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Au Yémen du sud, Saoudiens et Émiratis à couteaux tirés

Alors qu'ils étaient censés repousser de concert les rebelles houthistes du Yémen, Arabie saoudite et Émirats arabes unis se sont livrés pendant près de six ans à une bataille d'influence dans l'est du pays. À la fin de l'année 2025, ce conflit larvé a accouché d'une tentative de sécession soutenue par Abou Dhabi, provoquant la colère de Riyad. Profitant de ces divisions, les rebelles ont envahi, en septembre, la côte ouest qui borde le détroit de Bab Al-Mandeb, avant d'être partiellement repoussés. « Le Monde diplomatique » s'était rendu dans l'est du Yémen pour documenter les ingérences émiraties, qui avaient grandement perturbé l'unité du camp loyaliste.

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Il faut plusieurs heures depuis Ghayl Ben Yamin pour atteindre le Wadi de Khnt Ali. Très accidentée et isolée du monde, cette petite gorge est peuplée de surums, un peuple bédouin vivant sous les rares arbres. Ces populations sont les gardiennes des décombres du château de la famille Ben Habrish. Elles ont égorgé deux chevreaux pour la venue des hommes du cheikh.
© Quentin Müller

Le cheikh Khalid Al-Aamri et son escorte sont arrivés au petit matin à l'hôtel Royal Plaza de Sayoun, dans l'Hadramaout, région orientale du Yémen. Un jeune garçon, kalachnikov dans le dos, attend à la réception, droit comme un piquet. Il nous accompagne jusqu'à un véhicule tout-terrain, dont les sièges sont recouverts de peaux de mouton laineuses. Le chef de tribu nous salue et fait signe à son groupe de démarrer. Lui et ses hommes ont pu exceptionnellement entrer dans la capitale nord de l'Hadramaout munis de leurs armes grâce à leur entente de circonstance avec la 1re division de l'armée nationale, responsable de la sécurité de tout le wadi (oued).

Passé Tarim et Al-Ghouraf, le cheikh signale une petite tente agrémentée d'un drapeau blanc. Deux jambiyas, le célèbre poignard recourbé, se croisent sous une poignée de main. « Bienvenue sur le territoire de l'Alliance tribale hadramie ! » L'ATH a été fondée en 2013 par Sa'd Ben Hamad Ben Habrich Al-Aliy (qui a été assassiné depuis), pour représenter au mieux les intérêts des tribus de l'Hadramaout face à un État central plus intéressé par les ressources pétrolières de la région que par son développement.

C'est son neveu Amr Ben Habrich qui a repris le flambeau. Durant l'année 2025, le taiseux et charismatique chef de la fameuse tribu Hamoum n'a cessé de faire pression sur l'État yéménite pour qu'il paie les fonctionnaires, construise des centrales électriques et règle les problèmes d'accès à l'eau potable. Vice-gouverneur de la région, M. Ben Habrich a également fustigé les velléités séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS), supplétif des Émirats arabes unis. Depuis 2019, ce groupe a envahi Aden, Abyan, Socotra, Shabwa, et menace de faire de même dans l'Hadramaout et à Mahra. L'entité a déjà pris le contrôle de la bande côtière, où ses forces sont soutenues par d'autres groupes militaires liés à Abou Dhabi, telles les Brigades de soutien à la sécurité (BSS) ou les Troupes d'élites hadramies. En intervenant au Yémen pour repousser les houthistes, les Émirats n'ont pas seulement voulu épauler leur allié saoudie ; il ont poursuivi leurs propres objectifs. Depuis 2015, ils ont, via les groupes qu'ils arment et financent, colonisé toute la côte donnant sur la mer d'Arabie et le détroit de Bab Al-Mandeb. Une stratégie impérialiste cohérente avec leurs actions en Érythrée, au Somaliland, en Somalie et au Soudan.

Influence saoudienne dans l'Hadramaout

Pour faire face à cette menace, M. Ben Habrich et l'ATH ont constitué une force militaire composée de plusieurs centaines d'hommes. En ce mois d'octobre, une réunion de chefs tribaux est organisée dans leur fief, au cœur du district de Ghyal Ben Yamin, dans le centre de l'Hadramaout. À mesure que les véhicules approchent des hauts plateaux de la tribu Hamoum, la végétation s'appauvrit, jusqu'à disparaître. Brûlée par le soleil, la terre semble plus hostile encore.

Le long de la route, dans un terrain vague, une vingtaine de camions-citernes d'hydrocarbures sont stationnés. Le cheikh Al-Aamri, bras droit du seigneur de guerre Ben Habrich, explique : « Nous avons stoppé ces camions de pétrole qui sortaient des champs pétroliers et allaient vers des destinations inconnues. Encore de l'argent du peuple hadrami qui était en passe d'être détourné ! Heureusement, nous sommes intervenus. »

L'affaire a fait grand bruit : l'ATH a privé Aden, capitale partagée par le gouvernement reconnu à l'étranger et le CTS, de livraisons de pétrole. Un coup de force qui a accru les tensions. À l'entrée de la ville d'Al-Alib, des hommes équipés d'armes lourdes quadrillent les routes sous un soleil de plomb. La présence militaire est encore plus visible à l'entrée du quartier général de l'ATH. De jeunes garçons tiennent à bout de bras des mitrailleuses, certains juchés sur des collines rougeâtres et caillouteuses.

Derrière le mur d'enceinte, en rangs d'oignon, une forêt de 4×4 surmontés de tourelles mitrailleuses. Devant l'entrée, les chefs de tribu invités ont laissé une marée de sandalettes pour rejoindre le majliss, s'asseyant en tailleur sur des coussins gris de style Louis XV. Châle crème sur la tête, chemise grise à poche, regard perçant, le cheikh Ben Habrich se tient au milieu de l'assemblée. « Tous ceux qui s'opposent à nous sont des ennemis de l'Hadramaout. Qui sont-ils ? Je dirais que, du Nord au Sud, nous sommes en conflit avec tout le monde. Le sud de l'Hadramaout est aux mains des relais des Émirats arabes unis. Au nord, il y a Al-Islah [le parti des Frères musulmans], Moutamar [le parti présidentiel] et les houthistes. » Les propos du chef de l'ATH sont traduits par Mohammed F., étudiant en ingénierie à… Nancy. Le jeune homme a bénéficié d'une bourse attribuée par un consortium de fortunes saoudiennes d'origine hadramie.

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Amr Ben Habrish, chef de l'ATH. Récemment, l'homme est apparu sur une photo aux côtés de Khaled Ben Salman, petit frère du prince héritier Mohammed Ben Salman et ministre de la défense. Il fut l'une des premières et principales figures à s'ériger contre le CTS et le projet émirati de sécession du sud Yémen.
© Quentin Müller

Le royaume entretient en effet des relations très étroites avec le plus grand gouvernorat yéménite. Au nord, l'Hadramaout présente une longue frontière avec l'Arabie saoudite, et plusieurs tribus vivent des deux côtés. Après la découverte de ses réserves pétrolières, dès le début du XXe siècle, des milliers de familles hadramies avaient par ailleurs migré vers le royaume pour y trouver du travail. Certaines y ont fait fortune, comme les Ben Laden ou les Bugshan. Ce sont elles qui exercent un intense lobbying auprès de Riyad et du prince héritier Mohammed Ben Salman (« MBS ») pour que le royaume n'abandonne pas l'Hadramaout au CTS, et donc à l'influence émiratie.

Ainsi, M. Ben Habrich a reçu un appui saoudien formel à compter de 2020. Une photo le montrant au bras de M. Khaled Ben Salman, le ministre saoudien de la défense, chargé du dossier yéménite, a fait couler beaucoup d'encre. « C'est un soutien moral, pas vraiment un soutien financier, tempère-t-il. Les armes que vous voyez ici, ce sont celles de nos tribus. »

Avant de tenter d'envahir tout l'Hadramaout début décembre, le CTS avait testé les défenses de M. Ben Habrich et de sa confédération tribale. Le 3 septembre, des forces alliées aux séparatistes s'étaient dirigées vers Al-Akdah, dans l'est du district de Ghayl Ben Yamin, « sûrement pour éprouver nos forces militaires, explique à l'assemblée un chef militaire de l'ATH. Les tribus locales sont intervenues pour faire barrage à cette avancée, constitutive d'une grave provocation à notre encontre ».

