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La péninsule arabique à l'épreuve du feu

La déstabilisation du Proche-Orient provoquée par la guerre américano-israélienne contre l'Iran va-t-elle affecter une Arabie saoudite en quête de protecteur ? Alors que Téhéran ne fait aucune concession aux États-Unis et que les houthistes multiplient les attaques contre le royaume, le prince héritier Mohammed Ben Salman — qui cumule les échecs économiques — est placé devant des choix délicats.

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Betty Martin. – « Sandstorm over Riyadh » (Tempête de sable sur Riyad), 2024
© Betty Martin - @bettymartinworks

Huit mois après le déclenchement de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février dernier, le contexte géopolitique dans le Golfe demeure marqué par l'aggravation des tensions et la persistance des risques d'embrasement régional (1). Malgré l'importance des pertes humaines et économiques subies par leur pays, les dirigeants de la République islamique font preuve d'intransigeance dans les négociations directes ou indirectes avec l'administration américaine. Leur fermeté rappelle le jusqu'au-boutisme de l'imam Rouhollah Khomeiny, auquel il fallut plusieurs années avant de se résoudre à accepter la paix proposée par l'Irak et, partant, à mettre fin à un conflit qui fit près d'un million de morts entre 1980 et 1988 (2). Face aux États-Unis, l'Iran réclame la fin du blocus de ses ports, la levée immédiate des sanctions, la restitution des avoirs financiers confisqués par les États occidentaux et la fin de toutes les hostilités au Proche-Orient, notamment dans le sud du Liban et à Gaza. En retour, il propose la réouverture totale du détroit d'Ormuz en moins de six jours. Malgré l'insistance de Washington, qui en fait un sujet prioritaire, Téhéran refuse que le dossier de ses projets de développement de l'énergie nucléaire soit abordé de concert, estimant que seul un retour à la normale permettra des discussions sérieuses.

Tandis que la presse conservatrice n'hésite pas à crier victoire, le régime islamique entend donc démontrer qu'il ne fera pas de concessions et que c'est bien lui qui dicte le tempo. Après avoir observé une certaine retenue durant l'été, il a décidé d'intensifier les attaques contre des pétroliers, des vraquiers et des porte-conteneurs dans le détroit d'Ormuz. Le signal est clair : la stratégie de la marine américaine consistant à escorter les bateaux le long de la côte sud du passage maritime où transite un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) n'est plus une garantie de sécurité en raison de l'augmentation du nombre de mines et de drones sous-marins actionnés par les gardiens de la révolution.

Cette escalade — qui provoque l'augmentation des cours du pétrole — traduit la lecture iranienne de la situation politique aux États-Unis. Pour le pouvoir du Guide suprême Mojtaba Khamenei, les deux séquences à venir ne peuvent qu'être favorables à ses intérêts. La première, qui se poursuit à l'heure où nous mettons sous presse, est la campagne pour les élections américaines de mi-mandat. Avec une popularité au plus bas, notamment en raison des hausses des prix à la pompe, le président Donald Trump hésite à ordonner une attaque d'envergure contre l'Iran. Certes, cette opération est régulièrement évoquée par le locataire de la Maison Blanche, mais, fustigé par une partie de sa base, prendra-t-il le risque d'affoler le marché pétrolier et d'aller à l'encontre de ses électeurs qui ne soutiennent pas cette guerre ?

