Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.
Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?
• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).
• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).
• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).
• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).
• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).
Les immixtions politiques dans les affaires d'un autre État sont une habitude ancienne et largement partagée. Certaines sont tolérées, d'autres non. Les interférences de Moscou ou Pékin entrent dans cette deuxième catégorie. Elles sont désormais cataloguées comme relevant de la « guerre hybride », ce qui permet de justifier l'adoption de mesures d'exception.
Feros, « Is Watching You » (On vous regarde), 2020.
En matière d'ingérences, les choses ont longtemps été simples. D'un côté, les manipulations odieuses orchestrées par des régimes « autoritaires » — russe, chinois, iranien. De l'autre, les interventions vertueuses des Occidentaux chez leurs voisins pour défendre les valeurs démocratiques. En récusant la rhétorique du « monde libre », Donald Trump a troublé ce schéma sans le bouleverser : Londres, Berlin ou Paris tolèrent toujours les immixtions de Washington, y compris chez eux, mais qualifient les opérations russes ou chinoises d'« attaques hybrides ».
Avant même l'institution de la démocratie représentative, des États étrangers ont tenté d'infléchir la politique d'autres pays conformément à leur intérêt. En 1764, la Russie et la Prusse s'entendent pour imposer leur favori Stanislas-Auguste Poniatowski à l'assemblée de notables chargée d'élire le roi polonais. En France, les révolutionnaires de l'an I saisissent les biens des nobles émigrés qui complotent avec les monarchies voisines en vue de restaurer les Bourbons sur le trône. Avec la souveraineté nationale se constitue la figure repoussoir du « parti de l'étranger ». La France et l'Allemagne s'accusent mutuellement d'ingérence entre 1871 et 1914. Et l'une comme l'autre tournent leur suspicion vers Moscou quand triomphe la révolution bolchevique de 1917. La bourgeoisie perçoit l'Internationale communiste comme une « cinquième colonne » susceptible de s'engouffrer dans la brèche ouverte par les élections libres.
Bêtisier
• « La polémique des punaises de lit (…) a été artificiellement amplifiée sur les réseaux sociaux par des comptes dont il a été établi qu'ils sont d'inspiration ou d'origine russe » (Jean-Noël Barrot, ministre français délégué à l'Europe, TF1, 1er mars 2024).
• « Vladimir Poutine et ses amis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empoisonner le débat public partout en Europe » (Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, au sujet des manifestations d'agriculteurs s'étendant en Europe, citée dans L'Opinion, 27 février 2024).
• « Impression massive de faux billets, grève sur la ligne B, mobilisation de délinquants sur les réseaux sociaux… Stade de France : la piste du sabotage par la Russie est à prendre en considération. Le match était initialement prévu à Saint-Pétersbourg… » (Brice Couturier, journaliste, au sujet des échauffourées qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions, organisée à Saint-Denis le 28 mai 2022, sur Twitter, 31 mai 2022).
• « Il y a de très nombreuses allégations sur des tentatives russes d'influencer les votes lors du référendum de 2016 : des études ont montré la prédominance des articles pro-Brexit et anti-Union européenne sur RT et Sputnik, et l'usage des bots et des trolls sur les réseaux sociaux » (rapport de la commission parlementaire chargée de la sécurité et du renseignement à la Chambre des communes, 21 juillet 2020).
• « Des comptes russes alimentent la colère des Français (…). Ces comptes ont répandu de la désinformation, utilisant des photographies de manifestants blessés dans des événements sans rapport afin de renforcer le récit d'une police française violente » (The Times, au sujet du mouvement des « gilets jaunes », 8 décembre 2018).
Après 1945, l'ingérence devient pour l'Union soviétique et les États-Unis une composante majeure de la guerre froide. Elle prend diverses formes. L'influence en sous-main : la Central Intelligence Agency (CIA) finance secrètement, en millions de dollars, des syndicats anticommunistes en France, la Démocratie chrétienne en Italie, le Parti libéral-démocrate japonais et quantité de formations politiques et paramilitaires en Amérique latine. Elle intervient dans la vie intellectuelle, artistique et littéraire des alliés de Washington, et manipule les intellectuels libéraux les plus réputés, comme le montre Frances Stonor Saunders dans Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle (Denoël, 2003). Elle s'immisce aussi dans la politique. Dans son livre Meddling in the Ballot Box : The Causes and Effects of Partisan Electoral Interventions (Oxford University Press, 2020), le politiste Dov H. Levin a montré qu'entre 1946 et 2000 Washington était intervenu dans 81 scrutins à l'étranger (contre 36 fois pour Moscou), soit une élection nationale sur neuf en tout.