« Nos relations avec les Émirats sont bonnes, sauf quand ils soutiennent le CTS, martèle le chef de l'ATH. Nous rejetons toute ingérence extérieure. Leur projet d'intégrer l'Hadramaout à un Yémen du Sud indépendant n'est pas la volonté du peuple. C'est une tyrannie, tout comme la colonisation anglaise au XVIIIe siècle jusqu'en 1967, ou l'avènement du régime socialiste qui a forcé l'unification des territoires du Sud, ou encore la fusion entre Yémen du Nord et Yémen du Sud en 1990. »

Bombardements anglais et lune rouge

Le cheikh Ben Habrich est issu d'une lignée irrédentiste, cherchant depuis le début du XXe siècle à se libérer d'une tutelle vue comme étrangère ou à obtenir l'indépendance de l'Hadramaout. En 1919, la tribu Hamoum, dirigée par son arrière-grand-père, Salem Ben Habrich, était assujettie au sultanat de Qu'aiti, lui-même sous influence britannique.

« C'est la même histoire qui se reproduit, ou presque, relève M. Ben Habrich. À la place des Anglais qui finançaient le sultanat de Qu'aiti, ce sont les Émirats qui soutiennent le CTS. » Après avoir chuchoté quelques mots à l'oreille d'un de ses hommes de confiance, il nous propose de « visiter le château de [son] grand-père Ali, bombardé par les Anglais dans les années 1920 ».

Pour atteindre le château des Ben Habrich, il faut près de sept heures de route. Nos 4×4 s'enfoncent dans le très étroit wadi de Khnt Ali, où de grosses pierres blanches sont balayées par les torrents lors des moussons. Hormis les grottes creusées dans les parois des deux canyons par des siècles de pluie, seuls quelques arbres trapus, aux feuillages touffus, apportent un peu d'ombre. C'est en dessous que les Surums, des Bédouins surnommés « Ceux qui vivent sous les arbres », s'abritent.

Rencontrés après plusieurs heures de route au milieu de cet environnement hostile, ces hommes et ces femmes n'ont que de petites cages cadenassées pour sécuriser leurs effets personnels. Ne possédant pas de tentes, ils progressent avec leurs troupeaux de chèvres et de dromadaires en fonction des pluies. « Nous vivions ainsi il y a deux générations », fait savoir un membre de l'ATH.

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© Quentin Müller
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Dans le Wadi de Khnt Ali, les hommes de Amr Ben Habrish tiennent à nous montrer les ruines du château de son arrière-grand-père bombardé par les Britanniques au début du XXe siècle. Certains ont en main des éclats de bombes larguées par les Anglais.
© Quentin Müller

À la lisière d'une oasis, le convoi des hommes de M. Ben Habrich fait une halte. Des Surums ont égorgé deux chèvres en guise de karam (hospitalité). Pendant qu'ils dépècent les bêtes, certains apportent de vieux obus rouillés encore intacts, tandis que d'autres exhibent des éclats de bombes anglaises. « Le château d'Ali, grand-père d'Amr [Ben Habrich], se trouve plus haut. Il a été bombardé par les Anglais parce que nous n'acceptions pas la domination de leurs supplétifs, les Qu'aiti. Aujourd'hui, son petit-fils se bat contre le CTS, supplétif des Émiratis, qui ont remplacé les Anglais dans le sud du Yémen », lance un vieux Bédouin, reprenant en d'autres termes les propos de M. Ben Habrich.

Une fois la viande consommée avec un peu de riz mariné au concentré de tomates, l'escorte entreprend de remonter le canyon. À mesure que nous progressons, les pièces métalliques rouillées provenant de bombes anglaises s'amoncellent et tapissent le sol. Nous atteignons le point culminant, qui offre une vue imprenable sur la vallée. Quelques trous d'obus sont encore visibles. Des débris de terre cuite et de vieilles poutres sont entassés, ici et là. Les vestiges de la citadelle des Ben Habrich semblent dérisoires, mais ils sont la preuve matérielle d'un traumatisme historique qui tourmente encore les mémoires locales.

Une pluie fine précipite la fin de la visite. Les soldats, munis de leurs kalachnikovs, pressent le pas. Seul M. Mozahem Bajaber, vêtu d'une chemisette jaune, ne porte pas d'arme. Ce journaliste de 25 ans a rejoint l'équipe de communication de M. Ben Habrich après avoir constaté la mainmise des Émirats et du CTS sur le sud du gouvernorat. Dans le district de Ghayl Ben Yamin, il est protégé et peut écrire librement sur la dérive autoritaire des séparatistes et d'Abou Dhabi au Yémen. En août dernier, alors que sa femme accouchait à Moukalla, capitale côtière tenue par le CTS, il a pris le risque de lui rendre visite à l'hôpital et a été arrêté à la demande du gouverneur Mabkhout Ben Mahdi, acquis à la cause des séparatistes. Les Brigades de soutien à la sécurité, pilotées par Abou Dhabi, se sont chargées de son arrestation. « Mon enlèvement et ma détention n'étaient pas le fruit d'une procédure judiciaire régulière, mais d'un plan coordonné pour me réduire au silence et détruire ma carrière journalistique », accuse M. Bajaber, assis à l'arrière du véhicule. Dans les zones contrôlées par le CTS, les arrestations de journalistes et d'opposants sont devenues banales, tout comme l'usage de la torture.

Des torrents thé au lait se déversent dans les canyons, formant des cascades éphémères. Le wadi devient vite impraticable. Fastidieux est le retour au village de M. Ben Habrich, qui se fait en pleine nuit. Ses hommes et lui prennent place à l'extérieur, assis en tailleur, s'accoudant sur des coussins durs comme de la pierre. Sous une lune rouge sang, certains mâchent du qat, une plante euphorisante consommée dans tout le pays. « La guerre est proche, mais nous ne savons pas quelle forme elle prendra. Le CTS n'osera jamais nous attaquer avec ses propres forces », prédit le chef de l'ATH.

Un Joulani yéménite

Le cheikh de la tribu Hamoum n'est pas le seul à s'opposer farouchement à la domination du CTS et des Émirats dans le Yémen du Sud. En mars 2025, Riyad Al-Nahdi, ancien cadre d'Al-Qaida dans la péninsule arabique, a créé son propre mouvement : Tayyar al-Taghyeer wal-Tahreer, le « Courant pour le changement et la libération ». Un parti sans milice — chose rare au Yémen —, centré sur le développement du service public, dépourvu d'idéologie extrémiste et militant pour un Yémen unifié fédéraliste. L'homme de 40 ans rêve d'une destinée à la Ahmed Al-Charaa, dont il dit connaître les conseillers, rencontrés en Irak lors de sa participation au « djihad contre les Américains en 2004 ».

M. Al-Nahdi est populaire dans les districts d'Al-Qatn et d'Al-Abr, situés dans l'extrême-nord de l'Hadramaout, non loin de l'Arabie saoudite. Les canyons y sont plus encaissés, et l'eau, moins abondante. Les belles aspérités rouges du wadi Hadramaout s'effacent à l'ouest, avalées par de gigantesques dunes et d'immenses plaines, ouvertes à tous les trafics et aux offensives de gangs multiples. Au bord de la route, de petits commerces miteux se mêlent à des garages où la graisse de vidange noircit le sol, jonché de pneus crevés et poussiéreux. Des enfants mendient aux vitres des automobilistes venus se restaurer. Personne ne sort sans arme. De jour comme de nuit, le qat se vend dans des fourgonnettes. Dans cette zone de non-droit, les rebelles houthistes disposent également de cellules dormantes, plusieurs fois ranimées pour éliminer des dignitaires militaires rejoignant Marib, dernière forteresse du gouvernement légitime.

Dans ce marasme, les coupures de courant sont quotidiennes. Éducation publique, justice, hôpitaux, routes, police, rien ne fonctionne. À Khashah, les écoles sont fermées depuis plus d'un an. Salem F., un autre ancien d'Al-Qaida, désormais actif au sein de Tayyar via son ONG Bina, doit garder son fils à la maison depuis deux années scolaires. En cause, le non-paiement des salaires des fonctionnaires, notamment des professeurs. « À un moment, dans le village, nous nous sommes cotisés pour payer nous-mêmes leurs salaires, mais on ne peut pas le faire indéfiniment, déplore-t-il. J'ai acheté à mon fils son premier cartable et des fournitures scolaires. Il était content, il pensait enfin faire sa rentrée. Il a déchanté. » Cela n'est pas sans conséquences. Selon plusieurs professeurs, 60 à 70 % des élèves arrivant au lycée ne savent ni lire ni écrire.

