Cette étude va à l'encontre des idées communément admises sur le polar contemporain, — ici, le roman noir et le policier français de ces vingt dernières années. L'aura de Jean-Patrick Manchette a longtemps jeté un voile politiquement progressiste sur une production qui en fait a pris ses distances avec cette filiation. Aurélien Masson, ancien directeur de la « Série noire », parle d'ailleurs d'une « génération de dégagés ». Le polar actuel n'assène plus des vérités politiques, il serait plutôt agnostique dans le domaine. Outre l'analyse de romans, il s'agit ici, et c'est une approche originale, d'évaluer l'interaction avec les politiques culturelles publiques et les manifestations accompagnant la promotion du genre. Sa dimension sociétale semble se retrouver dans les canaux de diffusion que sont les critiques, les festivals et les tables rondes en librairies et bibliothèques, tous concourant à faire de « l'objet polar » un instrument d'éducation à la démocratie. Le personnage du « flic » est également commenté de façon éclairante : policier, mais non représentatif de l'institution, et souvent dans un « rapport clandestin à l'enquête judiciaire ».
En succédant à M. Starmer en juillet dernier, M. Burnham a fustigé les « mauvaises directions » prises par le Royaume-Uni depuis les années 1980. Il est toutefois peu probable que le nouveau premier ministre — moins guindé et plus habile que son prédécesseur, mais issu comme lui de la droite du Labour — parvienne à fixer un nouveau cap gouvernemental et à infléchir significativement la trajectoire du pays.
Monsieur Andrew (« Andy ») Burnham s'est installé au 10 Downing Street le 20 juillet 2026. Depuis la démission de M. David Cameron, consécutive au référendum sur le Brexit, en 2016, le Royaume-Uni a connu six premiers ministres. À titre de comparaison, les six précédents — James Callaghan, Margaret Thatcher, MM. John Major, Anthony Blair, Gordon Brown, David Cameron — avaient à eux tous gouverné le pays durant une quarantaine d'années. Le modèle parlementaire de Westminster repose sur un scrutin uninominal à un tour, où le premier arrivé l'emporte. Depuis la première guerre mondiale, il est dominé par le Parti travailliste et le Parti conservateur. Les défenseurs de ce régime avaient coutume de soutenir que, bien qu'il soit moins représentatif que les scrutins proportionnels en vigueur dans nombre de pays du continent européen, il présentait l'avantage de la stabilité. Contrairement aux Latins intempérants, aux Teutons et aux Slaves portés sur l'autocratie, les électeurs britanniques pouvaient compter sur des dirigeants expérimentés qui, tenant bon la barre, permettaient à leur pays de traverser les turbulences politiques et économiques. Mais, à l'évidence, quelque chose ne va plus.
Jeter quelques miettes à la gauche
Une certaine fébrilité, semble s'être insinuée dans le système bipartisan. Sur les six derniers premiers ministres, un seul a accédé à la fonction par la voie traditionnelle, c'est-à-dire en remportant une élection générale. Après la démission de M. Cameron, ce sont les tories qui désignèrent Mme Theresa May. Lorsqu'elle se retira à son tour, brisée par l'intransigeance de son camp durant les négociations du Brexit, le parti choisit M. Boris Johnson, en juillet 2019. Et quand celui-ci tomba en disgrâce auprès des médias, des sondages d'opinion et de son propre groupe parlementaire pour avoir fait la fête durant la pandémie de Covid, Mme Elizabeth (« Liz ») Truss fut choisie pour le remplacer par les conservateurs, en septembre 2022. De même pour M. Rishi Sunak en octobre 2022, sa prédécesseure ayant démissionné après une offensive des marchés obligataires et, une fois de plus, de son groupe parlementaire.