Du jamais-vu dans le royaume saoudien

La seconde séquence doit commencer au lendemain du scrutin américain. Comme nombre d'observateurs, les Iraniens misent sur une défaite républicaine à la Chambre des représentants et peut-être même au Sénat. Un revers qui, à en croire certaines de ses déclarations martiales, ne serait pas accepté par M. Trump, fidèle en cela à son attitude de dénégation après l'élection présidentielle perdue de novembre 2020. La crise politique qui pourrait s'ensuivre offrirait un répit bienvenu pour l'Iran en lui donnant le temps de réorganiser sa défense et d'exercer de nouvelles pressions sur les monarchies du Golfe. Ces dernières, Arabie saoudite en tête, espèrent à l'inverse une évolution différente : à Riyad comme à Abou Dhabi ou à Manama, on veut croire qu'une fois les élections passées, et quel que soit leur résultat, les États-Unis reprendront leur casquette de première puissance protectrice de la région et qu'ils relanceront leur offensive contre l'Iran et ses relais. Pourtant, M. Trump n'a jamais donné l'impression de prendre à cœur les doléances des pétromonarchies, y compris lors de sa première présidence (2016-2020). En mai 2019, après l'attaque par les forces houthistes yéménites contre des installations pétrolières saoudiennes majeures, les États-Unis avaient déjà signifié qu'il appartenait aux monarchies d'apprendre à se défendre seules.

Alliés de l'Iran, sans en être les vassaux, les houthistes offrent aujourd'hui un atout supplémentaire à Téhéran, car c'est le blocage simultané de deux détroits vitaux pour l'économie mondiale — Ormuz et Bab Al-Mandeb — qui se dessine. Le regain d'activité des forces houthistes contribue à l'intransigeance de la diplomatie iranienne. Téhéran peut même clamer que l'« axe de la résistance » contre les États-Unis et Israël n'a pas été vaincu. En infligeant plusieurs défaites aux troupes gouvernementales yéménites et en prenant le contrôle du littoral ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, le mouvement d'Ansar Allah («  les partisans de Dieu », le nom officiel du parti houthiste) a fait évoluer le rapport de forces dans la péninsule arabique. Avec leurs missiles à moyenne portée et leurs drones, les maîtres du nord et de l'ouest du Yémen ont semé la panique en bombardant des aéroports saoudiens, des installations pétrolières, mais aussi des casernes et des projets d'infrastructures touristiques : du jamais-vu dans le royaume.

Ce moment houthiste, amplement commenté sur les réseaux sociaux dans le monde arabe, braque les projecteurs sur la situation malaisée dans laquelle se trouve désormais l'Arabie saoudite, et plus particulièrement son prince héritier. M. Mohammed Ben Salman (« MBS ») ne semble pas avoir médité la recommandation majeure que faisait le roi Abdelaziz Ibn Saoud à ses héritiers : toujours garder l'œil sur le Yémen et faire en sorte qu'il soit à la fois faible et stable (3). La guerre frontalière de 1934 — deux ans après la création du royaume — fondait la mise en garde du souverain. Certes, elle s'était terminée par l'annexion de trois provinces yéménites (Asir, Jizan et Najran), mais sa violence et l'irrédentisme des tribus du nord du Yémen avaient servi de leçon. Ibn Saoud avait aussi en tête l'aura immémoriale de ces mêmes tribus dont l'ardeur au combat et la franche adhésion à la religion musulmane — contrairement à certaines populations bédouines de la péninsule qui se distinguaient par leur versatilité — avaient fait dire au prophète de l'islam que « la foi est yéménite, la sagesse est yéménite ».

C'est en 2015 que M. Ben Salman commet la première erreur à l'origine de ses difficultés actuelles. Entraîné par le très belliciste émir d'Abou Dhabi, M. Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane (« MBZ »), il engage son pays dans une campagne de bombardements aériens contre les houthistes particulièrement meurtrière pour les populations civiles (près de 10 000 morts jusqu'à la trêve d'avril 2022). Il rompt ainsi avec une tradition d'ingérence permanente mais toujours retenue dans les affaires de son voisin. « Il avait la possibilité de faire affaire avec à la fois le gouvernement en place, les rebelles houthistes et le camp sudiste, confie avec amertume un ancien diplomate saoudien. Un dialogue national sous l'égide et le financement de Ben Salman aurait abouti à un équilibre yéménite certes instable mais profitable au royaume. » Pourquoi une telle erreur ? L'hubris d'un jeune prince désireux de faire ses preuves, de tenir son rang face à son rival « MBZ » et d'en imposer à une partie de la famille royale peu convaincue de sa capacité à succéder à son père, le roi Salman. On connaît la suite. La mise au pas, parfois brutale, de cette famille, notamment la purge de novembre 2017, quand plusieurs centaines de personnalités, princes, ministres et hommes d'affaires, furent séquestrées dans l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad et obligées de verser leur « dîme » au Trésor en guise de compensation de leurs actes présumés de corruption.