Quand la subversion échoue, on recourt à la manière forte. Si les images des chars russes à Budapest (1956) et à Prague (1968) sont mondialement connues, celles de la soixantaine de coups d'État militaires contre des dirigeants démocratiquement élus appuyés par Washington entre 1946 et 1989 le sont moins — Iran (1953), Guatemala (1954), Grèce (1967), Chili (1973), etc. La France fait de même dans ses anciennes colonies, du Gabon aux Comores.
Louis Armstrong (1901-1971) devant le Sphinx de Gizeh, Égypte, le 31 janvier 1961.
Le trompettiste effectuait alors une tournée africaine organisée par le département d'État qui le fit passer par le Congo. Le périple de la vedette américaine du jazz aurait servi de paravent à des agents de la CIA qui se préparaient à déstabiliser la jeune république indépendante en ciblant son premier ministre Patrice Lumumba.
Valises de billets ou opérations de désinformation, ces « mesures actives » inspirent des romans policiers. Mais d'autres leviers s'actionnent au grand jour, sans être qualifiés d'ingérences. Lorsque Moscou fait varier le tarif de son gaz en fonction de la couleur politique sortie des urnes, on parle de chantage gazier ; lorsque Berlin et Bruxelles mettent la Grèce à genoux, c'est le chant de la raison libérale. Une étude publiée dans le Journal of Law and Economics (2007) a analysé 206 lettres d'intentions adressées au Fonds monétaire international par 38 pays entre 1992 et 2003. Les résultats montrent que les alliés des États-Unis (et du Groupe des sept) reçoivent des prêts avec moins de conditions, notamment avant les élections. Une « ingérence » rebaptisée « conditionnalité politique ». Washington finance nombre d'organisations non gouvernementales en faveur de la promotion de la démocratie, qui, des Balkans à l'Asie centrale, appuient des « révolutions de couleur », débouchant sur la victoire de coalitions pro-occidentales.
« Russiagate »
Pendant trois ans, la presse a consacré une place immense à l'affaire du « Russiagate ». Les journaux les plus distingués ont confectionné ses principaux bobards. Idée centrale : la démocratie américaine avait été attaquée en 2016, et le résultat des élections, faussé par une campagne de désinformation russe. L'attaque avait réussi puisque Donald Trump, favori du Kremlin depuis qu'il était « tenu » par les services secrets russes en raison de l'enregistrement de ses ébats sexuels dans un hôtel de luxe de Moscou, avait été élu président. Résultat, il n'avait cessé de courtiser Vladimir Poutine, au point de lui abandonner l'Ukraine.
Il ne reste rien de ces fariboles. L'Ukraine fut envahie alors que Trump n'était plus président. Surtout, une commission d'enquête dotée de moyens gigantesques a admis en 2019 n'avoir trouvé aucune preuve que l'équipe de campagne du milliardaire américain « s'était coordonnée ou avait conspiré avec le gouvernement russe ». Où sont les complotistes ?
Le regain de tensions avec Moscou depuis 2014 et la montée en puissance de la Chine ont donné une centralité nouvelle au thème de la « cinquième colonne ». Les médias voient la main de Moscou derrière le Brexit, l'élection de Trump en 2016, le mouvement des « gilets jaunes ». Cet affolement s'explique notamment par la vulnérabilité numérique des démocraties libérales. Pour quelques milliers de dollars, une poignée de bots coordonnés amplifient la diffusion de documents compromettants ou de campagnes de publicité cachées dans des proportions inédites, grâce à la force propulsive des algorithmes.
Obama et le Brexit
En déplacement à Londres pendant quatre jours, le président américain Barack Obama plaide, dans une tribune parue dans le Daily Telegraph (23 avril 2016), pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. « L'Union européenne ne diminue pas l'influence britannique, elle l'amplifie », écrit-il. Lors d'une conférence de presse la veille, il avait prévenu les électeurs britanniques qu'en cas de Brexit leur pays se retrouverait « au bout de la file d'attente » dans la négociation d'un futur accord commercial avec les États-Unis. Nullement choqué par cette immixtion, le quotidien français Le Monde commente (22 avril 2016) : « Avec son aisance oratoire, Barack Obama (…) avait le choix entre une approche tout en retenue ou une attitude très directe, quitte à froisser quelques susceptibilités. Il a choisi sans hésitation la seconde option. » Le site russe Sputnik livre, lui, un récit différent (22 avril 2016) : « Le président américain ne cesse d'imposer sa volonté partout. Ainsi, lors de sa visite à Londres, Barack Obama a menacé le Royaume-Uni de conséquences sur les relations commerciales des deux pays en cas de Brexit. »
Toutefois, l'impact de la propagande en ligne sur le vote reste à démontrer. En 2012, une étude portant sur 61 millions d'utilisateurs de Facebook aléatoirement exposés à un message incitant à se rendre aux élections a conclu à son effet négligeable sur la participation (+ 0,39 %). En même temps qu'ils abdiquent leur souveraineté numérique au profit des États-Unis, les gouvernements européens dramatisent la désinformation russe ou chinoise, comme une menace justifiant de suspendre le cours ordinaire des institutions ou d'interdire des médias (RT, Sputnik).
