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Une révolte lycéenne, et bien plus

29 October 2026 at 17:13
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Jérôme Lagarrigue. – « The arrest », 2012
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Comme celles de Belgique ou d'Albanie, d'Italie ou d'Espagne, la jeunesse de France se rebelle, entraînant dans son sillage d'autres secteurs d'une société excédée et exténuée par des années de maltraitance néolibérale. Face à cette flambée qu'il n'a pas su prévoir, l'exécutif applique la stratégie habituelle : répression policière, diffamation médiatique, diversion technologique (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « “Civic tech”, l'art de laisser causer »), concessions minimales. À quoi s'ajoute une tentative de division — entre bons et mauvais protestataires — qui pour l'instant semble vaine (lire « Soudain, la solidarité »). Le mouvement ne faiblit pas, et oblige à regarder en face des problèmes structurels : la persistance des inégalités face à l'éducation (lire « L'héritage des “Héritiers” »), l'inanité du discours méritocratique et la brutalité du tri social (lire « Les raisons du soulèvement »).

Voir en ligne : /2026/11/A/70203

Une jeunesse qui ne se tient plus sage

Au mouvement social actuel, le gouvernement oppose une répression policière et judiciaire particulièrement sévère. La confrontation dans la rue se double d'une bataille symbolique, faite d'images, de slogans et de récits, qui n'est pas moins rude.

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #6 » (Lanceur), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

« Est-ce que vous condamnez la violence ? » L'injonction pèse sur tout lycéen, étudiant, responsable syndical ou politique invité dans les médias pour commenter les mobilisations actuelles. Le gouvernement n'est pas en reste. Dès les premiers jours, le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray évoque « une bascule » des blocages des lycées vers des « violences urbaines » (Le Monde, 2 octobre 2026), quand son homologue de l'intérieur Laurent Nuñez annonce n'avoir donné « aucune consigne de retenue » (TF1, 2 octobre 2026). Une répression policière inédite s'est abattue sur les protestataires : des milliers de personnes, majoritairement des mineurs, ont été interpellées et placées en garde à vue. Plusieurs manifestants ont été mutilés par des grenades lacrymogènes ou assourdissantes, ainsi que par des tirs de lanceur de balles de défense (LBD). Les syndicats policiers tentent de justifier ces violences en invoquant des centaines de policiers et gendarmes qui auraient été blessés depuis le début du mouvement. Les voix de présidents de région s'élèvent pour dénoncer le coût des destructions, et le gouvernement a enclenché la procédure accélérée pour faire adopter un projet de loi, dite « casseur-payeur », visant à engager la responsabilité civile d'un participant à un rassemblement « dès lors qu'il a connaissance que la dispersion a été ordonnée en raison des violences ou dégradations en cours ».

Cette place centrale accordée à la violence ne fait pas consensus. Mme Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, fait remarquer avec humour sur le plateau de BFM TV : « Je sais que ça fait un beau fond, les flammes, là. Apparemment, c'est très esthétique parce que vous avez gardé ce fond-là à peu près toute la journée, qui nous fait croire qu'on est en guerre civile. Mais ce n'est pas ça qui se passe » (3 octobre 2026). Dans les cortèges, des pancartes, comme « Brûler des poubelles ne dérange que les ordures » ou « Quand les jeunes montrent leur avenir, les imbéciles regardent la poubelle qui brûle », viennent aussi contredire ce récit dominant.

Il suffit en effet de participer aux mobilisations ou de les observer pour se rendre compte qu'elles revêtent un tout autre visage. Elles sont déterminées, festives et inventives. Des déguisements de dinosaures, de requins, de super-héros, de personnages de mangas, de jeux vidéo ou de Pokémon émaillent les manifestations. Les battles d'aura, les danses et les chants rythment les blocages. Des milliers de pancartes de carton rivalisent de créativité, d'humour et d'irrévérence (« Macron, toi, tu manquais pas de prof de français », « Recyclez vos déchets, n'en faites pas des ministres »). Partout, des visages souriants, une joie communicative.

Le sens d'un événement est inséparable des controverses dont il fait l'objet pour en imposer la définition légitime. Et l'insistance sur la violence est une façon de détourner l'attention des raisons de la colère. Le procédé est ancien. En 1986, Louis Pauwels, alors directeur du Figaro Magazine, accusait la jeunesse soulevée contre le projet de loi Devaquet d'être atteinte d'un « sida mental » (Figaro Magazine, 6 décembre 1986), et Robert Pandraud, alors ministre délégué chargé de la sécurité, déclarait au sujet de Malik Oussekine, mort sous les coups des voltigeurs motocyclistes de la police : « Si j'avais un fils sous dialyse, je l'empêcherais d'aller faire le con dans les manifestations. » La thèse de la manipulation a également la vie dure. Charles Pasqua, alors ministre de l'intérieur, ne voyait pas dans les manifestations une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche », comme le cabinet de l'actuel premier ministre, M. Sébastien Lecornu (France Info, 1er octobre 2026), mais celle de « professionnels de la déstabilisation, gauchistes et anarchistes de tout poil et de toutes nationalités » (Le Monde, 9 décembre 1986).

Toutefois, quelque chose a changé dans l'ampleur de la répression. La comparaison avec le mouvement contre le contrat première embauche (CPE) de 2006 en donne la mesure : 4 544 personnes avaient été interpellées entre le 7 mars et le 18 avril 2006, soit une moyenne de 106 interpellations quotidiennes (1). En 2026, les 6 547 interpellations recensées entre le 28 septembre et le 6 octobre représentent une moyenne de 727 par jour, près de sept fois plus. « Le but de la manœuvre était d'effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde », reconnaît un commissaire de police cité par Le Canard enchaîné (14 octobre 2026). L'écart est plus spectaculaire encore pour les gardes à vue. Leur nombre a été multiplié par neuf, passant de 46 par jour en 2006 à 418 en 2026 (chiffres au 13 octobre 2026). Le seul week-end des 17 et 18 octobre a, lui, donné lieu à près de 2700 gardes à vue, davantage que pendant les deux mois du mouvement contre le CPE. Les défèrements devant la justice connaissent une progression comparable. La garde à vue est ainsi largement détournée de sa fonction judiciaire pour intimider, dissuader ou entraver les protestataires, et les parquets usent de leurs prérogatives propres (avertissements pénaux probatoires, réparations pénales, interdictions de paraître, etc.) pour sanctionner des faits qu'ils auraient bien du mal à faire condamner par un juge.

Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact »

En 2006, au milieu de la tourmente du CPE, M. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, confiait aux responsables des forces de l'ordre : « Je sais qu'il est extrêmement difficile de faire le tri au sein d'une foule entre ceux qui manifestent pacifiquement et ceux qui veulent créer du désordre. Mais nous ne pouvons accepter que certains cherchent à instaurer le règne de la terreur. Face à l'évolution de la situation, je vous demande de mettre en place des dispositifs particulièrement adaptés à l'interpellation des fauteurs de troubles (2). » La « terreur » invoquée concerne en réalité les vitrines, les poubelles et le mobilier urbain, dont le maintien de l'ordre traditionnel s'accoutumait très bien de la dégradation, au nom d'une doctrine du « désordre acceptable » qui cherchait avant tout à éviter les blessés (3). Mais les images d'incendies et de destructions relayées avidement par les médias contrarient les postures de fermeté sécuritaire que M. Sarkozy et ses successeurs aiment présenter à leurs électeurs.

Les forces spécialisées comme les escadrons de gendarmerie mobile (EGM) et les compagnies républicaines de sécurité (CRS) perdent ainsi leur position dominante, au profit d'unités issues des polices urbaines — compagnies d'intervention, brigades anticriminalité (BAC), BRAV-M à Paris —, dont la logique d'action diffère. Il ne s'agit plus de contenir une foule mais d'« aller au contact », de « percuter » afin d'interpeller le moindre « fauteur de troubles » au cœur même des cortèges. Cela élève considérablement le degré de violence en leur sein et enclenche des cycles d'escalade. Les charges sont brutales et provoquent une incompréhension et une colère qui se retournent facilement contre les fonctionnaires. Agissant en petits groupes, ils sont parfois pris à partie et recourent volontiers aux grenades de désencerclement et aux LBD pour se dégager, au prix de blessures parfois sérieuses chez les manifestants. « Une poubelle brûlée = un lycéen mutilé », résument des pancartes.

Cette stratégie est d'autant plus funeste que ces policiers sont coutumiers de la lutte contre la petite criminalité, les trafics ou les désordres urbains. Ils ne voient donc pas dans les lycéens et les étudiants des citoyens exerçant un légitime droit démocratique, mais des délinquants potentiels qu'on peut humilier, brimer et brutaliser. Les doctrines de maintien de l'ordre et celle de la lutte contre les « violences urbaines » en sont venues à se confondre en pratique, et ce n'est pas un hasard si les ministres de l'éducation nationale, de l'intérieur ou de la justice utilisent désormais cette expression à propos des mobilisations actuelles.

Par suite, la police occupe une place plus centrale que par le passé dans l'imaginaire de la contestation. « Je fais des cauchemars de Macron et de la police », affichent des manifestantes. Les cortèges chantent à pleins poumons les slogans « Tout le monde déteste la police » ou « ACAB » (pour « All cops are bastards », « Tous les flics sont des salauds »), quand les pancartes « La police nous protège, ça crève les yeux », « Liberté, égalité, LBD » ou « Système ACABlant » fleurissent dans les rassemblements.

La surexposition de cet antagonisme tend toutefois à gommer la violence structurelle qui a déclenché les mobilisations. À la différence d'expériences antérieures, lycéens et étudiants ne protestent pas pour le retrait d'une réforme en particulier, mais expriment une critique sociale plus générale. Ils dénoncent les situations parfois indignes dans lesquelles se déroulent les apprentissages, mais aussi les réformes qui en détournent l'attention. « 38 °C/38 élèves, mais le problème, c'est le téléphone », taclent des panonceaux. Plus profondément encore, le mouvement révèle aussi une contradiction entre un élargissement social de l'accès aux études (à peine un tiers d'une génération obtenait le baccalauréat en 1986, contre près de 80 % aujourd'hui) et les possibilités réelles de les poursuivre. Alors que les budgets de l'enseignement supérieur accompagnaient ce mouvement (ses effectifs ont quasi triplé, passant d'environ 1,1 million d'étudiants au milieu des années 1980 à plus de 3 millions aujourd'hui), un renversement s'opère à partir du milieu des années 2010. Les financements récurrents des universités publiques stagnent, limitant ainsi les capacités d'accueil. Et Parcoursup, mis en place en 2018, incarne le mécanisme qui filtre l'accès aux formations, pénalisant ceux dont les familles sont les moins armées pour cette compétition d'un nouveau type (lire « Les raisons du soulèvement »). « Jeunesse formidable, avenir fort minable », s'inquiètent les protestataires.

Ces mobilisations ont déjà contraint le gouvernement à « engager des chantiers » sur le remplacement des enseignants, l'état des bâtiments, l'organisation du temps scolaire ou Parcoursup. Des promesses qui, en l'absence de financements suffisants, n'engagent pas à grand-chose. « Pas besoin de plan cul, le gouvernement nous baise déjà », reprenait une manifestante, à l'évidence sceptique.

Quelles que soient les suites du mouvement, il est clair qu'il représente un moment fort de politisation pour une « Gen Z » que l'on décrivait comme lobotomisée par les réseaux sociaux. « Je leur parle de prise de conscience, ils me parlent de crise d'adolescence », pouvait-on lire dans les cortèges. Ceux-ci disent « Non au R-Haine » et chantent « Siamo tutti antifascisti » (« Nous sommes tous antifascistes »). Les militants de La France insoumise, du collectif révolutionnaire Le Poing levé ou de la « Jeunesse communiste » distribuent tracts, journaux et autocollants.

Mais la mobilisation emprunte aussi des formes moins balisées, semblant prendre acte de l'indifférence — ou du mépris — des élites politiques envers les contestations sociales et les revendications écologistes exprimées dans la rue. La force du nombre ne suffit plus à infléchir les décisions. Les canaux institutionnalisés de négociation (comme les syndicats) sont ignorés, délaissés au profit de la communication ou de dispositifs de « consultation » en trompe-l'œil (lire « “Civic tech”, l'art de laisser causer »). En réaction, lycéens et étudiants réinventent des formes modernes de carnaval.