La guerre contre les houthistes a quant à elle été perdue puisque la rébellion tient la capitale Sanaa (4). La reprise des hostilités en juillet dernier est d'ailleurs un mystère à l'heure où le prince héritier accumule les déboires, notamment sur le plan économique, avec l'échec de nombreux projets au cœur de sa « Vision 2030 ». C'est le cas notamment des villes nouvelles — dont Neom (5) —, mais aussi des projets d'ouverture touristique et de diversification économique. Les bombardements des houthistes n'ont pas simplement déréglé l'extraction et le transport d'hydrocarbures, vitaux pour l'économie saoudienne. Ils perturbent aussi la omra, le pèlerinage dans les lieux saints, qui a lieu durant toute l'année en dehors de la période du hadj — ce qui, là encore, entraîne une baisse de revenus. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une chute du produit intérieur brut (PIB) de plus de 3 % (6).

Pas plus qu'en 2019 les États-Unis n'ont volé au secours de l'Arabie saoudite, malgré ses appels à l'aide. Si l'armée américaine fournit des renseignements concernant les cibles au sol visées par l'aviation saoudienne et contribue à son approvisionnement en vol, M. Ben Salman escomptait une opération militaire comparable à celle de mars 2025, lorsque des bombardements américains avaient décapité une partie de l'état-major houthiste (7). Mais, si les houthistes s'étaient alors directement attaqués à des intérêts américains et israéliens, Ansar Allah évite cette fois la confrontation directe avec Washington et insiste sur sa volonté de dialogue avec les États-Unis, tout en assurant ne pas vouloir détenir seul le pouvoir au Yémen. M. Trump a donc beau jeu de temporiser et d'éviter un nouvel engagement guerrier.

Dès lors, M. Ben Salman n'a que des choix peu satisfaisants, en dehors d'espérer que le président américain change d'avis ou que Londres et Paris acceptent d'aller au-delà de la défense du royaume en s'attaquant directement aux houthistes. Une issue consisterait à conclure un accord avec ces derniers, leur reconnaissant le statut d'acteur de plein droit au sein de l'arène politique yéménite. Cela contribuerait à faire cesser les attaques, mais obligerait Riyad à accepter de verser à Ansar Allah des compensations financières au titre de dommages de guerre. Il lui faudrait surtout rassurer les adversaires des houthistes, qu'il s'agisse des forces gouvernementales ou des séparatistes du Sud, très proches du rival émirati. M. Ben Salman devrait d'abord prendre langue avec l'Iran, au risque de s'aliéner M. Trump de manière définitive. L'argument de l'incompatibilité religieuse, fréquemment évoqué dans la presse occidentale, n'a guère de pertinence. Certes, les houthistes sont chiites tandis que l'Arabie saoudite est le cœur du monde sunnite. Mais le zaydisme, courant chiite minoritaire auquel adhèrent les houthistes, diffère du chiisme duodécimain en vigueur en Iran. Ses spécificités — les zaydites reconnaissent par exemple la légitimité des premiers califes de l'islam — font que le zaydisme est parfois qualifié de cinquième école juridique du sunnisme aux côtés du hanafisme, du malékisme, du chaféisme et du hanbalisme. Par le passé, les Saoudiens ont même soutenu le zaydisme yéménite quand, partisan d'un imamat au Yémen, il s'opposait aux républicains du sud. Au moment de la trêve de 2022, des imams saoudiens très actifs sur Internet ont opportunément rappelé le statut particulier du zaydisme, estimant qu'en certaines circonstances il ne fallait pas l'inclure dans les camps des rawafidh (« ceux qui refusent »), terme péjoratif qui désigne les chiites.