L'élection présidentielle de 2024 en Roumanie marque un cran supplémentaire. Alors qu'un « outsider » d'extrême droite et prorusse arrivait en tête du premier tour, la Cour suprême a décidé d'annuler le scrutin. Les juges ont pointé l'exigence de « protection contre toute influence indue sur le comportement électoral, exercée au moyen d'actes ou de faits illégaux et disproportionnés ». Dès lors, quelle ingérence sera considérée comme « disproportionnée », alors que bien d'autres facteurs biaisent le jugement électoral, à commencer par la propriété privée des médias ? À ce compte, le nombre de scrutins invalidés pourrait dangereusement augmenter…
Balayé ce dimanche 25 octobre lors des élections législatives serbes, le leader nationaliste Aleksandar Vucic était considéré comme l'un derniers principaux soutiens de Vladimir Poutine sur le Vieux Continent.
Lundi, à Bruxelles, une porte-parole de la Commission répond aux émissaires de Donald Trump : « Notre position reste inchangée. » Pas de reprise des achats de gaz russe. En septembre, la France a importé pour 446 millions d'euros de gaz liquéfié russe, deux fois plus qu'en août. Le gaz européen coûte trois fois ce qu'il coûtait en février.
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Lundi 19 octobre, Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, a été interrogée sur une proposition américaine. Elle a répondu en une phrase : « Notre position reste inchangée. » Ursula von der Leyen, a-t-elle ajouté, ne lèvera aucune restriction contre la Russie « tant que la guerre ne sera pas complètement terminée ». La phrase est nette. Elle a le mérite de la constance. Elle a aussi un prix, que la porte-parole n'a pas mentionné.
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La proposition vient de Steve Witkoff et de Jared Kushner, les deux envoyés spéciaux que Donald Trump a chargés de négocier la fin de la guerre en Ukraine. Selon le New York Times du 17 octobre, repris par Meduza, ils ont soumis aux Européens deux idées liées : que l'Union recommence à acheter du gaz russe en quantité, et que l'Ukraine rouvre le transit par ses gazoducs, fermé depuis 2025. Kiev y retrouverait environ un milliard de dollars de droits de passage par an. Moscou y trouverait une raison de cesser le feu. Et les gouvernements européens, observent les deux émissaires, y gagneraient des électeurs moins exaspérés par leurs factures.
Ce n'est pas un geste isolé. Le 16 octobre, Donald Trump a suspendu une série de sanctions énergétiques contre la Russie quelques jours avant leur entrée en vigueur. Le Trésor américain avait déjà autorisé jusqu'en avril 2027 la vente de gazole russe. Washington a changé de pied ; il demande à l'Europe de le suivre.
En face, la Commission, qui propose les sanctions que les États votent, tient la ligne fixée au début de la guerre. À Berlin, un conseiller du chancelier Merz a répliqué que le gaz russe reste russe, même quand il passe par des
Nous avons reçu ce courrier de menace du M. Usmanov, que nous interprétons comme un droit de réponse, que nous publions intégralement, en application de la loi de 1881 modifiée. L'ensemble donne une assez bonne image, n'en déplaise aux poutinolatres, de la façon dont la liberté de la presse est respectée dans les anciennes républiques soviétiques.
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• “Comme nous l'avions annoncé hier, la France a fait pression pour sortir un oligarque russe de la liste des sanctions européennes en échange de la libération d'un espion français emprisonné en Azerbaïdjan”;
• “Finalement, l'Union Européenne a accédé aux voeux français, et l'oligarque Ousmanov a disparu de la liste des sanctionnés”.
