❌

Reading view

Atoll Circus. Voyages à Clipperton

JPEG - 34.4 kio

Véritable laboratoire de biodiversité à ciel ouvert, l'îlot français de Clipperton, situé au cœur du Pacifique nord, à 1 300 kilomètres des côtes du Mexique, a vu son intérêt géopolitique, stratégique et scientifique longtemps sous-estimé par nos gouvernants. Fort de quatre expéditions réalisées entre 2001 et 2023, Stéphane Dugast, membre de la Société des explorateurs français, revient sur l'histoire de ce bout du monde, véritable petite épopée où défilent explorateurs, pirates, militaires, narcotrafiquants, savants, journalistes, radioamateurs, aventuriers et même un « roi fou ». Les Mexicains s'y établirent durant plusieurs décennies et en revendiquèrent la souveraineté, avant l'arbitrage définitif du roi italien Victor-Emmanuel III en 1931 : les Américains y installèrent une station météorologique et une piste pour hydravions. Quant aux Français, ils y menèrent de nombreuses missions, militaires puis scientifiques, sans jamais s'y établir durablement, en dépit des nombreux enjeux : droits de pêche, protection des ressources terrestres et maritimes, avant-poste du changement climatique…

Voir en ligne : /2026/11/CLASTRES/70162

Éditions du Trésor, Paris, 2026, 224 pages, 21 euros.

  •  

MRs Gargantua. Reports from Cuba

JPEG - 46 kio

Dans un récit aussi captivant que savant, le reporter britannique J. S. Tennant nous entraîne au cœur d'une longue marche à travers cinq siècles d'histoire cubaine, de la « découverte » colombienne à l'éphémère dégel de l'ère Obama. Au récit de voyage se mêlent chronique de la vie politique de l'île, miscellanées d'histoire naturelle, méditations sur les mythes et le folklore hispano-caribéens. Conquistadors et missionnaires côtoient chamans indiens et esclaves émancipés, romanciers célèbres et révolutionnaires, riches héritières et anciens détenus de Guantánamo — sans oublier les héroïques vaches laitières du régime castriste. À la description des paysages répond celle d'une population prise, génération après génération, dans les ambitions des puissances extérieures — le cruel embargo américain n'étant, rappelle Tennant, que l'ultime épisode d'une longue histoire d'oppression occidentale. Cette érudition buissonnière brosse un tableau bien éloigné des images convenues, et on en recommanderait volontiers la lecture aux jeunes diplomates en partance pour La Havane… si seulement l'horizon d'une normalisation ne paraissait pas aujourd'hui aussi lointain.

Voir en ligne : /2026/11/BARNAY/70165

William Collins, Londres, 2026, 352 pages, 24 euros.

  •  

Comores-Mayotte. Une histoire néocoloniale

JPEG - 19.4 kio

L'erreur de la plupart des médias et des responsables politiques, en France, est de ne considérer Mayotte que comme un territoire français extrait par magie, sinon exclu, de son histoire et de sa géographie, et, ce faisant, d'ignorer le droit international. Dans une édition actualisée de son essai de 2003, Pierre Caminade, chercheur indépendant et militant à Survie, brise ce récit : malgré la séparation de 1975, toutes les îles de l'archipel des Comores ont une histoire commune, polluée par les multiples ingérences françaises menées de part et d'autre de la frontière. Méticuleusement, il décrit les manœuvres de Paris pour « garder » Mayotte et les barbouzeries qui ont fragilisé le nouvel État indépendant des Comores, tout en rappelant les condamnations internationales récurrentes. Pour mettre fin à ce qu'il qualifie d'« échec », Caminade propose une « troisième voie » qui offrirait à Mayotte une « grande autonomie, avec des coopérations avec les deux systèmes, français et comorien », une option « très présente dans les débats des élites mahoraises dans les années 1960 ».

Voir en ligne : /2026/11/CARAYOL/70168

Agone, Marseille, 2026, 256 pages, 11 euros.

  •  

Allemagne 1918-1923. Leçons d'une révolution fusillée

JPEG - 35.5 kio

À l'heure où il est sans cesse question de la République de Weimar et de sa chute, Anne Deffarges offre un éclairage différent sur la période en brossant un tableau détaillé des mouvements sociaux et des luttes du mouvement ouvrier. Loin de circonscrire la tentative de révolution à 1918-1919 et à l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, comme il est de règle dans l'historiographie scolaire, elle l'étend aux cinq années allant de la mutinerie des marins de Kiel à l'insurrection de Hambourg de 1923. Elle montre combien le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), par hostilité au bolchevisme, s'opposa à tout dépassement du régime parlementaire « libéral », sans voir que le danger principal résidait dans l'armée, les forces économiques et les mouvements nationalistes dont le nazisme offrit un précipité chimique. Elle met en lumière la manière dont les insurrections successives et dispersées ont échoué, faute d'une organisation politique capable de les coordonner. Le groupe spartakiste, opposé au SPD, rallié en 1914 à l'« union sacrée », ne se constitue en Parti communiste (KPD) qu'en décembre 1918, alors que la révolution est en cours.

Voir en ligne : /2026/11/ALBERA/70158

Atlande, Neuilly-sur-Seine, 2026, 432 pages, 21 euros.

  •  

La Gueule ouverte et l'écologie contestataire

JPEG - 35.3 kio

Si « l'atome est la matrice » de La Gueule ouverte, le « journal qui annonce la fin du monde », né dans le giron de Charlie Hebdo en 1972, traita de toutes les questions qui agitaient alors le mouvement écologiste. Au-delà de son fondateur, Pierre Fournier, qui disparaît au bout de trois numéros, on retrouve de nombreuses autres signatures dans les pages de ses 314 numéros parus en huit ans : de Bernard Charbonneau à Françoise d'Eaubonne, en passant par Reiser et Isabelle Cabut. Entre les nombreux déménagements et les difficultés financières, les engueulades, la cohabitation entre les (rares) journalistes professionnels et les militants, cette saga éditoriale est évoquée avec concision mais précision. Une sélection de textes complète cette histoire, illustrant les débats dont la rédaction fut une véritable caisse de résonance : les luttes antinucléaires, les combats féministes, la non- et la contre-violence, sur fond de société industrielle aux aménagements divers, nourrie par son culte du progrès. L'ensemble a une portée didactique, comme tous les volumes de cette collection consacrée aux « précurseur·ses de la décroissance ».

