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Politiques du polar

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Cette étude va à l'encontre des idées communément admises sur le polar contemporain, — ici, le roman noir et le policier français de ces vingt dernières années. L'aura de Jean-Patrick Manchette a longtemps jeté un voile politiquement progressiste sur une production qui en fait a pris ses distances avec cette filiation. Aurélien Masson, ancien directeur de la « Série noire », parle d'ailleurs d'une « génération de dégagés ». Le polar actuel n'assène plus des vérités politiques, il serait plutôt agnostique dans le domaine. Outre l'analyse de romans, il s'agit ici, et c'est une approche originale, d'évaluer l'interaction avec les politiques culturelles publiques et les manifestations accompagnant la promotion du genre. Sa dimension sociétale semble se retrouver dans les canaux de diffusion que sont les critiques, les festivals et les tables rondes en librairies et bibliothèques, tous concourant à faire de « l'objet polar » un instrument d'éducation à la démocratie. Le personnage du « flic » est également commenté de façon éclairante : policier, mais non représentatif de l'institution, et souvent dans un « rapport clandestin à l'enquête judiciaire ».

Voir en ligne : /2026/11/DAGUERRE/70195

Éditions Amsterdam, Paris, 2025, 176 pages, 18 euros.

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Femmes avec couteau

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Coro peint et multiplie les portraits de sa sœur, qui s'est noyée. Sa douleur ne s'éloigne pas. Pour s'apaiser, elle roule en voiture la nuit. Un soir, elle tombe en panne d'essence et part chercher de l'aide. Elle est proche d'un grand domaine nommé Béthanie — le nom du village où habitaient les plus proches amis de Jésus selon l'Évangile. Ses habitantes lui proposent de l'accueillir pour la nuit — une simple escale avant de régler le problème le lendemain. Pourtant Coro ne repartira pas. D'heure en heure, dans cette maison perdue au milieu d'une végétation à l'opulence suffocante, bruissante de vies animales, elle devient le jouet d'une assemblée de femmes : Tresa, Catina, les jumelles Rebeca et Magdalena, Gloria, Missa Tita — une infirme en fauteuil roulant à qui l'on doit baiser la main. Il y a aussi Adel, une jeune fille sauvage, elle-même séquestrée, dont les parents semblent s'être volatilisés. Coro finit par mettre des mots sur ce qu'elle vit : « Je dois partir. Je ne me sens pas bien. Elles sont en train de me droguer. » Elles, les femmes cloîtrées. Diaboliques, méthodiques.

De bêtes et d'oiseaux est le premier roman de Pilar Adón à être traduit en français (1). La Madrilène, née en 1971, poétesse et romancière (Les Éphémères, Les Filles de Sara), est également éditrice et traductrice de littérature anglaise. On lui doit notamment la traduction en espagnol (Algo del otro mundo) de Something Special, la longue (et unique) nouvelle de la fabuleuse Iris Murdoch. Adón est publiée ici dans la collection « Les hallucinés ». C'est pertinent, car l'atmosphère de son histoire est véritablement troublante.

Cette communauté qui cerne et admoneste Coro constitue « une légion d'expertes dans l'art de la lutte ». Et la lutte est sévère. La tactique des habitantes de la maison consiste à ne pas répondre à ses demandes, tout en la plongeant dans des rites quotidiens — les repas, les tâches ménagères, les leçons d'Adel, la promenade au lac. Les dialogues sont obsédants, tout se joue dans une mécanique du ressassement, du décalage, de la rétention, du mensonge. Cela rend folle Coro, qui, seule contre elles toutes, perd son équilibre (quand elle ne perd pas tout simplement connaissance) et ne sait plus quoi tenter pour s'extraire de cet encerclement qui la dévitalise lentement et sûrement. Un homme fait son apparition, qui se dit le propriétaire et demande aux femmes cloîtrées de quitter les lieux. Elles le congédient, il fait demi-tour — impossible de résister longtemps au venin de ces « expertes », qui de surcroît portent toutes un couteau à la ceinture.

