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Mesures du gouvernement pour les lycéens : des annonces insuffisantes ?

Malgré les annonces et la main tendue du gouvernement, les lycéens appellent à continuer la mobilisation, espérant plus de concessions de la part de l'exécutif. Marc Perelman en parle avec Louis Létoublon, vice-président de l'organisation "Les Lycéens !", Catherine Tricot, directrice de la revue Regards, Carole Barjon, éditorialiste à la revue Politique et parlementaire et Jean Garrigues, historien.

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La dislocation de l'Occident

Les essayistes néoconservateurs et la plupart des médias opposent un axe des puissances autoritaires (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) à l'alliance des démocraties libérales. Qu'y a-t-il de réel dans cette dichotomie ? L'historien Emmanuel Todd, qui la conteste, est rarement invité à exposer ses analyses. Il s'interroge aussi sur le lien possible entre menaces américaines et renforcement de l'autoritarisme dans les pays ciblés par l'Occident.

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Eduard Potapenkov. – « The Show Goes On » (Le spectacle continue), 2024
© Eduard Potapenkov - @ed_potapenkov

Les plateaux de télévision géopolitiques sont à nouveau désespérés : Donald Trump sadise pour la deuxième fois Volodymyr Zelensky et se remet à copiner avec Vladimir Poutine. Pour expliquer le revirement de « l'homme le plus puissant du monde », les facteurs les plus fréquemment invoqués sont le prix du diesel et l'approche des élections américaines de mi-mandat. Comme il est d'usage, le court terme le plus strict règne. Suivent en général des lamentations sur l'affinité idéologique entre les présidents russe et américain, un déluge de jugements moraux sur le traître Trump et la revendication d'un engagement encore plus fort des Européens aux côtés de l'Ukraine. Emmanuel Macron, leader de la « coalition des volontaires », est à nouveau pris au sérieux tandis que son propre pays, génialement désorganisé par une dissolution, sombre dans le chaos. La « troisième guerre mondiale » se distingue des deux précédentes par un état de confusion interprétative qui n'a pas de précédent historique.

On savait, en 1914, qui se battait contre qui, même si l'Italie sortit en 1915 de l'alliance qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie pour choisir de les combattre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. En 1917, l'entrée en guerre des États-Unis et la sortie de la Russie avaient modifié le jeu, mais avec clarté : des États, alliés ou ennemis, un monde sanglant mais simple. Toutefois, pas de cohérence idéologique : la Russie des tsars était l'associée des démocraties française et britannique contre les « empires centraux ».

Entre 1939 et 1945, on savait aussi qui se battait contre qui. Les camps étaient en gros les mêmes, avec une Italie qui, cette fois, en changea en juillet 1943 après l'effondrement du régime de Benito Mussolini. On doit alors parler d'idéologie, mais avec cette précision que le libéralisme, britannique, français ou américain, fut l'allié du communisme soviétique contre le nazisme allemand, le fascisme italien et le militarisme japonais. Durant cette deuxième guerre mondiale, l'Union soviétique plutôt que la France supporta le choc principal de l'attaque allemande et, comme on le pensait alors, elle « sauva la civilisation ».

Lorsque l'on dit M. Trump capable de s'allier avec M. Poutine pour gagner une élection américaine, nous sommes dans un autre univers conceptuel. Peut-on même parler d'une guerre mondiale ? Le nombre de morts n'apparaît suffisant qu'en Ukraine, et bien sûr à Gaza. En Iran, seuls les dirigeants, massacrés à deux occasions, ont subi un taux de pertes qui rappelle la guerre des tranchées ou l'action de la Wehrmacht dans la plaine russe en 1941. Une autre lecture géopolitique

Aujourd'hui, les chevaliers européens de l'Occident financent, arment, mais ne se battent pas. Au Proche-Orient, les Américains supportent à peine quelques dizaines de morts. Une telle guerre, asymétrique, menée par des moyens technologiques supérieurs ou par des mercenaires locaux, renvoie plutôt aux guerres coloniales d'antan.

Pourquoi dès lors affirmer que la guerre est mondiale ? Car deux ensembles existent bel et bien, dont l'affrontement va bouleverser l'équilibre du monde. La défaite en cours de l'Occident découle d'une faiblesse industrielle, elle-même conséquence d'une globalisation qui a financiarisé son économie. La Russie, l'Iran et la Chine, sans oublier la Corée du Nord, se révèlent capables de produire plus d'armes, et de loin. Nous retrouvons ici l'équation fondamentale des deux précédents chocs mondiaux qui furent des affrontements économiques autant que des boucheries. Avec une différence : la superpuissance industrielle encore non engagée dans l'affrontement armé est la Chine plutôt que les États-Unis. On vient d'apprendre que les moteurs des nouveaux drones à réaction russes sont chinois. La Chine arsenal des dictatures, comme les États-Unis furent celui des démocraties ?

Nous voici arrivés à la question centrale, celle qui va nous permettre de sortir de la confusion interprétative. L'alliance de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord est-elle comparable à l'un des systèmes qui structurèrent les première et seconde guerres mondiales ? Et qu'est-ce que le bloc occidental ? Une alliance des États-Unis, des pays européens, du Japon et de la Corée du Sud contre un « axe du mal », ou tout à fait autre chose ?

Dans le cas de la Russie, de l'Iran, de la Chine et de la Corée du Nord, nous sommes effectivement toujours dans un monde d'États, et même, fondamentalement, d'États-nations, dans lesquels un peuple, un État et un gouvernement constituent un tout unifié.

On leur trouve d'ailleurs un idéal commun de souveraineté, laquelle est défendue contre la volonté américaine d'hégémonie. Leur conception défensive repose sur le rejet en pratique du paradigme américain : une seule puissance — les États-Unis — veut régenter l'organisation économique et les valeurs du monde ; ces États-nations s'y opposent.

Une hypothèse politique terrifiante

Ces quatre régimes peuvent être définis comme « autoritaires ». Est-ce un dénominateur commun idéologique suffisant ? L'athéisme chinois, l'orthodoxie russe, le chiisme iranien et le culte ethnicisant coréen de la famille Kim relèvent-ils vraiment d'un même ensemble culturel ? Plus sérieusement, peut-on mettre sur le même plan le totalitarisme nord-coréen, le parti unique chinois, le présidentialisme poutinien et le « régime des mollahs » iranien ? L'intensité du contrôle de l'État sur les individus est très variable selon les cas. La liberté de circulation, par exemple, est intacte en Russie. Le régime iranien est particulièrement difficile à définir : issu d'une révolution religieuse, il avait multiplié des institutions censées s'équilibrer les unes les autres sous l'autorité d'un guide suprême. Un pluralisme électoral contrôlé par celui-ci y était, selon moi, destiné à s'épanouir en une démocratie une fois achevées les agressions occidentales. Mais, ainsi que me l'avait expliqué un diplomate iranien dès le début des années 2000, les attaques américaines aboutissent toujours à renforcer, simultanément, la position stratégique de l'Iran et le camp conservateur du pays. L'agression remet sans cesse le sentiment national au service de l'autoritarisme. Nous venons de voir une illustration ultime de ce mécanisme après la décapitation du régime par l'attaque américano-israélienne.

C'est le lien anthropologique général entre système familial ancien et tempérament politique présent qui me conduit à accepter cette vision : le système familial central de l'Iran est nucléaire, comme celui du Bassin parisien ou du monde anglo-saxon, avec un trait patrilinéaire (1), mais qui n'est pas aussi puissant qu'on le croit. La place des femmes iraniennes dans le développement éducatif le démontre, tout comme leur fécondité, alignée depuis vingt ans sur celle des Françaises. La famille russe est en revanche communautaire, c'est-à-dire autoritaire et égalitaire, avec une prédominance du trait égalitaire des relations entre frères sur le trait autoritaire des rapports entre père et fils. Ainsi s'explique la capacité de la Russie à faire, au XXe siècle, deux révolutions : abattre le régime des tsars en 1917, puis le régime communiste en 1989-1991. La famille chinoise aussi est communautaire, mais avec une prédominance du trait vertical autoritaire qui explique la résilience du Parti communiste chinois. La famille souche coréenne n'est pas égalitaire et le communisme y est devenu lignager.

Une idée me vient. Et si le renforcement de l'autoritarisme en Russie, sous M. Poutine, résultait, comme en Iran, de la menace américaine ? L'État russe a dû se protéger contre les interventions occidentales, menées par des organisations « non gouvernementales » patronnées, par exemple, par la CIA. Allons jusqu'au bout de cette hypothèse politologique terrifiante : en régime d'hégémonie américaine, il est possible que la souveraineté nationale ne puisse être préservée que par un système politique autoritaire.

Cette hypothèse sur les conditions de la souveraineté nous conduit aussi à une compréhension de la nature du camp occidental. Ses régimes politiques sont assurément pluralistes, mais définir le bloc comme une alliance d'États-nations souverains serait tout à fait ridicule.