La deuxième option pour M. Ben Salman serait d'obtenir une autre aide que celle des États-Unis. Contrairement à la situation de 2015, où de nombreux pays avaient rejoint la coalition codirigée par le royaume et les Émirats arabes unis, les renforts ne se bousculent pas au portillon. La Turquie et le Pakistan, signataires du pacte de La Mecque, ont d'ores et déjà prévenu que leur soutien ne serait que défensif. Autrement dit, il n'est pas question pour eux d'envoyer des troupes au sol. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan n'ignore pas que l'Empire ottoman a le plus souvent évité de s'aventurer au Yémen, tandis que son homologue pakistanais, le premier ministre Shehbaz Sharif, sait le risque en matière de politique intérieure que constituerait pour lui la mort de soldats de son pays face aux houthistes. Quant aux autres pays musulmans, ils regardent ailleurs, à commencer par l'Égypte, pourtant dépendante des capitaux saoudiens. Là aussi, l'histoire pèse. Durant la première guerre civile du Yémen (1962-1970), l'armée égyptienne s'est enlisée, perdant plus de 25 000 hommes avant d'opter pour un retrait honteux en 1967.

Reste une dernière option, celle du recours à Israël. Pour M. Benyamin Netanyahou, ou son successeur à l'issue des élections législatives, ce serait un succès diplomatique de grande ampleur et la concrétisation d'une normalisation à laquelle s'est jusque-là refusé M. Ben Salman. Les houthistes se trouveraient à la merci d'une force aérienne dévastatrice. Mais, pour le prince héritier saoudien, une telle ingérence risquerait de l'empêcher d'accéder au trône ou de s'y maintenir.

Voir en ligne : /2026/11/BELKAID/70187

(1) Lire Ziad Majed, « Recomposition stratégique majeure au Proche-Orient », Le Monde diplomatique, septembre 2026.

(2) Lire Alain Gresh et Dominique Vidal, « Un conflit dévastateur », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(3) Cf. Caroline F. Tynan, Saudi Interventions in Yemen. A Historical Comparison of Ontological Insecurity, Routledge, New York, 2023.

(4) Lire Quentin Müller, « Quinze ans d'instabilité au Yémen », Le Monde diplomatique, janvier 2025.

(5) Lire Lise Triolet, « Des châteaux de sable high-tech dans le désert saoudien », Le Monde diplomatique, décembre 2025.

Pourquoi Trump a un besoin crucial du pétrole de Poutine

12 October 2026 at 09:15

Par Élise Rochefort

Le vendredi 9 octobre 2026, Donald Trump a annoncé sur son réseau social qu'il avait conclu un accord avec Vladimir Poutine lors d'un appel téléphonique. La Russie s'engage à livrer du gazole aux États-Unis et au reste du monde. Le jour même, le Trésor américain a autorisé ces livraisons malgré les sanctions. Le Kremlin a confirmé être « prêt à fournir du pétrole et des produits pétroliers aux marchés américain et mondial ». Le pétrole dont il est question est donc avant tout du gazole, le carburant appelé diesel aux États-Unis. Cette fiche explique pourquoi le président américain en a besoin, et ce que l'accord peut réellement changer.

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Ce qui a été annoncé

Selon le message de Donald Trump rapporté par The National, la Russie livrera immédiatement plus de 300 000 tonnes de gazole. Elle en livrera ensuite 500 000 tonnes en novembre, puis un million de tonnes. Le président américain évoque trois millions de tonnes « dans un court délai », selon l'état des raffineries russes. Une raffinerie est l'usine qui transforme le pétrole brut en carburants. Les comptes rendus ne disent pas tous la même chose : selon les journaux, ces trois millions de tonnes sont soit le total, soit une livraison supplémentaire.

Le Trésor américain a publié une licence, c'est-à-dire une exception écrite aux sanctions. Elle autorise jusqu'en avril 2027 la vente, la livraison et l'importation de gazole russe aux États-Unis. Elle n'autorise aucun mouvement sur les comptes de la banque centrale russe. Les États-Unis n'avaient plus importé de carburant russe depuis mars 2022. Le lendemain, 10 octobre, Moscou a levé en partie l'interdiction d'exporter du gazole qu'elle s'était imposée en juillet. La levée porte sur 500 000 tonnes.