« La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas »

Des anthropologues comme James C. Scott ont insisté sur l'importance de ce rituel de résistance dans des contextes où les rapports de domination semblent difficilement ébranlables. L'énergie, la joie et l'anonymat de la foule qui se rassemble dans l'espace public renversent pour un temps l'ordre social. Celle-ci exprime collectivement le « ressentiment accumulé contre les riches et les puissants » et met « l'injustice sociale en accusation » (4). Les déguisements, les masques moquent les dominants ou exaltent les protecteurs des faibles (Spider-Man par exemple). Les figures d'autorité sont dégradées. On brûle leurs effigies, on raille leur sérieux, leur importance en les ramenant à leur condition bassement corporelle (5). On parle d'eux de manière crue, obscène et scatologique. Des pancartes comme « Nuñez, grosse cuve à pisse » dépouillent leurs cibles de toute dignité officielle. Festif et mordant, le carnaval n'en reste pas moins agressif. Des slogans, tels « La Bastille, c'est comme le vélo : ça ne s'oublie pas » ou « Macron, on a guillotiné le roi pour moins que ça », convoquent la mémoire violente de la Révolution française. Les appels à prendre les « lieux de pouvoir », à l'instar de l'Élysée ou Matignon, l'actualisent. Au risque de sévères affrontements avec les forces de l'ordre et de lourds dégâts, comme on a pu le voir lors de la manifestation du 17 octobre.

Mais l'irrévérence et l'émeute ne s'opposent pas autant qu'aimeraient le faire croire ceux qui séparent les « bons manifestants » des « semeurs de chaos ». Elles constituent deux faces de la contestation d'un ordre institutionnel qui tend à fonctionner chaque jour plus visiblement au service des dominants. Comme l'a montré l'historien Edward P. Thompson, les violences populaires naissent le plus souvent du sentiment que les gouvernants ont trahi les obligations qui fondaient leur légitimité (6). La bataille que mène la jeunesse mobilisée dépasse largement ses conditions d'études. Elle porte sur la définition même de l'intérêt général, dont l'État est censé être le garant. Le démantèlement continu de ses fonctions de protection et l'essor corrélatif de celles de coercition nourrissent la défiance à son égard (7). Le renoncement aux idéaux de justice sociale sur lesquels reposait son autorité retourne ainsi la colère contre les élites politiques et administratives qui conduisent ces transformations et s'en font gloire. La pancarte « Les vrais casseurs sont en costard-matraque », brandie par une manifestante, montre qu'il n'y a plus d'ambiguïté sur l'origine du saccage.

Voir en ligne : /2026/11/BONELLI/70181

(1) Selon le ministère de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, qui répondait à la question écrite n° 96093 du député Jean-Claude Abrioux, Journal officiel de l'Assemblée nationale, Paris, 15 août 2006.

(2) « Rencontre avec les services de police et de gendarmerie », ministère de l'intérieur, 24 mars 2006.

(3) Lire « Brutalisation de l'ordre manifestant », Le Monde diplomatique, mai 2023.

(4) James C. Scott, La Domination et les Arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Amsterdam, Paris, 2009 (1re éd. : 1990).

(5) Lire Pierre Rimbert, « Eloge du rire sardonique », Le Monde diplomatique, août 2010.

(6) Edward P. Thompson, « “Rough Music” : le charivari anglais », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 27e année, n° 2, Paris, mars-avril 1972.

(7) Lire Alexis Spire, « Pourquoi il faut réenchanter l'État », Le Monde diplomatique, octobre 2026.

Les raisons du soulèvement

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #5 » (Lanceur), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Il suffit parfois d'une étincelle, et d'un peu d'huile sur le feu, pour que tout un pays s'embrase. La révolte qui secoue la France à l'automne 2026 est partie d'une série de blocages lycéens organisés dans les derniers jours d'août et les premières semaines de septembre. Mais les récits médiatiques des événements tendent à gommer les nombreux signaux, jugés trop faibles pour être pris au sérieux, qui ont précédé l'embrasement. De Nantes à Marseille, en passant par Lille, Toulouse ou Vaulx-en-Velin, des centaines d'enseignants, de proviseurs avaient alerté en vain rectorats et syndicats. Leurs difficultés devenaient peu à peu insurmontables, leurs élèves étaient souvent au bord de l'implosion. Les équipes pédagogiques en sous-effectif et les absences non remplacées, les collègues débordés ou épuisés, les classes surchargées et les budgets sous-dotés, les salles détériorées et les activités extrascolaires supprimées, les parents perdus et leurs enfants angoissés. Ceux qui n'ont rien vu venir ont souvent préféré regarder ailleurs, trop occupés à gérer la pénurie ou à protéger leur carrière. Pour beaucoup, la jeunesse n'est intéressante que lorsqu'elle est brillante ou délinquante.

En tentant de passer en force, le gouvernement n'a fait que grossir les rangs d'une contestation parfois comparée à Mai 68. Au crépuscule d'un pouvoir libéral-autoritaire en place depuis neuf longues années, celle-ci marque moins l'irruption soudaine d'une « génération sacrifiée » que le retour d'une question sociale impossible à ignorer. Il n'est pas anodin que la révolte soit survenue en plein examen d'un budget de l'État prévoyant des coupes drastiques dans les moyens des écoles, des collèges, des lycées et des universités publics, mais aucune réforme fiscale ciblant les ultrariches ou les grandes entreprises. Ni que l'embrasement ait eu lieu juste après la rentrée scolaire, moment-clé dans la vie des établissements, où les absences de personnels et les problèmes matériels sautent aux yeux de tout le monde, élèves comme proviseurs ou enseignants.

Les médias ont souligné le caractère à la fois prévisible et surprenant du mouvement. Des experts y ont vu le fruit d'un aveuglement politique devant les « ratés de la massification scolaire » ; d'autres, l'effet d'un « stress » structurel chez des jeunes dont les perspectives d'avenir se révèlent toujours plus sombres. Sommée, dès la fin du collège, de se projeter dans un futur anxiogène, de jouer le jeu d'une compétition généralisée où les savoirs et les diplômes comptent moins que les places et les rangs, cette jeunesse avait bien des raisons de se révolter : les confinements dus à la pandémie de Covid, mais aussi l'intégralité de sa scolarité secondaire effectuée dans un paysage redessiné par la réforme dite « Blanquer ».

En 2018, alors ministre de l'éducation nationale, M. Jean-Michel Blanquer a supprimé les filières ES, L et S au profit d'un baccalauréat à la carte faisant la part belle aux parcours individuels et à un contrôle continu, au détriment des épreuves nationales un tant soit peu équitables. En mettant fin aux groupes-classes et en multipliant les options, sa réforme a fragilisé non seulement les équipes pédagogiques, mais également les solidarités entre pairs qui contribuaient à créer du sens et des liens dans la vie des lycéens. Le peu qu'il restait de l'institution scolaire en tant que cadre intégrateur a ainsi été défait, ou ébranlé.

Présentée comme une mesure progressiste et respectueuse des « choix » des élèves, la réforme du baccalauréat a introduit, tout comme la création au même moment du dispositif de sélection assuré par Parcoursup, un modèle individualiste et « sélectionniste » auparavant limité aux seules filières d'élite. En l'imposant sans débat public et sans moyens budgétaires, ses artisans ont fabriqué une véritable bombe à retardement. Nombre de parents, d'enseignants et de personnels de direction estiment que les conditions minimales d'un apprentissage serein et vertueux ne sont plus réunies. La charge mentale, chez les jeunes comme chez les adultes, liée aux injonctions ministérielles à « construire son parcours » en restant « connectés » à chaque étape aux applications et aux plates-formes, empêche de redonner du sens au statut d'élève, comme au métier d'enseignant.

La complexité des nouvelles procédures de sélection et l'affaiblissement simultané de tout ce qui rend matériellement possible la découverte de savoirs, d'auteurs et de notions qui ne peuvent être enseignés que par l'école, ont fait voler en éclats les faux-semblants d'une méritocratie en trompe-l'œil. Car, loin de se borner à des restrictions quantitatives, les réformes éducatives successives ont revêtu la forme d'un moins-disant qualitatif : qualité en baisse de la formation des élèves et des enseignants, qualité parfois douteuse de l'information offerte aux familles concernant l'orientation, mais aussi qualité dégradée de l'ambiance générale et du « dialogue » au sein de bien des établissements scolaires. Ces transformations ont aggravé un sentiment de déclassement ancien chez nombre de professeurs et les malentendus qui existaient déjà entre eux et des familles incitées depuis longtemps à agir en stratèges, quitte à recourir au privé si le public ne répond plus à leurs aspirations. À force d'insister sur l'avenir professionnel et l'orientation scolaire de leurs enfants, les parents ont cessé d'être des alliés des enseignants, eux-mêmes pris dans des rapports de concurrence autour du nombre d'heures attribuées à chaque enseignement de spécialité ou de matière à option. Le malaise, l'épuisement ou l'abandon ressentis par un nombre élevé de « profs à tout faire » marquent l'expérience quotidienne de chaque classe ou salle des profs. Les suicides médiatisés de collègues en burn-out et les formes plus discrètes de mort sociale, par dépression ou démission, témoignent de cette perte de repères, comme les niveaux record d'intentions de vote au sein du corps professoral en faveur du Rassemblement national (RN).

L'enseignement public subit de plein fouet les conséquences d'un désengagement durable de l'État, dont les responsables ont beau jeu de masquer les effets en pointant la « démission » des parents (qui laisseraient trop leurs enfants seuls devant leurs écrans) ou le problème de la dette publique (qui résulte largement d'une baisse des recettes et d'un refus obstiné d'une réforme fiscale de grande ampleur). En maintenant les subventions à l'école privée tout en baissant sensiblement le financement de l'école publique du primaire au supérieur — la dépense éducative par étudiant rapportée au produit intérieur brut (PIB) a baissé de 15,3 % entre 2008 et 2024, selon l'estimation de l'économiste Michaël Lainé (1) —, les gouvernements successifs ont mis en péril des équilibres aussi précieux que fragiles.

L'obsession de la dette publique et le tabou de la redistribution fiscale conduisent à avaliser l'hégémonie à la fois économique et culturelle d'une infime minorité sociale dont le credo tient en une phrase : « ne plus payer pour les autres », c'est-à-dire pour les services publics et dans l'intérêt général. Mais, comme les « gilets jaunes », le soulèvement de l'automne 2026 va bien au-delà de ses motifs initiaux. Il exprime une demande d'égalité quand, en France, l'origine sociale a une forte incidence sur la réussite scolaire. Ce constat est d'autant plus préoccupant dans une période marquée, du reste, par la profonde crise des « vocations » enseignantes. Il y a moins de professeurs dans les collèges et lycées aujourd'hui qu'en 2008, alors que le nombre d'élèves a augmenté de 250 000 sur la même période (2).

Dans l'enseignement supérieur, le tableau est similaire mais souvent plus sombre, tant l'austérité et la précarité y frappent davantage encore. Depuis 2012, le budget public par étudiant a diminué de 23 %, amorçant sa chute sous la présidence de M. François Hollande avant de connaître une baisse vertigineuse lors des deux quinquennats de M. Emmanuel Macron (3). Et si le projet de loi de finances examiné par le Parlement pour 2027 consiste — selon les mots du ministre de la ville et du logement, Vincent Jeanbrun, sur France Info le 19 septembre 2026 — à demander « un petit effort à tout le monde » pour dégager 54 milliards d'euros d'économies, une large part de ces dernières concernent bien les étudiants, comme le gel des aides personnelles au logement (APL) ou les coupes imposées aux universités, invitées à réduire encore des budgets déjà largement déficitaires, faute de bénéficier de compensations de l'État — dans une sorte de cercle vicieux qui justifie ensuite les jugements négatifs et le mépris des élites conservatrices envers les universités, assimilées à des « usines à chômeurs ». Les jeunes manifestants n'ont, sur ce point, fait que rappeler une évidence : sans redistribution des richesses en faveur des classes moyennes et populaires, et sans un rééquilibrage des priorités au profit de l'enseignement public, les « efforts » exigés de « tout le monde » ont tout d'un jeu de dupes.

Puisque, pour les élites en place, l'enseignement ne constitue plus un bien commun mais une simple « offre de formations » de plus en plus censitaire, il ne reste au pouvoir guère d'autres moyens — en dehors de la force brute et de la propagande — pour neutraliser la critique et relégitimer le système que de renforcer la croyance méritocratique par de nouvelles annonces ou par diverses formes de déni.

Entre autres exemples récents, citons celui d'Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale, pris pour cible par les révoltes lycéennes de cet automne. Quelques mois avant l'embrasement, il avait annoncé la création d'un concours général des collèges (sur le modèle de celui des lycées) en la justifiant par la nécessité de restaurer le sens de l'effort et par sa conviction personnelle que « l'excellence n'est pas une question de lieu, ni de géographie, ni de sociologie [mais] de travail et de talent (4) ». Dès lors qu'un ministre de l'éducation ne saurait ignorer l'existence de décennies de recherches en sciences sociales, sans doute faut-il prendre cette phrase comme relevant du discours performatif, qui use du présent de l'indicatif pour agir sur le monde. La répétition de tels mots d'ordre érige l'élitisme de bon aloi en sens commun des élites réformatrices. Le « mérite » (re)devient une arme de protection massive en temps de crise pour contrecarrer les critiques et fabriquer du consensus.