D'abord parce que la majorité des pays « alliés » des États-Unis, membres de l'Union européenne, adhèrent explicitement à une idéologie de dépassement de l'État-nation qui renonce à la notion de souveraineté. Un projet assez avancé. Un pays membre, la France par exemple, parce qu'il appartient à la zone euro et accepte le contrôle de sa politique commerciale par « l'Europe » (en réalité zone de domination diffuse de l'Allemagne), n'a plus de souveraineté économique. L'élection présidentielle qui approche ne sera qu'une comédie si l'appartenance à l'Union interdit d'avance au président toute action économique dans une période de débâcle industrielle et budgétaire. La France présente au géopoliticien le cas fascinant d'un État qui perd sa souveraineté malgré sa possession de l'arme nucléaire.

Considérons schématiquement mais dans son ensemble l'Europe occidentale. Des classes moyennes supérieures détachées des milieux populaires par divers mécanismes éducatifs, religieux et économiques y ont renoncé à la notion de souveraineté dans un unique mouvement d'adhésion à l'Europe et à l'atlantisme (2). Cette structure des sociétés européennes définit la nature géopolitique du camp occidental et explique la forme très surprenante que prend sa dislocation, résultat de la défaite des États-Unis face à la Russie et à l'Iran.

Le bloc occidental, c'est — très simplement depuis M. Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l'OTAN — l'espace de domination militaire, politique et culturel américain, ensemble impérial où les classes moyennes supérieures ont renoncé à un idéal de souveraineté. Le pluralisme interne des régimes politiques européens y est un leurre. Partout en Europe, des classes moyennes supérieures animées par l'idéologie des valeurs occidentales et contrôlées par le système politico-militaire atlantiste ont vocation à résister à des partis populaires décrits par les médias officiels comme d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Les États-Unis, patrons du système, restent, eux, authentiquement pluralistes — même si le financement massif de leur vie politique par les couches supérieures en a fait une ploutocratie pluraliste. Milliardaires du pétrole, de la tech et de la finance s'y affrontent en un jeu qui assure la possibilité de vrais changements d'orientation, dans le domaine géopolitique notamment.

Les oscillations de M. Trump sont, à cet égard, assez faciles à expliquer (3). Il arrive au pouvoir en président de la défaite et essaie (phase 1) de sortir de la guerre en Ukraine en masquant l'échec des États-Unis par une stratégie de diversion : sadisation de M. Zelensky et humiliation des Européens, menaces sur le Canada, sur Cuba, etc. En mai 2025 toutefois, l'élection de M. Friedrich Merz, belliciste et russophobe, donne aux stratèges de Washington le sentiment qu'avec l'engagement industriel de l'Allemagne une guerre d'usure à petit prix peut être reprise contre la Russie (phase 2). Ainsi, en juin dernier, M. Trump donne l'ordre à M. John Ratcliffe, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), d'aider les Ukrainiens à cibler les raffineries de pétrole russes. Dès juillet, les frappes s'intensifient. L'espoir renaît sur les plateaux de télévision. Le camp occidental semble retrouver son unité antirusse. Mais, en janvier, le succès spectaculaire de l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, élément de la stratégie de diversion, avait aveuglé jusqu'à M. Trump lui-même sur les ressources américaines. En février, il lançait l'opération — si bien nommée « Epic Fury » — qui ouvrait le fiasco iranien. L'épuisement des stocks de missiles américains, la montée en puissance de l'industrie militaire russe, la coordination des ressources russes, iraniennes et chinoises créaient une situation d'urgence (phase 3). Le détroit d'Ormuz est bloqué, l'économie occidentale vacille. La débâcle menace dans une Ukraine martyrisée. Il faut abandonner Kiev, et au plus vite puisque 2027 sera vraisemblablement l'année du dénouement. M. Trump, de nouveau, doit faire diversion : re-sadisation de M. Zelensky et re-copinage avec M. Poutine. Joueurs d'échecs, les Russes acceptent à nouveau d'aider le président américain dans son tour d'illusionniste.

Les concepts sont posés. Le moment est venu pour nous de comprendre en quelques phrases seulement le comportement de ces dirigeants européens qui veulent maintenir leurs peuples dans l'affrontement avec la Russie et les mener à une nouvelle pauvreté. Continuer la guerre, au nom de l'Europe : là est la blague.

Il existe en anthropologie un principe cartographique du conservatisme des zones périphériques : si une innovation définit un centre de diffusion, les zones périphériques observables sur la carte, non touchées par l'innovation, représentent l'état ancien du système. L'actuel président des États-Unis, avec sa conscience oscillante de la défaite, est l'innovation. Il est le centre. Les dirigeants européens sont la périphérie. Ils n'ont pas compris. Ils retardent. Ils veulent continuer la guerre, mais certainement pas pour protéger l'Europe. Ils sont le parti américain d'autrefois toujours au pouvoir chez nous, archaïsme dans un empire en cours de dislocation. C'est donc au nom de l'Amérique d'autrefois que les peuples d'Europe continuent la guerre.

Voir en ligne : /2026/11/TODD/70200

(1) Identité, privilèges et nom de famille se transmettent de père en fils.

(2) Sur les causes et les effets de ce renoncement, lire L'Illusion économique, Gallimard, Paris, 1998, et Après la démocratie, Gallimard, 2008.

(3) Cf. La Dislocation, op. cit.

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Politiques du polar

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Cette étude va à l'encontre des idées communément admises sur le polar contemporain, — ici, le roman noir et le policier français de ces vingt dernières années. L'aura de Jean-Patrick Manchette a longtemps jeté un voile politiquement progressiste sur une production qui en fait a pris ses distances avec cette filiation. Aurélien Masson, ancien directeur de la « Série noire », parle d'ailleurs d'une « génération de dégagés ». Le polar actuel n'assène plus des vérités politiques, il serait plutôt agnostique dans le domaine. Outre l'analyse de romans, il s'agit ici, et c'est une approche originale, d'évaluer l'interaction avec les politiques culturelles publiques et les manifestations accompagnant la promotion du genre. Sa dimension sociétale semble se retrouver dans les canaux de diffusion que sont les critiques, les festivals et les tables rondes en librairies et bibliothèques, tous concourant à faire de « l'objet polar » un instrument d'éducation à la démocratie. Le personnage du « flic » est également commenté de façon éclairante : policier, mais non représentatif de l'institution, et souvent dans un « rapport clandestin à l'enquête judiciaire ».

Voir en ligne : /2026/11/DAGUERRE/70195

Éditions Amsterdam, Paris, 2025, 176 pages, 18 euros.

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La péninsule arabique à l'épreuve du feu

La déstabilisation du Proche-Orient provoquée par la guerre américano-israélienne contre l'Iran va-t-elle affecter une Arabie saoudite en quête de protecteur ? Alors que Téhéran ne fait aucune concession aux États-Unis et que les houthistes multiplient les attaques contre le royaume, le prince héritier Mohammed Ben Salman — qui cumule les échecs économiques — est placé devant des choix délicats.

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Betty Martin. – « Sandstorm over Riyadh » (Tempête de sable sur Riyad), 2024
© Betty Martin - @bettymartinworks

Huit mois après le déclenchement de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février dernier, le contexte géopolitique dans le Golfe demeure marqué par l'aggravation des tensions et la persistance des risques d'embrasement régional (1). Malgré l'importance des pertes humaines et économiques subies par leur pays, les dirigeants de la République islamique font preuve d'intransigeance dans les négociations directes ou indirectes avec l'administration américaine. Leur fermeté rappelle le jusqu'au-boutisme de l'imam Rouhollah Khomeiny, auquel il fallut plusieurs années avant de se résoudre à accepter la paix proposée par l'Irak et, partant, à mettre fin à un conflit qui fit près d'un million de morts entre 1980 et 1988 (2). Face aux États-Unis, l'Iran réclame la fin du blocus de ses ports, la levée immédiate des sanctions, la restitution des avoirs financiers confisqués par les États occidentaux et la fin de toutes les hostilités au Proche-Orient, notamment dans le sud du Liban et à Gaza. En retour, il propose la réouverture totale du détroit d'Ormuz en moins de six jours. Malgré l'insistance de Washington, qui en fait un sujet prioritaire, Téhéran refuse que le dossier de ses projets de développement de l'énergie nucléaire soit abordé de concert, estimant que seul un retour à la normale permettra des discussions sérieuses.

Tandis que la presse conservatrice n'hésite pas à crier victoire, le régime islamique entend donc démontrer qu'il ne fera pas de concessions et que c'est bien lui qui dicte le tempo. Après avoir observé une certaine retenue durant l'été, il a décidé d'intensifier les attaques contre des pétroliers, des vraquiers et des porte-conteneurs dans le détroit d'Ormuz. Le signal est clair : la stratégie de la marine américaine consistant à escorter les bateaux le long de la côte sud du passage maritime où transite un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) n'est plus une garantie de sécurité en raison de l'augmentation du nombre de mines et de drones sous-marins actionnés par les gardiens de la révolution.