Voir en ligne : /2026/11/LONDON/70159

Le Passager clandestin, Lorient, 2026, 128 pages, 12 euros.

  •  

Palestine, Texas

JPEG - 39.5 kio

« Pour nombre d'entre nous, remettre en question l'État juif, c'est remettre en question la judéité », déplore l'essayiste américain Peter Beinart, aujourd'hui militant pour un État binational en Israël-Palestine (1). Cette tension-là est en partie neutralisée par le renouveau de la pensée antisioniste dans la jeunesse juive américaine. Grâce à des groupes comme Jewish Voice for Peace (Voix juive pour la paix) ou des magazines comme Jewish Currents (Beinart participe à son comité de rédaction), une nouvelle voix critique progresse depuis plus d'une décennie outre-Atlantique, et connaît une accélération depuis les massacres du 7 octobre 2023 et la destruction de Gaza. Beinart, pratiquant, explique dans cet ouvrage pourquoi il croit que « la libération des Palestiniens passe aussi par celle des Juifs ».

JPEG - 31.8 kio

Et si desserrer ce lien entre judéité et soutien à l'État israélien permettait aussi de se réapproprier les origines mêmes du sionisme ? C'est tout l'enjeu de 22 Mapesbury Road de Rachel Cockerell, dont le titre en français reprend l'adresse londonienne où son père est né, d'une famille d'origine juive russe arrivée en Angleterre à la veille de la première guerre mondiale (2). En découvrant le parcours de son arrière-grand-père, un certain David Jochelman (1869-1941), Cockerell s'est trouvée confrontée à l'un des chapitres les plus riches et confus de l'histoire contemporaine : la modernité juive du début du XXe siècle. Jochelman fut l'une des chevilles ouvrières de l'Organisation juive territorialiste (ITO), mouvement fondé en 1905 par l'écrivain anglais Israël Zangwill (1864-1926) après une scission avec l'Organisation sioniste mondiale (OSM), laquelle constituait un soutien obstiné à la création d'un État juif en Palestine. Pour les partisans de Zangwill, il valait mieux faire le « sionisme sans Sion », peut-être dans des colonies britanniques comme l'Ouganda ou l'Australie.

Ce qui intéresse le plus Cockerell est une autre hypothèse alors envisagée, encore moins connue aujourd'hui : le « plan de Galveston ». Son arrière-grand-père a participé à l'installation de presque dix mille Juifs, notamment de l'Empire russe, au centre des États-Unis, en passant par le port de Galveston, non loin de Houston. « Qu'on ne nous parle donc plus de la Palestine comme champ de notre émigration », proclame Zangwill en décembre 1907, au début de l'entreprise. « À moins que vous ne parliez de “Palestine, USA”. Car le Texas possède un endroit qu'on appelle Palestine, tout près de Galveston, avec deux familles juives et une synagogue à elles deux. Vers cette Palestine-là, nous conduirons l'émigration avec joie. »

Zangwill, la « personnalité juive la plus célèbre du monde anglophone au début du siècle », porte à la scène, aux États-Unis, avec The Melting Pot (1908), une ode à la créolisation, qui aura un grand succès. Or cette parenthèse semble se refermer pour la famille de Cockerell. Jochelman, de retour en Europe, finira en compagnon de route de Vladimir Jabotinsky (1880-1940), à la tête de la tendance la plus nationaliste au sein du sionisme. Mais elle ne se clôt pas entièrement. Car dans les années 1950, bien après son décès, on apprend que Jochelman avait un fils d'un premier mariage, né dans l'Empire russe et abandonné aux États-Unis. Cockerell le retrouve sous le nom de plume d'Emjo Basshe (1898-1939), dramaturge de l'avant-garde new-yorkaise, proche du Parti communiste.

De façon marquante, le récit, excepté la brève préface et la conclusion, est entièrement construit à partir de documents d'archives : fragments de lettres et de journaux personnels, extraits de discours et d'articles de presse, entretiens. Cette polyphonie des sources est à l'image d'une histoire de l'identité juive faite de perspectives et d'utopies plurielles, qui s'entrechoquent et se contredisent.

Voir en ligne : /2026/11/STETLER/70154

(1) Peter Beinart, Being Jewish After the Destruction of Gaza. A Reckoning, Atlantic Books, Londres, 2025, 172 pages, 18 livres sterling. Lire aussi Peter Beinart, « Les hantises du colon », Le Monde diplomatique, octobre 2025.

(2) Rachel Cockerell, 22 Mapesbury Road, La Table ronde - Quai Voltaire, Paris, 2025, 448 pages, 24,50 euros.

  •  

« L'Ami du peuple » de Gwangju

JPEG - 206 kio
Hong Seong-dam. — illustration pour le « Bulletin des militants », date inconnue

La Révolution française avait L'Ami du peuple, la Russie bolchevique Iskra, les communistes chinois Le Quotidien de la Libération… En Corée du Sud, le journal du soulèvement de Gwangju, qui dura du 18 au 27 mai 1980, s'appelait Le Bulletin des militants. Il fut publié et diffusé par Yoon Sang-won, un syndicaliste de 29 ans, et ses camarades pendant la révolte contre le coup d'État militaire du général Chun Doo-hwan.

Gwangju fut la seule ville à lui opposer une résistance, lors de l'unique soulèvement armé qu'ait connu la Corée du Sud depuis la guerre qui déchira la péninsule entre 1950 et 1953. Étudiants et travailleurs s'unirent durant cinq jours pour prendre la ville, cinq autres pour la tenir, avant d'être écrasés. En 2023, après une nouvelle série d'enquêtes officielles, le gouvernement a estimé le nombre de morts à 166, tandis que 179 personnes demeurent portées disparues.

