de 36 en mathématiques. à quinze ans, l'écart PISA entre le quart le plus favorisé et le quart le plus défavorisé atteint 113 points en mathématiques, contre 104 en 2003. La moyenne de l'OCDE est à 94. Vingt ans de plans, de priorités et de réformes, et l'écart s'est creusé.
Au collÚge, 4 % des enfants d'ouvriers sont orientés en Segpa, ces sections pour élÚves en grande difficulté, contre 0,27 % des enfants de cadres, relÚve le rapport 2025 du Conseil économique, social et environnemental. Un enfant d'ouvrier a cinq fois plus de risques de sortir sans diplÎme. En haut, 64 % des élÚves des grandes écoles venaient en 2016-2017 de milieux trÚs favorisés, qui ne représentent que 23 % de leur génération. J'en ai fait le détail cet été ; je n'y reviens pas.
Ce tri ne serait qu'un tri s'il ne dĂ©cidait pas du reste. Or il en dĂ©cide. France StratĂ©gie a mesurĂ©, dans sa note « NĂ©s sous la mĂȘme Ă©toile ? », qu'un enfant de cadre supĂ©rieur vit avec environ 1 000 euros par mois de plus qu'un enfant d'ouvrier non qualifiĂ©, Ă Ăąge et sexe comparables. La moitiĂ© de l'Ă©cart passe par le diplĂŽme. Le diplĂŽme français n'est pas une compĂ©tence qu'on montre. C'est un rang qu'on obtient une fois, dans une institution d'Ătat, et qu'on porte Ă vie, comme un numĂ©ro matricule.
Faut dire que ce rang perd de sa valeur, et que personne ne l'a prévenu. La part des diplÎmés de niveau bac + 2 qui occupent un poste de cadre ou de profession intermédiaire est passée de 77 % à 43 %, selon la Note flash du Haut-commissariat au Plan d'octobre 2025. 36 % des jeunes bacheliers en emploi sont ouvriers ou peu qualifiés, contre 11 % en 1983. Le titre se dévalue. Il continue pourtant de fixer la place, puisqu'il n'y a guÚre d'autre moyen d'en changer.
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REJOINDRE LE FIL t.me/resterlibreEnsuite, chaque marche coûte
C'est le cĆur de l'affaire, et c'est le moins commentĂ©. Une fois placĂ©, le salariĂ© modeste qui voudrait monter d'un cran rencontre l'Ătat sur son chemin.
Le rapport Bozio-Wasmer d'octobre 2024 l'a chiffré. Les allÚgements de cotisations patronales coûtaient environ 75 milliards d'euros en 2023. Ils sont maximaux au Smic et s'éteignent quand le salaire monte. Ajoutés à la baisse des aides sociales, ils produisent sur une partie des salariés des taux de prélÚvement marginaux qui atteignent 80 %. Pour qu'un smicard célibataire sans enfant gagne 100 euros de plus en revenu disponible, son employeur doit débourser environ 483 euros. Les salaires se sont tassés entre 1,2 et 1,3 Smic, surtout au moment des 35 heures. L'OCDE relevait en 2019 que les cotisations patronales pÚsent environ 4 % du salaire brut au Smic et 36 % au salaire médian, un écart qu'elle dit unique parmi ses membres.
Personne n'a voté une loi disant : la promotion du caissier au poste de chef de rayon sera taxée aux quatre cinquiÚmes. On a voté des allÚgements, puis des aides, puis des seuils, chacun excellent pris à part. Le total est un péage à l'entrée de chaque étage.
La deuxiÚme chance, elle, va d'abord à ceux qui avaient eu la premiÚre. En 2020, selon le Céreq, 54 % des cadres du privé avaient suivi un cours ou un stage dans l'année, contre 36 % des ouvriers et 31 % des employés. Un ouvrier a 5,3 fois plus de chances de se former dans une entreprise de plus de mille salariés que dans une entreprise de moins de dix. Le systÚme de formation continue, que l'on présente depuis un demi-siÚcle comme l'ascenseur des adultes, sert surtout ceux qui sont déjà à l'étage.