M. Keir Starmer jurait de rompre avec ce schéma. Il devint premier ministre en juillet 2024 à la suite d'un triomphe aux élections générales, qui permit au Labour de remporter 410 sièges sur les 650 que compte la Chambre des communes. Il promettait le « changement », le rétablissement de la stabilité, un gouvernement fondé sur la compétence et la mesure. Un an après le scrutin, son gouvernement « exemplaire » n'était déjà plus soutenu que par 23 % des sondés et faisait face à une rébellion des parlementaires travaillistes. Il y eut des scandales, des revirements et des excuses. Lors des élections locales de mai 2026, le Labour fit jeu égal avec les conservateurs et les Verts, en obtenant 17 % des voix, tandis que le parti d'extrême droite Reform UK remportait 26 % des suffrages. M. Starmer remit sa démission le 22 juin. Jamais, depuis Ramsay MacDonald en 1924, un premier ministre travailliste n'était resté si peu de temps en fonctions.
M. Burnham est un produit de l'aile droite du Labour. Il a commencé sa carrière politique en tant qu'assistant parlementaire d'une blairiste pure et dure. Devenu en 2001 député de Leigh, circonscription du Grand Manchester, il soutint ardemment la guerre en Irak. Il gravit les échelons du parti grâce à une série d'alliances au sein de sa droite, puis, sachant ne se fâcher avec personne, fut nommé ministre de la santé par le premier ministre Gordon Brown en 2009-2010. Il passa ensuite sept ans sur le premier banc de l'opposition avant de se faire élire maire du Grand Manchester. Durant son mandat, le centre-ville se remplit de gratte-ciel, les appartements de luxe se multiplièrent, les loyers explosèrent. Dans l'agglomération, Manchester et Salford connurent un mini-boom économique, Stockport et Oldham, la stagnation. À Trafford et Bury, la désindustrialisation et le déclin se poursuivirent. Réplique, à l'échelle régionale, des inégalités de développement qui grèvent le reste du pays. Son bilan de ministre de la santé est tout aussi étincelant. Il engagea notamment la privatisation de l'hôpital de Hinchingbrooke dans le Cambridgeshire, laissant aux contribuables le soin de régler une note de 10 millions de livres sterling. Dans le même temps, il fit pleuvoir les contrats sur une entreprise du bâtiment criblée de dettes, Carillion, qui fit faillite quelques années plus tard alors que la reconstruction du Royal Liverpool Hospital était loin d'être achevée.
M. Burnham se caractérise par ses talents de démagogue. C'est tout naturellement qu'il distribue les accolades et les marques d'affection aux électeurs. Il a plus de difficultés à s'acquitter des tâches ingrates allant avec la fonction de premier ministre : fixer un cap pour le pays ou annoncer des mauvaises nouvelles. Mais, d'un tempérament plus œcuménique que Starmer, il a compris que le travaillisme consiste à jeter à la gauche modérée les quelques miettes dont elle a besoin pour garder la foi dans un parti dominé par sa droite depuis sa fondation au début du XXe siècle. Sous la direction de Ramsay MacDonald dans les années 1920 puis de Clement Attlee au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Labour entendait maintenir un empire déclinant, mais en assouplissant le joug colonial. Du temps de MM. Blair et Brown, il voulait faire du pays un auxiliaire — financièrement dérégulé — de l'hégémonie militaire de Washington. La direction du parti a aussi joué les sergents recruteurs pendant la Grande Guerre, supervisé la partition de l'Inde et rendu possible la Nakba en Palestine, réprimé dans le sang les luttes d'indépendance kényane et malaisienne, taillé dans les dépenses publiques de santé pour financer la bombe atomique et la guerre de Corée. Plus récemment, il a défendu avec ardeur l'élargissement de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) mais aussi les guerres contre la Yougoslavie, l'Afghanistan, l'Irak, la Libye, Gaza et, par procuration, la Russie.