It is incorrect and unjustly damaging to refer to Mr. Usmanov as an “oligarch”. The appropriate use of the label “oligarch” presupposes individuals who became wealthy thanks to close ties with the Russian state in the 1990s, profiting from privatizations and the so-called “loans for shares” auctions. Such a scenario is entirely unrelated to Mr. Usmanov’s entrepreneurial background, as he built his wealth completely independently and did not participate in the privatization of Russian state assets or in the loans-for-shares auctions in the 1990s. On this point, it is worth noting that the EU Council, in the updated rationale (see #673), stopped using the term “oligarch” in association with Mr. Usmanov - thus recognising the previous language as incorrect - before ultimately removing him from the EU sanctions list altogether.
Please note that in 2023–2026 more than 3,200 publications in which similar false statements were made, were corrected following both out-of-court and litigation proceedings across more than 60 countries worldwide, including all 27 EU member states. These include Antena 3 CNN, Blick, Blitz, Business Insider, Corriere della Sera, Aftonbladet, Daily Finland, Deutsche Welle, Die Presse, Die Welt, DPA, BGNES, Dnesplus, Ekonomický deník, Well.pl, Euronews, European Interest, Handelszeitung, Il Messaggero, Il Post, Il Sole 24 Ore, La Nuova Sardegna, La Stampa, Lõunaeestlane, Luxembourg Times, Nordjyske, Notícias ao Minuto, RTL, Stern, The EU Reporter, The Sun, The Times, The Washington Post, Universul, ZDF and many others.
In light of the above, and as a professional courtesy before escalating this matter to our legal team, we hereby offer you the opportunity to settle these infringements out of court by deleting the publication at the following URL:
On avait d'abord cru à une brouille banale, du type de celles qui déchirent bien des familles à travers le monde. Comme souvent dans ces cas-là, on s'était dit qu'avec une petite incitation amicale une simple discussion permettrait de mettre les choses « à plat ». Et de repartir du bon pied. Mais derrière la fâcherie, une fracture. Non pas celle d'une famille : celle d'un pays.
Nanna Heitman. – Préparation d'un défilé de mode sous une affiche de propagande de l'armée russe, Moscou, 2023
Vladimir et Nikolaï étaient deux cousins complices. Que leurs évolutions de carrière respectives les aient séparés n'y avait longtemps rien changé. Le premier était « monté » à Moscou pour devenir consultant auprès de grandes sociétés étrangères ; le second était resté dans leur ville natale de Volgograd. Il dirigeait une petite entreprise individuelle fournissant des pièces de rechange aux industries locales.
Il y a vingt ans, on les avait accompagnés sur les traces du village d'origine de leur grand-mère, dans les environs de Saratov. Juché sur une colline, l'ancien kolkhoze où survivaient une dizaine d'habitants — sur les trois mille qu'avait comptés la localité dans les années 1980 — disparaissait sous la végétation. On y comptait encore un maire qui balayait chaque matin le « coin rouge », une ancienne salle des fêtes en parquet avec son estrade où les paysans faisaient autrefois du théâtre. Une fois tous les quinze jours, la camionnette d'un postier remontait la colline par le chemin de terre, pour y livrer le courrier et quelques produits de première nécessité. Les deux cousins avaient évoqué les souvenirs de leur enfance soviétique, comme on parlerait d'un pays perdu. Ce soir-là, ils avaient bu et beaucoup ri, à moins que ce ne soit l'inverse. Leur lien semblait indéfectible.
Au printemps 2026, toutefois, on comprend qu'une brouille les a éloignés, que nos discussions au téléphone ne permettent pas d'éclaircir. En pensant qu'il suffit parfois de l'intervention d'un proche pour apaiser les colères, on décide de leur rendre visite. C'est ainsi que nous atterrissons à Moscou, en dépit de la menace des missiles et drones ukrainiens.
« Cela nous renvoie à notre impuissance »
La ville ne ressemble pas à la capitale d'un pays mis à genoux par les sanctions occidentales. Alors qu'on la traversait auparavant tête baissée et bardé de courage, le promeneur peut désormais s'arrêter sur les trottoirs élargis sans gêner le passage, lever la tête, admirer la façade Art nouveau d'un bâtiment qu'il connaissait, sans l'avoir jamais vu. Entre 2015 et 2023, la municipalité a rénové 14 000 immeubles résidentiels et 380 bâtiments historiques (1). Les berges aménagées de la Moskova s'intègrent depuis 2022 dans un parcours piéton de quinze kilomètres reliant le quartier d'affaires Moscow City au Kremlin puis au parc Sokolniki, dans le nord-est de la ville.