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Le gazole, carburant de ceux qui produisent

Aux États-Unis comme en France, le gazole fait rouler les camions, les tracteurs, les moissonneuses, les trains de marchandises et les bateaux. Quand il augmente, le prix du transport augmente, puis celui de presque tout ce qui est transporté.

Le 9 octobre, le gazole coûtait en moyenne 6,23 dollars le gallon aux États-Unis, selon l'association d'automobilistes AAA. Un gallon fait 3,785 litres. Cela fait environ 1,65 dollar le litre. Les taxes sur le carburant sont beaucoup plus faibles aux États-Unis qu'en France. Le prix avait atteint un record de 6,52 dollars le 22 septembre. Un an plus tôt, il était de 3,67 dollars, soit une hausse d'environ 70 % en un an.

La hausse arrive pendant les récoltes. Dans le sud-est du Missouri, l'agriculteur Tory Meyr a payé son gazole 60 % plus cher que l'an dernier. Il possède trois camions semi-remorques, et faire le plein de chacun lui coûte environ 1 500 dollars. Donald Trump vise directement ce public : « Faire baisser les prix pour les Américains, en particulier nos grands agriculteurs, éleveurs et routiers, est ma plus grande priorité. »

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Pourquoi l'Amérique manque de gazole alors qu'elle produit un record de pétrole

Une folle guerre, asymétrique et intermittente

Avec l'agression militaire du 13 juin 2025, relancée le 28 février 2026 par Israël et les États-Unis, éclot une guerre restée larvée depuis 1979. La tournure insolite que prend le conflit au fil des mois nécessiterait d'ouvrir un nouveau chapitre dans les ouvrages de polémologie. Amateurisme viriliste d'un côté, art de la dissimulation et de la survie de l'autre, les évidences ne dispensent pas d'identifier les impasses.

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Hossein Norouzian ////
Trois livres sont représentés sur l'affiche : en arrière-plan se trouvent le Coran avec la couverture bleue et la Constitution, tandis qu'au premier plan le « Livre de la liberté » est entre les mains d'une personne portant une épingle à nourrice, symbole de la pauvreté du peuple. En bas sont reproduits des slogans révolutionnaires tagués à la craie ou à la bombe sur les murs de Téhéran. De haut en bas : « Mort à Bakhtyâr, laquais inféodé », « Vive les moudjahidins de l'armée de l'air », « Technicien de l'aviation, tu es la lumière de nos yeux », « Mort au sionisme » figurant près d'une étoile de David, « Fruit de l'impérialisme » attaché au drapeau des États-Unis et enfin « Mort au chah » pour lequel le mot « roi » est écrit à l'envers afin de montrer qu'il est déchu, 1978. © Hossein Norouzian

De « triomphe » en « triomphe », l'Amérique s'enlise une nouvelle fois au Proche-Orient. Toute escarmouche dans la région prenant une dimension géopolitique majeure — compte tenu des réserves d'hydrocarbures qu'elle recèle —, les combats intermittents et le blocage du détroit d'Ormuz entraînent une tempête dans l'économie mondiale. Et la circonspection dans le restant du monde.

La supériorité militaire apporte rarement de bons conseils. L'ivresse de la force, doublée d'une vanité hors du commun, a conduit le président Donald Trump à s'affranchir de toute expertise non martiale, à ignorer les leçons de l'histoire contemporaine qu'il prétendait naguère enseigner et à oublier la géographie. Le 24 août 2026, quatorze mois après avoir lancé ses premiers bombardiers pour détruire les installations nucléaires iraniennes, il avouait à sa manière la déroute : retour à la politique de sanctions économiques pratiquées depuis la révolution islamique de 1979… Le secrétaire au Trésor Scott Bessent menaçait même de sanctions secondaires les partenaires commerciaux de Téhéran.