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« Abou Amr » Riyad al-Nahdi, autre homme fort du Hadramaout ayant affronté le CTS et les Émirats arabes unis après leur tentative de sécession en décembre 2025.
© Quentin Müller

M. Al-Nahdi fait son possible pour contrer cette fatalité. Dans le district d'Hawrah, il a organisé une manifestation de soutien aux professeurs. Une petite foule s'est rassemblée devant une estrade montée à la hâte, surmontée d'une grande banderole pastichant en arabe le mot d'ordre trumpien : « Teacher First ! » (Les profs d'abord !). Une flopée d'enfants déscolarisés brandissent des tracts appelant l'État à rouvrir les écoles et à payer de nouveau les enseignants. Chemise rentrée dans le pantalon, blazer marron, le leader de Tayyar monte sur scène. Sa voix résonne dans la vallée : « Chers frères, toutes les forteresses de notre Yémen se sont effondrées. Il n'en reste qu'une, à laquelle nous tenons : la forteresse du savoir. Ne la laissons pas s'effondrer ! » Il est chaudement applaudi par son public, dont les cheikhs de la grande tribu Al-Nahdi, qui soutient son parti. « Cette manifestation est un droit légitime. Enseignants, ne sous-estimez pas votre rôle ni votre capacité à arracher vos droits. C'est pourquoi j'appelle tous les districts, sur la côte comme dans les terres intérieures, à se rassembler pour manifester. »

Depuis la création de Tayyar, « Abou Amr » comme on l'appelait autrefois quand il combattait en Irak, a reçu des menaces du CTS, qui le perçoit comme un rival et un opposant à sa volonté hégémonique dans le Sud. « Le CTS n'est qu'un instrument au service des Émirats, analyse calmement M. Al-Nahdi. Ils n'ont aucun projet politique, hormis prendre le pouvoir. Les séparatistes sont des outils que la puissance régionale émiratie peut activer en pressant un bouton. Il existe toutefois des courants nationaux qui portent de réels projets, tournés vers la population. Tayyar en fait partie. » Ce parti a déjà offert des panneaux solaires à un centre médical régional, proposé de prendre en charge les salaires de plusieurs médecins pour maintenir leur activité et offert des formations à des dizaines de jeunes chômeurs.

Le lendemain, le groupe est attendu à une médiation tribale pour éviter la condamnation à mort d'un homme accusé de meurtre. Des centaines de Yéménites sont venus des quatre coins du pays pour demander grâce à la famille de la victime. Une tradition tribale à laquelle participe M. Al-Nahdi. Jugée trop lente et corrompue, la justice gouvernementale est inopérante en la matière.

Les débats, qui se tiennent sous une grande tente, sont animés. « La mère de la victime est venue nous menacer, disant que si on ne l'exécutait pas, cet homme récidiverait. » Le cheikh Saad Al-Jabri, représentant la tribu du défunt, annonce et dit à plusieurs reprises qu'il n'a pas réussi à persuader la famille d'accorder la grâce au condamné. « Il y a des gens qui sont venus de très loin. Vous devriez nous concéder quelque chose, ô cheikh ! », lance un participant. « Vous savez bien que je n'ai pas le contrôle sur ça. Ils n'accorderont pas la grâce. Peut-être le report de l'exécution d'un jour, tout au plus ! » Le leader de Tayyar suit la conversation avec attention. Dans cette zone, comme partout au Yémen, « le code tribal prend le relais quand l'État est défaillant », explique-t-il.

Échec du CTS

Les conflits entre CTS et gouvernement légitime ne risquent pas d'arranger la situation humanitaire dramatique dans laquelle le pays est plongé. Deux mois après notre départ du Yémen, les séparatistes envahissent militairement les zones tenues par l'ATH de M. Ben Habrich, ainsi que les territoires de Tayyar.

Cette offensive-éclair pousse la première à se retrancher dans les concessions pétrolières des blocs 14 et 53, et le second à prendre le maquis avec ses hommes, menacés d'arrestation. La 1re division de l'armée nationale, également présente dans le nord de l'Hadramaout, est défaite par les séparatistes après quelques heures de combat. Des soldats et des opposants sont arrêtés. Dans un premier temps, l'Arabie saoudite tarde à réagir. Les trois premières semaines du mois de décembre 2025, elle se contente de communiqués exigeant le retrait du CTS de l'Hadramaout et de Mahra, la région frontalière avec Oman, elle aussi envahie. Les séparatistes refusent d'obéir et défient le gouvernement yéménite, en passe de vaciller. Des partisans des séparatistes déferlent dans les rues pour réclamer que le leader du groupe, M. Aïdarous Al-Zoubaïdi, annonce unilatéralement l'indépendance de ce qu'ils appellent l'« Arabie du Sud ».

Face à cette menace de sécession, Riyad bombarde une livraison émiratie d'armes et de véhicules militaires dans le port de Moukalla, le 30 décembre. Puis, dans la foulée, publie un communiqué au ton inhabituellement grave. Le ministère des affaires étrangères accuse les Émirats d'avoir « poussé » les séparatistes à mener des opérations militaires à la frontière sud du royaume. Des mesures « prises par un État frère » jugées « extrêmement dangereuses » et constituant « une menace pour la sécurité » de l'Arabie saoudite et de la région. Le royaume ajoute qu'il « n'hésitera pas à prendre toutes les mesures pour (…) neutraliser » ce danger.

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L'Alliance Tribale Hadramie (ATH) contrôle le district de Ghayl Ben Yamin. Ses forces armées soutenues par l'Arabie saoudite se sont battues contre les proxies des Émirats et espèrent toujours glaner l'indépendance de la région pétrolière.
© Quentin Müller© Quentin Müller

Pour la première fois dans l'histoire récente de la péninsule, les relations entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis sont dégradées. Mais le CTS refuse toujours de se retirer. Ses hommes arrêtent des membres de l'ATH dans le district de Ghayl Ben Yamin. En réponse, celle-ci leur tend plusieurs embuscades. Les Saoudiens apportent leur soutien aux hommes M. Ben Habrich et bombardent les forces du CTS, faisant une soixantaine de victimes.

Le président yéménite, M. Rachad Al-Amini, soutenu par Riyad, annonce qu'il met fin au pacte de défense unissant son pays aux Émirats arabes unis et exige le départ de leurs troupes régulières sous vingt-quatre heures. Une annonce forte mais symbolique, les Émirats ne disposant plus que d'une centaine de conseillers militaires ou de troupes d'élites dans le pays, répartis dans des endroits-clés (Socotra, îles en mer Rouge, Balhaf, où se trouvent les installations de Total, et Aden). Abou Dhabi s'exécute.

Au sol, les Boucliers de la nation, groupe armé formé par l'Arabie saoudite, loyal au gouvernement légitime, reprennent rapidement les zones envahies par le CTS. M. Al-Nahdi et ses partisans participent au combat contre les séparatistes, appuyant les supplétifs saoudiens. La débandade dans les rangs des alliés des Émiratis est telle que les régions qu'ils dominaient militairement depuis 2019 tombent une à une. Après l'Hadramaout et Mahra, c'est au tour de Shabwa et d'Abyan de repasser sous le contrôle gouvernemental. Début janvier, les « Boucliers » arrivent à Aden, où les troupes du CTS ont déserté les bases militaires et les points de contrôle. Partout, les drapeaux séparatistes sont remplacés par celui du Yémen unifié.

L'Arabie saoudite convoque le chef séparatiste Al-Zoubaïdi pour qu'il s'explique. Une délégation séparatiste s'envole pour Aden le 6 janvier. Au tout dernier moment, M. Al-Zoubaïdi refuse d'embarquer et prend la fuite, vraisemblablement en bateau, pour le Somaliland (région alliée des Émirats), puis vers Abou Dhabi en avion. Le journal saoudien Arab News publie en « une » son visage avec la mention « Wanted ». Sous pression, la délégation du CTS arrivée à Riyad annonce qu'elle dissout du mouvement.