L'histoire du Bulletin des militants, qui ne dura que sept jours, est celle d'une langue qui se libère et s'invente dans le feu de l'événement. Le premier numéro paraît le 21 mai (sous le titre initial de Bulletin de la démocratie), trois jours après le début des manifestations de rue, auxquelles les parachutistes répondent par la violence. La veille, les journaux locaux ont cessé de paraître, pris entre la censure militaire et les protestations croissantes contre leur couverture défaillante (dans les faits, largement censurée) des événements. La nuit précédente, au terme de quatre jours et quatre nuits de gaz lacrymogènes, de répression et d'agressions à l'arme blanche commises par les militaires, les manifestants prennent le dessus pour la première fois, lorsque quelque deux cents chauffeurs de taxi et de bus percent le cordon des forces gouvernementales avec leurs véhicules.

Le 21 mai est l'un des jours les plus marquants du soulèvement. Les parachutistes ouvrent le feu sur les manifestants qui se pressent sur Geumnam-ro, la plus grande avenue de la ville, tuant au moins cinquante-quatre civils non armés. Après la fusillade, de jeunes manifestants s'emparent d'armes à feu dans les arsenaux de la ville. La Corée du Sud est à l'époque une société fortement militarisée : après le service militaire obligatoire, tous les hommes valides sont enrôlés dans une vaste force de réserve. Alors que certains, furieux, prennent les armes, d'autres prennent la plume pour créer un journal autour de Yoon Sang-won.

Ce dernier s'engage dans le mouvement étudiant alors qu'il fréquente un établissement d'enseignement supérieur local. Après avoir obtenu son diplôme, en 1978, Yoon décroche un emploi dans une banque, une situation particulièrement enviable pour un jeune homme de Gwangju. Mais il renonce bientôt à une carrière lucrative pour se consacrer à la syndicalisation des ouvriers dans un pôle industriel, où les salaires ne représentent que la moitié de la moyenne nationale.

À la mi-1979, il commence à diriger une école du soir pour les ouvriers, baptisée « L'Incendie ». Ce sont les étudiants et les tuteurs de l'établissement qui produiront et diffuseront plus tard le bulletin. À l'époque, les machines à écrire coûtent une fortune. La production est lente, laborieuse et clandestine. Yoon et un autre tuteur rédigent la plupart des articles. Park Yong-joon, un étudiant de l'école âgé de 19 ans et cireur de chaussures, connu pour son écriture soignée, utilise un stylet pour recopier les articles mot à mot sur trois feuilles de papier stencil au format A2. Quatre personnes utilisent ensuite des rouleaux pour produire environ six mille exemplaires de chaque numéro.

Le Bulletin paraît de manière irrégulière. Le 22 mai, alors que des milliers de manifestants chassent les forces d'élite envoyées par le gouvernement, les deuxième et troisième numéros paraissent à une demi-journée d'intervalle. Le deuxième numéro fait immédiatement état de l'émergence de milices armées se rassemblant dans le parc de la ville. Il se lit comme un ensemble de slogans et d'instructions de combat. « Militants de la démocratie, donnons tout ce que nous avons », proclame le titre à la une. La publication appelle les milices à recruter davantage de membres et à mettre en place des défenses, quartier par quartier, tout en rendant compte des derniers mouvements connus des parachutistes.

Dès le troisième numéro, Le Bulletin appelle à la rescousse les réservistes de l'armée, formés au maniement des armes à feu. Il insiste pour que les munitions ne soient pas gaspillées. Les rédacteurs utilisent le journal pour organiser l'utilisation des véhicules saisis : « Attribuons une mission à chaque véhicule ! »

JPEG - 44.4 kio
Page du cinquième numéro du « Bulletin des militants ».

Le quatrième numéro a bien été publié, mais aucun exemplaire n'est parvenu jusqu'à nous. À partir du cinquième numéro, Le Bulletin des militants devient un outil de mobilisation des citoyens, les exhortant à participer aux rassemblements de masse organisés quotidiennement devant la préfecture. Sa diffusion ne se limite plus au centre-ville : Yoon Sang-won prend la tête d'un convoi d'une dizaine de véhicules réquisitionnés pour distribuer des exemplaires jusque dans les quartiers les plus reculés.

Le journal disparaît au moment où le mouvement atteint son paroxysme. Le 26 mai, son dixième et ultime numéro est imprimé sur une machine à stencil électrique. La veille, Yoon Sang-won et ses camarades ont expulsé de la préfecture les dirigeants qui venaient de négocier la reddition sans condition. « Nous ne reconnaîtrons pas comme notre gouvernement celui dirigé par Chun Doo-hwan et sa clique putschiste, peut-on lire dans la dernière édition. Soldats, qui servez-vous désormais ? »

Le Bulletin ne contient plus de directives ni de comptes rendus. Il appelle simplement ceux qui en possèdent un exemplaire à le diffuser aussi largement que possible. Une chose manque pourtant : l'appel à se battre jusqu'à la victoire — jusque-là, sa marque de fabrique. Tout le monde sait que le soulèvement est sur le point de s'achever dans un nouveau massacre. Appeler chacun à lutter « jusqu'au bout » reviendrait à appeler les insurgés à mourir : Yoon Sang-won s'y refuse. À l'aube du 27 mai, il est assassiné.

À Gwangju, des bustes et des fresques murales célèbrent sa mémoire, mais l'immeuble où était fabriqué Le Bulletin des militants risque aujourd'hui d'être démoli pour laisser place à des tours d'appartements.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Renaud Lambert.)

Voir en ligne : /2026/11/SEOL/70129
  •  

Rendez-vous à Harlem

JPEG - 24.5 kio

Août 1972, Manhattan, nord de Harlem : le documentariste afro-américain William Greaves convie dans la demeure du jazzman Duke Ellington, au 935 St Nicholas Avenue, les derniers acteurs de la Harlem Renaissance, cinquante ans après les débuts de ce bref et considérable mouvement qui agita la vie intellectuelle, artistique et politique afro-américaine et caribéenne des années 1920. Le Duke, absent, qui en fut l'un des fers de lance, décédera en 1974 (1). Greaves filme les conversations. On croise le photographe James Van Der Zee, l'acteur Leigh Whipper, le pianiste et compositeur Eubie Blake, l'artiste muraliste Aaron Douglas. Se côtoient, se répondent et parfois s'asticotent les proches de Marcus Garvey — comme Thomas Harvey, qui dirige alors l'UNIA-ACL (2) fondée par ce premier — et le militant socialiste historique Richard B. Moore. Les débats et enjeux d'autrefois s'activent… Poètes, historiens, journalistes, éditeurs, compositeurs et producteurs sont aussi de sortie, guillerets, souvent émus : certains ne se sont pas recroisés depuis un demi-siècle… Tout un après-midi, les quatre caméras déployées vont tourner vingt kilomètres de film captant échanges et souvenirs, souvent des moments de grâce, et parfois d'horreur, quand on replonge dans l'abjection des lynchages. Des moments d'histoire, momentanément resurgis du passé.