M. Trump doit se fâcher contre son complice israélien, qui continue de bombarder le Liban à sa guise et fait détruire les habitations au sud du fleuve Litani

Déjà, la « guerre des douze jours » — du 13 au 24 juin 2025 — laissait beaucoup de questions sans réponse. Le programme d'enrichissement d'uranium était-il vraiment proche de déboucher sur une capacité à produire une bombe nucléaire, comme le serine M. Benyamin Netanyahou depuis… déjà trois décennies ? Les destructions y mettaient-elles vraiment fin ? La structure du pouvoir était-elle ébranlée au point de rendre possible un renversement ? Des échanges de bombes, de missiles et de drones remplaçaient-ils des combats et des conquêtes au sol ?

L'épisode a probablement conforté le premier ministre israélien dans sa conviction qu'il pouvait mener le président des États-Unis par le bout du nez (lire « Quand Israël entraîne les États-Unis »). L'explication fournie par le secrétaire d'État (ministre des affaires étrangères) pour justifier les bombardements « préventifs » lancés à partir du 28 février attestait le malaise : « Nous savions qu'une action israélienne allait avoir lieu, nous savions qu'elle déclencherait une attaque contre les forces américaines et nous savions que, si nous ne frappions pas de manière préventive avant le lancement de ces attaques, nous subirions davantage de pertes », avouait sans fard M. Marco Rubio le 2 mars (1).

L'Iran peut compliquer le trafic maritime

Téhéran n'avait les moyens d'intercepter ni les avions ni les missiles, ni même semble-t-il de déjouer les attaques ciblées contre les plus hauts responsables civils et militaires, et principalement le Guide suprême Ali Khamenei, tué par des bombes israéliennes dès le 28 février. Toutefois, comme le sait tout étudiant de première année en science politique, l'Iran peut sérieusement compliquer le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz… Tirant les leçons de la guerre des villes contre l'Irak dans les années 1980, Téhéran a développé un programme balistique robuste, disséminé et non négociable, dont il a tiré le meilleur parti.

L'inversion du rapport du fort au faible fut telle qu'aucune monarchie du Golfe n'osa utiliser aux côtés de l'allié américain son arsenal offensif, pourtant pléthorique et acquis chèrement auprès des Occidentaux. Quant aux moyens défensifs, et notamment les missiles américains Patriot, ils s'avèrent extrêmement coûteux et longs à fabriquer quand le voisin produit des drones légers par milliers. L'Iran a concentré ses attaques sur Israël et les bases américaines de la région. Mais ses militaires ont aussi fait comprendre que tout dérapage important visant les installations vitales (centrale électrique, raffinerie, usine de désalinisation, centrale nucléaire civile) ferait l'objet de rétorsions immédiates sur l'autre rive du Golfe, démontrant l'extrême fragilité de cette vie artificielle de gratte-ciel et de centre commerciaux construits au milieu du désert.

Le 8 avril, les deux camps acceptent un cessez-le-feu. M. Trump doit se fâcher contre son complice israélien, qui continue de bombarder le Liban à sa guise et fait détruire les habitations au sud du fleuve Litani, complétant la liste de crimes de guerre qui lui sont imputables. Les États-Unis, eux, n'ont atteint aucun des objectifs égrénés au fil des mois : Téhéran menace tout navire qui ne suit pas ses consignes ; la défense de la nation en danger consolide le pouvoir en place ; l'uranium enrichi à 60 % reste en Iran ; ses capacités balistiques paraissent peu touchées ; la prolifération nucléaire semble encouragée, et le pétrole est redevenu une arme de dissuasion. Enfin, à l'échelle régionale, houthistes, Hamas et Hezbollah demeurent aux commandes dans les zones qu'ils contrôlent. Commence alors une phase — inachevée — de « ni paix ni guerre » faite d'attaques sporadiques et de répliques immédiates entre deux annonces de progrès dans les négociations (lire ci-contre).