L'Arabie saoudite envisage d'organiser une conférence pour régler la question du Sud, mais sa concrétisation tarde à venir. Malgré la débâcle du CTS, le désir d'une sécession est encore populaire, sans faire l'unanimité. Depuis le début de 2026, les manifestations de ses partisans se sont multipliées dans le Sud, causant plusieurs morts. La dissolution du CTS imposée par Riyad ne dissipera pas la problématique sudiste.

Voir en ligne : /2026/11/MULLER/70130

Une offensive éclair

Début septembre 2026, les houthistes ont lancé une offensive éclair sur la côte ouest, prenant le contrôle pendant un mois du détroit de Bab Al-Mandeb. Les forces loyalistes stationnées sur ce versant de la mer Rouge étaient pourtant les mieux équipées. La Résistance de Tihama et les Gardiens de la République sous le commandement de Tareq Saleh ont massivement fui lors de l'offensive houthie, permettant aux rebelles de prendre Mocha et le détroit, faisant peser une menace sur Taïz et Aden, les deux plus grandes villes encore sous contrôle du gouvernement. Les Saoudiens sont restés étrangement passifs, ne bombardant pas les colonnes de renforts houthistes acheminés depuis le nord vers les plaines côtières. Les raisons d'une telle déroute sont nombreuses. L'une d'entre elles est la grande défiance saoudienne envers M. Saleh, ce dernier ayant, un an auparavant, approuvé la tentative de sécession des sudistes soutenue par les Émirats arabes unis. Après sa débâcle, l'homme s'est toutefois installé à Riyad où il semble vouloir se retirer du jeu politico-militaire.

Voir en ligne : /2026/11/MULLER/70136

« L'Ami du peuple » de Gwangju

29 October 2026 at 17:13
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Hong Seong-dam. — illustration pour le « Bulletin des militants », date inconnue

La Révolution française avait L'Ami du peuple, la Russie bolchevique Iskra, les communistes chinois Le Quotidien de la Libération… En Corée du Sud, le journal du soulèvement de Gwangju, qui dura du 18 au 27 mai 1980, s'appelait Le Bulletin des militants. Il fut publié et diffusé par Yoon Sang-won, un syndicaliste de 29 ans, et ses camarades pendant la révolte contre le coup d'État militaire du général Chun Doo-hwan.

Gwangju fut la seule ville à lui opposer une résistance, lors de l'unique soulèvement armé qu'ait connu la Corée du Sud depuis la guerre qui déchira la péninsule entre 1950 et 1953. Étudiants et travailleurs s'unirent durant cinq jours pour prendre la ville, cinq autres pour la tenir, avant d'être écrasés. En 2023, après une nouvelle série d'enquêtes officielles, le gouvernement a estimé le nombre de morts à 166, tandis que 179 personnes demeurent portées disparues.

L'histoire du Bulletin des militants, qui ne dura que sept jours, est celle d'une langue qui se libère et s'invente dans le feu de l'événement. Le premier numéro paraît le 21 mai (sous le titre initial de Bulletin de la démocratie), trois jours après le début des manifestations de rue, auxquelles les parachutistes répondent par la violence. La veille, les journaux locaux ont cessé de paraître, pris entre la censure militaire et les protestations croissantes contre leur couverture défaillante (dans les faits, largement censurée) des événements. La nuit précédente, au terme de quatre jours et quatre nuits de gaz lacrymogènes, de répression et d'agressions à l'arme blanche commises par les militaires, les manifestants prennent le dessus pour la première fois, lorsque quelque deux cents chauffeurs de taxi et de bus percent le cordon des forces gouvernementales avec leurs véhicules.

Le 21 mai est l'un des jours les plus marquants du soulèvement. Les parachutistes ouvrent le feu sur les manifestants qui se pressent sur Geumnam-ro, la plus grande avenue de la ville, tuant au moins cinquante-quatre civils non armés. Après la fusillade, de jeunes manifestants s'emparent d'armes à feu dans les arsenaux de la ville. La Corée du Sud est à l'époque une société fortement militarisée : après le service militaire obligatoire, tous les hommes valides sont enrôlés dans une vaste force de réserve. Alors que certains, furieux, prennent les armes, d'autres prennent la plume pour créer un journal autour de Yoon Sang-won.

Ce dernier s'engage dans le mouvement étudiant alors qu'il fréquente un établissement d'enseignement supérieur local. Après avoir obtenu son diplôme, en 1978, Yoon décroche un emploi dans une banque, une situation particulièrement enviable pour un jeune homme de Gwangju. Mais il renonce bientôt à une carrière lucrative pour se consacrer à la syndicalisation des ouvriers dans un pôle industriel, où les salaires ne représentent que la moitié de la moyenne nationale.

À la mi-1979, il commence à diriger une école du soir pour les ouvriers, baptisée « L'Incendie ». Ce sont les étudiants et les tuteurs de l'établissement qui produiront et diffuseront plus tard le bulletin. À l'époque, les machines à écrire coûtent une fortune. La production est lente, laborieuse et clandestine. Yoon et un autre tuteur rédigent la plupart des articles. Park Yong-joon, un étudiant de l'école âgé de 19 ans et cireur de chaussures, connu pour son écriture soignée, utilise un stylet pour recopier les articles mot à mot sur trois feuilles de papier stencil au format A2. Quatre personnes utilisent ensuite des rouleaux pour produire environ six mille exemplaires de chaque numéro.

Le Bulletin paraît de manière irrégulière. Le 22 mai, alors que des milliers de manifestants chassent les forces d'élite envoyées par le gouvernement, les deuxième et troisième numéros paraissent à une demi-journée d'intervalle. Le deuxième numéro fait immédiatement état de l'émergence de milices armées se rassemblant dans le parc de la ville. Il se lit comme un ensemble de slogans et d'instructions de combat. « Militants de la démocratie, donnons tout ce que nous avons », proclame le titre à la une. La publication appelle les milices à recruter davantage de membres et à mettre en place des défenses, quartier par quartier, tout en rendant compte des derniers mouvements connus des parachutistes.

Dès le troisième numéro, Le Bulletin appelle à la rescousse les réservistes de l'armée, formés au maniement des armes à feu. Il insiste pour que les munitions ne soient pas gaspillées. Les rédacteurs utilisent le journal pour organiser l'utilisation des véhicules saisis : « Attribuons une mission à chaque véhicule ! »

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Page du cinquième numéro du « Bulletin des militants ».

Le quatrième numéro a bien été publié, mais aucun exemplaire n'est parvenu jusqu'à nous. À partir du cinquième numéro, Le Bulletin des militants devient un outil de mobilisation des citoyens, les exhortant à participer aux rassemblements de masse organisés quotidiennement devant la préfecture. Sa diffusion ne se limite plus au centre-ville : Yoon Sang-won prend la tête d'un convoi d'une dizaine de véhicules réquisitionnés pour distribuer des exemplaires jusque dans les quartiers les plus reculés.

Le journal disparaît au moment où le mouvement atteint son paroxysme. Le 26 mai, son dixième et ultime numéro est imprimé sur une machine à stencil électrique. La veille, Yoon Sang-won et ses camarades ont expulsé de la préfecture les dirigeants qui venaient de négocier la reddition sans condition. « Nous ne reconnaîtrons pas comme notre gouvernement celui dirigé par Chun Doo-hwan et sa clique putschiste, peut-on lire dans la dernière édition. Soldats, qui servez-vous désormais ? »

Le Bulletin ne contient plus de directives ni de comptes rendus. Il appelle simplement ceux qui en possèdent un exemplaire à le diffuser aussi largement que possible. Une chose manque pourtant : l'appel à se battre jusqu'à la victoire — jusque-là, sa marque de fabrique. Tout le monde sait que le soulèvement est sur le point de s'achever dans un nouveau massacre. Appeler chacun à lutter « jusqu'au bout » reviendrait à appeler les insurgés à mourir : Yoon Sang-won s'y refuse. À l'aube du 27 mai, il est assassiné.

À Gwangju, des bustes et des fresques murales célèbrent sa mémoire, mais l'immeuble où était fabriqué Le Bulletin des militants risque aujourd'hui d'être démoli pour laisser place à des tours d'appartements.

(Traduit de l'anglais [États-Unis] par Renaud Lambert.)

Voir en ligne : /2026/11/SEOL/70129

Le maintien de l'ordre à l'épreuve des spectacles sportifs

Avec celle des transports, la question de la sécurité donne des sueurs froides aux organisateurs de grands événements. Le gouvernement a-t-il tiré toutes les leçons de la finale de la Ligue des champions de football en juin 2022 ? Un retour sur ce fiasco permet d'éclairer les dysfonctionnements majeurs de l'organisation et d'une approche anachronique.