Ces politiques ont très souvent suscité la révolte de son aile gauche et de sa base électorale, qui préfèrent la protection sociale à la guerre. Depuis toujours, celles-ci ont besoin de se consoler avec de petites victoires. D'où la rassurante vidéo publiée par M. Burnham début juillet : il y regrettait que, sous la direction de M. Starmer, le Labour n'ait pas « fait ce qu'il fallait » à propos de Gaza et promettait, sans plus de précisions, de « faire mieux » (1). Or, comme le disait une figure mancunienne du parti, sur cette question comme sur bien d'autres, M. Burnham « saute dans tous les sens comme un poisson échoué au bord d'un canal » (Financial Times, 12 juin 2026). Il a ainsi déclaré que le Royaume-Uni ne devait pas être soumis aux marchés mais a tenu à les rassurer quant à son sérieux budgétaire. Même s'il avait défendu le maintien de son pays dans l'Union européenne, il a expliqué, pendant sa campagne dans la circonscription de Makerfield — qui avait majoritairement voté « leave » —, qu'il serait préférable de ne pas rouvrir une question aussi polarisante. Avant de plaider en faveur d'une remise en cause du Brexit, qu'il attribue à des ingérences russes (2)… S'agissant de la Palestine, il n'a cessé de changer d'avis. En 2015, alors qu'il brigue la direction du Labour, il rejoint les Amis travaillistes d'Israël, qualifie de « malfaisante » la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), chante les louanges de la déclaration Balfour — « un exemple des valeurs britanniques en action » —, vante la « longue histoire [d'Israël] en matière de protection des minorités et de promotion des droits civils » et déclare que, s'il devenait chef du parti, ce serait le premier pays dans lequel il se rendrait (3). Mais, toujours attentif au sens du vent, il se montre à présent plus mesuré.
Malaise économique sans remède
La droite du Labour domine son gouvernement. Pour chef de cabinet, il a choisi un blairiste, M. James Purnell, et promu le faucon John Healey au poste de chancelier de l'Échiquier. Comme l'ensemble de ses prédécesseurs, celui-ci a fini par se ranger à la sagesse des mandarins du Trésor, après avoir démissionné du ministère de la défense en juin parce que le précédent locataire du 10 Downing Street refusait d'augmenter le budget militaire. M. Burnham a aussi conforté Mme Shabana Mahmood au poste de ministre de l'intérieur, où elle a les coudées franches pour continuer à persécuter les militants propalestiniens, à s'attaquer à l'immigration « irrégulière » ou à restreindre la protection offerte aux demandeurs d'asile et le droit au séjour permanent.
À la différence de celle de M. Starmer, la nouvelle équipe gouvernementale admet la crise du modèle représentatif. La réforme qu'elle envisage a pour pilier la décentralisation régionale. Elle a déjà créé un avant-poste de Downing Street à Manchester (« Number 10 North ») et doté M. Burnham d'un bureau à la Heron House, sise à Albert Square, qui possède déjà les dispositifs de sécurité requis puisqu'elle est le siège des services de renseignement. Presque tous les gouvernements britanniques, y compris conservateurs, promettent davantage de pouvoir et de richesse aux régions. On ignore encore si M. Burnham compte décentraliser les ressources, donc redistribuer les richesses vers les territoires les plus pauvres, ou bien l'autorité, donc affaiblir le gouvernement.
Surtout, le Parti travailliste n'a pas de remède au malaise économique du pays, racine du mécontentement politique. Le problème est ancien. Après la guerre, une partie de l'Europe connut une longue période d'embellie économique : on parla de Wirtschaftswunder, de miracolo economico ou de « trente glorieuses ». La hausse de la natalité, l'intervention de l'État, les prix bas de l'énergie, le progrès technique et la paix durable favorisèrent la prospérité : la croissance moyenne atteignit 5 % par an en France, plus de 5 % en Allemagne et en Italie, sans parler des 9,3 % du Japon. Au Royaume-Uni, elle n'était que de 2,9 %. C'est au cours des années 1990 et 2000, grâce au développement du secteur financier, que le produit intérieur brut (PIB) britannique rattrape ceux de la France et de l'Allemagne, qui diminuent. Mais, depuis la crise de 2008, les performances économiques sont inférieures à celles de pays équivalents. Selon une étude conduite par un think tank et un laboratoire universitaire, la croissance annuelle de la productivité est deux fois moindre que la moyenne des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — 0,4 % contre 0,9 % —, et l'écart de productivité avec l'Allemagne, la France et les États-Unis a doublé depuis 2008. Les salaires ont stagné ou diminué. On estime qu'au cours des quinze dernières années la perte de salaire annuelle est en moyenne de 10 700 livres sterling (12 760 euros) par travailleur. Les revenus des ménages les plus défavorisés sont inférieurs d'un tiers à ceux des ménages équivalents en France. Dans le même temps, la dette publique est passée de 36 % à 100 % du PIB, les intérêts représentant chaque année 3,6 % de celui-ci — plus qu'en France (4).