Cette escalade — qui provoque l'augmentation des cours du pétrole — traduit la lecture iranienne de la situation politique aux États-Unis. Pour le pouvoir du Guide suprême Mojtaba Khamenei, les deux séquences à venir ne peuvent qu'être favorables à ses intérêts. La première, qui se poursuit à l'heure où nous mettons sous presse, est la campagne pour les élections américaines de mi-mandat. Avec une popularité au plus bas, notamment en raison des hausses des prix à la pompe, le président Donald Trump hésite à ordonner une attaque d'envergure contre l'Iran. Certes, cette opération est régulièrement évoquée par le locataire de la Maison Blanche, mais, fustigé par une partie de sa base, prendra-t-il le risque d'affoler le marché pétrolier et d'aller à l'encontre de ses électeurs qui ne soutiennent pas cette guerre ?

Du jamais-vu dans le royaume saoudien

La seconde séquence doit commencer au lendemain du scrutin américain. Comme nombre d'observateurs, les Iraniens misent sur une défaite républicaine à la Chambre des représentants et peut-être même au Sénat. Un revers qui, à en croire certaines de ses déclarations martiales, ne serait pas accepté par M. Trump, fidèle en cela à son attitude de dénégation après l'élection présidentielle perdue de novembre 2020. La crise politique qui pourrait s'ensuivre offrirait un répit bienvenu pour l'Iran en lui donnant le temps de réorganiser sa défense et d'exercer de nouvelles pressions sur les monarchies du Golfe. Ces dernières, Arabie saoudite en tête, espèrent à l'inverse une évolution différente : à Riyad comme à Abou Dhabi ou à Manama, on veut croire qu'une fois les élections passées, et quel que soit leur résultat, les États-Unis reprendront leur casquette de première puissance protectrice de la région et qu'ils relanceront leur offensive contre l'Iran et ses relais. Pourtant, M. Trump n'a jamais donné l'impression de prendre à cœur les doléances des pétromonarchies, y compris lors de sa première présidence (2016-2020). En mai 2019, après l'attaque par les forces houthistes yéménites contre des installations pétrolières saoudiennes majeures, les États-Unis avaient déjà signifié qu'il appartenait aux monarchies d'apprendre à se défendre seules.

Alliés de l'Iran, sans en être les vassaux, les houthistes offrent aujourd'hui un atout supplémentaire à Téhéran, car c'est le blocage simultané de deux détroits vitaux pour l'économie mondiale — Ormuz et Bab Al-Mandeb — qui se dessine. Le regain d'activité des forces houthistes contribue à l'intransigeance de la diplomatie iranienne. Téhéran peut même clamer que l'« axe de la résistance » contre les États-Unis et Israël n'a pas été vaincu. En infligeant plusieurs défaites aux troupes gouvernementales yéménites et en prenant le contrôle du littoral ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, le mouvement d'Ansar Allah («  les partisans de Dieu », le nom officiel du parti houthiste) a fait évoluer le rapport de forces dans la péninsule arabique. Avec leurs missiles à moyenne portée et leurs drones, les maîtres du nord et de l'ouest du Yémen ont semé la panique en bombardant des aéroports saoudiens, des installations pétrolières, mais aussi des casernes et des projets d'infrastructures touristiques : du jamais-vu dans le royaume.

Ce moment houthiste, amplement commenté sur les réseaux sociaux dans le monde arabe, braque les projecteurs sur la situation malaisée dans laquelle se trouve désormais l'Arabie saoudite, et plus particulièrement son prince héritier. M. Mohammed Ben Salman (« MBS ») ne semble pas avoir médité la recommandation majeure que faisait le roi Abdelaziz Ibn Saoud à ses héritiers : toujours garder l'œil sur le Yémen et faire en sorte qu'il soit à la fois faible et stable (3). La guerre frontalière de 1934 — deux ans après la création du royaume — fondait la mise en garde du souverain. Certes, elle s'était terminée par l'annexion de trois provinces yéménites (Asir, Jizan et Najran), mais sa violence et l'irrédentisme des tribus du nord du Yémen avaient servi de leçon. Ibn Saoud avait aussi en tête l'aura immémoriale de ces mêmes tribus dont l'ardeur au combat et la franche adhésion à la religion musulmane — contrairement à certaines populations bédouines de la péninsule qui se distinguaient par leur versatilité — avaient fait dire au prophète de l'islam que « la foi est yéménite, la sagesse est yéménite ».

C'est en 2015 que M. Ben Salman commet la première erreur à l'origine de ses difficultés actuelles. Entraîné par le très belliciste émir d'Abou Dhabi, M. Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane (« MBZ »), il engage son pays dans une campagne de bombardements aériens contre les houthistes particulièrement meurtrière pour les populations civiles (près de 10 000 morts jusqu'à la trêve d'avril 2022). Il rompt ainsi avec une tradition d'ingérence permanente mais toujours retenue dans les affaires de son voisin. « Il avait la possibilité de faire affaire avec à la fois le gouvernement en place, les rebelles houthistes et le camp sudiste, confie avec amertume un ancien diplomate saoudien. Un dialogue national sous l'égide et le financement de Ben Salman aurait abouti à un équilibre yéménite certes instable mais profitable au royaume. » Pourquoi une telle erreur ? L'hubris d'un jeune prince désireux de faire ses preuves, de tenir son rang face à son rival « MBZ » et d'en imposer à une partie de la famille royale peu convaincue de sa capacité à succéder à son père, le roi Salman. On connaît la suite. La mise au pas, parfois brutale, de cette famille, notamment la purge de novembre 2017, quand plusieurs centaines de personnalités, princes, ministres et hommes d'affaires, furent séquestrées dans l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad et obligées de verser leur « dîme » au Trésor en guise de compensation de leurs actes présumés de corruption.

La guerre contre les houthistes a quant à elle été perdue puisque la rébellion tient la capitale Sanaa (4). La reprise des hostilités en juillet dernier est d'ailleurs un mystère à l'heure où le prince héritier accumule les déboires, notamment sur le plan économique, avec l'échec de nombreux projets au cœur de sa « Vision 2030 ». C'est le cas notamment des villes nouvelles — dont Neom (5) —, mais aussi des projets d'ouverture touristique et de diversification économique. Les bombardements des houthistes n'ont pas simplement déréglé l'extraction et le transport d'hydrocarbures, vitaux pour l'économie saoudienne. Ils perturbent aussi la omra, le pèlerinage dans les lieux saints, qui a lieu durant toute l'année en dehors de la période du hadj — ce qui, là encore, entraîne une baisse de revenus. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute du produit intérieur brut (PIB) de plus de 3 % (6).

Pas plus qu'en 2019 les États-Unis n'ont volé au secours de l'Arabie saoudite, malgré ses appels à l'aide. Si l'armée américaine fournit des renseignements concernant les cibles au sol visées par l'aviation saoudienne et contribue à son approvisionnement en vol, M. Ben Salman escomptait une opération militaire comparable à celle de mars 2025, lorsque des bombardements américains avaient décapité une partie de l'état-major houthiste (7). Mais, si les houthistes s'étaient alors directement attaqués à des intérêts américains et israéliens, Ansar Allah évite cette fois la confrontation directe avec Washington et insiste sur sa volonté de dialogue avec les États-Unis, tout en assurant ne pas vouloir détenir seul le pouvoir au Yémen. M. Trump a donc beau jeu de temporiser et d'éviter un nouvel engagement guerrier.

Dès lors, M. Ben Salman n'a que des choix peu satisfaisants, en dehors d'espérer que le président américain change d'avis ou que Londres et Paris acceptent d'aller au-delà de la défense du royaume en s'attaquant directement aux houthistes. Une issue consisterait à conclure un accord avec ces derniers, leur reconnaissant le statut d'acteur de plein droit au sein de l'arène politique yéménite. Cela contribuerait à faire cesser les attaques, mais obligerait Riyad à accepter de verser à Ansar Allah des compensations financières au titre de dommages de guerre. Il lui faudrait surtout rassurer les adversaires des houthistes, qu'il s'agisse des forces gouvernementales ou des séparatistes du Sud, très proches du rival émirati. M. Ben Salman devrait d'abord prendre langue avec l'Iran, au risque de s'aliéner M. Trump de manière définitive. L'argument de l'incompatibilité religieuse, fréquemment évoqué dans la presse occidentale, n'a guère de pertinence. Certes, les houthistes sont chiites tandis que l'Arabie saoudite est le cœur du monde sunnite. Mais le zaydisme, courant chiite minoritaire auquel adhèrent les houthistes, diffère du chiisme duodécimain en vigueur en Iran. Ses spécificités — les zaydites reconnaissent par exemple la légitimité des premiers califes de l'islam — font que le zaydisme est parfois qualifié de cinquième école juridique du sunnisme aux côtés du hanafisme, du malékisme, du chaféisme et du hanbalisme. Par le passé, les Saoudiens ont même soutenu le zaydisme yéménite quand, partisan d'un imamat au Yémen, il s'opposait aux républicains du sud. Au moment de la trêve de 2022, des imams saoudiens très actifs sur Internet ont opportunément rappelé le statut particulier du zaydisme, estimant qu'en certaines circonstances il ne fallait pas l'inclure dans les camps des rawafidh (« ceux qui refusent »), terme péjoratif qui désigne les chiites.