Et il y a les odeurs, les robes, les chênes, les racines, la pierre et l'eau, les feuilles, les vipères, les moineaux, le silence et les bruits soudains. La matière organique donne le tempo, flux permanent qui confère au livre son étrangeté, à la croisée des poèmes d'Emily Dickinson, du roman gothique anglo-saxon et du thriller dystopique (comme La Servante écarlate). Des affinités qui ne rendent pas tout à fait compte de la singularité du texte, incisif, géométrique, à l'écoute des paradoxes : « Tout est temporaire et, pour autant, la somme des caractères transitoires fait que la vie se maintient dans la continuité. »

Voir en ligne : /2026/11/ROSSIGNOL/70189

Traduit de l'espagnol par Michelle Ortuno, Éditions du Typhon, Marseille, 2026, 236 pages, 23 euros.

(1) Certaines de ses nouvelles ont été traduites. Par exemple, El fumigador (le désinsectiseur), dans le numéro 2 de la revue Kanyar.

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Terre des fous et des rois

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Les icônes, comme les personnages de fiction, peuvent s'effacer de la mémoire, mais elles ne disparaissent jamais complètement. Le titre de ce roman étonnant est évidemment un clin d'œil à Graceland, le nom de la demeure d'Elvis Presley à Memphis (Tennessee), devenue un musée et même un lieu de pèlerinage pour les adorateurs du « King ». Les icônes sont éternelles ou presque… Quant à Will Somersby, lorsque s'ouvre l'histoire, il se contente d'avoir 456 ans, « à peu de chose près ». En tout cas, c'est ce qu'il dit. Quand il entre, les yeux bandés, dans le hall d'un hôpital psychiatrique à Grimsby (Ontario, Canada), c'est un squelette tremblant, mais il n'a pas faim — il prétend que la dernière fois qu'il a eu le ventre plein remonte au jour où il a mangé un steak avec Gandhi. Pas de doute pour le personnel : Somersby est vraiment à l'endroit qu'il lui faut. Mais, plutôt que de se laisser interroger par les psychiatres, il veut juste rester là, à errer dans les couloirs, sans trop causer. La directrice du lieu, adepte des restrictions budgétaires, ordonne de ne pas le garder plus de deux jours. Miranda Gosling, qui se charge de Somersby, sent immédiatement que, si son propos puise dans une psyché déchiquetée, il est venu jusqu'à Grimsby pour dire quelque chose qui compte… Elle se reconnaît dans l'architecture mentale compliquée mais solide de cet homme, dont l'esprit est bien mieux huilé que ses artères.

La narration alterne alors deux trames. La principale rembobine de quelques semaines. Somersby est en deuil amoureux depuis… quatre-vingt-trois ans. Il erre depuis des mois avec un autre gars en passant de wagon en wagon, façon hobo. Un jour qu'il s'est allongé sur une voie ferrée du Tennessee, attendant qu'un train lui roule dessus, une adolescente qui passait par là le sauve. Tuesday, 13 ans, a une dégaine grunge et la casquette rouge MAGA de son père, sans trop bien percevoir ce que signifie concrètement le slogan « Make America great again ». Celui qui reste grand, pour elle, c'est Elvis. Elle persuade Somersby d'aller avec elle à Graceland ; en route, le duo deviendra trio — trois individus qui ont chacun des comptes à régler et une solidité à trouver. Trois « soldats rockabilly » et « braves presleytariens ».

L'autre fil du récit, c'est le dévoilement progressif de la vie et de l'identité de Miranda, dont la vocation pour la psychiatrie doit beaucoup à des failles personnelles, celles-là mêmes qui l'éclaireront sur les fractures d'un vieux malingre aux yeux bandés…

Disgraceland est une épopée. Déployée dans le temps et sur le territoire des États-Unis, géographique, mais aussi mentale et politique, où le rayonnement du « King of rock'n'roll » montre assez ce qui distingue une icône d'un président qui voudrait tant le devenir. Jadis, on connut de beaux chocs, avec la magnifique Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole et le marquant Vol au-dessus d'un nid de coucou de Ken Kesey, qui donna lieu à un film célèbre. Ce roman (1) de Nick Tooke, né au Royaume-Uni et vivant au Canada depuis ses 12 ans, en est un autre.