Le patrimoine arrive trop tard, et l'on ne déménage plus
Il restait l'argent de famille et la mobilité géographique. L'un et l'autre se sont figés.
On hérite désormais à 52 ans, contre 43 au début des années 1980, d'aprÚs la Note flash du Haut-commissariat. Le patrimoine médian des trentenaires est passé de 48 % à 28 % de celui des quinquagénaires entre 1986 et 2021. Parmi le quart le plus modeste des 25-45 ans, la part des propriétaires est tombée de 35 % en 1973 à 17 % en 2013. Les prix des logements rapportés aux revenus ont progressé de plus de 70 % depuis 1975.
L'étude de l'IPP montre pourtant que partir paie : les enfants modestes qui ont quitté un département pauvre pour un département riche rattrapent le revenu moyen des enfants aisés restés sur place. Or partir suppose de se loger, et se loger suppose un apport qui arrive à 52 ans. Je suppose qu'aucun ministre n'a jamais voulu cela. Il a suffi de raréfier le logement par la norme et de laisser l'héritage vieillir avec les héritiers.
MĂȘme l'ascenseur public se transmet
Il faut rendre justice Ă l'Ătat sur un point. La fonction publique reste un vrai canal de promotion. Selon la note de France StratĂ©gie « Entrer et progresser dans la fonction publique », environ 25 % des cadres de la fonction publique d'Ătat (hors enseignants) et de la territoriale sont d'origine populaire, contre 20 % dans le privĂ©.
Mais la mĂȘme note montre l'autre face. 23 % des agents publics ont un pĂšre agent public, contre 14 % des salariĂ©s du privĂ©. Quand les deux parents sont fonctionnaires, 45 % des filles et 32 % des fils le deviennent. Et la part de l'emploi public chez les 25-39 ans est passĂ©e de 23,3 % Ă 19,5 % entre 2005 et 2020. L'ascenseur public fonctionne, mais il se rĂ©trĂ©cit, et il se transmet de plus en plus en famille.
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Sous l'Ancien RĂ©gime, on naissait dans un ordre et l'on y mourait, sauf achat d'une charge. La RĂ©publique a aboli les ordres et inventĂ© autre chose : le rang par l'examen, attribuĂ© une fois, garanti par l'Ătat, et protĂ©gĂ© ensuite par le statut, la grille et le barĂšme. Le systĂšme est plus juste Ă l'entrĂ©e. Il est plus hiĂ©ratique Ă la sortie. On ne vous assigne plus Ă la naissance. On vous assigne Ă vingt ans, et pour longtemps.
Et nous ? Combien d'entre nous ont choisi une adresse pour le collÚge qui allait avec, payé une classe préparatoire ou des cours particuliers, conseillé à un enfant le concours plutÎt que l'entreprise, parce que le concours, au moins, ne se reprend pas ? Nous ne subissons pas seulement cette assignation. Nous la pratiquons pour nos enfants, avec application, parce que nous savons comment le pays fonctionne. Le CESE a demandé aux Français ce qu'ils pensaient des politiques d'égalité des chances : 75 % les jugent inefficaces ou contre-productives. Ils ont raison. Et ils continuent, pour leurs propres enfants, de jouer le jeu dont ils se plaignent.
Dernier mot
La France n'est pas devenue le pays de l'assignation sociale parce que les riches se seraient barricadĂ©s, ni parce que le marchĂ© aurait tout verrouillĂ©. Elle l'est devenue parce que l'Ătat distribue les places une fois, avant vingt-deux ans, par l'Ă©cole et le diplĂŽme, puis fait payer chaque dĂ©placement : 483 euros pour 100 euros de promotion au Smic, un employĂ© sur trois formĂ© dans l'annĂ©e, un hĂ©ritage Ă 52 ans, un logement hors de portĂ©e de ceux qui voudraient partir.
Ce ne sont pas des fatalitĂ©s. Ce sont des barĂšmes, et ils portent des dates et des numĂ©ros. Le jour oĂč un candidat Ă la prĂ©sidentielle dira lequel il supprime en premier, on saura qu'il a lu ces chiffres.



