La deuxième option pour M. Ben Salman serait d'obtenir une autre aide que celle des États-Unis. Contrairement à la situation de 2015, où de nombreux pays avaient rejoint la coalition codirigée par le royaume et les Émirats arabes unis, les renforts ne se bousculent pas au portillon. La Turquie et le Pakistan, signataires du pacte de La Mecque, ont d'ores et déjà prévenu que leur soutien ne serait que défensif. Autrement dit, il n'est pas question pour eux d'envoyer des troupes au sol. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan n'ignore pas que l'Empire ottoman a le plus souvent évité de s'aventurer au Yémen, tandis que son homologue pakistanais, le premier ministre Shehbaz Sharif, sait le risque en matière de politique intérieure que constituerait pour lui la mort de soldats de son pays face aux houthistes. Quant aux autres pays musulmans, ils regardent ailleurs, à commencer par l'Égypte, pourtant dépendante des capitaux saoudiens. Là aussi, l'histoire pèse. Durant la première guerre civile du Yémen (1962-1970), l'armée égyptienne s'est enlisée, perdant plus de 25 000 hommes avant d'opter pour un retrait honteux en 1967.

Reste une dernière option, celle du recours à Israël. Pour M. Benyamin Netanyahou, ou son successeur à l'issue des élections législatives, ce serait un succès diplomatique de grande ampleur et la concrétisation d'une normalisation à laquelle s'est jusque-là refusé M. Ben Salman. Les houthistes se trouveraient à la merci d'une force aérienne dévastatrice. Mais, pour le prince héritier saoudien, une telle ingérence risquerait de l'empêcher d'accéder au trône ou de s'y maintenir.

Voir en ligne : /2026/11/BELKAID/70187

(1) Lire Ziad Majed, « Recomposition stratégique majeure au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, septembre 2026.

(2) Lire Alain Gresh et Dominique Vidal, « Un conflit dévastateur », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(3) Cf. Caroline F. Tynan, Saudi Interventions in Yemen. A Historical Comparison of Ontological Insecurity, Routledge, New York, 2023.

(4) Lire Quentin Müller, « Quinze ans d'instabilité au Yémen », Le Monde diplomatique, janvier 2025.

(5) Lire Lise Triolet, « Des châteaux de sable high-tech dans le désert saoudien », Le Monde diplomatique, décembre 2025.

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Atoll Circus. Voyages à Clipperton

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Véritable laboratoire de biodiversité à ciel ouvert, l'îlot français de Clipperton, situé au cœur du Pacifique nord, à 1 300 kilomètres des côtes du Mexique, a vu son intérêt géopolitique, stratégique et scientifique longtemps sous-estimé par nos gouvernants. Fort de quatre expéditions réalisées entre 2001 et 2023, Stéphane Dugast, membre de la Société des explorateurs français, revient sur l'histoire de ce bout du monde, véritable petite épopée où défilent explorateurs, pirates, militaires, narcotrafiquants, savants, journalistes, radioamateurs, aventuriers et même un « roi fou ». Les Mexicains s'y établirent durant plusieurs décennies et en revendiquèrent la souveraineté, avant l'arbitrage définitif du roi italien Victor-Emmanuel III en 1931 : les Américains y installèrent une station météorologique et une piste pour hydravions. Quant aux Français, ils y menèrent de nombreuses missions, militaires puis scientifiques, sans jamais s'y établir durablement, en dépit des nombreux enjeux : droits de pêche, protection des ressources terrestres et maritimes, avant-poste du changement climatique…

Voir en ligne : /2026/11/CLASTRES/70162

Éditions du Trésor, Paris, 2026, 224 pages, 21 euros.

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Géopolitique de l'Afrique

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Dans cette troisième édition mise à jour, la politiste Sonia Le Gouriellec, de l'Université catholique de Lille, conserve son approche transversale mais enrichit ses « études de cas ». Elle note que, si de nombreuses régions connaissent des périodes de paix, l'Afrique compte plus de la moitié des conflits armés actifs dans le monde, soit entre 28 et 30 conflits « étatiques ou internationalisés » sur les 59 dénombrés par le Global Peace Index en 2025. Autre constat développé dans son chapitre « La quête de l'unité » : les États africains occupent 54 des 193 sièges à l'Assemblée générale des Nations unies, qui élit, tous les deux ans, trois d'entre eux pour siéger au Conseil de sécurité en tant que membres non permanents. Ce poids numérique permet au continent d'« exercer une influence et de faire entendre sa voix » dans les débats sur l'élection du secrétaire général et la réforme de l'institution. Un fait majeur de la dernière période reste cependant curieusement absent de cette réédition : les ambitions régionales des juntes militaires coalisées du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger).

Voir en ligne : /2026/11/PIOT/70167

PUF, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2026, 128 pages, 10 euros.

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Vers une disparition de la gauche en Europe centrale ?

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Rejetés dans les limbes électoraux ou tentés par les démons du nationalisme, les partis de gauche vont mal en Europe centrale et orientale. Issus des anciens appareils communistes, certains ont porté beau jusque dans les années 2000 (Bulgarie, Pologne). Mais l'effondrement, surprenant, touche désormais tous les pays concernés : Hongrie, République tchèque… En cause, le ralliement de ces partis aux politiques néolibérales, au nom de leur orientation proeuropéenne. Certaines formations ont, comme en Bulgarie ou en Slovaquie, cru trouver le salut (électoral) en se ralliant au conservatisme prorusse, antiféministe et anti-LGBT. Le Parti social-démocrate roumain a ainsi rejeté l'« idéologie progressiste » pour défendre les « valeurs traditionnelles ». Une évolution qui « produit des effets systémiques sur l'Union européenne », en renforçant les forces conservatrices, voire l'extrême droite. L'alternative viendra peut-être d'une nouvelle gauche, écologiste et proche des mouvements sociaux, comme Levica en Slovénie, Možemo ! en Croatie ou Razem en Pologne.

Voir en ligne : /2026/11/DERENS/70169

Le Bord de l'eau, Carignan-de-Bordeaux, 2026, 106 pages, 15 euros.

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L'ère de l'Indo-Pacifique, chimère ou réalité durable ?

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Quel est le positionnement de puissances et entités régionales à l'égard de la notion d'Indo-Pacifique ? Japon, Chine, États-Unis, Inde, Association des nations d'Asie du Sud-Est (Anase), Russie et Union européenne retiennent des définitions et des priorités stratégiques différentes pour cet espace. Mais tous ces acteurs, à l'exception de Pékin et de Moscou qui récusent le terme même, s'accordent sur la nécessité de « contenir », voire « contrebalancer » la puissance chinoise, et sur la centralité de l'Anase. Ce que la Chine perçoit clairement. Plutôt qu'entrer dans une logique de « nouvelle guerre froide », les pays de l'Anase préfèrent maintenir un équilibre entre Pékin et Washington, tandis que le Japon, l'Inde et l'Union européenne sont plus proches de la ligne américaine. La Russie soutient quant à elle le point de vue chinois, sans nécessairement adhérer à sa vision.

Voir en ligne : /2026/11/GUYONNET/70171

Presses de l'université du Québec, Québec, 2026, 306 pages, 34 euros.

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Au Yémen du sud, Saoudiens et Émiratis à couteaux tirés

Alors qu'ils étaient censés repousser de concert les rebelles houthistes du Yémen, Arabie saoudite et Émirats arabes unis se sont livrés pendant près de six ans à une bataille d'influence dans l'est du pays. À la fin de l'année 2025, ce conflit larvé a accouché d'une tentative de sécession soutenue par Abou Dhabi, provoquant la colère de Riyad. Profitant de ces divisions, les rebelles ont envahi, en septembre, la côte ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, avant d'être partiellement repoussés. « Le Monde diplomatique » s'était rendu dans l'est du Yémen pour documenter les ingérences émiraties, qui avaient grandement perturbé l'unité du camp loyaliste.

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Il faut plusieurs heures depuis Ghayl Ben Yamin pour atteindre le Wadi de Khnt Ali. Très accidentée et isolée du monde, cette petite gorge est peuplée de surums, un peuple bédouin vivant sous les rares arbres. Ces populations sont les gardiennes des décombres du château de la famille Ben Habrish. Elles ont égorgé deux chevreaux pour la venue des hommes du cheikh.
© Quentin Müller

Le cheikh Khalid Al-Aamri et son escorte sont arrivés au petit matin à l'hôtel Royal Plaza de Sayoun, dans l'Hadramaout, région orientale du Yémen. Un jeune garçon, kalachnikov dans le dos, attend à la réception, droit comme un piquet. Il nous accompagne jusqu'à un véhicule tout-terrain, dont les sièges sont recouverts de peaux de mouton laineuses. Le chef de tribu nous salue et fait signe à son groupe de démarrer. Lui et ses hommes ont pu exceptionnellement entrer dans la capitale nord de l'Hadramaout munis de leurs armes grâce à leur entente de circonstance avec la 1re division de l'armée nationale, responsable de la sécurité de tout le wadi (oued).