Certes, quelques semaines plus tard, à la mi-juin, une attaque de drones ukrainiens fera exploser la raffinerie de Kapotnia, à une trentaine de kilomètres du centre de la capitale ; puis le ciblage à grande échelle des entrepôts et des infrastructures pétrolières du pays conduira à des pénuries locales de carburant et à des perturbations dans l'acheminement des marchandises dans presque toutes les régions à partir du mois de juillet. Mais, en ce jour de printemps, le rythme de la ville est plus apaisé que dans nos souvenirs d'avant la pandémie de Covid-19. Travaux de réaménagement, développement du métro… Ce calme tient aussi à l'effondrement du tourisme. Moins de 630 000 visiteurs étrangers se sont rendus en Russie au premier semestre 2025, soit trois fois moins qu'en 2019. Le nombre d'Allemands, d'Italiens, de Français a été respectivement divisé par sept, douze et vingt-deux… Autour du Kremlin, les grosses cylindrées chinoises Haval, Chery ou Tank ont remplacé les marques occidentales. Sur la place Rouge, on n'entend parler qu'en russe, même en tendant bien l'oreille.
Vladimir nous attend dans un parc de la capitale, à l'heure de promener son chien. Après les embrassades, on évite d'abord de se précipiter sur la question de la dispute, dont on pressent qu'elle est profonde. « Alors, comment vas-tu ? » Tout de suite, la guerre, dont on aurait pu oublier le fracas depuis notre arrivée, refait son apparition. Depuis l'annexion de la Crimée en 2014, le nombre des contrats de Vladimir avec les sociétés étrangères a baissé, avant de se tarir en 2022. Il tirait de sa position de pont entre la Russie et l'Occident des revenus confortables et un statut social envié. Les études de marché qu'il réalise désormais pour le compte de sociétés russes ne compensent pas le manque à gagner.
« Lorsque l'invasion a commencé, j'ai passé quelques heures en état de choc, littéralement. Je suis resté prostré à l'idée qu'on puisse se lancer dans une folie pareille. » Plusieurs années ont passé, mais Vladimir est resté marqué. Pendant que son chien observe les canards barboter, il poursuit : « Tu te souviens qu'on a une tante en Ukraine ? Je l'ai tout de suite appelée. J'étais dévasté… Elle aussi, évidemment. » Il reste en contact avec elle et lui téléphone deux fois par semaine. « Nous parlons de la vie quotidienne, des coupures d'eau et de chauffage, mais très peu de politique. C'est ma manière de la soutenir. »
On commence alors à deviner que la brouille n'est peut-être pas sans rapport avec la guerre. « Et Nikolaï, tu sais ce qu'il en dit de la guerre, lui ? — Nikolaï ? Il est pour ! Lui aussi, il a appelé notre tante, mais pour lui dire de rester calme, que tout rentrerait bientôt dans l'ordre. C'était il y a quatre ans ! » Vladimir avait alors appelé son « frère » pour manifester son désaccord, comme on le fait entre cousins proches. La dispute a été mémorable. « Notre tante ne veut plus lui parler, et je la comprends. »
Vladimir tente de se persuader que la lassitude gagne des couches de plus en plus larges de la société. Les motifs, aussi nombreux que contradictoires, qui justifient cette guerre — défendre les russophones du Donbass, empêcher l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) d'avancer ou lutter contre le nazisme supposé du gouvernement ukrainien — ne convaincraient plus personne. Mais, au fond, il se sait isolé dans une société qui, majoritairement, accepte ce conflit sans le désirer. De la fatigue de la guerre, perceptible en effet dans les sondages, à la critique publique de sa poursuite, il y a un pas. Et plus personne, ou presque, ne souhaite le franchir. « Ceux qui comme moi étaient contre cette guerre se sont tus : pourquoi ressasser les mêmes plaintes ? Cela nous renvoie à notre impuissance. » Les deux enfants de Vladimir ont quitté le pays.
La gare de Paveliets, dans le sud-est de Moscou, est bondée en cette fin de journée du mois d'avril. Une colonne de jeunes appelés serpente entre les voyageurs, avant de s'aligner le long du quai, où le train couchettes pour Volgograd est déjà garé. Dans la cabine de quatre places, un couple de retraités occupe les banquettes du bas. Il ne faut pas échanger plus de trois phrases avec eux avant qu'ils évoquent leur fils, qui a combattu sur le front ukrainien entre 2022 et 2024. « Il est revenu traumatisé, avec des problèmes psychologiques, nous confie la femme. Quant à moi, je n'ai pas dormi pendant deux ans. » En veut-elle à son gouvernement ? « Non, qu'est-ce qu'il pouvait faire ? En Occident, vous ne connaissez qu'une chose de ce conflit : c'est Poutine l'agresseur », conclut-elle, d'un ton plus affligé qu'agressif.