Car ces archives resteront stockées jusqu'aux années 2020 : David Greaves, le fils du réalisateur, mort en 2014, entame leur restauration puis leur montage. Il était une fois à Harlem (3) est un magnifique hommage au travail du père, que l'on voit diriger son équipe et questionner ses invités, et une pièce essentielle apportée à notre connaissance de cette magnifique, ardente effervescence, libératrice et inventive. Des disparus qui l'illustrèrent, le poète Langston Hughes, l'auteure Zora Neale Hurston, l'acteur et chanteur Paul Robeson, hantent les conversations, et revivent les souvenirs de tant de jours et de nuits, de tant de lieux oubliés ou méconnus : comme cette « seconde maison » qu'était la bibliothèque publique de la 135e Rue pour les écrivains et poètes Countee Cullen, Eric D. Walrond ou Claude McKay…

JPEG - 36.1 kio

Ce dernier, né en Jamaïque en 1890 et décédé en 1948, militant d'un socialisme radical, grand voyageur — de New York à Moscou et Tanger —, est un monde à lui seul. Il est aujourd'hui redécouvert, et c'est un bonheur, notamment avec Banjo (Éditions de l'Olivier, 2022) et Romance in Marseille (Héliotropismes, 2021) (4), tous deux ancrés dans l'underground phocéen des années 1920, qu'il connut pendant les quelques années de cette décennie où il y vécut. Celui de ses dockers, marins, travailleurs noirs et immigrés. Une pièce musicale, Kay ! Lettres à un poète disparu, montée en 2023 à l'occasion du festival Marseille Jazz des cinq continents — et du centième anniversaire de son séjour (5) — poursuit son chemin (6). Autour du slameur et musicien Lamine Diagne, auteur du spectacle, un collectif — appuyé par les rappeurs Mike Ladd et Juice Aleem — déroule en freestyle et musiques les récits et les classiques du poète de Si nous devons mourir et Nous qui nous révoltons qui trouvent un écho percutant dans la France des années 2020. Sur le CD tiré du spectacle, l'écrivain Alain Damasio slamme son admiration pour l'auteur « cosmopolitique » : « Open the Mike pour Claude McKay » (7) !

Voir en ligne : /2026/10/SERVANT/70110

(1) Les éditions Frémeaux et Associés viennent de rééditer ses enregistrements décisifs : Jungle Nights in Harlem (1927-1931), quatre CD, 30 euros.

(2) L'Universal Negro Improvement Association and African Communities League (1914).

(3) Le documentaire qui continue à courir les festivals devrait sortir en VOD cet automne en attendant une éventuelle diffusion sur les écrans français.

(4) Les autres œuvres de Mc Kay sont publiées chez Nada et aux Nouvelles Éditions Place. Lire aussi les recensions que lui a consacrées Le Monde diplomatique (notamment en juin 2021 et juillet 2023).

(6) Elle reviendra à Marseille au Théâtre Joliette le 19 mars 2027.

(7) CD Kay ! Lettres à un poète disparu, Label Maison Bleue, 2026, 15 euros.

Conversion depuis 7188.OBJRART.xml

  •  

Saisir l'histoire

JPEG - 142.9 kio

Les 25 et 26 août 1944, des caméramans de l'armée américaine sont à Paris. Sur leurs images, une silhouette se profile, l'appareil photo à la main. Accroupi, juché sur un véhicule, cheminant à travers les rues, Robert Capa (1913-1954) capture l'effervescence des combats, la joie des célébrations : soldats, civils, secouristes, rien ne lui échappe. On le voit même s'improvisant traducteur entre des soldats allemands et des résistants. Cette découverte du Musée de la libération de Paris est relatée dans un texte réjouissant, illustré par des plans où surgit Capa (1).

Ce riche catalogue offre en outre un aperçu du parcours de ce reporter-photographe légendaire, dont chaque période nécessiterait un gros plan : la guerre civile espagnole, le débarquement en Normandie, la Libération… Jérôme Sessini, de l'Agence Magnum, dont Capa fut, en 1947, l'un des cofondateurs et la cheville ouvrière, trouve les mots : « Les images du Débarquement, c'est le summum du risque photographique. Débarquer au côté des troupes américaines dans les barges, avec en face les Allemands qui tirent à la mitrailleuse lourde… Je n'arrive même pas à comprendre comment il a réussi à avoir suffisamment de sang-froid pour faire des images. » Pour le voir marcher, s'élancer, cadrer, cliquer, l'exposition est ouverte — jusqu'au 20 décembre.

Voir en ligne : /2026/10/MATHIEU/70096

(1) Robert Capa, photographe de guerre, collectif, Paris-Musées, Paris, 2026, 168 pages, 30 euros. L'exposition se tient au Musée de la libération de Paris - Musée du général Leclerc - Musée Jean-Moulin, Paris.

  •  

Ouvrir un passage dans les ruines

Walter Benjamin est, si l'on ose dire, à la mode. Et le risque de transformer une pensée qui dénonce l'illusion de la continuité, l'effacement des ruptures décisives, en bréviaire mélancolique n'est pas mince. Trois publications récentes résistent à cette canonisation consensuelle, en soulignant le rôle de la catastrophe et de l'exil, et en mettant en relief un travail des formes qui ne sépare jamais esthétique et politique.