Passé Tarim et Al-Ghouraf, le cheikh signale une petite tente agrémentée d'un drapeau blanc. Deux jambiyas, le célèbre poignard recourbé, se croisent sous une poignée de main. « Bienvenue sur le territoire de l'Alliance tribale hadramie ! » L'ATH a été fondée en 2013 par Sa'd Ben Hamad Ben Habrich Al-Aliy (qui a été assassiné depuis), pour représenter au mieux les intérêts des tribus de l'Hadramaout face à un État central plus intéressé par les ressources pétrolières de la région que par son développement.

C'est son neveu Amr Ben Habrich qui a repris le flambeau. Durant l'année 2025, le taiseux et charismatique chef de la fameuse tribu Hamoum n'a cessé de faire pression sur l'État yéménite pour qu'il paie les fonctionnaires, construise des centrales électriques et règle les problèmes d'accès à l'eau potable. Vice-gouverneur de la région, M. Ben Habrich a également fustigé les velléités séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS), supplétif des Émirats arabes unis. Depuis 2019, ce groupe a envahi Aden, Abyan, Socotra, Shabwa, et menace de faire de même dans l'Hadramaout et à Mahra. L'entité a déjà pris le contrôle de la bande côtière, où ses forces sont soutenues par d'autres groupes militaires liés à Abou Dhabi, telles les Brigades de soutien à la sécurité (BSS) ou les Troupes d'élites hadramies. En intervenant au Yémen pour repousser les houthistes, les Émirats n'ont pas seulement voulu épauler leur allié saoudie ; il ont poursuivi leurs propres objectifs. Depuis 2015, ils ont, via les groupes qu'ils arment et financent, colonisé toute la côte donnant sur la mer d'Arabie et le détroit de Bab Al-Mandeb. Une stratégie impérialiste cohérente avec leurs actions en Érythrée, au Somaliland, en Somalie et au Soudan.

Influence saoudienne dans l'Hadramaout

Pour faire face à cette menace, M. Ben Habrich et l'ATH ont constitué une force militaire composée de plusieurs centaines d'hommes. En ce mois d'octobre, une réunion de chefs tribaux est organisée dans leur fief, au cœur du district de Ghyal Ben Yamin, dans le centre de l'Hadramaout. À mesure que les véhicules approchent des hauts plateaux de la tribu Hamoum, la végétation s'appauvrit, jusqu'à disparaître. Brûlée par le soleil, la terre semble plus hostile encore.

Le long de la route, dans un terrain vague, une vingtaine de camions-citernes d'hydrocarbures sont stationnés. Le cheikh Al-Aamri, bras droit du seigneur de guerre Ben Habrich, explique : « Nous avons stoppé ces camions de pétrole qui sortaient des champs pétroliers et allaient vers des destinations inconnues. Encore de l'argent du peuple hadrami qui était en passe d'être détourné ! Heureusement, nous sommes intervenus. »

L'affaire a fait grand bruit : l'ATH a privé Aden, capitale partagée par le gouvernement reconnu à l'étranger et le CTS, de livraisons de pétrole. Un coup de force qui a accru les tensions. À l'entrée de la ville d'Al-Alib, des hommes équipés d'armes lourdes quadrillent les routes sous un soleil de plomb. La présence militaire est encore plus visible à l'entrée du quartier général de l'ATH. De jeunes garçons tiennent à bout de bras des mitrailleuses, certains juchés sur des collines rougeâtres et caillouteuses.

Derrière le mur d'enceinte, en rangs d'oignon, une forêt de 4×4 surmontés de tourelles mitrailleuses. Devant l'entrée, les chefs de tribu invités ont laissé une marée de sandalettes pour rejoindre le majliss, s'asseyant en tailleur sur des coussins gris de style Louis XV. Châle crème sur la tête, chemise grise à poche, regard perçant, le cheikh Ben Habrich se tient au milieu de l'assemblée. « Tous ceux qui s'opposent à nous sont des ennemis de l'Hadramaout. Qui sont-ils ? Je dirais que, du Nord au Sud, nous sommes en conflit avec tout le monde. Le sud de l'Hadramaout est aux mains des relais des Émirats arabes unis. Au nord, il y a Al-Islah [le parti des Frères musulmans], Moutamar [le parti présidentiel] et les houthistes. » Les propos du chef de l'ATH sont traduits par Mohammed F., étudiant en ingénierie à… Nancy. Le jeune homme a bénéficié d'une bourse attribuée par un consortium de fortunes saoudiennes d'origine hadramie.

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Amr Ben Habrish, chef de l'ATH. Récemment, l'homme est apparu sur une photo aux côtés de Khaled Ben Salman, petit frère du prince héritier Mohammed Ben Salman et ministre de la défense. Il fut l'une des premières et principales figures à s'ériger contre le CTS et le projet émirati de sécession du sud Yémen.
© Quentin Müller

Le royaume entretient en effet des relations très étroites avec le plus grand gouvernorat yéménite. Au nord, l'Hadramaout présente une longue frontière avec l'Arabie saoudite, et plusieurs tribus vivent des deux côtés. Après la découverte de ses réserves pétrolières, dès le début du XXe siècle, des milliers de familles hadramies avaient par ailleurs migré vers le royaume pour y trouver du travail. Certaines y ont fait fortune, comme les Ben Laden ou les Bugshan. Ce sont elles qui exercent un intense lobbying auprès de Riyad et du prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS ») pour que le royaume n'abandonne pas l'Hadramaout au CTS, et donc à l'influence émiratie.

Ainsi, M. Ben Habrich a reçu un appui saoudien formel à compter de 2020. Une photo le montrant au bras de M. Khaled Ben Salman, le ministre saoudien de la défense, chargé du dossier yéménite, a fait couler beaucoup d'encre. « C'est un soutien moral, pas vraiment un soutien financier, tempère-t-il. Les armes que vous voyez ici, ce sont celles de nos tribus. »

Avant de tenter d'envahir tout l'Hadramaout début décembre, le CTS avait testé les défenses de M. Ben Habrich et de sa confédération tribale. Le 3 septembre, des forces alliées aux séparatistes s'étaient dirigées vers Al-Akdah, dans l'est du district de Ghayl Ben Yamin, « sûrement pour éprouver nos forces militaires, explique à l'assemblée un chef militaire de l'ATH. Les tribus locales sont intervenues pour faire barrage à cette avancée, constitutive d'une grave provocation à notre encontre ».

« Nos relations avec les Émirats sont bonnes, sauf quand ils soutiennent le CTS, martèle le chef de l'ATH. Nous rejetons toute ingérence extérieure. Leur projet d'intégrer l'Hadramaout à un Yémen du Sud indépendant n'est pas la volonté du peuple. C'est une tyrannie, tout comme la colonisation anglaise au XVIIIe siècle jusqu'en 1967, ou l'avènement du régime socialiste qui a forcé l'unification des territoires du Sud, ou encore la fusion entre Yémen du Nord et Yémen du Sud en 1990. »

Bombardements anglais et lune rouge

Le cheikh Ben Habrich est issu d'une lignée irrédentiste, cherchant depuis le début du XXe siècle à se libérer d'une tutelle vue comme étrangère ou à obtenir l'indépendance de l'Hadramaout. En 1919, la tribu Hamoum, dirigée par son arrière-grand-père, Salem Ben Habrich, était assujettie au sultanat de Qu'aiti, lui-même sous influence britannique.

« C'est la même histoire qui se reproduit, ou presque, relève M. Ben Habrich. À la place des Anglais qui finançaient le sultanat de Qu'aiti, ce sont les Émirats qui soutiennent le CTS. » Après avoir chuchoté quelques mots à l'oreille d'un de ses hommes de confiance, il nous propose de « visiter le château de [son] grand-père Ali, bombardé par les Anglais dans les années 1920 ».

Pour atteindre le château des Ben Habrich, il faut près de sept heures de route. Nos 4×4 s'enfoncent dans le très étroit wadi de Khnt Ali, où de grosses pierres blanches sont balayées par les torrents lors des moussons. Hormis les grottes creusées dans les parois des deux canyons par des siècles de pluie, seuls quelques arbres trapus, aux feuillages touffus, apportent un peu d'ombre. C'est en dessous que les Surums, des Bédouins surnommés « Ceux qui vivent sous les arbres », s'abritent.

Rencontrés après plusieurs heures de route au milieu de cet environnement hostile, ces hommes et ces femmes n'ont que de petites cages cadenassées pour sécuriser leurs effets personnels. Ne possédant pas de tentes, ils progressent avec leurs troupeaux de chèvres et de dromadaires en fonction des pluies. « Nous vivions ainsi il y a deux générations », fait savoir un membre de l'ATH.