Voir en ligne : /2026/11/ARTUS/70190

Traduit de l'anglais (Canada) par Jean-Marie Jot, Phébus, Paris, 2026, 288 pages, 23,50 euros.

(1) Du même auteur, lire aussi La Ballade de Samuel Hewitt, publié en version française par l'éditeur québécois Leméac en 2024.

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Martin Eden à Waikiki

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Jack London à Hawaï, c'est inattendu. Ce roman graphique noir et ocre, d'une beauté crépusculaire, met en lumière ce moment de son existence, entre son exaltation pour un surf autochtone bientôt « blanchi » et une écriture toujours aussi compulsive (deux nouvelles « hawaïennes » entrecoupent le récit) (1). Lorsqu'il y séjourne pour la première fois, en 1907, l'archipel est propriété des États-Unis depuis bientôt dix ans. Avec sa nouvelle compagne Charmian, écrivaine et éditrice, il va y passer une bonne part des deux dernières années qu'il lui reste à vivre, alors qu'il est rongé par la maladie et la dépression. Après avoir choisi de passer une semaine sur l'île de la terreur, Molokai, où l'on consigne les lépreux depuis 1866, il raconte les traitements et la dignité des patients. Dans les demeures coloniales où il est fêté, il ne renie pas le socialiste qu'il est. C'est à Hawaï qu'il prononce pour la première fois sa célèbre conférence « Révolution » : « Voici nos mains ! Ce sont des mains vigoureuses. Nous allons vous retirer vos gouvernements, vos palais, et votre confort doré. » Il célèbre la lutte des classes, le peuple en action (blanc forcément, pour un London suprémaciste), mais aussi l'individu. En l'occurrence George Freeth, « un dieu vivant », première légende du surf. Freeth est partiellement indigène. Le dieu marin de London est un métis.

Voir en ligne : /2026/11/MATIAS/70191

(1) Christophe Dabitch (récit) et Thierry Murat (dessins et couleurs), Le Haut de la vague. Charmian et Jack London à Hawaï, Futuropolis, Paris, 2026, 160 pages, 25 euros.

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Ma vie sans moi, suivi de Fragments

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« Ne pas être de mon temps, ne pas être de ma vie ! » Le poète Armand Robin (1912-1961), qui fut un temps « écouteur » au ministère de l'information, est mort un soir entre les mains de la police, d'une façon encore mystérieuse. Deux amis sauvent alors trois valises de papiers dans l'appartement qui doit être vidé. Ces textes, mêlés par d'ingénieuses constructions éditoriales aux poèmes d'un recueil intitulé Ma vie sans moi, ont servi à constituer la légende d'un poète maudit. C'est contre cette légende que s'élève Françoise Morvan, qui propose cette nouvelle édition d'une partie des œuvres de Robin. Le présent volume rétablit l'intégralité de Ma vie sans moi, dont ses traductions de Vladimir Maïakovski, Sergueï Essénine, Rainer Maria Rilke ou encore Julian Tuwin — car Robin, étonnant polyglotte, a beaucoup traduit : « Par le choix de mots / Reproduire une âme parallèle / Être avec elle jusqu'au bout de sa route. » La deuxième partie, consacrée aux fragments, donne à voir et à comprendre le travail d'un homme qui, après avoir cherché à s'affranchir et traverser toutes les frontières, notamment linguistiques, se sentit brisé, « objet sans sujet ».


Gallimard, Paris, 2026, 416 pages, 11,40 euros.