JPEG - 13.2 kio

Guillaume Le Blanc, mettant ses pas dans ceux de Benjamin et de Hannah Arendt (1), se demande comment vivre quand l'effondrement est là, déjà à l'œuvre. Guerres, dévastation écologique, précarisation néolibérale et retour des despotismes composent moins une série de crises qu'une atteinte portée à la possibilité d'un monde commun. « Notre question n'est plus de savoir comment se tenir au bord de la catastrophe, mais de façon bien plus radicale d'imaginer comment tenir bon dans la catastrophe. » Le Blanc ne cherche pourtant ni refuge intérieur ni héroïsme. De Benjamin (1892-1940), chiffonnier des vies minuscules, il tire une éthique de la vie fragile : accueillir, cueillir et recueillir ce que les puissances de prédation condamnent à disparaître.

JPEG - 21.1 kio

L'imposant ouvrage collectif Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté (2), dirigé par Christophe David et Florent Perrier, fruit de plusieurs colloques, se concentre sur les années 1933-1940 : Paris, les bibliothèques dispersées, les ressources incertaines, les textes confiés aux amis, puis les frontières refermées. L'exil n'y est pas traité comme le décor passager d'une œuvre écrite ailleurs, il en devient une méthode, une manière de penser depuis le seuil, la césure, le fragment. Autour du texte décisif de Benjamin Expérience et pauvreté (1933), publié dans le même volume, les contributions explorent la destruction de la transmission par la guerre et la modernité marchande, mais aussi l'ambivalence de cette pauvreté : perte d'un monde hérité, possibilité de recommencer autrement. Stefano Marchesoni en résume l'actualité : « La pauvreté en expérience pointée par Benjamin n'a fait que s'amplifier depuis 1933. » Riche des analyses de Vincent Chanson, Lionel Richard, Jean Lacoste, Sonia Dayan-Herzbrun…, l'ensemble évite deux facilités : faire de Benjamin un simple témoin de son malheur ou un prophète miraculeusement informé du nôtre.

JPEG - 31.4 kio

C'est par la forme que l'on échappe à ces deux pièges. L'anthologie des Écrits sur le théâtre (3) fait découvrir un Benjamin critique, spectateur et expérimentateur. Aphorismes, comptes rendus, reportages, entretiens et textes consacrés notamment à la femme de théâtre lettonne et russe Asja Lācis ou au théâtre épique de Bertolt Brecht montrent que la scène fut pour lui un laboratoire. Le théâtre ne doit pas réconcilier le public avec le monde tel qu'il va. Au contraire, il doit suspendre l'évidence, isoler un geste, déplacer le regard du spectateur. La pensée benjaminienne cherche dans les œuvres la possibilité d'une autre expérience collective.

Ces trois livres proposent une même leçon. Penser depuis les ruines consiste à y discerner les vies, les souvenirs et les formes que l'histoire des vainqueurs laisse sous les décombres, puis à construire, avec ces restes, une sorte de passage. Benjamin revient moins parce que notre époque lui ressemblerait que parce qu'il nous apprend à regarder ce qu'elle s'emploie à rendre invisible.

Voir en ligne : /2026/10/TAIBI/70093

(1) Guillaume Le Blanc, Éthique pour un monde qui sombre. Dans les pas de Walter Benjamin et Hannah Arendt, Payot, Paris, 2026, 240 pages, 21 euros.

(2) Christophe David et Florent Perrier (sous la dir. de), Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté, suivi de Walter Benjamin, Expérience et pauvreté, Pontcerq, Rennes, 2025, 730 pages, 37,50 euros.

(3) Walter Benjamin, Écrits sur le théâtre. 1912-1940, anthologie établie et préfacée par Marianne Dautrey, avec la collaboration de Bruno Tackels, traduit de l'allemand par Marianne Dautrey et Philippe Ivernel, Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2025, 174 pages, 17 euros.

  •  

Les Éléphants de Goethe

JPEG - 27.9 kio

« J'en ai une telle joie que cela me remue jusqu'au fond des entrailles. » Le lecteur pourra être surpris d'apprendre que ce cri triomphal de Johann Wolfgang von Goethe accompagne sa découverte d'un os. Oliver Matuschek raconte la passion avec laquelle il a cherché à démontrer toute sa vie l'existence de l'os intermaxillaire chez tous les mammifères, contre l'avis de ses contemporains : « pour presque tous les anatomistes », son absence « chez l'homme constituait une caractéristique décisive qui prouvait une évolution distincte de celle des animaux ». La volonté de démontrer que l'éléphant en possède un lui aussi anime Goethe, qui composera finalement un Essai d'ostéologie comparée, dont le texte était accompagné de dix-huit illustrations de Johann Christian Wilhem Waitz, reproduites avec soin par les éditions Macula avec d'autres documents d'époque. On plonge dans un monde intellectuel passionné pour lequel un détail anatomique n'est pas une information vaine ni sèche : « Chaque créature n'est qu'une nuance et un son à l'intérieur d'une vaste harmonie qu'il faut étudier elle aussi dans sa totalité, sinon chaque élément n'est qu'une lettre morte. »


Traduit de l'allemand par Brigitte Cain-Hérudent, Macula, Paris, 2025, 96 pages, 18 euros.

  •  

Cyrus le Grand. Roi du monde

JPEG - 52.2 kio

Même si sa mère, dit-on, l'avait vu en rêve, il n'était écrit nulle part que Cyrus deuxième du nom allait se tailler un empire de la mer Égée à la vallée de l'Indus. Lorsqu'il monte sur le trône d'Anshan en 559 avant notre ère, son pouvoir ne s'exerce que sur la modeste province du Fars, dans l'actuel Iran. À la faveur d'un grand chamboulement régional, il voit l'opportunité d'une campagne à l'ouest, soumet un à un les pouvoirs mède, lydien et babylonien, et se proclame « roi du monde ». Matt Waters concentre ici une vie de recherches sur le monde perse. Parmi ses apports, le croisement des récits grecs et bibliques avec des sources tirées de l'épigraphie et de l'archéologie assyrienne, babylonienne et perse. Elles font de Cyrus un pont entre la lointaine Babylone et la familière Grèce d'Hérodote. Sa finesse en matières religieuse et politique est mise en valeur ; souplesse du conquérant soucieux de s'attirer les sympathies du conquis certes, mais aussi projection dans l'avenir d'un bâtisseur de temples et de palais, qui avait à l'esprit d'établir un empire voué à l'éternité. Il fonda l'Empire achéménide, qui dura deux siècles — jusqu'aux victoires d'Alexandre.