En janvier 2024, une polémique l'avait mis en évidence. L'éphémère ministre de l'éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra — ex-camarade de promotion de M. Macron à l'École nationale d'administration (ENA), après des études à Sciences Po et à l'École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) — s'était alors vu reprocher de scolariser ses enfants dans l'établissement privé catholique Stanislas, à Paris. Et, surtout, de l'avoir justifié par « le paquet d'heures non remplacées » dans l'école publique où était initialement inscrit son fils aîné. Mme Oudéa-Castéra s'était plainte, ensuite, d'être perçue comme le « symbole d'une caste privilégiée à combattre, à abattre », ajoutant : « La seule chose que j'ai héritée de ma famille, c'est l'amour du travail bien fait, du goût de l'effort, la passion du mérite. » Elle oubliait de préciser que cette « passion » avait pris corps au sein d'une famille comptant plusieurs journalistes connus (Alain, Patrice et Benjamin Duhamel, ou Nathalie Saint-Cricq) puis dans un lycée des beaux quartiers parisiens, mais aussi que son « goût de l'effort » lui avait été transmis par son père, ex-directeur de Publicis, avant d'être partagé par son époux, ancien président-directeur général de la Société générale et actuel président du conseil d'administration du groupe Sanofi.

Que signifie « mériter », dans ces conditions ? S'agit-il d'une lutte active contre les privilèges, le népotisme et l'arbitraire, dans la lignée de Condorcet, de la tradition égalitaire issue de la Révolution française ? Ou d'une croyance conservatrice, utile aux héritiers pour tenir leur rang et renforcer l'ordre symbolique qui rend l'héritage socialement acceptable ?

Essor du business de l'orientation scolaire

Les profils des ministres de l'éducation nationale diffèrent souvent de ceux des boursiers qu'ils aiment invoquer dans leurs discours. Titulaire de la fonction de 2017 à 2022, M. Jean-Michel Blanquer a effectué sa scolarité à Stanislas, du CM1 à la terminale, avant d'étudier à l'université Paris-II (« Assas ») et à Sciences Po. Fils d'un avocat et d'une enseignante, il a grandi dans le 8e arrondissement de Paris. Issu d'une famille très aisée — père producteur de cinéma, mère descendant de la noblesse russe —, M. Gabriel Attal (ministre de juillet 2023 à janvier 2024) a, quant à lui, étudié à l'École alsacienne, place forte de la reproduction sociale dans le 6e arrondissement de la capitale.

La réforme Parcoursup — adoptée dans le cadre de la loi relative à l'orientation et à la réussite des étudiants du 8 mars 2018, dite « ORE » — a servi de prétexte et d'accélérateur à une privatisation mais aussi à une « élitisation » de l'offre éducative. Entre 2010 et 2024, le taux d'inscription à l'université (hors instituts universitaires de technologie [IUT]) est passé de 60,4 % à 57,4 % des nouveaux titulaires du baccalauréat général, alors qu'il a augmenté dans le même temps de 4,2 points dans les écoles de commerce, d'ingénieurs et autres établissements privés (5). Pour les bacheliers technologiques, les inscriptions dans l'enseignement post-bac privé ont doublé ; pour les « bacs pro », déjà peu nombreux à la fac, les licences universitaires et les IUT sont devenus quasi inaccessibles, au profit des sections de techniciens supérieurs (STS) et de petites écoles privées dont beaucoup n'existaient pas avant la création de Parcoursup. Effet d'aubaine pour nombre d'entreprises du secteur des formations post-bac, la plate-forme a aussi favorisé l'essor d'un business de l'orientation scolaire très rentable, dont les familles favorisées peuvent se passer, mais qui tend progressivement à se substituer à une mission historique de l'école publique.

Moins d'enfants d'ouvriers à l'université

Même si l'on a oublié qu'il y eut bien, en 2018, un mouvement anti-Parcoursup, durement réprimé (on se souvient peut-être de ces lycéens mis à genoux par des policiers heureux de voir une « classe qui se tient sage », à Mantes-la-Jolie) et éclipsé par les « gilets jaunes », la vitesse avec laquelle les algorithmes de sélection se sont imposés en dit long sur les victoires idéologiques qui, progressivement, ont réduit une question âprement discutée et conflictuelle à une « solution » purement technique et consensuelle. Alors qu'à d'autres périodes les partisans d'un enseignement élitiste devaient assumer la sélection en tant que telle, les débats autour de Parcoursup ont relégué au second plan des enjeux autrefois centraux pour s'en tenir aux effets anxiogènes de l'outil ou aux difficultés à s'y retrouver dans un tel dédale.

S'il est vrai que, grâce au taux minimal de boursiers dans les filières sélectives prévu par la loi ORE, une poignée de néobacheliers (17 000 en 2025 sur environ 650 000) peuvent désormais trouver une place dans une formation à laquelle leur dossier scolaire ne leur aurait pas permis d'accéder lors de la phase principale, la part des enfants d'ouvriers à l'université a baissé de 11,4 à 8,7 % entre 2009 et 2024, en particulier depuis 2020. À l'échelle de l'enseignement supérieur, la proportion d'étudiants de milieux populaires tend à stagner. Si, parmi les jeunes de 25-29 ans, poursuivre des études dans le supérieur est depuis longtemps une norme dans les familles aisées (68 %), ce n'est toujours pas le cas dans les familles défavorisées (36 %). Les écarts demeurent, puisque ces proportions s'élèvent à 63 % et 33 % au sein de la génération scolaire antérieure, c'est-à-dire les 45-49 ans d'aujourd'hui. Parmi les 25-29 ans originaires des classes supérieures, 10,9 % sont diplômés d'une grande école en 2024, contre 10,2 % en 2012 ; du côté de ceux des classes populaires, ils sont 2,7 % en 2024, contre 2,3 % en 2012 (6).

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Jérôme Lagarrigue. – « Esthetic of a melee » (Esthétique d'une mêlée), 2017
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Parcoursup peut aussi présenter l'avantage d'augmenter la sélectivité scolaire des filières d'élite, et donc leur prestige relatif, à condition d'en atténuer les effets en matière de tri social. Ainsi, à l'institut d'études politiques (IEP) de Bordeaux, l'élaboration d'un algorithme local favorisant les candidatures de boursiers scolairement excellents a permis une (légère) ouverture du recrutement social, tout en augmentant le niveau scolaire moyen des admis, ce qui a réduit l'écart avec la concurrence représentée par les autres IEP, notamment Sciences Po (7). Cette bonne volonté méritocratique donne aussi à voir l'arbitraire de la sélection par des algorithmes qui, selon les formations, les années et les politiques de chaque établissement, varie considérablement. Cantonnés à des discussions entre initiés et à des compétences techniques, ces usages hétérodoxes de Parcoursup révèlent en creux les choix bien plus orthodoxes faits par d'autres filières d'élite au niveau scolaire déjà très élevé, mais aussi et surtout l'impossibilité, pour ce genre d'expérimentation, d'aller trop loin dans le jeu avec la règle, au risque de faire fuir des candidats bien dotés scolairement mais qui pourraient assimiler ces évolutions à une perte de sélectivité et de prestige.

En laissant la possibilité à chaque commission d'examen des vœux de sélectionner à l'aide d'un algorithme local, plutôt qu'avec l'algorithme national disponible sur la plate-forme, la réforme Parcoursup ne se limite cependant pas à imposer des modes de sélection et d'affectation des étudiants. La possibilité pour ces commissions de connaître le lycée d'origine des candidats — tournant majeur, qui constitue objectivement une rupture d'égalité — tient de l'aubaine pour bien des enseignants attachés à l'élitisme qui a imprégné leur propre scolarité, désireux de choisir eux-mêmes ceux qui « méritent » leur enseignement. Mais, pour d'autres, plus critiques ou réflexifs, la marge de manœuvre est faible et ambiguë, puisque l'État fait peser sur leurs épaules un tri social que ses plus hauts représentants se refusent à endosser. Dès lors, il ne reste guère d'autre choix que de limiter la casse, en prenant sur le temps normalement alloué à l'enseignement et à la recherche des heures entières à lire et classer des dossiers. Le rehaussement statutaire, qui tient dans ce pouvoir de choisir délégué aux commissions, ne fait que donner aux universitaires l'illusion qu'ils ont gagné un « droit » de sélectionner là où, en réalité, ils sont contraints de trier, et par là d'arbitrer eux-mêmes entre faire leur métier correctement et gérer les flux avec les moyens du bord.

Au sein des cursus d'élite, les marges d'action sont étroites, mais elles existent ; à condition toutefois de répondre aux intérêts des filières concernées. Depuis 2020, certaines écoles de commerce ou d'ingénieurs — l'École des hautes études commerciales (HEC), les Ponts et chaussées, etc. — ont fait le choix d'instaurer des points de bonus pour les boursiers qui passent le concours pour la deuxième fois. D'autres, comme l'Essec, ont mis en place un système de sélection différenciée permettant à des boursiers (une quarantaine par an) qui ne seraient pas reçus aux écrits d'admissibilité de passer les épreuves orales, tout en conservant la même barre d'admission pour tous les candidats. Malgré ces changements, les taux de boursiers ont diminué entre 2012 et 2024 de 3 à 4 points dans les écoles de commerce et d'ingénieurs, où ils représentent, aujourd'hui, respectivement, 10 % et 21 % des effectifs, tandis qu'ils sont restés stables dans les universités (autour de 39 %), alors même que la catégorie des boursiers (du supérieur) s'est embourgeoisée sur la période (8).

D'autres possibles ? Des lendemains moins terribles ?

C'est sans surprise Sciences Po qui, vingt-cinq ans après la création des conventions éducation prioritaire (CEP), a endossé de nouveau le statut de chef de file en effectuant une (énième) refonte de ses critères et modalités de sélection. La dernière réforme, en 2021, a mis fin aux épreuves écrites d'admissibilité, unifié les voies de recrutement et instauré des points de bonus pour les boursiers du secondaire issus des lycées partenaires, dont le nombre a été porté de 106 à 215. Mais, dans sa communication, la direction de l'IEP est restée discrète sur le taux global de ces boursiers du secondaire (qui s'élève à 12 %, contre 29 % en moyenne en France dans le public), insistant plutôt sur celui de boursiers du supérieur (bien plus favorisés que ceux du secondaire) parmi les admis (27 %), loin de la moyenne des universités à l'échelle nationale (39 %) (9).

Historiens spécialistes des systèmes éducatifs contemporains, Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard envisagent plusieurs scénarios (10) : l'un d'eux serait une alternative post-néolibérale, assumant une politique progressiste, à la fois économique, via une relance financée par un impôt plus équitable, et éducative, grâce à une hausse significative des dépenses publiques en matière d'enseignement public, mais aussi des réformes de structures comme la fusion de tous les cycles post-bac, prépas, STS et IUT compris, en un premier cycle propédeutique unifié, occupant une position intermédiaire entre le lycée et l'université ; un autre scénario serait un statu quo général favorisant une accélération du régime managérial actuellement dominant, avec l'extension des stratégies mercantiles, la poursuite du désengagement de l'État du financement des études supérieures et le remplacement des ressources fiscales par un mélange de prêts étudiants et de droits d'inscription élevés, accompagnés de quelques bourses, suivant le modèle américain.

De telles projections n'ont rien de chimérique. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le rapport de la commission d'enquête sénatoriale menée par la sénatrice Les Républicains Laurence Garnier, dont les préconisations offrent un aperçu de la politique que la droite pourrait impulser en matière de sélection en cas de victoires électorales (11) : suppression du droit d'accès aux études supérieures pour les bacheliers, le baccalauréat cessant d'être le premier grade de l'enseignement supérieur ; fin du droit d'accès au master pour les titulaires d'une licence universitaire ; renforcement des filières sélectives au sein des universités (doubles licences, doubles cursus école-fac, cycles préparatoires aux études supérieures) et des cursus courts, au détriment des capacités d'accueil dans les licences offrant peu de débouchés professionnels (en psychologie, langues, lettres et sciences humaines) ; fin du pouvoir des recteurs d'imposer aux universités des étudiants sans affectation au terme de la procédure Parcoursup ; instauration de droits d'inscription dans les universités, à hauteur de 900 euros en licence et 1 300 euros en master.

Mais, en appelant à augmenter le financement public de l'éducation et à tourner le dos aux logiques sélectionnistes qui tendent à se généraliser à tous les niveaux du système éducatif, le mouvement lycéen-étudiant de 2026 a ouvert la voie à une réflexion critique sur le modèle censitaire en cours d'imposition. Le ralliement d'élèves de lycées favorisés et d'étudiants issus de grandes écoles témoigne de la fragilité de l'ordre symbolique en haut de l'espace social, un peu comme en Mai 68. Il se pourrait bien que ces solidarités improbables, en dessinant d'autres possibles, fassent advenir des lendemains moins terribles. À condition que d'autres révoltés s'en mêlent, jeunes ou moins jeunes, pour résister à la contre-révolution qui vient.