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André Wendland. – « Squareball » (Ballon carré), 2022
© André Wendland - Galerie Droste, Berlin, Paris

La finale de la plus prestigieuse compétition interclubs de football, organisée par l'Union des associations européennes de football (UEFA) opposant Le Liverpool Football Club (LFC) au Real Madrid, le 28 mai 2022 à Saint-Denis, a offert à des centaines de millions de téléspectateurs l'image d'un chaos ainsi que du fiasco de l'organisation et de l'ordre public « à la française ». Seuls le sang-froid et les capacités d'adaptation des supporters liverpuldiens ont permis d'éviter un drame d'ampleur. Des milliers d'entre eux ont risqué l'écrasement du fait des défaillances des autorités. Ils furent ensuite pris en étau entre des agresseurs tentant de les dépouiller et une police dépassée recourant à la force de manière intempestive et sans discernement.

La première cause du désordre est liée à l'acheminement d'une partie des spectateurs vers le Stade de France : les itinéraires fléchés, les dispositifs de fouille et de contrôle des billets n'étaient pas dimensionnés pour une absorption efficace des flux humains. Dès lors, la densité de la foule accumulée a fait craindre le pire. Le match a débuté avec 36 minutes de retard, plusieurs milliers de personnes détentrices de billets n'ont pu assister à la première mi-temps et des centaines d'autres n'ont rien vu de la rencontre. L'après-match fut à nouveau le théâtre de nombreux vols à l'arraché. Plusieurs milliers de supporters relatent la désorganisation, le manque d'informations, la colère et la peur générées. Cette soirée mondialement télévisée a donné l'image d'un hôte mal préparé, soumis à une délinquance massive, et de forces de l'ordre débordées répondant par une violence disproportionnée et exercée contre… les spectateurs.

Comment en est-on arrivé là, alors que la France dispose d'une solide expérience d'organisation de grands événements sportifs, en particulier à Saint-Denis ? Certes, la finale, initialement programmée à Saint-Pétersbourg, a été relocalisée tardivement en France, du fait de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Cette décision fortement soutenue par le président de la République n'a laissé que trois mois aux organisateurs, au lieu des dix-huit généralement consacrés à la planification d'une telle rencontre. Une grève partielle sur l'une des lignes de RER a bousculé l'organisation. Mais les problèmes d'insécurité autour du stade sont identifiés de longue date, tout comme les difficultés récurrentes d'accès à l'enceinte.

L'origine des décisions n'ayant pas permis d'enrayer cet enchaînement critique semble en réalité procéder de trois tendances. Tout d'abord, la prégnance d'une conception « confrontationnelle » et démonstrative du maintien de l'ordre apparaît en décalage avec les besoins de dialogue des spectateurs venant de l'étranger assister à un événement festif. Ensuite, un déséquilibre en termes de relations de pouvoir s'est instauré entre parties prenantes ; en particulier, la centralité de la préfecture de police de Paris (PP) a empêché de définir collectivement un dispositif de sécurité adéquat. Enfin, les réticences à s'inspirer des diverses expertises disponibles ont contribué à plusieurs approximations.

En France, la sécurisation des grands événements sportifs est essentiellement appréhendée sous l'angle du maintien de l'ordre — une priorité renforcée par la menace terroriste. Lors des rencontres de football en particulier, la discipline demandée aux spectateurs prend le pas sur l'accueil et le service aux personnes. Le décalage est notable par rapport aux dispositifs déployés dans d'autres pays européens et aux engagements pris dans ce même Stade de France, où la France avait organisé en 2016 la signature de la Convention du Conseil de l'Europe sur une approche intégrée de la sécurité, de la sûreté et des services lors des matches de football et autres manifestations sportives. Paris avait ratifié l'année suivante ce traité incitant à faire des supporters des partenaires pour organiser des « événements sûrs et conviviaux (1) ».

Les pouvoirs publics redoutaient des violences liées à la présence de hooligans, témoignant d'une vision anachronique des supporters de Liverpool : ceux d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux des années 1980 qui s'illustrèrent notamment durant le drame du Heysel (Bruxelles, 1985). La tactique de maintien de l'ordre choisie a conduit les autorités françaises à négliger la sécurité publique qu'auraient pu incarner les policiers en civil, habilités à interpeller et prévenir la délinquance visant les spectateurs. Peu mobiles, rapatriés derrière les grilles du stade afin d'empêcher les intrusions, les effectifs déployés n'ont pour leur part guère été en mesure d'enrayer les agressions.

Par ailleurs, le commandement de la PP avait pour objectif central de préserver la capitale d'éventuels débordements. Sur les 29 unités de force mobile mobilisées le 28 mai, composées chacune de 80 CRS, gendarmes mobiles ou membres de compagnies d'intervention de la PP, 9 étaient présentes aux environs du stade, 6 autour de la « fan zone » du cours de Vincennes (destinée aux supporters de Liverpool présents à Paris sans billet) et 4 sur des sites sensibles comme les Champs-Élysées. Ce déploiement a amoindri les capacités de réaction lorsque des désordres se sont produits à Saint-Denis. L'autonomie de la PP génère de surcroît une concurrence interservices avec la police nationale (2). Des enjeux de pouvoir ont altéré la pertinence du dispositif, puisque la PP a confié l'essentiel de la surveillance des secteurs sensibles à Paris aux CRS et aux gendarmes mobiles, renforçant la marge de manœuvre de ses unités propres au Stade de France. Or ces dernières n'ont ni expérience dans la gestion des supporters ni compétence en matière de gestion des foules. Du reste, l'usage disproportionné de gaz lacrymogènes relevait des membres des compagnies d'intervention de la PP.

Les effectifs de la PP sont connus pour exercer des formes dures de contrôle social (3). Leur recours débridé à la violence a choqué les supporters britanniques habitués à des interactions pacifiées avec les forces de l'ordre. Le niveau d'agressivité de la police est modulé par son commandement, lequel, dans le cas d'espèce, assume une approche dure du maintien de l'ordre : c'est la doctrine revendiquée par M. Didier Lallement, préfet de police de Paris (qui a dû quitter son poste peu après ces événements), M. Alexis Marsan, représentant le préfet au poste de commandement opérationnel du Stade de France, et M. Paul-Antoine Tomi, responsable de la mise en œuvre opérationnelle du dispositif de sécurité.

Les connaissances disponibles sur ces types de publics et leur encadrement émanant d'associations, d'universitaires, d'acteurs territoriaux, de journalistes ou encore de services spécialisés au sein de la police ont peu été prises en considération. La police britannique a par exemple transmis au renseignement français un portrait rassurant des supporters de Liverpool, soulignant leur comportement exemplaire en déplacement, leur respect des consignes policières, ainsi que la présence très peu probable de hooligans en région parisienne. Une note de la division nationale de lutte contre le hooliganisme synthétise ces éléments. Transmise le 25 mai à la PP, elle n'a pas été relayée aux autres parties prenantes ni fait l'objet d'échanges lors des réunions ultérieures.

L'association Football Supporters Europe (FSE) explique que les services de l'État n'étaient pas présents lors de l'habituelle visite préparatoire du site à laquelle elle participait. « Nous n'avons donc pu que constater une accumulation d'erreurs, sans pouvoir influer sur le déroulement des événements », témoigne son directeur général. Depuis 2019, cette association ne dispose plus de canal de communication avec la PP et le ministère de l'intérieur. En tout état de cause, la centralisation du pouvoir a soustrait plusieurs décisions clés au discernement collectif — comme le cadrage décalé du maintien de l'ordre et le choix d'un itinéraire d'acheminement inadapté, car bien trop étroit.

À mesure qu'approchait la finale, la PP a été de moins en moins encline à coopérer, comme en atteste l'enquête indépendante de l'UEFA : « il n'existait aucun mécanisme permettant d'infléchir les opérations de police, ou de faire remonter le problème par une partie prenante autre que la police (4). » La Fédération française de football (FFF) a ainsi subi un passage en force de la PP. Chargée d'orienter les supporters des stations de transport en commun vers le stade, elle avait mis en place un fléchage destiné à limiter les effets de la grève sur la ligne du RER B. L'objectif était d'éviter l'engorgement de l'accès au stade le plus direct à la sortie du RER D, où s'est concentré l'essentiel des difficultés de transit. Le 23 mai, la PP a ordonné le démontage de cette signalétique de délestage, estimant qu'elle perturbait ses habitudes de travail. Cette décision, qui constitue une des causes de l'échec, n'a pas été évoquée lors des réunions de coordination.