Passé Tambov, le train traverse des paysages de steppes monotones qu'on aperçoit par intermittence entre les arbres qui bordent la voie ferrée. La désolation des villages frappe : isbas en bois effondrées, maisons aux carreaux cassés. Entre les deux recensements de 2010 et 2021, la population rurale a chuté de 15 % au bénéfice des métropoles régionales et de la capitale (2).
Après vingt heures quarante-trois minutes et mille kilomètres, le train ralentit à l'approche de la gare de Volgograd. Les historiens racontent que ce nœud de communication stratégique changea quinze fois de mains durant la bataille de Stalingrad, l'ancien nom de la ville, qu'elle reprend à l'approche des célébrations du 9-Mai. Par la fenêtre, on aperçoit le kourgane Mamaïev, colline où se dresse l'Appel de la Mère-Patrie. Construit entre 1959 et 1967, ce monument du réalisme socialiste de 85 mètres de haut, tout de béton et d'acier, est devenu le symbole de la ville. On retrouve cette sorte de déesse de la victoire tenant un glaive en l'air, regardant derrière son épaule, comme invitant à la suivre, sur les aimants ou les mugs vendus aux touristes.
La guerre d'aujourd'hui, qui se déroule à cinq cents kilomètres de là, demeure peu visible dans l'espace public. À l'exception d'une réclame pour l'armée sur la façade d'un bâtiment promettant à celui qui s'engagera pour le front 3 millions de roubles (environ 30 000 euros) à la signature du contrat et une solde mensuelle de 215 000 roubles (plus de 2 000 euros), aucune campagne d'ampleur n'insiste sur les besoins de recrutement. Contrairement aux villes de province ukrainiennes qu'on avait visitées en 2023 (3), on ne croise dans les rues ni militaires en permission ni mutilés. Le choc de la guerre semble amorti dans la masse démographique russe.
Alors qu'à Moscou le gros des travaux de rénovation est achevé, Volgograd vient de commencer sa mue. Les abords de la gare ainsi que la place centrale qui la jouxte (dite « des combattants tombés ») sont barrés de palissades. « On ne peut se garer nulle part », se plaint Nikolaï en prenant notre valise. Il a cousu sur sa veste un carré orange et noir, les couleurs du ruban de Saint-Georges, devenu un symbole national après l'annexion de la Crimée. « Il y avait un drapeau finlandais au départ, c'est une veste étrangère, explique-t-il en souriant. Mais j'ai préféré recouvrir avec ça. » Nikolaï exprime toutefois davantage un patriotisme conventionnel qu'un nationalisme militant. Il se tient spontanément du côté de l'armée de son pays, acceptant une guerre qu'il déplore tout en l'estimant inévitable. « Poutine n'avait plus le choix à cause de l'expansion continue de l'OTAN à nos frontières », explique-t-il. À ses yeux, il s'agit d'une « guerre civile » que les Occidentaux ont provoquée entre « “frères” russes et ukrainiens » pour affaiblir Moscou.
Avec sa femme, Katia, Nikolaï habite une maison individuelle dans un quartier périphérique de la ville, dans le nord de l'arrondissement Vorochilovski. En bifurquant depuis l'avenue, la voiture s'engage d'abord entre des tours d'habitation. Les espaces verts sont jonchés d'ordures et d'encombrants ; on y circule au pas sur des chemins défoncés, qui contrastent avec le supermarché flambant neuf où l'on s'arrête pour acheter quelques provisions. Plus loin, le lotissement de Nikolaï semble presque avoir surgi par erreur. Sur les rues non goudronnées, les roues du véhicule s'enfoncent dans des mares d'eau stagnante jusqu'aux jantes : le semi-remorque de graviers que lui et ses voisins ont fait venir en se cotisant n'a pas suffi… Depuis, Nikolaï et Katia attendent que la mairie réponde à la pétition que les habitants lui ont adressée pour qu'elle réalise des travaux.
Obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement
Autour de la table, Katia fait défiler sur son iPhone dernier cri les photographies de ses vacances avec une amie à Dubaï. Avant la guerre, elle avait conservé quelques copines d'une enfance passée à Jitomir, en Ukraine soviétique, où son père, militaire de carrière, avait été muté dans les années 1980. Elle s'était promis d'y retourner, mais la guerre a rompu les liens. « J'ai essayé de ne pas aborder les questions qui fâchent, mais elles se sont mises tout de suite en colère, comme si on leur avait mis dans la tête que les Russes étaient des affreux, tous sans exception. » Le couple appartient à cette classe moyenne supérieure qui s'accommode d'un conflit qui lui semble lointain. Mais le restera-t-il longtemps ?