Ce triste bilan s'explique par le ralentissement de la croissance et la hausse des inégalités. Les chocs en cascade de ces dernières années l'ont encore alourdi : la pandémie — dont l'État cherche désormais à faire endosser le coût aux bénéficiaires de l'aide sociale —, les poussées d'inflation causées par la montée des tensions géopolitiques, la hausse des prix de l'énergie, de l'alimentation et du logement, qui a entraîné une hausse du nombre de sans-abri. Le revenu des ménages britanniques n'a toujours pas retrouvé son niveau de 2019, d'après l'étude déjà citée. « Nous avons besoin d'une détermination nouvelle pour élever le niveau de vie », déclarait M. Burnham dans un discours le 29 juin. Mais il promettait aussi d'« assainir les finances publiques », en respectant les règles budgétaires fixées par l'ancienne chancelière de l'Échiquier Rachel Reeves, et d'aider l'Ukraine « aussi longtemps qu'il le faudra[it] ».
Un commentateur sarcastique disait naguère que le système politique britannique se composait d'un parti des méchants et d'un parti des idiots, une troisième option, les Libéraux-démocrates, s'offrant à ceux qui n'aimaient aucun des deux. Quand l'électorat masochiste est fatigué des méchants, il se rabat — brièvement — sur les idiots. John Stuart Mill écrivait toutefois en 1861 que le Parti conservateur était, « par la loi même de son existence, le parti le plus idiot », étant donné le « peu de compréhension que les dirigeants conservateurs [avaient] des principes conservateurs ». L'Angleterre serait bien mieux lotie « si les conservateurs votaient systématiquement les mesures conservatrices et les libéraux les mesures libérales » (5). En réalité, les tories ont su revoir leurs principes à chaque fois qu'ils étaient menacés par un concurrent. Ainsi le parti des intérêts agraires devint-il, au XIXe siècle, le parti du capital. Au siècle suivant, il admit la nécessité des réformes redistributives mises en place par les libéraux dans les années 1900, puis par le Labour après 1945. Dans les années 1970, les conservateurs se rallièrent au néolibéralisme.
Le problème tient aujourd'hui à l'évolution de concert des deux partis dominants, puisque le Labour a lui aussi troqué le keynésianisme pour le néolibéralisme. Ses partisans estiment que l'une des principales forces du système britannique réside dans la contrainte qu'il exerce sur les deux formations, les poussant à rechercher les voix du centre. Or c'est précisément cela qui est en train de changer. Face à la menace grandissante que représente Reform UK, les conservateurs évoluent vers la droite. Et les travaillistes leur emboîtent le pas (6). On en vient à se demander si le Labour n'est pas devenu le parti des idiots et des méchants. M. Andy Burnham tente verbalement de corriger cette trajectoire pour reprendre aux Verts l'électorat musulman et les voix de gauche. Mais il a aussi conforté Mme Mahmood à l'intérieur et, en matière de politique étrangère, opté pour une ligne très similaire à celle de M. Starmer.