L'UEFA a admis que la délégation de ses prérogatives sécuritaires à la FFF et aux services de police a été excessive, s'apparentant à une forme de dessaisissement de sa responsabilité. À une autre échelle, au sein du poste de commandement opérationnel du stade, alors que les signes d'une dégradation rapide de la situation étaient sans ambiguïté, les responsables de l'UEFA n'ont pas osé faire état de la nécessité d'infléchir le dispositif, doutant que le commandant de police suive leurs conseils.

À la suite des auditions menées par le Sénat, l'une des recommandations invite à réaffirmer le rôle de coordination de la délégation interministérielle aux grands événements sportifs (Diges) (5). Cela trahit la difficulté de cette dernière à s'émanciper de la tutelle de la PP, en dépit d'une expertise reconnue.

Dès la mi-temps de la rencontre, le ministre de l'intérieur a attribué les problèmes survenus à la présence de 30 000 à 40 000 supporters de Liverpool sans billet ou munis de faux, alors que l'intensité de la fraude était assez habituelle pour ce type de match (moins de 2 500 faux billets auraient circulé). Cette stigmatisation a généré des réactions indignées au Royaume-Uni. Ces déclarations prématurées comme le verrouillage de la communication gouvernementale ou la disparition des images de vidéosurveillance ont empêché la mise en œuvre d'un retour d'expérience transparent, car cela aurait conduit les acteurs impliqués à contredire la posture du ministre. L'occasion de progresser en matière de sécurité (avec en ligne de mire les Jeux olympiques) n'a ainsi pas pu être complètement saisie.

Le gouvernement entend répondre par une accélération technologique et le biais de la vidéosurveillance et des algorithmes de reconnaissance faciale stimulée par des opportunités de marché (6). À supposer qu'elle puisse apporter une plus-value sécuritaire, la mise en œuvre de tels dispositifs nécessitera des phases de test et une appropriation qui ne seront guère effectives en quelques mois. Elle soulève aussi des questions éthiques et de respect de la vie privée pourtant promptement balayées par le Sénat et l'Assemblée nationale.

Voir en ligne : /2024/05/LESTRELIN/66873

(3) Anne Wuilleumier (sous la dir. de), « Désescalade de la violence et gestion des foules protestataires. Quelle(s) articulation(s) en France et en Europe aujourd'hui ? », Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), Défenseur des droits, juillet 2021.

(4) « Independent Review 2022 UEFA Champions League Final » (PDF), février 2023.

(5) François-Noël Buffet et Laurent Lafon, « Rapport d'information sur les incidents survenus au Stade de France le 28 mai 2022 », n° 776, Sénat, 13 juillet 2022.

(6) Lire Thomas Jusquiame, « Des villes verrouillées au nom de la sécurité », Le Monde diplomatique, janvier 2024.

Bagdad suffoque

30 September 2026 at 08:48

Asphyxiée par une pollution-record et paralysée par un gouvernement inactif, la capitale irakienne suffoque. Entre un air irrespirable, des infrastructures obsolètes et l'absence d'investissements, les 10 millions d'habitants de la mégapole luttent chaque jour pour respirer.

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Bagdad, janvier 2025
yaz00ne alani — @yazoone

Il est 21 h 30 à l'hôpital public de Zafaraniyah, dans le sud-est de la capitale irakienne. On est loin des complexes modernes, des grandes enseignes et de la luminosité du centre-ville, situé à seulement une vingtaine de minutes en voiture. Pour ce quartier de plusieurs centaines de milliers de personnes, trois jeunes médecins, deux infirmières et trois pharmaciens sont chargés de tenir l'hôpital durant la nuit. Ils peuvent traiter jusqu'à cinq cents patients par jour. Au sein des urgences masculines, une salle exiguë, huit lits alignés, serrés les uns contre les autres. En face, M. Ali Z., 62 ans est placé sous assistance respiratoire. « Il a de plus en plus de mal à respirer, chuchote son fils. Il vient presque tous les mois, surtout l'été. Ici nous pouvons avoir de la Ventoline, et de l'oxygène, ça le calme. Mais, pour que sa situation s'améliore, il faut acheter des médicaments à la pharmacie, et cela coûte cher ».

Dans la rue ou à travers la vitre, il suffit de lever les yeux pour voir l'épais voile jaunâtre qui obscurcit l'horizon. Tôt le matin, une concentration de particules noires se dresse. On sent le soufre. M. Othman Kareem, 26 ans, fait partie de cette génération qui souhaite prendre la question environnementale à bras-le-corps. Il a cofondé le think tank Iraq Climate Change Center, participe à conseiller le gouvernement ainsi que le programme des Nations unies pour le développement (PNUD). « Il y a quelques semaines, un nuage noir est resté au-dessus de la ville durant quatre jours entiers. J'ai eu la chance de pouvoir partir à Erbil à ce moment, par crainte pour ma santé, mais ce n'est pas possible pour tout le monde », avoue l'ingénieur et expert en politique environnementale.

« Ce nuage était une concentration de ce que l'on respire quotidiennement à Bagdad. Un mélange de dioxyde de carbone et de soufre. Un cocktail qui provient de deux sources principales : le trafic routier et l'entreprise de raffinage située au sud de la ville », poursuit-il. Zafaraniyah se trouve à 6 kilomètres à l'est de Daoura, l'un des plus anciens complexes de raffinage du pays. La raffinerie date des années 1950 et produit 50 000 barils par jour. Elle est ancrée dans une zone qui n'a fait qu'accueillir toujours plus d'habitants en raison de l'exode rural des dernières années, provoqué par la sécheresse, la pollution des sols et les guerres.

« Les enfants sont souvent atteints d'asthme. Le taux de cancer des personnes de plus de 50 ans que l'on rencontre est impressionnant. Cela est dû à la pollution atmosphérique, mais également aux armes chimiques utilisées durant les différentes guerres qu'a connues le pays », précise M. Mountadhar Saad, médecin généraliste passé par l'hôpital public de Zafaraniyah. M. Z. est donc un cas symptomatique de sa génération, lui qui travaille dans le centre-ville de la capitale. Il est exposé aux pires substances toxiques, a connu la guerre contre l'Iran de 1980 à 1988, l'invasion puis l'occupation du Koweït d'août 1990 à février 1991, l'invasion anglo-américaine de mars 2003 qui fit tomber le régime de Saddam Hussein, et la lutte contre l'Organisation de l'État islamique (OEI). Autant d'événements qui ont déstabilisé le pays, et retardé le développement structurel d'une ville qui n'a cessé de s'étendre du fait de l'exode rural. Comme tant d'autres Irakiens, M. Z. est la victime d'une histoire tourmentée, qui, entre autres conséquences, a paralysé la réflexion sur la question environnementale.

Les facteurs de détérioration de la qualité de l'air en Irak sont nombreux — en premier lieu, la sécheresse. La pluie se raréfie et, à chaque début d'été, les tempêtes de sable en provenance de l'ouest frappent de plein fouet la capitale. La ville est ainsi enveloppée par un nuage de sable, qui s'introduit dans les maisons, altère les voies respiratoires et provoque l'engorgement des hôpitaux. « Lors des tempêtes de sable, tous les indicateurs de qualité de l'air explosent les seuils recommandés par l'Organisation mondiale pour la santé », explique M. Saad. Durant le mois de décembre, censé être plus clément, la société suisse IQAir indique un taux de PM2.5 (des microparticules capables de pénétrer profondément dans les poumons et le système sanguin), 17 fois supérieur au seuil annuel recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). À Paris, l'indicateur est 1,5 fois au-dessus. Lors des tempêtes de sable, on dépasse de 200 % les recommandations internationales.

Dans le même temps, l'Irak fait désormais partie des cinq pays les plus vulnérables face au changement climatique. En 2023, le ministère de l'environnement a reconnu que les ressources en eau avaient diminué de moitié, par rapport à 2020, une situation qui n'est pas sans rappeler celle de l'Iran voisin (1). Les raisons en sont principalement la baisse des précipitation, une gestion des ressources hydriques inefficaces et des barrages présents en amont du Tigre et de l'Euphrate, en Turquie, en Syrie et en Iran. Selon la conjoncture géopolitique et les tensions régionales, ces trois pays peuvent agir sur le débit de ces fleuves et ainsi exercer des pressions sur l'Irak.