Leur fils Viktor achève son lycée technique. Ce cursus ne lui permet pas d'accéder à l'université, et donc de repousser son service militaire. A-t-il peur ? Oui, répond sans hésiter l'adolescent. Dans son établissement, des récits circulent au sujet d'intimidations qu'exercerait la hiérarchie « les armes à la main » pour obliger des conscrits à signer des contrats d'engagement. Sa mère s'inquiète de certaines dates de naissance sur les tombes de soldats au cimetière. « 18, 19, 20 ans, ce sont des enfants. » Parmi les soldats russes morts formellement identifiés par le site Mediazona (en partenariat avec le service russe de la BBC), la part des 18-20 ans atteint à peine 3 % (4). Mais ce chiffre, établi plusieurs mois après le décès des intéressés, pourrait être en réalité plus élevé. Avec l'enlisement du conflit et la crainte d'une nouvelle mobilisation forcée, les pressions pourraient s'être accentuées au cours des derniers mois.
En dépit du fossé qui sépare les deux cousins, la visite d'une amie commune leur impose d'échanger quelques messages. Nikolaï semble disposé à faire un pas. De retour à Moscou, on sonde son cousin. « Ce que Nikolaï a dit en 2022, la position qu'il a prise, il faut qu'il l'assume, tranche-t-il. Nos liens sont abîmés. » Car Vladimir est sans doute celui qui a le plus perdu. Sa thèse en sciences sociales, sa vie dans la capitale, ses voyages fréquents en Europe ou aux États-Unis, ses accès à certains cercles du pouvoir même, tout cela le plaçait en haut de la hiérarchie sociale. La guerre l'a privé de cette position. Nikolaï, lui, a vu sa situation économique continuer à s'améliorer en dépit du conflit. Il n'accable pas Vladimir de mots trop durs, mais lui attribue la responsabilité de la rupture et regrette que ce dernier se soit mis en marge du consensus patriotique que lui épouse.
On voulait tenter de contribuer à la réconciliation de deux cousins. On a trouvé un pays marqué par la guerre et des familles déchirées par les renversements qu'elle impose. Dans le domaine des valeurs comme dans celui des hiérarchies sociales.
Comme nous l'avions annoncé hier, la France a fait pression pour sortir un oligarque russe de la liste des sanctions européennes en échange de la libération d'un espion français emprisonné en Azerbaïdjan. Ce qu'on ne savait pas encore, c'est que ce "deal" a permis à la Lettonie d'obtenir une extension du parapluie nucléaire français à son territoire. Plus quelques autres avantages.
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Hier, Thibault de Varenne expliquait que la France menaçait de s'opposer à la reconduction de sanction contre environ 3.000 personnes proches de la Russie ou Russes, si l'un d'eux, désigné par l'Azerbaïdjan, n'était pas rayé de la liste. En échange, la France devait obtenir la libération de l'un de ses ressortissants jugé et condamné en Azerbaïdjan pour espionnage. Finalement, l'Union Européenne a accédé aux voeux français, et l'oligarque Ousmanov a disparu de la liste des sanctionnés. Le lendemain, l'Azerbaïdjan a annoncé la libération de notre ressortissant Martin Ryan.
Au passage, Intelligence Online note que l'Azerbaïdjan est aujourd'hui un verrou pour l'approvisionnement français en uranium, en blé et en pétrole d'Asie Centrale. L'ensemble de la négociation devrait donc faciliter l'accès à ces achats. Au demeurant, la levée des sanctions contre Ousmanov était demandée par la Turquie, mais aussi par l'Ouzbékistan et par le Kazakhstan. L'Ouzbékistan réclamait un ressortissant apparenté à son président, le Kazakhstan des actifs gelés qu'il partage avec lui. Bruxelles avait cru sanctionner le Kremlin ; elle sanctionnait aussi Tachkent et Astana.
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Pour parvenir à cet accord discret mais global, il a en revanche fallu vaincre l'opposition de la Lettonie, Etat balte très hostile à la Russie. Intelligence Online révèle aujourd'hui que cette réticence lettone n'était pas désintéressée. Pour lever son veto, la Lettonie a obtenu divers "cadeaux" de la part d'Emmanuel Macron, dont des livraisons d'armes... et l'extension à son territoire du parapluie nucléaire français.