Celles-ci aboutissent le 17 juin au protocole d'accord d'Islamabad en quatorze points, signé électroniquement comme un vulgaire document immobilier par M. Trump depuis Versailles et par le président iranien Massoud Pezechkian depuis Téhéran. Très vite, même les élus républicains dénoncent une situation moins favorable qu'avant la guerre. La presse israélienne va jusqu'à évoquer une « capitulation » américaine. Le bilan humain provisoire serait de 3 400 morts en Iran à cette date (2) — sans compter les milliers de blessés —, de plus de 4 383 morts entre 2023 et juillet 2026 au Liban (3), de quelques dizaines chez leurs voisins arabes.

Israël reconnaît une soixantaine de morts après les attaques iraniennes ou du Hezbollah (4), mais censure toute information sur les dégâts matériels. L'« État juif », tel qu'il se proclame, s'est montré toujours plus fort, capable d'intervenir dans sept pays (5), mais aussi plus seul et illégitime que jamais. Les États-Unis déplorent la perte de seulement dix-huit soldats, mais le crédit de la première puissance militaire mondiale s'est fortement dégradé. Les bases américaines semblent poser plus de problèmes de sécurité qu'apporter des solutions aux pays qui les accueillent. Le marché de l'énergie reste sous tension permanente, avec des hauts et des bas rythmés par les fanfaronnades du président américain, pour le plus grand profit des spéculateurs.

Un tel fiasco stratégique, diplomatique et économique conduit certains à évoquer une victoire des dirigeants iraniens. Ce serait oublier l'affaissement du pays et les ressorts intérieurs de leur maintien au pouvoir, pas si loin de ceux du président des États-Unis dans sa politique extérieure : rodomontades, verrouillage idéologique et logique de force pure. Les conservateurs de tout poil ont plus vocation à se faire la guerre qu'à s'unir.

Le sursaut national provoqué par l'agression n'efface pas la répression des dernières années. Le système de pouvoir a, certes, prouvé sa robustesse. Et permis l'émergence d'habiles négociateurs, capables d'ouverture politique, comme le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf ou le président de la République Pezechkian (voir le schéma page 37). Mais l'assassinat de Khamenei semble avoir renforcé autour de son fils — et successeur invisible — Mojtaba le poids des plus intransigeants envers leur peuple. Soit qu'ils appartiennent à une gérontocratie qui rappelle les derniers temps de l'ex-URSS — le président de l'Assemblée des experts a 95 ans, celui du Conseil des gardiens de la Constitution a 99 ans —, soit qu'ils doivent leur ascension à une fidélité sans faille à l'appareil d'État de la République islamique, comme le nouveau secrétaire du Conseil supérieur de la sécurité nationale, M. Mohsen Rezaï, qui commanda le Corps des gardiens de la révolution de 1981 à 1997 avant d'occuper plusieurs postes de haut rang.

Le Proche-Orient est paralysé. Ses habitants guettent le moindre accrochage comme chaque promesse des médiateurs. La Chine et la Russie savonnent la planche de M. Trump et ne goûtent guère les menaces de sanctions économiques secondaires. L'Europe se tait, quand elle ne se soumet pas au « grand frère ». Les citoyens du monde hésitent entre humour noir, colère et désespoir.

L'épisode a conforté le premier ministre israélien dans sa conviction qu'il pouvait mener le président des États-Unis par le bout du nez
Voir en ligne : /mav/209/DESCAMPS/69942

(1) « Secretary of State Marco Rubio remarks to press », département d'État américain, 2 mars 2026.

(2) « Islamic Republic of Iran : Humanitarian Update No. 06 », Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 30 juin 2026.

(3) Sources : Ministère de la santé publique (Liban), et Organisation mondiale de la santé (OMS), « Health Brief », (PDF), 26 juillet.

(4) Christine Jeavans et Matt Murphy, « Thousands killed in US-Israeli war on Iran — but experts say true total may never be known », BBC, 19 juin 2026.

(5) Irak, Iran, Liban, Qatar, Syrie, Tunisie et Yémen, sans oublier la campagne génocidaire à Gaza et des opérations militaires en Cisjordanie.

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