Voir en ligne : /2026/10/HEINISCH/70089

Passés/Composés, Paris, 2025, 288 pages, 23 euros.

  •  

Du Zanskar à Séoul

JPEG - 26.8 kio

L'écrivain Serge Safran, qui anima jadis les éditions Le Castor astral et cofonda Zulma, livre ici une nouvelle version non expurgée de ses pérégrinations commencées à l'été 1978, vers la fin de la vingtaine — fragments qui proviennent de ses dizaines de carnets, rédigés sous l'effet d'une quête impérative : « Écrire n'est parfois qu'un devoir d'amour. » Il traverse le Ladakh, le Pendjab, il observe les sikhs, souligne l'importance du Temple d'or, qui quelques années plus tard verra le massacre de militaires, d'indépendantistes sikhs et de pèlerins. Au fil des ans, il voyagera à Chypre, en Corée… C'est le Gérard de Nerval de Voyage en Orient qui ouvre le recueil : « Tu ne m'as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? » Odeurs d'épices, visages d'enfants, rencontres multiples… Safran décrit l'abondance des paradis artificiels possibles — « sort suave, stylo lourd » —, s'interroge sur la philosophie qui le soutient : doit-il noter ou transcrire ? Le voyage permet de voir la part invisible.

Voir en ligne : /2026/10/MEYNAUD/70088

Héliopoles, Paris, 2025, Paris, 368 pages, 25 euros.

  •  

Kongo et Angola. 1650-1750. Une rencontre en images

JPEG - 20 kio

Les centaines de textes, dessins et gravures qui illustrent cet ouvrage lèvent le voile sur un pan méconnu de l'histoire de l'Afrique précoloniale. En 1645, des capucins franciscains abordent l'embouchure du fleuve Congo, afin d'évangéliser les populations du royaume du Kongo et de l'Angola. Ils multiplient les écrits, riches de très nombreuses images destinées à la hiérarchie papale et à l'instruction des futurs frères. Cécile Fromont, professeure d'histoire de l'art et d'architecture à Harvard, interroge ce « corpus visuel capucin » en le reliant aux contextes culturel, social et politique des peuples concernés. Elle note que l'enjeu central des capucins consistait à « extirper de cette région ce qu'ils jugeaient être de l'idolâtrie ». Certaines aquarelles montrent des scènes pacifiques et d'autres d'une extrême violence. L'historienne insiste sur le « processus de création transculturelle » qui fut mis en œuvre, les missionnaires ayant développé des échanges avec les érudits africains.

Voir en ligne : /2026/10/PIOT/70073

CNRS Éditions, Paris, 2026, 254 pages, 39 euros.

  •  

Comprendre la question kurde

JPEG - 27.7 kio

Du démembrement de l'Empire ottoman (1918-1922) aux attaques américaines contre l'Iran (2026), en passant par les deux guerres du Golfe (1990 et 2003) et la guerre civile en Syrie (2011-2024), les Kurdes n'ont cessé de se battre pour la reconnaissance de leurs droits culturels et politiques. Une constante : à chaque déstabilisation du Proche-Orient, la « question kurde » revient sur le devant de la scène internationale. En analysant, avec rigueur et pédagogie, les étapes de la longue résistance d'un peuple toujours sans État, Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), décrypte, sans simplification, une lutte qui touche des communautés réparties dans quatre pays (Iran, Turquie, Irak et Syrie). L'auteur note que la lutte armée n'est plus l'« unique moyen promu pour faire valoir [ses] revendications ». Au-delà du vieux rêve d'indépendance, les organisations kurdes vont devoir, selon lui, se concentrer sur la « question des droits démocratiques culturels et politiques » au sein même des États fédéral (Irak) et centralisés (Turquie, Iran et Syrie) qui leur contestent toujours le droit à une autonomie territoriale.

Voir en ligne : /2026/10/PIOT/70070

Armand Colin, Paris, 2026, 224 pages, 19,90 euros.

  •  

Guerre du récit national à Taïwan

Livraisons d'armes de Washington contre opérations navales de Pékin, provocations du Congrès américain contre discours martiaux du président Xi Jinping, l'approche des élections générales du 13 janvier à Taïwan a exacerbé les tensions entre les États-Unis et la Chine. Sur place, la rivalité géopolitique se grime parfois derrière d'autres débats : ceux qui divisent la société autour de son « identité profonde ».

JPEG - 34.8 kio
Ken-tsai Lee. — Visuel pour l'affiche du Festival de la calligraphie qui s'est tenu à la fois en Chine et à Taïwan, 2011

« Quand on regarde une statue, on peut décider de ne voir qu'une statue. On peut aussi y lire un symbole. Cela varie en fonction des personnes. » Au mémorial de Tchang Kaï-chek, le dirigeant qui a transféré le gouvernement de la République de Chine sur le sol taïwanais à la suite de la victoire des communistes sur le continent en 1949, un responsable tente de relativiser les débats houleux autour de la figure de l'ancien dictateur (1945-1975). Il refuse de donner son nom et de révéler plus de détails sur sa perception du généralissime, figure incontournable de l'histoire de l'île : « Le mémorial est un sujet trop sensible à l'heure actuelle, personne ne répondra à vos questions sans que vous vous engagiez à protéger son anonymat », assure-t-il.

Lieu emblématique de la capitale taïwanaise, le monument s'élève en plein centre du quartier administratif de Taipei, face à la bibliothèque nationale. Le visiteur y accède en passant sous une arche au fronton de laquelle est inscrit « Place de la Liberté ». Il navigue ensuite entre deux gigantesques bâtiments d'architecture chinoise, le théâtre et la salle de concert nationaux, puis monte un peu moins d'une centaine de marches pour enfin apercevoir l'immense statue de bronze représentant l'ancien président. Le mémorial surplombe la place. En son sein, la sculpture est gardée sans interruption par deux soldats, la relève s'effectuant toutes les heures, sous le regard généralement curieux des étrangers de passage. Rares sont les Taïwanais qui viennent assister au spectacle.