Voir en ligne : /2026/11/PASQUALI/70149

(1) Michaël Lainé, « La mobilisation lycéenne s'explique-t-elle par l'évolution des dépenses éducatives ? », L'économie hors la tour d'ivoire, blog sur le site d'Alternatives économiques, 8 octobre 2026.

(2) Évelyne Blanché, Paul-Olivier Gasq et Isabelle Paulin, « Les élèves du second degré à la rentrée 2008 dans les établissements publics ou privés », note d'information de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), n° 09-08, Paris, 2009 ; L'État de l'école, n° 20, ministère de l'éducation nationale, novembre 2010 ; « L'éducation nationale en chiffres, 2025 », DEPP, août 2025 ; « Panorama statistique des personnels de l'enseignement scolaire, 2025-2026 », DEPP, octobre 2026.

(3) Lucas Chancel, « Université française : près de 15 ans de décrochage », 30 janvier 2026.

(4) « Concours général du collège, des lycées et des métiers », ministère de l'éducation nationale, 30 juillet 2026.

(5) Pierrette Schuhl (sous la dir. de), L'État de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation en France, 2026, sous-direction des systèmes de l'information et des études statistiques (SIES), 19e édition, ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace, Paris, 2026.

(6) « 8e rapport annuel au Parlement », (PDF), Comité éthique et scientifique de Parcoursup et Mon Master, avril 2026 ; Jérémie Martin-Kleinbauer et Louis Maurin, « Enseignement supérieur : comment évolue la composition sociale des filières ? », Observatoire des inégalités, 27 février 2025.

(7) Vincent Tiberj, « Parcoursup ou la sélection par les algorithmes », La Vie des idées, Paris, 12 janvier 2021.

(8) « Boursiers des écoles d'ingénieurs en 2012-2013 », Chiffres du mois, n° 46, Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI), Paris, décembre 2013 ; « Cartographie des bourses publiques de l'enseignement supérieur », rapport de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, Paris, février 2020 ; Marie Fourré, « Les boursiers sur critères sociaux en 2024-2025 », (PDF), Note flash du SIES, n° 23, Paris, septembre 2025.

(9) Éloïse Girard, « Sciences Po : moyenne au bac, genre, milieu social… Qui sont les candidats admis en 2025 ? », L'Étudiant, 13 mai 2026 ; « Qui sommes-nous ? », Sciences Po.

(10) Vincent Carpentier et Emmanuelle Picard, L'Université pour tous ? France - Royaume-Uni, une histoire comparée (1920-2026), Seuil, Paris, à paraître en 2027.

« Civic tech », l'art de laisser causer

Pour « entendre » les protestataires, le pouvoir raffole désormais des consultations numériques. Cette solution technologique, éprouvée face aux « gilets jaunes », offre un exutoire commode et peu coûteux — avant ensevelissement définitif des revendications.

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #8 » (Lanceur), 2026
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

« Ce qui compte pour moi, assène le ministre de l'éducation nationale sur France Info le 6 octobre dernier, c'est que les lycéens soient entendus dans un cadre démocratique. J'ai lancé depuis hier soir une plate-forme sur laquelle chaque lycéen va pouvoir déposer sa contribution pour dire ses difficultés et ses attentes. » Mais, questionné par les journalistes sur le risque que l'exercice connaisse le même sort que celui proposé aux « gilets jaunes », M. Édouard Geffray reste plusieurs secondes silencieux. Début 2019, pour sortir de la crise, l'exécutif — appuyé par un consortium de cabinets de conseil et de start-up (1) — avait en effet lancé une vaste consultation déjà adossée à une plate-forme. Très tôt, une alerte fut émise : seules seraient examinées les contributions numériques (2). La consultation dans son ensemble n'a en réalité fait l'objet d'aucune réponse du pouvoir (3). Elle a aussi escamoté les cahiers de doléances des ronds-points comme ceux des maires ruraux. Et, depuis, les gouvernements successifs semblent même avoir pris le contre-pied de ces revendications, tant des demandes d'égalité que de celles de liberté démocratique.

Consultation sur la réforme des retraites (2018-2019), convention citoyenne pour le climat (2019) : la participation institutionnelle se borne, le plus souvent, à recueillir des avis sur les décisions des autorités. Qui les écartent promptement quand ils s'avèrent trop « subversifs ». Si, en 2015, la consultation sur le projet de loi dite « République numérique » donne lieu à 8 500 contributions, elle se révèle in fine « inutile sur le fond », selon l'Observatoire des libertés et du numérique, car « le gouvernement n'a quasiment rien repris » des propositions « arrivées en tête des soutiens des internautes », notamment sur le logiciel libre (4). Un paradoxe pour un texte qui — en consacrant l'ouverture des données publiques ou le numérique pour tous — devait acculturer le pays à la « civic tech ».

En France, l'expression « technologie civique » désigne deux choses distinctes. D'une part, des applications des sites favorisant l'engagement et la participation citoyenne. D'autre part, un microcosme peuplé de personnalités politiques (comme l'ancienne secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire [2014-2017], désormais cadre de Sopra Steria, un des leaders français de la « tech »), de hauts fonctionnaires (comme M. Mohammed Adnène Trojette, ancien conseiller de M. Emmanuel Macron recruté par le Boston Consulting Group en 2024), d'entrepreneurs ou de consultants. Tous défendent un renouvellement démocratique grâce aux instruments numériques, le développement de start-up d'État voire l'avènement d'un « État plate-forme » (5). Ce projet de modernisation de l'action publique, inspiré de travaux universitaires américains, a pour héraut l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et se déploie dans le cadre du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO) conclu par 75 États et 137 collectivités locales (6).

De la participation domestiquée à la participation-délation

En pratique, des institutions françaises s'accommodent d'outils élaborés aux États-Unis. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) rend des avis à propos de grandes questions (les déserts médicaux, la fin de vie, le bien-être animal…) soulevées sur Change.org, la multinationale de la pétition en ligne. Mais des acteurs français se positionnent à leur tour sur ce marché. Ancien directeur général du service de flux musical Deezer, M. Axel Dauchez a fondé en 2015 Make.org : cette plate-forme de mobilisation citoyenne organise la consultation lancée par l'opérateur France Travail (ex-Pôle emploi) depuis fin 2024 sur la « diversité et l'inclusion dans l'univers professionnel ». Un créneau, semble-t-il, porteur puisque M. Cyprien Kohler, le fils de l'ancien secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, vient de lancer Agora Nova, une entreprise qui entend, lit-on sur son site, « inventer les outils numériques de la démocratie de demain ».

La concertation proposée par M. Geffray s'appuie, elle, sur la plate-forme Agora, développée par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP). Ouverte à toute personne disposant d'une application ou d'un accès à Internet, elle a donné lieu à 101 217 contributions, soit davantage que toutes les consultations organisées avec cet outil depuis son lancement, en septembre 2023. Dans un récent rapport, la Cour des comptes constatait en effet qu'il n'avait suscité, jusqu'à présent, qu'un enthousiasme modéré chez les citoyens : à peine 6 000 participants ont ainsi contribué à la consultation Agora sur la régulation de l'intelligence artificielle lancée fin 2023, moins de 2 400 à celle sur l'économie sociale et solidaire organisée en 2025 (7). La Cour relève aussi « une sur-représentation des cadres, des indépendants et des étudiants [ainsi que des hommes] dans les populations actives » sur le même site.

En postulant que toutes les remontées auraient été écrites par des élèves — ce qui reste à démontrer —, seuls 5 % des lycéens se seraient approprié la plate-forme lancée par l'éducation nationale entre le 5 et le 23 octobre 2026. Il y a une ironie certaine à offrir une telle réponse à une jeunesse mobilisée, entre autres, contre le site d'orientation et de sélection Parcoursup. Comme il pouvait paraître incongru d'aiguiller vers Internet des contributeurs « gilets jaunes » au « grand débat » qui s'opposaient à la numérisation des services publics de proximité. L'une d'entre eux, habitante d'une petite commune du Médoc (Gironde), expliquait ainsi à M. Macron : « Les services publics sont des points d'ancrage qui favorisent la vie dans nos territoires. Vous créez à la place des maisons de service public, (…) où le tout-numérique est roi. Là aussi, une grande partie de la population ne s'y retrouve pas, se marginalise par le non-accès à [ses] droits (8). »

Quatre jours seulement après le lancement de la consultation d'octobre 2026, le ministère de l'éducation nationale communiquait dans Le Monde en soulignant la faible part des critiques envers Parcoursup, en insistant sur le nombre élevé de contributions déjà enregistrées et en le rapportant à « une décélération depuis plusieurs jours » de la mobilisation (9). La participation-délation a cependant dû prendre le relais de la participation domestiquée (10). Juste après les manifestations du samedi 17 octobre, le site de la préfecture de police de Paris annonçait la création d'un autre genre de plate-forme : « Vous avez été témoins de violences, de dégradations ou de pillages à Paris ou l'un des départements de petite couronne (92, 93 et 94) durant ces derniers jours ? N'attendez pas : transmettez toutes vos images aux services de police afin de les aider à identifier et interpeller rapidement les auteurs. »


(1) Dans un rapport sur les consultants (« Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques », mars 2022), la sénatrice Éliane Assassi avait identifié une quinzaine de prestations liées à des consultations publiques entre 2018 et 2021 dont le montant total approchait les 10 millions d'euros.

(2) Collectif de recherche citoyenne sur les cahiers de doléances, « Les cahiers de la colère », Le Monde diplomatique, juin 2022.

(3) Guillaume Gourgues, « “Le pouvoir a su entendre les Gilets jaunes” », dans François Buton, et al., Idées reçues sur les Gilets jaunes, Le Cavalier bleu, Paris, 2024.

(4) « République numérique : déception 2.0 », La Quadrature du Net, 24 juin 2016.

(5) Pierre Pezziardi et Henri Verdier, « Des startups d'État à l'État plateforme », janvier 2017, Fondapol.

(6) Tim O'Reilly, « Government as a platform » (PDF), Innovations. Technology, Governance, Globalization, vol. 6, n° 1, Cambridge, Massachusetts, hiver 2011 ; Alessandro Bellantoni, et al., « Synthèse de la manifestation du CGP “La Civic Tech au service de la démocratie” » (PDF), 17 octobre 2023, OCDE ; Open Government Partnership.

(7) Cour des comptes, « Les dispositifs de participation citoyenne à la décision publique », rapport public thématique, Paris, 17 septembre 2026.

(8) Archives départementales de la Gironde, fonds 5999 W 305, Grayan-et-l'Hôpital.

(9) Nathalie Segaunes, « Mobilisation lycéenne : les premières surprises de la plateforme de concertation », Le Monde, 9 octobre 2026.

(10) Eleonora Elguezabal, « Quand la gendarmerie devient participative : l'engagement des voisin·es dans les réseaux officiels de vigilance en France », Participations, vol. 1, n° 29, Louvain-la-Neuve, 2021.

Soudain, la solidarité

Parfois, l'inespéré advient. Un mouvement lycéen spontané, mettant en cause les travers du système éducatif, a rencontré d'autres colères, rallié à lui divers secteurs de la société. Et, jusqu'ici, les manœuvres visant à diviser les contestataires n'ont pas abouti...

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Jérôme Lagarrigue. – « Thrower #3 » (Lanceur), 2019
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Lucie et Robin n'ont pas trop à se plaindre de leurs conditions d'études dans l'Aveyron. Leur lycée a été récemment rénové, et les classes n'y sont pas surchargées. Pourtant, le 17 octobre dernier, ils sont allés manifester, en soutien à leurs camarades moins bien lotis. « Même si nous, à Rodez, ça va, ce n'est pas pareil partout, notamment en banlieue », expliquaient-ils à un journaliste venu couvrir l'événement (Centre Presse Aveyron, 17 octobre). Cette solidarité entre des lycéens de territoires qui semblent n'avoir pas grand-chose en commun s'est notamment nouée sur les réseaux sociaux, où, d'un établissement à l'autre, circulent les témoignages et vidéos, les messages d'encouragement. Elle constitue l'une des particularités du mouvement qui embrase la France depuis la rentrée 2026. Une mobilisation qui, autre singularité, n'est pas née de l'opposition à une réforme, comme c'est souvent le cas, mais a jailli soudainement, en pleine période électorale, pour protester contre la dégradation généralisée du service public de l'enseignement.

Les mêmes préoccupations reviennent ainsi partout, de Créteil à Lamballe, de Vaulx-en-Velin à Villefranche-sur-Rouergue, en passant par Paris, Marseille, Mayotte ou la Guyane : les locaux dégradés et mal isolés, les professeurs non remplacés, les emplois du temps à trous et à rallonge, Parcoursup et son algorithme incompréhensible… Sans parler d'un horizon toujours plus sombre, entre l'intelligence artificielle qui menace les emplois, le dérèglement climatique qui menace la planète et le spectre de la guerre qui menace l'Europe.