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© Quentin Müller
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Dans le Wadi de Khnt Ali, les hommes de Amr Ben Habrish tiennent à nous montrer les ruines du château de son arrière-grand-père bombardé par les Britanniques au début du XXe siècle. Certains ont en main des éclats de bombes larguées par les Anglais.
© Quentin Müller

À la lisière d'une oasis, le convoi des hommes de M. Ben Habrich fait une halte. Des Surums ont égorgé deux chèvres en guise de karam (hospitalité). Pendant qu'ils dépècent les bêtes, certains apportent de vieux obus rouillés encore intacts, tandis que d'autres exhibent des éclats de bombes anglaises. « Le château d'Ali, grand-père d'Amr [Ben Habrich], se trouve plus haut. Il a été bombardé par les Anglais parce que nous n'acceptions pas la domination de leurs supplétifs, les Qu'aiti. Aujourd'hui, son petit-fils se bat contre le CTS, supplétif des Émiratis, qui ont remplacé les Anglais dans le sud du Yémen », lance un vieux Bédouin, reprenant en d'autres termes les propos de M. Ben Habrich.

Une fois la viande consommée avec un peu de riz mariné au concentré de tomates, l'escorte entreprend de remonter le canyon. À mesure que nous progressons, les pièces métalliques rouillées provenant de bombes anglaises s'amoncellent et tapissent le sol. Nous atteignons le point culminant, qui offre une vue imprenable sur la vallée. Quelques trous d'obus sont encore visibles. Des débris de terre cuite et de vieilles poutres sont entassés, ici et là. Les vestiges de la citadelle des Ben Habrich semblent dérisoires, mais ils sont la preuve matérielle d'un traumatisme historique qui tourmente encore les mémoires locales.

Une pluie fine précipite la fin de la visite. Les soldats, munis de leurs kalachnikovs, pressent le pas. Seul M. Mozahem Bajaber, vêtu d'une chemisette jaune, ne porte pas d'arme. Ce journaliste de 25 ans a rejoint l'équipe de communication de M. Ben Habrich après avoir constaté la mainmise des Émirats et du CTS sur le sud du gouvernorat. Dans le district de Ghayl Ben Yamin, il est protégé et peut écrire librement sur la dérive autoritaire des séparatistes et d'Abou Dhabi au Yémen. En août dernier, alors que sa femme accouchait à Moukalla, capitale côtière tenue par le CTS, il a pris le risque de lui rendre visite à l'hôpital et a été arrêté à la demande du gouverneur Mabkhout Ben Mahdi, acquis à la cause des séparatistes. Les Brigades de soutien à la sécurité, pilotées par Abou Dhabi, se sont chargées de son arrestation. « Mon enlèvement et ma détention n'étaient pas le fruit d'une procédure judiciaire régulière, mais d'un plan coordonné pour me réduire au silence et détruire ma carrière journalistique », accuse M. Bajaber, assis à l'arrière du véhicule. Dans les zones contrôlées par le CTS, les arrestations de journalistes et d'opposants sont devenues banales, tout comme l'usage de la torture.

Des torrents thé au lait se déversent dans les canyons, formant des cascades éphémères. Le wadi devient vite impraticable. Fastidieux est le retour au village de M. Ben Habrich, qui se fait en pleine nuit. Ses hommes et lui prennent place à l'extérieur, assis en tailleur, s'accoudant sur des coussins durs comme de la pierre. Sous une lune rouge sang, certains mâchent du qat, une plante euphorisante consommée dans tout le pays. « La guerre est proche, mais nous ne savons pas quelle forme elle prendra. Le CTS n'osera jamais nous attaquer avec ses propres forces », prédit le chef de l'ATH.

Un Joulani yéménite

Le cheikh de la tribu Hamoum n'est pas le seul à s'opposer farouchement à la domination du CTS et des Émirats dans le Yémen du Sud. En mars 2025, Riyad Al-Nahdi, ancien cadre d'Al-Qaida dans la péninsule arabique, a créé son propre mouvement : Tayyar al-Taghyeer wal-Tahreer, le « Courant pour le changement et la libération ». Un parti sans milice — chose rare au Yémen —, centré sur le développement du service public, dépourvu d'idéologie extrémiste et militant pour un Yémen unifié fédéraliste. L'homme de 40 ans rêve d'une destinée à la Ahmed Al-Charaa, dont il dit connaître les conseillers, rencontrés en Irak lors de sa participation au « djihad contre les Américains en 2004 ».

M. Al-Nahdi est populaire dans les districts d'Al-Qatn et d'Al-Abr, situés dans l'extrême-nord de l'Hadramaout, non loin de l'Arabie saoudite. Les canyons y sont plus encaissés, et l'eau, moins abondante. Les belles aspérités rouges du wadi Hadramaout s'effacent à l'ouest, avalées par de gigantesques dunes et d'immenses plaines, ouvertes à tous les trafics et aux offensives de gangs multiples. Au bord de la route, de petits commerces miteux se mêlent à des garages où la graisse de vidange noircit le sol, jonché de pneus crevés et poussiéreux. Des enfants mendient aux vitres des automobilistes venus se restaurer. Personne ne sort sans arme. De jour comme de nuit, le qat se vend dans des fourgonnettes. Dans cette zone de non-droit, les rebelles houthistes disposent également de cellules dormantes, plusieurs fois ranimées pour éliminer des dignitaires militaires rejoignant Marib, dernière forteresse du gouvernement légitime.

Dans ce marasme, les coupures de courant sont quotidiennes. Éducation publique, justice, hôpitaux, routes, police, rien ne fonctionne. À Khashah, les écoles sont fermées depuis plus d'un an. Salem F., un autre ancien d'Al-Qaida, désormais actif au sein de Tayyar via son ONG Bina, doit garder son fils à la maison depuis deux années scolaires. En cause, le non-paiement des salaires des fonctionnaires, notamment des professeurs. « À un moment, dans le village, nous nous sommes cotisés pour payer nous-mêmes leurs salaires, mais on ne peut pas le faire indéfiniment, déplore-t-il. J'ai acheté à mon fils son premier cartable et des fournitures scolaires. Il était content, il pensait enfin faire sa rentrée. Il a déchanté. » Cela n'est pas sans conséquences. Selon plusieurs professeurs, 60 à 70 % des élèves arrivant au lycée ne savent ni lire ni écrire.

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« Abou Amr » Riyad al-Nahdi, autre homme fort du Hadramaout ayant affronté le CTS et les Émirats arabes unis après leur tentative de sécession en décembre 2025.
© Quentin Müller

M. Al-Nahdi fait son possible pour contrer cette fatalité. Dans le district d'Hawrah, il a organisé une manifestation de soutien aux professeurs. Une petite foule s'est rassemblée devant une estrade montée à la hâte, surmontée d'une grande banderole pastichant en arabe le mot d'ordre trumpien : « Teacher First ! » (Les profs d'abord !). Une flopée d'enfants déscolarisés brandissent des tracts appelant l'État à rouvrir les écoles et à payer de nouveau les enseignants. Chemise rentrée dans le pantalon, blazer marron, le leader de Tayyar monte sur scène. Sa voix résonne dans la vallée : « Chers frères, toutes les forteresses de notre Yémen se sont effondrées. Il n'en reste qu'une, à laquelle nous tenons : la forteresse du savoir. Ne la laissons pas s'effondrer ! » Il est chaudement applaudi par son public, dont les cheikhs de la grande tribu Al-Nahdi, qui soutient son parti. « Cette manifestation est un droit légitime. Enseignants, ne sous-estimez pas votre rôle ni votre capacité à arracher vos droits. C'est pourquoi j'appelle tous les districts, sur la côte comme dans les terres intérieures, à se rassembler pour manifester. »

Depuis la création de Tayyar, « Abou Amr » comme on l'appelait autrefois quand il combattait en Irak, a reçu des menaces du CTS, qui le perçoit comme un rival et un opposant à sa volonté hégémonique dans le Sud. « Le CTS n'est qu'un instrument au service des Émirats, analyse calmement M. Al-Nahdi. Ils n'ont aucun projet politique, hormis prendre le pouvoir. Les séparatistes sont des outils que la puissance régionale émiratie peut activer en pressant un bouton. Il existe toutefois des courants nationaux qui portent de réels projets, tournés vers la population. Tayyar en fait partie. » Ce parti a déjà offert des panneaux solaires à un centre médical régional, proposé de prendre en charge les salaires de plusieurs médecins pour maintenir leur activité et offert des formations à des dizaines de jeunes chômeurs.

Le lendemain, le groupe est attendu à une médiation tribale pour éviter la condamnation à mort d'un homme accusé de meurtre. Des centaines de Yéménites sont venus des quatre coins du pays pour demander grâce à la famille de la victime. Une tradition tribale à laquelle participe M. Al-Nahdi. Jugée trop lente et corrompue, la justice gouvernementale est inopérante en la matière.