Le gouvernement irakien est aussi responsable de cette situation. La dépendance structurelle aux ressources fossiles empêche une réflexion stratégique sur la question environnementale. « Le pétrole et le gaz coûtent moins cher à l'exploitation que d'investir massivement dans un projet à long terme », fait remarquer, exaspéré, M. Kareem. Mais cette prépondérance des hydrocarbures n'empêche pas les pénuries d'énergie, et, chaque nuit, Bagdad, cherche le sommeil dans le ronflement continu des générateurs.

Durant la journée, la ville est soumise à des coupures d'électricité récurrentes obligeant les commerces à utiliser des générateurs géants. Malgré la pollution atmosphérique, auditive, olfactive de ces installations qui encombrent l'espace urbain, le gouvernement ne bouge pas. Une négligence politique patente. « Nous avons présenté des chiffres qui auraient donné le tournis à tous les gouvernements du monde. La situation est alarmante, mais tout ce qui intéresse les dirigeants actuels, ce sont les élections », déplore Adel Bakawan, président du Centre français de recherche sur l'Irak (CFRI).

À l'image du Caire, Damas ou Mumbai (Bombay), la circulation routière est l'une des plaies environnementales majeures de la capitale. « C'est la ville qui ne dort jamais », dit Laith B., chauffeur de taxi. À toute heure du jour et de la nuit, les rues sont engorgées. Le vendredi, jour de repos, la ville reprend son souffle ; le reste de la semaine, ce sont des embouteillages à perte de vue. Ici, pas de bus, de tramway ou de métro. Comme à Santiago (Chili), des minibus, souvent brinquebalants, constituent l'unique mode de transport en commun, dont le secret des itinéraires est réservé aux initiés (2). « Il n'y a pas d'arrêts “officiels”, le passage des bus est irrégulier, et ils ne desservent pas tous les quartiers. Il faut être né ici pour en connaître le fonctionnement, décrit un usager. Ma femme part à son travail deux à trois heures à l'avance, et elle n'est pas la seule. » Même marcher s'avère très difficile, car la plupart des trottoirs ne sont pas aménagés. Ceux qui le sont, dans le centre-ville, sont pris d'assaut par les générateurs ou les véhicules en stationnement.

Selon la Direction générale de la circulation en Irak, 4 millions d'automobiles étaient officiellement recensées dans la capitale en 2023, alors que, toujours selon elle, « la capacité des rues de la ville ne peut accueillir qu'un maximum de 400 000 voitures ».

Un plan de métro a été imaginé en 1983, sous la présidence de Saddam Hussein. Mais les guerres, les changements de régime et l'instabilité politique ont mis un arrêt au projet. « Comme souvent, les projets et les services les plus bénéfiques sur le plan social ont été lancés sous Saddam Hussein, reconnaît M. Saad. Nombre d'Irakiens sont nostalgiques de la situation économique de cette époque et de la qualité du système socio-éducatif. On ne peut que le constater, même en étant chiite [une communauté marginalisée par Saddam Hussein] ou en ayant conscience des horreurs commises par l'ancien régime », poursuit M. Saad.

Les défis environnementaux ne se limitent pas à l'eau ou à la qualité de l'air. Ici, pas de tri de déchets, de traitement des eaux usées, pas non plus de projets de réduction de l'usage du plastique, de transports en commun ou de rénovation d'usines. « Les autorités ne savent pas par où commencer ni comment mettre tout cela en place », reconnaît M. Kareem. En attendant, la population revendique un mieux-être et des mesures d'urgence pour pouvoir respirer.

Voir en ligne : /2026/10/GUYOT/69905

(1) Lire Akram Belkaïd, « Un défi existentiel », Manière de voir, n° 209, « Iran. Guerres, révoltes, espérances », octobre-novembre 2026.

(2) Lire Guillaume Beaulande, « À Santiago du Chili, avec les galériens des transports », Le Monde diplomatique, mars 2023.

À São Paulo, les sans-terre à la conquête des populations urbaines

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Au cœur de São Paulo, l'immense parc Água Branca s'anime en cette matinée ensoleillée de fin de semaine. Joggeurs et parents avec poussettes se pressent autour de stands de bananes, de mangues, de chocolats et de noix de cajou. Ces produits sont proposés par des centaines de paysans du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), arrivés de tout le pays quelques jours plus tôt. Depuis sa fondation, en 1984, les quelque deux millions de membres revendiqués de l'organisation militent pour une réforme agraire au Brésil, en occupant des terres pour les cultiver jusqu'à obtenir leur régularisation par l'État.

« J'ai vendu beaucoup de goyaves ! » Derrière son étal, Mme Jacqueline Souza est satisfaite. L'agricultrice a enduré deux jours de bus pour rejoindre la mégapole. Elle vit et produit depuis dix-huit ans dans une ferme située dans l'État de Pernambouc, à plus de deux mille kilomètres de São Paulo, dans le nord-est du pays. Comme les autres militants présents ce jour-là, elle n'a pas entrepris un tel voyage seulement pour écouler ses fruits et légumes.

Lancée en 2015, la Foire nationale de la réforme agraire du MST attire des centaines de milliers de visiteurs à chaque édition. Le mouvement rural s'appuie sur cet événement pour sensibiliser les citadins à sa cause et engranger leur soutien au cœur du poumon économique et financier du Brésil. « Beaucoup de gens pensent que les sans-terre sont des vagabonds, alors que nous travaillons et produisons sur les terres que nous occupons. Il est donc important de montrer au plus grand nombre notre réalité », explique Mme Souza.

Selon le dernier recensement de l'Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) (1), 1 % des propriétaires terriens détiennent 47,6 % de la superficie rurale du pays. Pourtant, malgré ces inégalités foncières criantes, le MST est loin de faire l'unanimité. Un sondage publié par deux médias de droite, Crusoé et O Antagonista, affirme ainsi que 66 % des Brésiliens s'opposeraient aux revendications de l'organisation (2).

Mouvement criminel contre la propriété privée

La mauvaise image du MST est la conséquence de campagnes de dénigrement systématiques, orchestrées par l'extrême droite. Soutenu par le secteur de l'agro-industrie, qui pèse un quart du produit intérieur brut (PIB) brésilien et s'appuie sur un puissant lobby au sein du Congrès (Chambre des députés et Sénat) (3), ce courant politique dépeint les sans-terre en mouvement criminel menaçant la propriété privée. Un discours largement relayé par les médias nationaux.

Même le New York Times fait sien ce récit. Le 30 avril 2023, le quotidien titrait : « Si vous n'exploitez pas votre terre, ces marxistes pourraient vous la prendre (4) ». En réalité, les occupations du mouvement se fondent sur la loi. Ses membres ciblent uniquement des parcelles éligibles aux critères d'expropriation publique définis par l'article 184 de la Constitution. Ce dernier dispose que l'État peut « procéder à l'expropriation », à des fins de réforme agraire, de « biens ruraux qui ne remplissent pas leur fonction sociale » — c'est-à-dire des terres insuffisamment productives, qui ne respectent pas les droits des travailleurs ou ne garantissent pas la préservation des ressources naturelles (5).

En campagne électorale, l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2023) avait même qualifié les sans-terre de « marginaux qui doivent être traités comme des terroristes », encourageant les propriétaires terriens à « se défendre » armes à la main. « Ils [les membres du MST] envahissent [une propriété]  ? Alors on ouvre le feu ! », avait-il lancé (6). Selon la Commission pastorale de la terre (CPT), créée sous la dictature militaire par la Conférence nationale des évêques du Brésil, soixante-quatre membres de l'organisation ont été tués depuis 1985 au cours de conflits agraires (7).

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

« Confrontés à d'énormes intérêts politiques et économiques, ainsi qu'à de puissants pouvoirs médiatiques et idéologiques, nous avons compris une chose : nous ne réussirons pas à imposer la réforme agraire sans alliances avec de larges secteurs des classes ouvrière et moyenne », analyse M. Gilmar Mauro, coordinateur national du MST. Le dirigeant est convaincu que « la lutte pour la terre se mène à la campagne, mais se gagne en ville ».