La convergence des lycéens de banlieues et de zones rurales peut surprendre après quinze ans de matraquage sur la « fracture territoriale », qui a ancré l'idée d'une opposition entre « France des métropoles » et « France périphérique », « jeunes des villes » et « jeunes des champs ».

Selon cette lecture, aussi répandue dans les médias que contestée par les chercheurs (1), il existerait deux jeunesses populaires qui n'auraient ni les mêmes problèmes, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes perspectives. Les jeunes de banlieue seraient certes confrontés au racisme, aux discriminations et à la ségrégation urbaine, mais leur proximité géographique avec des centres dynamiques ou l'attention particulière que l'État leur porterait via la politique de la ville leur offriraient une certaine ouverture sur le monde, la possibilité de se créer des réseaux et des perspectives d'ascension sociale. À l'inverse, les jeunes des campagnes, réputés plus conservateurs et attachés à leurs traditions, seraient prisonniers de leur territoire. Éloignés des lieux de décision, des filières d'excellence et des bassins d'emploi, oubliés par les pouvoirs publics, ils auraient moins de chances de s'en sortir. « La jeunesse de banlieue a été privilégiée par rapport à celle de la ruralité. C'est une jeunesse à qui on a tout donné. Mieux vaut avoir 20 ans à Saint-Denis et Nanterre que dans la Creuse », croit savoir M. Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RTL, 2 juillet 2023). Difficile, dès lors, d'imaginer un mouvement social agrégeant ces deux jeunesses.

Pourtant, quand on cesse d'opposer les espaces pour s'intéresser aux conditions sociales, les expériences se révèlent bien plus proches qu'il n'y paraissait. À la campagne comme en banlieue, les jeunes subissent de plein fouet les conséquences de la désindustrialisation. Ils connaissent le manque d'emplois stables, le sous-investissement dans les services publics, la stigmatisation des uns en « ploucs » et des autres en « racailles ». Ils partagent également des formes de sociabilité centrées sur des « solidarités à petit rayon » (2), peu mixtes, ainsi que, chez les garçons, un goût pour le football et le motocross. Bref, ils ont bien des raisons de parler d'une même voix, et le mouvement lycéen l'a rappelé avec puissance, détermination et enthousiasme.

Pour répondre à cette mobilisation inédite, le gouvernement a repris une méthode éprouvée depuis l'arrivée au pouvoir de M. Emmanuel Macron. Il l'a d'abord ignorée (le ministre de l'éducation nationale Édouard Geffray a attendu deux semaines avant de recevoir des représentants des lycéens). Puis il l'a réprimée, avant de tenter de la discréditer (les blocages ne seraient qu'une « manœuvre de La France insoumise et de ses proxys de l'ultragauche », selon Matignon) puis de la diviser, en distinguant les gentils manifestants et les méchants « casseurs », lesquels auraient transformé la protestation lycéenne en « mouvement de violences urbaines », d'après le premier ministre Sébastien Lecornu. Et bien sûr il a créé une plate-forme en ligne pour permettre aux élèves d'exprimer leurs doléances, selon un procédé déjà mis en œuvre en 2019 avec les « gilets jaunes » : offrir un exutoire numérique à la colère, pour mieux l'ignorer (lire « Une jeunesse qui ne se tient plus sage » et « « Civic tech », l'art de laisser causer »).

Le gouvernement pensait avoir réussi son coup. Il misait sur un échec de la mobilisation du 17 octobre, à l'appel des lycéens, des organisations étudiantes, des « gilets jaunes » et des syndicats, ne prévoyant que 150 000 à 200 000 participants. Ils furent quatre fois plus nombreux. En marge des cortèges massifs et pacifiques — pourtant soumis aux gaz lacrymogènes et aux charges policières aléatoires —, quelque trois mille commerces ont été dégradés ou dévalisés, des bâtiments publics incendiés.

Dès lors, le rouleau compresseur identitaire s'est remis en marche, écrasant les revendications des manifestants. Alors que l'on parlait de services publics, de salaires, d'inflation, de prix du carburant, le débat a rebasculé sur l'immigration, la délinquance, les banlieues… Ne voit-on pas, sur les vidéos circulant sur Internet, des jeunes à capuche ? « Ces pillards sont à une écrasante majorité des enfants de l'immigration qui, sans doute inconsciemment, reproduisent tout simplement les razzias de leurs ancêtres », en conclut la journaliste Élisabeth Lévy (Sud Radio, 19 octobre). M. Bardella fustige de même les « hordes déracinées de sauvages qui se trouvent de l'autre côté du périphérique et qui viennent dans les agglomérations et dans les grandes villes pour piller et exprimer un sentiment de revanche à l'égard de la France » (CNews, 19 octobre), tandis que M. Bruno Retailleau, candidat Les Républicains à la présidentielle, s'en prend aux « binationaux qui pillent, qui sont violents, qui agressent des gendarmes et des policiers », en proposant de les déchoir de la nationalité française — une idée également défendue par le président de Reconquête, M. Éric Zemmour. Au terme de cette semaine de déferlement raciste, un homme a pris un pistolet mitrailleur pour, selon ses mots, « venger les commerçants » vandalisés, en tirant à vue sur « des Noirs et des Arabes » à Trappes.

Nul ne connaît pourtant le profil des personnes impliquées dans ces émeutes. Et s'il s'avérait que les jeunes de banlieue étaient très nombreux parmi elles, cela ne suffirait pas à en faire un phénomène ethnique. Les événements survenus au Royaume-Uni à l'été 2011, à la suite de la mort de Mark Duggan, un jeune homme noir tué par la police à Londres, montrent en effet combien cette lecture peut être biaisée. En cinq jours, plus de 2 000 commerces furent alors dégradés ou pillés. « Ces émeutes avaient un caractère racial. Pourquoi nier ce fait ? », avait d'emblée acté une chroniqueuse du Telegraph (7 août 2011). « Sans la culture des gangs du Londres noir, aucune de ces émeutes n'aurait eu lieu », continuait un confrère du Daily Mirror (13 août 2011). Un an plus tard, un rapport du ministère de la justice révélait un tableau très différent. Parmi les 3 103 personnes jugées pour des troubles à l'ordre public, 41 % étaient blanches et 39 % étaient noires. Tout dépendait en fait de la ville concernée. À Birmingham, où la jeunesse populaire est majoritairement noire, les personnes arrêtées l'étaient aussi. À Liverpool ou à Manchester, où les milieux populaires comptent davantage de jeunes blancs, la tendance s'inversait. En d'autres termes, le profil des participants reflétait avant tout la composition de la jeunesse populaire locale (3). Quant à leurs motivations, un autre rapport a mis au jour un puissant effet d'opportunité et d'imitation, dans un contexte où la police ne semblait plus rien maîtriser, créant ainsi un sentiment d'impunité : « L'observateur curieux peut devenir un amateur de sensations fortes, ou l'amateur de sensations fortes, un opportuniste (4) ».

Par ailleurs, pendant des siècles, l'émeute, le soulèvement violent et spontané, a constitué le principal moyen de pression sur les pouvoirs en place — ce que l'historien Eric Hobsbawm a appelé la « négociation collective par l'émeute (5) ». Avec l'avènement de la société industrielle et l'essor des grandes organisations collectives (partis, syndicats, associations…), la grève s'est progressivement imposée comme le principal levier d'action du mouvement ouvrier. Mais, depuis les années 1980, l'affaiblissement de ces organisations, l'éclatement des collectifs de travail et les échecs répétés des modes d'action traditionnels ont contribué au retour de ce phénomène, où se conjuguent, en parallèle ou intrinsèquement, revendications et casse (6). Et cette dynamique s'est accélérée depuis la crise financière de 2008. Révolte contre l'austérité en Grèce (2010-2012), soulèvement contre le coût de la vie au Brésil (2013), en Bulgarie (2013), au Chili (2019), « gilets jaunes » (2018-2019) ou émeutes urbaines en France (2023)… Malgré des contextes différents, les mêmes scènes se répètent, avec des bâtiments publics attaqués, des commerces dégradés, des barricades, des affrontements avec la police, débordant les formes traditionnelles de la mobilisation politique. L'automne 2026 confirme cette tendance. Des émeutes de la jeunesse ont également éclaté en Italie, en Belgique et en Albanie, tandis que des mobilisations massives touchaient l'Espagne, le Portugal et la Grèce.

Par-delà les siècles et les frontières, l'histoire des révoltes rappelle un principe élémentaire : la violence sociale (pauvreté, racisme, exploitation…) peut produire, en retour, une violence chez ceux qui en sont victimes. Cette idée est d'ailleurs largement acceptée quand des populations se soulèvent au Sri Lanka ou à Madagascar. Ou quand des agriculteurs s'attaquent à la préfecture du Lot-et-Garonne, détruisent un bâtiment de la direction régionale de l'environnement à Carcassonne et vandalisent des magasins Leclerc ou des McDonald's — comme ce fut le cas en janvier 2024. Alors ministre de l'intérieur, M. Gérald Darmanin avait évoqué les « coups de sang légitimes de ceux qui ne gagnent pas beaucoup d'argent et qui travaillent très fort », en expliquant qu'« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » (TF1, 25 janvier 2024).

Les lycéens, les jeunes de banlieue ou les « gilets jaunes » n'ont pas droit à de tels égards. Il y a vingt ans, un homme politique de droite comme M. François Bayrou pouvait tout à fait déclarer, au sujet des révoltes urbaines de novembre-décembre 2005 : « Si l'on cherche l'origine de ce qui s'est passé, alors on la trouvera dans la manière dont on a laissé urbaniser la France en enfermant les pauvres avec les pauvres, en acceptant que se constituent des ghettos qui sont des ghettos de l'origine, des ghettos du chômage avec plus de 40 % dans certains quartiers, des ghettos où l'école est en situation difficile, où s'ajoutent les problèmes sociaux aux problèmes culturels (…). Les conséquences ont des causes. Ce sont les causes qu'il faut soigner (7). » En juillet 2023, le président Emmanuel Macron, moins porté à l'autocritique, n'avait vu dans les émeutes ayant suivi la mort de Nahel Merzouk que des « violences pures et injustifiables qui n'ont aucune légitimité ».

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Jérôme Lagarrigue. – « Red Mist » (Nuage rouge), 2025
© Jérôme Lagarrigue - www.jeromelagarrigue.com

Qu'est-ce qui pousse une société à l'explosion ? Pourquoi certains en viennent à assaillir des bâtiments publics, des commerces ou des policiers ? Soulever ces questions expose à une chasse aux sorcières. « Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l'ordre (…), soit on est du côté des casseurs », a martelé le premier ministre Sébastien Lecornu au soir du 17 octobre. Le lendemain, M. François-Xavier Bellamy, le vice-président des Républicains, suggérait de jeter en prison M. Philippe Poutou, l'ancien porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), parce qu'il s'était déclaré « dans le camp des manifestants, des émeutiers, de la jeunesse révoltée, des opprimés et du désordre ». La France insoumise est quant à elle accusée par M. Lecornu de « fournir des excuses à ceux qui commettent » des violences, par Mme Marine Le Pen de « légitimer la violence en considérant l'ordre comme une oppression et le désordre comme un droit », par M. Gérard Larcher de diffuser « un discours de haine », le président du Sénat allant jusqu'à s'interroger sur la dissolution du parti.

Pendant une semaine, les responsables politiques se sont relayés sur les plateaux de télévision pour détailler leurs propositions. Certains, à l'image de M. Gabriel Attal, veulent bloquer l'accès aux réseaux sociaux pendant les manifestations et généraliser la surveillance faciale et algorithmique ; d'autres proposent de construire des milliers de places de prison sur le modèle du Salvador de M. Nayib Bukele, de retirer leurs prestations sociales aux familles de casseurs ou encore de durcir la justice des mineurs. Les autorités suivent docilement cette surenchère répressive. Pour les jeunes arrêtés, une justice expéditive est mise en place, à coups de comparutions immédiates qui ne laissent pas le temps aux accusés de préparer leur défense. Un lourd parfum de délation flotte même dans l'atmosphère quand la préfecture de police de Paris met en place une plate-forme sur laquelle les témoins des débordements peuvent transmettre leurs vidéos à la police. Et quand M. Darmanin, le ministre de la justice, déclare son souhait d'autoriser les parquets à prévenir les employeurs des personnes condamnées.