Depuis quelques années, toutefois, l'exposition a changé : si on peut toujours y découvrir les grandes étapes de la vie de Tchang Kaï-chek et jeter un œil à ses effets personnels, l'espace a été réduit de moitié et comprend aujourd'hui des segments entiers évoquant les atteintes à la liberté de la presse et la répression sous la loi martiale. Du jamais-vu puisque, jusque-là, les périodes de « terreur » qui caractérisèrent cette dictature — avec ses exécutions d'opposants, ses purges et sa police secrète — étaient tues.

« Ce genre d'exposition devrait être organisé dans des musées spécifiques, pas dans un mémorial », s'exaspère M. Yin Tai, qui, pendant plus de vingt ans, a assuré avec d'autres volontaires les visites guidées. Comme une partie d'entre eux, il s'y refuse désormais. Issu d'une famille ayant fui le continent avec les troupes de la République de Chine, M. Yin, 73 ans, est un partisan du Kuomintang (Parti nationaliste chinois, KMT), la formation de Tchang Kaï-chek, dans l'opposition depuis l'arrivée au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste (PDP), en 2016.

« Après les chiens, les cochons »

De façon inattendue, les deux formations traditionnelles de la démocratie taïwanaise se querellent au sujet de la question de l'héritage historique du généralissime. Sur une île déchirée par la question de ses rapports à la Chine continentale, on aurait en effet pu s'attendre à ce que la formation revendiquant la figure du dirigeant politique ayant opéré la rupture avec la République populaire se révèle la plus hostile à Pékin. C'est tout le contraire. Car, s'il incarne l'opposition aux communistes, Tchang Kaï-chek représente également l'idée d'une continuité identitaire entre le continent et l'île. Soit la vision des choses que défend désormais le KMT, auquel certains reprochent de faire les yeux doux à ses adversaires d'antan. De son côté, le PDP, qui jouit du soutien occidental dans le cadre de l'affrontement entre Washington et Pékin, justifie son projet d'indépendance en insistant sur la différence intrinsèque qui existerait entre Chinois et Taïwanais.

« Nous pensons que Tchang Kaï-chek a apporté plus de bonnes choses que de mauvaises à Taïwan », nous explique donc M. Yin. En défendant la figure du dictateur, il songe sans doute à son histoire familiale. Celle de nombreux descendants de réfugiés du continent, arrivés après la défaite face aux communistes et qui voient encore dans la République populaire de Chine le pays natal perdu. Ces waìshēngrén (« venus d'une province extérieure »), comme on les appelle parfois, représenteraient 14 % de la population taïwanaise, sur la base d'enquêtes déclaratives. Les populations indigènes en rassembleraient 2 % et les Taïwanais dits « de souche » — Chinois dont la présence sur l'île débute avant la colonisation japonaise (1895-1945) — 84 %. Bon nombre de ces derniers estiment que l'existence de Taïwan comme entité à part entière ne fait plus question. Une large fraction d'entre eux votent donc pour le PDP, qui s'est attaché à mettre en valeur une identité taïwanaise à la trajectoire clairement distincte de celle des Chinois du continent.

Une large fraction, mais pas tous. Ainsi cette employée du mémorial, taïwanaise « de souche », selon laquelle l'identité de l'île plonge ses racines en Chine. « Bien sûr, il est nécessaire d'attribuer à Tchang Kaï-chek la responsabilité de ses actions, commente-t-elle sous couvert d'anonymat. Mais il ne faut pas complètement oublier ses contributions à la société. Pendant la seconde guerre mondiale, il a par exemple aidé de nombreux pays et a collaboré avec les Alliés afin de résister au Japon et, plus tard, au Parti communiste. » De sorte que la fonctionnaire se désole des dernières évolutions du mémorial : « Ce n'est pas fait pour que les visiteurs comprennent mieux l'histoire, l'objectif est purement politique. »

Du côté des partisans de l'indépendance, l'existence même du mémorial irrite : « Je pense que ce lieu ne devrait pas exister », explique ainsi Shake, une artiste de 45 ans qui ne voit dans ce nouvel arrangement de l'exposition qu'un compromis du PDP. Membre d'une famille de waìshēngrén — aux racines chinoises, donc —, elle exècre le régime de Pékin : elle s'est fait connaître en érigeant un gigantesque char d'assaut gonflable sur la place du mémorial à l'occasion des 30 ans de la répression des manifestations de Tiananmen à Pékin, en juin 2019 (1). « C'était avant la pandémie. Les touristes chinois étaient encore autorisés à venir à Taïwan. Et le mémorial de Tchang Kaï-chek était un endroit incontournable à visiter. »

Pour l'artiste, le généralissime n'est rien d'autre qu'un « dictateur » : « Je ne pense pas qu'il ait contribué en quoi que ce soit au développement de Taïwan », déclare-t-elle. À l'image de ceux qui craignent une intervention chinoise, cette farouche opposante aux régimes autoritaires attribue volontiers l'essor de l'île… à sa colonisation par l'empire japonais. En dépit de la répression violente et des massacres qui l'ont caractérisée. « La plupart des Taïwanais étaient assimilés aux Japonais. Ils n'ont pas eu les moyens de réfléchir à ce qu'ils allaient devenir. Puis le KMT est arrivé. On s'est retrouvés emportés dans la guerre civile chinoise. » À la suite des exactions du régime de Tchang Kaï-chek, cette colonisation nippone garde une image positive auprès de certains, dont Shake.

« Le nationalisme taïwanais naît à cette époque. L'objectif premier était d'obtenir les mêmes droits que les Japonais, à un moment où les Taïwanais étaient des citoyens de seconde zone. Mais il ne s'agissait pas d'un mouvement indépendantiste », explique Vladimir Stolojan, historien français associé à l'université de Tamkang (Taïwan). Avant de préciser : « Il y a eu une phase de répression puis de grande modernisation. Ceux qui se souviennent de l'époque du Japon sont nés pendant la période la moins sévère. » De plus, le KMT a chassé l'occupant nippon pour installer un régime encore plus dur. Ce que traduit cet adage populaire : « Quand les chiens sont partis, les cochons sont arrivés ».

Ainsi, le mémorial de Tchang Kaï-chek n'est pas le seul sujet de controverse au sein de la société. C'est l'histoire du pays, la conception de son identité qui distinguent les deux principaux camps politiques. S'ils entendent désormais maintenir le statu quo, l'idée même de nation les divise.