À plus petite échelle, la foire de São Paulo se décline dans plusieurs États du pays. Le mouvement a également ouvert, depuis 2016, des points de vente pour ses produits agricoles dans vingt-quatre villes, parmi lesquelles Brasília, Porto Alegre et Rio de Janeiro. Dans certaines métropoles, les militants livrent des paniers à domicile et organisent des visites pour leurs clients dans les assentamentos rurais (« implantations rurales »). Ainsi, ils peuvent découvrir comment les paysans vivent, s'organisent et cultivent la terre.

Lors de la pandémie de Covid-19, le MST a également organisé des récoltes collectives pour les quartiers populaires. Dans ces zones, la faim s'était dramatiquement aggravée en raison de la gestion désastreuse de la crise sanitaire par le gouvernement Bolsonaro. Entre le premier trimestre 2019 et la fin 2021, le nombre de Brésiliens touchés par l'insécurité alimentaire a bondi de 25,6 millions à 29,2 millions, d'après une étude de la Fondation Getulio Vargas (8).

Le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine

Pour M. Mauro, mobiliser autour de l'alimentation est plus efficace que la « pratique classique des rassemblements de la gauche, avec une sono installée sur un camion, une estrade et des personnes qui prennent la parole, car tout le monde s'en est lassé ». Il estime que « les problèmes climatiques et sanitaires causés par l'agro-industrie rendent la jeunesse plus sensible à l'agroécologie ». La promotion de ce modèle agricole fait figure de priorité pour le mouvement depuis son congrès de 2014. Le MST est ainsi devenu le plus grand producteur de riz bio d'Amérique latine. Une orientation en phase avec l'opinion : aujourd'hui, 79 % des Brésiliens se déclarent très préoccupés par les aliments ultra-transformés, et 72 % d'entre eux s'inquiètent de l'usage massif des pesticides par l'agro-industrie (9).

La stratégie du mouvement porte ses fruits. D'une édition à l'autre, la popularité de la foire grandit. En 2015, la première édition avait attiré 150 000 visiteurs, soit moitié moins qu'en 2025 (10). Les stands séduisent bien au-delà des partisans du MST. « Je trouve ce marché sensationnel ! », s'enthousiasme Mme Maria Gomes. Venue avec son mari, cette esthéticienne découvre pour la première fois l'événement. Son sac déborde de farine de maïs et de miel. « Je ne soutiens pas les occupations du MST, confie-t-elle. Mais ici, je vois leur action sous un autre angle. Manger “naturel” et préserver ma santé est prioritaire. C'est pourquoi je pense que nous devons valoriser ces petits producteurs qui travaillent dur. »

L'aspiration des citadins à mieux se nourrir rapproche le MST de ces populations. Le mouvement séduit également de nouveaux publics grâce à la culture. « Au MST, nous accordons beaucoup de valeur à ce que nous appelons la “mystique”, c'est-à-dire la fête, la musique, la joie, les spectacles et les traditions de chaque région. Cela occupe une place centrale dans nos activités et nos mobilisations », explique Mme Marina dos Santos. Ancienne dirigeante du mouvement, elle a été élue députée à l'Assemblée de l'État de Rio de Janeiro en 2022 sur les listes du Parti des travailleurs (PT). Pour elle, « ces pratiques culturelles fédèrent au-delà des appartenances sociales ».

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Mykesio Max. — À la Ve Foire nationale de la réforme agraire du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, 2025

Chaque événement organisé par le MST combine vente des produits du mouvement, concerts, débats politiques, rencontres avec des intellectuels engagés… Les thèmes abordés s'inscrivent au cœur des mobilisations militantes : environnement, droits des LGBTQ +, féminisme, éducation, santé, logement, etc. « Le MST diversifie les sujets sur lesquels il se positionne et son répertoire de luttes. Il combat ainsi les discours qui cherchent à le réduire à une organisation dont le seul but serait de s'approprier indûment des biens privés », explique Joana [Tereza Vaz de] Moura, spécialiste du mouvement à l'université fédérale de l'État du Rio Grande do Norte (UFRN).

Ainsi, le MST s'impose de plus en plus comme un espace de contre-culture, capable d'attirer vers lui des sympathisants initialement peu sensibles à la revendication agraire. « Soutenir le mouvement devient un marqueur politique et culturel, et finit par incarner une certaine posture contre-hégémonique dans la société », analyse la chercheuse. En témoigne, surtout à Rio de Janeiro et à São Paulo, la popularisation de la casquette rouge emblématique du mouvement.

Portant son emblème — une carte du Brésil verte sur laquelle se découpe un couple de paysans, machette brandie en signe de lutte —, ce couvre-chef a conquis la jeunesse urbaine. Il se repère fréquemment dans les cercles de samba, les lieux culturels et les bars branchés.

Criminalisation par la droite et l'extrême droite

Si cette stratégie étend l'influence du MST au-delà des campagnes, elle n'a, pour l'heure, pas donné de résultats politiques. Malgré le retour au pouvoir M. Luiz Inácio Lula da Silva (dit « Lula ») en 2023, un allié historique des sans-terre, le mouvement se heurte aux mêmes difficultés pour faire aboutir ses revendications. Le président de gauche doit composer avec un Congrès majoritairement acquis à l'agro-industrie et à l'extrême droite, l'obligeant à de constantes concessions. « Les ressources destinées à la réforme agraire sont dérisoires », déplore ainsi M Mauro.

En 2025, le budget alloué aux acquisitions et expropriations foncières a plafonné à 406 millions de reais (environ 64 millions d'euros). Un montant dérisoire face aux besoins. L'Association brésilienne pour la réforme agraire (ABRA) estime en effet qu'il faudrait 6,5 milliards de reais (environ 1 milliard d'euros) afin d'installer dignement les 122 000 familles qui campent toujours dans une grande précarité (11).

Par ailleurs, le président « Lula », qui brigue un quatrième mandat face au sénateur Flávio Bolsonaro, le fils aîné de M. Jair Bolsonaro, n'a rien pu faire pour empêcher la criminalisation du MST par la droite et l'extrême droite.

Dès la première année de son mandat, le 17 mai 2023 précisément, les représentants de l'agro-industrie au sein du pouvoir législatif ont lancé une commission d'enquête parlementaire sur de prétendus financements irréguliers liés aux occupations du mouvement. Le rapport des parlementaires exigeait la mise en examen de dix personnes et qualifiait le MST de « faction criminelle ». L'initiative s'est toutefois soldée par un échec quelques mois plus tard, en septembre.

Faute de quorum, le document n'a jamais été soumis au vote. Pourtant, ses rédacteurs ont atteint leur but : le discrédit qu'ils ont jeté sur le mouvement auprès de l'opinion publique a contribué à dissuader le gouvernement de mettre en œuvre une politique ambitieuse de répartition des terres.

Voir en ligne : /2026/10/CORREA/70053

(1) « Censo agropecuário 2017 », site de l'Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE).

(2) Duda Teixeira, « 66 % dos brasileiros são contra o MST », Crusoé, 19 avril 2025.

(3) Le Front parlementaire de l'agriculture et de l'élevage (Frente Parlamentar da Agropecuária, FPA) revendique 345 sièges sur 594 au Congrès (297 députés et 48 sénateurs), site du FPA.

(4) Jack Nicas, « If you don't use your land, these Marxists may take it », The New York Times, New York, 30 avril 2023.

(5) Constitution fédérale brésilienne, site de la présidence de la République.

(6) Jeferson Ribeiro, « Bolsonaro quer tipificar invasão de propriedade por MST e MTST como prática terrorista », O Globo, Rio de Janeiro, 21 mai 2018 ; lire aussi Anne Vigna, « Retour de la violence politique au Brésil », Le Monde diplomatique, mai 2018.

(7) « Massacres no campo », site de la Commission pastorale de la terre (CPT).

(8) Marcelo C. Neri, « Insegurança Alimentar no Brasil : Pandemia, Tendências e Comparações Globais », site de la Fondation Getulio Vargas, mai 2022.

(9) « Voz do Consumidor 2025 », étude de la société d'expertise-conseil PwC Brasil, septembre 2025.

(10) « Feria del MST atrajo 170 mil personas a São Paulo », Brasil de Fato, São Paulo, 7 mai 2017.

(11) « A urgência da Reforma Agrária no Brasil », site du Mouvement des sans-terre (MST), 18 juillet 2025.

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