Des couvre-feux sont également instaurés dans plusieurs villes, sous l'œil vigilant de drones et d'hélicoptères, des rassemblements sont prohibés et, dans certains quartiers, il devient même interdit de se balader avec un sac à dos ou un couvre-chef. Le 24 octobre, jour de mobilisation nationale, la restriction des libertés publiques franchit un nouveau seuil. Sous couvert de prévenir les débordements, les manifestations sont interdites à Lyon, Nice, Montpellier, Rouen, Le Havre, Toulon… La SNCF supprime des trains pour empêcher certains manifestants de se rendre aux rassemblements, et des contrôles préventifs sont réalisés dans les gares et sur les routes. À Paris, l'armée est mobilisée pour encadrer les manifestants, de même que la brigade d'intervention régionale, le RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion) et le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).

Ainsi le pouvoir apeuré cherche-t-il à étouffer la contestation en ignorant ce qui la nourrit. Mais cela ne fonctionne plus. Le 24 octobre, la foule fut finalement aussi nombreuse que la semaine précédente, malgré les interdictions, les gaz lacrymogènes, le mauvais temps et les vacances scolaires. Après dix ans de présidence Macron, les raisons de la colère ne disparaîtront pas sous les coups de matraque. La France compte désormais près de dix millions de pauvres. sept millions d'adultes déclarent ne pas manger à leur faim. Depuis 2024, sous l'effet de l'inflation, un ménage de deux adultes et deux enfants a vu son budget annuel amputé de 1 200 euros en moyenne. La justice manque de juges, de greffiers, de procureurs ; l'école, d'enseignants, d'infirmières, de surveillants. À l'hôpital, les services d'urgences saturent, et environ 35 000 lits ont été supprimés en dix ans, tandis que les déserts médicaux continuent de s'étendre, y compris dans des centres-villes. Pompiers en grève, pénurie de logements sociaux, lignes ferroviaires supprimées, établissements pour personnes âgées en sous-effectif, prisons surpeuplées… La liste des problèmes est sans fin.

Face à cela, M. Macron et son gouvernement n'ont que l'austérité à la bouche. Les yeux rivés sur la dette et soumis au verdict des marchés, ils répètent que les caisses sont vides — sauf pour augmenter les dépenses militaires, construire des prisons et accorder des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux ménages aisés. Pourtant, comme le remarque l'économiste Thomas Piketty, si la dette publique est bien passée de 20 % du produit intérieur brut (PIB) en 1970 à 120 % aujourd'hui, les patrimoines privés ont bondi de 300 % à 600 % du PIB, avec une concentration extrême au sommet de la pyramide (8). En 2025, les dividendes versés aux actionnaires ont atteint le niveau record de 107 milliards d'euros, contre 46 milliards en 2017 (9). Or, plus l'épargne augmente, plus la dette gonfle. Mais s'attaquer aux plus fortunés, dont il espère peut-être qu'ils l'embaucheront bientôt, est inenvisageable pour M. Macron. Faute de s'y résoudre, le pouvoir s'enferme dans une équation dangereuse, où les raisons de se révolter s'accumulent tandis que la place laissée à la contestation se réduit.

La diversion identitaire d'une part, la répression et l'intimidation d'autre part ne sont pas parvenues à étouffer la volonté de nommer et défaire les injustices. À son arrivée au pouvoir en 2017, sous les applaudissements des classes dominantes occidentales, M. Macron s'était érigé en rempart contre la « tentation illibérale » qui gagnait, selon lui, du terrain dans plusieurs pays. Dix ans plus tard, le Rassemblement national se trouve aux portes du pouvoir. Désavoué trois fois par le suffrage universel depuis 2024, le président français n'hésite plus à remettre en cause le droit constitutionnel à manifester, rivalisant, en matière de répression de la contestation, avec la cheffe d'extrême droite du gouvernement italien, Mme Giorgia Meloni.

En faisant converger des jeunesses que tout semblait opposer, la révolte actuelle rappelle que rien n'est écrit d'avance. Son élan saisit en effet d'autres secteurs qui, chacun isolément, avait protesté en vain au cours des dernières décennies : fonctionnaires, « gilets jaunes », salariés du privé, retraités. Ironie des effets homogénéisateurs du néolibéralisme, la colère se propage hors des frontières où les mêmes causes produisent les mêmes effets. De plus en plus à l'étroit dans un corps électoral vieillissant, la jeunesse ouvre ainsi la voie au mouvement social européen dont rêvait le sociologue Pierre Bourdieu à la fin des années 1990 ; une démonstration que la fatalité recule quand les luttes convergent.

Voir en ligne : /2026/11/BREVILLE/70140

(1) Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, Paris, 2014 ; Salomé Berlioux, Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier, « Jeunes des villes, jeunes des champs : la lutte des classes n'est pas finie », rapport pour la fondation Jean-Jaurès, 20 novembre 2019 ; Benoît Bréville et Pierre Rimbert, « Une gauche assise à la droite du peuple », Le Monde diplomatique, mars 2015.

(2) Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, Paris, 2019. Cf. aussi Julian Mischi, Rural, Anamosa, Paris, 2026.

(3) « Statistical bulletin on the public disorder of 6th-9th August 2011 », ministère de la justice, Londres, 13 septembre 2012.

(4) Gareth Morell, Sara Scott, Di McNeish et Stephen Webster, « The August riots in England. Understanding the involvement of young people » (PDF), National Centre for Social Research, Londres, octobre 2011.

(5) Eric Hobsbawm, « The machine breakers », Past & Present, n° 1, Oxford, février 1952. Voir la traduction parue dans le supplément 2006-4bis de la Revue d'histoire moderne et contemporaine.

(6) Joshua Clover, Riot. Strike. Riot. The New Era of Uprisings, Verso, Londres, 2016.

(7) Discours à Nîmes, 30 mars 2007.

(8) Thomas Piketty, « Lycéens, étudiants : le crépuscule du macronisme », blog de Thomas Piketty, 20 octobre 2026.

(9) « Dividendes et rachats d'actions au sein du CAC 40 en 2025 », La Lettre Vernimmen, n° 233, janvier 2026.

Chronique d'une « démocratie libérale »

29 October 2026 at 17:13
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Jérôme Lagarrigue. – « The Colossus », 2016
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Suffrage des marchés

Interrogé dans Le Monde (8 octobre 2026) sur l'inclination politique des marchés, M. Emmanuel Roman, directeur général du fonds Pimco, explique : « Très malheureusement, si vous me demandez entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, je pense que les marchés préféreront l'option Le Pen. »

La propriété ou la mort

Directeur du Figaro Magazine, Guillaume Roquette s'adressant à l'ancien ministre Thierry Breton, qui venait de se réjouir que les pillages en France ne se soient pas soldés par des morts, comme en Chine, en Iran, aux États-Unis, en Amérique latine (LCI, 20 octobre) : « M. Breton, je ne sais pas si je suis d'accord avec vous. J'entends beaucoup de Français qui disent : s'il y a des blessés graves, s'il y a des morts, eh bien c'est un prix qu'on est prêts à payer. »

Le modèle Bukele

Le président de la République du Salvador, M. Nayib Bukele, décrié pour sa dérive dictatoriale, a subitement accédé au rang de modèle politique pour la France. Sur CNews, le 19 octobre, le président du Rassemblement national Jordan Bardella fulmine : « En dix ans, le président de la République a été incapable de mettre en place les sept mille places de prison promises, et en dix mois le Salvador a construit quarante mille places de prison. » M. Nicolas Dupont-Aignan, maire de Yerres (Essonne), lui emboîte le pas : « Pourquoi les tribunaux ne condamnent pas en France ? C'est pas qu'il y a des mauvais magistrats. C'est qu'il n'y a pas de places de prison. On peut le faire, tous les pays le font. Pourquoi le Salvador de Bukele, un petit pays, a été capable de rétablir l'ordre et la France n'en est pas capable ! » (BFM TV-RMC, 23 octobre).

Woke et Hamas

Réagissant le 20 octobre sur Channel 14, une chaîne israélienne, aux scènes de pillage en France, le premier ministre Benyamin Netanyahou a expliqué : « L'Europe est un continent épuisé. Ils n'ont aucune volonté de se battre. Ils cèdent à ces électeurs islamistes et à la gauche “woke”. (…) Si nous n'arrêtons pas le Hamas ici, vous les verrez dans les rues de Paris, et c'est exactement ce qui se passe en ce moment » (cité par Le Monde, 22 octobre).

Djihadistes et communistes

Lors d'un meeting électoral au Kansas, le 19 octobre 2026, M. Donald Trump a expliqué : « Si vous voulez comprendre ce qui est en jeu dans cette élection, vous n'avez qu'à regarder ce qui se passe en France, un pays qui fut grand et qui est en train d'être conquis, pillé et brûlé par des migrants, des djihadistes et des communistes. »

« Ahurissant »

« La recommandation générale, c'est qu'il n'y ait pas de manifestation dans les jours à venir » (Emmanuel Macron, 22 octobre 2026).

« C'est ahurissant de pouvoir dire des choses pareilles quand on est chef de l'État. C'est oublier que le droit de manifester est une liberté fondamentale pour tous. Ce n'est pas au président de la République de fixer de telles règles, car c'est une rupture incroyable d'égalité entre les citoyens » (Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des droits de l'homme, citée dans Le Monde, 23 octobre).

« C'est dangereux, cette banalisation risque demain d'être reprise par l'extrême droite » (Patrice Spinosi, dans le même article du Monde, 23 octobre).

Vers le parti unique

En France, le président du Sénat, deuxième personnage de l'État, réfléchit à dissoudre le premier parti d'opposition.

— Le Figaro (20 octobre) : « Faut-il interdire le parti de Jean-Luc Mélenchon ? »

— M. Gérard Larcher : « Nous avons pu dissoudre Génération identitaire et la Jeune Garde. LFI est un parti politique qui concourt à l'expression de la nation. Je l'entends. Mais il tient une grande part de responsabilité dans le discours de haine. Je pense que la question peut être posée. »

Palme du bla-bla

Christophe Rouillon, socialiste, maire de Coulaines : « Aujourd'hui, on a effectivement une stratégie du bazar de l'extrême gauche trotskiste néo-léniniste et marxiste alliée aux fréristes musulmans et puis aux réseaux mafieux qui sont là pour détruire la République et qui poussent au chaos » (France Info, 19 octobre).

De l'argent, il y en a

Candidat de droite libérale, M. David Lisnard propose, face à un « État régalien en déliquescence », de consacrer 8 milliards d'euros à la construction de vingt mille places de prison (RTL, 20 octobre). En somme, de l'argent, il y en a.

Peuple et foule

Pour accoucher du bon peuple, il faut écraser la foule. ce principe qui guide la bourgeoisie française depuis le XIXe siècle a été réaffirmé par Dominique Reynié, professeur de science politique et militant de droite, dans Le Figaro Magazine (23 octobre) : « Une partie des manifestants, les casseurs et finalement les pilleurs ont donné le jour à une foule d'émeutiers déterminés, aguerris, entraînés, y compris au tir, par le maniement des mortiers d'artifice. (…) Le peuple est une étrange puissance ; il ne peut être souverain qu'à la condition d'être conduit par les représentants qu'il se donne. Il n'y a pas d'autre possibilité. Livré à lui-même, inorganisé, il redevient multitude et foule. La foule, c'est le peuple redevenu incapable de liberté et qui ne peut que s'adonner au chaos et, pour y mettre fin, s'abandonner à la tyrannie. »

Maire de Nice ou barbarie

« Si nous renonçons à employer la force contre les barbares, c'est la République qui s'effondrera » (titre d'un entretien d'Éric Ciotti au Figaro, 20 octobre).

« Tuer trente émeutiers »

Avocat spécialisé dans la défense des policiers, M. Thibault de Montbrial a commenté sur BFM TV le 19 octobre les manifestations et les pillages survenus la veille et l'avant-veille : « Et s'il faut tuer trente émeutiers dans le cadre prévu par la loi (…), si la situation de proportionnalité exige que pour protéger nos concitoyens il faille utiliser la force létale, eh bien il faut l'assumer. »

Voir en ligne : /2026/11/A/70134

Le gouvernement à l'école de la rue

2 October 2026 at 17:20
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Tadeusz Makowski. — Dzieci z pochodniami. — (Des enfants avec des torches / La retraite aux flambeaux), 1928

En 1986, les cortèges étudiants et lycéens avaient contraint le gouvernement de Jacques Chirac à retirer le projet Devaquet. En 2006, les mobilisations de la jeunesse forçaient l'exécutif à abandonner le contrat première embauche. Quelle mesure répondrait aujourd'hui aux revendications lycéennes ? Recruter les professeurs manquants laisserait entière la question de la sélection. Supprimer Parcoursup ne fournirait pas les moyens d'accueillir les étudiants. Rénover les établissements n'abolirait pas l'angoisse d'un futur obscurci par l'IA et le climat. Le mouvement lycéen pointe au fond l'inconséquence générale des politiques menées depuis des décennies : gérer l'instant ; mépriser l'avenir.