Voilà qui ressemble à la dévaluation des assignats durant la Révolution. Il fut une époque où un parapluie nucléaire valait cher. Aujourd'hui, ce parapluie nucléaire se négocie comme au marché aux puces. Combien de Français savent aujourd'hui quels pays la France couvre avec son fameux "parapluie" ? Probablement très peu... mais qu'importe, puisque ce parapluie est une monnaie de singe que Macron semble échanger au gré du vent contre tout et n'importe quoi sans en parler à personne.
Au nom de notre protection, bien entendu.
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Vingt ans après, la guerre du Kosovo continue de susciter des polémiques entre les grandes puissances, notamment la Russie et les États-Unis. Moscou invoque régulièrement l'intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) au printemps 1999 pour justifier les siennes, par exemple en Géorgie ou en Crimée. Dans un discours devant le Parlement, le 18 mars 2014, le président Vladimir Poutine affirmait ainsi : « Les autorités de Crimée se sont référées au précédent bien connu du Kosovo, un précédent que nos collègues occidentaux ont eux-mêmes créé dans une situation très semblable, quand ils ont convenu que la séparation unilatérale du Kosovo d'avec la Serbie — exactement ce que la Crimée est en train de faire en ce moment — était légitime et n'avait pas besoin d'une quelconque autorisation des autorités centrales du pays. »
Ce parallèle a fait l'objet d'une réfutation en règle par M. Barack Obama lui-même. Le président américain a justifié l'intervention de l'OTAN, qui n'a eu lieu « qu'après les violences et les meurtres systématiques subis par les populations du Kosovo. Le Kosovo n'a quitté la Serbie qu'au terme d'un référendum conforme au droit international, et dans le cadre d'une coopération scrupuleuse avec les Nations unies et les pays voisins du Kosovo » (Bruxelles, 26 mars 2014).
Cet échange pourrait susciter des débats juridiques sans fin, dans la mesure où le droit international consacre deux principes qui peuvent entrer en contradiction : l'intégrité des États et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. C'est pourquoi les déclarations d'indépendance formulées par certaines composantes d'un pays (région, province), comme celle de la Catalogne en octobre 2017, suscitent des batailles judiciaires, mais aussi politiques : il s'agit d'obtenir que l'indépendance soit reconnue par un nombre d'États suffisamment important, en qualité et en quantité, pour rendre effectif le changement de statut du territoire concerné. C'est le problème rencontré aujourd'hui encore par le Kosovo, qui n'est pas reconnu par tous les membres de l'Union européenne.
Le statut des États étant la pierre angulaire de l'ordre international, les mouvements autonomistes font toujours l'objet d'une attention particulière de la part de leurs pays voisins et des instances internationales, compte tenu de leur potentiel perturbateur (tensions diplomatiques, conflit armé). Les référendums d'autodétermination, lorsqu'ils font suite à des interventions militaires extérieures, ne suffisent pas à lever les doutes sur la légitimité d'une partition. En outre, les conséquences des déclarations d'indépendance, dont le statut n'est pas réglé par le droit international, peuvent se révéler très graves. La reconnaissance unilatérale de l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie par l'Allemagne, en décembre 1991, avait ainsi entraîné une réaction en chaîne meurtrière, contribuant au démantèlement désordonné de la Yougoslavie. Sans aller jusqu'à ce cas extrême, les pays membres des Nations unies seraient sans doute avisés de se concerter sur les grandes règles qui doivent gouverner les relations internationales en tenant compte de l'expérience acquise depuis 1990.
Sans cette concertation et la clarification des principes, le débat demeurera le simple jouet des rapports de forces et des appréciations plus ou moins subjectives des uns et des autres, comme l'illustre cette déclaration du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « On nous répète sans cesse que “le Kosovo, c'était un cas à part, car des milliers de personnes ont péri là-bas”. Faut-il en conclure que, pour que les habitants de la Crimée obtiennent la reconnaissance de leur droit imprescriptible, il faut que coule autant de sang en Crimée qu'au Kosovo ? Pardonnez-moi, ce sont des parallèles et des analogies parfaitement impropres (1). » De son côté, M. Obama, qui s'était opposé en 2003, alors qu'il était sénateur, à l'agression américaine contre l'Irak, dont l'illégalité ne faisait aucun doute, estime finalement que les États-Unis ont « cherché à travailler dans le cadre du système international » (Bruxelles, 26 mars 2014). Ce qui est vrai, mais… après la guerre. La référence récurrente à l'intervention au Kosovo confirme qu'elle a fracturé un élément essentiel de l'ordre international : la confiance autour du tapis vert des négociations.