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Un chant magnétique

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« J'ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre. » En 1928, André Breton, chef de file du mouvement surréaliste, publie Nadja (1), un « récit autobiographique » mêlant souvenirs et réflexions avant l'entrée en scène de Nadja, « venant en sens inverse ». Du 4 au 13 octobre 1926, ils marchent, échangent. La liberté d'esprit de cette femme de 23 ans, qui affirmait : « On ne m'atteint pas », sa sensibilité, sa disponibilité face à l'irruption de l'insolite et du merveilleux incarnent pour Breton l'idéal d'un surréalisme affranchi des normes. « André ? André ?… Tu écriras un roman sur moi » : la liaison devient lésion, Nadja s'enfonce dans la folie. Le 21 mars 1927, elle est internée. Breton écrit entre août et décembre de la même année.

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« Que de mensonges André » ; « D'ailleurs vous ne ressentez plus et c'est dans les autres que vous continuez à récolter ». Réunis pour la première fois, ces 51 lettres et textes adressés par Nadja à Breton (2), du 22 octobre 1926 au 25 février 1927, font entendre, dans cette correspondance à sens unique, les lettres de Breton ayant disparu, ses mots à elle. « Comment encore ai-je pu lire ce compte rendu… entrevoir ce portrait dénaturé de moi-même sans me révolter ni même pleurer… »

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«  Nadja n'est pas un roman, c'est l'évocation authentique d'une destinée hors série », prévient la quatrième de couverture de l'édition revue, complétée et remaniée par Breton en 1963. Il y a près de vingt ans, Hester Albach, écrivaine néerlandaise, avait enquêté. Ses sources : archives, témoignages familiaux, correspondances accessibles (3). Nadja s'appelle Léona Delcourt. Née en 1902 près de Lille, elle a une fille, vit dans la précarité, se prostitue parfois, cherche à Paris son indépendance et rêve de théâtre. Elle entretient avec Breton une relation qui ne se limite pas aux neuf jours racontés dans Nadja, mais s'étend sur plusieurs mois. Le récit de Breton reconstruit, sélectionne, réorganise leur histoire. La réédition de 1963 supprime notamment l'épisode de la nuit passée à l'Hôtel Le Prince de Galles, à Saint-Germain-en‑Laye. Nadja n'en est que plus insaisissable.

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Ella Balaert veut, elle aussi, retrouver « la femme cachée dans le mythe » (4). Elle désigne Breton comme « celui qui s'est collé à ta bouche, telle une sangsue, pour en aspirer les images et les mots utiles à son texte, pour en avaler jusqu'à ton âme. Je ne sais pas ce que tu attendais, mais ce n'est pas là l'image que tu as de toi ; ce n'est pas l'image que tu croyais que Breton avait de toi ». Deux réalités se confrontent : celle de Breton, qui transforme Léona en figure poétique propre au surréalisme ; et celle de Léona, faite de besoins et de désirs, de peur et de souffrance. « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », écrit Breton. Mais, à mesure que la figure de Nadja se désincarne, le corps de Léona n'est plus que douleur. « Dans ton corps convulsif, tordu de souffrance, d'effroi et de faim, la beauté n'y sera plus jamais », répond Balaert.

En 1941, Léona meurt à l'asile de Bailleul, victime, comme tant d'autres patients, de la famine qui frappe les hôpitaux psychiatriques sous le régime de Vichy, tandis que Breton se réfugie aux États-Unis. Deux trajectoires désormais irréconciliables : l'exil et la poursuite d'une œuvre d'un côté ; l'enfermement psychiatrique puis la mort par cachexie de l'autre. Le mythe s'estompe. L'histoire de Nadja se réécrit. En filigrane, celle de Breton aussi. « J'ai confiance en l'avenir qui me fermera les yeux », écrivait-elle le 25 février 1927.


(1) André Breton, Nadja, Gallimard, Paris, 1928 ; édition revue en 1963, Folio.

(2) Olivier Wagner, Nadja. Lettres à André Breton, suivies d'autres textes et d'un choix de dessins, Gallimard, Paris, 2026, 176 pages, 22 euros.

(3) Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme, Actes Sud, Arles, 2009.

(4) Ella Balaert, Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja, Éditions des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 2026, 240 pages, 18 euros.

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