Les gouvernements successifs ont installé l'adaptation individuelle comme réponse aux difficultés collectives. Les candidats perfectionnent leurs dossiers et les demandeurs d'emploi accumulent les expériences, tandis que les ressources familiales déterminent leur capacité à patienter ou à partir ailleurs. L'idéologie du mérite rapporte ensuite le résultat aux efforts de chacun.

En réclamant des moyens, les contestataires font exploser le cadre que voudrait imposer le gouvernement : un meilleur dossier ne crée aucune place à l'université ; la motivation ne remplace aucun professeur. Ils rejoignent ainsi les revendications des personnels, dont les conditions de travail déterminent aussi les conditions d'études. Au moment précis où se prépare un budget qui fera la part belle à la défense aux dépens des services publics, une jeunesse souvent décrite comme décérébrée par les réseaux sociaux construit une mobilisation pleinement politique. Et qui reçoit l'appui d'organisations syndicales et de partis expérimentés.

L'exécutif, qui redoute traditionnellement les mobilisations lycéennes, a choisi d'en déléguer la gestion au ministère de l'intérieur. La brutalisation du maintien de l'ordre accompagne une transformation politique plus profonde. Après la deuxième guerre mondiale, l'autorité de l'État s'était consolidée avec les protections accordées au monde du travail et la reconnaissance de sa capacité à négocier. Les dirigeants politiques cherchent désormais la légitimation des investisseurs et de Bruxelles en montrant leur détermination à briser les mobilisations. L'école de la rue leur administrera-t-elle cette fois une cuisante leçon ?

Dans nos archives

Lycéens contre le tri sélectif

Le monde de l'éducation aura vécu une fin d'année agitée. À la protestation contre la hausse des frais de scolarité pour les étudiants étrangers non européens s'est greffée une mobilisation lycéenne inédite, apparue dans la France périurbaine.

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François Bard. – « Le Complot », 2017
© ADAGP, Paris, 2019 - Galerie Olivier Waltman, Paris, Londres, Miami

Un courriel suffit parfois pour saisir l'affolement d'un ministère en butte à la contestation. Ce 12 décembre, voilà deux semaines que l'agitation se répand dans les lycées français. Un directeur des services de l'éducation nationale écrit aux chefs d'établissement de son académie : « Afin d'éviter que ne s'installent chez nos élèves et leurs parents des éléments d'information relatifs à la réforme du lycée et du baccalauréat tronqués, incomplets, voire fallacieux, je vous demanderai de bien vouloir veiller à ce que nos établissements ne puissent accueillir des temps de réunion communs entre enseignants, parents d'élèves et élèves (1). » Interdire la discussion pour étouffer l'opposition : cette méthode illustre le pouvoir démesuré gagné par les proviseurs, devenus « managers de la République (2) », au détriment des enseignants — une évolution que la réforme du lycée et de l'accès à l'enseignement supérieur ne fera qu'amplifier.

Tout a commencé le 30 novembre, à l'appel de l'Union nationale lycéenne (UNL). Souhaitant faire savoir que « la jeunesse aussi est en colère », le syndicat a exhorté les élèves à bloquer leurs établissements pour dénoncer, pêle-mêle, le lycée à la carte, la sélection à l'université, les suppressions de postes, la réduction des enseignements généraux dans les filières professionnelles, mais aussi la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG), la réforme de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), le service national universel… Au printemps dernier, l'UNL avait échoué à mobiliser contre Parcoursup, la nouvelle plate-forme d'inscription en ligne dans l'enseignement supérieur. Les problèmes soulevés par le syndicat demeuraient abstraits aux yeux de nombreux élèves ; les organisations d'enseignants, dont l'engagement aux côtés des lycéens joue souvent un rôle moteur, étaient divisées. Quelques mois plus tard, une génération de bacheliers a essuyé les plâtres, et l'histoire va se dérouler autrement.

Au jour dit, plus de cent lycées sont totalement bloqués. Non pas dans les grands centres urbains, comme il est de coutume dans ce type de mouvement, mais dans des zones rurales et périurbaines, dans des villes petites et moyennes — à Gien, Ingré, Laval, Beaugency, Pithiviers, Saint-Priest, Givors, Neuville-sur-Saône, Guérande, Tours, Sète, Vitré, Blagnac… La protestation continue les jours suivants et s'étend bientôt aux banlieues populaires et aux grandes métropoles. Le 11 décembre, plus de 450 établissements sont bloqués ou fortement perturbés ; des manifestations rassemblent des milliers d'élèves.

Le souvenir de la désastreuse première campagne Parcoursup

Cette cartographie particulière ne s'explique pas seulement par l'effet d'entraînement du mouvement des « gilets jaunes ». Les territoires périurbains pourraient être les premiers à pâtir des réformes en cours. Celle du lycée prévoit de substituer aux filières actuelles (scientifique, littéraire…) un système « à la carte », où les élèves pourront choisir entre douze « enseignements de spécialité » selon le parcours qu'ils veulent suivre à l'université. Si plusieurs enseignements (mathématiques, histoire-géographie, physique-chimie…) seront a priori disponibles partout, d'autres (numérique et sciences informatiques, sciences de l'ingénieur, arts…) ne le seront que dans certains établissements — la décision appartient aux rectorats, après demande des proviseurs —, au risque de créer une logique de spécialisation. Pour les élèves des grandes villes, celle-ci sera peu préjudiciable : il y aura bien, dans les environs, un établissement proposant le bon cocktail. Mais, dans les petites villes, les lycéens devront-ils renoncer à la formation de leur choix ? Ou parcourir des dizaines de kilomètres ?

À cette crainte s'ajoute le souvenir de la désastreuse première campagne Parcoursup : des dossiers d'inscription pléthoriques, des listes d'attente interminables, l'angoisse des réponses négatives, l'opacité de la procédure… Tout le monde connaît quelqu'un qui voulait s'inscrire dans une discipline mais s'est retrouvé dans une autre ; ou qui a pu rejoindre la filière désirée, mais à trois cents kilomètres de chez lui. Lors de sa conférence de presse de rentrée, la ministre de l'enseignement supérieur, Mme Frédérique Vidal, avait minimisé ces difficultés. Selon elle, Parcoursup a été une « vraie réussite » qui, loin d'avoir instauré la sélection, a « favorisé la démocratisation de l'enseignement supérieur », tous les candidats ayant reçu des propositions « au plus près de leurs vœux ».

En réalité, il est très difficile de mesurer le niveau de satisfaction des élèves, un élément rarement pris en compte dans le discours institutionnel — sans même parler de leur niveau d'anxiété. Chaque candidat de terminale était invité, en mars, à émettre dix vœux, sans les hiérarchiser (3). On pouvait donc « accepter une proposition d'admission », mais par défaut, car on jugeait sa place trop incertaine sur la liste d'attente de la filière désirée. Parmi les 583 000 candidats ayant accepté une proposition (sur 812 000 inscrits en mars 2018), plus de 71 000 conservaient à la fin de la procédure principale (le 5 septembre) d'autres vœux en attente ; on peut supposer qu'ils espéraient mieux (4). À ces insatisfaits il faut ajouter près de 40 000 « inactifs » — les radiés du système, restés trop longtemps passifs — et les quelque 180 000 candidats ayant « quitté la procédure ». Soit parce qu'ils n'ont pas obtenu le baccalauréat (la moitié), soit parce qu'ils ont disparu des radars. Ont-ils renoncé aux études supérieures ? Se sont-ils inscrits dans un établissement privé ? Le ministère ne donne aucun détail. Mais nombre d'écoles privées se sont félicitées d'une explosion des demandes.

L'angoisse générée par Parcoursup a particulièrement frappé les élèves des établissements accueillant une population défavorisée, où les premiers résultats ont fait l'effet d'une douche froide. À Nanterre, 76 % des élèves d'une classe de filière littéraire n'ont alors eu que des réponses négatives ou « en attente ». La proportion s'élevait à 82 % dans une terminale technologique de Beauvais, et même à 92 % dans une classe technologique d'Asnières-sur-Seine (5). En moyenne, 71 % des élèves de série générale ont reçu une réponse positive dès le premier jour, contre 50 % dans les séries technologiques et 45 % dans les séries professionnelles (6). Si ces résultats ne valaient pas rejet définitif, ils furent source de frustration et de découragement pour de nombreux élèves, poussés à sauter sur le premier accord en sous-estimant leurs chances d'obtenir mieux. Parcoursup a ainsi pénalisé les bacheliers des filières professionnelles, dont les inscriptions à l'université ont chuté de 13,7 % entre 2017 et 2018. « Nous ferons en sorte que l'on arrête, par exemple, de faire croire à tout le monde que l'université est la solution pour tout le monde », avait annoncé le président Emmanuel Macron peu après son élection. En ce sens, la plate-forme a effectivement été une « vraie réussite ».

La gestion du temps s'est imposée comme un critère central de l'accès à l'enseignement supérieur. En 2018, la procédure s'étalait sur près de neuf mois, de janvier à septembre. Pendant l'été, environ 66 000 candidats se trouvaient toujours sur liste d'attente. Cela a désorganisé les filières du supérieur, qui se voyaient dans l'impossibilité de dresser la liste de leurs inscrits, et retardé l'accès au logement des étudiants : difficile de postuler pour une place dans une résidence universitaire sans connaître son lieu d'études… « La durée de la procédure a entretenu un sentiment d'insécurité », a reconnu Mme Vidal, qui a décidé d'écourter l'anxiété de deux mois pour la session 2019.

L'élève devient le produit d'une série d'opérations qu'il ne contrôle pas

Cet ajustement n'est pas seulement technique. Le dispositif Parcoursup saucissonne le jugement scolaire — le processus de classement, d'appréciation, de notation des élèves — en une suite de phases auxquelles le lycéen doit se conformer. Il structure l'orientation et la candidature selon un parcours linéaire qui ne souffre aucun accroc : de décembre à avril, l'information et la formulation des vœux ; d'avril à mai, l'attente des résultats ; de mai à juillet, le choix. La plate-forme s'impose ainsi comme un levier proprement « disciplinaire », au sens où elle contraint chaque famille et chaque élève à des cycles et à des tâches ritualisées face auxquels tous ne sont pas égaux : aller chercher l'information sur les filières, préparer les lettres de motivation… Pendant de longs mois, le lycéen devient le produit d'une série d'opérations de tri, de classement et de calcul qu'il ne contrôle pas. Son avenir se joue à coups d'algorithmes fondés sur des critères dont il ne connaît rien, ou presque.

Dans un tel système, le droit à l'erreur ou le droit de « ne pas savoir quoi faire » n'existe pas. Tout déraillement, tout ralentissement est sanctionné par un rappel à l'ordre. On pense aux mises en garde adressées par l'administration aux lycéens demeurant « en attente » d'une réponse alors qu'une formation leur avait déjà donné un accord. « On encourage tous ceux qui ont eu une proposition à aller s'inscrire », n'a cessé de répéter le ministère. Pour faire plier les hésitants, les règles ont même changé en cours de route. À partir de juillet, les inscrits n'avaient plus que trois jours pour confirmer un vœu, faute de quoi toutes les propositions étaient annulées. Ces candidats indécis espéraient sans doute une meilleure proposition, mais on les accusait de ne pas libérer les places assez vite. Ils étaient rendus responsables non seulement de leur propre attente, mais aussi de celle des autres.

Traditionnellement, les sociologues considèrent que la légitimité du jugement scolaire relève de l'organisation de sa procédure. Son caractère acceptable dépend de la transparence des critères, de l'équité de leur usage, mais aussi de la publication des résultats dans un délai raisonnable. Or les élèves des filières professionnelles, souvent issus des milieux populaires, ont patienté en moyenne dix-sept jours pour recevoir une première réponse positive, contre quatre pour les titulaires d'un bac général. L'attente est devenue le reflet des inégalités sociales, incarnant et redoublant la violence du classement.

Avec Parcoursup, des dizaines de milliers de jeunes sont restés dans l'incertitude durant des mois, pour des raisons qui leur paraissaient obscures et parfois injustes. En procédant ainsi, l'institution les a poussés à perdre confiance en eux, mais également à douter du système scolaire, social et politique qui produit le classement — un constat également valable pour l'enseignant qui prépare l'élève et pour la famille qui l'accompagne. Voilà, pour le moment, le principal acquis des réformes éducatives de la présidence de M. Macron.

Voir en ligne : /2019/01/ALLOUCH/59445

(1) Courriel révélé par le Syndicat national des enseignements de second degré (SNES).

(2) Anne Barrère, Sociologie des chefs d'établissement. Les managers de la République, Presses universitaires de France, coll. « Éducation et société », Paris, 2013.

(3) Lire « Les étudiants livrés au marché de l'anxiété », Le Monde diplomatique, avril 2018.