À son arrivée, le KMT « déjaponise » puis sinise l'île à marche forcée. Au principe d'une « littérature et d'un art anticommunistes », qui caractérise la politique du Kuomintang dès 1945, s'ajoute dans les années 1960 une attaque contre la culture locale : « L'emploi des dialectes locaux est interdit dans les écoles et les lieux publics, écrit Chang Bi-yu, professeure à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'université de Londres. Le théâtre traditionnel taïwanais (…) et les arts populaires sont considérés comme grossiers et arriérés, et l'histoire taïwanaise est presque entièrement absente des manuels d'histoire » (2). En réalité, le Japon avait pris des mesures d'assimilation sociale et culturelle identiques à partir de 1937, mais, avec l'arrivée des nationalistes, la culture chinoise détrône la culture japonaise : « Ce qui est chinois devient synonyme de raffinement, de beauté et de grandeur, ce qui est taïwanais est au contraire jugé vulgaire, stupide », poursuit Chang Bi-yu. Le KMT cultive alors l'espoir de reconquérir le continent. À la mort du dictateur nationaliste et, surtout, après la levée de la loi martiale en 1987, cette politique culturelle est assouplie. La vision insulaire du passé s'invite progressivement dans les milieux scientifiques et dans l'enseignement à mesure que l'île se démocratise.

« Lorsque le Parti nationaliste chinois commence à replier ses troupes à Taïwan, il colporte dans l'île les analyses qui façonnent sa vision du présent et de l'avenir », explique Damien Morier-Genoud, maître de conférences à l'université Grenoble-Alpes. « Les études historiques sur Taïwan, de même que les programmes et manuels scolaires d'histoire, se devaient de cautionner le mythe d'une “Grande Chine” plurimillénaire et unifiée. » Il ajoute : « C'est précisément pour faire pièce à cette politique d'endoctrinement du KMT pétrie de chauvinisme et de nationalisme chinois que les opposants au régime, bientôt rejoints par une partie de la communauté académique, se sont attachés à élaborer, à partir des années 1970-1980, un récit nouveau du passé insulaire. »

Altruisme américain

Une polémique autour de la qualification de l'époque japonaise revient ainsi régulièrement : alors qu'avant les années 1990 les livres parlaient d'« occupation » japonaise (rìjù), ceux d'aujourd'hui parlent de… « régime » japonais (rìzhì). Ils soulignent en revanche le coût, pour les travailleurs, du « miracle économique » taïwanais des années 1960, que l'époque antérieure présentait positivement, en l'attribuant à la planification pratiquée par le gouvernement.

Lors de son discours d'investiture en 2016, la présidente Tsai avait promis : « L'histoire ne divisera plus Taïwan. » Elle s'était engagée à œuvrer pour la réconciliation nationale, en poursuivant le processus de justice transitionnelle inauguré par le président Lee Teng-hui (KMT) en 1995. Celui-ci vise à indemniser les victimes de la période autoritaire (1947-1992) et de la « terreur blanche » à la suite des manifestations réprimées du 28 février 1947, connues sous le nom d'« incident 228 » (en référence au jour où l'épisode a commencé, le 28 février, ou 2/28) : l'arrestation violente d'une vendeuse de cigarettes de contrebande avait déclenché une vague d'insurrections contre la dictature, se soldant par des dizaines de milliers de morts.

« De nombreux cas de meurtres n'ont pas été révélés, on ne sait pas qui sont les bourreaux », se désole Shake, qui estime que le processus de justice transitionnelle censé mettre au jour les crimes reste insuffisant. Damien Morier-Genoud nuance : « Le comité a eu au moins le mérite de déclassifier certaines archives importantes pour faire la lumière sur les agissements de l'ancienne police secrète de Tchang Kaï-chek et de son fils Chiang Ching-kuo. Mais ce travail d'investigation prend inévitablement du temps ; outre le respect de la loi et de la Constitution, il doit s'inscrire dans la lenteur et la rigueur qu'impliquent la restitution des témoignages du passé et la réflexion en histoire. »

Dans l'émission « C ce soir » (France 5), le 11 avril 2023, M. François Wu, le représentant de Taïwan en France, justifie le caractère indépendant de l'île par son histoire : « On commence par Tchang Kaï-chek et Mao [Zedong], mais l'histoire de Taïwan commence bien (…) avant. Les premiers pouvoirs installés à Taïwan n'étaient pas du tout chinois, c'étaient des Européens. (…) Il faut rappeler que par le passé Taïwan n'a jamais été purement chinoise, car les Qing n'étaient pas des purs Hans (3). »

Pour ceux qui restent attachés à l'idée d'une Chine unifiée, ou même pour ceux qui doutent de la stratégie de rapprochement avec les États-Unis, ce type de discours s'avère dangereux. Une analyse qu'ailleurs on qualifie de « prochinoise ». Selon MM. Lin Fei-fan et Lii Wen, deux représentants du PDP, manquer de confiance envers l'allié américain reviendrait en effet à se montrer « conspirationniste ». Dans la revue américaine National Interest, les deux hommes politiques regrettent que « des récits décrivant le soutien américain à Taïwan avec scepticisme et méfiance ont également émergé dans le discours public taïwanais (4) ». Une vision selon eux inspirée par Pékin et véhiculée par le KMT. Ils sont convaincus : excepté à Pékin, personne dans le monde ne douterait de l'altruisme américain.

Voir en ligne : /2024/01/HERAIT/66448

(1) Everington Keoni, « Photo of the day : inflatable tank man “pops up” in Taipei », Taiwan News, 21 mai 2019.

(2) Chang Bi-yu, « De la taïwanisation à la dé-sinisation, la politique culturelle depuis les années 1990 », Perspectives chinoises, Hongkong, septembre-octobre 2004.

(3) La dynastie Qing (1644-1912), qui conquit Taïwan, était d'origine mandchoue. Groupe ethnique majoritaire dans un pays qui en compte plusieurs dizaines, les Hans sont parfois considérés comme le peuple chinois historique.

(4) Lin Fei-fan et Lii Wen, « Skepticism toward U.S. support for Taiwan harms regional security », National Interest, Washington, DC, 15 mai 2023.

  •  
❌