Le Labour n'a jamais été fort dans le domaine des idées. En comparaison d'autres partis sociaux-démocrates européens, il est apparu tard : le Comité de représentation du travail (LRC) ne fut créé qu'en 1900. Il était fortement influencé par la Société fabienne, dont l'idéologie était un mélange incohérent de libéralisme, de réformisme social, d'eugénisme et de colonialisme. Alors que la plupart des partis socialistes du continent avaient intégré des éléments de marxisme, les dirigeants travaillistes s'inspiraient plutôt de figures assez réactionnaires, tels John Ruskin et Thomas Carlyle, mais aussi de la Bible. Le parti, aux affaires après le krach de 1929, se contenta de suivre un Trésor enclin au laisser-faire, dès lors que la crise était dite sans remède. Il existait évidemment des solutions, par exemple celles de John Maynard Keynes, qui proposait d'injecter des liquidités dans l'économie. Mais la direction du Labour les ignora, pour préserver sa réputation de bon gestionnaire (7).
M. Burnham est l'héritier de cette tradition. Comme son prédécesseur, il n'a que le mot « changement » à la bouche : un « changement radical de gouvernance », une « nouvelle direction », « les gens ne peuvent attendre éternellement le changement », « nous devons changer la politique et le faire dès à présent »… On pardonnera aux électeurs britanniques de se dire : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »
Pour « entendre » les protestataires, le pouvoir raffole désormais des consultations numériques. Cette solution technologique, éprouvée face aux « gilets jaunes », offre un exutoire commode et peu coûteux — avant ensevelissement définitif des revendications.
« Ce qui compte pour moi, assène le ministre de l'éducation nationale sur France Info le 6 octobre dernier, c'est que les lycéens soient entendus dans un cadre démocratique. J'ai lancé depuis hier soir une plate-forme sur laquelle chaque lycéen va pouvoir déposer sa contribution pour dire ses difficultés et ses attentes. » Mais, questionné par les journalistes sur le risque que l'exercice connaisse le même sort que celui proposé aux « gilets jaunes », M. Édouard Geffray reste plusieurs secondes silencieux. Début 2019, pour sortir de la crise, l'exécutif — appuyé par un consortium de cabinets de conseil et de start-up (1) — avait en effet lancé une vaste consultation déjà adossée à une plate-forme. Très tôt, une alerte fut émise : seules seraient examinées les contributions numériques (2). La consultation dans son ensemble n'a en réalité fait l'objet d'aucune réponse du pouvoir (3). Elle a aussi escamoté les cahiers de doléances des ronds-points comme ceux des maires ruraux. Et, depuis, les gouvernements successifs semblent même avoir pris le contre-pied de ces revendications, tant des demandes d'égalité que de celles de liberté démocratique.
Consultation sur la réforme des retraites (2018-2019), convention citoyenne pour le climat (2019) : la participation institutionnelle se borne, le plus souvent, à recueillir des avis sur les décisions des autorités. Qui les écartent promptement quand ils s'avèrent trop « subversifs ». Si, en 2015, la consultation sur le projet de loi dite « République numérique » donne lieu à 8 500 contributions, elle se révèle in fine « inutile sur le fond », selon l'Observatoire des libertés et du numérique, car « le gouvernement n'a quasiment rien repris » des propositions « arrivées en tête des soutiens des internautes », notamment sur le logiciel libre (4). Un paradoxe pour un texte qui — en consacrant l'ouverture des données publiques ou le numérique pour tous — devait acculturer le pays à la « civic tech ».
En France, l'expression « technologie civique » désigne deux choses distinctes. D'une part, des applications des sites favorisant l'engagement et la participation citoyenne. D'autre part, un microcosme peuplé de personnalités politiques (comme l'ancienne secrétaire d'État au numérique Axelle Lemaire [2014-2017], désormais cadre de Sopra Steria, un des leaders français de la « tech »), de hauts fonctionnaires (comme M. Mohammed Adnène Trojette, ancien conseiller de M. Emmanuel Macron recruté par le Boston Consulting Group en 2024), d'entrepreneurs ou de consultants. Tous défendent un renouvellement démocratique grâce aux instruments numériques, le développement de start-up d'État voire l'avènement d'un « État plate-forme » (5). Ce projet de modernisation de l'action publique, inspiré de travaux universitaires américains, a pour héraut l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et se déploie dans le cadre du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO) conclu par 75 États et 137 collectivités locales (6).