Les débats, qui se tiennent sous une grande tente, sont animés. « La mère de la victime est venue nous menacer, disant que si on ne l'exécutait pas, cet homme récidiverait. » Le cheikh Saad Al-Jabri, représentant la tribu du défunt, annonce et dit à plusieurs reprises qu'il n'a pas réussi à persuader la famille d'accorder la grâce au condamné. « Il y a des gens qui sont venus de très loin. Vous devriez nous concéder quelque chose, ô cheikh ! », lance un participant. « Vous savez bien que je n'ai pas le contrôle sur ça. Ils n'accorderont pas la grâce. Peut-être le report de l'exécution d'un jour, tout au plus ! » Le leader de Tayyar suit la conversation avec attention. Dans cette zone, comme partout au Yémen, « le code tribal prend le relais quand l'État est défaillant », explique-t-il.

Échec du CTS

Les conflits entre CTS et gouvernement légitime ne risquent pas d'arranger la situation humanitaire dramatique dans laquelle le pays est plongé. Deux mois après notre départ du Yémen, les séparatistes envahissent militairement les zones tenues par l'ATH de M. Ben Habrich, ainsi que les territoires de Tayyar.

Cette offensive-éclair pousse la première à se retrancher dans les concessions pétrolières des blocs 14 et 53, et le second à prendre le maquis avec ses hommes, menacés d'arrestation. La 1re division de l'armée nationale, également présente dans le nord de l'Hadramaout, est défaite par les séparatistes après quelques heures de combat. Des soldats et des opposants sont arrêtés. Dans un premier temps, l'Arabie saoudite tarde à réagir. Les trois premières semaines du mois de décembre 2025, elle se contente de communiqués exigeant le retrait du CTS de l'Hadramaout et de Mahra, la région frontalière avec Oman, elle aussi envahie. Les séparatistes refusent d'obéir et défient le gouvernement yéménite, en passe de vaciller. Des partisans des séparatistes déferlent dans les rues pour réclamer que le leader du groupe, M. Aïdarous Al-Zoubaïdi, annonce unilatéralement l'indépendance de ce qu'ils appellent l'« Arabie du Sud ».

Face à cette menace de sécession, Riyad bombarde une livraison émiratie d'armes et de véhicules militaires dans le port de Moukalla, le 30 décembre. Puis, dans la foulée, publie un communiqué au ton inhabituellement grave. Le ministère des affaires étrangères accuse les Émirats d'avoir « poussé » les séparatistes à mener des opérations militaires à la frontière sud du royaume. Des mesures « prises par un État frère » jugées « extrêmement dangereuses » et constituant « une menace pour la sécurité » de l'Arabie saoudite et de la région. Le royaume ajoute qu'il « n'hésitera pas à prendre toutes les mesures pour (…) neutraliser » ce danger.

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L'Alliance Tribale Hadramie (ATH) contrôle le district de Ghayl Ben Yamin. Ses forces armées soutenues par l'Arabie saoudite se sont battues contre les proxies des Émirats et espèrent toujours glaner l'indépendance de la région pétrolière.
© Quentin Müller© Quentin Müller

Pour la première fois dans l'histoire récente de la péninsule, les relations entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis sont dégradées. Mais le CTS refuse toujours de se retirer. Ses hommes arrêtent des membres de l'ATH dans le district de Ghayl Ben Yamin. En réponse, celle-ci leur tend plusieurs embuscades. Les Saoudiens apportent leur soutien aux hommes M. Ben Habrich et bombardent les forces du CTS, faisant une soixantaine de victimes.

Le président yéménite, M. Rachad Al-Amini, soutenu par Riyad, annonce qu'il met fin au pacte de défense unissant son pays aux Émirats arabes unis et exige le départ de leurs troupes régulières sous vingt-quatre heures. Une annonce forte mais symbolique, les Émirats ne disposant plus que d'une centaine de conseillers militaires ou de troupes d'élites dans le pays, répartis dans des endroits-clés (Socotra, îles en mer Rouge, Balhaf, où se trouvent les installations de Total, et Aden). Abou Dhabi s'exécute.

Au sol, les Boucliers de la nation, groupe armé formé par l'Arabie saoudite, loyal au gouvernement légitime, reprennent rapidement les zones envahies par le CTS. M. Al-Nahdi et ses partisans participent au combat contre les séparatistes, appuyant les supplétifs saoudiens. La débandade dans les rangs des alliés des Émiratis est telle que les régions qu'ils dominaient militairement depuis 2019 tombent une à une. Après l'Hadramaout et Mahra, c'est au tour de Shabwa et d'Abyan de repasser sous le contrôle gouvernemental. Début janvier, les « Boucliers » arrivent à Aden, où les troupes du CTS ont déserté les bases militaires et les points de contrôle. Partout, les drapeaux séparatistes sont remplacés par celui du Yémen unifié.

L'Arabie saoudite convoque le chef séparatiste Al-Zoubaïdi pour qu'il s'explique. Une délégation séparatiste s'envole pour Aden le 6 janvier. Au tout dernier moment, M. Al-Zoubaïdi refuse d'embarquer et prend la fuite, vraisemblablement en bateau, pour le Somaliland (région alliée des Émirats), puis vers Abou Dhabi en avion. Le journal saoudien Arab News publie en « une » son visage avec la mention « Wanted ». Sous pression, la délégation du CTS arrivée à Riyad annonce qu'elle dissout du mouvement.

L'Arabie saoudite envisage d'organiser une conférence pour régler la question du Sud, mais sa concrétisation tarde à venir. Malgré la débâcle du CTS, le désir d'une sécession est encore populaire, sans faire l'unanimité. Depuis le début de 2026, les manifestations de ses partisans se sont multipliées dans le Sud, causant plusieurs morts. La dissolution du CTS imposée par Riyad ne dissipera pas la problématique sudiste.

Voir en ligne : /2026/11/MULLER/70130
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Dans l'Italie des années 1970, naissance de l'« extrémisme du centre »

La montée en puissance du Parti communiste italien, l'industrialisation des années 1960 et l'assassinat d'Aldo Moro en 1978 ont ébranlé l'hégémonie de la Démocratie chrétienne. Mais cette dernière a su préserver sa domination jusque dans les années 1990 en théorisant son indépassable « centralité » face aux « extrêmes ». Une matrice toujours mobilisée aujourd'hui, y compris dans le paysage politique français.

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Vassily Kandinsky. — « Ein Zentrum » (un centre), vers 1922

Le 1er février 1975, dans le Corriere della Sera, Pier Paolo Pasolini publie un article intitulé « Le vide du pouvoir en Italie », également connu comme l'« Article des lucioles » (1). Il y évoque un phénomène écologique dramatique survenu au début des années 1960 dans les campagnes italiennes : la disparition des lucioles, provoquée par la pollution de l'air et de l'eau.

L'écrivain mobilise cette métaphore pour décrire la mutation de la société transalpine de l'époque, qui passe d'« un ancien univers agricole et paléo-capitaliste » à « un nouveau type de civilisation », issu de l'« homogénéisation violente de l'industrialisation ». Une transformation à l'origine, selon lui, de l'avènement du « pouvoir de la consommation » et de la marchandisation du monde.

Dans cette transition historique, Pasolini analyse — autre intérêt de sa métaphore — la manière dont les dirigeants de la Démocratie chrétienne (DC) ont tenté de changer de peau, abandonnant les anciennes valeurs de la société italienne pour se rallier aux nouvelles, dans le seul but de « conserver le pouvoir à tout prix ».

Le jugement de l'auteur est alors sans appel. Dans cette Italie qui émerge, « le pouvoir réel poursuit son cours sans eux », estime-t-il. Ce pouvoir, c'est celui de la marchandise, servi par « des polices technocratiques » transnationales. Et, face à lui, les responsables démocrates-chrétiens, qui dirigent le pays depuis la chute du fascisme, « n'ont plus entre les mains que [des] appareils inutiles qui, chez eux, ne rendent tangible rien d'autre que leur sinistre costume croisé ». Au moment où Pasolini écrit ces lignes, ils seraient ainsi devenus, depuis une dizaine d'années, les « hommes de paille » de ce nouveau « pouvoir réel ».

La journaliste Simona Zecchi attribue son assassinat en novembre 1975 à cette virulente mise en accusation de la démocrate-chrétienne (2).

« Sicilianisation » du monde

Dans l'incipit de L'Affaire Moro, publié en 1978, quelques mois après l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro, président du parti démocrate-chrétien, l'écrivain sicilien Leonardo Sciascia (1921-1989) (3) rappelle, en hommage à son ami Pasolini, que ce dernier « voulait faire le procès du Palais, presque au nom des lucioles (4) ».

Sciascia partage avec Pasolini le mérite d'avoir saisi quelque chose de cette mutation du pouvoir italien. Tout au long des années 1960 et 1970, dans son œuvre de romancier comme d'essayiste, il décrit l'hybridation réciproque du fait mafieux et du fait politique. Il présente ainsi son roman noir Le Contexte, initialement publié en 1971, comme « un apologue sur le pouvoir dans le monde, sur le pouvoir qui, de plus en plus, prend la forme obscure d'une chaîne de connivences, approximativement la forme de la mafia (5) ».