(4) Ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, « Tableaux de bord Parcoursup », « Parcoursup 2018 : propositions d'admission dans l'enseignement supérieur et réponses des bacheliers », note Flash no 17, Paris, octobre 2018, et « Inscription de nouveaux bacheliers entrant en première année à l'université en 2018-2019 », note Flash no 20, novembre 2018.

(6) Lire Jean-Michel Dumay, « Les lycées professionnels, parents pauvres de l'éducation », Le Monde diplomatique, mars 2018.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mars 2019.

Une jeunesse dupée par l'État

Il faudrait désendetter la France pour ne pas obérer l'avenir de sa jeunesse. Les gouvernants, les chefs d'entreprise le répètent à l'envi. Pourtant, il y a longtemps que les jeunes sont considérés comme redevables : à eux de convaincre de leur bonne volonté, en particulier de leur « employabilité ». Et peu importe que la Constitution garantisse à chacun le droit d'obtenir un emploi.

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Bo Haglund. — « Presence - Absence #2 », 2016
© ADAGP, Paris, 2025 — Bo Haglund, Pro Artibus Foundation

« La jeunesse n'est qu'un mot. » Citer le sociologue Pierre Bourdieu sur le flou de cette catégorie devient presque un lieu commun (1). Mais, de fait, les inégalités au sein des classes d'âge tendent toujours à s'accroître et, au sein de la jeunesse, la variété des situations apparaît particulièrement importante. Si 75 % des femmes et 67 % des hommes de 18 à 20 ans étudiaient en 2020, cette proportion tombe à 45 % chez les jeunes de 21 ans. Un étudiant sur trois est boursier, quatre sur dix travaillent pendant l'année universitaire. Le taux de chômage des jeunes actifs atteint, lui, presque 20 %, tandis qu'un tiers des jeunes de moins de 30 ans sont en emploi ; un dixième ni en emploi, ni en formation, ni en études (2).

La jeunesse n'est donc pas un corps homogène, mais elle est bien un objet de politiques publiques. Stages, emplois aidés, volontariats, dispositifs de « seconde chance », service national universel (SNU, bientôt abandonné), « garantie jeunes » et autres « contrats d'engagement », service civique, service militaire adapté (SMA) pour les ultramarins, « cordées de la réussite », apprentissage… Les dispositifs ne manquent pas, qui compensent l'allongement de la période dite d'insertion professionnelle. Leur empilement peine à occulter l'absence d'une politique qui viserait à combler les inégalités inter- et intragénérationnelles. Mais ils n'en sont pas moins cohérents. Tous visent à occuper le temps avant l'inscription dans l'emploi, avant le début de la vie adulte définie par l'accès à un emploi stable, le départ du domicile parental, l'autonomie financière, voire la parentalité. Tous façonnent des subjectivités de travailleurs en devenir, disponibles, dépendants des institutions qui les mettent en compétition les uns avec les autres. Ensemble, ces dispositifs servent une politique de l'attente, de la mise à disposition, de la concurrence, qui mobilise les jeunes à court terme pour les gouverner à long terme.

Ces dispositifs méritent d'être réinscrits dans une histoire longue. Jusqu'à la première guerre mondiale, la conscription reste la seule mesure à destination de jeunes. Puis l'entre-deux-guerres connaît une explosion des mouvements de jeunesse. Au sein du gouvernement du Front populaire, Léo Lagrange gagne le surnom de « ministre des auberges de jeunesse ». Mais c'est sous l'Occupation que la transition vers l'âge adulte devient objet de politiques publiques, « un des corps de la société que la puissance publique doit promouvoir et encadrer (3) ». Le maréchal Philippe Pétain crée un commissariat aux sports et un secrétariat général à la jeunesse, dont la fusion à la Libération donne naissance à un sous-secrétariat d'État.

Population à problèmes

Si les pouvoirs publics et le mouvement associatif se préoccupent alors surtout d'éducation populaire, l'orientation change bientôt, tandis que s'assombrit le regard porté sur cette classe d'âge — ses « mauvaises filles », ses « blousons noirs »… Les jeunes ne sont plus l'« avenir idéalisé de la société », constate le sociologue Olivier Galland, plutôt un « ferment potentiel de désagrégation sociale ». Les mouvements étudiants de la fin des années 1960 justifient une prise en charge du « péril jeune ». Lors de la décennie suivante, le chômage explose, en particulier chez les moins de 25 ans, sous le double effet d'une diminution de l'emploi ouvrier et de la concurrence intergénérationnelle. Assignés aux emplois peu qualifiés, les jeunes hommes des milieux populaires et immigrés sont constitués en population à problèmes. En particulier quand, en 1979, des violences urbaines inédites éclatent dans les banlieues lyonnaises.

Dès lors, il ne s'agit plus d'intégrer chacun dans une société englobante, mais d'amener vers l'emploi des groupes cibles. À une politique d'« insertion » qui entend encore concourir à l'intérêt général — les travaux d'utilité collective (TUC) créés en 1984, les emplois-jeunes conçus en 1997 — succèdent bientôt des politiques dites d'« activation », qui exigent du bénéficiaire qu'il prouve sa bonne volonté et fournisse des heures de travail, souvent non ou mal rémunérées : revenu de solidarité active (RSA) jeunes actifs en 2010, garantie jeunes en 2013. En contrepartie de leur allocation, équivalente au RSA, les titulaires d'un contrat d'engagement jeune (CEJ) — créé en 2022 — doivent justifier d'une activité de quinze à vingt heures par semaine, au contenu variable — une conseillère de mission locale valide par exemple la garde d'un petit frère, une autre refuse d'enregistrer les démarches engagées pour le contrôle technique d'une voiture (4)…

Ces dispositifs distinguent les bénéficiaires méritants des « assistés » ; mais, même à ceux qui parviennent à se conformer aux attentes, aucun emploi n'est garanti. Car désormais la responsabilité de l'insertion incombe aux jeunes. Par une formidable inversion de la dette, ils sont devenus redevables : ce n'est plus la société qui leur doit un revenu, un emploi — comme le proclame pourtant la Constitution —, une sécurité, un avenir en somme. C'est à eux de faire leurs preuves, de justifier de leur bonne volonté, de démontrer leur « employabilité ». Les droits sociaux ne leur sont plus acquis, ils doivent les mériter en acceptant les rares tâches qui leur sont accessibles ou en s'impliquant dans des formes de travail gratuit.

Difficultés de logement, souffrance psychique, renoncement à des soins, repas sautés pour des raisons économiques : la crise sanitaire a rendu visibles les multiples problèmes rencontrés par la jeunesse. Face aux effets du confinement, le gouvernement propose en juillet 2020 le plan « Un jeune, une solution ». Celui-ci suppose implicitement que chaque jeune rencontre un problème (voire en est un), à traiter au cas par cas. Avec un objectif unique : l'entrée dans la vie professionnelle. Pour améliorer l'insertion, le plan propose des aides aux employeurs qui recrutent des alternants, (re)crée des emplois aidés et soutient certaines formations courtes. Il s'adresse aussi à la jeunesse dite « éloignée de l'emploi » en multipliant les dispositifs individuels d'accompagnement.

Cette politique, pour chaque jeune plutôt que pour tous les jeunes, n'offre aucune prise en charge globale des difficultés rencontrées par cette tranche de la population. Dans la continuité des politiques d'activation, elle entend plutôt la rendre « employable », c'est-à-dire adaptée aux exigences des employeurs. Plus encore, elle invite les jeunes gens à devenir « entrepreneurs d'eux-mêmes », à naviguer parmi des dispositifs à la carte, censés leur permettre de « gagner des points » en ajoutant des lignes sur leur curriculum vitae, à améliorer leur réseau… Vieux comme le monde, le soupçon d'indolence et d'oisiveté pèse toujours…

La crise sanitaire marque aussi le retour dans les médias des discours sur une « nouvelle » relation des jeunes au travail, forcément plus distante. En réalité, depuis plusieurs générations, ce rapport a assez peu changé. Alors qu'en 2012, déjà, une recherche universitaire avait montré la centralité du travail dans la vie des jeunes générations, en 2023 une note d'expert établit l'importance des questions de salaire ou de sécurité de l'emploi pour les 18-24 ans ; à contre-courant des discours sur la mobilité des digital natives, il s'avère que 29 % d'entre eux espèrent rester au sein de la même entreprise toute leur carrière. Parmi les jeunes actifs, 41 % de ceux qui travaillent, et 73 % de ceux qui se trouvent au chômage, jugent prioritaire la stabilité de l'emploi, selon le Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Cereq) (5).

Les discours de suspicion visent notamment les jeunes des classes populaires, alors même que l'attachement au travail comme valeur va en déclinant à mesure que le niveau de diplôme s'élève. En effet, la revendication d'un « nouveau rapport au travail », plus émancipateur, plus acceptable idéologiquement, caractérise plutôt la jeunesse des catégories dominantes. Une fracture de classe s'ajoute ainsi à un conflit intergénérationnel : d'après le Cereq, 73 % des jeunes issus de familles de cadres accèdent durablement à l'emploi trois ans après leur sortie du système éducatif, contre 56 % de leurs homologues ayant des parents ouvriers ou employés, et 49 % de ceux issus de l'immigration. Bref, c'est bien plutôt l'emploi qui ne veut plus de la jeunesse.

Même la précarité devient un luxe

En 2019, plus de 50 % des jeunes de moins de 25 ans en emploi étaient en contrat à durée déterminée (CDD), en intérim, en contrat aidé ou en apprentissage — ce qui ne concernait, au début des années 1980, que 20 % de la même tranche d'âge —, quand 42 % des autoentrepreneurs ont entre 20 et 34 ans (6). L'insertion s'accomplit au terme de parcours de plus en plus sinueux, lors desquels il est souvent nécessaire de travailler sans rémunération. Construire son « employabilité » consiste en effet à cumuler les expériences, les compétences. Il faut souvent « travailler gratuitement ou en étant très peu payé, dans l'espoir que ce travail gratuit (…) débouche sur un travail rémunéré, des opportunités d'emploi (7) ». Ce labeur gratuit reproduit les assignations et les inégalités préexistantes au marché du travail. Dans un secteur comme la culture, par exemple, seuls ceux qui peuvent être pris en charge par leur famille consolideront une position. La précarité devient alors un luxe, dont on n'est jamais sûr qu'elle conduira à l'emploi.

Toutes les politiques publiques à destination des jeunes ont en commun de leur faire une promesse d'avenir qu'elles n'ont pas les moyens d'honorer. De la promesse de mobilité sociale sans démocratisation de la formation initiale à la promesse d'insertion sociale sans capacité de fournir un revenu minimum aux jeunes… L'État, lui, se fait l'intermédiaire de cette mise au travail. Il en produit les conditions matérielles, mais aussi les régimes de justification. Il se met ainsi au service des employeurs, pour préparer les travailleurs de demain, à qui personne ne promet plus ni amélioration des conditions de travail, ni retraite sécurisante. Et, finalement, au moyen d'un espoir qu'il contribue à produire, l'État encaisse lui aussi le travail gratuit.


(1) Pierre Bourdieu, « La jeunesse n'est qu'un mot », dans Questions de sociologie, Éditions de Minuit, Paris, 1981.

(2) « Scolarisation des jeunes de 18 à 29 ans », Insee Références. Édition 2021, Montrouge, 2022 ; « Les boursiers sur critères sociaux en 2023-2024 », Notes flash du SIES, n° 24, Paris, septembre 2024 ; « Conditions de vie des étudiants 2020. Activité rémunérée » (PDF), Observatoire national de la vie étudiante, 2021 ; « Les chiffres-clés de la jeunesse 2021 » (PDF), Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (Injep).

(3) Olivier Galland, Sociologie de la jeunesse, Armand Colin, Malakoff, 2022.

(4) « Des conseiller·es et des jeunes : usages, parcours et pratiques d'accompagnement autour du CEJ », rapport pour la direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), ministère du travail, Paris, à paraître en 2025.

(5) Frédéric Gonthier et Emmanuel de Lescure, « Les jeunes : malheureux en emploi, heureux au travail ? », dans Olivier Galland et Bernard Roudet (sous la dir. de), Une jeunesse différente ? Les valeurs des jeunes Français depuis trente ans (PDF), La Documentation française, Paris, 2012 ; Jérémie Peltier, « Jeunes et entreprise : principaux enseignements », Fondation Jean-Jaurès, 2023 ; « Quand l'école est finie. Premiers pas dans la vie active de la génération 2013, Résultats de l'enquête 2016 », Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Cereq), Marseille, 2017.

(6) Insee, Emploi, chômage, revenus du travail, (PDF), Insee, 2020 ; Sarah Abdelnour, Moi, petite entreprise. Les autoentrepreneurs, de l'utopie à la réalité, PUF, Paris, 2017.

(7) Maud Simonet, Travail gratuit. La nouvelle exploitation ?, Textuel, Paris, 2018.

Lire aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de novembre 2025.

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