De la participation domestiquée à la participation-délation
En pratique, des institutions françaises s'accommodent d'outils élaborés aux États-Unis. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) rend des avis à propos de grandes questions (les déserts médicaux, la fin de vie, le bien-être animal…) soulevées sur Change.org, la multinationale de la pétition en ligne. Mais des acteurs français se positionnent à leur tour sur ce marché. Ancien directeur général du service de flux musical Deezer, M. Axel Dauchez a fondé en 2015 Make.org : cette plate-forme de mobilisation citoyenne organise la consultation lancée par l'opérateur France Travail (ex-Pôle emploi) depuis fin 2024 sur la « diversité et l'inclusion dans l'univers professionnel ». Un créneau, semble-t-il, porteur puisque M. Cyprien Kohler, le fils de l'ancien secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, vient de lancer Agora Nova, une entreprise qui entend, lit-on sur son site, « inventer les outils numériques de la démocratie de demain ».
La concertation proposée par M. Geffray s'appuie, elle, sur la plate-forme Agora, développée par la direction interministérielle de la transformation publique (DITP). Ouverte à toute personne disposant d'une application ou d'un accès à Internet, elle a donné lieu à 101 217 contributions, soit davantage que toutes les consultations organisées avec cet outil depuis son lancement, en septembre 2023. Dans un récent rapport, la Cour des comptes constatait en effet qu'il n'avait suscité, jusqu'à présent, qu'un enthousiasme modéré chez les citoyens : à peine 6 000 participants ont ainsi contribué à la consultation Agora sur la régulation de l'intelligence artificielle lancée fin 2023, moins de 2 400 à celle sur l'économie sociale et solidaire organisée en 2025 (7). La Cour relève aussi « une sur-représentation des cadres, des indépendants et des étudiants [ainsi que des hommes] dans les populations actives » sur le même site.
En postulant que toutes les remontées auraient été écrites par des élèves — ce qui reste à démontrer —, seuls 5 % des lycéens se seraient approprié la plate-forme lancée par l'éducation nationale entre le 5 et le 23 octobre 2026. Il y a une ironie certaine à offrir une telle réponse à une jeunesse mobilisée, entre autres, contre le site d'orientation et de sélection Parcoursup. Comme il pouvait paraître incongru d'aiguiller vers Internet des contributeurs « gilets jaunes » au « grand débat » qui s'opposaient à la numérisation des services publics de proximité. L'une d'entre eux, habitante d'une petite commune du Médoc (Gironde), expliquait ainsi à M. Macron : « Les services publics sont des points d'ancrage qui favorisent la vie dans nos territoires. Vous créez à la place des maisons de service public, (…) où le tout-numérique est roi. Là aussi, une grande partie de la population ne s'y retrouve pas, se marginalise par le non-accès à [ses] droits (8). »
Quatre jours seulement après le lancement de la consultation d'octobre 2026, le ministère de l'éducation nationale communiquait dans Le Monde en soulignant la faible part des critiques envers Parcoursup, en insistant sur le nombre élevé de contributions déjà enregistrées et en le rapportant à « une décélération depuis plusieurs jours » de la mobilisation (9). La participation-délation a cependant dû prendre le relais de la participation domestiquée (10). Juste après les manifestations du samedi 17 octobre, le site de la préfecture de police de Paris annonçait la création d'un autre genre de plate-forme : « Vous avez été témoins de violences, de dégradations ou de pillages à Paris ou l'un des départements de petite couronne (92, 93 et 94) durant ces derniers jours ? N'attendez pas : transmettez toutes vos images aux services de police afin de les aider à identifier et interpeller rapidement les auteurs. »
(1) Dans un rapport sur les consultants (« Un phénomène tentaculaire : l'influence croissante des cabinets de conseil sur les politiques publiques », mars 2022), la sénatrice Éliane Assassi avait identifié une quinzaine de prestations liées à des consultations publiques entre 2018 et 2021 dont le montant total approchait les 10 millions d'euros.
(2) Collectif de recherche citoyenne sur les cahiers de doléances, « Les cahiers de la colère », Le Monde diplomatique, juin 2022.