Pour qualifier ce phénomène, Sciascia forge l'expression de « sicilianisation » du monde. Le Contexte décrit ainsi le lien étroit entre la « stratégie de la tension » et l'émergence d'un pouvoir de type mafieux, dont certaines caractéristiques se retrouveront, deux décennies plus tard, sous Silvio Berlusconi. Fondé sur des réseaux de relations personnelles et d'influence, et se constituant comme l'espace des intérêts marchands, ce pouvoir entend devenir le centre à partir duquel sont neutralisées toutes les forces qui le contredisent.

Cette « sicilianisation » du monde n'est nulle part mieux illustrée aujourd'hui que par la pratique du pouvoir de M. Donald Trump : privatisation de la chose publique, hubris obscène et sentiment d'impunité, clanisme agressif, intimidation mafieuse, primat du deal sur toute autre forme de médiation et transformation de quiconque lui résiste, même peu, en ennemi à abattre.

Dans L'Affaire Moro, Sciascia poursuit son entreprise de dévoilement de la nature politique de la DC. L'enlèvement d'Aldo Moro, le 16 mars 1978, et son assassinat, le 9 mai suivant, par les Brigades rouges constituent l'événement politique majeur de la fin des années 1970 en Italie (6). Cette tragédie conduit alors Guy Debord à qualifier la Péninsule de « laboratoire le plus moderne de la contre-révolution internationale (7) ».

À la suite de l'assassinat du dirigeant politique, le Parti communiste italien (PCI), alors le plus puissant d'Europe occidentale et le plus indépendant à l'égard de l'Union soviétique, s'aligne sur l'orientation atlantiste de la DC. Dans le même temps, la contestation sociale et révolutionnaire, née au cœur de l'industrie italienne, se radicalise, une évolution qui se traduit notamment par le recours à la lutte armée.

À travers les lettres que Moro adresse, durant sa captivité, à sa famille et aux dirigeants de son parti, Sciascia saisit la manière dont le responsable démocrate-chrétien interprète lui-même sa situation. Face au refus catégorique des hiérarques de la DC d'engager toute négociation avec les Brigades rouges, Moro prend progressivement la mesure de sa propre condamnation à mort.

Cette dernière modifie les rapports de forces au sein de la DC, du PCI et des Brigades rouges. Sciascia montre que Moro avait compris cette évolution, accédant à une conscience lucide et tragique du moment historique dont il était, à son corps défendant, l'acteur-clé. Dans l'une de ses dernières missives, il fustige, dans un style tout pasolinien, les « hommes du pouvoir ».

Au nom de la raison d'État

La singularité de l'affaire Moro réside, pour Sciascia, dans le fait que son issue était réglée d'avance. Cette conviction tient d'abord à la manière dont elle s'est déroulée. Les motifs de perplexité furent en effet nombreux : l'insuffisance manifeste de la protection policière dont bénéficiait Moro ; l'incapacité des forces de police à découvrir, pendant deux mois, une cache au cœur de Rome ; un pape plaçant soudainement la raison d'État au-dessus de la charité ; un PCI communiant avec la DC dans « ce mélodrame d'amour pour l'État » ; mais aussi des brigadistes qui ne tremblent pas en mitraillant un homme dont ils ont pourtant perçu le désarroi et le chagrin, et qui semblent ignorer les conséquences de leur geste sur la légitimité d'un mouvement révolutionnaire dont ils se veulent les héritiers les plus fidèles.

Par le fond même de l'opération, ensuite : elle constitue ce que Sciascia appelle une « opération de pur pouvoir », qui transforme radicalement l'alternative entre « État capitaliste ou révolution démocratique » en une autre, appelée à faire date : « État autoritaire ou terrorisme ».

Cette « opération de pur pouvoir » se déploie, écrit-il, dans cette « aire circonscrite entre les partis où, à l'abri des vents idéologiques, vit désormais le pouvoir ». Pour lui, c'est précisément au moment où ce pouvoir est le plus sérieusement critiqué qu'il se soustrait à la contestation en refondant son assise au nom de la raison d'État.

Un nouveau pouvoir

Dans son journal Noir sur noir (1979), Sciascia qualifie d'« extrémisme du centre » ce « nouveau pouvoir » sous lequel « tous les événements survenus en Italie au cours des dernières années (…) ont servi en réalité à maintenir les choses intactes telles qu'elles sont (8), ne leur ôtant en contrepartie que du prestige ».

Cette notion d'«  extrémisme du centre » n'est un oxymore qu'en apparence. Elle montre que la force politique qui se veut centrale n'est ni résiduelle ni modérée, mais dominante et hégémonique, et qu'elle entend perdurer sans avoir à faire de compromis. Elle ne compose avec ses marges que lorsqu'elle peut les annexer, les métaboliser ou les hybrider à son avantage, en s'appropriant son autre pour le digérer et le transformer en même.

Si elle ne peut y parvenir, elle rejette cette altérité dans l'« extrême ». L'« extrémisme » se définit ainsi par le monopole que le centre s'arroge pour définir les « extrêmes », face auxquels il se pose en force « raisonnable ». Est « extrême » tout acteur politique qui ne consent pas à sa neutralisation. Mais, lorsqu'il faut choisir, le « nouveau pouvoir » se tourne sans hésiter vers la droite, toujours plus à droite, dès lors que c'est dans cette direction que son assise idéologique profonde est le moins menacée. Il prend même les devants en métabolisant les mots d'ordre qui accompagnent son virage autoritaire à mesure que son socle électoral s'effrite.

La notion d'« extrémisme » permet ainsi de construire une continuité entre la forme politique dite « centrale » et la radicalisation de sa droite, qui se manifeste notamment, dans le cas français, par l'hybridation progressive de différentes composantes de cette famille. Dans Récidive. 1938 (PUF, 2021), Michaël Fœssel a montré comment un tel processus était déjà à l'œuvre en 1938, deux ans avant l'instauration de la « révolution nationale », en juillet 1940. Certains aspects de l'événement à venir étaient déjà bel et bien présents dans la réalité politique de l'époque.

À titre d'exemple contemporain, l'inversion de la charge de la preuve en matière de légitime défense des forces de l'ordre — une revendication ancienne de l'extrême droite — a trouvé son expression dans ce que ses opposants surnomment désormais la loi « permis de tuer », adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale début juillet. Il s'agirait là d'un changement majeur dans un pays dont la tradition républicaine a fait de la sûreté une liberté fondamentale. Cette présomption de légitime défense prend un relief particulier dans le contexte actuel de brutalisation assumée du maintien de l'ordre et de remise en cause du droit constitutionnel à manifester.

Lorsque l'historien Pierre Serna forge le concept d'« extrême centre » pour qualifier la nature du pouvoir en France depuis 2017, il fait écho à la notion élaborée par Sciascia dans les années 1970. Revenir au « contexte » italien de cette décennie permet de prendre la mesure d'un phénomène politique dans lequel on ne peut se contenter de voir un « girouettisme » (9).

Non réductible à un cynisme opportuniste, la logique de l'« extrême centre », consiste à redistribuer les positions politiques en fonction d'un objectif stratégique : préserver sa centralité hégémonique, quitte à faire de la place à des demandes d'extrême droite dès lors qu'il estime pouvoir les incarner. La transformation autoritaire d'un appareil d'État au service de la marchandisation du monde — autre mot du capital — est alors pleinement assumée.

Penser ensemble la « disparition des lucioles », la « sicilianisation » du monde et l'« extrémisme du centre » permet de comprendre les mécanismes d'une emprise qui dévitalise la politique, mais également de concevoir ce qui s'y oppose radicalement : une association démocratique fondée sur l'égalité des conditions et la contestation radicale de l'ordre marchand.

Voir en ligne : /2026/11/ROUX/70131

(1) Pier Paolo Pasolini, « “Il vuoto del potere” ovvero “l'articolo delle lucciole” », Corriere della Sera, Milan, 1er février 1975.

(2) Simona Zecchi, Pasolini. Massacro di un poeta, Ponte alle Grazie, Milan, 2015.

(3) Lire Antony Burlaud, « Au pays sans vérité », Le Monde diplomatique, mai 2021.

(4) L'Affaire Moro, Grasset, Paris, 1978.

(5) Le Contexte, Gallimard, Paris, 1979.

(6) Lire Leonardo Sciascia, « L'antique tragédie du pouvoir », Le Monde diplomatique, novembre 1978.

(7) Préface à la quatrième édition italienne de La Société du spectacle, Éditions Buchet/Chastel, Paris, 1967.

(8) Souligné dans le texte par Sciascia.

(9) Voir Pierre Serna, L'Extrême entre ou le poison français. 1789-2019, Éditions Champ Vallon, Ceyzérieu, 2019.

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